Sri Lanka - Le chemin de croix des veuves de guerre tamoules

Par Jérémy Zuiker

Très souvent jeunes et avec au moins trois enfants pour un tiers d’entre elles, les veuves tamoules du Sri Lanka ont perdu beaucoup à la mort de leur mari. Vues comme des femmes qui portent malheur, elles sont souvent victimes d’humiliations et rejetées par leurs familles. Reportage dans le district de Jaffna, cœur de la communauté tamoule du Sri Lanka.

        

Cinq paires de souliers sont alignées sur le rebord de la fe­nêtre. Mais il n’y a pas vraiment de fenêtre, ni de chaux, de peinture ou de toit. Il n’y a que l’ossature d’une maison qui pourrait être, si elle était bâtie, un bel endroit où voir grandir ses enfants. Dans ce qui sert de pièce commune, les cinq enfants de Rajavi jouent avec la terre humide, la transforment en gâteaux avec des moules improvisés. Deux chaises constituent le seul mobilier de cette famille tamoule catholique. Un petit miroir accro­ché sur un des murs fait office de salle de bain.

Le visage abîmé de Rajavi, 34 ans, y dépose son empreinte lorsqu’elle se coiffe le matin. Collée à un mur, une bâche es­tampillée « UNHCR » sert d’abri pour la famille. Dans cet espace confiné, la mère de Rajavi cuisine : riz, papadam (galette frite) et quelques légumes, les rudiments de leur alimentation. Et c’est ici que dorment, entassés, les sept membres de la famille depuis un an. Entassés comme le linge rangé dans un coin et qui garde les odeurs de curry ainsi que l’humidité des jours de pluie.

Nous sommes dans l’un des quartiers les plus pauvres de Jaffna, la principale ville tamoule du Sri Lanka, située dans la péninsule du nord. C’est ici qu’ont eu lieu de terribles affrontements entre l’armée cinghalaise et le LTTE (Tigres de libération de l’Eelam tamoul) entre 1983 et la fin des années 1990. Depuis le dénouement du conflit, il y a deux ans, on assiste au retour des populations qui avaient fui la région pendant les affrontements. Parmi elles, il y a des femmes comme Rajavi, revenues en catastrophe avec leurs enfants sous le bras, après plusieurs mois d’enfermement dans les camps de l’armée sri lankaise.

COINCĒE ENTRE DEUX ARMĒES

 « Mon mari était peintre en bâtiment. Il a été tué dans une attaque au mortier le 8 mars 2009 alors qu’il travaillait sur un chantier, raconte calmement Rajavi. Nous étions alors à Mullaitivu, sur la côte est. À cette époque, les soldats du gouvernement combattaient le LTTE. On s’est retrouvé coincés entre les deux armées qui s’envoyaient chaque jour des roquettes et des tirs de mitraillettes. »

Une semaine après la mort de son mari, Rajavi est victime à son tour d’un éclat de bombe et doit être hospita­lisée d’urgence à Trincomalee, une ville portuaire située au sud de Mullaitivu. Sur place, on lui retire les éclats de shrapnel plantés dans son bras droit. « Je n’étais pas remise de mes blessures quand, une semaine plus tard, l’armée sri lankaise nous a placés ma famille et moi dans un camp. »

Internée de mai à octobre 2009 dans un des camps de déplacés de guerre de Menik Farm, dans le district de Vavunyia, parmi les 280 000 autres civils tamouls évacués de la zone de Mullaitivu, la famille a vécu dans la peur et le doute. « Nous ne savions pas pourquoi nous étions là ni pour combien de temps ! »

Cette période a profondément bouleversé Rajavi qui en relate certains événements avec peine : « J’ignore combien nous étions dans notre zone, peut-être 25 000. Nous partagions une toute petite tente avec douze personnes. Les gens souffraient de malnutrition et de maladies. Deux de mes enfants sont tombés malades peu de temps après notre arrivée. J’ai dû vendre mes bijoux pour acheter des médicaments. Ma fille de 6 ans a été opérée par des médecins étrangers qui ont soigné ses infections cutanées sur les jambes et les bras. Mais il était presque impossible d’assurer son hygiène. Tout était tellement sale ! » La jeune femme marque une pause et regarde affectueusement ses enfants, assis à ses pieds dans la poussière.

 

« Ce que nous avons vécu était horrible, inhumain. Il n’y avait pas de séparation entre les bassins d’eau et les latrines, nous buvions de l’eau croupie, infecte. Les gens souffraient de dysenterie, de malaria, de fièvre. La nourriture, si on peut appeler ça comme ça, était une bouillie immonde. Ceux qui critiquaient trop disparaissaient pendant la nuit. Si bien qu’on n’osait pas se plaindre, de peur d’être tué. »

DÉMUNIES

Rentrée à Jaffna, sa ville de naissance, en novembre 2009, Rajavi vit depuis un véritable calvaire : « C’est comme si la fin de la guerre n’avait rien changé », soupire-t-elle. Sans éducation ni ressource, elle n’arrive pas à trouver un emploi. « J’aimerais ouvrir ma propre épicerie, mais personne ne veut me prêter d’argent. Heureusement, chaque mois je reçois une aide d’un journal de la ville ».

À peine trente euros, de quoi permettre à sa famille de manger un peu. « Je ne pourrais jamais me remarier, personne ne voudra de moi. Je suis condamnée à rester seule », confie tristement Rajavi, avant de se ressaisir : « Mes enfants sont notre unique avenir. Je destine le peu d’argent que j’ai à leur éducation. Nous les Tamouls, nous sommes de bons travailleurs, nous apprenons vite et nous ne faisons pas d’histoire. L’instruction est quelque chose de très important. Si mes enfants réussissent à l’école, ils auront un bon travail et la vie sera moins dure. »

Ces femmes, durement marquées par la guerre, sont aujourd’hui victimes d’humiliations et souvent rejetées par leurs familles. Considérées par la société comme des êtres porteurs de malchance pour avoir perdu leur mari, elles vont trouver de l’aide là où elle se trouve. Chaque diman­che, le Daily Voice of Jaffna, un journal local tamoul consacre une page entière aux victimes et aux veuves de guerre.

« Notre but est de raconter l’histoire tragique de ces femmes dont personne ne se soucie, explique le rédacteur en chef. Elles ont connu le pire de l’horreur pendant la guerre et aujourd’hui, elles n’ont nulle part où aller. Les plus démunies sont parfois amenées à se prostituer. Pour les aider, nous racontons leur quotidien et nous faisons des appels aux dons que nous redistribuons en fonction des besoins de chacune d’entre elles. Nous agissons avec nos moyens, car le gouvernement ne fait rien pour les aider. Et nous continuerons aussi longtemps que cela sera nécessaire. »

PAS DE REPROCHE

Sodhi a elle aussi 34 ans. Cette Tamoule hindoue a perdu son mari lors des bains de sang de Mullaitivu, en avril 2009. Aujourd’hui, elle se retrouve seule avec sept enfants à charge et sa mère, âgée de 62 ans. « Mon mari possédait une affaire de pêche dans l’est. Nous avions plusieurs bateaux et une belle maison. Nous étions heureux. Aujourd’hui nous avons tout perdu. »

Sodhi est revenue à Jaffna après la guerre pour s’installer sur un terrain que son père avait acheté avant sa mort. « Une ONG japonaise nous a apporté une tente pour nous abriter en attendant que nous construisions une maison », explique la veuve en désignant un petit cube de ciment haut de deux mètres à l’entrée de la propriété. « C’est ici que nous nous installerons une fois les travaux finis. »

Depuis plus d’un an, la famille vit sans électricité ni eau. « Nous n’avons qu’une lampe à pétrole pour neuf personnes, nos nuits sont très sombres ! raconte Sodhi. L’arrivée d’eau du village ne fonctionne plus et personne n’est venu la réparer. Alors je vais au puit dans un champ voisin, une dizaine de fois par jour. À la fin, je ne sens plus mes bras. »

Il n’y a aucune plainte dans sa voix, pas le moindre repro­che. Cette jeune fem­me semble accepter sa situation avec courage. « Heu­reu­sement que j’ai un frère qui m’aide à payer la nourriture et les trajets en bus scolaire pour les enfants. »

Sodhi formule même des projets et mise sur l’avenir. « Notre maison sera bientôt achevée, il me manque encore un peu d’argent que je compte gagner en travaillant. J’aimerais apporter mon aide dans un dispensaire. Je pensais devenir aide soignante. Avec toute l’expérience acquise avec mes enfants, je suis certaine d’être formée pour ce travail », dit-elle sans se départir de ce sourire inaltérable qu’elle affiche comme pour braver ses malheurs.

Mais il y a autre chose qui travaille la jeune fem­me. Au départ elle ne veut pas en par­ler, mais elle cède bientôt sous l’insis­tance de sa mère : « Il y a un autre moyen de se faire de l’argent plus vite. Si j’arrive à prouver la mort de mon mari, le gouvernement m’aidera. Le problème, c’est qu’il est mort sur une zone de combat avec des milliers d’autres civils et que les autorités ne donnent pas les noms des victimes. »

Le gouvernement sri lankais promet 50 000 roupies (350 euros) aux veuves de guerre en échange du certificat de décès de leur mari. Un document que Sodhi n’obtiendra pas tant que le Président Mahinda Rajapakse continuera d’affirmer « qu’il n’y pas eu de victime du côté des civils lors des combats de Mullaitivu. »

Chiffres-clés

80 000 à 100 000 : c’est l’estimation du nombre de victimes pendant le conflit.

90 000 : c’est le nombre de veuves de guerre aujourd’hui au Sri Lanka.

300 000 : c’est le nombre de civils tamouls déplacés de force en 2009 dans des camps militaires reconvertis en camps de réfugiés.

17 000 : c’est le nombre de Tamouls toujours détenus à ce jour dans les camps de réfugiés.

Un quart de siècle de guerre civile

C’est au début des années 1970 que les premiers heurts opposent la minorité tamoule de confession hindoue (18 % de la population) à la majorité cingalaise bouddhiste (74 % de la population) qui la tient à l’écart depuis le départ des colons britanniques en 1949.

1976. Naissance des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), qui réclament la création du Tamil Eelam, un État séparé pour la minorité tamoule dans le nord et l’est du pays.

Juillet 1983. Le pogrom du « Juillet noir » visant la communauté tamoule de Colombo marque le début de la guerre civile.

1987. Les combats s’intensifient. Début des premiers attentats suicides du LTTE.

Mai 1993. Un kamikaze tamoul tue le prési­dent sri-lankais Ranasinghe Premadasa après l’échec d’une tentative de pourparlers de paix.

Février 2002. Colombo signe un accord de cessez-le-feu avec les Tigres tamouls.

Décembre 2005. Les rebelles lancent leur première grande attaque depuis le début de la trêve en 2002. Cette offensive est suivie d’une série d’attaques.

Juin 2006. Échec des négociations en Norvège, destinées à restaurer la paix.

Janvier 2009. L’armée s’empare de Kilinochchi, la capitale de facto des Tigres.

17 mai 2009. Les rebelles assiégés à Mullaitivu (leur dernier bastion de la côte est) proposent de déposer les armes. Leur chef Velupillai Prabhakaran est tué.

18 mai 2009. Le gouvernement annonce sa victoires sur les Tigres tamouls.

Source :  www.temoignagechretien.fr/...chemin-de-croix-des-veuves-... - En cache

9 juil. 2011