Autrefois, toutes les formes d'art fonctionnaient de la même manière. Il fallait être dans les faveurs du Roy, ou avoir convaincu un mécène, afin d'avoir de quoi survivre. L'expression devait alors généralement couler dans le sens de la main nourricière, ou ne pas trop la brusquer, ou alors subtilement, au risque de perdre sa pitance. Pour le peintre et le sculpteur, le trait ne devait pas être trop dur. Pour le poète, le verbe ne devait pas être trop acerbe. Pour le comédien, le jeu ne devait pas être trop caricatural. Par chance, le musicien échappait un peu à la règle et était libre d'impliquer toutes ses émotions dans son oeuvre. Qui aurait pu deviner si tel passage d'une Sonate ne symbolisait pas pour le compositeur la colère qu'il éprouvait envers son Roy ? Personne. Les seules contraintes du musicien étaient la beauté de la phrase, le rythme de la marche, l'harmonie des notes. Et alors que l'architecte devait prendre de grandes précautions concernant son éternelle rivalité avec la gravité, le compositeur, lui, ne souffrait pour contrainte que des limites de l'audition humaine : autant dire peu de choses.

Il n’en avait pourtant pas toujours été ainsi. Au Moyen-âge, la musique était considérée comme moyen de prière et en tant que telle, elle était régie par des règles très précises à ne pas enfreindre. Les chants grégoriens sont un bon exemple des limites imposées par l’église : les voix doivent toutes résonner à l’unisson, en suivant une échelle diatonique, ce qui signifie que seulement sept notes sont autorisées. Sur un piano, cela revient à ne jouer que sur les touches blanches sans jamais en jouer deux en même temps. Même si l’ennui est peut-être le premier mot pouvant venir à l’esprit, il faut savoir que les chants grégoriens n’étaient pas non plus là pour se trémousser sur la musique, mais uniquement pour mettre en valeur le texte de la messe dite en latin. Bon, d’accord, ça n’en est que plus ennuyeux. Heureusement, au cours du XVIe siècle, les artistes s’opposèrent à ces contraintes et firent naître la musique “profane”, riche et créative. A partir de ce moment, la musique, de par sa nature, fut favorisée par toute la liberté qu’elle pouvait offrir. Et pour ses artistes, les privilèges allaient encore s'accroître avec l'avènement d'une nouvelle technologie : l'enregistrement.

 

Le propre de la musique est d'avoir une durée dans le temps. Alors qu'on pourra observer une peinture longuement comme brièvement, tandis qu'on sera capable de lire en biais une oeuvre écrite ou de contempler en un instant la grandeur d'un édifice, la musique ne révèle tous ses atours qu'après son écoute minutieuse, seconde après seconde, jusqu'à sa fin. Rien ne peut échapper à l'oreille attentive. C'est un échange direct, entre l'artiste et son public, continu et ininterrompu. Mais avec l'enregistrement, il allait devenir possible d'écouter l'oeuvre sans que l'artiste ait besoin de la jouer. Au delà du côté pratique pour l'artiste de ne pas avoir à se déplacer systématiquement, cela permit également au public d'écouter l'oeuvre sans devoir attendre que l'artiste accepte de la jouer. Et c’est ainsi que les choses commencèrent à se déséquilibrer.

En effet, avant l’enregistrement, les compositeurs étaient largement mis en valeur. C’est d’ailleurs en France, en 1851, que naît la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique, la SACEM. Cette société civile est créé afin de faire respecter les droits des compositeurs uniquement. Les interprètes ne sont aucunement couverts par son rôle de perception et de gestion. A l’époque, on cherche surtout à éviter aux oeuvres originales d’être jouées par des interprètes sans l’autorisation et la juste rémunération de l’auteur. Mais les artistes venaient en réalité de se créer leur propre prison dorée. En créant la SACEM, devenue aujourd’hui une nébuleuse opaque destinée à gérer les droits d’auteurs à la place de leurs auteurs, ils n’avaient pas anticipé que la masse d’argent que celle-ci allait collecter finirait par lui donner tous les pouvoirs, au point de leur vampiriser tout leur travail : en s’inscrivant à la SACEM, l’artiste passe un pacte avec le diable. Il vend toute son âme artistique à un organisme de gestion, en espérant qu’en retour celui-ci le rémunère. Malheureusement, les clés de répartitions totalement secrètes - certains diront plutôt arbitraires -, ainsi que la faible quantité d’artistes diffusés allaient faire qu’un très faible pourcentage d’artistes récupère la majeure partie des sommes collectées. Et comme cette petite quantité d’artistes est la plus écoutée, ce sont les mêmes qui récupèrent également la majeure partie des royalties sur les ventes de disques. Mais nous y reviendront plus tard.

Les premiers enregistrements sonores datent de 1860, mais, fait amusant, à l’époque il n’était pas possible de les écouter ! Comme toute technologie à ses débuts, elle n’était pas encore parfaite, et bien qu’elle ait permis de recueillir un signal sonore sur une feuille de papier, rien ne permettait de convertir l’enregistrement sur papier en onde sonore. En 1877, la technologie française fut dépassée avec l’invention par l’américain Thomas Edison du phonographe : le système d’enregistrement, utilisé à l’envers, restituait alors le son, la musique, ou n’importe quelle autre vibration. C’est cette invention qui fut adaptée et modifiée pour donner, en 1889, le gramophone et le disque vinyle. L’ère de la musique enregistrée allait pouvoir commencée.

 

Mais plusieurs problèmes émergèrent. Tout d'abord, enregistrer une chanson coûte cher. Ensuite, si le public est capable d'écouter l'oeuvre sans avoir besoin de l'artiste, comment feront nous pour le convaincre de venir voir l'artiste jouer ? C’est pour régler ce problème qu’allaient naître les maisons de disques. En transformant un enregistrement de l'oeuvre en bien commercial, elles permirent au public d'écouter l'oeuvre moyennant finance sans avoir à se déplacer. Mais les premiers artistes "rentiers" n'étaient pas encore prêts à apparaître. En effet, ayant compris avant tout le monde la manne financière qu'elles tenaient entre les mains, les maisons de disques commencèrent par payer à l'artiste sa représentation, qu'elles enregistraient et revendaient ensuite jusqu'à ce que la demande ait cessé. Pour être payé de nouveau, l'artiste devait jouer de nouveau, mais autre chose.

 

On se mit alors à confondre la composition et l'interprétation. Quand le compositeur vend sa partition, l'interprète vend sa prestation. Mais là, seule une interprétation était payée. Ainsi, un musicien, afin de se faire un peu d'argent, enregistrait des chansons qu'il connaissait mais dont il n'était pas l'auteur. C'est pour cette raison que certaines chansons, très vieilles, connaissent plusieurs versions par plusieurs auteurs. Et impossible de savoir quel est l'auteur original : si ça se trouve, il n'a jamais enregistré son interprétation. Peut-être que quelqu'un l'a proposé à la maison de disque avant lui, après l'avoir entendu jouer, et c'était trop tard.

 

Par chance, on se rendit rapidement compte du problème, et les artistes ne tardèrent pas à réclamer leur part sur les ventes des disques. Après tout, c'était leur interprétation à eux, et s'ils n'avaient pas à la rejouer à chaque écoute, ce n'était pas pour autant qu'un intermédiaire devait en retirer tout le crédit. A contre-coeur, les maisons de disques partagèrent, et nul doute que les prix firent un bond pour compenser ces nouveaux coûts. Les artistes purent dès lors continuer de jouer leur musique devant un public, mais eurent également le privilège de pouvoir récupérer de l'argent des ventes d'une seule de leur interprétation. Un peu comme si un peintre vendait des copies d'une de ses oeuvres très connue en prétendant que chacune d'entre elles est une oeuvre à part entière. Ou bien comme les écrivains, qui vendent leurs livres, objets qui ne sont finalement que des copies de l'original. Oui, mais. L'auteur arrange des mots et des phrases pour raconter une histoire. Le peintre arrange des formes et des couleurs pour composer une toile. Le sculpteur, l'architecte, agencent des matières et des formes pour composer une statue, ou un édifice. Tous usent de méthodes précises : grammaire et orthographe pour l'écrivain, la complémentarité des couleurs et la perspective pour le peintre, la portance et la gravité pour l'architecte, etc...

 

De même, le compositeur exerce son art en utilisant des méthodes : les accords majeurs, mineurs, et toute la théorie musicale. Son oeuvre, la partition, peut être copiée pour être réinterprétée n'importe où. Tout comme le texte peut être lu partout, ou comme les plans d'architecte peuvent servir à construire un autre bâtiment, identique. Quand à l'interprète, il suit les instructions du compositeur, et ajoute parfois sa touche personnelle, par le timbre de sa voix ou par sa façon de jouer de l'instrument. Tout comme le peintre, finalement, sauf que le peintre compose et exécute à la fois, à la manière d'un "auteur-compositeur-interprète". Le seul interprète, finalement, n'est qu'un moyen d'accéder à l'oeuvre composée. Tout comme le charpentier et le maçon sont des moyens de pouvoir accéder à l'oeuvre de l'architecte.

 

Si vous achetez un livre, vous achetez une partition, et vous en êtes l'interprète : vous vous créez dans votre tête une image de ce que l'auteur raconte. Un peu comme une recette de cuisine : on vous donne les ingrédients et la recette, mais votre plat sera peut-être différent de celui de votre voisin, parce que vous l'aurez interprétée ! Le privilège de la musique enregistrée, c'est qu'on ne nous vend pas la recette. On ne nous vend qu'une interprétation de celle-ci, et on nous interdit de chercher à la reproduire, sinon, on devra payer des droits d'auteur. C’est un peu comme si un restaurant vous vendait un plat, qui est une interprétation d’une recette par un chef cuisinier, mais vous interdisait de la reproduire ensuite à la maison. Pourtant, si mon voisin achète la même chanson, il entendra la même chose que moi, de même qu’au restaurant il aura le même plat que moi s’il le choisi. Mais si on achète tous les deux le même livre, on ne verra pourtant pas forcément la même chose dans celui-ci. Mais revenons-en plutôt à notre histoire.

 

Les artistes réclament donc leur part, et l'obtiennent. Et un beau jour, la radio se démocratise. Quand je dis un beau jour, en réalité cela pris plusieurs années. Le fait est qu’entre les deux guerres mondiales, la radio passa d’une audience proche de zéro à un public de plus de vingt-sept millions de personnes, rien qu’aux Etats-Unis ! En permettant aux gens isolés d’avoir de la compagnie, à d’autres de se tenir informés en permanence ou encore de découvrir de nouvelles oeuvres musicales, elle s’imposa rapidement comme une véritable petite révolution. Mais pendant que le peuple se réjouissait de cette bénédiction, d’autres voyaient l’émergence de ce nouveau médium d’un mauvais oeil. La radio ? Le mal absolu : un diffuseur permanent et gratuit pour le public. N'importe qui peut capter la radio, mais comment faire payer ce public ? Comment savoir qui écoute les interprétations diffusées pour leur demander de l'argent ?

C’est à partir de cette époque que commencèrent à se créer tout un tas de petites SACEM dans le monde entier afin de commencer à récolter l’argent des auteurs-compositeurs sur les oeuvres diffusées. Mais les radio-diffuseurs ne s'étaient pas rendu compte d'une chose capitale : au contraire de ce que plaidait l'industrie du disque et les organismes de gestion des droits, la diffusion des enregistrements ne nuisait pas du tout aux ventes de celles-ci. Bien au contraire même. Les représentants des artistes le savaient peut-être : plus les gens entendent une oeuvre, plus nombreux seront ceux se porteront acquéreurs de celle-ci. En effet, la familiarité qu'une oeuvre acquiert à force de l'entendre, dans un environnement n'étant pas saturé de musique comme à notre époque, permet à cette oeuvre de marquer les esprits, de devenir incontournable, et donc, d'être vendue.

 

Les représentants des artistes de musique avaient donc obtenu qu'on leur paye la promotion de leurs produits : d'un point de vue marketing, c'est un coup de maître. D'un point de vue éthique, c'est discutable, bien entendu, mais à l'époque, on ne prévoyait pas les dérives qui en découleraient. Dès lors, les maisons de disques commencèrent à promouvoir seulement quelques artistes un maximum auprès des radios, afin de vendre le plus de fois possible une seule et même interprétation d'une seule oeuvre. Pour elles, le travail se résume alors à enregistrer la musique, une fois, puis à la copier à l'infini pour la revendre, encore et encore. A ce moment là, on trouve encore les paroles dans les objets de musique enregistrée. Pas la partition, non non non, surtout pas, mais les paroles, c'est déjà bien, et ça permet de fredonner l'air à ses amis pour marquer leur esprit à eux aussi. Le déséquilibre entre les gros artistes et les plus petits, entre les ayant-droit et le public, entre la société et le secteur privé, allait commencer à s’accroître.

 

Puisque seuls quelques artistes sont promus, seuls quelques artistes vendent des disques, mais en quantité énorme, puisque c'est là le principe de la manoeuvre. Les premières stars commencent à naître, ainsi que les premiers artistes "rentiers", des artistes qu'on ne voit que très peu sur scène, et qui ne vivent que de la diffusion d'une seule de leurs interprétations. Des artistes, qu'on considère aujourd'hui comme de véritables légendes, n'étaient peut-être pas les plus brillants de leur époque, mais les maisons de disques ont fait le choix de les mettre en avant. Peut-être leur musique était plus entêtante, et marquait les esprits plus rapidement, alors on les a choisis eux. Déjà, les maisons de disques commencèrent à appauvrir le paysage culturel musical. Mozart n'a pas connu cette époque, et ses mélodies complexes sont aujourd'hui encensées. Mais s'il avait du convaincre une maison de disque, comment aurait-il fait, avec des oeuvres s'étalant parfois sur plus d'une heure, quand le standard de l'industrie tourne autour de deux ou trois minutes, la tendance étant à la baisse ? Sans doute alors ne l'aurait-on jamais connu. Peut-être a-t-on déjà raté de nombreux Mozart en perspective...

 

C'est à partir de là que le premier défi de l'industrie du disque fit son apparition : l'invention de la bande magnétique, et plus précisément de la cassette audio, commercialisée en 1963. Un petit objet capable de capter un signal audio, et de le reproduire (presque) à l'infini. Dès lors, puisque les maisons de disques ne vendent qu'une seule et même interprétation d'une oeuvre, et que c'est cette interprétation qui passe à la radio, il suffit d'enregistrer la radio pour se retrouver avec une copie de l'enregistrement. La panique s'installe chez les producteurs de disques. Une grande campagne de propagande est organisée pour dire aux gens combien enregistrer la radio c'est mal, parce que ça risque de tuer la musique. Mais les gens, de leur côté, voient plutôt ça d'un bon oeil. En effet, les prix de la musique enregistrée font qu'il n'est pas possible à tout le monde de s'offrir toutes les oeuvres qu'il aime, même s'il en a la volonté. La cassette vient donc résoudre ce problème en mettant à leur portée des copies, quoique de moindre qualité, de l'enregistrement vendu dans le commerce. Certaines radios, amies des producteurs, commencèrent dès lors à interrompre la chanson par un “jingle”, ou à dégrader le début et la fin des chansons, en continuant de parler après le lancement du disque et en l'interrompant avant la fin, allant même parfois jusqu'à la raccourcir, afin de forcer les gens désireux d'entendre la chanson en entier de l'acheter.

 

Au même moment, les maisons de disques retournèrent pleurer devant le gouvernement. Et une fois de plus, elles réussirent à obtenir ce qu'elles voulaient : on taxa les supports d'enregistrement comme les cassettes afin d'en reverser une partie du bénéfice aux maisons de disques. Pourtant, ces cassettes peuvent servir à beaucoup d'autres choses : enregistrer un discours pour l'analyser, un cours magistral pour le réviser, un interview pour le retranscrire, ou même sa propre voix pour se souvenir plus tard d'acheter du lait. Tous ces usages des cassettes ne nuisent pas à l'industrie du disque. Et pourtant, ils lui rapportent. On notera là la première grosse dérive de l'industrie du disque et des sociétés de gestion : alors que la radio ne paye de redevance que lorsqu'elle diffuse de la musique enregistrée, la taxe sur les supports d'enregistrement, elle, s'applique quelque soit votre usage de ce support.

 

A cette époque, le modèle économique des maisons de disques est effectivement basé sur la rareté de l'enregistrement, et son coût. Mais si cette rareté commence à s'appauvrir, les prix vont devoir baisser pour que l'objet reste attractif. Que nenni ! Les prix ne cessèrent au contraire d'augmenter afin de compenser l'enregistrement sur cassette. Mais rendre encore plus cher un produit qui n'est plus rare, n'est-ce pas délibérément renoncer à être compétitif ? Et n'est-ce pas encourager la concurrence, qui est à ce moment là la cassette enregistreuse ? Peu importe, si ça ne marche pas, les maisons de disques feront comme d'habitude : aller pleurer devant le gouvernement. Pourtant, quel est le problème de la musique enregistrée, sinon que désormais chacun peut enregistrer lui-même la musique, sans avoir besoin qu'on le fasse à sa place ? Le public n'a aucun problème avec les artistes, et il veut continuer à les écouter. Ce que le public commence à voir, c'est que s'il a le choix entre payer une cassette pour enregistrer la musique lui-même, ou payer la cassette officielle plus cher pour avoir la même chose, alors il va choisir naturellement de payer moins cher. Son problème, c'est qu'on veuille lui vendre très cher un produit qu'il peut créer lui-même pour beaucoup moins cher. Son problème, c'est la maison de disque.

 

Les tensions montent entre le public et les producteurs de disques. La cocotte-minute est sous pression, et elle explose lorsque arrivent sur le marché les premiers graveurs de CD, pourtant souvent commercialisés par les maisons de disques elles-mêmes, vers la fin de années 1990. En effet, alors que la cassette ne permettait qu'un enregistrement de moindre qualité, limitant par ce fait naturellement la portée d'une copie, le CD vient permettre la production par un particulier de copies strictement identiques, à quelques erreurs de gravure prêt. Dès lors, il est très simple pour un consommateur de se faire prêter un CD, de le dupliquer, et d'en avoir une copie à lui, sans jamais passer par la maison de disques. Une fois de plus, le public n'a rien contre l'artiste, bien au contraire, il l'aime tellement qu'il se débrouille pour se procurer une de ses interprétations et en garde une copie. Il pourrait en acheter une copie, au lieu de se la créer tout seul. Après tout, sa copie lui coûte aussi de l'argent, entre le prix du graveur et le prix du CD vierge. Mais c'est oublier bien vite la tension entre le public et les maisons de disques.

 

Une tension qui ne fera que croître lorsque le consommateur se rendra compte que sur la somme qu'il verse pour l’achat d’un CD, seule une misère revient aux artistes (12% à répartir entre les auteurs, les compositeurs et les interprètes, sachant qu’ils ne sont pas nécessairement les mêmes pour chaque chanson que contient un CD). Qu’il arrive également qu’une maison de disque, pourtant simple intermédiaire, porte plainte contre ses propres artistes lorsqu’elle juge qu’ils ne sont pas assez diligents (exemple : 30 seconds to Mars), même si leur succès est international et qu’ils n’ont pas touché la moindre royalty, laissant le groupe avec une dette de près d’un millions et demi de dollars ! Lorsqu’il constatera que l'objet contenant la musique enregistrée ne contient plus rien d'autre : ni biographie, ni discographie, ni paroles, rien ! Lorsqu'il apprendra que l'artiste est maintenu en captivité et se retrouve destitué de tous ses droits en signant son contrat. Lorsqu'il se rendra compte de la puissance financière de ce qu'on appelle désormais les Majors du disque, et de l'emprise que celles-ci peuvent avoir sur le monde de la musique, alors qu'elles ne sont depuis toujours qu'un intermédiaire entre l'artiste et son public ! Un intermédiaire affreusement riche, lui donnant un pouvoir de lobbying, qui est un moyen de faire pression sur le monde politique afin de gouverner à la place des gouvernants, à la place des élus, à la place du peuple lui-même.

 

A votre avis, quel autre type d'artiste est captif de son intermédiaire ?

Prenons les neuf arts un par un :

1/ L'architecte est-il obligé de ne construire des édifices que pour un seul client ? De faire construire toutes ses oeuvres par le même maçon, charpentier, ou entreprise de BTP ? Non.

2/ Le sculpteur est-il obligé de n'exposer ses oeuvres que dans une seule galerie, toujours la même ? De n'être inscrit que dans un seul catalogue d'art et de ne jamais en changer ? Non.

3/ Le peintre (ou le dessinateur) est-il obligé d'exposer toujours au même endroit, ou de ne publier ses peintures et illustrations que dans un seul magazine ? Non.

4/ Le musicien dans une major est-il obligé de céder ses droits sur tout ce qu'il compose et sur tout ce qu'il a jamais composé ou composera dans le futur à une seule et même entreprise et de ne jamais en changer ? Oui.

5/ Le poète et l'écrivain, sont-ils obligés de publier tous leurs textes dans le même journal, tous leurs recueils ou livres chez le même éditeur ? Non.

6/ Le comédien et le danseur, ne doivent-ils travailler qu'avec un seul metteur en scène, qu'avec une seule salle de théatre, qu'avec un seul tourneur - celui qui organise les dates et lieux de représentation de l'artiste ? Non.

7/ Le réalisateur, le cinéaste, doit-il systématiquement faire produire ses films par le même producteur ou les faire distribuer par la même compagnie ? Non.

8/ Le photographe ou le producteur de télévision sont-ils obligés de ne travailler qu'avec une seule chaîne de télévision, qu'une seule agence de pub ? Non.

9/ Les auteurs de bandes dessinés, sont-ils obligés de publier leur BD toujours chez le même éditeur ? Non.

On pourrait continuer comme ça longtemps. Le fait est que les privilèges dont la musique bénéficie depuis toujours ne profitent pas aux artistes, mais à leurs intermédiaires. Des intermédiaires parasitiques, qui n'hésitent pas à tuer (artistiquement) leur hôte lorsqu'il n'est plus assez populaire.

 

Mais le problème de la captivité de l'interprète n'est pas la seule question qu'il est important de se poser. En voici d'autres.

Quel autre art est glorifié au point de devoir être "sauvé à tout prix" ? En effet, les Majors de l'industrie du disque font voter des lois, dont certains amendements vont jusqu'à porter leur nom. On aura ainsi vu en France un amendement Vivendi faire son apparition dans une loi, Vivendi étant la maison-mère d'Universal, une Major du disque ! Dans d'autres domaines artistiques, on ne connaît que très rarement les intermédiaires, à moins de s'intéresser particulièrement à cet art en particulier. Dans la musique, nos propres lois, celles qui régissent notre vie quotidienne, sont parfois écrites et portent en partie le nom d'un intermédiaire, et même pas celui d'un artiste ou d'une oeuvre !

Quel autre art est défendu par ses intermédiaires ? A-t-on déjà vu un intermédiaire venir nous proclamer que s'il faisait faillite, ce serait la mort de l'art ? Certes, les maisons d'édition, les producteurs de films ou encore les éditeurs de logiciels râlent bien de temps en temps, mais ont-ils osé dire que sans eux les livres, les films ou les logiciels n'existeraient plus ? Jamais de la vie. C'est pourtant la théorie prônée par les intermédiaires de la musique, les producteurs de disques.

Mais attendez, nous n'en sommes pas encore arrivé au summum de conflit dans notre petite histoire, alors poursuivons.

 

Le graveur de CD existe, mais bientôt, ce sont deux nouvelles technologies qui feront leur apparition, et qui ensemble mettront à mal les pratiques établies par les Majors. Le mp3, tout d'abord, qui permet de conserver un CD audio sur le disque dur d'un ordinateur sans qu'il ne prenne trop de place, et une autre, créée par le peuple, pour le peuple, fait très rare à notre époque où la recherche et le développement sont des domaines concurrentiels et donc ultra-privés. Cette révolution que tout le monde connait, c'est le Peer-to-peer, littéralement de Pair-à-pair, d'égal à égal, abrégé en P2P et démocratisé par Shawn Fanning. Véritable bombe artisanale de portée internationale, cette technologie allait rendre définitivement le recours à un intermédiaire désuet. Grâce à cette technologie, un CD converti en mp3 peut-être diffusé sur internet au monde entier. L'intermédiaire qui autrefois devait acheminer des tonnes de CD d'un point à un autre du globe perd totalement son intérêt, puisque désormais, sans se déplacer, on peut diffuser facilement sa musique dans le monde entier, et gratuitement.

 

Seulement voilà : entre temps, l'artiste s'est rendu captif de son intermédiaire, comme nous venons de le voir, et ses oeuvres ne lui appartiennent plus, elles appartiennent aux Majors, à ces intermédiaires rendus inutiles. Des entreprises dont le gagne-pain consiste en la vente de supports enregistrés, ces mêmes supports qui n'ont plus aucun sens lorsqu'on peut s’en passer, et obtenir la même chose gratuitement, sans que ça ne coûte à personne, et sans générer de déplacement coûteux pour aller le chercher ou se le faire amener. Un seul et même enregistrement d'une oeuvre peut être dupliqué à l'infini entre tous les Hommes, sans que cela ne coûte de surplus à aucun d'entre eux. Cet enregistrement n'a plus aucune rareté, son coût de diffusion est nul, et son prix devrait donc également tendre vers zéro. Alors, pour conserver leur monopole, les Majors décidèrent de mettre fin à cette rareté, en allant pleurer devant le gouvernement. Elles imposèrent alors la rareté, en interdisant la copie, tout simplement.

 

Mais la copie perdurait, et des millions de citoyens se plaçaient dans une situation d'illégalité. La désobéissance civile commençait, pour résister à la mauvaise foi redoublée des Majors. La rupture entre les intermédiaires de la musique et le public était consommée.

Les Majors tentèrent alors de faire croire qu'une musique téléchargée est une baguette de pain volée. Mais le public rétorqua que s'il était possible de dupliquer une baguette de pain à l'infini sans que ça ne coûte rien à personne, il ne s'en priverait pas et les boulangers n'auraient qu'à s'occuper autrement.

Alors, les Majors expliquèrent que sans elles, les artistes n'existeraient pas, ou ne pourraient pas se faire connaître. Et le public rétorqua que les Majors n'avaient joué aucun rôle dans l’invention de leur Art, la musique, et que leur disparition n'entraînerait par conséquence certainement pas celle de l'art. Au contraire, des membres du public décidèrent de s'affranchir des contraintes imposées par les Majors et de créer de la musique libre, offerte au monde entier. Des artistes suivirent, ne vivant que de leur art, c’est à dire de nouvelles interprétations, devant un public, et non plus d’une rente générée par la vente d'un seul enregistrement. Actuellement, de gros artistes se mettent à quitter leur maison de disques. C’est le cas par exemple de Nine Inch Nails, Radiohead, Prince, Pearl Jam, etc... Madonna n’est plus non plus sous contrat avec Warner, mais elle n’a pas encore sortie d’album en indépendant.

Même s'ils n'offrent pas tous leur musique, ils se sont affranchis des Majors et luttent même parfois contre elles. On peut aisément le comprendre, le fonctionnement d’une Major étant aujourd’hui typiquement celui d’une banque, et non d’un intermédiaire artistique. La Major vous prête beaucoup d’argent, qu’elle utilise elle-même pour produire, éditer, distribuer et promouvoir votre oeuvre. Elle vous propose ensuite de rembourser ces frais sur l’argent que vous gagnez grâce à vos royalties. Mais comme on l’aura vu précédemment, ces royalties sont infimes en comparaison du prix de l’enregistrement. Ce qui signifie que même si 12% de ce prix constitue la part revenant à l’artiste, cette part n’arrive jamais jusqu’à l’artiste puisque la Major se rembourse son prêt dessus ! Par contre, la part dédiée à la production de l’oeuvre ainsi que celle attribuée au distributeur de l’oeuvre (respectivement 6,36 et 19,67 %) reviennent toutes les deux à la Major, et ne servent aucunement à rembourser le prêt de l’artiste. Ce qui signifie que non seulement la Major se rembourse l’argent qu’elle a prêté, mais lorsqu’elle a fini de se rembourser, elle a déjà engrangé pour elle-même plus de trois fois la somme prêtée ! Et puisque le contrat impose à l’artiste la sortie d’un nouvel album régulièrement et que la Major s'octroie le droit de rembourser n’importe quel prêt avec les revenus de n’importe quel album, lorsque votre prêt est enfin remboursé, un autre vient s’ajouter au premier, afin d’être certain que jamais vous ne récupérerez le moindre centime !

 

Aujourd'hui, la rareté de la musique enregistrée n'existe pas. Elle est artificiellement et maladroitement entretenue par les Majors mais n'a aucune raison d'être. Après tout, si je ne paye rien lorsque j'écoute une chanson à la radio, pourquoi devrais-je payer lorsque j'écoute celle-ci sur mon ordinateur ? L'acte est pourtant exactement le même : je me contente d'écouter. Le fait que ce soit sur demande est-il suffisamment significatif pour que je le paye ? Assurément non, car de même que je choisis une radio qui diffuse des chansons que j'aime, je choisis les chansons que je télécharge parce qu'elles me plaisent. Ainsi, je crée ma propre programmation. Et même sans devoir télécharger quoi que ce soit, je peux toujours aller écouter la chanson en streaming ou sur Youtube, en profitant de solutions parfaitement légales. Quel est donc le problème avec le mp3 ? C'est simple, il symbolise à lui seul la fin des Majors, la fin de la rareté de la musique enregistrée, la fin d'un règne. Et probablement la naissance d'autre chose !

 

D'aucun se plaindront qu'alors, si la rareté de la musique enregistrée n'existe plus, et que donc on ne paye plus pour entendre la musique, les artistes vont disparaître. En n'étant plus payés pour leurs oeuvres enregistrées, ceux-ci n'auraient plus de quoi vivre et mourraient dans d'atroces souffrances. Pourtant, quel est le propre du musicien ? Est-ce de jouer de la musique ou de vendre un CD ? Il ne fait aucun doute que son art consiste à jouer de la musique, sinon on ne l'appellerait pas un artiste, mais un commercial. Dès lors, comment justifier qu'un musicien gagne de l'argent sans jouer de la musique ? S'il suffisait d'enregistrer une oeuvre et de n'en vendre que des copies ensuite, pourquoi les peintres continueraient-ils à peindre ? Il leur suffirait de faire une seule belle toile et de n'en vendre que des copies. C'est, dans la musique, ce qu'ont fait certains artistes n'ayant créé qu'une seule chanson et ayant vécu toute leur vie de la vente de l'enregistrement de cette chanson. En dessin, l'enregistrement de l'oeuvre, c'est une reproduction de celle-ci, ou une photographie. Ces reproductions se vendent, bien entendu, mais personne ne peut vous empêcher de prendre une photo d'une oeuvre et de l'afficher dans votre salon. Si le peintre veut vivre, il doit continuer à peindre et à vendre ses toiles. De nombreux peintres amateurs ont un travail à côté, pour s'assurer de quoi manger. Pourquoi devrait-il en être autrement pour les musiciens ?

 

Alors on pourra citer l'exemple de l'écrivain, qui écrit un roman, le publie, et vit de ses rentes. C'est une autre anomalie du système engendrée par la même cause : la rareté du livre, liée aux coûts d'impression. Cette rareté est devenue très faible, mais elle existe toujours, et elle existera tant qu'on aura pas trouvé de système de lecture plus agréable que le livre et permettant la duplication massive des livres. D'ailleurs, comme disait Victor Hugo lors de son discours d'ouverture du Congrès Littéraire International en 1878 : "Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient —le mot n’est pas trop vaste— au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous." Donc, lorsque le livre en tant que tel aura disparu, il faudra trouver à l'écrivain d'autres sources de revenus que la vente de ses livres, et les maisons d'édition disparaîtront, en faisant probablement autant de bruit que les Majors du disque actuellement.

 

Il n'y a rien de révoltant à cela. Moi même, qui suis écrivain, je place tous mes textes en Creative Commons, ce qui permet à tout un chacun de dupliquer ce que j'ai écrit pour le faire lire à d'autres gens. Si je veux vivre de mon art, je dois trouver des gens prêts à me donner un peu d'argent pour que je continue d'écrire. C'est actuellement le cas avec le magazine Psikopat, dans lequel je publie certains textes, ou encore avec le système "Flattr", qui permet au gens d'annoncer qu'ils aiment mon travail, et tous les mois, l'organisme auquel ils sont abonnés me reverse la partie qui me revient de leur abonnement. Cette partie peut être minuscule, et c'est ce qui effraye les auteurs. Mais soyons réalistes : quand sept milliards de personnes peuvent potentiellement nous lire, est-il grave de ne gagner que quelques centimes de chaque lecteur ? Et de toutes façons, au départ, est-on artiste pour l'argent ? Ne serait-ce pas plutôt par plaisir et pour s'exprimer ?

 

Il existe également un mythe de la toute puissance de l'artiste sur son oeuvre, qui est sa propriété exclusive. Grâce à ce mythe, on tente de nous imposer le choix d'un auteur quand au mode de distribution, choix qu'on ne lui laisse pas puisqu'il est de toutes façons irrémédiablement lié par contrat avec sa maison de disque à qui il est obligé de céder tous ses droits. Ainsi, on verra certaines personnes prétendre qu'un artiste doit pouvoir ne choisir que le CD, exclusivement, comme mode de distribution. Pourtant, si on se réfère à la définition même du droit d'auteur, on constate que rien ne doit pouvoir interdire au public de s'échanger l'oeuvre enregistrée au format mp3. Citons Wikipedia : "Le droit d’auteur est l’ensemble des prérogatives exclusives dont dispose un auteur sur ses œuvres de l’esprit originales.

Il se divise en deux branches :

- le droit moral, qui reconnaît à l’auteur la paternité de l’œuvre et assure le respect de l’intégrité de l’œuvre ;

- les droits patrimoniaux, qui confèrent un monopole d’exploitation économique sur l'œuvre, pour une durée variable au terme de laquelle l'œuvre entre dans le domaine public."

On trouve ici tous les éléments de réflexion nécessaires. L'auteur a le droit d'être reconnu comme le créateur de l'oeuvre, et peut s'assurer de son intégrité. De plus, il dispose d'un monopole d'exploitation économique sur l'oeuvre, afin de le prémunir contre toute utilisation commerciale de son oeuvre pour laquelle il ne serait pas rémunéré. Mais où est-il question d'interdire le partage de l'oeuvre avec son prochain ? De plus, c'est le regard du spectateur qui fait l'oeuvre d'art, sinon, un monochrome n'est jamais qu'une toile recouverte d'une seule couleur, et les oeuvres de Marcel Duchamps ne sont plus que des objets du quotidien. Si ces oeuvres sont bien des oeuvres, c'est alors que le spectateur en fait des oeuvres, il a donc également une responsabilité dans sa création. Celle-ci lui appartient déjà un petit peu, même sans en être l'auteur. Quant à ce dernier, que serait-il sans tous les hommes qui l'ont précédé et qui ont inventé toutes les techniques et les règles qu'il a utilisé ? Parce qu'après tout, et de plus en plus, l'art n'est qu'une forme d'interprétation de la réalité, d’éléments préexistants, le meilleur exemple en étant le théâtre, qui se contente parfois de reproduire des situations réelles. L'auteur n'est que celui qui décide de cette situation que ce sera une oeuvre, et la propose au public qui jugera si oui ou non il l'accepte comme oeuvre. L'auteur n'a finalement fait qu'extraire une partie de ses sensations de la réalité pour l'injecter dans son oeuvre. La réalité, pourtant, ne lui appartient pas. De même que le succès de l'oeuvre ne lui appartient pas, mais il appartient au public, qui porte l'oeuvre et la transmet. L'artiste n'est donc pas totalement propriétaire de son oeuvre, il n'en est que l'instrument, le catalyseur, et c'est à ce titre qu'on lui en reconnaît la paternité. Un terme bien à propos, puisque dans la filiation il n'y a aucune propriété du parent sur son enfant. Pourtant, il est impossible de dissocier l'enfant du parent, puisqu'il porte son nom. L'artiste n'a donc pas à choisir le mode exclusif de diffusion de l'oeuvre, il ne fait qu'avoir le monopole d'exploitation économique de celle-ci. Il contrôle donc toute vente de l'oeuvre, mais n'a pas à intervenir lorsque celle-ci est partagée ou échangée sans contrepartie financière.

 

Il est très simple de prouver qu'il serait une mauvaise idée que de changer ce système de droit d'auteur pour accorder à l'auteur la totale propriété de son oeuvre. En effet, imaginons un artiste qui composerait l'oeuvre la plus merveilleuse que le monde ait connu. Seulement il refuse à quiconque de l'enregistrer, de la reproduire ou de la diffuser. Imaginons que la société lui reconnaisse ce droit, et le respecte totalement. Pas un seul morceau n'en sera reproduit, jamais. Que se passera-t-il lorsque l'artiste décède ? Le monde entier doit-il alors perdre le bonheur que procure cette oeuvre ? Au nom de quoi le bien commun, celui de l'humanité entière, devrait être saboté ? Pour les caprices d'un artiste facétieux ? Et même si cet artiste acceptait de vendre un enregistrement de son oeuvre, disons qu'elle est musicale, mais uniquement sous la forme d’un CD. Et si demain le CD n'était plus lisible parce que la technologie est passée au petit cube holographique ? Mais il est interdit de reproduire l'oeuvre sur autre chose qu'un CD. Et l'oeuvre disparaît. Quel gâchis !

On le voit bien alors, le droit d'auteur est un principe équilibré entre l'artiste et le public, entre le bien privé et le bien commun. Dès lors, pourquoi les Majors refusent-elles de le respecter ? Devant cet entêtement, ce sont les artistes eux-même qui s'aliènent leur public, au point que ceux-ci cherchent de plus en plus à se séparer de leur intermédiaire encombrant, et pour les plus jeunes à ne pas tomber dans leur piège. Des artistes en viennent même à faire des excuses à leur public pour le comportement de leur intermédiaire, qui au départ était là pour leur rendre service, et non pour nuire à leur image ! On se souviendra de Renaud, par exemple, chanteur français ayant pris le parti de ses fans en publiant sa dernière chanson de l’époque en mp3, contre l’avis de sa maison de disque, Virgin, et raillant cette dernière.

 

Mais que serait la vie sans les Majors ? La mort de la musique ? Imaginons un monde sans elles. Pour commencer, les artistes devraient chercher à plaire au public, à se faire remarquer, connaître, comme n'importe quel artiste, peu importe son art. Pour plaire, il leur faudrait produire de bonnes chansons, ne pouvant plus miser sur la répétition à outrance de leur musique. Les radios pourraient se diversifier et passer plus de chansons différentes, ce qui ferait sans doute regagner plusieurs points de QI aux pauvres animateurs radio, condamnés à écouter toujours les mêmes chansons, en boucle toute la journée. En plus, les gens seraient forcés de s'intéresser plus à la musique, plus personne n'étant là pour les guider vers un choix psychologiquement imposé. Qui a déjà vu une publicité pour une peinture ? Pour une sculpture, ou un édifice ? Personne. Et pour une chanson ? Tout le monde !

 

Que signifie la publicité pour une oeuvre ? En quoi est-elle nécessaire ? Qu'on veuille vous expliquer qu'un rouleau de papier toilette soit plus doux qu'un autre, je veux bien l’admettre, c'est un fait scientifique. Mais comment pourrait-on vous faire croire qu'une chanson est meilleure qu'une autre et que vous devriez l'acheter ? Chacun possède ses propres goûts, après tout. Et en plus, on voudrait vous forcer à acheter la musique avant de l'avoir écoutée, puisqu'il vous est souvent interdit de l'écouter sans payer de manière légale. Il vous faut donc acheter les yeux fermés, sur la foi d'un extrait vaguement entendu en cinq secondes de spot publicitaire, ou sur celle d'une photo dans un journal papier. A-t-on déjà demandé à quelqu'un d'acheter une peinture avant de l'avoir vue ? La musique enregistrée n'est finalement qu'un support de promotion comme un autre, en elle-même, et ne devrait pas être promue à son tour : faire de la publicité pour de la publicité, c'est commercialement très habile, mais socialement beaucoup moins défendable. On se souviendra avec humour d'une époque où les majors souhaitaient faire payer le visionnage des clips promotionnels de ses artistes. Le comble du comble, puisqu'alors le consommateur devrait payer pour voir le clip promotionnel du support promotionnel de l'artiste ! L’histoire du beurre, de l'argent du beurre, etc...