Les responsabilités de l’historien(n)e : Une lettre ouverte aux administrateurs et administratrices du Collège Dawson The Responsibilities of Historians: An Open Letter to Dawson College
[English version below]

Il y a peu de temps, en plein cœur du mois sacré du Ramadan, période de paix et de réflexion pour la communauté musulmane, Frédéric Bastien, professeur d’histoire au Collège Dawson, a publié des informations mensongères dans les médias sociaux selon lesquelles on aurait enfreint les règles de distanciation physique dans une mosquée de Ville Saint-Laurent. Il a de plus affirmé que « certains groupes religieux » — c’est-à-dire, musulmans et juifs orthodoxes — « sont plus prompts à ce genre de comportements. »

Cédant aux critiques qui fusaient de toutes parts, Bastien a depuis retiré sa publication en expliquant que sa prétendue source policière l’avait mal renseigné. Il a aussi admis que la photo qui accompagnait la fausse nouvelle provenait des archives du Journal Métro et qu’il n'avait pas obtenu l'autorisation du quotidien pour l'utiliser. La photo, prise en janvier 2017 dans la foulée de l’attentat perpétré par un suprémaciste blanc dans une mosquée de Québec qui avait causé la mort de six fidèles, montre des agents du SPVM qui assurent la sécurité de la communauté musulmane. Comme l’a pertinemment souligné Toula Drimonis dans un article récent à propos de l’incident, Bastien ne s’est pas excusé pour la teneur raciste de sa publication ni pour l’utilisation irresponsable et insensible de la photographie.

En tant que professeur.e.s d’histoire aux niveaux collégial et universitaire, chercheur.se.s indépendant.e.s, enseignant.e.s et doctorant.e.s, nous sommes troublé.e.s à la fois par les propos du professeur Bastien et par les circonstances entourant la publication de la fausse nouvelle. Hélas, il ne s’agit pas du seul incident qui met sérieusement en doute sa capacité à offrir un environnement d’apprentissage sécuritaire à l’ensemble de ses étudiant.e.s, ou à adhérer aux principes mêmes qui guident le travail de recherche académique, notamment la distance critique et la référence à des preuves vérifiées et fiables, principes qui nous unissent au sein de la communauté intellectuelle en histoire, malgré nos nombreuses divergences d’opinions.

Bastien est reconnu pour avoir révélé les grossières machinations derrière le rapatriement de la constitution canadienne en 1982, dans son ouvrage d’histoire politique, La Bataille de Londres : Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Bien que des digressions antiféministes parsèment son travail et qu’il use de stéréotypes pour dépeindre les figures des Premières Nations, ce qui témoigne de sa distance avec l’historiographie québécoise contemporaine, il n’est certainement pas la première voix conservatrice au sein de la profession. Nous savons bien sûr que nous avons la responsabilité, entre autres, de réinterpréter et de confronter de telles opinions à l’intérieur du débat académique, en plus de mettre de l’avant des analyses historiques critiques qui complexifient et nuancent la compréhension des clivages de la société actuelle. Notre profession nous engage aussi à construire le type de communautés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la salle de classe, que la rhétorique hargneuse de Bastien contribue à détériorer.

Son entêtement à alimenter le racisme et la peur autour de l’enjeu controversé des accommodements religieux situe toutefois ses méthodes à l’extérieur de l’arène académique et affecte un public plus large, notamment parmi la population étudiante du Collège Dawson, une population diversifiée sur les plans religieux et ethnoculturel. Dans son énoncé de mission, le collège met de l’avant, avec raison, « une communauté vibrante et diversifiée… [qui] cultive un environnement d’étude et de travail sain et inclusif au sein duquel tous les membres de notre communauté se sentent respectés, valorisés et soutenus dans la poursuite de leurs objectifs personnels et professionnels. » Les sorties publiques de Bastien vont à l’encontre de cette mission.

Se servant de l’autorité que lui confère son statut de Professeur d’Histoire, Bastien a, à de diverses occasions, appelé à resserrer les règles d’immigration afin d’en limiter les « conséquences culturelles », a contesté l’impartialité d’une juge en chef provinciale parce qu’elle se déclarait féministe, et a soutenu « que le port de tous symboles religieux visibles par des employé.e.s de l’état constitue une forme de prosélytisme incompatible avec la neutralité de l’état. Ce n’est pas non plus la première fois qu’il partage de fausses nouvelles via les réseaux sociaux : dans les premiers temps de sa campagne à la chefferie au Parti Québécois, Bastien a largement diffusé le prétendu cas de parents qui se plaignaient de prosélytisme de la part de deux éducatrices de confession musulmane ; on a plus tard révélé que les deux parents sont membres d’une organisation qui milite pour la laïcité.

Ces évènements, et d’autres encore, nous amènent à remettre en question cet idéal de “neutralité” dans la salle de classe défendu par Bastien. Nous sommes tenté.e.s de lui répondre qu’un professeur ne s’acquitte pas de son devoir de neutralité auprès de ses étudiant.e.s lorsqu’il répand publiquement des propos mensongers et intolérants.

Loin de nous l’envie de relancer les débats autour des accommodements religieux, mais il importe d’exposer le fait que Bastien, malgré qu’il se réclame publiquement de son titre de professeur d’histoire et d’employé du Collège Dawson, ne prend jamais la peine de situer ces questions dans leur contexte historique. Il ne démontre pas non plus une quelconque volonté de comprendre les systèmes de croyances et les normes des pratiques religieuses qui, selon lui, nuisent aux principes d’équité et de justice.

En plus de l’énoncé de mission du Collège Dawson mentionné plus haut, la politique institutionnelle d’évaluation des étudiant.e.s du CÉGEP nous rappelle le droit d’étudier dans “un environnement sécuritaire et propice aux apprentissages.” Les étudiant.e.s de Dawson ne se sont d’ailleurs pas gêné.e.s lorsqu'on a menacé ce droit  ; à la session d’automne 2019, des étudiant.e.s ont publiquement dénoncé Bastien pour ses prises de positions antiféministes et son soutien à la Loi 21. Nous non plus, nous ne pouvons pas garder le silence.

Oeuvrant dans le monde de l’éducation, nous avons la responsabilité de montrer que la présence de Bastien dans une salle de classe peut affecter les étudiant.e.s qui s’identifient aux différentes croyances religieuses ciblées par ses attaques. En tant qu’historien.ne.s, nous devons confronter l’instrumentalisation du passé faite par Bastien ainsi que son utilisation malhonnête d’informations mensongères pour appuyer ses assertions erronées. Finalement, en tant que membres de la communauté, nous partageons toutes et tous la responsabilité de confronter ouvertement les personnalités publiques qui se complaisent dans la haine pour servir leurs propres ambitions politiques.

Voilà pourquoi nous demandons à la communauté large des historiennes et historiens, professeur.e.s et chercheur.se.s de non seulement dénoncer publiquement la récente publication de Bastien, mais aussi d’utiliser ses connaissances et compétences dans le champ de l’histoire pour alarmer le public des préjudices qu’il cause tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la salle de classe. Maintenant plus que jamais, notre engagement envers la population compte. La crise sanitaire nous isole et les mesures imposées pour limiter la propagation de la pandémie, souvent racistes et xénophobes, servent de prétexte à plus de surveillance et alimentent la mobilisation de l’état contre les populations racisées. Si le passé nous enseigne une chose, c’est qu’il n’y a là que quelques pas à franchir pour que, au nom de sa neutralité, l’état étende ses pouvoirs pour contrôler et éliminer les plus vulnérables d’entre nous.

Nous demandons aussi à l’administration du Collège Dawson de condamner publiquement les propos haineux du Professeur Bastien et d’entreprendre une procédure de reddition de compte grâce à laquelle il pourra réparer une partie des torts causés à ses étudiant.e.s, collègues et aux communautés musulmanes, juives et aux autres communautés minoritaires de Montréal et du Québec.


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Recently, during the Holy month of Ramadan, a time of peace and reflection for the Muslim community, Frédéric Bastien, a History Professor at Dawson College, publicly posted false information on social media about alleged violations of physical distancing protocols at a mosque in Ville Saint-Laurent. In his corresponding statement, he argued that “certain religious communities” – Muslims and Orthodox Jews – are more likely than others to demonstrate “this type of behaviour.”

Under pressure from a variety of fronts, Bastien has since removed the post, claiming that his supposed police sources had “misinformed” him. He also admitted that the photo he posted along with the false information had been taken without permission from the archives of the Journal Métro. The photo dates from January 2017, when SPVM officers were providing security for the Muslim community the day after the white supremacist massacre of six worshippers at a mosque in Québec City. As Toula Drimonis noted in her recently published article recounting this latest episode, Bastien has not apologized for either the racist content of the post or the callous and careless mis-use of the image.

As college and university professors of history, independent scholars, teachers, and graduate students, we find both the content and context of Professor Bastien's post deeply disturbing. Sadly, this latest incident is part of a larger pattern that raises serious questions about his ability to facilitate a safe learning environment for all of his students, and indeed even adhere to the basic precepts of critical thinking and evidence-based research that unite us in historical scholarship, however varied our opinions may be.

Bastien is widely credited for revealing some of the more uncouth machinations behind the 1982 repatriation of the Canadian constitution, in his diplomatic history, La Bataille de Londres: Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Although his work’s anti-feminist digressions and racist stereotyping of First Nations actors reveals that his scholarship is largely out-of-step with current Québec historiography, he is hardly the first conservative voice in our profession. We understand that part of our roles and responsibilities call on us to revisit and challenge such opinions in the realm of scholarly debate, and to generate critical historical analyses that can lead to more complex, nuanced understandings of the divisions that cleave our society today. As a profession, we are also committed to building the kind of communities, both inside and outside the classroom, that Bastien’s harmful rhetoric greatly damages.

His repeated race-baiting and fear-mongering around the divisive issue of religious accommodations, however, elevates these patterns out of the academic arena and makes them the concern of the broader public, including Dawson College’s ethnically and religiously diverse student body. In its mission statement, the college rightly celebrates its “vibrant and inclusive community …. [that] cultivate[s] a healthy and inclusive learning and working environment in which all members of our community feel respected, valued and supported in the pursuit of their personal and professional goals.” Bastien’s public statements fly in the face of this mission.

Using his authority as Professor of History, Bastien has variously called for greater barriers to immigration to avoid “cultural consequences,” challenged the impartiality of a provincial Chief Justice because she said she was a feminist, and opined that “any outward religious identification by civil servants constitute a form of “proselytism [which] is incompatible with the neutrality of the state.” Moreover, his recent public Facebook post was not his first recourse to fake news: in the beginning of his ongoing campaign for the leadership of the Parti Québécois, Bastien widely publicized a supposed case of parents complaining of proselytism by two Muslim educators; both of the parents in question were later revealed to be members of a militant secularism group.
These and other related incidents cast doubt on Bastien’s own stated ideal of being “neutral” in the classroom. We would counter that a teacher’s responsibilities to their students is compromised when they publicly spread bigoted and untruthful information.

We do not wish to rehash recent debates over reasonable religious accommodation here, but rather point out that Bastien provides no historical context for these questions despite his own public engagement with them as both a history teacher and a Dawson College employee. He also shows an unwillingness to understand the beliefs and norms of the religious practices he claims undermine principles of fairness.

In addition to Dawson College’s mission statement referenced above, the CEGEP’s Institutional Student Evaluation Policy reminds us that Dawson students have “a right to an environment which is safe and conducive to learning." Dawson students have not been silent when faced with threats to this right; as recently as Fall 2019, Bastien was the target of public student denunciations of his vocal anti-feminism and support for Bill 21. We cannot be silent either.

As educators we have a responsibility to point out the potential harm that Bastien’s presence in the classroom may cause students who identify with the religious faiths he attacks. As scholars of history we have a responsibility to challenge Bastien’s misuse of the past as well as his disingenuous employment of fake news sources to back up his erroneous claims. And, as community members we all share a responsibility in confronting a public figure that routinely traffics in hate for his own political gain.

With this in mind, we call on the broader community of history scholars, teachers, and researchers to not only publicly denounce Bastien’s latest post, but also use our skills and knowledge as historians to raise public awareness of the harm that he is doing both within and beyond the classroom. Our public engagement is needed now more than ever. The current public health crisis physically separates us and well demonstrates how pandemic policing, racism, and xenophobia serve to fuel state mobilization against racialized peoples. If the past is any guide, it is a short step from claiming the neutrality of the state to calling on its powers to suppress and surveil the marginalized among us.

We further call on the Administration of Dawson College to publicly condemn Professor Bastien’s hateful comments, and to institute a process of accountability through which he may begin to repair the harm he has done to students, colleagues, and the Muslim, Jewish, and other religious minority communities of Montreal and Quebec.


Signataires/Signatories


1) Guillaume BL, étudiant-e au doctorat en histoire, UQAM
2) Andie Buccitelli, professeur, Social Service Program, Dawson College
3) Fred Burrill, Doctorant en histoire, Concordia
4) Simon Cambridge, Assistant de conservation à Beyond Museum Walls
5) Carly Ciufo, Doctorante en histoire, McMaster University
6) Marie-Eve Dufour, professeure, Social Service Department, Dawson College
7) Mahmoud Elewa, étudiant au doctorat en histoire, Concordia
8) Derek Garcia, étudiant au doctorat en histoire, Concordia
9) Margaret Gordon, technicienne de laboratoire, Marionopolis College
10) Dr. Peter Gossage, Histoire, Concordia
11) Robert Green, enseignant, Sciences sociales, Westmount High School
12) Dr. Cynthia Hammond, Histoire de l’art, Concordia
13) Dr. Steven High, Histoire, Concordia
14) Dr. Dan Horner, Criminologie, Ryerson University
15) SJ Kerr-Lapsley, doctorante en sciences de l’éducation, McGill University
16) Brintha Koneshachandra, doctorante en histoire, Université de Montréal
17) Lauren Laframboise, étudiante à la maitrise en histoire, Concordia
18) Graham Latham, étudiant à la maitrise en histoire, Concordia
19) Dr. Margaret Little, Études des genres/Études politiquesQueen's University
20) Dr. Laura Madokoro, Histoire, Carleton University
21) Derek Maisonville, Professeur des Sciences humaines, Indigenous Studies Certificate Coordinator, John Abbott College
22) Dr. Kimberley Manning, Rectrice, l’Institut de Simone de Beauvoir, Professeure Associée, Département de sciences politiques,
23) Dr. Ted McCormick, Histoire, Concordia
24) Dr. Shannon McSheffry, Histoire, Concordia
25) Rushdia Mehreen, Vanier College
26) Mélissa-Anne Ménard, étudiante à la maitrise en histoire, Concordia
27) Dr. David Meren, Histoire, Université de Montréal
28) Dr. Matthew Penney, Histoire, Concordia
29) Eliot Perrin, étudiant au doctorat en histoire, Concordia
30) Dr. Elena Razlogova, Histoire, Concordia
31) Nathalie Rech, doctorante en histoire, UQAM
32) Dr. Eric Reiter, Histoire, Concordia
33) Dr. Amanda Ricci, Histoire, Glendon College, York University
34) Alex Robichaud, Curating and Public Scholarship Lab, Concordia University
35) Julie Robert, enseignante univers social, 5e secondaire, membre du Travailleuses et travailleurs progressistes en éducation/Progressive Education Workers
36) Tanya Rowell Katzemba, Department of History, Economics, and Political Science, John Abbott College
37) Michelle Smith, Journeys Coordinator, Steering Committee, First Peoples Initiative, Cinema-Communications Faculty, Dawson College
38) Dr. Gavin Taylor, Histoire, Concordia
39) Marilou Tanguay, historienne
40) Dr. Theresa Ventura, Histoire, Concordia
41) Simon Vickers, doctorant en histoire, University of Toronto
42) Maxime Vinet-Béland, enseignant en adaptation scolaire dans le quartier St-Michel
43) Brandon Webb, doctorant en histoire, Concordia
44) Dr. Alan Wong, English Department, Vanier College
45) Dr. Rachel Zellars, Professeure assistante, Saint Mary's University

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