La Théorie de la firme et des organisations
Économie de l ’entreprise
Automne 2005
Chiheb CHARCHOUR
Contenu du cours
Comme nous l ’avons vu, plusieurs courants existent pour l ’analyse de la firme et du marché.
L ’apport de Coase (1937), rappelons-le, a jeté les prémisses de la théorie des coûts de transaction qui, parallèlement aux théories des droits de propriété et de l’agence, constituent ce que nous appelons aujourd’hui la théorie contractualiste.
L’emboîtement de ces trois théories caractérise, l’essentiel de la théorie de la firme:
INTRODUCTION
La théorie des droits de propriété attribue à chaque individu un droit sur les choses de sorte que les autonomies individuelles se heurtent aux droits de chacun.���
La théorie des coûts de transaction introduit le temps dans les interactions marchandes potentielles entre les détenteurs de ces droits et rend certains échanges inefficaces. Les comportements opportunistes sont possibles car l'exercice de la rationalité humaine est limité.
Finalement, la théorie de l'agence verrouille le système et réintroduit le marché dans l'organisation. Elle donne à l'information un rôle disciplinaire majeur et résout le problème d'opportunisme qui imprègne la réalité socio-économique.�
��En somme, l’emboîtement de ces trois théories permet de relâcher certains axiomes de la théorie traditionnelle :
Hypothèses classiques
Hypothèses relâchées
I- La théorie des droits de propriété:
1- Motivations: maximiser l’utilité et l’accumulation
2- Typologie des droits de propriété:
. La propriété privée
. La propriété privée atténuée
. La propriété publique
. La propriété publique atténuée
Un critère de choix: L’efficacité
II- La théorie des coûts de transaction:�
Un constat: sur les marchés, la coordination des agents économiques se fait inconsciemment par le mécanisme du prix (la main invisible) alors qu ’à l ’intérieur de la firme, la coordination se fait de manière consciente par l ’autorité de l ’entrepreneur.
�La firme et le marché constituent donc deux formes alternatives de coordination économique où la firme se caractérise par une coopération administrative, par la hiérarchie. Elle supprime le mécanisme du prix. �
Mais pourquoi existe t-il deux formes de coordination économique? Le marché n’est-il pas le parfait allocateur des ressources?��
La raison de la substitution de la firme au marché réside dans un constat simple mais novateur:
« le recours au marché, la coordination par le mécanisme du prix entraîne elle-même des coûts »�
Ainsi, la coordination administrative interne à la firme s ’impose dans la mesure où elle permet de faire l ’économie de ces coûts.�
Mais pourquoi le mécanisme de prix génère-t-il des coûts?
En raison de deux éléments:
1- L ’incertitude
2- Les problèmes d ’accès à l ’information
Ces deux éléments clés resteront à l ’origine de la théorie des coûts de transaction.
Elle sera élaborée par Williamson.
Dans l ’évolution de la pensée de Williamson, il y a un glissement très net d ’une vision hiérarchique de la firme (Coase) à une vision de la firme comme un système de relations entre égaux.�
La firme est un nœud de contrats. Au centre on trouve la transaction dans la mesure où cette transaction reste l ’unité fondamentale de l ’analyse économique.�
Sous l ’hypothèse de rationalité limitée (incomplétude des contrats) et de comportements opportunistes (résultant généralement de l ’asymétrie de l ’information), Williamson développe un modèle qui prédit que le recours à l ’entreprise comme mode de transaction alternatif au marché sera d ’autant plus probable que:��
Autrement dit, des transactions récurrentes dans un contexte d ’incertitude et nécessitant de lourds investissements spécifiques posent des problèmes transactionnels importants. Le recours au marché peut être donc très coûteux!�
Mais pourquoi le recours à la firme (ie la coordination administrative) ne s’imposerait-il pas en toutes circonstances?
C ’est le problème de la limite de la firme. En effet, la fonction entrepreneuriale obéit à la loi des rendements décroissants. Le pouvoir de la hiérarchie a donc des limites.
Quelles seront donc les frontières de la firme dans l ’espace marchand? ie quelles seront les frontières efficientes des entreprises?
Plusieurs explications peuvent être avancées:
Les deux premières explications réfèrent à l ’analyse traditionnelle.
La troisième réfère, quant à elle, à l ’analyse moderne de la firme. Elle pose le problème d ’opportunisme dans les relations contractuelles.
Néanmoins, ces 3 analyses convergent sur plusieurs points:
Par exemple une entreprise doit-elle confier à d ’autres ou gérer elle-même:�
Ces 3 analyses nous permettent également de déterminer les frontières efficientes des entreprises (conditionnées par le niveau d ’incertitude, la complexité des transactions, l ’ambiguïté de la performance des agents économiques, la fréquence des transactions et la spécificité des actifs engagés) en d ’autres termes:
QUOI FAIRE ET QUE FAIRE FAIRE?
Par exemple, en rationalisant leurs activités, les entreprises nord américaines confient depuis quelques années une portion sans cesse croissante de leur approvisionnement à des impartiteurs tout en réduisant le nombre de sous-traitants et de fournisseurs.�
C ’est le cas pour la production des pièces de l ’industrie automobile américaine où l ’impartition est passée de 45% en 1985 à 65% en 2000 alors qu ’en même temps le nombre des sous traitants a diminué de moitié.�
Dans les nouvelles ententes (contrats), les producteurs américains accordent plus d ’importance à la qualité et au respect des échéanciers.
Cette tendance à l ’impartition devient de plus en plus généralisée et attire beaucoup l ’attention dans le secteur des services informatiques qui, au Canada, a cru de 25% en 2000.
Mais comment expliquer cette nouvelle tendance?
A- L ’ANALYSE TRADITIONNELLE:
Elle est basée sur les coûts de production et sur l ’imperfection du marché des sous-traitants.
La décision de produire ou d ’impartir est vue sous l ’angle de la technologie et des coûts:
- L ’entreprise possède-t-elle la technologie la mieux appropriée?
- L ’entreprise est-elle en mesure de produire à moindre coût?
Stigler (1951) explique, dans sa théorie de cycle de vie de l ’intégration verticale, qu ’au début de développement d ’une industrie, la demande pour certains produits spécialisés (ou composantes) est relativement faible. Elle ne justifie pas l ’émergence d ’une firme spécialisée ce qui incite automatiquement à l ’intégration verticale. Toutefois, quand l ’industrie croit, la demande dérivée pour ses intrants augmente et un spécialiste apparaît.�
Toutefois, Rotemberg (1991) considère qu ’un marché d’impartition peut ne peut pas être compétitif et peut conférer une rente aux sous-traitants. Ceci pousse les firmes à internaliser les transactions tout en tolérant un certain niveau d ’inefficience organisationnelle. Elles se protègent donc contre le pouvoir de marché des sous-traitants.�
Néanmoins, les travaux récents en économie industrielle montrent que l ’approche traditionnelle (basée sur les coûts de production) n ’est pas suffisante pour répondre à la question:
FAIRE OU FAIRE FAIRE?
Une entreprise peut s ’intégrer et vendre ses surplus de production à des concurrents en leur assurant qu ’elle n ’utilisera pas son statut de fournisseur pour augmenter son pouvoir de marché.
Une entreprise peut créer même un fournisseur! (certaines banques qui ont conclu avec d ’autres banques des ententes pour faire l ’entretien de leur réseau de guichets automatiques).
�Pour s ’assurer contre les risques de variations dans la qualité, une entreprise peut être indifférente entre l ’intégration verticale et la sous traitance si elle parvient à établir une structure de contrats verticaux.���
�En somme, dans le contexte traditionnel où aucune partie ne peut tromper une autre (absence d ’incertitude et d ’asymétrie d ’information), la minimisation des coûts de production reste compatible avec une infinité d ’arrangements institutionnels et de structures de contrats en d ’autres termes, �
�le choix d ’une intégration verticale peut être remplacé par un ensemble de contrats verticaux qui donnent la même allocation des ressources (appel à des sous traitants sur une base récurrente, contrats à partage de risque et de profit, des alliances stratégiques... ).
� Mais l ’environnement économique � est-il parfait?
B- L ’ANALYSE MODERNE:
Elle est basée sur les coûts d ’information. Elle pose donc le problème d ’opportunisme dans les relations contractuelles.
___________________________________�1- Coûts de recherche et d’information, coûts de négociation, coûts de rédaction de contrats...�2- Coûts de contrôle et de surveillance de la transaction, coûts d ’ajustement à des évènements non prévus, coûts de litige et d ’arbitrage…
Williamson distingue les coûts ex anté engagés avant la réalisation de la transaction1 et les coûts ex post supportés après la passation du contrat2
Comme nous le verrons plus loin, cette typologie de coûts recoupe avec les différents éléments des coûts de la théorie de l ’agence: coûts d ’engagement pour l ’agent et coût de contrôle du principal.
Ces coûts d ’information et de transaction sont reliés au sacrifice des ressources rares pour organiser une transaction et à une incertitude couplée à une asymétrie d ’information entre les parties.
Le choix institutionnel cherche donc à internaliser ces coûts et nous conduit à définir les frontières efficientes de l ’entreprise: �
� QUOI FAIRE ET QUE FAIRE FAIRE?�
Le positionnement de la frontière efficiente de l ’entreprise dépendra des variables qui influenceront les coûts de production et de transaction.
Un firme acceptera l ’impartition si elle est confiante que les relations contractuelles qu ’elle développera avec les impartiteurs la protégeront contre les risques:
- d’exploitation monopolistique
- de dégradation de la qualité
- de rupture des approvisionnements
Mais quel type de contrat faut-il adopter?
- Un contrat complet qui prend en considération les différents états probables de la nature?
Ou
- Un contrat séquentiel qui dispense les parties d ’anticiper l ’avenir et de s’entendre à l ’avance sur les obligations et droits de chacun?
Le contrat dit complet représente une formule peu viable en raison de la rationalité bornée des agents:
___________________________________�1- Prévision de tous les scénarios de la demande sur une longue période
En effet, comment prouver à un tribunal que tel sous traitant n ’a pas bien rempli telle obligation!
En somme, le principe de la rationalité bornée nous pousse à dire que tous les contrats sont incomplets même s ’ils sont hyper détaillés!
Quant aux contrats dits séquentiels, ils exposent les parties aux comportements opportunistes et peuvent même conduire dans certains cas au problème de hold-up!
Les deux types de contrats présentent donc des problèmes très sérieux dans plusieurs contextes transactionnels. Ces problèmes sont reliés essentiellement:
Comment donc prendre en considération l ’analyse moderne dans l ’élaboration d ’une stratégie d ’impartition?
Faute d ’un modèle intégrateur, on se contentera d ’examiner quelques contextes particuliers en étudiant les alternatives qu ’ils laissent à l’entreprise:
1- Environnement incertain et transaction complexe
2- Incertitude et difficulté de mesure de la performance
3- investissements spécifiques et information incomplète
1- Environnement incertain et transaction complexe:
Dans un environnement stable, le prix, la qualité du produit, l ’évolution de la demande, les changements dans la technologie… restent assez prévisibles.
Dans de telles circonstances, l ’entreprise a intérêt à recourir à des impartiteurs dans la mesure où la concurrence entre eux baissera les coûts tout en pénalisant les moins compétents.
En revanche, quand l ’environnement est incertain, la transaction devient plus complexe en raison de l ’incertitude qui s ’installe à tous les niveaux1 et plusieurs coûts se grefferont à cette incertitude2
___________________________________�1- Demande, qualité du produit, solvabilité du fournisseur…�2- Coûts de furetage, coûts de négociation…
Deming (1986) propose, dans ce cas, une politique de fournisseur unique dans la mesure où c ’est la seule façon de contrôler la qualité du travail du fournisseur.
Gérer plusieurs fournisseurs génère des coûts de transaction trop élevés!
Crocker et Masten (1991) proposent, quant à eux, la formule d ’un contrat incomplet.
Ils préconisent que même si l ’environnement est incertain, les risques d’opportunisme restent faibles en raison de l’existence de plusieurs fournisseurs alternatifs et d ’un coût de transfert1 faible.
___________________________________�1- d’un fournisseur à un autre)
2- Incertitude et difficulté de mesure de la performance:
Plus la mesure de la performance1 est difficile, plus les difficultés transactionnelles augmentent et éloignent de l ’impartition.
___________________________________�1- ie de la contribution d ’un fournisseur�2- Fournisseurs
Par exemple, la mesure de la performance dans le cas d’implantation d’un système d’information reste difficile. Elle dépendra non seulement de l ’effort des concepteurs2, mais aussi de celui des gestionnaires du système et des utilisateurs.
Alchian et Demsetz (1972) proposent d ’observer le comportement des agents plutôt que d ’évaluer leur contribution.
Ouchi (1980) suggère la formule Clan qui consiste à insérer des agents dans un système social de réciprocité.
Williamson (1985) va plus loin et propose un arrangement institutionnel qui lie les deux parties pour une longue durée:
comités mixtes
échange réciproque d ’employés
financement par le client de certains équipements utilisés par les fournisseurs...
En somme, l ’existence d ’excellents indices de mesure de performance (contrôle, clan, structures bilatérales) reste un bon incitatif à l ’impartition.
L’existence de ces indices résout le problème d ’observabilité de la performance et résout également le problème de la vérifiabilité par une tierce partie (arbitre, tribunal..). Ce qui rend la transaction plus facile.
3- Investissements spécifiques et information incomplète:
Williamson (1985) explique qu ’un fournisseur qui doit faire des investissements spécifiques pour supporter une transaction s ’expose au risque des comportements opportunistes. Ce dernier doit donc exiger la mise en place de mécanismes de protection contre cette possibilité.
Grossman et Hart (1986) montrent qu ’une entreprise exposée au risque d ’opportunisme sous investira. En effet,
Ainsi, la spécificité des investissements transforme la nature des rapports entre fournisseurs et clients.
Elle peut transformer une situation concurrentielle en ex anté en situation de quasi-monopole bilatéral en ex post de sorte que le client et le fournisseur se trouvent partiellement emprisonnés dans la relation.
Nous assistons donc à un double problème:
Riordan et Sappington (1989) proposent la politique du second sourcing qui consiste à transférer la technologie à un second fournisseur et mettre le nouveau et l ’ancien en concurrence.��
Ils proposent également une intégration partielle afin de satisfaire en partie les besoins propres en créant ainsi un contre pouvoir sur le fournisseur.
Richardson (1993) propose, quant à lui, la fourniture parallèle dans le sens où avant de confier à un seul fournisseur le mandat de production d ’un composant, une entreprise doit s ’assurer qu ’un second fournisseur va obtenir un mandat similaire pour un composant semblable pour un produit quelque peu différent ou à la limite similaire.
En somme, toutes les activités des entreprises peuvent être imparties (les activités de mise en vente, d ’exportations, de services après vente, de R&D, de recrutement, de formation de personnel, de gestion de l ’informatique, de conseil légal, de production de composants…)
Impartir certaines de ces activités ou sous traiter la production de composants offre des avantages:�
Tous ces avantages peuvent être réalisés dans le cadre d ’une structure de sous traitance classique.
Toutefois, au fur et à mesure que l ’incertitude, l’ambiguïté de la mesure de la performance et la spécificité des investissements augmentent, des solutions de coopération de longue durée seront mises en place par les entreprises. Elles permettent une meilleure congruence des objectifs à travers les mécanismes de clan et de culture organisationnelle.
Dans certains cas, la lourdeur des investissements spécifiques et les difficultés de mesure de la performance conduisent à l ’internalisation de la transaction de façon à remplacer les relations marchandes (avec les fournisseurs) par un contrôle organisationnel (intégration verticale). Ce contrôle permet de prévenir les comportements opportunistes par le biais de la supervision hiérarchique et l ’utilisation des incitatifs monétaires, psychologiques et promotionnels de l ’entreprise comme l ’explique la théorie de l ’agence.
III- La théorie de l ’agence:
���Le problème du principal étant de trouver un vecteur de rémunération (un contrat) qui inciterait l ’agent à adopter un comportement qui maximise le bien être du principal. �
Un modèle de l ’organisation:�
Le principal (P) délègue à son agent (A) l ’autorité pour prendre des décisions à sa place et l ’instruit de poursuivre un certain objectif.�
L ’incertitude:�
Conflits d ’intérêt:�
Un exemple numérique��
1- Contrat avec information complète sur a:���
L ’agent choisire a = 6 et ��E (UP) = 2/3(60000) + 1/3 (30000) - 22500 = 27 500��
�� 2- Contrat en présence de risque moral:��P doit offrir à A un contrat incitatif pour le conduire à choisir a = 6. ��considérons Z = 28 900 si F = 60 000� Z = 12 100 si F = 30 000��L ’agent doit choisir entre a = 6 et a = 4��si a = 6 alors �E (UA) = E (Z1/2) - E( a2)� = 2/3 (28900)1/2 + 1/3 (12100)1/2 - 62 = 114� si a = 4 alors �E (UA) = 1/3 (28900)1/2 + 2/3 (12100)1/2 - 42 = 114
�� � �L ’agent choisira tout de même a = 6 car il aimerait bien minimiser le risque de l ’état de la nature et �E (UP) = 2/3(60000 - 28900) + 1/3 (30000 - 12100) � = 26 700 ��Remarques:��1- Le risque est partagé�2- E (UP) est plus faible dans ce cas mais E (UA) est identique ce qui veut dire que l ’allocation du risque n ’est pas optimale. �3- Ce contrat est meilleur que tout contrat à salaire fixe