Sciences et arts au temps de l’Enfant Sauvage�de l’Aveyron ��1800-1828
�Comment le contexte intellectuel �des années 1800- 1810 a permis �le projet du docteur Itard pour éduquer l’enfant sauvage��ou, en d’autres termes… ��
�Comment un jeune vagabond a pu s’installer �dans un logement indépendant,�avec précepteur et gouvernante,�au lieu d’être enfermé à l’asile ou au bagne �comme les autres enfants abandonnés ou fugueurs.�
�Un sauvage !��En janvier 1800, le directeur de l’asile de Saint-Afrique �informe les journaux parisiens �qu’on lui a confié un « sauvage » sorti des forêts. A cette époque, on croit que des sauvages vivent dans les forêts d’Europe comme dans les pays lointains.�Les lecteurs se passionnent pour ce cas extraordinaire.�Les intellectuels (philosophes, naturalistes, médecins, enseignants)�s’interrogent sur l’homme à l’état de nature. �Est-il aussi intelligent que l’homme civilisé ? Est-il plus vertueux ?�Tout le monde réclame la venue du « sauvage » à Paris.��
Exploitant la crédulité du public, des forains exhibaient des personnes grimées en sauvages. �Cette note manuscrite non datée conservée à la Société des Lettres de l’Aveyron en témoigne. Bien entendu, il ne s’agissait pas du « vrai » sauvage de l’Aveyron.
Un sauvage et l’opinion publique�Cette caricature datant d’environ 1795 souligne la passion pour une nouveauté : �l’actualité et ses nombreux événements. (BNF)
�Le cas de l’enfant sauvage est le premier événement médiatisé �du nouveau siècle.�17 ans plus tard, l’affaire de l’assassinat du procureur Fualdès provoquera une médiatisation plus dramatique.�Et renforcera l’image de l’Aveyron pays de sauvages.�
�Outre les faits étonnants, �les journaux mettent en valeur tout ce qui est « moderne », �romans, pièces de théâtre, et mode vestimentaire.�
Magazine Le Mois, janvier 1800 : annonce de la découverte d’un sauvage en Aveyron, parmi des articles divertissants.
�����������Schall : châle
La mode de cette époque traduit le sentiment de vivre un moment de rupture : les hommes rejettent perruques, jabots de dentelle, culottes avec bas de soie. �les femmes refusent aussi les perruques, les corsets et les jupons. �La mode devient politique.��On veut être d’aujourd’hui�et non d’hier.
�La Révolution a vraiment introduit une rupture politique. �Mais les questions intellectuelles et artistiques sont dans la continuité du siècle précédent, le siècle des Lumières.
Deux mois avant la découverte du sauvage, Napoléon Bonaparte a pris le pouvoir en se faisant nommer Premier Consul. �Ce coup d’état apporte plusieurs années de stabilité politique. �Le Consulat et l’Empire favoriseront l’épanouissement des sciences sous toutes les formes.
Le ministre de l’Intérieur ordonne au préfet de l’Aveyron de transférer « sans délai » le sauvage à l’institut des Sourds muets de Paris. �Il l’examinera personnellement à son arrivée, le 6 août 1800.�
�Un sauvage et des savants ��
Pierre-Joseph Bonnaterre, professeur de sciences naturelles, observe le comportement de l’enfant hébergé à l’école centrale de Rodez, de février à fin juillet, après un mois à l’asile de Saint-Afrique. �Il publie ensuite une Notice historique qui conclue que nous sommes bien en présence d’un sauvage adapté à vivre des seules ressources des forêts.
En août 1800, comme de nombreux curieux, le citoyen G. Feydel vient observer le sauvage arrivé à Paris, puis publie cinq articles ironiques décrivant le « sauvage » comme un pauvre idiot.�Il conclut :�« Aurais-je encore quelque chose à écrire pour prouver aux deux observateurs et professeurs du Sauvage de l’Aveyron qu’ils n’ont pas trouvé la dent d’or, qu’ils n’ont pas pris la nature sur le fait, mais seulement la gueuserie ? Eh, savant naturaliste ! Vertueux instituteur ! »
Jean-Marc Gaspard Itard, médecin de l’Institution des Sourds-muets, pense que l’isolement prolongé dans la nature a perverti les sens de l’enfant et propose de le rééduquer, avec l’aide d’une gouvernante qui veillera sur l’enfant.�En 1801, il publie ses premières observations et son projet pour éduquer le sauvage.
Le célèbre docteur Pinel examine lui aussi l’enfant sauvage. �Il le diagnostique idiot �et impossible à éduquer.���A cette époque, les �déficients intellectuels sont hospitalisés�avec les aliénés, dans des conditions très difficiles.
Chaptal, (1756-1832) ministre de novembre 1800 à août 1804
par Anicet Charles Gabriel Lemonnier
par Louis André Gabriel Bouchet, 1801
Le tuteur direct de l’Institution des Sourds et muets de Paris �est le ministre de l’Intérieur, le chimiste Chaptal. ��Il se fie au diagnostic de Pinel, et demande au directeur de l’Institution de transférer le « sauvage » à l’asile de Charenton.
Roch-Ambroise Cucurron, dit Sicard, �(1742-1822) « Bienfaiteur de l’humanité » est directeur de l’Institution des Sourds et muets. �Après un exil dû aux troubles des années 1792-93, il reprend son poste en janvier 1800.�En 1799, il a fondé une association réunissant des intellectuels, nommée « Société des observateurs de l’homme ». �L’arrivée de l’enfant sauvage est pour lui l’occasion inespérée de mettre en valeur à la fois l’Institution qu’il dirige et sa Société des observateurs de l’homme.���������
�L’abbé Sicard soutient le projet éducatif d’Itard.�Il obtient de Chaptal l’embauche d’une gouvernante �qui logera avec l’enfant dans l’enceinte de l’Institution �et aidera matériellement à son éducation.
�Après cinq ans d’efforts éducatifs, Itard adresse au ministre un rapport sur son travail. �Victor a fait des progrès mais ne parle pas, ne sait ni lire ni écrire. Ses relations affectives se limitent à Mme Guérin sa gouvernante.�Itard juge inutile de continuer l’expérience. Que faire de Victor ?��La sombre perspective de l’asile psychiatrique revient.�����
�Sicard et Itard obtiennent que Victor reste avec Mme Guérin �dans un petit logement dépendant de l’Institution.��Mme Guérin cesse de percevoir son salaire en 1828. ��On en conclut que Victor est décédé. ��On ignore le lieu de sa sépulture.�
La place de l’éducation au temps d’Itard et Victor��
�De nombreux articles de journaux ou opuscules expriment des avis sur l’éducation.�����Madame Tallien, née Thérésia Cabarrus�par Gérard, 1804�Musée Carnavalet
L’éducation spécialisée et la philanthropie
Sous l’Ancien régime, des initiatives charitables ont créé des écoles privées :
- l’école pour aveugles, œuvre de Valentin Haüy (1784)
- l’école pour sourds muets, œuvre de l’abbé de l’Epée (1760).
Au nom de l’égalité des citoyens, la Révolution les a conservées, sous la tutelle directe du gouvernement.
L’abbé de l’Epée (1712-1789) par Gonzagues Privat, 1875, INJS�Dès 1778, son école pour des sourds est pensionnée par le roi.
A partir des signes que les enfants faisaient spontanément pour communiquer entre eux, l’abbé de L’épée a créé un système de « signes méthodiques ».
Au contraire de l’abbé de l’Epée, Sicard est partisan de l’apprentissage de la parole. �Itard reprend ses méthodes avec Victor mais en vain.
���Itard est membre de la Société des Observateurs de l’Homme co fondée par l’abbé Sicard.����Devant cette assemblée de savants, le baron Gérando, secrétaire de la Société, fait un rapport public très élogieux du Mémoire d’Itard sur ses premiers essais pour civiliser le sauvage.�Du jour au lendemain, Itard est célèbre.
Joseph de Gérando (1772-1842)��Philosophe, linguiste. �Secrétaire de la Société des Observateurs de l’Homme et soutien d’Itard. �Comme Itard, il représente l’esprit de générosité et d’innovation de l’époque.
���Lui-même passionné de sciences humaines, Gérando est le premier à définir ce qu’on appellera la méthode d’observation participative : ��« Le premier moyen pour bien connaître les Sauvages ,� est de devenir en quelque sorte comme l'un d'entr'eux ; �et c'est en apprenant leur langue qu'on deviendra leur concitoyen. » (1800)�
�Gérando recommande l'observation des indigents pour comprendre et soigner les "maladies morales" dont souffre la société. ���« La charité la moins digne de ce nom, est celle qui ne donne que de l’or. » ����Il est à l’origine de la création de l’Ecole des Chartes (1821)��Il est cofondateur de la Société française pour l’abolition de l’esclavage (1834)��Il a également été un grand administrateur et professeur de droit administratif.
Les deux textes rédigés par Itard sur l’éducation de Victor constituent le premier traité d’éducation spécialisée. �Jusque là, les traités d’éducation ne concernaient que des enfants normaux, �issus de familles riches ou du moins aisées.
Educateurs « disciples » des méthodes éducatives d’Itard��Edouard Seguin (1812-1880)
Maria Montessori (1870-1952)��Initiatrice de l’éducation des �tout-petits.
La naissance de la médecine spécialisée
Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838)
Après 20 ans de pratique, Itard publie un traité qui fonde l’otologie (médecine des oreilles)en France.��I��
��I��
Des médecins� auteurs de livres
Marie-Guillemine Benoist, peintre reconnue, renoncera à son métier pour ne pas gêner la carrière de son mari nommé conseiller d’Etat sous la Restauration.
« Portrait de Négresse » (sic) , 1800. Musée du Louvre.
Cette œuvre aujourd’hui titrée « Portrait de Madeleine » a connu un vif succès lors de sa présentation au salon.
L’esprit de fraternité universelle de la Révolution est encore actif en 1800.
Larrey est considéré comme le fondateur de la médecine d’urgence.
Philippe Pinel, �(1745-1826)�médecin aliéniste modernisateur des institutions hospitalières. �Il introduit le « traitement moral » des aliénés.
Pinel fait enlever les fers des aliénés de Bicêtre�par Charles-Louis Muller, 1842, Ecole nationale de Médecine, Paris
Pinel fait enlever les fers des aliénées de la Pitié-Salpêtrière� �par Tony Robert-Fleury, 1876, hôpital de la Salpêtrière.
Jean-Baptiste Pussin (1745-1811)��Précurseur de la fonction d’infirmier psychiatrique.�Dans ses écrits, Pinel dit lui-même que Pussin a commencé à enlever les chaînes des aliénés. Devant les bons résultats obtenus, Pinel a généralisé la méthode.��Ce roman de Marie Didier, gynécologue et écrivain, décrit la terrible condition des personnes enfermées à Bicêtre, adultes dans la section des aliénés ou enfants détenus en maison de correction comme dans un bagne.
Corvisart, fondateur de la cardiologie
Jean-Nicolas Corvisart, 1755-1821
Par François Gérard
Première édition 1806�����������
René Laennec (1781 – 1826)
Le stéthoscope révolutionne l’auscultation du cœur et des poumons.
Xavier Bichat (1771-1802), fondateur de l’étude des tissus du corps humain.�« Personne, en si peu de temps, n’a fait autant de choses et si bien. » (hommage de Corvisart)
1800 1801
Jean-Louis Alibert (1768-1837)��Né à Villefranche de Rouergue��1799 Thèse sur les fièvres, sous la direction de Pinel.��1801 Médecin à l’hôpital Saint-Louis�Se spécialise dans les maladies de la peau. ��Enseignant réputé ��Entre 1806 et 1814 importantes publications.��1818 Premier médecin du roi Louis XVIII��1827 Titre de baron
Son traité des maladies de la peau est rapidement devenu obsolète mais on doit souligner qu’il a identifié des maladies de peau « psychomateuses »
L’alimentation aussi innove tous azimuts !��
La survie des pauvres ��
�La survie des pauvres��������Antoine Parmentier (1737-1813)�par François Dumont, 1812.��Ce pharmacien s’est fait chimiste, agronome et même boulanger pour promouvoir auprès des élites �la consommation de la pomme de terre. ��
1773
1781 1785
1780 1794
1789
Cet ouvrage paru en 1794 montre que le peuple n’a pas attendu l’autorisation des élites pour consommer des pommes de terre. ��Importée au 16e siècle d’Amérique du Sud par les Espagnols, la pomme de terre s’est répandue rapidement dans les classes populaires de la France du Sud. ��Les témoignages sur les premiers repas de Victor montrent qu’à Saint-Sernin, Saint-Afrique et Rodez elle est couramment consommée en 1800.
Le plaisir des riches��
Devenus célèbres du jour au lendemain, le docteur Itard et son élève sont invités dans les dîners mondains.�Victor est ravi de ces sorties car on lui prépare toujours ses mets favoris : châtaignes, fèves, lentilles, haricots, pommes de terre. �Le spectacle du sauvage se régalant d’aliments si grossiers fascinait la bonne société. �Mais un jour, invité dans la maison de campagne de Mme Récamier, il a fait scandale en s’échappant dans le parc : il a arraché ses vêtements et couru tout nu sur la pelouse. Puis il s’est réfugié dans un arbre et n’a accepté d’en redescendre qu’en voyant un panier de pêches. Cet incident raconté par un familier de Mme Récamier n’est pas mentionné par Itard.
Juliette Récamier : La belle et le sauvage ���������Portrait par David, 1800.�(inachevé)�
Portrait par François Gérard, 1802 – 1805 Musée Carnavalet, Paris
Chambre à coucher de Juliette Récamier, par l’atelier Jacob, 1799, Musée du Louvre.
Le problème de la conservation des aliments enfin résolu grâce à un artisan rigoureux et inventif.
La bataille du sucre��Benjamin Delessert (1773-1847)�Fils d’un banquier lyonnais originaire de Suisse. ��1801 : il crée à Paris une raffinerie de sucre de canne importé des Antilles françaises. �De 1809 à 1811, avec le chimiste Jean-Baptiste Quéruel, il travaille à fabriquer du sucre de betterave et il y parvient.����Philanthrope �1800 : fondateur des Soupes Populaires.�1818 : fondateur et de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance (Livret A). Il en offre le contrôle à l’Etat en 1835.�Député pendant 43 ans, militant de l’abrogation de la peine de mort.
Napoléon Usine Delessert à Passy en 1820 �et Benjamin Delessert
Timbre hommage à Benjamin Delessert, 1935
Le chimiste Chaptal, ministre de l’Intérieur, conseiller d’Etat, est le fondateur de la viniculture française.�Son procédé d’ajout de sucre (chaptalisation) a permis d’augmenter le degré d’alcool des vins et donc de mieux les conserver.
Puis les centres d’intérêt ont changé et le sauvage de l’Aveyron est tombé dans l’oubli.��Après 1815, la restauration de la royauté ne casse pas l’élan d’innovation. On développe les nouveautés initiées au début du siècle et en même temps on se lance dans d’autres aventures économiques : colonisation, industrialisation... ��Après le néoclassicisme, une autre sensibilité artistique voit le jour : le Romantisme.��
��Elie Decazes (1780-1860)��Avocat, juge, conseiller du roi de Hollande Louis Bonaparte.��1815 ; préfet de police, puis député, ministre de Louis XVIII.��Actions pour développer économiquement la France mais échec politique.��1826 : fonde à titre personnel la Société de houillères et fonderies de l’Aveyron à La Salle, qui devient Decazeville en 1829. �
Théodore Géricault (1791- 1824), �Le Radeau de la Méduse, 1819��Le naufrage de la frégate La Méduse qui emmenait des administrateurs et des militaires organiser la colonie du Sénégal fit scandale.
Théodore Géricault�Officier chargeant, 1812 Cuirassier blessé, 1814
Antoine-Jean Gros (1771-1835) fut célèbre très jeune pour ses tableaux illustrant l’épopée de Bonaparte : « Bonaparte au pont d’Arcole », « Les pestiférés de Jaffa », etc.�Sous la Restauration il devint le peintre de Louis XVIII, en figeant son style dans un néoclassicisme fidèle à son maître David, mais honni par la nouvelle génération : Delacroix, Géricault… �Ce tableau représentant le suicide de Sapho à Leucate (1801) témoigne de sa sensibilité. Mais il n’a pas su développer cette facette de son talent. Il s’est lui-même suicidé par noyade en 1835, se sentant méprisé par la nouvelle société.�� Musée Baron Gérard à Bayeux
Pour rappeler que la mode témoigne de l’évolution des mentalités, deux tableaux de la collection Séguret-Saincric, au musée Denys Puech de Rodez. �La jeune fille du début de l’Empire coiffe ses cheveux en bouclettes et porte une robe largement décolletée. Elle sourit.�La jeune fille romantique est sagement coiffée, col bien boutonné. Son corps est façonné par un corset qui resserre sa taille. Elle ne sourit pas, un peu mystérieuse ou mélancolique.
�Pauline Auzou, Portrait de dame, 1807 Théophile Vauchelet, Portrait de Melle � Saincric (future Mme Séguret-Saincric) �
� 2015���2017�