LA PETITE FILLE PERDUE
Alain LANDY septembre 2022
« Si la philosophie ne nous aide pas à être heureux, ou à être moins malheureux, à quoi bon la philosophie ? »
André Comte-Sponville
Une introduction guyanaise à un livre incontournable : « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint Exupéry.
Le Petit Prince est une œuvre en langue française, la plus connue de ce célèbre aviateur écrivain Antoine de Saint-Exupéry. Publié dès 1943 à New York (simultanément en anglais), c'est un récit poétique et philosophique ayant l'apparence d'un conte pour enfants.
Traduit en cinq cent cinq langues et dialectes différents, Le Petit Prince est l'ouvrage le plus traduit et l’un des plus lus au monde après la Bible et le Coran.
Le langage, simple et dépouillé, parce qu'il est destiné à être compris par des enfants, est en réalité le véhicule privilégié d'une conception symbolique de la vie. Chaque chapitre relate une rencontre du petit prince qui laisse celui-ci perplexe, par rapport aux comportements absurdes des « grandes personnes ». Ces différentes rencontres peuvent être appréciées comme une allégorie.
Les aquarelles de l’auteur qui accompagnent le texte participent à cette pureté du langage : dépouillement et profondeur sont les qualités maîtresses de cette œuvre inévitable.
On peut aussi y soupçonner une invitation de l'auteur à retrouver son enfant intérieur car toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. (Mais peu d'entre elles s'en souviennent ou veulent s’en souvenir.).
http://www.cmls.polytechnique.fr/perso/tringali/documents/st_exupery_le_petit_prince.pdf
https://excerpts.numilog.com/books/9782070667932.pdf
Pour nos enfants de Guyane, je me suis amusé à pasticher et à illustrer ce chef d’œuvre.
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À l’âge de dix ans, j’aurais aimé être dessinateur et peintre en art tembé. J’ai dû choisir un autre métier et j’ai appris à piloter des pirogues. J’ai ainsi travaillé seul, sans personne avec qui parler, jusqu’à une panne, un soir, au milieu du Fleuve Maroni. Quelque chose ne fonctionnait plus dans mon moteur. Alors, pour passer la nuit, j’ai installé mon hamac entre deux troncs et je me suis endormi sur les berges du fleuve, loin de tout village. Mais, vous imaginez ma surprise, quand une drôle de petite voix m’a réveillé au pipiri chantant.
Elle me demandait gentiment :
- S’il te plaît… peux-tu me dessiner un mouton paresseux !
- Comment ça un mouton paresseux !
- Oui, un mouton paresseux ! S’il te plaît… peux-tu m’en dessiner un !
En un bond, je suis sorti de mon hamac et j’ai frotté mes yeux. Et c’est là que j’ai vu une petite fille tout à fait surprenante qui me regardait avec deux grands yeux tout ronds. Alors, un peu agacé, je lui ai dit que je ne savais pas bien dessiner, surtout les moutons paresseux.
Mais, elle me répliqua d’un air plus autoritaire :
- Ça ne fait rien. Dessine-moi quand même un mouton paresseux !
Alors, à moitié endormi, j’ai sorti un carnet et un stylo à bille de ma sacoche et j’ai commencé à gribouiller quelque chose. Elle examina attentivement mon dessin, puis m’a dit :
- Non ! Celui-là est bien trop laid. Dessine m’en un autre !
Sans rien dire, j’obéissais. La petite fille venue de nulle part me sourit gentiment :
- Mais ça ! Ce n'est pas un mouton paresseux ! C'est un singe ! Regarde ! Tu lui as fait des mains !
Alors, un peu énervé, je lui griffonnais un dernier dessin.
- Voilà, ça c’est une caisse en bois avec un trou sur le côté pour qu’il respire. Le vrai mouton paresseux que tu désires, il est à l’intérieur !
Je fus surpris de voir s’illuminer le visage de la fillette :
- C’est tout à fait comme ça que je le voulais mon mouton paresseux ! Crois-tu qu’il faille beaucoup de feuilles de bois canon pour le nourrir celui-là ? Parce que chez moi, tu sais, c’est minuscule !
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Et c’est ainsi que je fis la connaissance de cette petite fille perdue au milieu de nulle part. Mais il me fallut longtemps pour saisir d’où elle arrivait.
Elle m’apprit une chose très importante sur elle : son village d’origine, perdu dans la grande forêt guyanaise, était si petit, qu’il ne comprenait que deux cases.
La petite fille me questionna :
- Est-il vrai, que les moutons paresseux mangent les arbres ?
- Pas tous les arbres, mais c’est vrai.
- Ah ! Je suis contente ! Par conséquent, ils dévorent aussi les fromagers ?
- Certainement !
- Car, il y a des graines terribles dans mon minuscule village… des graines de fromager. Quand c’est la saison, le sol en est tout couvert !
Or les fromagers, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais s’en débarrasser. Ils encombrent tout mon village et on ne peut plus se déplacer.
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La petite fille perdue me demanda alors d’un air inquiet :
- Un mouton paresseux, s’il mange les arbres et les fruits, il peut aussi manger les fleurs ?
- Un mouton paresseux mange presque tout ce qui pousse dans la forêt.
- Même les fleurs et les fruits qui ont des épines ?
- Oui. Même les fleurs et les fruits qui ont des épines, même le roucou par exemple.
- Alors leurs épines, elles leur servent à quoi ?
- Les épines, et bien... ça ne leur sert à rien! c’est juste la méchanceté de la fleur ou du fruit qui ressort !
Après un long silence, elle me dit, avec une sorte d’amertume :
- Je ne te crois pas ! Et si moi, je connaissais une plante unique au monde, qui a des fruits avec des épines et des fleurs qui n’existent nulle part ailleurs que dans mon village ?
Puis, elle éclata brusquement en sanglots.
Avec elle, j’appris à mieux connaître cette plante mystérieuse. C’était un arbuste grimpant qui répondait au doux nom d’allamanda violet. Elle avait germé un jour, d’une graine apportée par le vent d’on ne sait où. La petite fille perdue l’avait surveillée de très près, mais ses fleurs n’en finissaient pas de se préparer comme si elles choisissaient avec soin leur couleur et leur forme.
Elles s’habillaient lentement, elles assemblaient un à un leurs pétales. Elles ne voulaient pas sortir toute fripées comme des fleurs d’hibiscus. Eh ! oui. Elles étaient très coquettes ! Et puis voici qu’un matin, elles s’étaient montrées.
- Ah ! nous nous réveillons à peine… nous sommes encore tout ébouriffées…
La petite fille perdue, alors, ne put retenir son admiration :
- Comme vous êtes belles !
Mais ces fleurs l’avaient vite tourmentée par leur futilité. Un jour, sans même dire s’il te plait, elles avaient demandé à la fillette d’une seule voix :
- Nous détestons le moindre vent. Aurais-tu un paravent ?
La petite fille perdue avait alors pensé :
- Ces fleurs ont horreur des coups de vent ! Elles me paraissent bien compliquées !
Puis les fleurs d’allamanda violet avaient continué leurs exigences :
- Ce soir, tu nous abriteras sous un parapluie car nous n’aimons pas la pluie non plus !
Les fleurs avaient éternué deux ou trois fois, pour culpabiliser la petite fille. Ainsi la fillette, malgré sa bonne volonté et son amour pour elles, était devenue très malheureuse.
Pour quitter son minuscule village, je suppose qu’elle profita d’un vol d’oiseaux ou d’une vadrouille de saïmiris.
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Pour arriver jusqu’à moi, elle m’a dit avoir passé par de nombreux villages de la forêt guyanaise.
Le premier était habité par un chef tout seul et la petite fille perdue s’était étonnée : le village était encore plus petit que le sien.
Qui ce chef pouvait-il bien commander ?
- Je commande tout ici ! lui avait-il répondu, sûr de lui.
A la tombée de la nuit, d’un geste ample, ce chef avait alors montré son minuscule village qui ne comptait qu’une seule case et, levant les bras vers le ciel, il avait désigné les étoiles qui commençaient à scintiller.
- Et toutes ces étoiles t’obéissent ?
- Naturellement, avait dit le chef. Elles obéissent aussitôt. Moi, je ne tolère aucune indiscipline ! avait-il ajouté en secouant rapidement la tête de gauche à droite.
Un tel pouvoir émerveilla la fillette. Elle s’enhardit :
- Alors, je voudrais voir un lever de soleil ! Ordonne au soleil de se lever immédiatement !
- Ton lever de soleil, tu l’auras. Je l’exigerai, lui répondit le chef. Ce sera, vers… vers… ce sera vers six heures demain matin ! Et tu verras comme le soleil m’obéit bien !
La petite fille s’en alla un peu déçue de ce minuscule village et de ce chef qui ne commandait rien.
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Poursuivant son chemin, elle rencontra une tortue de terre : animal réputé en Guyane pour sa sagesse.
- Bonjour, dit la tortue.
- Bonjour, répondit poliment la petite fille, qui se retourna mais ne vit rien.
- Je suis là, dit la voix, sous le manguier.
- Qui es-tu ? demanda la fillette. Tu es bien jolie...
- Je suis une tortue de terre, dit la tortue.
- Veux-tu venir jouer avec moi, lui proposa la petite fille. Je suis tellement triste...
- C’est impossible petite fille, je ne peux pas jouer avec toi, dit la tortue. Je ne suis pas apprivoisée !
- Ah ! pardon ma belle, fit la fillette.
Mais, après quelques secondes de réflexion, elle ajouta :
- Mais, qu'est-ce que ça veut dire "apprivoiser" ?
- Toi, tu n'es pas d'ici, dit la tortue, que cherches-tu ?
- Je recherche des humains comme moi, dit la petite fille. Mais, dis-moi, qu'est-ce que ça veut dire "apprivoiser" ?
- Les humains? Reprit la tortue. Ils ont des arcs et des flèches et ils tuent tout ce qui bouge !
- Non, dit la fillette. Moi, je cherche des humains pour en faire des amis. Mais réponds-moi s’il te plait : qu'est-ce que ça veut dire "apprivoiser" ?
- Ça signifie "créer des liens..." répondit la tortue.
- Créer des liens ?
- Bien sûr, dit la tortue. Tu n'es encore pour moi qu'une petite fille semblable à cent mille autres petites filles. Et je n'ai pas besoin de toi et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'une tortue semblable à cent mille autres tortues. Mais..., si tu m'apprivoises, nous aurons alors besoin l'une de l'autre. Tu deviendras pour moi unique au monde et je deviendrai pour toi unique au monde moi aussi...
- Ah, je commence à comprendre, dit la fillette. Il y a des fleurs d’allamanda violet dans mon village et je crois bien qu'elles m'ont apprivoisée...
- C'est très possible, dit la tortue. On voit tellement de choses en ce monde !
- Y-at-il des chasseurs, dans ton village ?
- Non, aucun !
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Mais la tortue revint à son idée première :
- Ma vie est monotone. Je vole des fruits et des légumes aux humains et les humains me chassent et parfois même me mangent. Dans leurs abattis, tous les fruits, tous les légumes se ressemblent et tous les humains se ressemblent aussi. Je m'ennuie toute la journée. Mais, si tu m'apprivoises, mon existence sera bien différente. Je reconnaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Quand les autres pas me font rentrer dans ma carapace, le tien m'appellera.
Sans dire un mot, la tortue regarda longtemps la petite fille, puis elle implora :
- S'il te plaît... apprivoise-moi !
- Je veux bien, répondit la fillette, mais je n'ai pas beaucoup de temps à t’accorder. J'ai tellement de choses à découvrir dans cette forêt et dans ce monde !
- On ne connaît bien que les choses que l'on apprivoise, répondit la tortue. Les humains n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites dans de grands magasins. Mais, comme il n'existe pas de magasin où l’on vend des amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux une véritable amie, alors apprivoise-moi !
- Comment faut-il faire ? questionna la fillette.
- Tu dois être très patiente, répondit la tortue. D'abord, tu resteras immobile un peu loin de moi. Alors, je sortirais ma tête de ma carapace et je te regarderai du coin de l'œil. Surtout, tu ne diras rien, car le langage est trop souvent source de malentendus. Mais, petit à petit, chaque jour, tu pourras t'approcher un peu plus près de moi !
8
Le lendemain, la fillette vint retrouver la tortue.
- Il vaut mieux toujours revenir à la même heure, dit la tortue. Si tu viens, par exemple, à huit heures du matin, dès sept heures je commencerai à être heureuse. Et, plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureuse. A huit heures, je m'agiterai et déjà je m'inquiéterai ; et là, je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur... Dans la vie, il faut des rites.
- Mais, c’est quoi un rite ? demanda la petite fille les yeux écarquillés.
- C'est aussi quelque chose que les humains semblent avoir oublié, dit la tortue. C'est ce qui fait qu'un jour est différent de tous les autres jours, une heure, de toutes les autres heures. Par exemple, il y a un rite chez mes chasseurs : Ils dansent le dimanche. Alors le dimanche est un jour merveilleux pour moi ! Je vais me promener jusqu'à leur abattis. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais jamais de libertés.
Ainsi, la petite fille apprivoisa-t-elle la tortue. Et quand l'heure de son départ fut proche :
- Ah ! dit la tortue... Je crois que je vais pleurer !
- C'est de ta faute, dit la fillette, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu à tout prix que je t'apprivoise !
- Certainement, dit la tortue !
- Et maintenant, tu vas pleurer ! dit la petite fille.
- Bien sûr, dit la tortue !
- Alors qu’as-tu gagné à être apprivoisée ?
- J'y ai gagné quelque chose d’important ! répondit la tortue. On gagne toujours à avoir de vrais amis même quand on les perd.
- Puis elle ajouta :
- Va découvrir les fleurs qui poussent dans la forêt. Tu comprendras que les tiennes sont uniques au monde. Puis, tu viendras me dire adieu et je te confierai alors un secret.
9
La fillette laissa son amie la tortue et partit sur le champ à la découverte des fleurs de la forêt guyanaise:
- Vous ne ressemblez pas du tout à mes fleurs d’allamanda violet. Vous n'êtes encore rien, leur dit-elle car, personne ne vous a apprivoisées et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était ma tortue. Ce n'était qu'une tortue semblable à cent mille autres tortues. Mais j'en ai fait mon amie et maintenant, elle est unique au monde !
En entendant la petite fille, les fleurs sauvages étaient bien gênées.
- C’est vrai que vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-elle encore. Personne ne pleure ou ne rit pour vous. Bien sûr, mes fleurs d’allamanda violet à moi, un passant ordinaire peut penser qu'elles vous ressemblent. Mais à elles seules elles sont plus importantes que vous toutes, puisque ce sont elles que j'arrose, elles que je dorlote, elles que j'ai mises sous un parapluie, elles que j'ai abritées du vent. Ce sont elles encore pour qui j'ai tué les chenilles qui les dévoraient (pas toutes pour préserver quelques papillons). Ce sont elles enfin, que j'ai écoutées se plaindre, se vanter ou même se taire. Car, ce sont MES fleurs d’allamanda violet à moi toute seule !
Puis, la fillette revint en courant vers la tortue :
- Adieu, lui dit-elle toute émue, je vais découvrir la forêt le monde !
- Adieu, répondit la tortue. Voici mon secret. Il est très très simple : on ne voit bien qu'avec son cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux.
- L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta la petite fille, afin de se souvenir.
- C'est le temps que tu as perdu pour tes fleurs d’allamanda violet qui les font pour toi si extraordinaires.
- C'est le temps que j'ai perdu pour mes fleurs d’allamanda violet... répéta la fillette, afin de se souvenir.
- Tu vois, les humains ont oublié cette vérité, dit la sage tortue. Mais toi, tu ne dois jamais oublier : Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as « apprivoisé », que ce soit les plantes ou ses animaux !
- Je serai responsable de mes fleurs d’allamanda violet et de ma tortue pour toujours... répéta la petite fille, afin de se souvenir.
Le petite fille refusa de me relater sa rencontre avec un serpent grage grands carreaux car, elle avait eu tellement peur que le seul fait d’y penser la terrorisait.
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Cette petite fille que je croyais perdue aurait eu certainement encore mille autres histoires à me raconter...
Mais, trop fatigué, je me suis allongé sur mon hamac et je me suis endormi comme une souche d’angélique.
Quand je me suis réveillé, la fillette avait disparu...
Avais-je rêvé ? Non, car au fond de moi, je sais bien qu’elle est retournée dans son minuscule village perdu dans l’immense forêt de Guyane.
Alors, en pensant à elle et à tout ce qu’elle m’avait raconté, après avoir réparé le moteur de ma pirogue, comme un homme nouveau, j’ai repris plein d’allégresse le fil de l’eau.
Désormais, la nuit, quand le ciel le permet, j’aime voir et écouter la lune et les étoiles. Elles me rappellent cette petite fille que je croyais perdue et que je ne reverrai certainement jamais...
A mes enfants et petits enfants... Et à tous les enfants de Guyane et d’ailleurs… et à tous ceux qui le sont restés.
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