Contre le deux poids-deux mesures : pourquoi nous dénonçons la hausse de nos salaires*
En ces temps de négociations entre un secteur public au bord de l'asphyxie et un gouvernement d'une mauvaise foi consternante, nous ne pouvons demeurer silencieux.


Nous, médecins omnipraticiens et spécialistes, nous insurgeons contre la politique injuste et aberrante du "deux poids deux mesures" appliquée par le gouvernement en matière d'octroi des budgets publics.


Le contraste est frappant. D’un côté, le gouvernement provincial coupe de toute part, négocie “serré” pour diminuer autant que possible le salaire des travailleurs du système public et écorche les budgets des institutions qui sont à la base de notre société : les écoles, les CPE, les établissements de santé. D’autre part, tel que souligné dans tous les médias actuellement, la rémunération des médecins croît de façon exponentielle. Ces hausses, négociées en partie par le ministre Barrette sous le couvert d’un rattrapage avec les autres provinces, sont de l’ordre de 42% pour les spécialistes et de 34% pour les omnipraticiens (prenant en compte toutefois tant les hausses d’honoraires que l’augmentation du nombre de médecins et d’actes effectués). Sans compter la clause remorque, qui entrainera une augmentation supplémentaire d'un pourcentage équivalant celui obtenu par le front commun au terme des négociations.


Comment peut-on justifier de telles hausses à une classe professionnelle déjà bien nantie alors qu'on propose des hausses moindres que l’inflation aux employés du front commun?


Au même moment, on modifie la loi sans consultation préalable pour généraliser une pratique autrefois illégale: la facturation de frais accessoires aux patients pour obtenir des services de santé pourtant couverts par la RAMQ. Le patient paiera donc directement un supplément de rémunération au médecin déjà payé par le régime public pour l'obtention de soins médicalement requis.


Alors que la rémunération des médecins est un des postes de dépenses publiques qui croît le plus rapidement, nous sommes témoins dans nos propres milieux de soins de suppressions de postes pour nos collègues professionnels de la santé, de rationnement dans les fournitures accessibles à nos patients, de fermetures des cliniques externes et des programmes de soins, ainsi que de compressions majeures en santé publique. Les conditions de travail des médecins, particulièrement en établissement, s'en trouvent détériorées ; moins d’appui et donc plus de travail clérical, dilemmes cliniques face aux ressources limitées et aux listes d'attente et sentiment d'impuissance sont le lot quotidien de plusieurs d'entre nous.


Quoi qu'en dise notre ministre, ces coupes fragilisent le système, précarisent l’accès aux soins et ouvrent la porte de plus en plus grande à la privatisation. L’austéritarisme et l’équilibre budgétaire à tout prix ont des impacts immédiats sur l’accès aux soins, mais notre société ne verra pleinement les conséquences de ces compressions que dans dix à vingt ans. Pourtant, le système public est bien plus qu’une dépense : c’est un investissement dans la santé et le bien-être de toute une population.


Dans le contexte actuel, les hausses accordées aux médecins sont indécentes. Nous, comme médecins, croyons profondément à la redistribution de la richesse et au système public comme rempart contre les inégalités sociales.


En général, ce sont les impôts qui permettent de redistribuer la richesse : les mieux payés par la société contribuent davantage au financement des services publics. Or, ce n’est malheureusement plus vraiment le cas. Le régime fiscal actuel et les façons d’éviter de payer nos impôts (dont la récente possibilité pour les médecins de s’incorporer) sont légion et on ne demande plus vraiment aux plus nantis (ni aux entreprises) de faire leur juste part.


Il existe de multiples façons de redistribuer la richesse. L’une d’entre elles nous concerne et nous semble évidente : utiliser une partie des enveloppes négociées par les fédérations médicales pour financer le système dans lequel nous travaillons tous. Plutôt que d’utiliser ces sommes pour augmenter la rémunération des médecins, assurons-nous de les utiliser pour améliorer l’accès et la qualité des soins pour nos patients, et du même coup, améliorer notre milieu de travail. Un infime pourcentage de la hausse accordée aux médecins permettrait de ramener dans le giron public les services qui seront maintenant facturés directement aux patients par les frais accessoires. Une partie des hausses pourrait également être réinvestie dans l’offre publique : par exemple offrir des techniques, examens d’imagerie et chirurgies en établissement public plutôt qu'en cabinet ou salle d’opérations privées, ou encore améliorer l’accès aux autres professionnels de la santé.


En tant que médecins, nous croyons également qu’il est nécessaire de revoir notre mode de rémunération, et que les négociations à huis clos entre fédérations et ministère sont archaïques et dépourvues d’imputabilité sociale. Le paiement à l’acte, en rétribuant la quantité d’actes et en favorisant une approche productiviste, est loin du mode de rémunération idéal (encore moins en première ligne). Il offre peu d’incitatifs à la qualité, à la globalité et à la pertinence des soins. Les hausses et les primes qui ne servent qu’à augmenter la rémunération des médecins et non à améliorer le système et la santé des populations sont inacceptables.


Pour la pérennité du système de santé et de nos services publics, il faut agir

Les membres du conseil d’administration de Médecins québécois pour le régime public.

* Titre modifié le 13 décembre 2015

Si vous appuyez les propos de MQRP, inscrivez votre nom pour signer la lettre *
Prénom, nom, (titre optionnel)
Your answer
Quel est votre statut ? *
Dans quel endroit pratiquez-vous ? *
Si vous êtes étudiant ou résident, inscrivez votre université
Your answer
Submit
Never submit passwords through Google Forms.
This content is neither created nor endorsed by Google. Report Abuse - Terms of Service - Additional Terms