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http://membres.lycos.fr/mgrunert/Tresmontant.htm

De la méthode en métaphysique

Par Claude Tresmontant,  Les métaphysiques principales

— Chapitre VII et Conclusions

 

 

Lorsque l'on considère l'histoire des métaphysiques depuis environ trente siècles,  on voit aussitôt qu'il existe deux méthodes possibles et réelles.  — Il existe une méthode qui consiste à partir d'une initiation,  ou d'un mythe,   ou d'un principe posé a priori,  principe qui d'ailleurs se rattache à un mythe antérieur.  On obtient ainsi une métaphysique par déduction à partir des principes.

 

Il existe une autre méthode qui consiste à partir de l'expérience scientifiquement explorée.  C'est une méthode inductive.  On part des faits.  On part de ce qui est donné dans l'expérience.  On ne commence pas par déclarer que l'expérience a tort,  ni qu'elle est illusoire,  ou trompeuse,  ou pure apparence,  ou encore un songe.

 

Ce sont deux attitudes d'esprit différentes,  opposées,  par rapport au réel donné dans l'expérience.

 

 

Kant

 

Kant est parti d'un certain nombre de présupposés arbitraires et faux.  Il faut dire pour être juste que ses connaissances en histoire de la philosophie étaient fort réduites  et qu'il n'avait pas grand choix.

 

— Le Premier présupposé arbitraire et faux :  Kant s'est imaginé qu'il pouvait analyser la Raison humaine comme un anatomiste analyse un organe,  le foie,  le coeur,  le poumon ou la rate,  — au repos et même sur un cadavre.  Il a cru que la Raison humaine est un organe,  ein Organon comme il dit souvent.  Il a fait de la Raison humaine une hypostase et de cette hypostase il s'est imaginé pouvoir faire l'analyse a priori.

— En réalité,  comme la plupart des hypostases,  la Raison n'existe pas.  Ce qui existe,  c'est l'homme concret et vivant.  L'homme pense,  parfois.  On appelle pensée rationnelle une pensée  qui est conforme à l'expérience,  qui n'entre pas en contradiction avec l'expérience,  c'est-à-dire avec la réalité objective.  Nous ne  avons ce qui est rationnel  et ce qui est irrationnel  qu'à partir de l'expérience,  et non pas a priori,  ou avant toute expérience.

 

Si j'avais dit au siècle dernier:

 

"Je vois ce qui se passait il y a un milliard d'années,  deux milliards d'années,  trois milliards d'années"...

 

— j'étais enfermé sans tarder dans un asile de fous.  Ce que je disais paraissait absolument irrationnel  ou déraisonnable.  Aujourd'hui il suffit de regarder dans l'oculaire du grand télescope du Mont Palomar pour voir des galaxies telles qu'elles étaient il y a un,  deux,  trois...  six,  sept,  huit...  milliards d'années.  Ce qui paraissait absurde ne l'était pas en réalité.

— Il fut un temps où il paraissait complètement absurde de prétendre qu'il existe des antipodes: Comment les hommes peuvent-ils vivre la tête en bas ?  Cette absurdité évidente n'est plus absurde pour nous.  Nous nous y sommes faits.  Nous avons appris à considérer que les notions de haut et de bas sont relatives.  Il y a deux siècles,  si j'avais dit à Voltaire  que je peux parler avec un Chinois qui habite en Chine  alors que je demeure à Paris,  Voltaire m'aurait sans doute objecté que c'est irrationnel.  Nous savons aujourd'hui que cela ne l'est pas.  Ce qui paraissait impossible n'était pas en réalité impossible.

 

C'est le Deuxième présupposé faux et arbitraire de Kant  lié au précédent.  Il s'imagine pouvoir savoir à l'avance,  a priori,  ce qui est possible et impossible.  Il part du possible pour aller au réel,  comme son maître en métaphysique l'illustre Wolff.

Mais non,  nous ne savons pas à l'avance ce qui est possible ou impossible.  Nous le savons après coup.  Ce qui paraissait impossible en réalité ne l'était pas.  Nous l'avons vu et remarqué déjà  à propos du trop célèbre texte de Laplace.  Le petit bonhomme de Laplace,  placé ou situé il y a dix ou quinze milliards d'années,  aurait certainement déclaré  que l'apparition de la vie sur la Terre est absolument impossible,  puisque rien de tel ne s'est vu dans le passé  et que d'ailleurs les conditions de réalisation du premier vivant  n'étaient pas réalisées,  réunies  il y a dix ou quinze milliards d'années.

Il y a trois milliards d'années en présence des premiers protozoaires monocellulaires,  le petit bonhomme de Laplace aurait certainement déclaré  que l'apparition d'un être pensant dans notre système solaire est impossible.  Et ainsi de suite.  L'avenir paraît impossible  si on se situe dans le passé.  Nous jugeons que l'apparition de la vie dans l'Univers  était possible,  puisque de fait la vie est apparue  au moins dans notre système solaire  il y a trois ou quatre milliards d'années.  Nous jugeons que l'apparition d'un être pensant dans l'Univers était possible,  puisque de fait nous sommes là pour en causer.  Et ainsi de suite.

 

Le Troisième présupposé arbitraire et faux,  toujours lié aux précédents dont Kant est parti,  c'est l'idée absurde,  qu'il devait à son maître en métaphysique l'illustre Wolff,  à savoir que la métaphysique  est une pure déduction par concepts.  On va du possible au réel.  Mais non.  A priori  nous ne savons rien de rien.  La métaphysique n'est pas du tout une pure déduction par concepts.  C'est au contraire  une analyse inductive qui procède à partir de l'expérience objective scientifiquement explorée.

Kant avait manifestement horreur de l'expérience sensible.  Pour lui tout contact avec l'expérience sensible  est impur.  Kant fait un usage constant des termes pur,  pureté,  a priori,  dans sa célèbre Critique de la raison cathare.  Tout ce qui est pur est séparé de l'expérience,  abgesondert.  Ce qui touche à l'expérience sensible,  ce qui est en contact avec l'expérience sensible,  est impur.  La pureté c'est la séparation.  Ainsi l'Impératif catégorique,  pour être pur,  ne doit surtout pas avoir de fondement dans l'expérience sensible.  Cela le souillerait.  La métaphysique,  selon l'idée que Kant s'en fait,  est une connaissance pure parce  que c'est une connaissance séparée.  Tout ce qui est pur est a priori.  Seul l'a priori est pur.  La métaphysique est pure si elle procède a priori.  L'éthique est pure si elle ne procède pas de l'expérience sensible,  si elle n'a pas de fondement objectif dans l'expérience sensible,  si elle est elle aussi a priori.

 

Un des malentendus les plus constants jusqu'aujourd'hui  parmi les scientifiques qui pratiquent la méthode expérimentale,  en ce qui concerne la métaphysique,  c'est cette idée fausse,  —  qui leur vient de Kant,  — à savoir que la métaphysique est une pure déduction par concepts  qui n'a pas de fondement dans l'expérience,  Kant,  Kritik der reinen Vemunft,  "Vorrede zur ersten Auflage" [Préface à la première édition],  p. 10 :

 

« Que peuvent-ils connaître,  et combien,  l'Entendement et la Raison,  libres de toute expérience,  allemand was und wieviel kann Verstand und Vernunft,  frei von aller Erfahrung,  erkennen ? »

 

— Réponse évidente :  — Rien.  Sans l'expérience,  à part de l'expérience,  l'Entendement et la Raison,  qui ne sont pas des êtres  mais des hypostases inventées par des philosophes,  ne peuvent rien connaître du tout.

Kritik der reinen Vernunft,  "Vorrede…",  p. 12 :

 

« La Métaphysique n'est rien d'autre que l'inventaire de toutes nos possessions par la pure Raison,  ordonné d'une manière systématique,  allemand Metaphysik [...] ist nichts als das lnventarium aller unserer Besitze durch reine Vernunft,  systematisch geordnet.  Ici,  rien ne peut  nous échapper ,  parce que,  ce que la Raison amène au jour tout entier hors d'elle-même,  ne peut pas se cacher,  mais cela est amené à la lumière par la Raison elle-même,  allemand  was Vernunft gänzlich aus sich selbst hervorbringt... »

 

Kant estime que la Mathématique et la Physique sont les deux connaissances théorétiques de la Raison,  qui déterminent leurs objets a priori,

— la première — la Mathématique — tout entière pure,  allemand ganz rein,

— la seconde — la Physique —  au moins pour une part pure,  die zweite wenigstens zum Teil rein,  — Kritik,  "Vorrede zur zweiten Auflage",  p. 16.  —

 

La Métaphysique,  nous dit Kant,  est une connaissance par la Raison tout entière isolée,  spéculative,  qui s'élève totalement au-dessus des enseignements de l'Expérience,  et certes par les seuls Concepts,  allemand Metaphysik,  einer ganz isolierten spekulativen Vernunfterkenntnis,  die sich gänzlich über Erfahrungsbelehrung erhebt,  und zwar durch bloße Begriffe.

 

Dans un texte célèbre  et que tous les écoliers ont appris par coeur et récité depuis plus d'un siècle,  Kant explique :

 

Jusqu'à présent,  on admettait que toute notre connaissance a l'obligation de se disposer,  de s'arranger,  de s'ajuster d'après les Objets.  Mais tous les essais pour en tirer quelque chose a priori par concepts,  par quoi notre Connaissance pourrait être étendue,  élargie,  selon ou d'après cette supposition,  ont été anéantis.

 

—  Que l'on essaie donc une fois de voir  si nous n'obtenons pas de meilleurs résultats  dans les tâches  qui incombent  à la Métaphysique,  si nous admettons que les Objets sont obligés,  contraints,  de s'arranger,  de s'ajuster,  de se disposer d'après  ou selon notre Connaissance,  allemand die Gegenstände müssen sich nach unserem Erkenntnis  richten,

"Vorrede zur zweiten Auflage",  pp. 19-20.

 

— [En effet], la Métaphysique s'occupe de concepts a priori,  allemand  da sie sich nämlich mit Bregriffen a priori beschäftigt,  ibid.,  p. 21.

La Métaphysique a l'obligation,  en tout temps,  d'être sévèrement démonstrative d'une manière dogmatique,  c'est-à-dire à partir de Principes certains a priori,  allemand denn diese muß jederzeit dogmatisch,  d. i.  aus sicheren Principien a priori streng beweisend sein,  ibid.  p. 31.

 

— La Métaphysique comme Science doit accomplir sa tâche tout entière  a priori,  et par là même  pour l'entière satisfaction de la Raison spéculative,  allemand gänzlich a priori,  mithin zu Volliger Befriedigung der spekulativen Vernunft,  p. 31.

 

— Pour l'accomplissement .de ce plan,  nous devons suivre la sévère méthode de l'illustre Wolf,  le plus grand parmi tous les philosophes dogmaticiens,  p. 31.

 

Ce présupposé se retrouve dans toute l'oeuvre de Kant,  par exemple

Die Religion innerhalb der Grenzen der bloßen Vernunft,  première édition 1793;  "Vorrede zur zweiten Auflage",  1794,  Werke,  Insel Verlag,  IV,  659 :

 

« Le Philosophe se présente comme un pur Professeur de la Raison,  à partir des seuls Principes a priori...  Il lui faut donc faire abstraction de toute expérience,  allemand : der Philosoph sich als reiner Vernunftlehrer (aus bloßen Prinzipien a priori) halten...  also von aller Erfahrung abstrahieren muß... »

 

Cette conception absurde de la métaphysique,  qui était celle de Kant,  a bien entendu provoqué ou suscité au XIXe et au XXe siècle  de la part des savants habitués à la pratique de la méthode expérimentale  une réaction négative,  une réaction de rejet,  qui est si vive,  si violente qu'aujourd'hui encore,  ou aujourd'hui plus que jamais,  dans un ouvrage de science,  pour critiquer un collègue,  pour rejeter une thèse,  une théorie,  une doctrine,  la pire critique que l'on puisse concevoir,  la pire injure,  c'est de dire :  "c'est de la métaphysique !"  Entendons par là une spéculation pure,  arbitraire,  imaginaire,  sans aucun fondement dans l'expérience objective.

 

Le rejet de cette conception absurde de la métaphysique  a été d'autant plus violent qu'après Kant,  et même avant sa mort,  — les maîtres de l'idéalisme allemand ont commencé la composition et l'exposition de leurs grands et admirables romans métaphysiques,  théosophiques et initiatiques,  et qu'ils ont même prétendu déduire de leur théosophie des conclusions scientifiques en physique,  en chimie,  en biologie!

Citons ici de nouveau Emile Meyerson,  Identité et Réalité,  p. 457 :

 

« Hegel essaie de déduire réellement a priori le système entier des idées productrices de la nature,  Hegel,  Vorlesungen über die Naturphilosophie.  — Quels ont été,  au point de vue de la science,  les résultats des efforts de déduction tentés par tant et de si puissants esprits...? Toute tentative de déduction totale de la nature est restée lamentablement vaine.

L’oeuvre de Descartes constitue sans doute l'effort le plus prodigieux  que l'humanité ait tenté  dans cet ordre d'idées.  Devant cette construction colossale,  cyclopéenne,  on se sent pénétré d'un respect presque religieux.

Mais,  hélas!  Ce palais  est une ruine irrémédiable.  Qui croit encore aux tourbillons cartésiens,  aux trois matières élémentaires  ou aux parties cannelées,  toutes choses pour lesquelles il réclamait une ‘certitude plus que morale’ ?

« [...] L'impuissance de la déduction pure éclate aussi dans l'oeuvre de Kant...  Cependant,  c'est sans doute l'oeuvre des métaphysiciens allemands  de l'époque immédiatement postérieure  qui offre la plus belle démonstration  de la stérilité des spéculations aprioriques  dans la science.

Rien n'est plus instructif à cet égard [...] que les déductions de Schelling  sur l'évaporation et la condensation de l'eau,  Werke,  IV,  501,  et sur l'ellipse comme trajectoire des corps célestes,  ibid.,  p. 271 ;  celles de Hegel  sur la réflexion et la polarisation,  Vorlesungen über die Naturphilosophie,  278 ;  sur la nature de la lumière,  ibid., 276 ;  sur le ralentissement des oscillations du pendule sous l'équateur,  ibid.,  270 ;  sur l'acide carbonique  que la potasse produit dans l'air pour s'en saturer ensuite,  ibid.,  332 ;  ou sur la nécessité  d'une lacune  dans le système planétaire entre Mars et Jupiter,  nécessité démontrée  au moment même  où Piazzi découvrait  la première planète,  Cérès…»

 

On voit bien  que sous cette affaire de la méthode,  il existe en réalité  une secrète pensée,  une pensée ésotérique.

— Si en réalité,  comme le pensent Plotin,  Spinoza,  Fichte et bien d'autres,  je suis identique au Moi absolu,  qui est l'Un,  si mon Je individuel  est en réalité et au fond  identique au Moi universel,  au Moi absolu,  alors la méthode déductive est la bonne.  Je déduis l'Univers à partir du Moi absolu.

— Si au contraire l'Univers physique n'est pas ma représentation,  s'il existe indépendamment de moi,  avant moi,  et si je ne suis pas le créateur,  ni consciemment  ni inconsciemment,  de l'Univers physique et de la nature,  alors la méthode déductive n'est pas la bonne.  La seule méthode normale est la méthode expérimentale,  qui consiste à découvrir l'Univers et la nature que nous n'avons pas créés.

La question de la réalité de l'Univers physique et de la nature  est liée évidemment à la question de la Création,  et les métaphysiciens qui ont horreur de l'idée hébraïque de création,  Plotin,  Spinoza,  Fichte,  Schopenhauer,  etc.,  ne reçoivent pas non plus la réalité objective,  la consistance ontologique de l'Univers physique.

 

On trouve curieusement la formulation avec le rejet de cette conception absurde de la métaphysique,  la conception kantienne,  dans une lettre du P. Teilhard de Chardin adressée à sa cousine Marguerite le 21 août 1919:

 

En même temps que j'ai précisé  mes points de contact avec mes amis,  j'ai pris un peu mieux conscience  de ce qui me sépare d'eux  dans la tournure d'esprit.  Je suis bien moins préoccupé qu'eux  du côté métaphysique des choses,  de ce qui aurait pu être ou ne pas être,  des conditions abstraites de l'existence :  tout cela me paraît invinciblement fallacieux ou fragile.  Je vois que je suis,  jusqu'à la moelle,  sensible au réel,  à ce qui est en fait.  Ce qui me préoccupe,  c'est de trouver les conditions du progrès tel qu'il s'offre à nous,  et non je ne sais quel développement théorique de l'Univers  en partant des premiers principes.  Par cette tendance,  je serai toujours un philistin pour les philosophes de profession :  mais je sens que ma force  est dans ma fidélité à y obéir.  Je continuerai donc  à marcher dans ce sens.  Les autres me mettront en règle avec les principes,  s'ils peuvent...

 

L'un des nombreux présupposés dont Kant est parti  — il est peut-être à l'origine de tous les autres,  c'est que la réalité objective,  en tant que telle,  ne peut pas être intelligible.  L'expérience en tant que telle ne peut pas être intelligible.  La nature en elle-même n'est pas informée.  Si notre expérience est intelligible c'est que nous avons mis quelque chose de nous-mêmes,  à savoir l'intelligibilité.  Seul l'a priori est intelligible,  seul l'a priori est pur.

 

En réalité et en plus,  c'est faux.  La nature est intelligible en elle-même bien avant que le professeur Kant ne légifère sur elle.  Les deux systèmes linguistiques,  l'un construit avec quatre éléments  qui se lisent trois par trois,  l'autre qui fonctionne avec vingt éléments,  et le lexique qui établit la correspondance entre ces deux langues,  existe au moins depuis trois milliards d'années.  C'était intelligible  et nous ne le savions pas.  Les messages génétiques qui font les êtres vivants  depuis les premiers monocellulaires  jusqu'au message génétique  qui a fait Emmanuel Kant,  sont de l'intelligible.  — Cela peut se lire et se déchiffrer  comme une partition de musique.  C'est de l'intelligible qui est dans l'expérience.  C'est l'expérience qui est intelligible,  et si elle est intelligible c'est parce qu'elle est informée,  et l'information,  c'est de la pensée.  Il y a de la pensée dans l'Univers et dans la nature,  avant que nous ne soyons là pour la découvrir.

 

L'un des nombreux présupposés sur lesquels repose l'édifice de la Kritik der reinen Vernunft,  c'est que la nature en elle-même n'est pas informée.  Si nous trouvons  quelque chose d'intelligible  dans notre expérience,  c'est que le sujet connaissant l'y a mis.  C'est un Zusatz [un ajout].  

— On trouve déjà ce présupposé arbitraire et faux  formulé dans la dissertation latine  De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis [Sur la forme et les principes du monde sensible et intelligible] Section II,  6,  Werke III,  lnsel Verlag,  p. 34 :

 

Les concepts,  des objets comme des relations,  sont donnés par la nature même de notre intellect,  et ils ne sont pas abstraits par un usage des sens,  et ils ne contiennent aucune forme de la connaissance sensible,

latin,  conceptus tales,  tam obiectorum,  quam respectuum,  dantur per ipsam naturam intellectus,  neque ab ullo sensuum usu sunt abstracti,  nec formam ullam continent cognitionis sensitivae,  qua talis.

 

Comme l'écrivait justement Régis Jolivet,  Traité de Philosophie,  III, Métaphysique,  p. 153 :

 

« Kant est intégralement nominaliste.  Le concept,  dit-il,  ne dérive d'aucune manière de l'expérience.  Il est absolument a priori...  La pétition de principe est aveuglante. »

 

La théorie kantienne de la connaissance  dépend en fait de son ontologie préalable,  de sa théorie de l'être,  et de sa cosmologie.

Nous avons relevé précédemment  que l'ancien mythe du Chaos originel  joue un très grand rôle dans la pensée de Kant depuis longtemps.

— Dans son ouvrage qui date de 1755,  Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels...,  Histoire [naturelle] générale et [ ] Théorie du Ciel,  on voit fort bien depuis la Préface,  Werke,  Insel Verlag,  I,  228,  que la question posée est de savoir  comment la Construction du Monde,  allemand der Weltbau,  avec tout l'Ordre et la Beauté qui lui appartiennent,  peut n'être que l'effet,  que l'action de la Matière laissée à ses lois générales du mouvement,  et comment l'aveugle mécanique des forces de la Nature,  a su se développer  d'une manière aussi admirable,  merveilleuse,  à partir du Chaos,  allemand aus dem Chaos,  et parvenir par elle-même à une telle perfection.

 — Plus loin,  p. 229 :  Si l'on trouve  à l'Ordre de la construction du Monde  des fondements naturels,  qui permettent d'expliquer cet ordre par les propriétés générales de la Matière...

Ibid.  p. 232 : Je prends la Matière du Monde tout entier dans un état général de dispersion  et j'en fais un Chaos [complet],  allemand Ich nehme die Materie aller Welt in einer allgemeinen Zerstreuung an  und mache aus derselben ein vollkommenes Chaos.  — Je vois sous l'effet des Lois de l'Attraction  l'étoffe du monde se former.   Je jouis du contentement,  sans l'aide d'histoires poétiques,  et sous l'effet des seules lois du mouvement,  de voir un Tout bien ordonné qui s'engendre,  ein wohlgeordnetes Ganz  erzeugen zu sehen.  

 

Tout cela ressemble beaucoup à ce que notre bon monsieur Descartes racontait déjà dans son Traité du Monde.

— Dans ma doctrine,  poursuit Kant,  p. 234,  je trouve la Matière liée,  attachée,  à certaines Lois nécessaires,  finde ich die Materie  an gewisse notwendige Gesetze gebunden.  — La Matière,  qui est l'étoffe originelle des Choses,  est liée à certaines Lois,  p. 234.  —  La Nature,  même dans l'état de Chaos,  ne peut se comporter que conformément à des règles et conformément à un Ordre,  weil die Natur selbst im Chaos nicht anders als regelmäßig und ordentlich verfahren kann,  p. 235.

 

Le même présupposé apparaît  dès les premières lignes de la Kritik,  Introduction de la première édition [Vorrede…]:

 

— L'expérience,  allemand Erfahrung,  est sans aucun doute le premier produit,  das erste Produkt,  que notre faculté de comprendre,  allemand Verstand,  apporte,  présente,  allemand hervorbringt,  par le fait qu'elle travaille,  qu'elle élabore la matière brute des perceptions sensibles,  indem er den rohen Stoff sinnlicher Empfindungen bearbeitet.

— Introduction à la seconde édition : Que notre connaissance tout entière commence avec l'expérience,  mit der Erfahrung,  en cela il n'y a certes aucun doute.  Car par quoi notre pouvoir de connaître  pourrait-il être éveillé  et mis en action,  si ce n'était  par des objets qui touchent et remuent nos sens… et qui mettent en mouvement notre capacité de comprendre,  afin de comparer ces représentations,  les rattacher les unes aux autres ou bien les séparer,  et qu'ainsi elle travaille,  elle élabore la matière brute de nos impressions sensibles,  den rohen Stoff sinnlicher Eindrücke,  afin de parvenir à une connaissance des objets,  qui s'appelle l'expérience,  und so den rohen Stoff,  sinnlicher Eindrücke zu einer Erkenntnis der Gegenstände zu verarbeiten,  die Erfahrung heißt.

 

Le lecteur aura aperçu par lui-même que  dans ce texte célèbre le mot allemand Erfahrung,  que nous avons traduit en français par expérience,  a deux sens.  Il semble signifier tout d'abord,  dans la première proposition,  le donné objectif,  les objets.  Mais dans la fin du texte cité,  le même mot allemand Erfahrung signifie la matière brute des impressions sensibles,  plus ce qu'a apporté notre activité de comprendre,  unsere Verstandesfähigkeit,  — cinquième édition: Verstandesfähigkeit,  notre capacité de comprendre.

— Et c'est ce tout,  à savoir notre connaissance des objets,  que Kant appelle maintenant Erfahrung: la matière brute des impressions sensibles élaborée,  informée par notre activité  ou capacité de comprendre.

 

La nature en elle-même n'est pas informée.  Elle fournit de la matière brute.  C'est notre intellect qui met de l'ordre dans ce chaos.  Et c'est le tout que Kant appelle maintenant Erfahrung,  expérience.

 

Il y a donc ambiguïté dans la signification du terme expérience  qui désigne tantôt la matière brute fournie par les objets,  tantôt la matière brute informée par notre intelligence.

 

Kant poursuit toujours dans l'Introduction à la seconde édition de la Kritik :

 

« Mais si toute notre connaissance commence avec l'expérience,  elle ne surgit cependant pas pour autant  tout entière de l'expérience.  Car il se pourrait bien que même notre connaissance expérimentale,  allemand unsere Erfahrungserkenntnis,  soit un composé,  une composition,  une association,  allemand ein Zusammengesetztes,  constitué de ce que nous recevons par des impressions (sensibles),  et de ce que notre propre pouvoir de connaître,  allemand unser eigenes Erkenntnisvermögen,  amène,  produit en le tirant de lui-même,  aus sich selbst hergibt.  — Cette addition,  cet ajouté,  allemand Zusatz,  nous ne parvenons pas  à le distinguer  de cette matière originelle,  allemand Grundstoff,  jusqu'à ce qu'un long exercice nous ait conduit à le remarquer,  à y prêter attention,  et nous ait rendu habile à effectuer la séparation,  la distinction de ce qui appartient à l'un  et de ce qui appartient à l'autre.

 

Les connaissances a priori sont celles qui sont indépendantes de toute expérience,  von aller Erfahrung unabhängig  — Erfahrung premier sens.

— Des connaissances a priori sont pures  si rien d'empirique ne leur est mêlé.  Les connaissances a priori  sont cathares si elles ne sont mélangées à rien d'empirique. »

 

Le présupposé kantien  est formulé dans nombre de textes,  par exemple celui-ci,  Kritik der reinen Vernunft,  Meiner Verlag p. 184 ;  Insel Verlag,  p. 179 :

 

« L'ordre et la régularité [l’identité et la causalité (?)],  dans les apparences que nous appelons la Nature,  c'est nous qui les introduisons,  et nous ne pourrions pas les trouver dans ces apparences,  si nous,  ou bien la nature de notre esprit,  ne les avait originellement introduits.  Car cette unité de la Nature doit être une unité nécessaire,  c'est-à-dire certaine d'elle-même a priori,  des connexions entre les apparences...  allemand :  Die Ordnung und Regelmäßigkeit also en den Erscheinungen,  die wir Natur nennen,  bringen wir selbst hinein,  und würden sie auch nicht darin finden können,  hätten wir sie nicht,  oder die Natur unseres Gemüts ursprünglich hineingelegt.  Denn diese Natureinheit solI eine notwendige,  d.i.  a priori gewisse Einheit der Verknüpfung der Erscheinungen sein. »

 

Depuis longtemps des philosophes ont observé  que l'un des présupposés de la Critique kantienne  se trouve dans cette théorie secrète du Chaos originel.  — Ainsi Emile Boutroux,  dans son Cours professé à la Sorbonne en 1896-1897,  La Philosophie de Kant,  p. 20 :

 

« Toute sa philosophie repose sur un postulat ;  il étudie la connaissance,  non l'être,  et cet être,   il le suppose.  Cet être lui fournit le divers primitif...  D'où vient-il ?  Son point de vue  lui interdit de poser une telle question.  Le divers primitif,  c'est pour lui la matière chaotique avec laquelle l'intelligence  fait une œuvre d'art... »

 

Bergson,  La Pensée et le Mouvant,  p. 69 :

 

« Tout l'objet de la Critique de la Raison pure  est en effet d'expliquer comment un ordre défini vient se surajouter  à des matériaux supposés incohérents   L'esprit humain imposerait sa forme  à une « diversité sensible »  venue on ne sait d'où ;  l'ordre que nous trouvons dans les choses  serait celui  que nous y mettons nous-mêmes »

 

Si la Nature n'est pas informée en elle-même,  si les êtres de la Nature ne sont pas informés en eux-mêmes et indépendamment de la connaissance que nous en prenons,  bien avant la connaissance que nous en prenons,  alors en effet  nous ne pouvons pas partir de l'expérience et de la Nature  pour en tirer l'intelligibilité qui s'y trouve — car justement elle ne s'y trouve pas.

 

Tel est le présupposé secret de Kant.  C'est le Chaos qui est premier.  Il n'y a évidemment pas chez Kant  de théorie de la Création.

 

Dans ces conditions,  puisque nous ne pouvons pas trouver l'intelligible dans la Nature,  dans l'Univers,  dans les êtres de la Nature,  alors il faut le chercher en nous-mêmes.  Il faut donc procéder a priori.  La métaphysique comme science n'est possible qu'a priori.  Elle ne peut être que déductive.  Elle ne peut pas être expérimentale,  comme l'ont pensé Aristote,  les grands scolastiques qui suivaient la méthode aristotélicienne  et,  beaucoup plus tard,  Bergson.

 

Il faut éliminer le plus possible  l'intervention de Dieu créateur,  se passer de lui le plus possible,  et laisser le Chaos originel se débrouiller seul le plus possible,  autant que cela est possible.

En ce qui concerne la mise en ordre de l'Expérience,  allemand die Erfahrung,  le Sujet connaissant va se substituer autant que possible au Dieu créateur,  s'identifier à lui,  après avoir éliminé autant que faire se peut la théorie hébraïque de la Création.

Nous voyons naître ainsi l'idéalisme allemand qui va se développer avant la mort de Kant,  avec Johann Gottlieb Fichte.

Über den Begriff der Wissenschaftslehre  [Sur la notion de doctrine de la science] daté de 1794.  —  Grundlage der gesamten Wissenschaftslehre [Fondements de la doctrine générale de la science] daté de 1794,  première édition.  — Die Anweisung zum seligen Leben,  Berlin,  1806,  Sechste Vorlesung [Sixième leçon] :

 

Admettre une Création,  c'est l'erreur fondamentale absolue  de toute fausse métaphysique,

allemand : Die Annahme einer Schöpfung. als der absolute Grundirrtum aller falschen Metaphysik.

 

Dès lors que l'on rejette  la théorie hébraïque  de la Création,  ce que Fichte fait franchement,  tout comme Marx,  d'accord l'un avec l'autre  au moins sur ce point,  — il ne reste plus qu'à supposer  avec Schopenhauer  que le monde est ma Représentation,  die Welt ist meine Vorstellung.

— ou bien avec la grande tradition matérialiste reprise et continuée par Marx,  Engels,  Lénine,  etc.  que l'Univers est l'Etre  et qu'il n'y en a pas d'autre.

 

Si l'on suppose que le Monde s'est formé tout seul  à partir d'un Chaos originel,  ou ce qui revient au même  à partir d'un Désordre originel  — le problème évidemment posé est de savoir comment comprendre le passage  du Chaos à l'ordre

— Bergson a montré dans sa célèbre analyse,  L'Evolution créatrice,  que l'idée de désordre absolu,  comme l'idée de néant absolu,  est une idée vide de sens  ou plus exactement  une absence d'idée,  une absence de pensée,  c'est-à-dire qu'en réalité l'idée de désordre absolu,  tout comme l'idée de néant absolu,  est impensable

[… puisque ce serait un néant de l’information – patapon.

Tout est toujours quelque chose,  disait Ayn Rand –mais ça prouve bien qu’il y a quand même  des choses vraiment impensables et de ce fait, a contrario,  d’autres choses qu’on peut savoir a priori, ne serait-ce que parce qu’il faut les présupposer dans tout raisonnement, y compris  celui qui prétendrait les réfuter].

 

Nous avons rappelé  comment les métaphysiciens atomistes du V° siècle avant notre ère avaient tenté d'expliquer la genèse des formes vivantes et pensantes,  la genèse des êtres vivants et pensants,  sans faire appel à une intelligence organisatrice [l’idée de chaos originel impliquant que cette  organisation ne saurait être que le fruit du hasard].

 

Nous constatons que dans l'Univers et dans la Nature,  tout est informé.  En cette fin du XX° siècle nous voyons plus clairement que jamais que tout dans l'Univers est lumière et information.  Un atome est une composition.  C'est donc de l'information.  Une molécule est une composition.  C'est de l'information encore plus complexe.  Un message génétique,  c'est de l'information.  Chaque groupe zoologique nouveau qui apparaît dans l'histoire de la Nature,  c'est un nouveau message génétique qui est communiqué.  C'est de l'information nouvelle qui ne préexistait pas antérieurement.

[En langage contemporain la forme d’Aristote,  c’est l’information qui compose les êtres contingents]

Comme l'écrivait Claude Bernard  dans son Introduction à l'Etude de la Médecine expérimentale,  éd.  Flammarion,  p. 140 :

 

Ce qui est essentiellement du domaine de la vie  et qui n'appartient ni à la chimie,  ni à la physique,  ni à rien d'autre chose,  c'est l'idée directrice  de cette évolution vitale.  Dans tout germe vivant,  il y a  une idée créatrice  qui se développe  et se manifeste par l'organisation...

 

C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être,  en reconstituant les parties vivantes désorganisées...

 

C'était déjà la pensée d'Aristote.  Un être vivant,  c'est une forme,  et cette forme est de l'ordre de la pensée.  La matière seule ne suffit pas à rendre compte de sa propre organisation.  C'est-à-dire  que le Chaos originel supposé ne suffit pas à rendre compte de l'information qui de fait se trouve dans l'Univers et dans la Nature.

— Au milieu du XX° siècle nous avons pu vérifier les intuitions d'Aristote et de Claude Bernard.  Un être vivant est construit,  constitué,  par un message génétique initial,  qui peut se lire,  qui peut se déchiffrer comme une partition de musique,  si on connaît l'alphabet.  Un être vivant est une pensée.  Cette pensée est écrite physiquement sur ou dans une molécule géante qui est rédigée selon les normes d'un certain système linguistique.

 

Le problème de la connaissance se rattache bien évidemment à cette affaire de l'information.

Lorsqu'un savant veut étudier par exemple le Lion,  écrire un Traité du Lion,  ou un chapitre consacré au Lion dans un Traité de Zoologie,  — comme par exemple celui de P. P. Grassé,  — il va dans la brousse,  là où il y a des lions.  Il étudie leur anatomie,  leur physiologie,  leur biochimie spécifique,  leur psychologie,  leur sociologie,  etc.  Il étudie s'il le peut les programmations qui commandent aux comportements sociaux et politiques des lions : les amours,  les chasses,  la défense du territoire,  la hiérarchie,  les rites de domination et de soumission,  etc.  Ainsi  le naturaliste,  le zoologiste,  se fait une idée du lion.  Il écrit son chapitre consacré au lion.  Il décrit donc l'anatomie,  la physiologie,  la biochimie,  la neuro-physiologie,  etc.,  du lion.  Il ne mettra pas dans son Traité de Zoologie,  entre deux pages,  un lion vivant et rugissant.  Mais il va décrire ce qui est commun à une multitude de lions qu'il a observés et étudiés.  Il ne tiendra pas compte dans sa description des particularités,  des singularités propres à chaque lion,  à chaque lionne.  Ce sont des caractères individuels.  Il les laisse de côté.  Le naturaliste,  le zoologiste,  ne garde,  ne conserve dans sa description et son analyse que ce qui est commun à tous les lions observés et étudiés,  c'est-à-dire ce qui est propre à l'espèce Lion.

On observe encore que sa description est incomplète,  inachevée,  et qu'elle va continuer à s'enrichir.  Il y a un siècle,  on connaissait l'anatomie des lions et leur physiologie,  mais on ne connaissait pas encore les particularités de leur biochimie,  qui est originale.  On n'avait pas étudié suffisamment les comportements des lions  et on n'avait pas encore une idée claire et nette de ce qu'est une programmation génétique.  Donc,  au fur et à mesure de nos découvertes,  notre idée du lion va s'enrichir.  Tout est tiré de l'expérience,  de l'étude des lions singuliers.  Notre connaissance du lion n'est pas a priori.  Elle est expérimentale.  L'idée que nous nous faisons du lion n'est pas a priori.  Elle est tout entière expérimentale,  tirée ou extraite de l'expérience concrète [c’est aussi le cas  de concepts plus abstraits,  les « abstractions à partir d’abstractions » de Ayn Rand, dont la connaissance s’enrichit à mesure que nous y réfléchissons].

L'idée du lion que nous avons dégagée d'une manière progressive et incomplète de l'étude des lions particuliers que nous avons pu étudier,  c'est en somme ce qui est écrit physiquement dans le message génétique inscrit sur ou dans la molécule géante  que le lion communique à sa chérie la lionne,  lorsqu'ils s'unissent physiquement.  Cette union est communication d'information.

Tout ce que le zoologiste a dégagé péniblement et d'une manière incomplète de l'étude expérimentale des lions concrets et singuliers,  tout cela est inscrit sur cette molécule géante qui se trouve contenue dans la tête du spermatozoïde du lion,  et dans le noyau de l'ovule de la lionne.  Si nous avions su,  si nous savions déchiffrer ce qui est écrit sur ou dans cette molécule géante qui se trouve pelotonnée dans le noyau du spermatozoïde du lion,  ou dans l'ovule de la lionne,  nous aurions une idée complète du lion,  non pas a priori évidemment,  mais par la simple lecture,  par le déchiffrement du contenu du message génétique du lion et de la lionne.  Nous saurions quelle est l'idée directrice du lion,  pour reprendre l'expression de Claude Bernard.  De même que certains musiciens savent déchiffrer une partition musicale et l'entendre chanter en eux-mêmes sans orchestre,  avant l'orchestration.

 

Ce que nous venons de rappeler,  c'est tout simplement et en gros la théorie aristotélicienne du concept,  qui est aussi la théorie thomiste du concept.  Nous avons une idée du lion  parce que nous tirons de la réalité objective,  à savoir des lions existants et concrets,  l'idée du lion qui s'y trouve :  le message génétique du lion,  qui constitue le lion vivant et existant et rugissant.

C'est parce que la nature est informée bien avant que nous la connaissions,  que nous pouvons en tirer les messages qui la constituent.  C'est parce que le lion existant vivant et rugissant est un être vivant et informé,  que nous pouvons à partir de l'expérience et par l'étude et l'analyse  dégager l'idée directrice et constituante du lion,  qui de fait est inscrite physiquement dans les messages génétiques du lion et de la lionne.  — C'est parce que la réalité est en elle-même informée et donc intelligible,  que nous pouvons parvenir à la penser.  Nous assimilons l'information intelligible qui se trouve dans la nature bien avant que nous ne la découvrions.  Le premier message génétique qui a constitué le premier vivant est apparu il y a trois ou quatre milliards d'années.

 

La théorie du concept  contraire à celle dont nous venons de rappeler à grands traits,  la nature,  se trouve formulée par un certain Roscelin,  chanoine de Compiègne ou de Besançon,  condamné par le Concile de Soissons en 1092 ou 1093.

— Saint Anselme en parle dans son ouvrage De fide Trinitatis et de incarnatione verbi,  Patrologie latine,  tome 158, 265.

 

 — Ils disent que les concepts,  que saint Anselme appelle ici universales substantias,  ne sont rien si ce n'est un souffle de la voix,  latin flatum vocis.

 

Nous avons observé que sur ce point  ces théoriciens se trompaient certainement.  Le message génétique du lion,  ou de la girafe,  ou de la tulipe,  est certes autre chose qu'un flatum vocis.

Il s'agit bien d'un message intelligible,  d'un certain texte,  d'une information qui va commander à la construction du lion,  de la girafe ou de la tulipe.  Le message génétique du lion,  l'idée du lion,  le concept de Lion,  n'est pas un lion singulier concret.  Ce n'est pas une substance individuelle singulière existante.  Mais ce n'est pas rien.  C'est,  pour reprendre encore l'expression de Claude Bernard,  l'idée directrice du lion.  L'idée du lion  n'est pas un lion singulier existant et rugissant,  mais ce n'est pas rien.  C'est la pensée qui constitue le lion,  la pensée créatrice qui constitue le lion,  qui le forme et l'informe.  C'est le message génétique du lion.

 

A l'intention de nos lecteurs  qui n'ont pas fait de Kant leur lecture quotidienne,  nous choisissons un exemple parmi beaucoup d'autres pour leur montrer comment Kant raisonne,  comment il s'y prend et par quel bout il prend les choses.

 

Nous prenons cet exemple dans un texte qui date de 1763,  Le seul et unique fondement possible pour une démonstration de l'existence de Dieu,  allemand der einzig mögliche Beweisgrund zu einer Demonstration des Daseyns Gottes. 

— c'est dans ce texte qu'il énonce la proposition célèbre:

 

Das Dasein ist gar kein Prädikat,  l'existence n'est (absolument) pas un prédicat,  Werke,  Insel Verlag,  I. o. 630.

[Cf. a contrario, Ayn Rand :

 

« l’existence est identité, la conscience est identification »]

 

Prenez un sujet,  nous dit Kant,  celui que vous voulez,  par exemple Jules César.  Prenez tous les prédicats concevables qui le concernent,  en tenant compte même des prédicats touchant au temps,  à l'histoire,  au lieu,  à la géographie.  Réunissez ces prédicats.  Vous allez bientôt comprendre,  qu'avec toutes ces déterminations,  il peut exister ou bien aussi ne pas exister.

L'être,  allemand das Wesen,  qui a donné l'existence à ce monde et à ce héros,  —Jules César,  — pouvait connaître tous ces prédicats,  sans en excepter un seul,  et ne le considérer cependant  que comme une chose purement ou seulement possible,  qui n'existe pas.  Qui donc peut contester,  que des millions de choses,  qui en réalité n'existent pas,  d'après tous les prédicats qu'elles comporteraient si elles existaient sont seulement possibles ; que dans la représentation que l'Etre suprême a de ces choses,  aucun prédicat de ces choses ne manque,  quoique l'existence n'en fasse pas partie,  car lui,  l'Etre suprême,  il les connaît seulement [en tant que] choses possibles !  Il n'est donc pas possible que,  si ces choses viennent à exister,  ces choses reçoivent un prédicat de plus,  car si l'on considère la possibilité d'une chose,  en sa détermination complète,  aucun prédicat ne peut manquer...

 

Obéissons et faisons ce que dit Kant.  Prenons ce brave Jules César et tentons d'énumérer tous ses prédicats,  tout ce qu'on peut dire de lui : ce fut un homme,  pourvu de telle anatomie,  telle physiologie,  telle biochimie,  telle neuro-physiologie ; ce fut un Italien ;  ce fut un militaire,  etc. ;  ce fut un grand écrivain,  etc.  Il a vécu à telle époque,  il a parcouru telles régions,  etc.

 

Kant nous dit: Rassemblez toutes ces déterminations et vous allez bientôt comprendre qu'avec toutes ces déterminations,  il peut exister ou bien ne pas exister !

 

En réalité,  l'idée que nous nous faisons de Jules César ,  d'après tous les documents et les monuments que nous pouvons étudier,  cette idée qui est la nôtre,  plus ou moins exacte,  plus ou moins incomplète,  est tirée d'un homme qui a existé!  Nous ne savons pas si aujourd'hui il existe ou non.  Mais nous avons de bonnes raisons de penser qu'il a existé  il y a environ vingt siècles.  Et par conséquent l'existence faisait bien partie des déterminations concrètes  de cet homme existant,  puisque Jules César n'était pas un mythe.  Nous sommes partis de Jules César existant pour nous en faire une idée,  et l'existence faisait bien partie des déterminations ou des caractères de Jules César existant.  Nous n'avons pas à nous demander si,  avec toutes ces déterminations,  sauf celle de l'existence,  Jules César peut exister,  ou ne pas exister.  Nous savons,  nous croyons savoir qu'il a existé.  Et nous ne savons pas s'il existe en ce moment.  L'existence ne se surajoute pas au Jules César possible,  au concept de Jules César,  à l'idée de Jules César.  Parce qu'en réalité l'idée que nous nous faisons de Jules César est tirée de Jules César existant !

 

Kant  a commencé par transformer ce brave Jules César existant  en Jules César purement possible,  et ensuite il conclut  qu'il ne manque rien à l'idée de Jules César si on ne lui accorde pas l'existence !

 

S'il n'y avait pas eu de Jules César,  si Jules César n'avait pas existé,  nous n'en aurions aucune idée,  parce que notre idée de Jules César est tirée de Jules César qui a existé,  — à ce que nous croyons savoir .

 

Notre idée du lion  est tirée des lions existants,  par un processus d'analyse: nous dégageons par analyse l'anatomie,  la physiologie,  la biochimie,  la neuro-physiologie des lions existants.  Si les lions réels n'existaient pas,  nous n'aurions aucune idée du lion.  L'existence ne se surajoute pas à notre idée du lion.  C'est au contraire notre idée du lion  qui est tirée des lions existants.  Et par conséquent notre idée réelle du lion présuppose l'existence des lions réels,  vivants et rugissants.

 

Kant fait exactement ce que Bergson a magnifiquement analysé dans sa célèbre étude,  Le Possible et le Réel,  essai publié en 1930 et repris dans La Pensée et le Mouvant,  p. 99.  Kant transforme par l'imagination un être réel,  un être qui a été réel,  Jules César ,  en pur possible,  et ensuite il se demande comment l'existence a été surajoutée à ce pur possible.  II suppose donc que Jules César possible précède dans le monde des idées pures,  Jules César réel

[le Jules César purement virtuel est un concept volé : une idée dont on se sert  tout en niant son origine dans les faits de la réalité,  sans laquelle il n’a aucun sens ; par exemple, il ne pourrait même pas s’appeler Jules s’il n’était pas né dans une certaine famille].

En réalité,  l'idée que nous pouvons nous faire d'un Jules César possible,  est postérieure au Jules César qui a réellement existé,  et tout ce que nous mettons dans notre idée du possible Jules César,  nous l'avons emprunté à celui qui a été Jules César existant.

 

Bergson,  Le Possible et le Réel,  la Pensée et le Mouvant,  p. 109 :

 

« Au fond des doctrines  qui méconnaissent la nouveauté radicale de chaque moment de l'évolution...  il y a surtout l'idée que le possible est moins que le réel,  et que,  pour cette raison,  la possibilité des choses précède leur existence.  Elles seraient ainsi représentables par avance ; elles pourraient être pensées avant d'être réalisées.  Mais c'est l'inverse qui est la vérité.  Car le possible n'est que le réel avec,  en plus,  un acte de l'esprit qui en rejette l'image dans le passé une fois qu'il s'est produit... »

 

En ce qui concerne le problème de l'existence de Dieu,  nous ne partons pas du tout d'une idée a priori,  d'une idée de Dieu possible,  pour en tirer ou en extraire l'existence,  — ce qui serait en effet absurde.

Nous partons du monde existant,  de l'Univers physique existant réellement,  et nous établissons par l'analyse  que la supposition de l'athéisme,  à savoir que l'Univers est seul et qu'il se suffit,  est impossible compte tenu de tout ce que nous savons de l'Univers réel.  Nous n'allons donc pas d'un pur possible à l'être.  Nous allons de l'être du monde ou de l'Univers physique,  qui est une donnée de l'expérience,  — à l'existence de Dieu,  qui est requise ou exigée pour comprendre ce donné qu'est le monde ou la nature.

 

Kant dans la Critique de la Raison pure,  Meiner Verlag,  p. 567,  traite de l'impossibilité d'une preuve ontologique de l'existence de Dieu,  allemand von der Unmöglichkeit eines ontologischen Beweises vom Dasein Gottes.

 

Il débute en ces termes :

 

A.  Le concept d'un Etre absolument nécessaire est un pur concept de la Raison,  c'est-à-dire seulement une Idée,  dont la réalité objective est loin d'être prouvée  par le fait  que la Raison en a besoin...

 

Nous avons surabondamment montré,  dans les premières pages du présent essai,  qu'en réalité la pensée humaine depuis ses origines les plus lointaines,  a vu que forcément quelque être est nécessaire,  pour une raison simple,  c'est que personne ne peut penser le commencement de quoi que ce soit à partir du néant absolu,  c'est-à-dire la négation de tout être quel qu'il soit.

Et si l'intelligence humaine ne peut pas le penser,  c'est qu'en réalité cela est impossible.  — Il en résulte donc que quelque être est nécessaire.

 

La grande tradition idéaliste moniste acosmique a appelé cet Etre nécessaire le Brahman,  et a affirmé la non-existence objective de l'Univers physique.

 

— La grande tradition matérialiste qui se développe au moins depuis le VIe siècle avant notre ère,  a affirmé que l'Être nécessaire,  c'est l'Univers physique.

 

— La tradition hébraïque monothéiste a affirmé l'existence réelle,  objective,  de l'Univers physique,  contre la tradition moniste,  idéaliste et acosmique.  Mais elle prétend que l'Univers physique n'est pas,  lui,  l'Etre absolu et nécessaire.

 

La discussion porte donc sur ces trois thèses.

La question n'est pas tant de savoir si quelque être est nécessaire,  — ce qui est concédé par les trois traditions métaphysiques,  ce qui est évident pour tous.  La question est de savoir si l'Univers physique existe  —  et s'il existe,  ce qui est évident par l'expérience,  s'il est,  lui,  l'Etre nécessaire,  premier,  éternel.

 

Nous avons noté en passant qu'à notre avis saint Anselme n'avait peut-être pas suffisamment établi que l'Etre nécessaire,  dont la non-existence est impensable,  ne peut pas être l'Univers physique.

 

L'idée d'un être absolu et nécessaire  n'est donc pas ce que dit Kant,  un pur concept de la raison.  Il n'est pas un concept a priori de la raison,  il n'est pas un pur concept a priori,  durch bloße reine Begriffe a priori,  ed. cit.  p. 570.  Il résulte au contraire d'une longue analyse du donné,  à savoir de l'Univers physique existant,  qui est apparu

 

— aux uns,  insubstantiel,  illusoire,  apparent ;

— aux autres réellement existant et suffisant

— aux autres enfin réellement existant et insuffisant.

 

Kant réitère sa thèse,  p. 572 :  Sein ist offenbar kein reales Prädikat...  l'être n'est [à l’évidence] pas un véritable prédicat.

— Et ainsi,  poursuit Kant,  p. 572,  le Réel ne contient rien de plus que le pur possible,  und so enthält das Wirkliche nichts mehr als das bloß Mögliche.  — Notre concept d'un objet peut donc bien contenir ce qu'il veut et autant qu'il veut.  Nous sommes cependant contraints d[’en] sortir pour lui conférer l'existence,  p. 574 : Unser Begriff von einem Gegenstand mag also enthalten,  was und wie viel er wolle,  so müssen wir doch aus ihm herausgehen,  um diesem die Existenz zu erteilen,  p. 574.

 

Reprenons une dernière fois  notre idée ou notre concept du lion.  Nous n'avons pas à sortir  de notre idée ou notre concept du lion  pour lui conférer l'existence,  pour une raison simple,  c'est qu'en réalité  notre idée ou notre concept du lion  est tirée des lions existants.  Les lions existants  précèdent l'idée  que nous nous faisons du lion.  Nous n'allons pas du lion  dont nous nous faisons a priori l'idée,  à des lions existants.  Nous allons des lions existants  à l'idée que nous nous en faisons.  Nous n'allons pas des lions possibles aux lions réels en leur surajoutant l'existence.  Nous allons des lions réels à l'idée que nous nous faisons du lion,  et donc l'existence  est présupposée  avant toute analyse.

 

La théorie kantienne de l'a priori  trouve son application dans le domaine moral.

Grundlegung zur Metaphysik der Sitten,  1785,  préface.

 

— Toute philosophie,  pour autant qu'elle s'appuie  sur les fondements de l'expérience,  on peut l'appeler empirique.  Tandis que celle,  au contraire,  qui présente ses enseignements à partir de principes a priori,  on peut l'appeler une philosophie pure,  reine Philosophie.

—Il convient d'élaborer une philosophie morale pure,  eine reine Moralphilosophie,  qui serait totalement purifiée  de tout ce qui peut être empirique.  ..

— Le principe de l'obligation ne doit pas être cherché ici dans la nature de l'homme ni dans les circonstances où il est placé en ce monde,  mais a priori dans les seuls concepts de la raison pure,  sondern a priori lediglich in Begriffen der reinen Vemunft...

— La philosophie morale n'emprunte rien à la connaissance de ce qu'est l'homme.  Mais elle lui donne,  pour autant qu'il est un être pourvu de raison,  des lois a priori,  Gesetze a priori.

 

—  Deuxième section,  Werke,  IV,  37:

 

Il n'existe pas d'authentique principe suprême de la moralité,  qui ne soit indépendant de toute expérience,  qui ne doive être indépendant de toute expérience et qui ne doive reposer seulement sur la Raison pure,  unabhängig von aller Erfahrung bloß auf reiner Vernunft beruhen müsste.  ..

— Tous les concepts moraux ont leur siège et leur origine d'une manière totalement a priori dans la Raison.

C'est dans cette pureté de leur origine  que repose leur dignité...,

Werke,  IV,  40.

 

La métaphysique  ne doit pas partir de l'expérience.  Elle doit procéder a priori par déduction,  par purs concepts.

— L'éthique ne doit pas non plus être fondée sur l'expérience.  Elle doit elle aussi procéder entièrement a priori.

Grundlegung zur Metaphysik der Sitten,  éd.  allemande citée,  p. 57 ; traduction Victor Delbos,  p. 145 :

 

« Nous voyons ici la philosophie placée dans une situation critique: il faut qu'elle trouve une position ferme sans avoir,  ni dans le ciel ni sur la terre,  de point d'attache ou de point d'appui.  Il faut que la philosophie manifeste ici sa pureté,  en se faisant la gardienne de ses propres lois...

« Les principes …que dicte la Raison doivent avoir une origine pleinement et entièrement a priori

allemand : die die Vernunft diktiert,  und die durchaus völlig a priori ihre Quelle… haben müssen. »

 

L'idée kantienne de la métaphysique,  l'idée que Kant  à la suite de Wolff se faisait de la métaphysique,  pure déduction a priori par concepts,  sans fondement dans l'expérience,  a conduit à l'extermination de la métaphysique en Europe et dans le reste du monde.

Les chercheurs attachés à la méthode expérimentale ont pris en horreur et en dégoût cette soi-disant,  cette prétendue déduction a priori par concepts.

— L'idée que Kant s'est faite de l'éthique,  impératif catégorique pur et a priori,  Diktat de la Raison pure pratique,  a conduit à une réaction négative virulente qui a donné,  entre autres,  la formule absurde de Nietzsche : Jenseits von Gut und Böse,  "de l'autre côté du bon et du mauvais".

— Il n'y a pas d'au-delà,  ni de par-delà le bon et le mauvais.  Depuis qu'un être humain existe,  c'est-à-dire depuis l'instant de sa conception,  il y a ce qui est objectivement bon pour lui,  et qui est mauvais pour lui.

Ce qui est bon pour lui,  c'est son développement.  Ce qui est mauvais pour lui,  c'est tout d'abord sa mise à mort.  Il existe des conditions objectives de son développement.  Tout ce qui va dans le sens de son développement est bon.  Tout ce qui va dans le sens de sa destruction,  ou de sa régression est mauvais.  De même il existe pour l'Homme,  pour l'Humanité,  des normes objectives de développement qui sont lisibles,  discernables,  dans l'expérience objective scientifiquement explorée.  Il n'y a donc pas lieu de faire appel à un Diktat de la Raison pure pratique.  Tout homme normal peut discerner quelles sont les conditions objectives du développement de l'Homme,  de l'humanité.

Kant n'a eu apparemment aucune idée de ces conditions objectives du développement de l'Homme.  Il n'a eu apparemment aucune idée du développement de l'Homme.

Ce qu'on appelle l'éthique,  et qu'il vaudrait beaucoup mieux avec Maurice Blondel appeler la normative,  c'est l'analyse et la découverte des normes objectives du développement,  de la genèse de l'Homme.  Ce sont les normes de l'anthropogenèse.  Comme l'écrivait Blondel,  toute ontologie génétique implique et comporte nécessairement une normative.  Il existe des normes objectives du développement de l'être créé.

 

Ces normes sont discernables par l'intelligence à partir de la réalité objective scientifiquement explorée.  Il n'y a donc nullement lieu de faire appel à un Diktat de la Raison pure pratique.

 

La théorie kantienne de l'éthique  repose sur les mêmes présupposés que sa théorie de la connaissance  — ce qui est bien naturel.

— Kant a supposé que la réalité objective,  l'Univers,  la nature,  ne contiennent pas en eux-mêmes l'intelligibilité,  l'information,  la pensée qui les constitue,  en sorte qu'ils sont incapables de nous fournir par eux-mêmes une expérience intelligible.  C'est donc le sujet connaissant qui doit fournir au donné brut et chaotique l'information qui lui manque.

— De même la réalité objective,  selon Kant,  ne peut nous fournir des normes,  parce qu'elle n'en contient pas par elle— même.  Il faut donc que la Raison pure pratique fournisse là encore son Diktat,  l'Impératif catégorique.  — Le second présupposé est aussi arbitraire que le premier et l'analyse objective du réel,  du donné,  montre justement que la réalité objective comporte une logique immanente,  et qu'il existe des normes objectives d'existence et de développement que l'intelligence humaine peut découvrir et dégager à partir de l'expérience.  — L'éthique n'est donc pas du tout a priori  et l'expérience n'est pas une souillure,  — présupposé cathare.  L'expérience n'est pas une souillure,  parce que le monde physique,  l'Univers physique et la nature,  ne sont pas l'oeuvre du Principe mauvais,  — ce qui était précisément la thèse cathare.  — Au fond de l'être il n'y a pas de Chaos et il n'y a jamais eu de Chaos,  parce que le Chaos originel est un mythe,  une imagination,  un fantasme qui ne correspond à rien dans la réalité.

 

Nous n'insisterons pas davantage sur la théorie de la « religion »,  de Kant.  La première erreur  se trouve formulée  dès la préface à la seconde édition de la Kritik :

 

« J'ai été contraint de supprimer le Connaître,  afin d'obtenir,  de procurer une place pour le Croire »,

allemand :  Ich musste also das Wissen aufheben,  um zum Glauben Platz zu bekommen.

 

La catastrophe est irréparable.  Dans toute la tradition hébraïque,  ce qu'on appelle emounah en hébreu,  traduction grecque pistis,  c'est l'intelligence de l'homme qui est certaine de la vérité de Dieu.  L'existence de Dieu créateur personnel et libre,  dans toute la tradition hébraïque,  n'est pas du tout une question de « foi »,  de croire,  au sens kantien du terme.  C'est au contraire une question d'intelligence et de connaissance.  Dieu se fait connaître dans son peuple,  à l'intérieur de son peuple,  par ses actes,  par ses actions,  par des faits.  Il n'est donc pas question de « croire » en l'existence de Dieu.  Il faut la connaître.  Il n'y a donc pas du tout opposition ni conflit entre ce que la langue hébraïque appelle emounah,  et l'intelligence,  puisque la emounah est la certitude de l'intelligence qui voit ce qui est vrai et qui en est certaine parce qu'elle le voit.

 

La catastrophe aggravée par Kant se trouvait déjà consommée dans nombre de textes de Luther,  où celui-ci oppose violemment la foi et la raison.

 

Il n'y a donc pas lieu de supprimer le connaître pour faire place à la « foi » .Il faut au contraire augmenter le connaître et l'intelligence afin de parvenir,  à partir de l'expérience objective bien entendu,  à la connaissance par l'intelligence de celui qui,  en ce moment même,  est en train de créer l'Univers,  la Nature et tous les êtres qui en ce moment même commencent d'exister .

 

Il n'y a pas chez Kant  de théorie de la Création.  Cela se comprend,  dès lors que l'on a aperçu et découvert ses présupposés secrets,  en particulier le présupposé qui pointe son oreille dans son ouvrage de cosmogonie,  Allgemeine Naturgeschichte,  1755,  la théorie secrète du Chaos originel.

 

L'Univers pour Kant n'est pas intelligible en lui-même.  La Nature n'est pas intelligible en elle-même  parce qu'elle n'est pas  en elle-même  informée.  On ne peut donc pas dégager,  découvrir la pensée créatrice qui opère dans la nature puisqu'elle n'y est pas.  Tout se fait à partir du Chaos avec le minimum requis: quelques lois naturelles indispensables

[ce « chaos » n’en est donc pas un, et constitue  une échappatoire qui contredit le reste,  comme dans toute fausse philosophie. Par ailleurs  ces lois  de départ,  nous sommes quand même censée  en avoir l’expérience  au 1° sens du terme,  même si notre entendement plaque  sur elle ses interprétations innées, pour nous la donner au 2° sens du terme. Alors,  la réalité  est-elle ou n’est-elle pas informée ? La contradiction est évidente entre ces citations de Kant].

 

La réalité objective ne peut pas fournir des normes,  pour la même raison.  La morale est donc forcément constituée a priori.

 

La seconde catastrophe,  c'est que Kant réduit la « religion »,  comme il dit,  à la morale,  telle qu'il l'entend,  telle qu'il l'a comprise !

 

C'est-à-dire que Kant n'a apparemment aucune idée de ce qu'est la révélation objective,  la raison d'être de la révélation historique,  sa finalité,  qui est de nous découvrir,  de nous faire connaître la finalité de la Création,  qui est proprement surnaturelle.  Kant n'a apparemment aucune idée de la finalité surnaturelle de la Création,  qui est la mystique.  Il réduit la « religion » à la morale,  et la morale à l'Impératif catégorique,  Diktat de la Raison pure pratique.  — Il n'est donc pas étonnant qu'après Kant,  ce fut la dévastation en théologie.  Kant a été en théologie l'ange exterminateur.

 

Il est évident  qu'il ne pouvait pas y avoir chez Kant  une théorie objective et réaliste de la normative,  telle qu'on la trouve par exemple formulée chez saint Thomas d'Aquin,  ou plusieurs siècles plus tard  par Maurice Blondel,  L'Etre et les êtres.  Puisque la normative se découvre  dans une ontologie génétique,  c'est-à-dire une ontologie de l'être créé  en régime de genèse ou de création.

La normative objective,  ce sont les conditions objectives de la genèse,  de la formation,  de la constitution de l'être créé.  Si on n'a aucune théorie de la création  — ce qui est le cas de Kant,  de Nietzsche,  de Heidegger,  de Sartre,  etc. —  alors évidemment  on ne peut avoir aucune théorie de la norme.  Parce qu'en réalité,  la normative,  c'est la création inachevée et continuée.  Une création inachevée et continuée  implique forcément des normes de développement.  Si on n'a pas une théorie de la Création,  on ne peut pas avoir une théorie de la normative.  Si l'Univers est issu du Chaos originel et s'il est,  comme le dira Sartre,  "en trop" pour l'éternité,  alors il n'y a pas de norme objective de développement.

 

Le christianisme ne se réduit pas à la morale  et surtout pas à la morale kantienne,  parce que le christianisme est essentiellement,  principalement et même exclusivement la théorie et la réalisation,  la programmation et la création de l'Homme nouveau et véritable,  par rapport auquel nous naissons à l'état de pré-  ou paléo-anthropiens.

 

Kant n'a apparemment eu aucune idée de cette doctrine qui se trouve quasiment à toutes les pages des lettres de Paul.

 

Le christianisme n'est pas d'abord une morale,  et surtout pas une morale de type kantien.  Il est la création de l'Homme nouveau et véritable.  L'enseignement contenu dans ces quatre documents que l'on appelle Evangiles,  porte essentiellement principalement et peut-être même exclusivement sur les conditions ontologiques,  ontogénétiques de cette création de l'Homme nouveau,  qui est l'Homme véritable envisagé,  voulu par Dieu avant la création de l'Univers physique.

 

Comme Kant n'a apparemment rien compris  à la théorie hébraïque de la Création,  il n'a sans doute rien compris non plus  à la finalité de la Création,  et donc il n'a rien compris  à l'essence du christianisme.

 

Cela se voit très nettement dans son ouvrage publié en 1794 :  Die Religion innerhalb der Grenzen der bloßen Vemunft,  la Religion à l'intérieur des frontières de la seule Raison.

 

 

Auguste Comte

 

Après Kant,  c'est Auguste Comte qui a décidé pour les générations suivantes qu'il n'y a de sciences  que les sciences expérimentales,  et que la métaphysique ainsi que la théologie  ne sont que des imaginations,  des productions arbitraires de l'esprit.

Le système d'Auguste Comte  se trouve déjà formulé  dans un opuscule publié tout d'abord en 1822 :

Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.

—  Nouvelle édition en 1824 sous le titre : Système de Politique positive.

—  Edition de 1854,  en appendice général,  à la fin du tome IV de son Système de Politique positive,  sous le titre : Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.

— Cet opuscule a été commencé en 1822.

 

Dès 1817,  dans la première de ses publications,  Auguste Comte ramenait à trois les étapes parcourues ou à parcourir par l'humanité : le polythéisme,  le monothéisme,  la science positive :

 

« En rejetant le polythéisme pour le théisme [au temps de Socrate (sic !)],  l'espèce humaine fit un pas immense vers le bonheur ; aujourd'hui,  elle va en faire un second,  pour le moins aussi grand,  en rejetant tout système théologique pour embrasser un système terrestre et positif. »

 

En 1822,  la métaphysique apparaît  à Auguste Comte  comme une dégradation de la théologie.  Le progrès social consiste dans l'élimination graduelle de la théologie,  puis de la métaphysique,  par les sciences d'observation,  par la politique  et la philosophie positives.

— Pour Auguste Comte il est évident qu'il n'y a de réalité véritable ou du moins de réalité connaissable,  que celle qui tombe aujourd'hui,  dans notre condition présente,  sous l'observation directe.  Ce qui existe,  c'est ce que je vois.  Hors de là il n'y a qu'imagination,  invention,  jeux de l'esprit.  La métaphysique et la théologie ne sont qu'un produit de l'imagination.

 

Voilà la formule du trop célèbre positivisme,  qui est certainement la philosophie la plus répandue aujourd'hui en cette fin du XXe siècle parmi les savants du monde entier.  Elle apparaît même comme évidente.

 

Or, cette philosophie,  le positivisme,  suivi du néo-positivisme,  est évidemment totalement arbitraire.  Elle est fondée tout entière sur des présupposés totalement arbitraires,  à savoir que n'existe que ce qui est objet actuel d'observation,  et que l'analyse rationnelle fondée sur l'expérience,  ne peut rien connaître d'autre que l'expérience présente et actuelle.

— On observe de plus que le positivisme et son petit-neveu le néo-positivisme,  reviennent en substance et au fond à affirmer  que seul l'Univers physique existe ;  qu'il n'y a de sciences  que celles de l'Univers physique et de la nature,  que l'Univers physique et la Nature constituent la totalité de l'Etre.  Et ainsi,  [malgré] qu'ils en aient,  les tenants du positivisme et du néo-positivisme,  tendent [par] une dérive inévitable,  d'une position purement méthodologique,  fausse d'ailleurs,  à une thèse proprement ontologique :  seule la Nature existe,  — ce qui est de nouveau la thèse de Parménide.

On commence par dire que seule la Nature est connaissable,  par la voie et les moyens des sciences d'observation et des sciences expérimentales.  Et puis l'on ajoute très rapidement qu'en réalité seule la Nature existe.  On est passé très vite du positivisme,  qui ressemble comme un frère jumeau au scientisme,  — à l'athéisme de type matérialiste.  On est passé d'un point de vue purement méthodologique à une affirmation proprement ontologique.  C'est ainsi que procèdent la plupart des savants du monde aujourd'hui.  On commence par proclamer qu'il n'y a de sciences que les sciences expérimentales ; que la métaphysique n'est pas une science mais relève de la littérature  et de la mauvaise littérature.  Puis on introduit subrepticement la thèse ou l'affirmation que l'Univers physique seul existe,   ce qui est une thèse proprement métaphysique,  portant sur l'être,  donc une thèse d'ontologie fondamentale.

 

 

CONCLUSIONS

 

Si nous tentons de résumer brièvement le chemin parcouru par ces rapides esquisses,  nous observons qu'il existe bien,  comme nous l'annoncions tout au début de cet essai,  quelques métaphysiques en tout petit nombre,  sur lesquelles les philosophies à travers le siècles brodent des variations multiples.

 

I.  Il existe une grande tradition métaphysique moniste,  a-cosmique,  que nous pouvons appeler idéaliste pour nous conformer aux habitudes et aux classifications usuelles.  Cette grande et vénérable tradition moniste et acosmique trouve l'une de ses plus anciennes expressions dans les plus vieilles Upanishad,  par exemple la Brhad-Aranyaka-Upanishad et la Chandogya-Upanishad.  Selon cette vénérable tradition métaphysique,  l'Etre est Un.  La multiplicité des êtres est illusoire ou apparente.  En réalité nous sommes l'Un.  Il n'y a donc pas de Création comme chez les Hébreux.  Le refrain de la sixième lecture de la Chandogya-Upanishad : Tat tvam asi,  et toi-même, tu es cela !

— La Substance est unique.  La question est donc de savoir comment comprendre l'existence de cette illusion,  de cette apparence,  de ce songe ou de ce cauchemar qu'est l'existence multiple et individuelle.

Un profond connaisseur de la métaphysique des Brahmanes,  Paul Oltramare,  dans son grand ouvrage  L'Histoire des Idées théosophiques dans l'Inde,  I,  p. 85,  faisait observer que là réside la difficulté non résolue :

 

« Les âmes individuelles résultent donc de l'individualisation de Brahman.  Pourquoi et comment cette individualisation s'est-elle effectuée? Cette question ne semble pas avoir beaucoup tourmenté les auteurs des anciennes Upanishad.  Sur ce point,  comme sur bien d'autres,  la théosophie se contente d'affirmer et laisse subsister le mystère.

 

[ ...] Quand elles abordent cette troublante question : Pourquoi y a-t-il des êtres individuels ?  Les Upanishad se tirent en général d'embarras au moyen d'un mythe... »

 

 

2.  La deuxième grande tradition métaphysique que nous avons rencontrée depuis les origines de la philosophie grecque,  c'est celle qui affirme que l'Univers est l'Etre,  pris absolument.  Il est donc divin,  éternel dans le passé,  éternel dans l'avenir,  sans commencement,  sans évolution,  sans histoire,  sans vieillissement et sans usure.  Il est impérissable de même qu'il est incréé.

 

Cette noble et vénérable tradition métaphysique  que l'on suit depuis les plus anciens métaphysiciens grecs  jusque chez Marx,  son ami Engels  et d'autres qui sont venus après,  rencontre une difficulté,  parce qu’au XXe siècle les sciences physiques,  l'astrophysique,  la zoologie,  la paléontologie  — nous ont permis de découvrir qu'en réalité l'Univers physique,  lui,  a commencé certainement.

— L'Etre pris absolument ne peut pas avoir commencé.  C'est bien ce que nous a expliqué Parménide.  Or l'Univers physique,  lui,  a commencé.  Il ne peut donc pas être,  lui l'Univers physique,  l'Etre absolu,  l'Etre pris absolument,  ou la totalité de l'Etre.  — Ce qui signifie que l'athéisme est strictement impensable aujourd'hui,  si l'on veut bien tenir compte des données de l'astrophysique

[mais ce qui est vrai ou faux  de l’être absolu l’est que cet être soit matériel ou spirituel : les objections fondées sur l’expérience universelles qui s’opposent au monisme spiritualiste  sont dont tout aussi applicables  au monisme  matérialiste,  et par conséquent les découvertes faites depuis le XIX° siècle ne sont pas nécessaires pour prouver que l’univers matériel n’est pas le seul être : tout au plus peut-on dire  que les dupes du métérialistes  seront plus sensibles  à ces faits-là qu’à d’autres  --et notamment qu’ils ne pourront plus  évoquer l’échappatoire de la stabilité des lois naturelles pour nier la réalité du changement].

 

Parménide avait très bien vu que l'Être pris absolument ou l'Etre absolu ne peut pas se donner à soi-même  ni ce qu'il a ni ce qu'il n'a pas,  c'est-à-dire qu'il ne peut pas devenir autre chose que ce qu'il est,  ou plus que ce qu'il est.  Il ne peut pas être en genèse.  C'est-à-dire que la théogonie est impossible,  impensable.

 

Les sciences de l'Univers et de la nature  nous ont appris au XIX° et surtout au XX° siècle  que l'Univers est un système évolutif,  historique,  irréversible de deux manières complémentaires :

d'une part  il est constamment en régime de genèse irréversible ;

et d'autre part, il est constamment en train de s'user et de vieillir,  d'une manière irréversible aussi.

 

Et par conséquent l'Univers ne peut pas être  l'Être absolu de Parménide.  Et par conséquent l'athéisme est impensable,  inconcevable,  une deuxième fois.  Tout simplement parce que l'Univers,  s'il est seul,  s'il est le seul être comme le suppose arbitrairement l'athéisme,  n'a pas le droit d'avoir commencé,  et il n'a pas la possibilité  de se donner à lui-même ce qu'il n'avait pas,  à savoir tout ce qui est apparu dans son histoire,  les êtres vivants,  les être pensants,  etc.

 

L'athéisme est donc deux fois impensable.

 

Il est une troisième fois impensable.  Parménide avait fort bien vu que l'Etre pris absolument  ne peut pas vieillir ni s'user ni périr.  Or nous venons de découvrir au XIX et au XXe siècle que l'Univers physique est constamment en train de s'user et de vieillir  d'une manière irréversible et irréparable.

 

L'athéisme est donc trois fois impensable.  — Mais on peut toujours pratiquer un athéisme littéraire et imaginaire  ou un athéisme verbal.

 

La tradition métaphysique  qui affirmait que l'Univers est l'Etre même,  et qu'il est donc divin,  incréé,  éternel dans le passé et éternel dans l'avenir,  a rencontré au XIXe et au XXe siècle les données,  les découvertes des sciences expérimentales,  la physique,  l'astrophysique,  la biologie,  la zoologie,  la paléontologie.  Nous venons de découvrir l'histoire de l'Univers et de la nature,  ce qui était interdit par Parménide et par Spinoza.

 

Que faire ? On peut ou bien se détourner des découvertes des sciences expérimentales  — comme Nietzsche Heidegger,  Sartre,  etc.  Et dans ce cas-là on continue à philosopher comme auparavant,  sans s'inquiéter.  C'est ce qui se pratique aujourd'hui en France généralement.  On ne tient aucun compte des données des sciences expérimentales.  On continue à philosopher à partir de Plotin,  Proclus,  Damascius  ou Heidegger .

 

Si l'on tient compte des données de l'expérience découvertes par les sciences expérimentales,  il faut évidemment choisir  entre l'antique métaphysique des Grecs et la réalité que nous découvrent  les sciences de l'Univers et de la nature.

 

 

3.  La troisième tradition métaphysique que nous avons relevée depuis les origines les plus anciennes de la pensée humaine connue,  depuis les antiques cosmogonies,  théogonies et théomachies de l'Egypte ancienne,  de Sumer,  d'Akkad,  de Babylone,  de Chanaan,  etc.  — c'est la théorie de la genèse des dieux ou du dieu à partir du Chaos originel supposé; c'est la théogonie suivie de la théomachie.  — La tragédie est à l'origine de l'être et des êtres.  L'être va du moins au plus,  du chaos à l'ordre,  de l'absence d'information à l'information.

On trouve ce thème du Chaos originel aussi  dans la pensée de l'Inde ancienne.

 

« A l'origine,  on met le non-être,  asad,  et c'est du non-être que le principe créateur engendre Aditi,  la matière primordiale,  Rig-Veda,  X,  72: Nous allons proclamer les engendrements des dieux...  Dans l'ère primitive des dieux,  l'Être naquit du Non-être...  Dans l'âge premier des dieux,  l'Etre naquit du Non-être...  C'est alors qu'Aditi vint au monde...  Les dieux naquirent à sa suite... »,

trad.  Louis Renou.

 

« Ou bien un chaos ténébreux au sein duquel l'Un « respire »,  c'est-à-dire ne vit encore que d'une vie inconsciente,  jusqu'au moment où se développe en lui un désir,  Kama,  première manifestation de la conscience...

Ou enfin les eaux,  la mer.  Non-être,  chaos,  eaux primordiales,

— plus tard on ajoutera encore la mort et la faim,  —  autant de tentatives pour désigner l'être non encore manifesté,  l'être en puissance qui,  par conséquent  est à la fois étant et n'étant pas,  sad et asad. »

Paul Oltramare,  L 'histoire des Idées théosophiques dans l'Inde,  1906,  p. 7.

 

5.  Nous avons rencontré un quatrième type de métaphysique,  une tradition métaphysique qui apparaît à notre connaissance vers le XIXe ou XXe siècle avant notre ère,  la tradition métaphysique des Hébreux qui se continue avec le judaïsme orthodoxe  et avec le christianisme orthodoxe  — c'est la même métaphysique.  Selon cette tradition métaphysique,  il existe bien quelque Etre qui est sans commencement,  sans genèse,  sans évolution,  sans vieillissement et sans usure,  mais cet Etre-là n'est pas l'Univers physique :  l'Univers physique n'est pas l'Etre purement et simplement,  et par conséquent il n'y a aucun inconvénient à reconnaître,  à découvrir qu'il a commencé,  qu'il évolue,  qu'il s'enrichit au cours du temps,  parce qu'il reçoit continuellement chaque jour,  à chaque instant,  l'information créatrice nouvelle.

— Selon cette tradition métaphysique l'existence de l'Univers physique s'explique et se comprend par un dessein,  un acte de la volonté de Dieu,  — le contraire de ce que diront Plotin et Spinoza.

Les théologiens qui ont composé  Genèse I, II, III et suivants connaissaient le mythe tragique du Chaos originel  et ils l'ont rejeté.  Ils connaissaient parfaitement les histoires des genèses des dieux et des guerres entre les dieux,  et ils les ont rejetées.

— Le monothéisme hébreu s'est formé contre les mythologies de l'Egypte,  de Sumer,  de Babylone,  de Chanaan.  Ce sont ces mythologies tragiques que les gnostiques et les théosophes vont reprendre avec délectation,  jusqu'à nos jours.

 

Nous avons donc trouvé  quatre types principaux de métaphysiques.  En réalité,  le troisième type,  le type gnostique ou théosophique,  peut se ramener au type moniste.  Le type gnostique  se déduit du type moniste et sans doute y était-il inclus depuis les origines,  depuis les origines de la théosophie brahmanique si bien analysée par Paul Oltramare.

— Le type pluraliste qui voit une multiplicité matérielle à l'origine de l'être se ramène ou se réduit au vieux mythe du Chaos originel.

— Mais peut-être existe-t-il d'autres types de métaphysiques,  que nous n'avons pas encore découvertes  et que nous découvrirons peut-être plus tard.  Sur ce point encore,  sur ce point aussi,  il faut se garder de tout a priori.

 

Si nous tentons une ultime fois de distribuer les différentes métaphysiques que nous avons trouvées  dans l'histoire de la pensée humaine  connue à cette heure,  sous la forme la plus concise possible  et dans un ordre légèrement différent,  nous obtenons :

 

1.  L'Univers physique est l'Être pris absolument ou l'Être purement et simplement; il n'y en a pas d'autre : tradition matérialiste et athée.

 

2.  L'univers physique n'est qu'une illusion ou une apparence.  L'Etre absolu est un,  le Brahman ; le multiple est une illusion et une apparence : tradition moniste,  idéaliste et acosmique.

[mais dans la tradition matérialiste aussi,  le multiple devrait passer  pour une illusion et une apparence]

 

3.  L'Être absolu est en genèse avec l'Univers physique lui-même ;  la cosmogonie est nécessaire à la théogonie ; la genèse de l'Absolu est une genèse tragique : la tradition gnostique et théosophique.

 

4.  L'Être absolu est autre que l'Univers,  distinct de l'Univers physique.  L'Univers physique n'est ni une illusion ni une apparence.  Il existe réellement.  Il est en genèse historique,  mais l'Être absolu,  lui,  n'est pas en genèse : tradition hébraïque,  judaïsme orthodoxe,  christianisme orthodoxe.

 

Dans nos esquisses,  nous avons décrit le plus brièvement possible,  le plus simplement possible,  les quelques espèces ou types de métaphysiques,  afin que notre lecteur puisse faire un choix,  un choix rationnel si possible et de préférence.

 

Mais dans l'histoire de la pensée humaine ces métaphysiques se sont rencontrées.  Elles se sont mêlées comme les eaux de fleuves puissants.  Ces mélanges ont produit des tourbillons.

Par exemple,  vers le II° siècle avant notre ère,  des métaphysiciens judéens prennent connaissance du platonisme,  du stoïcisme.

Philon d'Alexandrie,  né quelques années avant le début de notre ère actuelle,  va tenter de faire un mélange sui generis entre la métaphysique hébraïque et celle de Platon.  Il en résultera bien entendu des altérations de l'une et de l'autre métaphysique.

Du côté des Chrétiens,  Origène d'Alexandrie,  né vers 185 de notre ère,  va tenter un mixture composée ou constituée par le monothéisme hébreu et chrétien,  d'une part,  des thèmes orphiques,  pythagoriciens,  platoniciens,  d'autre part :  la préexistence des substances spirituelles pures et nues au sein de l'Unité originelle; leur chute,  leur descente dans la matière,  dans les corps; leur individuation par la matérialisation ; le processus inverse de retour à l'origine ; la dématérialisation ; la désindividualisation ; finalement le terme de ce processus cyclique  identique au commencement.

 — Nous avons exposé ce système du Peri Archôn d'Origène d'Alexandrie  dans un ouvrage déjà cité : La Métaphysique du Christianisme et la naissance de la Philosophie chrétienne,  éd.  du Seuil.

 

Ce qui est curieux en l'occurrence,  c'est que dans les trois branches issues du tronc commun hébreu,  — judaïsme,  christianisme et islam,  — on retrouve exactement les mêmes problèmes,  les mêmes conflits doctrinaux,  qui tiennent à la rencontre,  à la confluence,  à l'interpénétration des métaphysiques d'espèces différentes,  hétérogènes et évidemment incompatibles.

— Dans les tout premiers siècles de notre ère,  c'est principalement le platonisme qui a été la tentation constante et au fond l'adversaire de la pensée chrétienne orthodoxe.  Les systèmes gnostiques pullulent dans ces premiers siècles.  Ils se rattachent génétiquement,  comme nous l'avons vu,  aux plus anciennes,  aux plus archaïques mythologies,  théogonies et théomachies.

— Au XIIIe siècle la crise doctrinale est provoquée ou causée par l'invasion des textes authentiques d'Aristote,  mêlés à des textes issus en fait de Plotin et de Proclus,  par l'intermédiaire des métaphysiciens que nous avons pris l'habitude d'appeler Arabes.  Ceux-ci avaient fait un conglomérat,  une mixture,  composée ou constituée de textes provenant d'Aristote,  et de textes provenant de Plotin et de Proclus.  En sorte que l'aristotélisme qui arrive au Quartier Latin au XIIIe siècle est un aristotélisme en fait néo-platonicien.

Et lorsqu'on examine de près la grande crise doctrinale du XIIIe siècle,  on voit bien que les thèmes et les thèses qui ont causé la crise sont des thèmes et des thèses néo-platoniciens : la procession nécessaire et éternelle du multiple à partir de l'Un ;  le caractère inévitablement descendant de cette procession ; l'unité originelle de l'Ame universelle,  et divine ;  l'éternel retour,  etc.  Nous avons examiné ces conflits et cette crise dans notre ouvrage : La Métaphysique du Christianisme et de la Crise du XIIIe siècle,  ed.  du Seuil,  — Chez les plus grands docteurs,  par exemple saint Thomas d'Aquin,  on assiste à cette confluence des fleuves de pensée hétérogènes,  avec les tourbillons qui en résultent inévitablement.  Par exemple saint Thomas va superposer la théorie hébraïque de la création de l'Univers,  à une cosmologie de type et d'origine aristotélicienne,  selon laquelle les astres sont des substances qui échappent à la génération et à la corruption.

Saint Thomas va reprendre à la tradition aristotélicienne et néo-platonicienne l'inintelligible théorie de l'individualisation par la matière.  L'anthropologie de saint Thomas,  sa théorie des rapports entre l'âme et le corps,  vont osciller constamment entre le point de vue développé par Aristote dans son Traité de l'âme,  et le point de vue néo-platonicien : la descente de l'âme dans l'embryon.

 

Jusqu'à nos jours on assiste au mélange des métaphysiques.

Ainsi Bergson a découvert par l'analyse expérimentale le fait de la création continuée,  l'irréversibilité de la création continue d'imprévisible nouveauté.  Mais par ailleurs il a repris à Plotin  la théorie selon laquelle la matérialité  est une inversion du psychisme et selon laquelle encore la multiplicité des âmes particulières ou singulières  provient  de ce que l'unique élan vital,  d'origine spirituelle,  rencontre cette retombée qui est la matérialité.

 

« Ainsi se créent sans cesse des âmes,  qui cependant,  en un certain sens,  préexistaient... » Evolution créatrice,  p. 270.

 

De nos jours,  des théologiens qui s'imaginent sans doute être chrétiens reprennent à Schelling et à Hegel des thèmes théosophiques,  théogoniques,  le thème de la genèse tragique de l'Absolu,  de l'aliénation de l'Absolu,  de la kénôse gnostique,  qui sont la destruction du monothéisme.