Mettre les habitats informels, les communautés traditionnelles et les populations marginalisées au cœur des décisions climatiques mondiales
Introduction
À travers le monde, des millions de personnes vivent aujourd’hui dans des conditions précaires, au sein d’habitats informels et de logements inadéquats, un phénomène structurel et récurrent de l’urbanisation contemporaine. Ces espaces, marqués par l’insécurité d’occupation, des conditions de logement précaires, une forte densité et un accès limité à l’eau potable et à l’assainissement, concentrent les populations les plus exposées aux risques sociaux et environnementaux.
Par cette lettre ouverte, nous portons nos revendications : nous, personnes nées et ayant grandi dans des favelas ; les collectifs, organisations et mouvements des habitats informels ; nos alliés ; et toutes celles et ceux vivant dans des logements inadéquats ou exposés aux risques climatiques, subissant le racisme environnemental. Nous demandons que la justice climatique soit au cœur des discussions de la COP30.
Les habitats informels constituent la première, la plus répandue et la plus essentielle forme d’habitat pour les populations déplacées à travers le monde. Dans le contexte de l’urgence climatique, ce sont ceux qui sont les plus vulnérables aux inondations, glissements de terrain, sécheresses, vagues de chaleur ou incendies urbains. Malgré ces conditions adverses — provoquées majoritairement par la négligence des autorités publiques — ces habitats se caractérisent aussi par des ressources, des forces et des capacités souvent ignorées. Ils sont résilients, évoluent avec flexibilité face aux opportunités et aux défis, produisent culture et pratiques solidaires, et permettent progressivement à leurs habitants de revendiquer et d’exercer pleinement leur droit à la ville.
Malgré leur importance fondamentale, aucune COP n’a encore placé les habitats informels au centre des débats de façon à refléter leur rôle indispensable pour atténuer la crise climatique.
Sans mettre au centre des discussions les habitant.e.s des habitats informels, nous faisons l’impasse sur des savoirs, des pratiques et des innovations essentielles pour répondre à cette crise. Un quart de la population urbaine mondiale n’est pas dépourvu·e d’idées, de solutions, de savoirs ni d’expériences. Bien au contraire, malgré l’abandon historique de la part des pouvoirs publics, les habitant·e·s des habitats informels sont fondamentalement des « faiseurs de solutions ». En l’absence de soutien gouvernemental et confrontées à des inégalités structurelles, les communautés élaborent de véritables politiques publiques sur le terrain, en répondant directement à leurs besoins par la mise en place de réseaux de solidarité et de propositions alternatives durables. Les observateur·rice·s attentif·ve·s reconnaissent que ces communautés sont de véritables espaces d’élaboration de solutions ; elles sont les premières à agir avec solidarité et à intervenir lors des catastrophes climatiques. Leurs réponses sont organisées, avec des actions préventives se déployant au mieux de leurs capacités, quelles que soient la gravité des circonstances. Ces communautés ne sont pas simplement vulnérables : elles sont une pièce majeure de la solution. La mise en œuvre de solutions climatiques et la réalisation de la justice climatique dépendent de leur participation active, de leur reconnaissance et de leur rôle de leadership.
Revendications
C’est dans cette perspective que les organisations et individus signataires, au Brésil comme dans de nombreuses autres régions du monde, exhortent les dirigeants aux niveaux national, régional, municipal et international réunis à la COP30 à:
- Placer les habitats les plus vulnérables de vos pays au cœur des décisions climatiques, en reconnaissant que prendre soin des plus vulnérables revient à prendre soin de tous. Nécéssitant l’inclusion de voix diverses issues de ces habitats dans les décisions publiques, particulièrement les femmes et matriarches, les jeunes et aînés, les groupes ethniques minoritaires, les personnes ayant un accès limité au pouvoir, etc. Les solutions climatiques pour les habitats informels ne peuvent être élaborées qu’avec la participation de la population : les plans d’action climatique municipaux nécessitent la pleine implication des communautés. Des assemblées citoyennes devraient être créées et soutenues. Les administrations concernées doivent respecter et appliquer les décisions de ces instances, qui devraient être intégrées dans les politiques climatiques des villes.
- Investir localement en valorisant les habitant·e·s, leurs savoirs ancestraux et collectifs, et leur lien au territoire et à l’environnement, en priorisant ceux qui sont les plus vulnérables. Soutenir les marchés communautaires, l’éducation environnementale populaire, les technologies et solutions sociales décentralisées, celles qui sont conçues, adaptées et mises en œuvre par les communautés elles-mêmes. Recentrer les investissements sur le renforcement de la capacité de chacun·e à satisfaire ses besoins de manière respectueuse des systèmes naturels — plutôt que sur de fausses solutions favorisant des processus de planification centralisés et des politiques verticales — permettra de développer des pratiques efficaces de façon saine, équitable et émancipatrice, par le partage et la mise en œuvre du pouvoir par toutes et tous. Cela implique de s’inspirer de la nature : les écosystèmes décentralisés sont plus résilients. Par exemple, dans les favelas de Rio, on trouve des pratiques exemplaires reliées à chacun des ODD: toits verts pour rafraîchir, jardins verticaux, coopératives solaires communautaires, espaces jeunesse, arrière-cours productives, agriculture urbaine et péri-urbaine, agroforesterie, technologies sociales pour l’assainissement, musées communautaires, cercles de mémoire intergénérationnels, culture de plantes médicinales, quartiers piétonniers, fiducies foncières communautaires pour la régularisation foncière.
- Les fonds climatiques doivent accorder la priorité aux solutions fondées sur la nature et promouvoir le développement des énergies renouvelables dans les habitats informels. Après les catastrophes climatiques, ces territoires doivent être indemnisés et être intégrés au Fonds pour la réponse aux pertes et dommages (FRLD). Concernant les crédits carbone, il est essentiel que les financements soient orientés vers des projets développés par et dans les communautés elles-mêmes.
- Garantir aux communautés déjà consolidées — celles qui ont établi une identité partagée, des liens au territoire et entre elles — le droit de rester dans des conditions sûres, avec des services de qualité : eau potable, assainissement complet (qui ne se limite pas au traitement des eaux usées, mais comprend également des systèmes de drainage adéquats, la gestion des eaux pluviales, la collecte et le traitement des déchets — accompagnés d’actions de sensibilisation — ainsi que le recyclage communautaire, etc.), prévention des risques basée sur la nature, orientation technique et matériaux pour des constructions sûres, alimentation saine fondée sur la souveraineté alimentaire, centres de santé holistiques (qui traite aussi la santé mentale et l’anxiété lié à un événement climatique), écoles avec programmes solides d’éducation climato-environnementale, transport public accessible, végétalisation / plantation d’arbres pour atténuer les îlots de chaleur, solutions solaires communautaires, espaces partagés pour les enfants et les adultes afin de répondre aux besoins collectifs (tels que les rassemblements, le jardinage, les événements culturels, etc.), ainsi que la sécurité foncière, qui peut être garantie ou non par la propriété privée individuelle.
- Garantir, dans les cas où le relogement est souhaité ou nécessaire, un logement sûr et adéquat (défini par la sécurité, l’accessibilité, l’habitabilité, l’abordabilité, la localisation et l’adaptation culturelle) à proximité des opportunités économiques pertinentes, avec l’assurance de bénéficier de la même qualité de services et de droits que ceux énumérés au point 4. Les gouvernements doivent prévoir des terrains accessibles pour le relogement des populations affectées par des événements climatiques extrêmes et mobiliser les ressources des fonds climatiques pour restaurer l’habitabilité et les conditions de vie.
- Investir dans les communautés rurales, autochtones, quilombolas (au Brésil), de pêcheurs et autres communautés traditionnelles, dans le respect de leurs savoirs, de leurs coutumes et de leur lien à la terre et aux écosystèmes, en valorisant ces relations de manière à leur permettre de demeurer dignement, de préserver leur culture, leurs terres, leurs traditions et leurs économies.
Conclusion
Nous sommes toutes et tous bénéficiaires d’une telle orientation. Les solutions climatiques doivent émerger des premières lignes — des communautés locales qui élaborent et appliquent leurs propres stratégies. Ces solutions exigent une participation effective, une reconnaissance de tous et une intégration de tous les êtres humains.
Il y a cinq ans à peine, nous avons vécu la pandémie mondiale. Les habitant.e.s des habitats informels furent parmi les premiers frappés. La COVID-19 nous a rappelé que nous sommes interconnectés, que ce qui se passe ailleurs nous affecte tous, et que notre force se mesure à la protection de nos plus vulnérables. Les communautés solidaires, habitant dans des logements stables, sont essentielles.
L’urgence climatique entraînera des déplacements massifs : migrations, mais aussi immobilités forcées, à une échelle jamais observée. Ces phénomènes constituent des atteintes à la dignité humaine.
Aucune décision concernant le climat ne devrait être prise sans inclure celles et ceux qui sont les plus impactés — ainsi que les solutions qu’ils portent — dans les processus décisionnels.
La crise climatique que nous connaissons est le résultat d’un système dominant, vertical et centralisé, qui maintient une gouvernance climatique imposée d’en haut. Cependant, la solution doit impliquer tous les peuples. Nous faisons tous partie de la solution dans ce moment critique que traverse le monde. Étant donné les impacts réels du changement climatique sur nos communautés, nous exigeons justice climatique et justice économique de la part des décideurs. Rien à notre sujet, sans nous ! Il n’y a pas d’avenir sans que les habitants et habitantes des habitats informels et les populations marginalisées soient au cœur des décisions climatiques mondiales.