#NoFeeScience #MarchForBetterScience

Objectif : Ce « manifeste » est destiné, dans un premier temps, à un public de scientifiques et de chercheurs. Certains mouvements récents, tels que #MarchForScience ou encore #NoFakeScience [1, 2], qui ont fait grand bruit dans les médias et réseaux sociaux, ont eu le mérite de souligner à quel point nous avons besoin non seulement de la confiance, mais aussi de la coopération du grand public afin de faire face aux crises globales qui marquent notre époque. Or, s’il y a bien un consensus scientifique qui manque aujourd’hui, c’est justement celui qui saurait affirmer, sans mauvaise foi, que « le savoir est le patrimoine de l’humanité ». Pour cela, il faudrait tout d’abord que ce patrimoine soit entièrement et librement accessible par tous et par toutes.

Si vous êtes d'accord avec ce principe et êtes prêts à le soutenir, vous êtes invités à ajouter votre signature en bas de ce manifeste. A ce moment précis où les mouvements de grève pour le climat partout dans le monde insistent sur le fait que nous n’avons pas le temps d’attendre les récalcitrants, qu’il faut agir maintenant, il n’en va pas autrement pour la science ouverte : le moment d’agir pour rendre aux citoyens cette confiance dont nous, scientifiques, avons besoin de leur part, le moment enfin d’ouvrir la science, c’est également maintenant ! Que l'on fasse parler de ceci aussi dans les médias...

Idées principales :

1. En tant que scientifiques, nous ne pouvons pas nous permettre de critiquer la vulgarisation par les médias des sciences si, en même temps, nous persistons à publier en dehors des canaux permettant au public un accès libre à nos résultats. Notre priorité doit être de rectifier cette situation une bonne fois pour toute.

2. C’est l’entreprise scientifique elle-même qui, encore aujourd’hui, étaye et nourrit un système éditorial dont le « business model » consiste en grande partie à empêcher le public d’avoir accès à la science « à l’état pur ».

3. Comment se permettre de critiquer une surinterprétation « vendeuse » des connaissances scientifiques par les médias (ladite « fake science ») quand, en amont, domine un système d’édition scientifique qui pousse les scientifiques à surinterpréter leurs résultats afin que ceux-ci soient, justement, plus « vendeurs » ?

4. Les jeunes chercheurs, soucieux de leur futur, se trouvent piégés par ce système, car publier dans une revue « prestigieuse » est malheureusement toujours considéré comme la meilleure valorisation possible d’un travail de recherche.

5. L’entreprise scientifique a pris un retard déconcertant quant au potentiel de démocratisation de la connaissance qu'offre Internet. Pire encore : elle en soutient même les acteurs les plus actifs dans la lutte contre cette démocratisation.

6. « La science n'a pas de patrie parce que le savoir est le patrimoine de l'humanité » (Louis Pasteur). Or, les médias ne peuvent pas donner la clef de ce patrimoine à l’humanité : c’est à nous, scientifiques, de le faire.

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Nous, scientifiques humanistes et démocrates préoccupés, lançons un cri d’alerte sur la disponibilité de l’information scientifique dans la sphère publique, ainsi que sur la place qui lui est imposée dans notre société et économie. À l’heure où la défiance envers les sciences et les institutions atteint des sommets, nous appelons à une profonde remise en question de toute la chaîne d’information, afin que les sujets à caractère scientifique puissent être pleinement explorés et analysés par tous et par toutes sans entrave économique ni sociale, et que la confiance puisse être restaurée sur le long terme entre scientifiques, diffuseurs de savoir et citoyens.

Dans une optique démocratique, le savoir humain ne peut être saisi que comme une production qui s’appuie sur les activités de l’ensemble de l’espèce humaine. Si la méthode scientifique permet de produire des connaissances fiables, c’est le soutien de la citoyenneté entière qui fournit les conditions économiques et structurelles rendant possible sa mise en œuvre. Ainsi comprise, l’entreprise scientifique constitue donc un appel implicite à la confiance du public. Or, à l’inverse d’un véritable fonctionnement démocratique, cette confiance n’est pas réciproquement accordée.

En effet, à l’heure actuelle, le public n’a toujours pas libre accès à l’ensemble des connaissances fiables produites par la méthode scientifique, même dans les très nombreux cas où cette production a été entièrement financée par de l’argent public. Et cet argent public, confié par les contribuables à l’entreprise scientifique, finit par enrichir autant des intérêts privés que le bien commun. Si nous, scientifiques, sommes réellement préoccupés par la vision parfois déformée qu’un public non spécialiste possède de notre savoir, notre premier réflexe ne devrait pas être d’accuser en premier lieu, comme l'aurait fait le collectif « No Fake Science », une source extérieure à l’édifice scientifique, tels les médias. Si l’éducation n’a pas suffisamment développé l’esprit critique du public français – ce que les observations de l'ensemble des critiques de fausses informations dans les médias laissent pertinemment, quoique implicitement, entendre –, alors, au-delà de l’urgence d’une réforme des approches pédagogiques pour les générations à venir, il incombe à nous, savants, d’ouvrir les portes de l’édifice scientifique, les portes du foyer de la pensée critique, afin de montrer l’exemple.

Pourtant, bien à l’opposé de cet idéal de vertu, c’est précisément nous, scientifiques intéressés, qui étayons depuis longtemps un système éditorial imposant une logique de marché au processus de transmission du savoir humain. Une logique qui met les sources primaires de notre travail (les articles scientifiques dans lesquels apparaissent les hypothèses, les méthodes d’expérimentation, les données, les interprétations et les discussions qui sont l’essence même de l’entreprise scientifique) derrière des verrous d’accès payants, hors de prix. Si l’époque connaît, enfin, un début de basculement vers la science en libre accès (avec notamment le Plan S au niveau européen [3, 4]), ces péages s’adaptent en toute impunité pour continuer leur œuvre de siphonnage d’argent public au profit d’intérêts privés, en imposant une augmentation conséquente sur les frais imputables aux auteurs d’articles à paraître en libre accès. Et nous ne parlons même pas des bâtons déjà mis dans les roues du Plan S par nombre de scientifiques au nom de la « liberté académique » des chercheurs [5] !

Soyons clairs : certes, l’état de nos connaissances ne saurait être un supermarché. Mais il ne saurait non plus être une galerie de boutiques de marques de luxe où seuls les artisans-chercheurs les mieux financés peuvent se payer le droit de voir apparaître leurs produits dans les vitrines les plus convoitées, sans compter la somme qu’il faut débourser à l’entrée afin de pouvoir inspecter les autres produits de près. Depuis trop longtemps, ce sont les « grandes marques » de l’édition scientifique qui décident, littéralement, quels sont les sujets « à la mode » et quelles sont les techniques les plus « sexy » cette saison. De cette manière, c’est bien une véritable logique de marché qui domine la production scientifique aujourd’hui et non une quelconque logique de recherche rationnelle.

Or, dans un tel modèle, il faut avant tout que tous les produits (à savoir, les études scientifiques) soient vendeurs. Les études sont donc parfois planifiées et le plus souvent rédigées en fonction des exigences d’image de marque des journaux ciblés. Pire encore : cette logique de marché agit jusque dans les choix de financement de projet (allocation d’argent public), car plus une équipe a su au préalable publier dans les « meilleurs » journaux, plus elle est valorisée par les jurys des concours de projet (tel l’ANR au niveau national [6] ou l’ERC au niveau européen [7]). A fortiori, cette logique se retrouve au moment même du recrutement de nouveaux chercheurs par les laboratoires, créant par là un cercle vicieux qui piège même les volontés les plus opposées à ce système, et surtout les jeunes qui sont le plus soumis à la pression de valorisation de leurs premiers résultats.

En conséquence, le succès en sciences est devenu plus synonyme de savoir plaire aux éditeurs que d’approfondir les connaissances humaines de la nature et enrichir ainsi l’expérience cognitive que nous faisons de notre monde. Ainsi, si surinterprétation des résultats expérimentaux il y a dans la chaîne d’information, elle ne commence certainement pas avec les journalistes mais bien au cœur même de l’édifice scientifique, en tant qu’elle est enracinée dans l’obligation que tout soit vendeur. Un problème gravissime et à dimensions diverses qui a souvent fait l’objet de critiques internes au monde de la science [8].

Or, beaucoup de laboratoires – même en France mais surtout dans les pays en développement – n’ont tout simplement pas les moyens de payer les frais d’édition prohibitifs de ces grands journaux. Résultat ? Comme partout ailleurs où c’est une logique de marché qui domine le paysage, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent, à la fois figurativement (en termes de nombre de publications dans les « meilleurs » journaux) et littéralement (en termes d’allocation d’argent public). Et, du côté du lectorat, comme en écho, la vaste majorité des citoyens ne pourra quant à elle jamais se payer les abonnements requis pour accéder à l’ensemble du savoir humain.

Si jamais un citoyen croit apercevoir quelque chose qui cloche dans la vulgarisation médiatique d’une découverte qui n’est pas publiée en libre accès, tant pis pour lui s’il n’a pas l’abonnement qu’il faut pour accéder à l’étude originale ou s’il n’a pas la chance d’être affilié à un institut de recherche qui se serait acquitté des tarifs annuels exorbitants pour y avoir accès (et notons ici que même la plupart des universités françaises n’ont pas les moyens d’ouvrir cette voie, ne fût-ce qu’à leurs étudiants en science [9]). Voilà le prix que nous, scientifiques orgueilleux et dépendants du (pour ne pas dire au) prestige, sommes prêts à payer et à nous faire payer afin de voir apparaître nos noms dans ces journaux qui ont aujourd’hui l’emprise la plus forte sur l’image même de la science aux yeux du public.

En effet, à un moment où le seul recours du citoyen français curieux vient de lui être ôté par la décision judiciaire de bloquer l’accès aux sites dits de « piratage » tel Sci-Hub [10], ce n’est pas aux médias qu’il faut s’adresser en urgence mais bien à tous ceux qui soutiennent les éditeurs en lutte active contre le libre accès de tout citoyen au bien public ultime qu’est le savoir humain. À bien y réfléchir, n’est-ce pas le comble de l’absurdité que d’avoir à pirater un bien qui est financé par l’argent public ? Ne devrions-nous pas regarder les personnes telles qu’Alexandra Elbakyan, la fondatrice du site Sci-Hub, comme des sortes de « Robin des Bois » du savoir ? (Précisons cela dit que, dans un monde économiquement et épistémiquement juste, il n'y aurait besoin ni de Robin des Bois, ni de sites tels que Sci-Hub !)

Internet, une technologie issue du succès de l’entreprise scientifique, était censé devenir l’outil par excellence de la démocratisation de l’information. Or, non seulement la science a pris un retard notable dans l’exploitation au mieux (c’est-à-dire au mieux pour le bien de l’humanité entière) de cette opportunité exceptionnelle, mais elle a aussi et surtout collaboré à entraver cet instrument de démocratisation du savoir humain par la mise en place de ces véritables barrières que sont les péages de lecture numérique. Pourtant, ce ne sont certainement pas les alternatives au modèle d’édition actuel qui manquent, si jamais l’entreprise scientifique décidait de rattraper ce retard déconcertant [11, 12, 13]! Il y a par ailleurs toutes les raisons de croire que c’est le progrès scientifique lui-même qui en bénéficierait le plus [14, 15].

Si, en France, nous avons déjà décidé de céder au « shérif » des éditeurs scientifiques et de bannir le « Robin des Bois » du savoir, qui sera maintenant notre Martin Luther à même de porter l’idée « réformationnelle » que ce n’est pas uniquement une élite, une classe privilégiée et éclairée qui devrait avoir le droit d’assouvir sa curiosité scientifique en toute liberté ? L’idée qu’il ne suffit pas seulement de critiquer les intermédiaires qui interprètent et retransmettent le savoir, mais qu’il faut aller jusqu’au bout et briser le monopole vicieux que l’on a construit autour de ce savoir ? On ouvrirait alors la voie pour tout le monde, et l'on permettrait ainsi à chaque citoyen d’assimiler, en puisant à la source, la véritable attitude scientifique. Celle, précisément, qui s’avère la seule vraie protection contre les déformations de la science qui se propagent dans les médias.

Justement, nous, scientifiques pragmatistes, ne nions nullement le fait que les médias et les journalistes aient un rôle clef à jouer dans la création en continu d’une société épistémique plus riche et plus robuste. Nous nions seulement l’idée qu’ils puissent constituer l’obstacle le plus urgent, le plus infranchissable qui vienne aujourd’hui empêcher le citoyen d’accéder au savoir humain à l’état pur. Nous, scientifiques reconnaissants, louons sans équivoque le travail des vulgarisateurs, sans lesquels beaucoup d’entre nous ne serions jamais devenus scientifiques. Mais, à l’instar des grands vulgarisateurs, nous nous opposons catégoriquement à toute forme de censure. Et pourtant, c’est bien une forme de censure qu’il nous est donné de constater dans la combinaison des péages de lecture numérique et du blocage des sites d’accès démocratisé, tel Sci-Hub, sous la pression d’éditeurs dont l’unique motivation est le profit privé plutôt que le bien public. Nous n’avançons donc pas non plus qu’il faille se débarrasser des intermédiaires et autres vulgarisateurs, car les études scientifiques peuvent en effet être souvent hermétiques. Au contraire, c’est par principe moral que nous ne pourrons jamais nous permettre d’utiliser l’impénétrabilité de certaines études comme une excuse au fait de bloquer aux « profanes » l'accès à ce que les sciences ont su déchiffrer de l’univers.

S’il faut, à l’instar des mouvements évoqués plus haut, parler de consensus scientifiques, commençons donc par ce qui devrait être le plus fondamental. « La science n'a pas de patrie » nous dit Louis Pasteur, mais elle n’en a pas « parce que le savoir est le patrimoine de l'humanité, le flambeau qui éclaire le monde ». Ainsi, avant toute autre action visant à éclairer le monde, rendons d’abord la clef du patrimoine à l’humanité tout entière, et cessons ensuite d’alimenter la logique de marché qui parasite la plus grande et louable entreprise humaine qui n’ait jamais été : l’entreprise scientifique. Si nous voulons vraiment restaurer la confiance que le public devrait accorder aux sciences (et, face aux crises globales actuelles, voilà qui est absolument nécessaire), il faudrait donc commencer par démanteler toutes les barrières qui l’empêchent de goûter librement à ses fruits. Après la révolution scientifique de la méthode, il est grand temps que nous passions désormais à la réforme culturelle de son entreprise.


*** Si, en tant que chercheur, vous voulez orienter votre propre production scientifique vers les principes et les pratiques de la #scienceouverte, nous vous recommandons vivement de suivre l'excellente formation de l'Open Science MOOC ici: https://eliademy.com/catalog/oer/module-1-open-principles.html ***


Références :
[1] https://marchforscience.org/
[2] https://nofake.science/tribune
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_S
[4] "Science Without Publication Paywalls: cOAlition S for the Realisation of Full and Immediate Open Access"
https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fnins.2018.00656/full
[5] "Open Access : une nouvelle version du Plan S, plus réaliste et applicable"
https://www.inserm.fr/actualites-et-evenements/actualites/open-access-nouvelle-version-plan-plus-realiste-et-applicable
[6] https://anr.fr/fr/
[7] https://erc.europa.eu/
[8] "«Publish or perish», quand la science met les chercheurs sous pression"
https://www.letemps.ch/sciences/2017/09/19/publish-or-perish-science-met-chercheurs-pression
[9] ""L'open science" défie la plus grande revue scientifique au monde"
https://www.wedemain.fr/L-open-science-defie-la-plus-grande-revue-scientifique-au-monde_a433.html
[10] "L'accès à Sci-Hub et Libgen bloqué en France après une décision de justice"
https://www.actualitte.com/article/monde-edition/l-acces-a-sci-hub-et-libgen-bloque-en-france-apres-une-decision-de-justice/94132
[11] "When a preprint becomes the final paper"
https://www.nature.com/news/when-a-preprint-becomes-the-final-paper-1.21333
[12] "Beyond open access: visions for open evaluation of scientific papers by post-publication peer review"
https://www.frontiersin.org/research-topics/137/beyond-open-access-visions-for-open-evaluation-of-scientific-papers-by-post-publication-peer-review#articles
[13] "Why thousands of AI researchers are boycotting the new Nature journal"
https://www.theguardian.com/science/blog/2018/may/29/why-thousands-of-ai-researchers-are-boycotting-the-new-nature-journal
[14] "Ten Hot Topics around Scholarly Publishing"
https://www.mdpi.com/2304-6775/7/2/34/htm
[15] "A proposal for the future of scientific publishing in the life sciences"
https://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.3000116


Une fois que vous aurez signé le manifeste ci-dessous, pensez aussi à le partager !
Contact: nofeescience@gmail.com
Twitter: @NoFee_Science
https://twitter.com/NoFee_Science/status/1174712065233231872


La liste entière des signataires peut être visionnée ici :
https://docs.google.com/document/d/1EQ2rrIRm9kQsClJumeF35hmT0kmftd35Pbmcv9d-WDs/edit#bookmark=id.9wql9uqo5k7c

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