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Transcription de l'Exploration des normes sociales renforcées par certaines croyances religieuses au Mali : le cas des MGF/E.

Anne-Marie Morin, Coordonatrice Traduction à Orchid Project (modératrice)

Panel :

Caroline Lagat, Chargée de programme, End Harmful Practices, EqualityNow

Brehima Ballo, Chargé de programme, AMSOPT

Julia Lehmann, responsable en chef de la DSSR et programmation transformatrice de genre, Plan International, Danemark

Oumou SALIF Touré, Coordinatrice à Global Media Campaign in Mali.

Shannon Thompson, chercheuse à Orchid Project.

             

Caroline Lagat, vous êtes avocate à la Haute Cour du Kenya. Vous avez précédemment travaillé pour la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples. Vous croyez que le plaidoyer pour l'égalité des sexes est un mode de vie. Il s'agit de ce que nous faisons dans nos espaces privés, qui transcendent ensuite la sphère publique.

Bréhima Ballo, vous êtes chargé de programme à l'AMSOPT, l'Association malienne pour le suivi et l'orientation des pratiques traditionnelles. Vous avez un diplôme universitaire en psycho-pédagogie et en sociologie. Vous avez rédigé votre mémoire sur la santé sexuelle et reproductive des jeunes, et vous êtes spécialiste de la protection de l'enfance, de la lutte contre les MGF/E, du mariage d’enfants et des violences basées sur le genre.

Julia Lehmann, vous êtes responsable en chef de la programmation en matière des DSSR et de transformation du genre chez Plan international au Danemark. En tant qu'anthropologue sociale de formation, vous êtes une professionnelle du développement basé sur les droits. Vous avez rejoint Plan International en 2009 et vivez en Afrique de l'Ouest depuis 10 ans. Vous avez soutenu des projets et des programmes pour mettre fin aux MGF/E dans divers pays, notamment au Mali, et vous avez contribué à renforcer les partenariats locaux et à influencer les décideurs politiques et les donateurs.

Oumou SALIF Touré, vous êtes la coordinatrice de Global Media Campaign au Mali. Votre militantisme remonte à votre adolescence où vous avez vécu une éducation sexiste et des situations discriminatoires. Votre réaction contre cela vous a sensibilisée à la notion de droits de genre et votre envie de changer les choses vous a amenée à rejoindre le réseau des Jeunes Féministes d'Afrique de l'Ouest, que vous avez représentée au Forum Génération Égalité à Paris. Vous êtes le point focal du consortium des jeunes contre les MGF/E au Mali et avez été sélectionné pour le prestigieux programme Personnalités d’Avenir de l'Ambassade de France.

Merci beaucoup à vous tous de vous joindre à nous aujourd'hui pour ce webinaire.

Je souhaite maintenant vous présenter ma collègue Shannon, qui présentera les principales conclusions des rapports. Bonjour, bon après-midi, bonsoir selon l'endroit d'où vous nous rejoignez dans le monde.

Shannon Thompson, Orchid Project

Je m'appelle Shannon Thompson et je suis chercheuse chez Orchid Project. J'ai le privilège de pouvoir partager les principales conclusions du rapport que nous lançons aujourd'hui.

Je présenterai la façon dont notre rapport a été compilé, puis j'examinerai les différents aspects des MGF/E au Mali, ce que les données nous révèlent, les principaux facteurs qui semblent être à l'origine de ce phénomène, et enfin, je formulerai des questions sur la façon dont nous pouvons aller de l'avant, ce que nous ferons au cours du débat.

Nous avons, comme Anne l'a présenté, un panel d'invités remarquable avec nous aujourd'hui et nous sommes impatients de pouvoir explorer cette question plus en détail avec eux. Tout d'abord, je voudrais vous expliquer comment nous avons compilé notre rapport.

Il s'agit d'un rapport de mise à jour du profil pays qui s'appuie sur un rapport initial rédigé en 2014. La première étape a donc consisté à prendre une vue d'ensemble des changements intervenus dans le contexte politique, la littérature académique et la littérature grise sur le genre et les normes sociales, ainsi qu'à examiner certains changements dans les statistiques nationales et les progrès vers les objectifs de développement durable. À partir de là, nous avons adopté une approche plus détaillée des tendances en matière de pratique et de prévalence des MGF/E. Pour ce faire, nous avons effectué une analyse comparative des données recueillies par les EDS et les MICS entre 1995 et 2018 (EDS 1995-96, EDS 2001, EDS 2006, MICS 2010, EDS 2012-13, EDS 2018). Nous avons eu l'occasion de nous entretenir avec quelques militants de terrain, des ONG intervenant dans le pays, et des organisations communautaires maliennes, afin de vérifier certaines de nos hypothèses et de nos conclusions et d'arriver à un point où nous pouvons les présenter maintenant.

L'un des points essentiels de notre rapport concerne la population du Mali, qui a doublé, ou presque, au cours des 20 dernières années, passant de 11 millions à près de 21 millions d'habitants. Et dans le même temps, la prévalence n'a pas changé de manière significative. En 2001, elle était de 91,6 %, et en 2018, de 88,6 %. Si la population a doublé et que la prévalence est restée la même, alors le nombre de filles affectées par les MGF/E au Mali a également doublé. Nous estimons donc que 4 millions de filles ont été excisées entre 2002 et 2022.

La carte de la prévalence au Mali montre des variations distinctes par région. Cependant, ces variations sont fortement influencées par les groupes ethniques et l'endroit où ils vivent principalement. Dans les régions du nord-est de Kidal et de Gao, le taux de prévalence est presque de 0%; elles sont majoritairement peuplées de groupes Touareg qui ne pratiquent pas les MGF/E. Et dans les régions du sud où se trouvent principalement les groupes ethniques qui pratiquent traditionnellement les MGF/E, les taux de prévalence sont supérieurs à 90%. Une étude a conclu qu'une légère augmentation de la prévalence à Tombouctou entre 2006 (44%) et 2018 (50,1%) peut être due au conflit en cours, qui a entraîné le déplacement des populations pratiquantes au Mali.

Des changements ont été observés dans le type de MGF/E pratiqué au Mali entre 2001 et 2018, qui semblent être une diminution de "entaille, chair enlevée" et une augmentation de "entaille, pas de chair enlevée". Toutefois, entre 2001 et 2018, le pourcentage de femmes qui ne savent pas quel type de MGF/E elles ont subi a également augmenté. Il est possible que ce qui semble être un changement dans le type de MGF/E, soit en fait une redistribution - plus de personnes qui ne savent pas quel type de MGF/E elles ont subi. Il semble y avoir une augmentation du pourcentage de personnes qui déclarent avoir été " cousues et fermées ", mais cela pourrait être le résultat de changements dans la façon dont la question a été posée dans les différentes enquêtes.

Cependant, nous pouvons voir que l'âge de l'excision diminue. Il y a eu une baisse statistiquement significative de l'âge de l'excision entre 1995 et 2018. 75,5 % des filles âgées de 0 à 14 ans ont été excisées avant l'âge de cinq ans. En 1995-96, l'âge moyen de l’excision était juste en dessous de quatre ans et demi alors qu’il est tombé à juste en dessous de 2 ans et demi en 2018.

Nous pouvons constater qu'il existe quelques facteurs clés dans la pratique et dans ce contexte. L'une des principales choses à retenir est qu'il n'existe pas de loi contre les MGF/E au Mali. Et c'est en grande partie parce que la législation a été bloquée par les chefs religieux.

La résidence rurale ou urbaine, le statut socio-économique ou la richesse, ou même le niveau d'éducation n'ont pas d'influence significative sur la prévalence des MGF/E. Toutefois, comme nous l'avons mentionné, les groupes ethniques et les liens ethniques ont une influence plus forte. 70% des femmes et 68% des hommes pensent que les MGF/E sont une exigence religieuse et une majorité, 75,8% des femmes et 74,4% des hommes pensent que la pratique doit se poursuivre.

Nous pensons donc qu'il s'agit d'un facteur critique au Mali, à savoir les normes sociales relatives aux MGF/E qui sont renforcées par les croyances religieuses. Et cela nous amène à la question de savoir comment aborder les normes sociales qui sont construites ou renforcées par certaines croyances religieuses et comment œuvrer pour créer des changements dans ces domaines.

Certaines des questions que nous voulons explorer au cours de ce séminaire en ligne nous aident à définir une voie à suivre. Nous voulons donc d'abord orienter notre discussion vers la compréhension de certains des défis que ces normes sociales renforcées par la religion créent dans ce contexte.

Puis nous nous pencherons sur les réussites. Où sont les réussites en matière d'engagement avec les chefs religieux, d'engagement dans le changement de ces normes sociales renforcées par la religion ? Quels sont les obstacles au changement ?

Enfin quelles sont les stratégies que nous pouvons explorer pour aller de l'avant dans le plaidoyer et la programmation au Mali en vue de supprimer les MGF/E ?

Merci beaucoup de votre attention et je passe la parole à Anne pour une discussion avec les panélistes.

Anne-Marie

Merci Shannon, pour cette présentation limpide. Pour résumer de manière simple : notre rapport souligne les deux déterminants principaux : une conviction fortement ancrée que l’excision est une nécessité religieuse; et l’absence de cadre législatif

Maintenant, de votre point de vue, quels sont les défis de certaines idées religieuses à l'éradication des MGF/E ?

Caroline, j'allais commencer par vous. En avril 2021, Equality Now s'est associée à AMSOPT pour déposer une plainte auprès de la Cour de justice de la CEDEAO, ce qui n'est pas anodin. Vous demandez au gouvernement malien d'adopter une loi anti-MGF/E et vous affirmez que ne pas le faire place le pays en violation du protocole de Maputo. Pourtant le gouvernement malien tente depuis 20 ans de faire passer cette loi. Alors pourquoi cette loi n'a-t-elle pas encore été votée ? Et pourquoi en arriver à une plainte en justice ?

Caroline Lagat

Merci beaucoup pour la question. Peut-être permettez-moi de commencer par la dernière question selon laquelle le gouvernement malien aurait essayé pendant 20 ans d’adopter une loi contre les MGF/E. Nous avons l'impression que l'effort n'est pas suffisant : la provision anti-FGM/E avait été insérée dans le projet de loi sur la violence basée sur le genre, mais elle en a ensuite été retirée, le gouvernement estimant qu'il était possible que le projet de loi ne soit pas adopté par le Parlement si le texte sur les MGF/E était inclus.

Nous savons aussi que le gouvernement malien a créé un Comité national pour mettre fin aux MGF/E. Mais plus tard, le mandat de ce comité a été étendu à la violence basée sur le genre. Ce sont donc de petites choses qui, selon nous, ne montrent pas un engagement politique suffisant de la part du gouvernement malien pour mettre fin aux MGF/E. Nous devons également prendre en considération le fait que le comité n'était pas bien financé. Par ailleurs, une grande partie du renforcement des capacités et de la sensibilisation de la communauté que nous constatons dans le pays est principalement due aux efforts des organisations de la société civile. Le gouvernement n'investit donc pas vraiment plus que cela.

C'est pourquoi nous estimons que le gouvernement n'a pas fait assez d'efforts pour adopter une loi contre les MGF/E. Si elle avait été réellement bloquée, ils auraient pu essayer de découvrir ce qui avait provoqué cela, et aussi essayer de renforcer davantage les compétences et la compréhension des chefs religieux, en engageant davantage le dialogue avec eux. Mais cet engagement du dialogue avec les chefs religieux vient principalement des organisations de la société civile et non du gouvernement. C'est le problème que nous avons. Et puis la raison pour laquelle nous avons décidé de poursuivre en justice est que les gouvernements, en vertu du droit humain et du droit international des droits de l'homme, ont l'obligation de respecter, de protéger et de promouvoir les droits de l'homme dans leur pays. C'est donc au niveau de la promotion de ces lois sur les droits de l'homme que nous cherchons maintenant à renforcer les capacités et la sensibilisation.

Et puis les lois sont une forme de protection parce que lorsque vous interdisez une action par la loi, cela signifie que vous établissez la norme selon laquelle cette action est inacceptable dans le pays. Et d'une certaine manière, vous assurez la protection des filles et des femmes contre les MGF/E. Donc, comme il n'y a pas de loi interdisant les MGF dans le pays, il n'y a pas de protection.

Anne-Marie

Un autre projet est-il en préparation ?

Caroline Lagat

Nous comprenons qu'il y a un amendement à la commission judiciaire qui est le droit pénal. Mais nous ne l’avons pas encore vu et nous ne savons pas si les chefs religieux ont été impliqués ni dans quelle mesure les organisations de la société civile ont été associés au processus de préparation de cet amendement. Je ne peux donc pas dire avec certitude que cela sera effectivement interdit par la loi.

Anne-Marie Morin

Julia Lehmann, Plan International au Mali a notamment pour priorité de “Protéger les enfants contre les pratiques préjudiciables et accroître leur capacité à prendre leurs propres décisions, en connaissance de cause, concernant leur sexualité, leurs relations et leur santé sexuelle”.

70% des femmes et 68% des hommes au Mali pensent que l’excision est une nécessité religieuse. Comment cette croyance affecte-t-elle votre action auprès des enfants ? Comment les enfants - jeunes adolescents réagissent-ils aux messages sur leur santé sexuelle d’un côté et les croyances religieuses pro-MGF de l’autre ? Comment intégrez-vous le dialogue avec les chefs religieux dans vos programmes ?

Julia Lehmann

C'est en travaillant sur la santé sexuelle reproductive avec les jeunes au Mali que nous constatons qu'il y a une tension entre les différents messages, parce que, de plus en plus, nous nous concentrons sur les questions liées aux droits dans tout ce que nous faisons en matière de santé sexuelle et reproductive. Ce n'est pas seulement les aspects biologiques ou médicaux, mais c'est lié aux droits de l'homme et à l'égalité entre les sexes.

Cela permet d'initier ou de favoriser une réflexion, concernant certaines pratiques ou pratiques traditionnelles ou religieuses. Et au bout du compte, cette tension qui se crée entre ces nouvelles informations que nous apportons et les informations d'autres sources fait réfléchir les autres jeunes. C'est un processus que nous essayons de soutenir. Nous acceptons également que les jeunes et les adultes doivent s'engager dans ce processus de réflexion et arriver à leur propre conclusion. Et comment nous pouvons concilier ces deux aspects et ces deux messages, peut-être pas maintenant, mais cela peut créer ou conduire à un changement d'attitude. Et puis les gens peuvent commencer à dire que ce n'est pas l'aspect religieux qui doit être pris en compte parce que les aspects négatifs sont si dangereux.

Anne-Marie

Maintenant, êtes-vous en mesure d'engager un dialogue avec les chefs religieux ? Êtes-vous en mesure de concilier les deux dans votre approche ou est-ce difficile pour vous de le faire ?

Julia Lehman

Ce n'est pas toujours facile, c'est sûr. Les chefs religieux ne sont pas tous les mêmes. Certains sont plus conservateurs, plus rigides, d'autres plus progressistes, et nous avons une bonne expérience avec des leaders plus ouverts aux idées nouvelles et à l'auto-questionnement. C'est avec de tels leaders que nous nous appuyons ensuite sur leur influence sur d'autres leaders religieux qui sont moins faciles à convaincre. C'est donc à eux de partager avec tous les dirigeants et de poursuivre les discussions et de trouver des arguments théologiques ou religieux susceptibles de les convaincre. C'est une façon d'engager le dialogue et de relever le défi.

Anne-Marie

Brehima Ballo, AMSOPT travaille dans 252 villages à Kayes, 80 à Koulikoro, 20 à Dioïla et 15 à Bougouni où les prévalences des MGF/E sont les plus élevées. Vous faites évoluer les normes sociales vers une déclaration d'abandon au niveau du village, et vous engagez un dialogue avec les chefs culturels et religieux dans votre programmation. À votre avis, et sur la base de votre expérience de campagnes de déclarations d'abandon, comment la religion influence-t-elle les croyances sur les MGF/E au niveau individuel ?

Brehima Ballo

Nous travaillons dans des zones où le contexte social, culturel est en progression et change petit à petit. Au début, les chefs religieux, notamment les musulmans, considéraient notre action comme quelque chose d'occidental. Les pays occidentaux seraient islamophobes et voudraient détruire la culture africaine. Donc dès le début, le dialogue était difficile. Cependant, avec la communication sur le changement de comportement, nous invitons les femmes, les hommes et les leaders communautaires à nos discussions. Et en même temps, nous cherchons à intégrer l'approche transformative du genre. Et de facto, nous avons le soutien de certains chefs religieux et maintenant le récit a commencé à changer.

Nous présentons l'excision comme une pratique nuisible à la santé, à la santé humaine et qui viole les droits humains des femmes et des jeunes filles. Ainsi, dans notre récit ou discours, nous tenons compte du fait qu'aucune religion ne cautionne la souffrance humaine. Aucune religion ne travaille à la dégradation de la santé humaine. Toutes les religions construisent et défendent la dignité humaine. Si bien que, dans ce cadre, nous avons discuté avec des chefs religieux qui ont emboîté le pas. Et certains d'entre eux sont des modèles, qui partent de leurs villages pour sensibiliser et prêcher dans d'autres villages et dans les mosquées.

Il est donc nécessaire de prendre en compte le discours religieux et d'engager le dialogue avec les chefs religieux, de les rencontrer dans les mosquées et de les amener dans les villages également.

Anne-Marie

Oumou, Global Media Campaign forme des militants à mener de puissantes campagnes contre les MGF/E, dans lesquelles des personnes influentes telles que des chefs religieux et des médecins s'expriment dans les médias pour condamner cette pratique. Alors que nous préparions ce webinaire, vous parliez de success stories auprès de chefs religieux, mais aussi du décalage entre ce que disent les chefs religieux et ce qu'ils font. Selon vous, pourquoi est-il important de faire prendre la parole aux chefs religieux dans les médias et à quelles difficultés êtes-vous confrontés à cet égard ?

Oumou Touré

Nous avons vraiment impliqué les chefs religieux dans notre collaboration. Au début, ce n'était pas facile de les faire participer à l'action sur le terrain ou dans nos programmes, mais maintenant je pense que nous avons vraiment amélioré le niveau de partenariat et nous essayons de continuer à nous améliorer. Nous sommes arrivés à la conclusion que les MGF/E n'est pas une obligation religieuse. Ensemble, nous sommes arrivés à cette conclusion parce que nous avons pu travailler avec eux deux ou trois fois sur de grandes conférences qui se sont tenues à Bamako. Et ces campagnes ne sont pas seulement faites avec les jeunes, mais nous impliquons toutes les parties prenantes, journalistes, médecins, chefs religieux, et nous parlons des MGF/E.

Et on sait que c'est une situation très difficile pour eux parce que ce qu'ils disent à l'antenne, à la télé, à la radio est très différent de ce qu'on entend lors de nos réunions : parfois on remarque qu'ils veulent nous faire comprendre que les MGF /C ne sont pas si mauvaises, ou peut-être que nous devrions changer la façon dont nous parlons de cette question. Mais au sein de Global Media Campaign, nous savons qu'il n'y a pas de « bonne » façon de pratiquer les MGF/E, et nous voulons vraiment souligner le fait que les MGF/E ne sont pas une pratique religieuse.

Anne-Marie

Pensez-vous qu'il s'agit d'un cercle vicieux entre les croyances religieuses et ce que disent les chefs religieux ? Et lorsque les chefs religieux parlent aux membres de la communauté, pensez-vous qu'ils ont peur de ce qu'ils vont dire ?

Oumou Touré

Oui. Je pense qu'il y a un peu de confusion entre nos pratiques traditionnelles et nos croyances religieuses au Mali. C'est pourquoi notre travail au Mali est extrêmement difficile. Nous savons que toutes les pratiques traditionnelles ne sont pas bonnes ou approuvées par la société et un certain nombre de pratiques culturelles ont déjà été abandonnées. Je pense que nous avons en fait fusionné les croyances culturelles et religieuses et c'est pourquoi l'influence de ces chefs religieux est assez importante. Ce double standard est un vrai problème. Certaines personnes disent que les MGF/E ne sont pas une exigence religieuse, et c'est une déclaration assez audacieuse, surtout quand vous êtes un chef religieux. J'ai remarqué qu'on avait fait pas mal de progrès avant d'être violemment agressé par le public. Nous avons été abusés, abusés verbalement. Mais plus on parle avec le public, plus on remarque qu'il nous pose des questions. Il demandent aux chefs religieux de nous dire exactement ce qu'ils pensent des MGF/E/. Et c'est pourquoi il est très important pour nous de fournir suffisamment d'informations au public. Et je pense que c'est aussi très important parce que nous devons adopter une loi contre les mutilations génitales féminines et l'excision.

Anne-Marie

Je vais donc rebondir sur la deuxième question, sur les succès : et je pense que vous avez fait une distinction assez claire entre les défis auxquels vous avez fait face et les succès que vous avez eus. Par exemple, sur votre site, il y a une page entière sur les résultats positifs que vous avez obtenus par vos différentes actions auprès des chefs religieux.  Pourriez-vous nous parler du programme "60 décibels" que vous avez réalisé avec des spécialistes des données ? Et quel est l'impact de ce programme ?

Oumou Touré

Nous avons mis en place un programme grâce à Plan International Danemark. Nous avons lancé une campagne massive en ligne avec 60 décibels. Nous avons rencontré des chefs religieux, et je pense que c'est l'un de nos plus grands succès. Nous sommes allés sur les chaînes de télévision nationales et vous savez combien il est difficile de parler des MGF/E et d'avoir un débat ouvert avec les chefs religieux. Beaucoup de gens écoutent ces émissions et nous avons beaucoup appris. Nous avons partagé beaucoup d'informations sur les MGF/E. Nous pouvons organiser autant d'activités locales que possible, mais elles sont très limitées; lorsque nous ajoutons ces programmes, nous pouvons toucher beaucoup de monde et nous pouvons diffuser notre message à moindre coût.

Et il est également très important d'inclure les chefs religieux car ils disent clairement qu'il y a une ligne claire entre les MGF/E et la religion. A chaque fois qu'on parle avec eux, ils disent que ce n'est pas ce que dit le Coran ou la Bible au Mali, peut-être ailleurs, mais au Mali, non, ça n'existe pas. Et le principal problème que nous avons est avec les chefs religieux musulmans. Et c'est très important de leur conseiller d'en parler car avant c'était vraiment impossible de parler de ces sujets avec eux. nous avons développé une meilleure relation avec le Consortium musulman. Avant ils n'étaient pas invités ou ils n'acceptaient même pas nos invitations. Maintenant, ils répondent à nos lettres et e-mails. Aujourd'hui, nous avons une meilleure relation. Je pense que nous avons fait des progrès significatifs en ce qui concerne nos relations avec les chefs religieux et nous voulons l'améliorer davantage.

Et pourquoi ne pas participer à l'adoption de cette loi contre les MGF/E car nous voulons protéger la vie des jeunes Maliennes, et nous ne voulons pas perpétuer cette pratique néfaste, non seulement au Mali, mais dans la région. De nombreux pays sont déjà contre cette pratique. Ils ont des lois, mais comme les gens savent qu'ils enfreignent la loi, ils viennent au Mali parce qu'il y a un vide juridique.

Anne-Marie

Et vous parlez des MGF/E transfrontalières parce que des filles d'autres pays viennent au Mali et sont victimes de cette pratique. Julia a également mentionné que nous devrions parler de plaidoyer basé sur la foi. GMC a travaillé avec l'organisation Islamic Population and Development sur un livre développant les arguments religieux contre la pratique. Il est à noter également que Global Media Campaign a développé un certain nombre de mesures qui indiquent l’impact des campagnes médiatiques, notamment avec les chefs religieux.

Brehima Ballo, je sais que vous avez également connu un certain nombre de réussites. Comment appliquer ces success stories ailleurs ?

Brehima Ballo

Ces programmes, comme je l'ai mentionné, connaissent beaucoup de succès. Nous avons pu partager notre expérience avec nos homologues burkinabé et nous travaillons avec SOS Filles / Mères. Cela montre que lorsque nous partageons nos meilleures pratiques, nous pouvons changer les normes sociales. Si les communautés acceptent d'arrêter les MGF/E, cela signifie qu'elles comprennent réellement le fait que cette pratique est nocive. C'est donc ce que nous avons fait avec ces ONG. C'est pourquoi nous travaillons dans le plus de villages possible, et j'en profite pour remercier toutes ces ONG qui œuvrent pour le changement des normes sociales dans la région. Grâce aux données que nous collectons, nous pouvons convaincre le gouvernement malien de comprendre pourquoi il est important d'abandonner cette pratique néfaste. Et je pense que Caroline a mentionné le fait que le gouvernement malien doit protéger et promouvoir les droits de l'homme. Nous avons ratifié toutes ces Conventions et nous sommes membres de la Commission africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, par exemple. Et pourquoi ne devrions-nous pas appliquer toutes ces lois et législations ?

Anne-Marie

Selon vous, quels sont les facteurs clés de ces success stories ?

Brehima Ballo

Je pense que nous avons pu mieux communiquer avec les communautés et leur faire comprendre qu'il est très important d'aller à l'hôpital et de voir ce que les MGF/E ont fait à ces pauvres filles et femmes. Quand ils ont ces photos, quand ils comprennent quelles sont les conséquences de ces MGF/E, c'est plus facile pour eux de comprendre pourquoi c'est une pratique néfaste. C'est aussi l'occasion de leur donner l'opportunité d'avoir une vie meilleure. Ainsi, ces femmes peuvent également parler des soins qu'elles devaient avoir et pourquoi la communauté devrait abandonner cette pratique. Je pense donc que ce sont essentiellement les facteurs clés qui nous ont vraiment aidés.

Je suis vraiment content de voir qu'Oumou est présente ici parce qu'on a besoin de l'aide des médias. Communiquer à un niveau local avec les communautés est vital mais nous avons aussi besoin de moyens de communication plus larges.

Anne-Marie

Julia, Brehima a déclaré que lorsque les conséquences des MGF/E sont clairement montrées, les gens écoutent ces messages. Pensez-vous que ces messages clés ont un impact important dans vos programmes ? Comment parlez-vous aux chefs religieux ? Comment les convaincre d'abandonner les MGF/E ?

Julia Lehman

Pour Plan International, je pense que ce qui est important, c'est notre présence à long terme sur le terrain. C'est pourquoi nous avons un meilleur lien avec les chefs religieux et les communautés. Nous avons développé ces relations depuis un certain nombre d'années. Donc ça nous a pris beaucoup de temps et c'est assez utile de nos jours. De plus, je pense que notre réputation parle de nous-mêmes et que nous sommes présents depuis longtemps dans la lutte contre les MGF/E. Nous sommes donc également impliqués dans l'autonomisation économique, l'éducation et les questions importantes pour les communautés. Il est donc assez facile pour nous de parler aux chefs religieux et aux communautés. Les gens sont heureux de nous parler de sujets sensibles et pas de la même manière qu'ils parleraient peut-être avec des OSC ou des ONG locales.

Et nous ne voulons pas nécessairement parler des MGF/E au début. Parfois, nous pensons qu'ils ont d'autres problèmes plus importants tels que des conflits de sécurité, etc. Donc, puisque nous avons un ordre du jour plus large, il est plus facile pour nous de leur parler.

En ce qui concerne les messages de santé, nous avons remarqué que c'est une bonne façon d'aborder ce sujet. Récemment, nous avons remarqué que nous avions partagé les mêmes données, les mêmes conclusions clés, et nous pensons que nous devrions examiner l'impact de ces données.

Concrètement, nous avons constaté que de nombreuses filles sont victimes de cette pratique néfaste dès leur plus jeune âge alors qu'elles ont à peine deux ou trois ans. Et nous avons parlé aux membres de ces communautés. Nous leur avons demandé, pourquoi faites-vous cela? Et la plupart nous a dit la même chose. Ils ont dit qu'ils voulaient prévenir d'autres préjudices pour ces filles parce qu'ils pensaient que si les filles étaient excisées lorsqu’elles sont jeunes ou plus jeunes, elles ne seraient pas traumatisées et qu'elles guériraient mieux et plus rapidement. Et nous leur avons demandé si c'était la meilleure stratégie, si c'était ce qu'ils devaient vraiment faire. Ce n'est pas ce que nous voulions faire passer comme message lorsque nous disions que les MGF/E sont des pratiques néfastes. Nous voulons donc éviter ce genre de fausses stratégies avec le temps car elles n’ont pas vraiment conduit à l'abandon de cette pratique, mais à d'autres problèmes. Car lorsque ces stratégies sont utilisées il est très difficile de protéger les filles.  Avant, elles pouvaient parler, elles pouvaient nous dire ce qui leur était arrivé. Mais aujourd'hui elles sont jeunes, elles n’ont aucune voix.

Anne-Marie

Je vais maintenant repasser la parole à Caroline. Nous avons remarqué que les chefs religieux au Parlement bloquent la loi. Alors pensez-vous que leur attitude changera avec le temps ? Pensez-vous qu'ils accepteront l'adoption de cette loi ? Pensez-vous qu'ils sont plus tolérants, ouverts d'esprit ?

Caroline Lagate

Je pense que nous devons parler avec eux et sur la base des discussions que nous avons eues avec eux, nous avons remarqué qu'il ne s'agit pas seulement de croyances religieuses : nous les activistes avons remarqué que c'est probablement un manque de volonté politique.

Le gouvernement malien doit intervenir et prendre ses responsabilités. On ne peut pas dire que 1% de la population est d'accord, et que 90% de la population n'est pas d'accord. Je l'ai dit, généralement ces lois ne sont pas votées par le Parlement malien. Elles sont en fait adoptées par le gouvernement, par l'État. Donc les autorités locales maliennes, les décideurs, doivent intervenir, prendre leurs responsabilités parce que c'est très facile de dire que l'excision n'est pas une obligation religieuse, mais il faut utiliser des mesures fortes pour étayer cette affirmation.

Nous avons remarqué qu'il s'agit d'une pratique très nocive. Il n'y a rien de positif là-dedans. C'est pourquoi je pense que le gouvernement malien devrait vraiment être plus responsable. Sensibilisation organisée, campagnes, soutien des ONG et des OSC. Il est de notre devoir de soutenir cette loi.

Permettez-moi de répondre à ce que Julia a dit concernant l'évolution de la manière dont les MGF/E sont pratiquées. J'ai l'impression que cela pourrait aussi être le résultat des messages de ces dernières années sur les MGF/E qui se concentraient tellement sur les dommages pour la santé. Donc, ce que nous voulons faire maintenant, c'est pousser pour l'approche des droits de l'homme et l’approche basée sur le genre. Comme Oumou l'a dit, lorsque nous aurons cette loi, le gouvernement devra être proactif, dans la manière dont il promeut les droits humains des filles et des femmes. Cela signifie donc une sensibilisation au renforcement des capacités. Cela signifie le financement de programmes qui conduisent à un changement des normes sociales et des normes de genre. Et le financement provient du gouvernement et ne dépend pas uniquement du travail des organisations de la société civile.

Et puis, et aussi bien sûr, il y a la composante punitive, qui est aussi une forme de prévention.  Cela permettrait de traiter, comme Oumou ou Julia les a mentionnées, les MGF/E transfrontalières entre le Mali et ses pays voisins qui ont des lois contre l’excision, par exemple le Burkina Faso.

Ce serait donc aussi une forme de prévention, mais aussi permettrait une coopération gouvernementale entre le Mali et les autres pays de la région afin qu'ils puissent intervenir sur leurs territoires respectifs.

Les chefs religieux changent lentement et commencent à accepter que les MGF/E ne sont en fait pas une exigence religieuse. Nous savons qu'il existe une fatwa provenant du Kenya contre les MGF/E, mais tous les chefs religieux ne reconnaissent pas cette fatwa.

Nous ne pouvons donc vraiment pas attendre que tout le monde soit d'accord sur le fait que les MGF/E sont mauvaises et attendre jusqu'à ce moment-là pour avoir une loi. Non, le gouvernement doit être plus proactif dans la façon dont il fait pression pour cette loi, et ne pas à chaque fois retirer cette disposition simplement parce qu'il fera face à une opposition au parlement.

Anne-Marie

Passons maintenant aux questions 3 et 4, si vous le voulez bien.

Bréhima, selon vous, quels sont les obstacles au changement des normes sociales renforcées par la religion ? Et comment aller de l’avant ?

Brehima Ballo

Tout d'abord, je pense que le fait que nous n'ayons pas de loi contre les MGF/E est un gros problème dans un pays où les droits des femmes filles ne sont pas protégés ou moins protégés. Le deuxième obstacle est que nous avons des normes sociales qui sont injustes pour les femmes. Elles encouragent l'inégalité entre les sexes. Elles acceptent qu'on mutile les femmes, qu'on empêche les femmes de faire ce qu'elles veulent de leur corps. Le troisième obstacle est probablement lié à l'instabilité sociale et politique de notre pays. Nos ONG travaillent dans des zones où il y a des conflits. Dans le passé, nous avons remarqué que de nombreux villages étaient favorables à l'abandon de cette pratique. Mais à cause du conflit, nous avons constaté un sérieux revers dans les progrès que nous avons réalisés. Donc, fondamentalement, nous sommes confrontés à trois obstacles, le manque de législation appropriée, et nous avons également un manque de véritables changements de normes sociales et de stratégies, ainsi que les conflits auxquels nous devons faire face. Lorsque ces personnes armées vont sur le terrain, elles déconstruisent tout le travail que nous avons fait dans le passé pour protéger les femmes et prévenir cette pratique néfaste.

Anne-Marie

Oumou, quels sont les obstacles au changement des normes sociales renforcées par la religion et comment pouvons-nous changer les normes sociales qui sont vraiment influencées par les croyances religieuses ?

Oumou Touré

Je pense que nous devons peut-être changer nos approches et ce que nous faisons sur le terrain.

Nous devons réviser la législation, et donc mettre l'accent sur la programmation et la sensibilisation des jeunes pour la prochaine génération. Je veux souligner un certain point.

Il est très important que les projets et les programmes que nous mettons en œuvre dans un pays avec un contexte très difficile comme celui-là s'inscrivent dans la durabilité. En effet, si nous commençons un projet et qu'il est ensuite abandonné, nous ne pourrons pas le poursuivre. Et nous devrons simplement revenir à la case départ. Les normes sociales sont un point d'ancrage dans les communautés et la lutte contre les MGF/E prend beaucoup d'années. Et si elles peuvent être rétablies en quelques mois, nous devons assurer la durabilité des programmes que nous mettons en œuvre dans ces communautés.

Et en ce qui concerne les normes sociales, nous devons communiquer. Nous avons eu beaucoup de dialogues et nous avons beaucoup discuté. Nous devons mettre en œuvre les deux approches, à savoir la loi qui criminalise cette pratique et un changement de comportement, afin de trouver une solution à ce problème. Je pense que l'adoption d'une loi sans le soutien de la société ne serait pas efficace. Et dans le pire des cas, elle peut avoir des impacts négatifs.

Au Burkina Faso par exemple, dans notre programme, les MGF/E sont interdites par la loi, il y a un certain niveau de justice pour appliquer ou mettre en œuvre cette loi. Et les familles sont vraiment réticentes à la pratiquer parce qu'elles ne veulent pas être hors la loi. Je vois beaucoup de risques, et je suis d'accord avec le fait que le gouvernement du Mali doit renforcer ses efforts, mais il doit recevoir le soutien des acteurs sociaux et de différents groupes afin d'atteindre un niveau où nous avons un grand soutien de la population envers ce changement.

Et pour le changement des normes sociales, nous devons nous concentrer sur le défi entre une décision individuelle et la décision collective d'abandonner les MGF/E : notre approche jusqu'à présent était une approche qui disait "si les gens ont des informations sur ce sujet, ils peuvent changer leur comportement". Mais nous avons constaté que ce n'est pas toujours le cas. Car les gens peuvent changer leurs comportements au niveau individuel alors que la communauté continue à pratiquer les MGF/E.

Nous devons trouver des stratégies appropriées afin de faciliter un processus de changement. La communauté doit donc changer dans son ensemble. Et ce n'est pas un individu qui va changer la pratique et dire “dans notre famille, nous ne pratiquerons pas les MGF sur nos filles”. Nous devons donc réfléchir à nos méthodologies et à nos approches et à la manière dont nous pouvons mettre en œuvre un processus de réflexion commun au sein de la communauté et l'amener à prendre une décision qui sera prise ensemble, et non individuellement.

Anne-Marie

Même question Caroline. Quels sont les obstacles à surmonter pour changer les normes sociales et comment les surmonter ?

Je vais me faire l'écho de ce que Julia a dit, mais je vais peut-être m'écarter du sujet en disant que nous pensons que la loi est importante. Commençons par la loi, par l'incrimination des MGF/E et la mise en place de la loi entraînera bien sûr la mise en place de programmes que le gouvernement devra assumer. Tels, par exemple, des programmes pour les mutilations génitales féminines, des programmes qui visent à changer les normes sociales et les normes de genre.  Cela garantira le financement de ces programmes et des efforts pour mettre en œuvre la loi.

Une remarque peut-être pour toucher le Burkina Faso, et aussi juste en général comment la loi est perçue:  la perception est que lorsque vous adoptez une loi, elle est considérée comme une formule magique qui va tout résoudre. Ce que n'est pas la loi. Lorsque vous mettez en œuvre une loi, vous devez continuer à travailler avec la communauté et aussi avec les personnes qui sont censées appliquer ces lois.

Par exemple, nous avons vu certains cas, notamment au Burkina Faso, où la loi sur les MGF/E est très stricte. Et les juges, au lieu de prononcer les peines, prononcent des peines avec sursis parce que la sanction est perçue comme trop sévère. La loi a été adoptée et il a été laissé aux acteurs judiciaires le soin de l'appliquer. Mais ils ne sont pas ciblés par des messages de sensibilisation comme le sont la société et les membres de la communauté. Ainsi, après la mise en œuvre de la loi, vous devez travailler avec la communauté et poursuivre les programmes de sensibilisation et de renforcement des capacités des acteurs étatiques qui doivent mettre en œuvre ces lois. Financer des programmes visant à mettre fin aux MGF/E signifie également financer des programmes visant à renforcer les capacités de tous les acteurs de la chaîne de la justice.

Nous devons également reconnaître que les MGF/E ne sont pas une question isolée. Elle est liée à d'autres problèmes de société. Il est important de reconnaître cette intersection : n'isolons pas les programmes et ne nous concentrons pas uniquement sur les MGF/E. Il est important de se concentrer sur les autres problèmes sous-jacents ou sur les problèmes qui se recoupent avec les MGF/E, par exemple le mariage d’enfants.

Et puis aussi, juste pour faire écho à ce que quelqu'un a dit sur la durabilité des programmes. Ce que nous observons, c'est que, en particulier du côté des donateurs, le financement des programmes de lutte contre les MGF/E dure peut-être 1, 2, 3 ans, mais trois ans ne suffisent pas pour voir un changement. Trois ans ne suffisent pas pour changer la mentalité de quelqu'un.

Au cours de ces trois années, il est possible que vous ne constatiez pas le changement que vous attendiez, car vous devez rendre compte des chiffres. C'est le type de mesure que nous utilisons pour mesurer le succès. Nous devons donc nous assurer que, même si nous finançons des programmes visant à mettre fin aux MGF/E, vous reconnaissez le fait que cela prendra beaucoup de temps. Vous investissez donc à long terme, vous n'investissez pas à court terme, de sorte que lorsque le financement prend fin, que se passe-t-il ? Les organisations de la société civile du pays doivent se démener pour trouver d'autres financements afin de poursuivre leurs programmes ou doivent réduire les programmes qu'elles mettaient en œuvre afin de pouvoir continuer le travail qu'elles ont accompli.

C'est le problème que nous constatons. Et c'est pour cette raison que je dis que le financement doit également provenir du gouvernement. Il ne doit pas être trop dépendant des organisations de la société civile, et cela passe par une loi et un budget dédié au sein du budget national. Vous voyez donc que le gouvernement doit intervenir lorsque le financement des donateurs a été réduit.

Anne-Marie

Dernière question avant de donner la parole aux participants, abordons les mesures d'impact. Par exemple, l'UNICEF a mis en place l'ACT framework, un modèle de suivi et d'évaluation des normes sociales. Comment mesurez-vous l'impact ?

Brehima Ballo

Tous les participants à ce panel sont bien conscients du fait que nous disposons d'outils de mesure. Nous allons donc commencer par une enquête sur les comportements et les pratiques qui incitent nos communautés à s'adonner à l’excision. Et à la fin du programme, la même communauté qui a participé à l'enquête répète l’exercie. Et là, nous pouvons mesurer d'où nous venons. Nous avons donc ces outils. Nous avons des indicateurs qui nous aident à mesurer le changement et qui nous aident à mettre en œuvre notre programme. Nous impliquons donc la communauté dès le début dans la mise en œuvre et pendant l'évaluation du programme. Actuellement, nous avons besoin de programmes qui durent longtemps, et d'un programme de plaidoyer pour adopter des normes législatives qui interdisent ces pratiques. Et nous devons également axer notre action sur la collecte de données factuelles. Nous avons besoin de preuves de changement qui montreront ce que nous avons obtenu comme résultats.

Anne-Marie 

Merci, nous donnons la parole aux participants car le temps passe malheureusement trop vite.

Questions de l'auditoire

1. J'aimerai demander est-ce que vous avez trouvé non seulement des arguments pour dire "l'excision n'est pas obligé par la religion musulmane" mais aussi "quels sont les aspects de la religion / les arguments du Coran ou les hadiths qui soutiennent la santé et bien-être des femmes et enfants?" qui pourrait accompagner les campagnes basées sur les droits de l'homme? Merci!

Oumou Toure

L'argumentaire dans le livre écrit par Islam Population and Developpement a été élaboré par les religieux eux-mêmes. Et je pense qu'il est important que l'initiative vienne d'eux. Il contient des arguments qui ne sont pas seulement musulmans et incluent des positions chrétiennes, et qui affirment que les MGF/E sont interdites par la religion islamique. Je peux partager la référence après cette session afin que de nombreuses personnes y aient accès.

Ce document a été élaboré par des chefs religieux et pour l'instant il n'est pas en ligne. Julia a parlé des leaders religieux qui sont des modérateurs. Le réseau des Imams et des savants qui défendent l'Islam scientifique dit que Dieu protège les femmes et les protège contre toute forme d'excision.

2 - Y a-t-il une différence entre la jeune génération et les générations plus anciennes, ont-elles des perspectives différentes ou des points de vue différents ?

Julia Lehmann

Je pense que les opinions sont un peu différentes et qu'il est plus facile de convaincre les jeunes d'adhérer à de nouvelles idées, mais je pense aussi que cela dépend de chaque type de société. Et au Mali spécifiquement, les jeunes n'ont pas le dernier mot. Ils ne peuvent pas vraiment changer leur tradition ou les pratiques traditionnelles. Les anciens ont une meilleure position dans la société, ils détiennent le pouvoir et c'est pourquoi nous voulons les impliquer, et surtout les grands-mères. Elles jouent un rôle important dans le processus de prise de décision.

En particulier lorsque nous parlons des MGF/E, et sur la base de nos programmes, ce n'était pas vraiment ce que nous voulions atteindre et comprendre, mais peut-être qu'avec le temps, nous serons en mesure d'inclure cette perspective générationnelle. Je pense qu'il pourrait être intéressant au Mali de comprendre comment les différentes générations voient cette question et comment nous pouvons briser ce cercle vicieux. Il y a beaucoup de travail à faire. Nous savons que nous devons compter sur la participation de chaque partie prenante, les jeunes, les personnes âgées, et c'est un combat générationnel.

3. Quelle est la meilleure approche : l'approche religieuse ou l'approche culturelle ? Pensez-vous que nous devrions mélanger ces approches, comprendre les facteurs clés et les déterminants ? Pensez-vous que lorsque nous utilisons les déterminants religieux et négligeons les déterminants culturels, nous commettons une erreur ?

Oumou Touré

Je pense qu'il faut d'abord et avant tout comprendre chaque approche car il y a une petite confusion entre religion et culture, et on s'aperçoit que toutes les pratiques néfastes auxquelles on veut mettre fin mélangent ces deux approches. Il faut séparer les pratiques culturelles et religieuses, surtout lorsqu'elles sont néfastes. Et il faut aussi comprendre que les bonnes pratiques, en matière de religion, existent. Il est très important de les comprendre. Parce que je crois qu'ils ouvriront la voie aux solutions dont nous avons besoin à l'avenir. Tant que nous ne pourrons pas séparer les pratiques religieuses et culturelles néfastes, nous ne pourrons pas mettre fin à ces pratiques.

4. Quel genre de message voulez-vous faire passer lorsque vous portez plainte contre le gouvernement Mali?

Caroline Lagat

Nous voulons que l'État soit plus proactif pour protéger ses citoyens. En ce qui concerne les MGF/E en particulier, nous constatons qu'il s'appuie sur l'opposition des chefs religieux ou des chefs traditionnels. Le gouvernement dit qu'il rencontre de l'opposition contre les MGF/E et que c'est la raison pour laquelle il n'a pas été en mesure d'adopter une loi. Selon lui, seule une petite majorité de la population pense que les MGF/E sont une mauvaise chose, et l'argument officiel est donc que le gouvernement attend le bon moment pour que la loi soit adoptée. Et ce que nous essayons de dire, c'est non. Lorsque le gouvernement a signé une convention comme le protocole de Maputo et la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, ils ont déclaré qu'ils respecteraient ces conventions, qu'ils protégeraient les droits des femmes et qu'ils prendraient toutes les mesures nécessaires pour garantir le respect des droits humains des femmes et des filles. Et comment s'y prendre ? L'une des possibilités est la loi. D'autres sont le renforcement des capacités, la sensibilisation et la collecte de fonds. Il y a tellement d'autres moyens, mais quand vous n'avez pas de loi, vous n'avez pas la protection de base pour les filles et les femmes. C'est donc ce que nous essayons de dire, que le gouvernement devrait s'assurer que ces lois sont adoptées, et ensuite, à partir de là, continuer à travailler avec la communauté pour assurer la mise en œuvre de cette loi et aussi le financement des programmes, toutes les autres approches diverses qu'ils devraient adopter.

5. Pensez-vous qu'il véhicule un message positif et fort en Afrique de l'Ouest ? .

Caroline Lagate

Je pense que c'est le cas. Laissez-moi vous donner l'exemple du Kenya, lorsque la loi sur l'interdiction de l'E/MGF a été contestée au Kenya〚par un médecin voulant la voir abrogée, et qui aurait eu pour effet une pratique clandestine accrue et une augmentation des MGF/E médicalisées, le monde entier, tous ceux qui travaillent sur le sujet, regardaient le Kenya pour voir ce qui allait se passer. La victoire légale des activistes contre les MGF/E, le maintien de la loi contre les MGF/E au Kenya et les affirmations selon lesquelles le gouvernement devait modifier la loi et s'assurer que la protection des femmes et des filles est plus forte en interdisant toutes les formes de MGF/E, ont été positifs. Et cette positivité peut être reproduite dans d'autres pays parce que certains arguments pertinents ont été soulevés dans ce litige qui sont débattus ailleurs. Par exemple, peut-être pas au Mali, mais au Libéria et en Sierra Leone, nous voyons la question du consentement des femmes adultes à subir une MGF/E. Cette question a également été abordée dans la loi. Ce que je veux dire, c'est que le fait que ce litige concerne le Mali ne signifie pas que personne d'autre ne regarde ce qui se passe. Nous espérons donc que les gouvernements seront plus proactifs dès qu’un jugement sera rendu pour accélérer les efforts afin adopter des lois dans leur propre pays.

6. Comment peut-on vraiment avoir plus d'informations sur cette plainte ? Quel est le titre de cette affaire ?

Caroline Lagat

L'audience n'a donc pas encore eu lieu. Ce sont les dépôts préliminaires qui ont été tenus. Mais je dois signaler qu'en ce moment, l'affaire a été suspendue par la CEDEAO. Donc tant que cette suspension n'a pas été levée, l'affaire ne peut pas continuer.  Nous sommes en train d'attendre et de planifier les prochaines étapes. (Le Mali est toujours membre, mais il a été suspendu des organes de décision).

7. Quel écho avez-vous quand vous mentionnez que les MGF sont reconnues comme une forme de torture par l'ONU ?

Bréhima Ballo

Je pense que c'est un très gros problème. Les hommes devraient vraiment passer par un processus d'auto-examen. Nous avons ratifié beaucoup de conventions et de protocoles, et les MGF/E sont en effet une forme de torture. Il est vrai qu'en ce qui concerne les sciences anthropologiques, ce n'est pas vraiment ce que nous entendons par torture. Car quand une mère accepte de perpétrer ce genre de pratique sur sa fille, elle pense lui faire du bien. Mais quand on parle aux médecins, quand on parle aux infirmières, on voit clairement que c'est une forme de torture parce qu'il y a un certain nombre de séquelles physiques et mentales liées à cette pratique. Il existe des sous-études qui montrent clairement que les MGF/E et les excisions sont une forme de torture. Et c'est vrai sur le plan juridique mais je pense que quand on parle aux mères, aux grands-mères, il est évident qu'elles ne veulent pas faire du mal à leurs filles.

8. Dans le contexte sécuritaire actuel du Mali, le timing des actions visant à pousser le gouvernement et les guides religieux à prendre leur responsabilité est-il à prendre en considération?

Oumou

Oui, je pense que Caroline et moi sommes d'accord que c'est le bon moment pour le faire parce que nous savons que nous avons une liste complète de problèmes et que tout le monde veut parler de ses propres problèmes. Je pense qu'au Mali, nous voulons construire un nouveau pays et nous devons inclure les MGF/E/. Nous devons entamer cette discussion et la nécessité de prendre nos responsabilités devant l'histoire car ce qui se passera pendant cette période fera partie de l'histoire. On ne peut plus continuer à violer les droits des femmes et des jeunes filles sur le long terme. Chaque gouvernement qui vient a le même problème, mais nous devons, nous continuerons à faire pression et la maintenir.

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