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Appel à un changement radical et transformateur dans les communautés militantes et intellectuelles
Depuis 2012, nous travaillons à rendre nos foyers et communautés de Montréal plus sécuritaires, plus responsables et plus remplies d’amour pour nous, femmes noires et nos enfants. Puisqu’on nous demande constamment de participer à des événements, de partager discussion et scène avec des hommes Noirs connus qui violent et font du mal à nos sœurs, nous avons senti le besoin de publier cet énoncé. Malheureusement, même à l’intérieur des communautés NoirEs militantes et intellectuelles, l’agression sexuelle demeure un problème relégué au second plan.

Nous attirons l’attention des personnes afro-descendantes qui ont à coeur des valeurs et des pratiques des valeurs qui combattent l’abus et l’oppression, offrent de l’appui, et amènent à la responsabilisation. Nous demandons aux personnes Noires déterminées à créer et promouvoir des approches concrètes aux principes de responsabilisation communautaire dans leurs groupes et leurs espaces à ajouter leurs signatures à l’énoncé politique qui suit.

Nous sommes dévouées au développement continu de nos groupes et de toutEs les membres de notre communité, afin de transformer les conditions qui renforcent l’oppression et la violence dans nos espaces. Contactez-nous si vous voulez discuter de cet énoncé avec nous et mettre un plan d’action en marche.

Avec Amour,

Le Third Eye Collective

VERS UN FÉMINISME NOIR QUI PREND TOUTE SA PLACE
Le militantisme radical Noir et la violence genrée
Le Third Eye Collective

« Quelle sorte de société avons-nous créée pour nous-mêmes ? »
Stella Gibson, Tambourine Army

Nous sommes un collectif de survivantes, mené par des femmes Noires et supporté par
l’inestimable travail d’autres militantes pour la justice transformatrice. Nous sommes
des mères, des sœurs, des filles, des marraines, des tantes, des sages-femmes, des
travailleuses communautaires et des penseuses. Nous prenons le relais de nos aïeules
et sœurs, ces ancêtres Noires et féministes qui nous ont montré comment accomplir le
travail que nous faisons dans nos communautés. Nous rendons honneur, par nos vies
et notre travail quotidien, à celles qui sont décédées.

Nous étudions attentivement les œuvres de femmes Noires, telles que Marie Vieux,
Barbara Smith, Pumla Dineo Gqola, Beth Richie, Nefertari Bélizaire et Stella Gibson,
qui ont travaillé à développer une analyse intersectionnelle de la violence genrée et de
la violence étatique. Nous dépendons de cette somme de travail exemplaire qui nous
aide à mieux comprendre notre place et notre rôle dans le monde. Guidées par le
corpus de ces théoriciennes féministes Noires, nous nous appuyons sur les histoires et
les théories féministes Noires qui sont riches en enseignements pour celles d’entre
nous qui travaillent sur le terrain.

Nous sommes cependant bien conscientes des lacunes portant sur l’Histoire du
féminisme Noir en Amérique du Nord. Rares sont celles à avoir osé nommer et analyser
les histoires de violence genrée qui se sont infiltrées dans les courants politiques
radicales Noirs des 50 dernières années. Ces traditions culturelles et intellectuelles sont
par défaut des espaces où la liberté Noire est à la fois imaginée et théorisée, et nous
reconnaissons notre lien de parenté intellectuelle et spirituelle avec elles. Cependant,
en tant que féministes radicales Noires, nous percevons très clairement les silences
flagrants qui étaient historiquement normatifs lorsqu’il s’agissait de nos vies et de nos corps.

Nous constatons que la violence envers nous continue d’imprégner ces courants.
Ainsi, chez le Third Eye Collective, nous portons une attention particulière, autant dans
notre militantisme que dans notre travail : aux histoires de complicité. Elles continuent
de marquer nos espaces formels et informels de réflexion, et elles ont pour but de
maintenir la violence envers les femmes Noires. C’est donc dans un esprit militant que
nous soumettons cet énoncé publique. Il constitue un manifeste qui nomme, qui dit la
vérité et qui apporte du changement. Nous le faisons afin que notre travail en tant
qu’intellectuelles et militantes Noires puisse continuer sans être entravé par la peur de
la violence qui continue de nous hanter chaque fois que nous entrons dans une salle de
classe, un amphithéâtre ou un site de conférence, ou que nous nous joignons à un
groupe de lecture et que nous rencontrons des hommes Noirs, forts de leur impunité,
qui nous ont fait du mal.

Nous en avons assez !

En publiant cet énoncé, nous voulons également témoigner de la façon dont ceux et
celles parmi nous qui réclament ou approuvent la présence de ces hommes dans les
institutions les plus valorisées ou les plus radicales du génie intellectuel Noir, ne font
que faciliter et entretenir les plus troublants et les plus douloureux préjudices subis par
les femmes noires. Accepter que ces hommes se déresponsabilisent des violences
qu’ils ont commis vient contrecarrer la pertinence de traiter la violence genrée dans
notre travail intellectuel. En tant que penseuses féministes noires, théoriciennEs queer,
abolitionnistEs des prisons, critiquEs culturelles, géographEs critiques, et théoriciennEs
critiques de la race, nous devons dès maintenant briser la culture du silence et cesser
de reléguer la violence faite aux femmes noires à la sphère privée. L’une des
caractéristiques les plus claires du travail radical intellectuel et culturel Noir des 50
dernières années a été la propension à embellir et glorifier les esprits et le leadership
de penseurs Noirs qui ont abusé de femmes Noires en toute connaissance de cause.
Nous n’avons aucunement l’intention de bannir ou d’éviter ces hommes ou les autres
qui commettent de la violence dans nos communautés. Nous demandons plutôt de
nouveaux descripteurs, de nouvelles conditions permettant ainsi que le travail
intellectuel Noir demeure pertinent. Qu’adviendrait-il si nous mettions au centre le
thème de la violence genrée de façon à ce que nos histoires et nos luttes abordent de
front la violence envers les femmes Noires?

Nous demandons que les principes de responsabilité communautaire soient valorisés et
théorisés en tant que travail culturel et intellectuel Noir important. En tant que
praticiennes de la justice transformatrice (JT), notre fondement spirituel consiste en la
compréhension que le personnel et le politique se fondent toujours l’un dans l’autre
dans la vie des NoirEs. Les principes fondamentaux de la responsabilisation
communautaire transformatrice s’appuient sur : 1) reconnaître la violence, et 2) refuser
de perpétuer ou d’accroître le pouvoir que possède un agresseur. Ces principes sont
déjà courants dans notre démarche abolitionniste, c’est ce qui le fonde. Comment
pouvons-nous imaginer un monde sans prisons si nous ne mettons pas en place des
mécanismes de responsabilisation à la plus petite échelle — là où ça nous touche de
plus près — pour ceux qui nous font du mal? S’investir dans la JT signifie que grâce à
l’action communautaire, la guérison et la responsabilisation, nous apprenons comment
mettre fin à la violence sexuelle et à la culture du viol au sein de nos familles et de nos
communautés sans avoir à nous fier aux policiers, aux tribunaux, aux prisons et aux
services de l’État. De plus, il existe un autre volet central à ce processus : un
engagement continu à transformer les conditions sociales qui perpétuent la violence.

Dans nos espaces d’apprentissage, telles la salle de classe, les conférences ou les
groupes de lecture, mettre en pratique la justice transformatrice signifie reconnaître les
façons dont des théoriciens Noirs qui commettent de la violence sont continuellement
crédités pour leur travail intellectuel. Plus spécifiquement, la justice transformatrice
reconnaît qu’inviter ces hommes à donner une allocution ou être conférencier d’honneur
augmente en fait la violence envers les femmes Noires. Ces invitations amplifient le
statut académique et/ou intellectuel d’hommes qui ont agressé et violé des femmes
Noires et qui en refusent encore et toujours la responsabilité. Dans le cadre de notre
travail, nous avons été témoins de ce pouvoir incontrôlé du charisme intellectuel dont
ces hommes se servent pour agir comme mentor de jeunes hommes Noirs qui eux
aussi sont violents et agressent des femmes Noires. D’une part, nous constatons que le
silence est la norme quand il est question de violence genrée. Cette violence est non
seulement dissociée du travail intellectuel, mais elle se transmet aussi entre les
hommes, les femmes, et les personnes au genre non-binaire. D’autre part, nous voyons
des intellectuels Noirs qui commettent de la violence et en refusent la responsabilité,
puis servir ensuite de modèles à d’autres hommes Noirs qui refusent eux aussi de
prendre la responsabilité de leurs actes répréhensibles. Nous avons constaté cette
dynamique de violence et de déresponsabilisation se transmettre entre les personnes
cis, trans, et au genre non-binaire, au sein de nos communautés. Pour citer Stella
Gibson, de la Tambourine Army, « Quelle sorte de société sommes-nous en train de
créer et de recréer pour nous-mêmes ? »

Nous insistons sur le fait que le travail radical noir doit cesser de reléguer la violence
faite aux femmes à la sphère privée — comme si ce sujet ne devait être traiter que
derrière des portes closes — sous prétexte que cela nuirait à la communauté ou
entraverait le travail intellectuel Noir qui est constamment attaqué par les contraintes de
la suprématie blanche. Nous refusons d’accepter l’héritage de cette analyse. L’une des
plus grandes leçons à émaner des premiers écrits d’écrivaines féministes noires,
comme Angela Davis, qui a théorisé les liens entre la violence genrée et la violence de
l’État :Elle dit qu’il est obsolète de penser la suprématie blanche sans partir de
l’expérience des femmes noires. Une théorie de la suprématie blanche qui refuse de
reconnaître l’impact de la violence genrée intra-raciale — peu importe qu’elle analyse
rigoureusement le lien entre l’esclavage, la destruction de la famille Noire et
l’incarcération de masse — perpétue la violence envers les femmes Noires.

Nous insistons : continuer avec cette approche — cette forme de protectionnisme de
l’homme noir — est néfaste. Nommons-là pour ce qu’elle est : l’œuvre de la suprématie
blanche, qui est toujours genrée alors même qu’elle occulte les façons dont la violence
genrée et sa construction en sont l’élément constitutif. Dans ses fondements, la
suprématie blanche valide la suprématie raciale au détriment de la visibilité de la
violence genrée. Au sein des communautés Noires — et au sein de nos traditions
radicales Noires— l’idée de « race et communauté d’abord » a affaibli une analyse axée
sur le genre. Ceci nous a empêchés de développer une forme concrète
d’intersectionnalité — une intersectionnalité qui confronte nos espaces formels et
informels de réflexion et de militantisme pour la violence et les traumatismes qu’ils
perpétuent contre les femmes Noires. La question mérite d’être posée: de quoi a l’air
notre liberté dans ces espaces?

Comme Toni Morrison l’a brillamment énoncé en 1975 (et a continué de nous le
rappeler depuis), le rôle de la suprématie blanche est de nous distraire. Son but est
simplement d’entretenir une politique Noire qui est à peine réactive plutôt que de se
préoccuper du travail que nécessite la libération noire pour nous touTEs. Nous ne nous
laisserons plus distraire dans notre tâche à imaginer la liberté noire au-delà de ce qui a
été pensé, théorisé ou légitimé dans le passé. Dénoncer la violence genrée et prioriser
les principes de responsabilisation, tous ensemble, lors de nos démarches militantes et
de réflexion, est bénéfique pour nos communautés.

Nous savons que la culture du viol est enracinée au sein de nos espaces d’excellence
Noire. L’organisation communautaire tout comme le milieu universitaire, possèdent leur
propres structures de pouvoir qui sont déployées contre les femmes noires. Dans les
espaces militants et de réflexion, les femmes noires sont forcées de cloisonner leurs
traumatismes ou d’éviter ces endroits afin de ne pas avoir à rencontrer la personne qui
les a agressée, ou ceux et celles qui le couvrent. Nous savons que les principes de
responsabilisation et de justice transformatrice sont nécessaires dans nos espaces
intellectuels et d’activisme. Intégrer les principes de responsabilisation à notre
militantisme et travail intellectuel est directement reliée à notre vision transformatrice de
nos communautés, à ce à quoi elles pourraient ressembler.

Nous sommes inspirées par le militantisme étudiant de Simamkele Dlakavu sur le viol,
par la Tambourine Army, par le Intersectional Black Panther Party History Project, et par
le leadership de Charlene Carruthers au Black Youth Project 100 (BYP 100). Ces
femmes noires nous apprennent l’importance de nommer les choses, elles nous
apprennent à parler quand ça fait mal et parce que ça fait mal. Leurs enseignements
sont notre point de départ. Ce qui nous éclaire, c’est de recenser et d’inventorier des
histoires de résistance et de survie de femmes Noires et de visualiser notre chemin
jusqu’à notre libération de la violence genrée au sein de nos communautés.

Nous exigeons qu’on nous croie, nous les femmes noires, quand nous prenons la
parole pour raconter nos histoires de violence et de viol. Nous voulons que ces histoires
comptent partout : dans nos groupes militants, dans nos espaces intellectuels, dans nos
lieux de travail, dans nos espaces communautaires élargis, ainsi que dans notre milieu
rapproché. Nous exigeons que nos histoires soient au cœur de ce qui compte
vraiment, partout où un travail de libération noire est théorisé et créé. Nous exigeons
que la justice transformatrice soit pratiquée dans nos espaces militants et intellectuels
Noirs, et théorisée en tant que travail de liberté Noire. Dans les cas de violence genrée,
ne donnons pas la permission aux agresseurs de se servir des espaces militants et
intellectuels comme lieu de retranchement, là où ils peuvent se soustraire de toute
responsabilité. Nous ne permettrons plus que la violence et le viol soient repoussés à la
sphère privée.

Cet appel à un changement profond et transformateur dans les communautés
militantes et intellectuelles noires est appuyé par :

Corinne Adelakoun
Abby Akande
Jade Almeida
Martine Anglade
Val Bah
Nathalie Batraville
Eunice Bélidor
Marie-Eveline Belinga
Halima Bello
Aminka Belvitt
Sofie Boulad
Deanna Bowen
Nydia Dauphin
Tanya Déry-Obin
Roselyne Dougé-Charles
Eleni Eyob
Ziona Eyob
Toni Fowler
Julie Édeline Gallant
Venetta-Solena Gordon
Karine Myrgianie Jean-François
Christiane Joachim
Joana Joachim
Kassandra Kernisan
Nene Myriam Konaté
Krissy Leahy
Lateef Martin
Robyn Maynard
Anna Jane McIntyre
Hirut Melaku
Hawa Y. Mire
Jodie Ann Muckler
Délice Mugabo
Pegadet Nangnigui
Fania Noël
Sharon Onga
Marie-Jolie Rwigema
Kafouné Sangaré
Corey Seaton
Melissa Shaw
Ayan Tani
Jayde Tyness
Panthera Why'z
Rachel Zellars

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