Oubliés, les charniers du Sri Lanka?

Gareth Evans

Gareth Evans, ancien ministre australien des Affaires étrangères, déplore que les massacres de civils en 2009 n’aient pas davantage indigné l’opinion publique. Mais il y a une raison à cela: l’habileté du gouvernement sri lankais à masquer sa propre responsabilité dans le carnage

L’un des pires cas d’atrocités criminelles de ces dernières décennies n’a pas, pour le moins, marqué la conscience collective internationale. Nous nous rappelons et reconnaissons la honte du Cambodge, du Rwanda, de la Bosnie et du Darfour. Nous nous lamentons sur notre incapacité à mettre un terme aux atrocités commises quotidiennement en Syrie. Mais jusqu’à présent, le monde n’a prêté que peu d’attention aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité, comparables en sauvagerie à n’importe lequel de ces cas précédemment cités: les charniers du Sri Lanka en 2009.

Il y a trois ans, dans le sanglant dénouement de la guerre du gouvernement sri lankais contre le groupe séparatiste des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul, quelque 300 000 civils se sont retrouvés pris au piège entre l’armée et les rebelles dans ce qui a été appelé «la cage» – une étroite bande de terre, pas plus large que Central Park à New York, entre mer et lagon, dans le nord-est du pays.

Au moins 10 000 – peut-être jusqu’à 40 000 – civils sont morts dans un carnage sans retenue ni compassion, sous les bombardements aveugles de l’armée, les tirs des rebelles, tandis que tout acheminement de nourriture et de soins avait été interdit.

Dans le sillage du 11 septembre 2001, le gouvernement sri lankais est parvenu à imposer sa version des événements et à en convaincre le monde politique et l’opinion publique, ce qui explique l’absence d’indignation internationale. Selon cette version officielle, les événements survenus dans la cage ont permis la défaite attendue de longue date, par tous les moyens nécessaires et justifiables, d’une insurrection terroriste qui menaçait l’existence même du pays.

L’autre raison essentielle qui explique le silence de la communauté internationale est la décision du gouvernement sri lankais d’interdire l’accès de son territoire aux observateurs indépendants – la presse, les ONG, ou les diplomates – pour témoigner et rendre compte de ses actes. Un problème accru par l’hésitation des responsables onusiens déjà installés dans le pays à communiquer les informations en leur possession.

Le gouvernement du président Mahinda Rajapaksa affirmait – et persiste à dire – qu’il n’y a eu aucune victime civile. De même, les tirs d’artillerie n’ont jamais été dirigés contre les populations civiles ou les hôpitaux, les dommages collatéraux sur les civils ont été minimes. Les conventions internationales ont toujours été respectées, y compris l’interdiction d’exécuter les prisonniers.

Mais cette version est désormais remise en question par une série de récentes publications, notamment dans le rapport d’un panel d’experts des Nations unies rendu public l’année dernière, ainsi que dans deux ouvrages: l’analyse implacable d’un responsable des Nations unies, Gordon Weiss, The Cage: The Fight for Sri Lanka and the Last Days of the Tamil Tigers, et dans le déchirant Still Counting the Dead: Survivors of Sri Lanka’s Hidden War, de Frances Harrison, journaliste à la BBC.

Personne ne minimise la participation des Tigres à la sauvagerie de 2009; mais dans la mesure où tous leurs chefs sont décédés aujour­d’hui, l’attention internationale devrait maintenant se porter pleinement sur le gouvernement, afin de le confronter à ses responsabilités pour ne pas avoir protégé son propre peuple. Le gouvernement de Rajapaska élude sa responsabilité depuis bien trop longtemps par d’incessantes manœuvres de diversion (généralement par le biais de commissions d’enquête complaisantes qui ne mènent nulle part). Il refuse aussi tout accès sur les lieux du crime, dissimule les informations et s’ingénie à intimider quiconque doute de sa version des faits.

Mais une réelle pression internationale pèse à présent sur le gouvernement pour qu’il s’explique sur ses actes, surtout de la part du tant décrié Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, qui étudiera la réponse du Sri Lanka en mars 2013. Il est probable que le Conseil s’appuiera sur un grand nombre de preuves de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité actuellement récoltées auprès de témoins par l’organisation International Crimes Evidence Project , basée en Australie.

L’un des aspects les plus tragiques de toute cette histoire, récemment mis en évidence, est le mutisme des responsables onusiens présents sur le terrain à l’époque. Une transmission d’informations crédibles de leur part aurait pu faire contrepoids à la version gouvernementale.

En effet, des estimations précises du nombre de victimes dans la zone des combats ont été réunies par une équipe de l’ONU basée à Columbo dès 2009, à partir de contacts radio réguliers avec un grand nombre de sources fiables – ONG, équipes médicales et équipes tamoules locales de l’ONU – encore présentes sur le terrain. L’information était incomplète, mais elle était sûre – et alarmante. Il a pourtant été décidé, au niveau institutionnel, de ne pas utiliser ces informations, sous prétexte qu’elles ne pouvaient être «vérifiées».

Les véritables raisons apparaissent aujourd’hui au grand jour. D’une part, l’équipe des Nations unies voulait préserver les couloirs d’assistance humanitaire. Mais l’équipe a aussi fait l’objet d’intimidations verbales éhontées de la part de responsables sri lankais (une expérience profondément désagréable, à laquelle j’ai moi aussi été soumis). Et les membres de l’équipe savaient que le gouvernement sri lankais pouvait compter sur le soutien de certains Etats membres de l’ONU, contrairement aux Tigres, qui n’en avaient aucun.

Mais comme l’a conclu le Panel Lakhdar Brahimi il y a dix ans, après avoir réétudié certains des échecs catastrophiques des processus de paix entamés dans les années 90, il en va désormais de la responsabilité du Secrétariat de l’ONU de dire au Conseil de sécurité ce qu’il doit entendre, et non ce qu’il veut entendre.

Une commission d’enquête interne visant à évaluer les dysfonctionnements du système de réaction de l’ONU au Sri Lanka, mise en place par le secrétaire général Ban Ki-moon, et dirigée par le très éminent diplomate Charles Petrie, devrait remettre son rapport le mois prochain. Tout indique que ce ne sera pas une belle histoire. Il est crucial que ses conclusions soient rendues publiques et qu’une action immédiate soit entreprise.

La mémoire sélective est un mécanisme de défense bien connu. Il est plus facile pour les gouvernements, les organisations internationales, comme pour les individus, de vivre avec ses turpitudes si nous pouvons prétendre que rien ne s’est jamais passé. Mais il y a bien eu des crimes de masse au Sri Lanka, et un échec moral généralisé, et si nous ne tirons pas les leçons de ce passé, nous serons effectivement condamnés à le répéter.

Le Temps.ch | 2 novemvre 2012.