La neutralité du Net: l’attitude libertarienne

Billet original sur le blog d’Eric Raymond : http://esr.ibiblio.org/?p=617 (13 Novembre 2008)

Traduction française : Faré, Jazzaroundtheworld et Gio

Un de mes commentateurs m'a demandé sur un ton plaintif :

 Vous avez évoqué la neutralité du net. J’ai étudié le pour et le contre. Autant que je sache, la neutralité du net est plutôt soutenue par la gauche (les Démocrates), tandis que ceux qui sont contre sont plutôt de droite (les Républicains). Mais malgré tout mes efforts, je n’arrive pas à comprendre laquelle de ces positions est la plus libertarienne ? 

Votre confusion est tout à fait fondée. J'ai fréquenté
des militants pour la neutralité des réseaux[1] et tenté de leur donner ce que je pensais être des conseils utiles. Leurs obsessions politiques ne leur permettaient pas de m'entendre. Voici comment les problèmes se posent, et une perspective libertarienne sur ces problèmes.

Voilà où ça commence : les compagnies qui exploitent les lignes physiques de télécommunication souhaitent grâce au cuivre et à la fibre optique qui équipent votre maison, gagner sur deux fronts : non seulement faire payer la bande passante aux consommateurs mais aussi
extraire des puissants fournisseurs de contenu (Google, Amazon, etc ) un paiement pour leur service. Il y a une autre question qui s’entremêle au débat : dans quelles mesures les compagnies de télécommunication peuvent-elles légitimement réguler le trafic[2] par exemple en bloquant ou en ralentissant les protocoles utilisés pour le partage de fichiers P2P[3].

Il n'est pas certain que la réglementation à laquelle les compagnies de télécommunication sont soumises leur permet de prendre l'une ou l'autre de ces options. Ils n'ont pas encore essayé
ce double paiement, mais régulent le trafic subrepticement et mentent quand on les attrape. Ce qu'ils veulent, c’est le feu vert des politiques pour faire les deux.

Soyons clair dès le départ, les compagnies de télécommunication promeuvent leur droit de se faire payer deux fois
 avec la plus grande hypocrisie. Elles geignent à propos des réglementations qui les empêchent de dicter leurs propres règles, en ignorant allègrement le fait que leur monopole sur la boucle locale est entièrement un produit de la réglementation. En effet, Theodore Vail[4] et le bon vieux Bell System[5] ont soudoyés les législateurs fédéraux pour s'accaparer ce monopole entre 1878 et 1920 sous le nez du public; depuis cette usurpation, les compagnies de télécommunication filaire se sont largement appuyées sur ce monopole contre-nature, comme si elles possédaient vraiment un droit de propriété légitime.

Mais les délits commis par les compagnies de télécommunication ne sont pas purement historiques. Elles ont sans cesse renégocié le droit d'exclure des concurrents de leurs réseaux au motif que cette permission des régulateurs leur ferait générer suffisamment de capital pour déployer le haut-débit partout. Cette promesse n’a jamais été tenue et ce, de façon flagrante et systématique. Au contraire, ils ont fait le
urs choux gras de leur rente de monopole, pour augmenter leurs bénéfices, pour réinvestir leurs subventions dans des secteurs à plus haut rendement. (Oh, et bien sûr, pour soudoyer les élus législateurs et acheter les bureaucrates régulateurs.)

L’erreur
numéro 1 à éviter pour les libertariens est de se laisser berner par le baratin des compagnies de télécommunication qui nous servent leur :  nous sommes pour le libre-marché . Ils sont tout sauf pour; ce qu'ils veulent vraiment est un monopole politique protégé où ils contrôlent les régulateurs et où les conditions commerciales entravent tout le monde sauf eux.

Alors si les compagnies de télécommunication sont de méchantes crapules, les militants pro-neutralité des réseaux doivent être les héros de cette histoire, non? 

Malheureusement, non. 

Le militant typique pour la neutralité du net
vote a gauche, croit en un État bienveillant, et est instinctivement hostile aux approches basées sur le marché. Ces gens pensent plutôt que s’ils peuvent trouver la bonne formule réglementaire, ils peuvent forcer la main au gouvernement pour qu’il assure que les compagnies de télécommunications se tiennent bien. Leur idéologie les empêche de remettre en question l’axiome selon lequel la bande passante est une ressource rare, un  bien public  qui doit être réglementé. Ils n’arrivent pas à comprendre que les réglementations compliquées favorisent les acteurs existants qui peuvent se permettre de payer une armée d’avocats, et ils ne comprennent vraiment rien aux pratiques les plus directes de “capture réglementaire”[6], un jeu auquel les compagnies de télécommunications sont passées maîtres.

J'ai passé des heures interminables à essayer d'indiquer à ces personnes que leurs hypothèses sont fondamentalement fausses, et que la seule façon de casser le monopole de ces compagnies c'est de remettre en question la théorie de la rareté sur laquelle 
il est fondé. Le “complexe réglementaire”[7] des télécoms, loin d'être ce qui contraint les compagnies à bien se tenir, est en fait leur propre instrument de contrôle. Donc, la seule bataille qui compte réellement, c'est celle qui consiste à obtenir la déréglementation d’une assez large bande de fréquences dans le spectre radio pour pouvoir utiliser sans licence des technologies comme les réseaux ad hoc en Ultra-Wide-Band[8et permettre de se passer de tout cette pagaille jusqu’à ce qu'elle s'effondre sous son propre poids.

Ils ne comprennent pas. Ils refusent de comprendre. J
’ai fréquenté une liste de diffusion qui s'appelle l '« Open Infrastructure Alliance »[9] qui est composée de trois ingénieurs réseau et de deux douzaines d’ organisateurs", les ingénieurs (même ceux qui ne sont pas libertariens) ont tous patiemment essayé d’expliquer pourquoi une approche politique était perdue d’avance, mais les organisateurs ressassaient systématiquement des stratégies politiques. Parce que c'est tout ce qu'ils savent faire.

Bref, le milieu de la  neutralité des réseaux  est composé principalement d’imbéciles pleins de bonnes intentions, aveuglés par leur propre étatisme, qui, par voie de conséquence, servent principalement d'idiots utiles au service du programme qu’ont les compagnies de télécommunications d’instaurer toujours davantage de réglementations chaque fois plus byzantines et donc plus manipulables. Si j'étais le dirigeant de l’une de ces compagnies, je remercierais tous les soirs mon ou mes dieux à genoux pour avoir créé cette  opposition ”. Tout libertarien doit éviter l’erreur # 2 qui consiste à soutenir ces clowns.

Que doivent donc faire les libertariens?

Commençons par nous rappeler de cette simple vérité : au fond, la seule menace r
éelle pour le monopole des compagnies de télécommunication, c'est la bande de fréquence qui a été mise hors de portée de ces compagnies et de leurs sbires politiques du “complexe réglementaire. Gardez l'œil sur cet objectif, les compagnies savent que c'est ce qui compte, et vont essayer de vous en distraire, tandis que la foule de la  neutralité des réseaux  ne le sait pas, et gaspille l’essentiel de son énergie à vainement s’escrimer avec les compagnies de  télécommunication pour savoir de quelle façon on redécoupera le gâteau existant.

Soyons actifs à chaque fois que s'ouvre un débat politique sur
 les bandes de fréquence non attribuées ” (utilisable sans licence). Plus il y en aura, mieux ça sera. Opposons nous à toute tentative de soumettre l'Ultra-Wide-Band (ou toute autre technologie qui ne cause pas d'interférence destructrice) à une licence, à quelque fréquence du spectre que ce soit. Si vous en êtes capable, contribuez au développement des réseaux maillés[10], et tout particulièrement des réseaux maillés sans fil.

Oh, et achetez un téléphone Android. Comme je l'ai signalé dans mon
billet précédent, dans ce domaine, Google est notre allié.

MAJ: J'ai résumé l'histoire du vol de la boucle locale par Bell System ici.

[Note du traducteur : on trouvera cette histoire en français au chapitre IV de cet ouvrage]

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[1] NdT : sous-entendu  neutralité des réseaux internet .

[2] NdT: sous-entendu le trafic de leur réseau.

[
3] NdT: le jargon informatique utilise P2P qui réfère à « peer-to-peer » - collaboration entre pairs. 

[
4] NdT: Theodore NewtonVail (July 16, 1845 – April 16, 1920) était un industriel du téléphone nord-américain. Il fut président de AT&T (AmericanTéléphone & Telegraph) entre 1885 et 1889, puis entre 1907 et 1919. Il a même donné le nom de « vailism » à l’idée que le réseau téléphonique soit conçu comme un système clos organisé par un pouvoir central qui pourrait contrôler le réseau pour maintenir le monopole d’exploitation. 

[
5] NdT: Voir http://en.wikipedia.org/wiki/Bell_System et l'histoire du vol de la boucle locale par Bell System. On trouvera cette histoire en français au chapitre IV de cet ouvrage.


[6] NdT: La capture réglementaire, en anglais « regulatory capture », qui indique que les institutions législatives crées pour défendre le bien public défendent, en fait, les intérêts spéciaux des industries qui dominent le secteur (et qu'elles ont en charge de réguler).

Voir Wikipedia: http://en.wikipedia.org/wiki/Regulatory_capture

[
7] NdT: l'auteur utilise le néologisme “regulatorium” introduit dans un autre blog http://www.satn.org/archive/2005_10_30_archive.html

[
8] NdT: UWB ou Ultra-Wide Band est une technologie radio utilisant très peu d'énergie pour produire une communication de courte portée avec une bande passante large. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Ultra_wideband.

[9] NdT: Voir http://www.newnetworks.com/OIAbroadbandopportunity.htm
En français, l’Alliance pour des infrastructures ouvertes.

[
10] NdT: en anglais « mesh networking ».