Ils ont seize ans et on leur brise la mâchoire
Tribune d'universitaires, d’étudiant.e.s, d'intellectuel.le.s, d'avocat.e.s, de syndicalistes, de militant.e.s, d'élues et d'organisation en soutien aux lycéen.ne.s mobilisés
Depuis le 21 septembre, la jeunesse des lycées fait entendre sa voix. Elle parle de son avenir, de ses angoisses, de ce qu'elle vit chaque jour en classe. Et chaque lycée bloqué reçoit la même réponse : la violence policière. Des bras tordus, des mâchoires brisées, des yeux crevés. Tout a commencé à Créteil, à Stains, à Saint-Denis. Puis le mouvement a gagné le reste du pays, parce que des jeunes ont refusé de voir leurs camarades se faire frapper sans rien dire, et parce que ce qu'on dénonçait en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, beaucoup le vivent aussi ailleurs.
À force de compter les blessés, on finirait presque par oublier ce que ces lycéen.ne.s demandent. Pourtant, c'est très peu de chose. Un.e prof devant eux quand il y a cours. Un.e plafond qui ne leur tombe pas sur la tête. Une cantine pas chère, pour pouvoir écouter les cours sans penser à la faim. Un avenir qui ne soit pas décidé par un algorithme dont personne ne comprend le fonctionnement. Et surtout, être traités avec respect, quels que soient leur genre, leur couleur de peau ou leur religion. Depuis des années, on leur explique que le lycée décidera de toute leur vie, et pendant ce temps, le débat public ne parle d'eux qu'à travers les téléphones portables et les abayas.
À ces demandes, le gouvernement a répondu par un dispositif policier d'une violence effroyable. Les plateaux télé parlent de « casseurs ». Ce refrain, on le connaît, il revient à chaque mouvement pour stigmatiser les révoltes. Mais nous avons aussi vu ce qui s'est installé ces dernières années : les mouvements sociaux gérés comme des problèmes de maintien de l'ordre, les manifestations interdites, les arrestations préventives, les mutilations, les lois qui étendent sans cesse la surveillance et les pouvoirs de la police, avec dernièrement l'adoption du « permis de tuer » comme gage ultime de leur impunité. Envoyer la BRAV-M face à des lycéen.ne.s, c'est un choix politique.
La liberté d'opinion, la liberté d'expression et la liberté de manifester sont des droits fondamentaux. Nous sommes inquiet.e.s de l'état de la démocratie dans notre pays, et nous ne voulons pas du trumpisme en Europe. Ce que l'État fait aujourd'hui à des adolescent.e.s montre ce qu'il est prêt à faire à quiconque le conteste. Les causes de cette crise sociale sont donc politiques. Les profs non remplacés, les bâtiments qui tombent en ruine, les places qui manquent à l'université, le racisme à l'école, et plus largement l'abandon des services publics et de la lutte écologique : tout cela a une explication, et elle se trouve dans les choix budgétaires de l'État. Les milliards existent, ils partent dans les chars et les drones. Car quel avenir propose-t-on à ces jeunes ? Pour beaucoup d'entre eux, surtout dans les quartiers populaires, là où tout a commencé, ni emploi stable, ni logement, ni perspective de s'en sortir mieux que leurs parents. On leur parle de réarmement, de service militaire, de préparer la nation à la guerre. Comment s'étonner qu'une génération à qui on refuse tout sauf l'uniforme refuse de se taire ?
Nous, personnel.e.s des universités, universitaires, militant.e.s, étudiant.e.s, intellectuel.e.s, avocat.e.s, élue et organisations refusons de nous taire. Ces méthodes, nous les connaissons. Depuis des années, nous voyons disparaître les moyens de l'enseignement supérieur et de la recherche, fermer des laboratoires, s'installer une mise en concurrence budgétaire permanente. Les lycéen.ne.s qui manifestent aujourd'hui sont nos enfants, nos petits frères et nos petites sœurs, et ils seront demain nos étudiant.e.s et nos camarades de classe. L’école et l’université tels que nous le voulons sont des lieux pour l’émancipation, l’éducation, la découverte, pas des lieux où les inégalités s’enfoncent et où on matraque la jeunesse. Nous ne pouvons pas parler de liberté de penser et d'esprit critique dans ce pays en fermant les yeux quand on frappe des enfants pour avoir pensé librement.
Nous, signataires, sommes solidaires des lycéen.ne.s mobilisés et soutenons leurs revendications. Nous exigeons l'arrêt immédiat des violences policières à leur encontre et des enquêtes indépendantes sur toutes les violences policières commises depuis le 21 septembre. Nous demandons un vrai plan d'investissement dans l'éducation publique, de l'école maternelle à l'université, qui cesse d'en faire une variable d'ajustement. Et nous refusons qu'on fasse de cette jeunesse une menace à neutraliser.
La jeunesse a le droit de se révolter. Et nous serons à ses côtés.