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Le rôle de l'émotion dans la médiation innovante de musique classique : �le cas de Quatuor Debussy

Elena Lapina

Université Toulouse III – Paul Sabatier, LERASS

elena.lapina@univ-tlse3.fr

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Egérie(s), spectacle de Quatuor Debussy, mise en scène de David Gauchard, peinture numérique de Benjamin Massé aka. Primat��(première en février 2021, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon)

Crédit photo : Olivier Ramonteu

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Question initiale

  • Sandrine Darsel, De la musique aux émotions (2010) :
  • « rien n’est plus évident et plus répété que l’association <…> de la musique aux émotions » (p.16)
  • Denis Laborde, « Des passions de l'âme au discours de la musique » (1994) :
  • Pythagore : la musique peut être un outil éducatif, « formulant un principe d'équivalence entre grammaire musicale et émotions du corps »
  • Damon d’Athènes : « les modes (dorien, phrygien, lydien...) incarnent les états d'âme individuels »
  • Platon : la musique est une activité à risque qui fait « régner plaisir et douleur au lieu des lois » dans la cité, et donc, qui est à expulser de la cité.

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Question initiale

  • Roger Pouivet : crainte de renfermement épistémique de la musique en vue de fusion entre la musique et l’émotion

  • Vladimir Jankélévitch :
  • « [la musique] n’est pas faite pour qu’on en parle, elle est faite pour qu’on en fasse » (Darsel, 2009 : 9)

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Questions

    • Comment l’émotion apparaît dans la musique dite « classique » ?
    • Comment les musiciens prennent en compte l’émotion ?
    • Quel y est le rôle d’artefacts, notamment ceux qui relèvent des technologies numériques ?
    • Quel est le rôle de l’émotion quand on « fait » la musique, peut-elle aider à éviter ce renfermement ?
  • Approche « centraliste » à l’émotion (la réaction corporelle est déclenchée en réponse à des mécanismes du système nerveux central)
  • « analyser les émotions et les sentiments à partir des visions du monde des individus et à tenter de les décoder à partir de leurs ancrages dans les symboliques socioculturelles » (Bernard, 2017 : 24).

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Le lien entre la musique et l’émotion

Roger Pouivet (Darsel, 2009 : 9) :

la musique est une « résonance affective, empathie mélodique »

Olivier Messiaen cité par Pierre Boulez : « La musique <…> peut suggérer, susciter un sentiment, un état d’âme, toucher le subconscient » (2014 : 45)

Jean-Pierre Changeux, Les neurones enchantés (Boulez et al, 2014 : 80-81) :

les neurones-miroirs « créent une forme de résonance ou de contagion, imitative entre partenaires » cette résonnance du type émotionnel établit « un échange, un dialogue, une complémentarité <…> entre l’artiste et l’auditeur »

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Le lien entre la musique et l’émotion

Wanda Landowska (Laborde, 1994) :

« En vivant intimement avec les œuvres d'un compositeur, je m'efforce de pénétrer son esprit, <…> afin de pouvoir immédiatement reconnaître quand Mozart est de bonne humeur, ou <…> quand Bach est fou furieux et jette une poignée de doubles croches à la figure d'un adversaire imaginaire »

Sandrine Darsel (2009 : 131) :

« vocabulaires émotionnels privés » sont incommensurables

« l’œuvre musicale expressive impliquerait un monde fictif » (Id.) où l’auteur « s’imagine ressentir telle émotion » (Id.)

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Egérie(s)

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Egérie(s)

  • Programme du spectacle :
  • « En traversant les sentiments originels que peuvent être l’amour, l’absence, la jalousie et la haine, ce spectacle se construit à l’image d’un voyage intime, au cœur des émotions »

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Egérie(s)

  • David Gauchard, metteur en scène :
  • « On les a mis [les œuvres] dans un certain ordre, qui n'est pas l'ordre chronologique, qui est plutôt un ordre émotionnel. <…> On a Borodine avec “l'absence”, il revient avec un grand bouquet de fleurs… »
  • Christophe Collette, premier violon :
  • « En tant qu’interprète, j'interprète aussi les émotions du compositeur. Parfois c'est très facile à comprendre, comme dans le Borodine <…> : c'est vraiment le cadeau de Borodine à sa femme pour ces 20 ans de mariage. Et ça s'entend, lui il était le violoncelliste, c'est pour ça que c'est le violoncelle qui commence ces deux mouvements-là, [tandis que] normalement, c'est presque toujours le premier violon qui expose le thème »

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Egérie(s)

  • Christophe Collette, premier violon :

« C'est moi qui l'appelle “Tombeau de Nina”. <…> Parce que dans ce mouvement-là, il écrit au maximum à trois voix ! Il n’y a jamais quatre voix. Donc c'est un symbole pour moi... »

« On a fait un concert en soutien à l'Ukraine, et j'ai inclus ce mouvement pour en faire une métaphore pour ce qui se passe en Ukraine. Premier mouvement c'est la vie heureuse d'avant, deuxième mouvement c'est l'absence, la mort, troisième mouvement c'est la révolte <…>. C'est moi qui l'interprète, mais je trouve que la musique, elle, raconte ça. <…> J'interprète non seulement les notes de musique, mais je mets un sens à chacun des mouvements » 

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Egérie(s)

  • Vincent Deprecq, altiste :
  • « Il y a une partition, je me renseigne sur le compositeur, à quel moment et dans quel état il l'a écrit, et je transmets ça. J'essaie de me mettre <…> dans le même état, <…> j'ai conscience que je ne suis qu'une marionnette, et qu'il ne faut surtout pas sombrer complètement dans mon propre sentiment. Parce que là, on ne transmet plus, on regarde en soi »

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Objet numérique et médiation de l’émotion musicale

  • Antoine Hennion, La passion musicale (2007 : 64) :
  • Les objets ne devront pas ni être effacés au profit de signes, ni admis comme des choses en soi, mais pris dans le double travail des acteurs afin de « mettre en cause leurs objets <…> et les remettre en cause (contester leur force, montrer d’où elle leur vient, mobiliser les intérêts qui les tiennent, les socialiser) »

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Objet numérique et médiation de l’émotion musicale

  • David Gauchard :
  • « <…> j'ai choisi Benjamin, parce que c'était 10 ans qu'il travaille sur ce logiciel, et donc on ne parle plus du logiciel <…> on parle de la peinture. <…> la technologie lui fait de ne pas acheter la peinture, en gros [rires], et ça ne fait pas de saleté... » 
  • « Comment faire vivre tout ça ? Il était pour moi un état de la création. <…> la peinture qui est proposée dans le Picturae, ce qui est beau, c’est qu’elle s'efface. Elle apparait et elle disparait. <…> Et à un moment où c'est beau – allez... on déchire une toile, on repeint par-dessus de la toile et on fait une autre »

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Objet numérique et médiation de l’émotion musicale

  • Primat :
  • « [Le logiciel] n’est pas quelque chose qui est branché à autre chose que mon cerveau <…>. On pourrait dire que c'est branché à la musique, mais c'est moi l'algorithme »
  • « Les tableaux, j'ai essayé de les faire resonner ou correspondre [à la musique] <…> Après, je ne suis pas sorti de mon vocabulaire personnel, j'apporte mon écriture graphique. <…> L'idée c'est de vraiment oublier la technologie, la technologie c'était comme un instrument. <…> Ce n'était pas le but de faire une démonstration »

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Objet numérique et médiation de l’émotion musicale

  • Primat :
  • « Pour moi c'était, comment, en utilisant mon vocabulaire graphique, de forme, trouver ces rendez-vous avec la musique. Borodine il va sonner comme quelque chose de... chatoyant, puis c'est la plénitude amoureuse... le Chostakovitch est dans le noir et blanc, et c'était intéressant de lui faire résonner avec la grande peinture abstraite américaine d'après-guerre, comme Franz Klein »

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Dans la recherche de complémentarité

  • Christophe Colette :
  • « <…> pour un bon concert il faut plusieurs éléments, il faut les artistes, le programme, un lieu, et un public. Et chacun de ces composants et essentiel pour la réussite de la soirée »
  • Vincent Deprecq :
  • « <…> c'est l'alchimie d'un concert, d'un spectacle. <…> très souvent ça vient de la salle. Dans la salle qui est sèche [acoustiquement], les gens se sentent un peu seuls. <…> C'est la question de bien-être dans une salle  »

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Dans la recherche de complémentarité

  • Christopher Small, Musiquer (2019 [1998] : 371) :

un concert est une cérémonie qui permet aux « membres d’un certain groupe social » d’explorer, affirmer et célébrer leur valeurs

  • Eric Clarke, The ways of listening (2011 : 43) :
  • « La construction du sens musical à travers le langage et d'autres formes de représentation est indéniable, mais elle ne procède pas indépendamment des affordances des matériaux musicaux. <…> [Les] sensibilités perceptives des êtres humains, qui sont enracinées <…> dans le terrain commun de l'expérience immédiate » 

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Dans la recherche de complémentarité

  • Bernard Rimé, Le partage social des émotions (2005 : 315) :
  • « l’émotion crée l’occasion d’une activité de production de sens »
  • Julien Bernard, La concurrence des sentiments (2017 : 155) :
  • « les émotions comme des actions intériorisées »

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Crédit photo : Olivier Ramonteu