De la carte postale à la carte mémoire : une histoire de la dématérialisation
ESAV Marrakech Année 2022
Présent et mémoire des images
Séance 7 : Aura de la matière
Juan Palao (sur des propositions d’Olivier Rachet)
Les nombreux retours de la matière
Malgré toutes les entreprises artistiques pour se détacher de l’aspect formel, pour déconstruire la centralité de l’objet d’exposition, pour déjouer l’emprise de la matière, celle-ci revint en force dans la pratique de nombreux courants et d’artistes suivant une démarche individuelle.
Nous pouvons parler d’un « retour du refoulé », ou tout simplement considérer que la matière est trop riche, trop variée pour s’en défaire si définitivement.
Si les pratiques d’art digital sont aujourd’hui situées dans un au-delà de la matière (métaphysique ou virtuel), il n’en demeure pas moins que la matière n’a pas encore été bannie des pratiques contemporaines.
L’expression de la toile (I)
Manolo Millares (1926-1972) se fit connaître pour ses toiles de joute et les couleurs sombres qui coulaient sur la surface. Les tensions étaient exacerbées, rendant compte d’un processus de création teinté de tragique et de retour primitiviste.
« Ses œuvres décrivent le sentiment tragique de la souffrance physique et morale par le pouvoir expressif de la toile, matériau de base du tableau, déformée, nouée, cousue, brûlée, etc. » Gérald Schurr
Number 55, 1959
200 x 150 cm.
© Manolo Millares / Artists Rights Society (ARS), New York
https://collections.artsmia.org/art/10547/number-55-manolo-millares
L’expression de la toile (II)
Dans une esthétique qui rejoint en partie celle de Manolo Millares, Antoni Tàpies (1923-2012) développa tout type de combinaisons entre des techniques diverses, incorporant des objets trouvés, et des matières brutes.
Des symboles et des traces deviennent des éléments récurrents, le plus connu étant une croix qui se détache des connotations chrétiennes pour devenir un point de référence dans la construction du rythme de la toile.
"When I put a sign in a picture, an x or a cross or a spiral, I feel a certain kind of pleasure. I see that the sign gives the picture a particular power, and I don’t try to explain why this is the case."
Croix sur gris XCVIII [Cross on Grey XCVIII] 1959 © Foundation Antoni Tapies, Barcelona/VEGAP, Madrid and DACS, London 2021
61 x 74 cm.
National Galleries Scotland
L’expression de la toile (III)
Mohamed Melehi (1936-2020), un des peintres pionniers de la modernité artistique au Maroc, fut confronté en Espagne et surtout en Italie à des courants d’artistes qui travaillaient sur des présupposés informels, tels que l’italien Alberto Burri (1915-1995), et qui expérimentaient sur différentes matières, notamment des toiles de jute. Melehi peindra aussi sur ce type de toiles pas chères.
A gauche : Alberto Burri, Composizione (Composition), 1953. Solomon R. Guggenheim Museum. 86 x 100 cm.
A droite : Mohamed Melehi, Plage de la pauvreté en attente de la lumière, 1958. Exposée au Palais E Saadi (Marrakech) pour l’exposition d’hommage « Face à Melehi » (2021). 66 x 80 cm.
Chamanisme chez Beuys (I)
Joseph Beuys (1921-1986) fut un artiste extrêmement influent dans la scène de l’art contemporain. Aviateur pendant la Seconde Guerre mondiale dans l’armée allemande, il eut un accident et fut soigné dans un hôpital en Ukraine en mars 1944. Mais après la guerre, et dans le cadre d’une recherche globale sur l’art contemporain, il fabula un sauvetage par des tartares nomades, et entreprit l’édification d’un chamanisme basé sur des matières brutes : le miel, la graisse, les couvertures de feutre, la terre, les animaux morts, le bois, etc. Ces matières deviendront, surtout à partir des années 1960, des éléments récurrents dans ses sculptures, installations et performances. Il aspirait ainsi à actualiser des vieux contenus mythiques.
Joseph Beuys, Kreuzigung (Crucifixion), 1962-1963.
Bois, plastique, corde, papier, câble électrique, bois, clous, etc. 42 x 19 x 15 cm.
© VG Bild-Kunst, Bonn 2017
Staatsgalerie Stuttgart
Chamanisme chez Beuys (II)
Pour sa performance I like America and America likes me, réalisée dans la galerie René Block de New York entre le 21 et le 25 mai 1973, Joseph Beuys s’enferma dans une salle pendant trois jours avec un coyote, enveloppé par moments d’une couverture en feutre, et jouant avec un bâton de berger.
La présence du coyote évoquait symboliquement la présence spirituelle des Amérindiens, et son action visait à rétablir un dialogue avec les forces profondes de l’Amérique. Le coyote, agressif au début, commença à lieur un contact avec l’artiste.
Beuys manipule et met ainsi en avant le traumatisme de l’extermination des Amérindiens en Amérique, dans un contexte de crise culturelle profonde liée entre autres à la guerre du Vietnam ou à la crise du pétrole.
Capture d’écran du film d’Helmut Wietz tourné pendant la performance. Via http://l-el-m.blogspot.com/2015_01_25_archive.html
Redéfinir le Sud (I)
Mohamed Arejdal, né en 1984 à Guelmim, est sans doute un des jeunes artistes marocains les plus actifs dans la redéfinition d’une géographie identitaire du Maroc qui inclue davantage les modes de vie nomades du Sud du Maroc. A travers des dessins, des sculptures, des installations et des performances, il popularise des matières, des symboles et des signes qui appartiennent au peuple et qui doivent, par l’art, être valorisés par la société marocaine.
Parmi ses nombreuses expositions, « Ressala » montrée dans la Galerie du Comptoir des Mines à Marrakech en 2019 fut un événement majeur, notamment par sa dimension rétrospective de plus de dix ans de travail.
Mohamed Arejdal devant son œuvre Qui tiendra l'Afrique tiendra le ciel, 2019, version 2, réalisée sur le plafond du bâtiment de la galerie du Comptoir des Mines.
Redéfinir le Sud (II)
Cette installation, Anatomie d’un voyageur, montrée lors de son exposition « Ressala » reconstruit poétiquement le rapport à l’espace des nomades, leur dépendance par rapport au dromadaire, et suggère le mouvement comme marque identitaire d’une population par ailleurs hétéroclite, où la tradition et des objets matériels modernes se juxtaposent sans cesse comme un système nerveux. Sans essentialiser un mode de vie, l’artiste nous rend toutefois sensibles à une autre manière de percevoir le rapport au monde immédiat des populations habitant le désert.
Anatomie d’un voyageur, 2019 Installation murale
Résine, fils de cuivre et fixateurs d'Hofmann
230 x 180 x 40 cm
�@cm_galerie @arejdalmohamed sur instagram
Redéfinir le corps (I)
Khadija El Abyad, née en 1991 à Agadir, est comme Mohamed Arejdal lauréate de l’INBA de Tétouan.
Explorant l’autoportrait comme point de départ, elle interroge dans ses œuvres les rapports émotionnels au corps féminin, à travers des traces organiques comme les cheveux, ou des matières employées pour teinter la peau, notamment le henné.
Dans sa pratique, les protocoles, les systématisations et les archivages n’évacuent pas la poésie, mais au contraire, permettent à la matière d’acquérir un potentiel de révélation et de liberté.
Khadija El Abyad, Violation de la biométrie humaine
Collage/fragmentation, fil de soie, adhésif, pierre noire, encore de chine
2017 (capture d’écran du portfolio de l’artiste)
Redéfinir le corps (II)
Khadija El Abyad emploie son corps comme support et matière de sa recherche, mais dans une démarche qui vise surtout à renouveler les représentations plutôt que réaffirmer les codes d’interprétation déjà courants.
Défilé de l’intime, photographie montrée dans le cadre de l’exposition « Déplacer l’horizon » au Centre Photographique Marseille – Les ateliers de l’Image, 2021.
Compte instagram de l’artiste,
@khadijaelabyad (capture d’écran)
Redéfinir l’artisanat (I)
Eric van Hove (né en 1975), travaille depuis 2012 près de Marrakech, où il ouvre en 2014 l’atelier Fenduq avec Samya Abid et plus d’une dizaine d’artisans.
Le projet V12 Laraki visait à reprendre le pari technique d’une voiture de luxe réalisée au Maroc, mais dont le moteur était importé. Le moteur réalisé par Eric van Hove et les artisans suit tous les paramètres de précision technique pour permettre sa mise en marche théorique. C’est un moteur ou une « sculpture sociale » qui fonctionne, comme il le déclara, « politiquement et poétiquement ».
Cette œuvre signée par tous les artisans ayant participé fut exposée au bâtiment de Bank al Maghrib de Jamaa El Fna lors de la Biennale de Marrakech de 2014.
Atelier d’Eric van Hove : V12 Laraki, 2013, Exposition « Atchilihtallah – On the Transformation of Things » Frankfurter Kunstverein, 2016.
Credit : Photo by Norbert Miguletz. Copyright: Frankfurter Kunstverein
Redéfinir l’artisanat (II)
Matériaux employés par les artisans et Eric van Hove pour réaliser l’œuvre V12 Laraki (cinquante-trois matériaux) : Cèdre blanc du Moyen-Atlas, Cèdre rouge au Haut-Atlas, noyer, citronnier, olivier, oranger, ébène de Macassar, acajou, bois de thuya, hêtre, abricotier rose, nacre, cuivre jaune, cuivre nickelé, cuivre rouge, fer forgé, aluminium recyclé, maillechort, argent, étain, os de vache, os de chèvre, malachite de Midelt, agate, onyx verte, œil-de-tigre, pierre de Taroudant, pierre de sable, marbre rouge d'Agadir, marbre noir de Ouarzazate, marbre blanc de Béni Mellal, granite rose de Tafraoute, cuir de vache, cuir de chèvre, cuir de mouton, résine, corne de vache, corne de bélier, fossiles d’ammonite du Paléozoïque d'Erfoud, argile de l’Ourika, poterie géométrique émaillée (zellige), émail vert de Tamgrout, peinture, coton, huile végétale, chêne-liège, henné naturel, oseille.
Plus d’informations :
https://fenduq.com/v12-laraki/
(Capture d’écran du site fenduq.com)
Redéfinir la lumière
Younès Rahmoun (né en 1975 à Tétouan) revisite la spiritualité islamique et des formes populaires pour déployer une esthétique à la fois minimaliste et très appuyée sur la lumière. La stylisation de motifs traditionnels par l’artisanat offre un vocabulaire formel qui invite à la réinterprétation comme purification. Les répétitions construisent une forme de concentration et remémoration (dhikr) qui transforme le spectateur en acteur d’un acte rituel. L’ombre est plus qu’une trace éphémère, elle devient une métaphore de l’âme en éveil.
Nakhla - Nakhla (Palmier-Palmier) (2020)
Crédit : Galerie Imane Farès, Paris
Montrée à Marrakech dans le cadre de l’exposition Malhoun 2.0 organisée par Fenduq / Atelier Eric van Hove, avec le commissariat de Phillip Van den Bossche.
https://fenduq.com/malhoun-2-0/
Redéfinir l’archéologie
Mounir Fatmi (né en 1970 à Tanger) « décide d’utiliser dans son travail les câbles d’antenne, les anciennes machines à écrire, les photocopieurs xérographiques, les livres religieux, ou les cassettes VHS. Tout en réfléchissant sur ces matériaux et leurs avenirs incertains, il considère ses œuvres comme de futures archives de médias. Il s’intéresse alors à l’idée de la mort programmée des objets et à l’effondrement de la société consumériste. Il développe sa recherche autour du concept « Ready Dead Media », qui consiste à travailler sur une archéologie expérimentale regroupant des fossiles de médias culturels. »
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mounir_Fatmi
Mounir Fatmi, Roots 02, 2015-2016
Photo : www.lawrieshabibi.com
Redéfinir l’injustice
Dans son exposition Les poètes de la terre (Voice Gallery, Marrakech, 2018), M’barek Bouhchichi (né à Akka en 1975) expose une installation basée sur une série de variantes d’un même motif, la cinquième part d’un ensemble. Cette cinquième part montre la part qui revient au travailleur de la terre (métayer) de type khammas, un ouvrier agricole qui ne possède pas la terre qu’il travaille. En mettant en valeur cette disproportion, l’artiste mobilise l’imaginaire des gestes répétés, les discriminations invisibles et la trace dans la terre des injustices qui se perpétuent.
M’barek Bouhchichi, Un cinquième #1
Installation�Métal oxydé et cuivre�91,5 x 118,5 cm (28 pièces : 14,8 x 21 cm chacune) 2018�Crédit : Alessio Mei / Voice Gallery
Redéfinir l’archive
Mohssin Harraki (né en 1981 à Assilah) fut invité à participer dans l’exposition « Memory Games : Ahmed Bouanani Now », curatée par Omar Berrada autour de l’œuvre d’Ahmed Bouanani, dans le cadre de la Biennale de Marrakech de 2016.
Partant du constat qu’un grand nombre de manuscrits de Bouanani n’étaient pas encore édités et vivaient donc une phase critique entre l’oubli et la réactivation (phase qui est toujours en cours), Mohssin Harraki imagina une installation (« forêt » ou lieu isolé, « Tagant ») d’arbres d’ampoules qui « respiraient », s’allumant et s’éteignant en boucle. Chaque ampoule portait le titre d’une œuvre de Bouanani encore en état de manuscrit, ou un thème, avec un total de 87 ampoules.
Mohassin Harraki, Tagant (détail), 2016.
https://www.mohssinharraki.com/028-tagant-2016-1
Crédit : Galerie Imane Farès et Mohssin Harraki.
La matière, encore et toujours
Les exemples de démarches artistiques et propositions contemporaines où la matière, les matières, sont au cœur de la réflexion contemporaine, démontrent bien que la dématérialisation n’est pas encore hégémonique dans l’art contemporain, et que ce long processus n’est aucunement linéaire ni le résultat d’un »progrès » historique irréversible.