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CHABIN BATA
Texte et illustrations d’Alain LANDY, juin 2023
Avec l’aide de :
Conte à réfléchir
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BIENVENUE AU PAYS
DES FLEUVES ET DES FORÊTS :
LA GUYANE
« Le bâtard est souvent meilleur fils que l'enfant légitime » Euripide.
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À tous les enfants illégitimes ou non....
Connaître ses origines pour construire son identité.
Merci à Patricia Chauviré pour ses traductions en créole guyanais...
Il y avait autrefois à Cayenne, un enfant métis affranchi aux yeux bleus que les médisants et les médisantes appelaient Chabin Bata (Chabin le Bâtard), parce qu’on ne lui avait jamais révélé le nom de son père.
Ce garçon, qui était devenu désormais un jeune homme, gagnait sa vie en allant à la pêche dans les criques du voisinage et dans la mer océane toute proche.
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Yé krik, yé krak...
Un matin, au pipiri chantant, comme à son habitude, Chabin Bata prépara sa canne et ses appâts. Le soleil se levait sur un océan embrumé et tranquille. Le jeune homme s’était éloigné du centre de la ville en prenant la direction de la pointe Buzaré. Quand, tout à coup, il entendit un étrange cri guttural derrière lui. C’était un grand perroquet multicolore qui jaillissait de la forêt voisine de palétuviers rouges.
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Le bel oiseau se posa sur l’un des arbres qui bordaient l’anse Méret et, en secouant sa tête par saccades successives, il lui cria de sa voix nasillarde en créole :
Puis, le grand ara repartit du côté de la ville en criaillant, et il ne revint jamais.
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Je traduis:
A partir de cette rencontre insolite, Chabin Bata aux yeux bleus songea nuit et jour à ce qu’il avait vu et entendu.
L’année de ses vingt ans, un dimanche matin, il se rendit à la messe à la cathédrale Saint Sauveur. Or, à cet office, se trouvait une demoiselle à peine plus jeune que lui, belle comme le jour, et le regard franc comme l’or. C’était la fille d’un planteur. Aussitôt, le jeune pêcheur tomba amoureux fou de cette si gracieuse personne ; et, le même soir, il ne la quitta pas des yeux pendant toutes les vêpres. Comme elle sortait de la cathédrale avec ses parents, le bâtard regarda partout s’il n’y avait pas quelque galant. Par bonheur, il n’en vit aucun. Alors, le jeune épris médita :
- Cette ravissante demoiselle doit être ma femme coûte que coûte sinon je serai capable de faire des malheurs !
Après ces spéculations matrimoniales, il attendit que le planteur et les siens fussent rentrés dans leur domaine.
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Vêtu de son plus beau costume, panama à la main, il vint frapper à la porte de leur somptueuse demeure coloniale. Il demanda au valet qui lui ouvrit à voir le maître des lieux. Ce dernier fit diligence.
- Bonsoir, maître.
- Bonsoir Chabin, que viens-tu faire ici, chez moi ?
- Maître, je viens demander la main de votre fille, j’en suis follement épris ! Autrement, j’ai grand peur de faire d’énormes bêtises !
- Tu auras ma fille à deux conditions. Prouve-moi que tu es riche et prouve-moi aussi que tu es noble. Je ne te la donnerai en mariage qu’à ces exigences !
Avant de prendre congé, Chabin Bata salua très respectueusement le noble.
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Pratiquement au bout de l’allée qui menait au grand portail d’accès, il rencontra la demoiselle qui était sortie par une porte dérobée.
- Bonsoir, mademoiselle dit-il dans un français parfaitement causé, en faisant la révérence.
- Bonsoir, jeune homme répondit-elle en baissant les yeux. Je me trouvais derrière la porte du salon quand vous êtes venu demander ma main. Chabin Bata, je ne veux pas d’autre homme que vous pour époux. Votre franc et beau regard m’a séduit immédiatement comme si la foudre était tombée sur moi.
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Allez vous engager au service du roi de France et revenez riche et couvert d’honneurs ! Comptons l’un sur l’autre et, si vous veniez à trépasser sur un champ de bataille, je me ferai religieuse dans un couvent en attendant de vous rejoindre au ciel !
Chabin Bata tout ému salua longuement la jeune fille.
Sur le chemin du retour, il méditait :
Men roun vayan ké jòlòt ti manmzèl ! Si li ka maryé mo, a mo ki ké wonm pli éré annan tout koloni-a !
Je traduis:
- Que voilà une valeureuse et merveilleuse demoiselle. Si elle devient mon épouse, je serai l’homme le plus heureux de toute la colonie.
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Quelques jours plus tard, il alla s’engager au service du roi de France, et partit sur une frégate de 18 canons pour rejoindre un pays étranger où la guerre faisait rage. Au bout de trois ans de combats acharnés, le vieux général, qui commandait toutes les troupes, le nomma au grade de capitaine en lui disant devant tous ses camarades au garde à vous :
- Chabin Bata, depuis que je suis officier, il n’y a jamais eu, dans toute mon armée, un soldat aussi robuste et aussi hardi que toi.
Tête droite, le jeune homme remercia puis sollicita :
- Mon général, je meurs de langueur, en pensant à ma promise que j’ai laissée depuis trop longtemps en pays de Guyane. S’il vous plait, donnez-moi quelques jours de congés pour aller la rejoindre.
- Mon garçon pars et reviens-nous vite après cette permission.
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Chabin Bata salua le général, et rentra à Cayenne.
En arrivant, sur la place d’arme au pied du Fort Cépérou, il aperçut un homme en uniforme qui battait le tambour et qui criait haut et fort en créole :
- Zòt tout savé - gouvèrnèr nou koloni Lagwiyann, ki ka réprézanté Rwè Lafrans, di nou l' - ki li fin' pédi so sèl ti bolonm, é ki pousa, tout koloni divèt poté so dèy. Men, gouvèrnèr-a toujou gen roun timoun bata ki alé tchèk koté pésonn pa savé. Sa bata-a ké roukonèt pou érityé di so papa sèlman lò i ké prouvé Rwé ké gouvèrnèr ki li gen disan nòb.
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Je traduis:
Bon ! pensa Chabin Bata. Le grand perroquet ne m’a donc pas menti.
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Le jeune homme continua sa route et s’en alla frapper à la porte du père de sa promise.
- Bonjour, maître.
- Tiens Chabin ! Tu es de retour ! Quelle surprise !
- Monsieur, j’arrive de la guerre, et je suis désormais capitaine. Maintenant me voilà riche en biens et en terres. Bientôt vous aurez la preuve que je suis d’un sang plus noble que le vôtre. Gardez-moi toujours ma promise et dites continûment aux prétendants de s’écarter d’elle. Autrement, je serais capable de faire de grands malheurs.
- Mon garçon, je ferai tout mon possible pour te contenter. Tu as fait la moitié du chemin. Désormais tu es riche et dès que tu m’apporteras la preuve de ta noblesse je te promets que tu pourras épouser ma fille.
Le bâtard salua aussi la demoiselle qui était venue à leur rencontre puis il prit congé. Pendant sa permission, il alla tous les jours rendre visite à sa fiancée que son père faisait chaperonner par sa femme de chambre.
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La permission terminée, il reprit un bateau marchand aux cales remplies d’épices, de café et de pains de sucre puis, après seize jours de voyage, il rejoignit son général et son armée :
- Bonjour Chabin Bata. Tu es un garçon de parole, et tu fais bien de revenir. Depuis que tu es parti, les ennemis ont pris à leur service un étrange sorcier qui sait se transformer chaque nuit en sept apparences différentes, toutes aussi dangereuses les unes que les autres et qui me tue tous mes soldats qui se laissent surprendre. Si cela continue, toute mon armée va disparaître. Te sens-tu capable de me débarrasser de ce vaurien ?
- Je vais essayer mon général.
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Le soir même, Chabin Bata se barbouilla le visage de suie, prit son épée et sa dague et s’en alla se poster en sentinelle dans un bois.
Jusqu’à minuit, tout fut calme. A part quelques frôlements et quelques hululements de chouettes ou de hiboux en goguette, il ne discerna ni n’entendit rien. Au dernier coup de minuit, le jeune soldat vit venir à lui le terrifiant magicien.
Aussitôt, en sentant la présence d’un être humain, cet homme se transforma en un énorme et féroce chien noir.
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Mais Chabin Bata se méfiait, il attendit sans bouger et sans appréhension. Puis, le sorcier se transforma en un immense vautour.
Mais Chabin Bata se garda d’intervenir. Il patienta sans peur et sans crainte. Alors, le sorcier se transforma en une grosse araignée veuve noire.
Mais le jeune soldat attendit encore. Alors, le sorcier se transforma en scorpion.
Mais Chabin Bata patienta sans se précipiter. Alors, le sorcier se transforma en feu brasillant.
Mais Chabin Bata attendit encore sans bouger. Alors, le sorcier se transforma en serpent extrêmement venimeux.
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Mais Chabin Bata attendit toujours, sans froncer un sourcil. Ne débusquant pas sa future victime, l’ensorceleur pensa qu’il n’avait plus, pour cette nuit-là, qu’une seule fois à se modifier. Il patienta un long moment avant de choisir sa dernière forme. Enfin, il se transforma en un impressionnant dragon cornu et s’élança sur la sentinelle immobile qui l’attendait de pied ferme.
Depuis le début de sa veille, le valeureux soldat était sur ses gardes et attendait le bon moment pour agir. De sa main droite, d’un ample coup de son épée, il trancha la tête du dragon et, de sa main gauche, il planta sa dague dans son cœur. Redevenu humain, le vilain enchanteur tomba à terre sectionné en deux parties et baignant dans son sang.
- Très bien ! pensa le bâtard aux yeux bleus. Le grand ara de Guyane ne m’avait pas menti. Maintenant, je pourrais me présenter devant mon père le gouverneur et enfin épouser ma fiancée.
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Alors, il alla trouver son général.
- Mes respects mon général. J’ai fait passer de vie à trépas l’homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de monstruosités sept fois par nuit.
- Merci Chabin Bata. Je savais bien que je pouvais compter sur toi et que tu ne me décevrais pas. Grâce à toi, la guerre sera bientôt finie, et nous pourrons tous retourner au pays. Dis-moi mon garçon, en quoi notre homme s’était-il transformé, quand tu lui as fait passer l’envie de vivre ?
- Mon général, il s’était changé en dragon, et je l’ai décapité puis saigné comme un porc.
- Tu vas toi-même apporter la bonne nouvelle au souverain et à la cour. Voici une lettre cachetée pour le roi de France, et tu la lui donneras toi-même de ma part, en main propre. Mais attention, ne l’ouvre surtout pas pour la lire sinon, il t’arriverait malheur.
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Le brave soldat prit la lettre, sauta sur son cheval et, dix jours plus tard, il était devant le roi de France.
- Votre majesté, voici une lettre cachetée de mon général, qui commande toute votre armée en pays étranger.
Le roi de France rompit le cachet de cire et lut la missive d’un bout à l’autre. Un large sourire illumina son visage.
- Capitaine, ton général me dit que tu viens de Guyane et il me mande que tu as occis un homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit, et qui décimait mon armée.
- Mon roi, mon général vous a mandé la vérité.
- Vite, Chabin Bata, ouvre grand ta bouche et tire ta langue devant ton roi pour que je vérifie quelque chose!
Le jeune homme obéit immédiatement et le roi vit une fleur-de-lys gravée sur la langue du vaillant capitaine.
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- Tu es bien le fils du gouverneur de Guyane qui est de ma propre famille et je savais que tu viendrais un jour vers moi ! Il t’avait fait marquer au fer rouge à ta naissance de mon emblème : la fleur de lys. Depuis la mort de son fils unique, il espère te retrouver. Il sera heureux d’être le père d’un homme comme toi, qui nous a fait honneur. Vite, dis-moi ce que tu veux, en paiement des immenses services que tu nous as rendus.
- Mon roi, j’ai promis le mariage à une demoiselle belle comme le jour et honnête comme l’or. C’est la fille d’un maître de plantation de votre colonie de Guyane. Si vous ne me la donnez pas pour femme, vous serez cause d’un grand malheur. Je m'en irai loin, bien loin d’ici, en pays étranger, me faire moine dans un couvent, et je ne reviendrai certainement jamais.
- Chabin Bata, je ne veux pas que tu partes. Ici, tout le monde a besoin de toi. C’est toi qui seras gouverneur de ma Colonie de Guyane après ton père quand il ne sera plus. En attendant, va épouser ta promise et amène-là ici, auprès de nous.
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Chabin Bata partit aussitôt, pour convoler en justes noces avec la belle jeune fille, et il revint avec elle pour la présenter au monarque et à la cour. Le roi de France fut si aisé de les voir tous les deux qu’il commanda de grandes fêtes en son palais de Versailles pour les honorer.
Le jeune homme devint gouverneur de la colonie de Guyane dès la mort de son père, et il vécut longtemps avec sa femme, aimé et respecté par tout son peuple.
Annan Kayenn ké annan tout Lagwiyann ki, dipi sa tan-an, vini roun départéman fransé, tout moun toujou ka raplé sa... (A cayenne et dans toute la Guyane, qui depuis est devenue un département français, on s’en souvient encore aujourd’hui...)
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Inspiré par un vieux conte populaire de Gascogne : Le bâtard
https://dictionnaire.lerobert.com/dis-moi-robert/raconte-moi-robert/mot-jour/batard.html
https://www.boulangeriemarionromain.fr/pain/pain-batard/
https://landyschool.blogspot.com/
Faites le lien
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TU RÉFLÉCHIS
Où se passe précisément cette histoire ?
Qui en sont les héros principaux ?
Que penses-tu de Chabin Bata ? De son père ? De son demi-frère ? De sa promise ? De son général ?
Que penses-tu des ces mœurs anciennes ? Des valeurs prônées ?
Quelle leçon de sagesse tires-tu de ce conte ?
TU COMPRENDS
Cherche et donne la signification des expressions et des mots suivants : un médisant, un cri guttural, une voix nasillarde, insolite, spéculations matrimoniales, il fit diligence, il prit congé, un cachet de cire, chaperonner, décimer.
Choisis les citations ou les proverbes qui te semblent correspondre à ce conte et justifie ton choix :
• La fin justifie les moyens.
• Un bâtard est souvent meilleur fils que l'enfant légitime.
• On est toujours le fils de ses œuvres.
• Il ne faut pas se fier aux apparences.
• On est plus le fils de son époque que le fils de son père.
Explique la phrase : Chabin Bata, depuis que je suis officier, il n’y a jamais eu, dans toute mon armée, un soldat aussi robuste et aussi hardi que toi
TU DÉBATS
Selon toi, pourquoi Chabin Bata a-t-il du mal à épouser sa promise ? Pourquoi dans ce conte, un fils illégitime est-il important ? Pour toi, qu’est-ce que la noblesse ?
A ton avis, la vie sociale est-elle plus difficile pour un enfant illégitime? Argumente ta réponse.
TU IMAGINES
En quelques phrases, écris une suite à ce conte (lorsque Chabin Bata sera Gouverneur à son tour)..
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MOTS EN CROIX
Autour du bâtard
Pour les plus forts
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MOTS EN CROIX
Autour du bâtard
adultérin, boiteux, complexe, corniaud, croisé, dégénéré, hybride, illégitime, mêlé, mélangé, métis, naturel
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| | | | M | | | | | | | 10 | | | | | | |
| | 1 | M | E | T | I | S | | | | B | | | | | | |
| | | | L | | | | | | | O | | | 11 | | | |
| | | 2 | A | D | U | L | T | E | R | I | N | | N | | | 12 |
| | | | N | | | | | | | T | | | A | | | D |
| | | | G | | 8 | 3 | I | L | L | E | G | I | T | I | M | E |
| | | | E | | C | | | | | U | | | U | | | G |
| | | | 4 | C | O | M | P | L | E | X | E | | R | | | E |
| | | | | | R | | 9 | | | | | | E | | | N |
| | | | | | N | | M | | | | | | L | | | E |
| | 5 | C | R | O | I | S | E | | | | | | | | | R |
| | | | | | A | | L | | | | | | | | | E |
| | | | | | U | | E | | | | | | | | | |
6 | H | Y | B | R | I | D | E | | | | | | | | | | |
MOTS EN CROIX
Autour du bâtard
JE CORRIGE
adultérin, boiteux, complexe, corniaud, croisé, dégénéré, hybride, illégitime, mêlé, mélangé, métis, naturel