TIG, KARYAKOU ET TOTI
Inspiré par un conte créole guyanais.
Ou comment aborder l’exploitation et la naïveté avec les enfants.
Conte à réfléchir
Alain Landy 2025
CONTES POUR GRANDIR
Depuis longtemps, les humains de toutes les cultures savent que les contes aident à construire, à reconstruire une personnalité et même souvent, peut la guérir si elle est abîmée .
Ils permettent de nommer l’inexprimable, de dénouer les contradictions, de réparer les blessures de notre histoire présente et passée. Ils nous aident à grandir et à nous harmoniser. Ils favorisent à l’intérieur de nous-même la réconciliation entre différents états de notre condition humaine, le psychisme, le corps et l’esprit qui parfois se révèlent adversaires et même contraires.
Les contes contiennent des mots, des expressions qui nous enveloppent, nous cajolent dans une clarté affectueuse ; ils nous proposent des associations qui nous illuminent dans une atmosphère limpide et nous emmènent, plus apaisés, aux confins de l’imaginaire et du réel.
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Yé krik ! Yé krak !
Tig s'est marié et a plusieurs enfants.
Pour célébrer la naissance de son petit dernier, il veut donner une fête splendide. Il se rend donc à Cayenne où il achète beaucoup de victuailles et beaucoup de boissons.
Il demande alors à Karyakou de l'aider à transporter toutes ses courses chez lui.
L'opération dure une journée entière. Lorsque tout est terminé, Karyakou n'en peut plus : ses jambes tremblent de fatigue, sa tête tombe sur sa poitrine, et de grosses gouttes de sueur tachent son pelage.
Quand le dernier paquet est rentré et rangé, Tig envoie Karyakou se mettre au lit sans même lui donner un peu de couac, sans même lui dire : granmèci ! (Grand merci). Le daguet prend très mal ces mauvaises manières, et la pensée d'une vengeance commence de germer en lui.
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Tig le jaguar
Le lendemain, au pipiri chantant, Tig réveille Karyakou qui ouvre les yeux de très mauvaise humeur.
Mais le jaguar lui ordonne :
- Je m'absente pour deux jours ! Car, à cause de la fête, avec ma femme, nous avons un grand nombre de choses à faire. Donc, tu surveilleras mes enfants et ma maison. Attention surtout aux provisions. Si quelqu'un y touche, ou si toi-même tu y goûtes, à mon retour je te coupe en quatre et je te dévore ! Aussi ouvre l'œil, et le bon !
Tig part et Karyakou demeure songeur :
- Il est gentil Tig, avec ses recommandations et ses menaces. Moi, qui me sens encore tout courbaturé de la corvée qu'il m'a imposée hier, et sans même m'offrir un verre d’eau, il s’en va en me défendant de toucher à quoi que ce soit ! Quel ingrat et quel mal élevé. Mais, il sera récompensé comme il le mérite ! Ainsi, pour le punir, pendant son absence, je vais lui manger et lui boire le plus de bonnes choses que je pourrai. Quant à sa colère, je m’en moque ! je suis plus malin que lui et, surtout, je cours plus vite que lui !
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Karyakou le daguet
Aussitôt dit, aussitôt fait. Comme les petits de Tig dorment encore, en deux bonds, Karyakou se rend là où toutes les provisions sont rangées. Et, en quelques heures, il mange presque toutes les victuailles et boit presque toutes les boissons prévues pour la fête
Si le jaguar pouvait voir de loin ce massacre, il en serait certainement mort de colère.
Mais, avant de terminer sa razzia, Karyakou pense à son amie Toti la tortue :
- Avant de finir de dévorer tous ces mets, je vais inviter ma voisine Toti.
Il court rapidement la chercher. Elle accepte tout naturellement et les voilà tous deux en route pour la salle du festin.
Le retour se fait lentement, vu l'allure de Toti. Mais, enfin, ils arrivent sur les lieux. Ils s'installent et terminent les victuailles et les boissons en n’en laissant, ni une miette, ni une goutte.
Puis ils se mettent à se poser des massaks (devinettes créoles). Quand ils ont épuisé leurs plaisanteries, le sommeil les gagne et ils se livrent alors aux douceurs de la sieste.
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Toti la tortue
Quand Tig et sa femme sont de retour chez eux, ils entendent des bruits étranges dans la pièce où sont rangées les provisions et les boissons.
- Ho, ho ! qu’est ce qui se passe là-dedans ! s'écrie Tig ?
- C'est moi, c’est moi ! répond Karyakou.
- Et que fais-tu ? J'ai entendu remuer des bouteilles !
- Je les examine l'une après l'autre pour voir si elles ne fuient pas.
- Eh bien, viens me voir dès que tu auras fini.
- Oui, Tig.
Morte de peur, la tortue, dit alors d'une voix tremblante :
- Cache-moi, je t'en supplie, Karyakou, cache-moi vite car, s’il me trouve, il va me tuer !
- Mais qui est avec toi Karyakou ? demande Tig dont les oreilles fines ont perçu un chuchotement.
- C'est Toti qui est avec moi ! répond naïvement le daguet.
- Toti ! rugit tigre, en bondissant de fureur au seul nom de l'animal qu'il déteste. Avec elle !... ah ! je suis certain que, tous les deux, vous m'avez joué encore un mauvais tour. Attention, j’ouvre la porte !
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Les provisions de Tig
Le spectacle qu'offre le plancher de la pièce, jonché de boîtes de conserves ouvertes, de paniers éventrés, de bouteilles vides, de débris de toutes sortes, met Tig hors de lui.
Voyant le jaguar, Karyakou réunit toutes ses forces, et vlan ! il attrape la tortue et la lance comme une roche, à la tête de Tig. Puis, il détale au plus vite sans demander son reste. Dans sa solide carapace Toti ne court aucun danger mais, il n'en est pas de même de Tig. Il reçoit le projectile en plein visage. Le choc est si violent qu'il en a une dent cassée, le nez en marmelade et un œil au beurre noir. Il pousse un hurlement de douleur puis, se remettant aussitôt, il se précipite sur la tortue.
Évidemment, celle-ci, rentre entièrement dans sa maison naturelle. Mais Tig remarque qu'elle est sur le dos, position dans laquelle sa fuite est impossible.
- Toi, Karyakou, s'écria Tig en sang, je te retrouverai toujours. Je vais d'abord étrangler ta complice mais, avant je vais aller me faire soigner par ma femme.
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Un pripri
Réveillés par tout ce remue-ménage, les enfants de Tig entourent la tortue, la regardant avec curiosité, sans dire un mot.
La rusée Toti fait un moment la morte. Puis, n'entendant plus aucun bruit, elle avance la tête avec précaution, la rentre aussitôt, la tire une seconde fois, et n'apercevant autour d'elle que de jeunes jaguars, elle leur explique d'une voix hypocrite :
- Mes chers enfants, je vais bientôt mourir ! Mais c’est de ma faute ! Votre papa est très en colère contre moi. Aussi pour le calmer, il faut me tuer tout de suite. Votre père ne manquera pas de vous donner une belle récompense. Je vous en supplie, tuez-moi immédiatement !
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A ces mots, les jeunes jaguars se rapprochent de la tortue d'un air joyeux. Déjà il se pourlèchent les babines à la pensée du sang qu'ils vont répandre, et leurs petites griffes sortent d'elles-mêmes de leurs pattes.
- Ah non, pas comme cela, s'écrie Toti, en rentrant rapidement sa tête et ses pattes à l'intérieur de sa carapace. Pas comme cela !.. Si grande coupable que je me sente, je n'aurai jamais le courage de me laisser dévorer vivante. Or, vous n'arriverez à me manger que si je le veux bien. Mais l'essentiel est que je meure avant le retour de votre papa. Il y a, près de votre case, un grand pripri (mare) ! Portez-moi jusque-là, et jetez-moi dedans. Le poids de ma carapace m'entraînera au fond de l'eau, où je ne manquerai pas de me noyer.
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Les jeunes félins, un peu déçus de ne pouvoir tremper leur langue et leurs pattes dans le sang, mais ravis encore à la pensée de voir la tortue se noyer sous leurs yeux, s'empressent de suivre son conseil et de la précipiter dans l’eau du pripri. Elle se laisse couler comme un plomb. Mais, comme sa cousine la tortue Luth lui a appris à nager sous l’eau, elle sort à l’autre extrémité du pripri et se cache dans les hautes herbes jusqu’à la nuit tombée.
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Tig soigné arrive en boitant près de ses enfants. Il est de très mauvaise humeur.
- Où est Toti ? hurle-t-il. Que je l’étripe !
Ses enfants, enchantés de leur exploit, sautent tout joyeux autour de lui.
- Papa, papa, clament-ils, nous l’avons noyée dans le pripri ! Nous l’avons noyée dans le pripri !
Quand Tig comprend ce qui s’est passé, il rentre dans une rage folle :
- Tonnerre de tonnerre ! s'écrie-t-il, elle vous a bien eu et c'est vous qui allez payer pour tous mes malheurs, petits nigauds.
Avec ses grosses pattes, il administre à ses enfants une fessée magistrale. Après quoi, il les envoie se coucher sans manger.
Et, aujourd’hui, le sourire aux lèvres, Toti et Kariakou courent toujours dans notre belle forêt Guyanaise.
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Je réfléchis
Sources :
https://touslescontes.com/biblio/conte.php?iDconte=827
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Colorie Tig et ses petits
19
Colorie Karyakou
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Colorie Toti