Eric S. Raymond, le 1er octobre 2008

Pourquoi je hais les logiciels propriétaires

http://esr.ibiblio.org/?p=556


J'ai une longue exp
érience dans l’écriture dargumentaires expliquant pourquoi le logiciel libre, c’est bien, et pourquoi tout le monde devrait en faire. À ce qu’il en ressort, j’y ai un certain succès. Je suis parvenu à ces bons résultats par une stratégie consistant à avancer des arguments rationnels, techniques et utilitaires dans lesquels j’ai explicitement rejeté toute attitude normative ou moralisatrice.

Mais si je me réjouis des résultats obtenus grâce à cette stratégie, une conséquence de mon approche est que des gens de par le monde pensent qu'ils peuvent me convaincre de reconsidérer le logiciel propriétaire avec leurs propres arguments rationnels et utilitaires. Un de mes commentateurs réguliers écrivait récemment : « Eric, vous devriez reconsidérer MSDN, Windows, et leurs outils de développement, sans préjugés, ils sont vraiment mieux que ce que Linux a à offrir. » 

Ça ne risque pas d’arriver. Jamais. Et que quelqu’un puisse me dire ça, et croire une nanoseconde qu’il pourrait obtenir une autre réponse, montre qu’il y a une chose qu’il me faut expliquer publiquement : pourquoi je hais les logiciels propriétaires. 

Plus précisément, je
hais le système de production de logiciels propriétaires. Pas au niveau artisanal; j’ai défendu le droit des programmeurs de publier des travaux sous licence propriétaire parce que je pense que si un programmeur veut développer un programme et le vendre, ça ne regarde ni moi, ni personne sauf ses clients quelles conditions de ventes ceux-ci acceptent.

Non, ce que je
hais, c'est quand ce système croît jusqu’à devenir ce que la gauche appelle des grandes entreprises inhumaines et sans âme. Contrairement aux gens de gauche, je n’ai pas de problème avec les grandes entreprises inhumaines et sans âme en général, elles sont incontestablement un bien pour tous comparé aux choses que font les États. Ce que je hais, c’est ce qui se passe spécifiquement lorsque le management de la programmation se sépare de l'art de la programmation.

Et oui, le mot « haïr », chargé en émotion, est le mot adéquat, par contraste avec toutes les raisons hyper-rationnelles pour lesquelles j’apprécie l’open source. Ce n'est pas un dégoût hautain, idéaliste, comme celui de Richard Stallman; c'est une haine acerbe, personnelle, qui me prend aux tripes. Je ne suis pas un moraliste, et je ne dis pas que tout le monde devrait partager mes sentiments sur le sujet sous peine d’être damné. Toutefois, je vais mettre mes sentiments publiquement par écrit afin que la prochaine fois qu’un idiot me pond une ligne dans ce genre, je puisse le renvoyer à cet écrit.


Je vais commencer par une comparaison
délibérément mélodramatique, avant de l’expliquer. Quand vous me dites que je devrais faire une évaluation technique équitable d’un logiciel propriétaire parce que ses fonctionnalités sont si bonnes, ce que vous êtes en fait en train de dire c’est : "Regardez comme ces menottes sont jolies!" à quelqu'un qui se souvient du sentiment d’être esclave.

De 1979 à 1985, puis brièvement en 1988-1989, j'étai
s un pion dans le système de production de logiciels propriétaires. Dans ce monde, être forcé d’utiliser des outils défectueux pour des raisons politiques, devoir suivre des spécifications insensées sous des délais impossibles, font partie de l'expérience de travail typique d’un programmeurCela veut dire vivre dans le monde de Dilbert, mais sans l'ironie. Cela signifie suer sang et eau à faire un travail valable pour le voir ensuite saccagé, mutilé ou enterré par des gens qui seraient incapable d’écrire une seule ligne de code.


Si vous aimez la programmation, essayer de faire un travail dont vous pourriez être fier dans cette situation est
à crever le cœur. Vous savez que vous pourriez faire un meilleur travail si on vous donnait simplement un putain d'espace pour respirer. Mais il n'y a jamais le temps pour faire les choses correctement, et il y a toujours une nouvelle idée débile pour une fonctionnalité que personne n’utilisera jamais réellement qui vous vient d'un département marketing qui pense que ça aura de la gueule sur une check-liste. De longues journées, de longues nuits, et en fin de compte, un mec en costume trois pièce possède tout ce travail, possède vos enfants spirituels, possède un morceau de vous-même.

Et vous savez quoi? Comparé à d’autres, je sais que je m’en sortais
bien. Des patrons incompétents ou malfaisants ont maltraités certains de mes pairs de façon bien pire. Mes patrons n’étaient pas si mauvais, par rapport à ce qui se faitNous étions tous piégés dans un système de production qui ne pouvait que rarement donner mieux qu’un code de merde et des résultats de merde, parce que la logique du système nous enfermait dans des rôles dysfonctionnels. Je ne vais pas nommer les entreprises et les gens parce que ce dysfonctionnement n’était, d'une manière horrible mais indéniable, la faute de personne

Certains parmi nous, moi y compris, ont rêvé d’un environnement logiciel complètement « libre » dès avant le lancement public de la FSF, non pas pour d’abstraites raisons morales ou à cause d’un soi-disant problème social, mais parce que les conditions de notre métier nous étaient intolérables. Nous suffoquions, nous étions broyés dans des rouages sans pitié, et apprenions par des souffrances répétées que nous ne devions pas nous attacher à notre art parce que s’attacher, c’était perdre.

Les imbéciles et ceux qui ne venaient que pour pointer l’avaient belle. Ce sont vraiment les plus brillants et les plus créatifs de mes pairs qui ont souffert le plus. Et nous étions tous très jeunes, malléables et désireux de plaire; il m'a fallu des années après m’être échappé du système pour comprendre que j'avais le droit d’être en colère sur la façon dont j'avais été utilisé, et beaucoup de mes pairs ne sont jamais arrivé à le comprendre.

Oui, j'ai écrit beaucoup d'arguments intellectuels pour l'open source. Et ils sont à la fois justes et suffisants. Mais maintenant vous connaissez le sous-texte émotionnel
 ce qui anime le feu dont je brûle personnellement, quand j’écris ces argumentsEt voi : personne, plus jamais, ne devrait avoir à subir ce genre d’horreur. Plus jamais ça! Si pour ça passe il faut reprendre aux managers en costard le contrôle du métier de la programmation, eh bien allons-y. Et s’il faut réduire en petits morceaux le système de production tout entier... alors il est grand temps. 

J'ai toutes les raisons habituelles que les fans de l
open-source donnent pour refuser d’avoir quoi que ce soit à faire avec Microsoft ou d'autres outils propriétaires: je n'ai pas confiance en leur fiabilité, je ne veux pas être prisonnier d'un fournisseur unique, je ne veux pas avoir mes données bloquées dans un format de fichier fermé, je refuse d'écrire dans des langages qui ne marchent que sur une seule plateforme... et ainsi de suite. Ces sont des raisons rationnelles, et je suis rationnellement flexible pour ce qui est de ces raisons. Sur ce plan, il est en principe possible que je sois convaincu par les fonctionnalités impressionnantes et par une analyse positive des avantages par rapport aux inconvénientsVoire même par une somme d'argent suffisante  assez, disons, pour financer un programme spatial lancé depuis une forteresse dans le style d’un méchant de James Bond sur ma propre île des Caraïbes.

Mais
ça ne compte pas. Parce qu'il y a une place affective où je n’ai rien à céder, et c’est ma haine viscérale du système de production que Microsoft incarne. Je refuse de soutenir ce système de quelque manière que ce soit, peu importe à quel point ses produits semblent attirants à d’autres. Je ne contribuerai en aucune manière à aider ce système à faire aux jeunes, innocents et malléables programmeurs d'aujourd'hui et de demain, ce qui a été fait à ma génération.

Parce que
vingt ans après, mes cicatrices me font encore mal.