16 JOURS ET 24 MINUTES

Introduction

En 1998, Adventure Cycling America, une association de cyclotourisme située aux Etats-Unis, a publié le tracé d’un itinéraire cycliste courant le long de la ligne de partage des eaux qui coupe le pays en deux. Long de plus de quatre-mille kilomètres, depuis la ville canadienne de Banff jusqu’à la frontière mexicaine, cet itinéraire appelé Great Divide Mountain Bike Route possède la particularité de proposer à quatre-vingt-dix pour cent des routes non asphaltées, qui pour la plupart consistent en de longues ascensions, lesquelles peuvent culminer jusqu’à trois-mille six-cents mètres.

Une dizaine d’années après sa création, une poignée de cyclistes chevronnés a eu l’idée un peu folle d’organiser sur ce parcours une course extrême. La règle en était simple : une seule étape entre le Canada et la frontière, un chronomètre qui ne s’arrête qu’à l’arrivée, quatre-mille trois-cents kilomètres plus loin. Renouant avec l’esprit des premiers Tours de France, les organisateurs ont établi que l’épreuve devrait être courue sans la moindre assistance. Chaque participant étant seul responsable de l’entretien de son vélo et de son ravitaillement.

Équipés de traceurs GPS permettant de suivre à distance leur progression et d’assurer qu’elle se faisait bien en intégralité sur l’itinéraire de l’ACA, seize coureurs se sont présentés cette année-là sur la ligne de départ pour la première édition de cette épreuve hors-normes. Huit seulement sont parvenus au terme de l’aventure. Le Tour Divide était né et avec lui une discipline nouvelle du cyclisme : le bikepacking.

Cycliste amateur de grands voyages et d’aventures, lorsque j’ai découvert l’existence de la Great Divide Mountain Bike Route, je me suis promis d’aller un jour vivre l’expérience unique qu’elle représente. À l’été 2014, je me suis accordé cinq semaines pour relever ce défi. J’ai découvert un parcours d’une exigence que je n’avais pas soupçonnée et un niveau de difficulté auquel aucun de mes précédents voyages ne m’avait préparé. J’ai triomphé des nombreux obstacles ainsi que des moments de découragement, et bouclé la distance en trente jours.

Cela aurait dû me suffire. Seulement voilà, ça n’a pas été le cas. Cet accomplissement n’a fait qu’éveiller en moi l’envie de relever un autre défi, plus fou encore. Celui de prendre part au Tour Divide et, sur ces routes défoncées, ces pentes interminables, me mesurer à ces coureurs de l’extrême. Ceux-là même que pendant mes premiers jour sur le tracé, je prenais pour des extra-terrestres, des monstres.

De retour en France au terme de ce périple, je me suis promis que je reviendrai. Mieux préparé, plus affûté, prêt à en découdre. Caressant le rêve dément d’inscrire mon nom au palmarès de cette course sans pareille. Sachant que pour cela, il me faudrait rouler deux fois plus chaque jour. Couvrir en deux semaines, la distance parcourue en un mois.

Blessé en 2015, j’ai dû reporter à l’année suivante ma participation. Durant l’hiver 2016, j’ai effectué une préparation exigeante pour arriver dans les meilleurs conditions le jour du départ. J’ai parcouru plus de vingt-mille kilomètres à travers huit pays. Entraînant mon corps à répéter les efforts, habituant mes muscles à fonctionner des jours durant avec des plages de récupération minimes.

Durant quatre mois, j’ai roulé tous les jours. Hanté par une image. Celle d’une arrivée victorieuse au poste frontière qui marque la fin du Tour Divide : Antelope Wells.

Jour 1

Vendredi 10 juin, sept heures et demie du matin.

L’angoisse est près de toucher à son terme. Après une si longue attente, le Tour Divide est sur le point de commencer. Enfin. Deux ans que j’en rêve. Cinq mois que je le prépare. 4300 kilomètres de chemins, sentiers et routes pour la plupart non asphaltées. Soixante-mille mètres de dénivelé positif.

Alors que le soleil a brillé toute la journée de la veille, ce matin le ciel est voilé et la température fraîche. Dans la masse des deux-cents coureurs, la nervosité est palpable. Pour la majorité d’entre nous, cette course est l’aventure d’une vie. Nous sommes tous rassemblés devant le YWCA, la principale auberge de Banff, impatients d’en découdre, pressés de donner le premier coup de pédale pour se débarrasser de l’anxiété qui nous tenaille.

Je me suis placé en tête de peloton avec ceux qui ambitionnent de jouer les premiers rôles dans cette compétition. Non loin de moi, les deux grands favoris : Mike Hall, vainqueur en 2013 et ancien recordman et Josh Kato, vainqueur en 2015 et actuel recordman. Le pré-départ est donné : la masse des coureurs se met en route. Nous roulons tranquillement entre l’auberge de jeunesse et le début officiel de l’itinéraire, quelques kilomètres plus loin. Nous y arrivons à huit heures pile et sans la moindre transition, sans la moindre minute de pause pour mettre le pied à terre, le départ est donné.

Ça roule fort d’emblée, comme si la course devait durer un jour et non deux semaines. Si je n’ai pas de mal à suivre, je suis surpris qu’une épreuve aussi longue démarre sur un tel rythme. Bien sûr, c’est en partie dû à l’adrénaline. On sent beaucoup de tension. Rares sont ceux qui décochent ne serait-ce qu’un mot. L’angoisse que je ressens depuis la veille ne s’est pas complètement effacée avec les premiers tours de roues comme je l’espérais, alors j’essaye de discuter avec mes adversaires pour me détendre un peu. J’échange quelques mots avec un australien à ma droite, Liam. J’apprends que ce n’est pas sa première participation. Il a fini quatrième en 2013, avec un temps de dix-sept jours. S’il est de retour cette année, ce n’est pas seulement pour améliorer son temps, c’est aussi pour titiller les meilleurs. Il a l’air extrêmement déterminé. Il est courtois et répond à mes quelques questions, toutefois il est trop enfoncé dans sa concentration pour que notre échange se prolonge.

Après une quinzaine de kilomètres, à la faveur d’une bosse que j’attaque sûrement un peu fort, je me retrouve seul en tête avec trois ou quatre cent mètres sur mes poursuivants. Lorsque je me retourne et constante l’écart que j’ai fait, je sens une énorme pression tomber sur mes épaules. Je ne suis clairement pas prêt à me retrouver dans cette position. Trop de choses me passent par la tête à ce moment-là. Pourquoi est-ce que les autres ne m’ont pas suivi ? Que suis-je censé faire maintenant ? Est-ce que je dois accélérer pour creuser l’écart ? Est-ce que je dois me relever ? Finalement je suis vite repris par Mike Hall en personne. Depuis le kilomètre zéro, il donne régulièrement des coups d’accélérateur, comme un kenyan qui court un dix-mille mètres. Essaye-t-il de jauger la concurrence ? En tout cas il écrème le peloton. Je regarde Josh, avec qui j’ai échangé quelques mots au départ, et il ne me semble pas très à l’aise. Lui comme moi avons à peine fermé l’oeil la nuit d’avant. Il sait que Mike vient pour récupérer son record.

Après une heure et demie je roule au sein d’un groupe d’une quinzaine de coureurs qui s’est détaché du reste du peloton en suivant les accélérations du patron. Il fait frais et une légère bruine nous accompagne. L’allure est assez élevée sur cette route de terre pas trop mauvaise longeant un lac bordé de pin. Comme une heure plus tôt, tout le monde est très concentré et peu de paroles sont échangées. Puis d’un coup le rythme se calme, comme si l’adrénaline était retombée d’un coup. Nous en profitons pour souffler un peu après trente premiers kilomètres intenses. Sans forcément s’en rendre compte, on a vite fait de se crisper dans une situation comme celle-là. Je lâche mon guidon et me redresse pour me relaxer et me débarrasser d’une partie de la tension du début de course.

C'est alors que je chute, sans comprendre ce qui m'arrive. Je n’ai rien heurté. Je n’ai pas dérapé ou glissé. Et pourtant me voilà à terre. Je me relève brusquement tandis que le groupe de tête se détache. Des têtes se retournent, me demandent si ça va. Tandis qu’elles s’éloignent, je réponds que oui. Je ne ressens qu’une petite douleur au genou, duquel s’écoule un filet de sang. Je me tourne vers ma machine pour comprendre ce qu’il s’est passé. Je constate que ma selle n'est plus sur mon vélo. Elle gît au sol un mètre plus loin. Je crains le pire alors... Que ma tige de selle en carbone n’ait pas résisté au poids de la sacoche qui y est fixée et qu’elle se soit brisée. Je me sens envahi d'un véritable sentiment de panique. Si elle s'est cassée, il va me falloir rebrousser chemin pour la remplacer. Cela signifie perdre au bas mot cinq heures sur les favoris. Un retard que je ne referai peut-être jamais.

Je ramasse ma selle avec anxiété et vérifie ma tige. Lorsque je me rends compte qu'il n'y a pas eu de casse, je ressens un immense soulagement. Je comprends alors ce qui est arrivé. Je n'avais pas assez serré les vis en la fixant à la tige et, soumise aux vibrations dues à la route de terre, elle a fini par s'en désolidariser. Je maudis ma négligence. Encore un peu tremblant, je répare ma bêtise. L’adrénaline n’est pas encore retombée et ce qui ne me prendrait que cinq minutes en temps normal m'en prend facilement le double. Je peine à régler l’inclinaison, je tourne ma clé dans le mauvais sens, je m’emmêle les pinceaux. Pendant ce temps, un bon nombre de coureurs qui étaient derrière moi me doublent.

Enfin je repars, à moitié en colère contre moi-même, à moitié abattu. La route cesse bientôt de longer le lac pour s'enfoncer dans une forêt haute et sombre. Je remonte au fur et à mesure certains des concurrents qui m'avaient doublé. Je n'ai toutefois aucune idée du nombre de personnes qui se trouvent désormais devant moi. J'en rattrape encore deux ou trois sur le sentier qui s'enfonce dans la forêt. Je reconnais l'un d'eux : Chris Plesko. Il a fini deuxième de la course en 2009 avec un temps de dix-sept jours. Si j’ai réussi à l’identifier, ce n’est pas parce que je connais son visage, mais parce que j’ai remarqué qu’il roulait sur un single-speed. S’ils  sont une poignée dans le peloton à  avoir  fait ce choix étrange, parmi eux, lui seul a priori a les moyens d’évoluer en tête de la course. Nous discutons un peu puis à la faveur d'une côte assez pentue, je le lâche.

La piste étroite qui sinuait entre les arbres débouche sur un espace dégagée et la route s'élargit. La bruine se change peu à peu en une pluie froide. Elle n'est pas forte mais elle tombe avec régularité, plusieurs heures durant. Je mange les biscuits et les barres de céréales que j'ai fourrés dans mes poches ce matin. Je le fais parce que c’est nécessaire, mais je n’ai pas vraiment faim.  

La large voie s'élève et en fournissant un effort soutenu, je continue à reprendre les coureurs un par un. Je passe d'abord Stefan Maertens, un belge qui semble à l'aise dans ce climat digne d'une classique flandrienne. Tandis que je grimace, lui affiche un grand sourire. Après l’avoir lâché, je rejoins Gareth Pellas, un australien débonnaire avec lequel j’échange quelques mots. Il me suit quelques kilomètres durant puis décide de me laisser partir. Après une portion asphaltée qui me mène au pied d’Elk Pass, le premier vrai col de la Divide, je reprends Andrew Kulmatiski, un américain spécialiste des courses sur neige. L'ascension est difficile sur ce terrain boueux et il ne parvient pas à me suivre. La pluie continue de s'abattre sur nous. Petit à petit l’eau s’infiltre partout et la température de mon corps se met à chuter. Je grelotte. Mes mains sont trempées et mes doigts trop engourdis pour que je parvienne à passer les vitesses avec le pouce. Je dois utiliser ma paume lorsque je veux changer de rapport.

Après la descente d’Elk Pass, je rejoins un autre concurrent. Il s'agit de Seb Dunne, un troisième australien. L'année dernière, après avoir cassé sa fourche, il a dû abandonner à sept-cents kilomètres de l'arrivée. Il était alors en quatrième position et à même de se battre pour la victoire. Il fait logiquement partie des favoris cette année. Je m'étonne de constater qu'il n'est pas plus près de la tête de la course, avec Josh et Mike. A moins que ce soit moi qui n'en sois pas si loin.

Il roule à bonne allure et je me retrouve parfois quelques mètres derrière. Je fais alors l'effort pour recoller. Une ou deux fois, la route n'étant pas assez large pour que nous roulions de front, je me retrouve un mètre derrière lui. Pensant que je profite de son aspiration, il me rappelle à l'ordre avec véhémence ; cette pratique qui fait partie intégrante du cyclisme professionnel est interdite sur des courses comme le Tour Divide.

Piqué au vif par ses allégations de tricherie, je lui passe devant et accélère la cadence. Il ne peut ou ne veut me suivre et rapidement, il est lâché. Peu de temps après, un autre cycliste apparaît à l'horizon. J'appuie encore un peu plus sur les pédales, décidé à le rejoindre. Mais rapidement je me sens comme vidé de l'énergie qui me portait jusque-là. Une grande fatigue s'abat sur moi. Je ne tarde pas à reconnaître ce coup terrible que tout cycliste a connu au moins une fois dans sa vie : la fringale. Je mange les quelques barres de céréales qui me restent mais le mal est fait. Ma cadence chute et je suis repris successivement par Stefan et Seb. Le belge est goguenard, l’australien chambreur, et moi je suis dépité.

Je quitte la piste humide pour retrouver une route goudronnée et me traîne tant bien que mal jusqu’à Elkford, premier patelin traversé par l’itinéraire. J’achète quelques provisions que je mange assis par terre devant le supermarché. Je suis abattu, terriblement déçu par ce mauvais départ, si différent de ce que j’avais imaginé. Je me voyais devant avec Josh et Mike, marquant les ténors à la culotte. Je ne comprends pas cette fringale subite, frappant dès le premier jour. Je me dis qu’elle a sûrement été favorisée par la pluie et le froid. Mon organisme a dû consommer davantage de calories pour se maintenir à température dans ces conditions. Je n’avais pas pris ce facteur en compte.

Bientôt je vois arriver Gareth. Je suis content d’avoir un peu de compagnie dans ce moment difficile. Nous finissons notre repas puis reprenons la route. Le ciel reste bas et gris mais la pluie a cessé. Après une longue côte asphaltée, nous bifurquons à droite sur une route de gravier. Après un nouveau virage, nous nous retrouvons sur un sentier étroit serpentant entre des buissons bas. Gareth qui est un bien meilleur vététiste que moi, me lâche rapidement. Alors que je me retrouve seul, je me perds à un embranchement : la trace affichée sur mon GPS est imprécise et les sentiers face auxquels je me trouve n’apparaissent pas sur mon fond de carte. Je tente l’un, puis l’autre, fait demi-tour à nouveau et recommence. Après probablement une demi-heure de tergiversations, je finis par retrouver mon chemin et atterris sur une large route de gravier.

Au bout de quelques temps, je suis repris par deux coureurs lancés à vive allure : Brian et Rob, des néo-zélandais. Je m’accroche à leur wagon et échange quelques mots avec eux sur leur pays que j’ai visité un peu plus tôt dans l’année. J’apprends que dans mon périple, je suis passé juste devant la maison de Brian, à Golden Bay. J’ignore qui de lui ou de moi est le plus étonné. Nous arrivons bientôt sur la route asphaltée qui mène à Sparwood. Nous roulons à vive allure, un rythme bien plus soutenu que celui que j’aurais adopté si j’avais été seul. En ville, je m’installe dans un fast food pour profiter du réconfort apporté par un repas chaud. A l’entrée je croise Kevin, un américain du Montana qui m’a vu chuter et me demande de mes nouvelles. Je le rassure : je n’ai qu’une égratignure au genou. Il me décoche un grand sourire et remonte sur sa machine.

Je mange mon burger sans hâte et quitte Sparwood. La pluie menace un instant de tomber à nouveau avant de se raviser. Je suis soulagé de savoir que je vais pouvoir continuer ma route au sec. J’entame une longue section plate et goudronnée, idéale pour récupérer des efforts fournis plus tôt. Alors que je roule tranquillement sur cette route déserte longée par une voie ferrée où cahote un interminable train de marchandise, se manifestent mes premiers problèmes de GPS. A la suite d’un plantage, je dois le redémarrer et perds toute ma progression depuis Banff. Si ce n’est pas très grave en soi, c’est un nouveau coup au moral dans une journée déjà compliquée. Ces données sont précieuses dans l’optique d’une analyse à froid, une fois l’épreuve terminée.

Je ne suis pas le seul à avoir le moral en berne. Je ne le sais pas mais derrière moi, une bonne partie des cent-quatre-vingts coureurs présents au départ est en train de payer un lourd tribut au froid et à la pluie. Et rares sont ceux qui parviendront à parcourir le nombre de kilomètres qu’ils s’étaient fixés comme objectif ce matin. C’est la loi du Tour Divide : s’il n’y a jamais rien pour vous empêcher de faire des plans sur la comète, il y a quasiment toujours quelque chose pour vous empêcher de les réaliser.

Après avoir bien profité de ces kilomètres faciles, je m’engage sur de nouveaux sentiers caillouteux. A l’endroit où je quitte l’asphalte, j’aperçois un campement. Peut-être Brian et Rob. Je me dis que ce n’est pas forcément une mauvaise idée de s’arrêter à cet endroit, car c’est ici que les choses sérieuses commencent.

La vallée de Flathead est redoutée par les coureurs parce qu’un cours d’eau ayant quitté son lit coule maintenant à la place de la route. Il n’y plus de piste ici, simplement une rivière sur laquelle il faut progresser.  Il fait nuit noire et je pousse mon vélo sur cette amas de galet, de l’eau glacée jusqu’aux chevilles. La rivière offre parfois un répit, regagnant son lit, mais il n’est jamais long et il faut rapidement descendre de vélo et remettre les pieds dans l’eau. Malgré la fatigue, je dois être extrêmement précautionneux. Dans le froid de cette nuit, glisser sur une pierre et tomber dans l’eau glacée serait catastrophique. Ce serait l’hypothermie assurée et, n’ayant jamais été confronté à ce genre de situation, je ne saurais pas comment réagir. Cela dure deux bonnes heures. Après quoi je suis soulagé de retrouver une route qui n’est pas inondée et de pouvoir à nouveau pédaler. Je croise un coureur qui finit d’installer son campement pour la nuit mais je ne parviens pas à le reconnaître.

Il doit alors me rester environ quarante kilomètres jusqu’à Butt’s Cabin, un refuge de montagne qui était mon objectif au départ de cette journée. Après une vingtaine de kilomètres, je suis frigorifié. Je me dis que quitte à m’arrêter pour me changer, autant en profiter pour dormir. Il est une heure du matin et j’ai fait un peu plus de trois-cents kilomètres. La lassitude est grande et je n’ai qu’une envie : me glisser dans mon sac de couchage. J’avise une clairière sur le bord de la route et je me dis que cela fera l’affaire. Je mets pratiquement une demi-heure à installer mon campement pourtant sommaire : une toile au sol, un matelas gonflable et un duvet. C’est bien trop de temps. Mais manquant de lucidité du fait de ma grande fatigue, je ne suis pas parvenu à bien m’organiser pour optimiser mon temps d’installation.

Enfin étendu dans mon sac de couchage, j’essaye de dormir. Malheureusement mes pieds gelés m’en empêchent. Impossible de les réchauffer et impossible de fermer l’oeil. Il doit être quatre heure et demie du matin quand je vois les premières lueurs de l’aube. Je ne crois pas avoir ne serait-ce que somnolé, mais il est temps de repartir. Je range mon matelas et mon sac de couchage. J’avale une ou deux barres de céréales. J’enfile mes chaussures qui, tout comme mes chaussettes, sont trempées. Et je pars en direction de la frontière avec les Etats-Unis.

Jour 2

Au matin, le ciel qui s'était éclairci dans la nuit, laissant apparaître une infinité d’étoiles, se voit de nouveau balayé de longs nuages gris. Il fait frais, humide, et sur la route la terre est encore un peu mouillée. Si je n’ai pas vraiment dormi, je me suis au moins débarrassé de cette immense lassitude qui me pesait sur les épaules au moment où je me suis arrêté. Je me sens prêt à affronter ce deuxième jour sur la Divide.

Peu de temps après mon départ, je retrouve Gareth qui a campé près de Butt's Cabin et est parti un peu plus tard que moi. Je suis content d’avoir de la compagnie. Les longues heures de selle passent un peu plus vite quand on peut discuter de choses et d’autres. Nous sommes bientôt rejoints par Chris qui a parcouru un moins de chemin que nous la veille mais a quitté son campement plus tôt. Une question m’obsède : combien de coureurs y a-t-il devant nous ? Chris pense qu’il y en a une quinzaine. Ce chiffre ne me paraît pas réaliste. En observant les traces de pneus au sol, j’ai déduit qu’il y en avait probablement moitié moins. Gareth me dit qu’une poignée a probablement roulé toute la nuit pour atteindre la frontière au petit matin. J’aurais certainement dû faire la même chose. D’autant plus que n’étant pas parvenu à trouver le sommeil, le temps que j’ai passé arrêté n’était guère plus que du temps perdu. Dans une course où le chrono ne s’arrête jamais, la gestion des temps d’arrêt est la chose la plus importante. Le sommeil est crucial et chaque heure qui n’est passée ni à rouler, ni à dormir, est gâchée. Seulement voilà, je ne pensais pas que mes pieds gelés m’empêcheraient de trouver le sommeil et, qui plus est, le courage nécessaire pour rouler toute la nuit m’a manqué au terme d’une journée où rien n’a semblé vouloir me sourire.

Les trente premiers kilomètres sont plats. Puis nous entamons une ascension peu pentue mais longue d’une vingtaine de kilomètres. Si ce n’est pas usant physiquement, ça l’est mentalement. Les hauts pins qui se dressent de chaque côté de la route cachent la plus grande partie d’un ciel lourd qui laisse de temps en temps échapper quelques gouttes, ravivant le souvenir glacial et amer de la matinée de la veille. Habituellement je n’aime rien tant que rouler dans le calme d’une forêt, mais celle-ci n’est pas loin de m’oppresser ; comme si elle sortait tout droit d’un conte ou d’un film d’épouvante.

Passé le sommet du col, s’ensuit une longue descente au bas de laquelle se trouve un passage surnommé the wall. Pendant plus d’une demi-heure, il nous faut pousser les vélos sur une trace large de quelques dizaines de centimètres dont la pente dépasse les trente pour cent. Il faut régulièrement porter nos machines pour passer au-dessus de troncs qui nous barrent le passage. Je ne peux m’empêcher de penser à ceux devant nous qui ont emprunté ce passage en pleine nuit. Cela nécessite une force de caractère et une détermination difficiles à imaginer. Sans la moindre coupure, ils ont enchaîné la rivière glacée de Flathead et ce mur qui serait pénible à gravir même sans avoir à pousser un vélo. Je ne sais pas si je suis capable de faire preuve de la résolution nécessaire pour accomplir ce genre de choses. Ce qui me fait m’interroger sur ma place dans la hiérarchie en tête de la course. J’ai pris le départ avec beaucoup d’ambition et je ne me rends compte que maintenant de ce qu’il faut être capable de faire pour gagner.

L’ascension de the wall est éprouvante mais, heureusement, elle n’est pas excessivement longue. Contrairement à moi, Chris et Gareth gardent le sourire. Ils sont moins enclins à se plaindre. L’ambiance est bonne et cela facilite un peu la tâche. Après the wall, nous abordons une courte portion de singletrack. A son terme, nous commençons l’ascension d’un deuxième petit col. Il moins long que le premier mais avec un pourcentage plus élevé. C’est un terrain que Gareth et moi apprécions. En revanche, il convient un peu moins à Chris qui avec son single-speed est handicapé lorsque la pente est raide. Nous atteignons le sommet vers midi et demie. La barre des cent kilomètres est sur le point d’être franchie et cette forêt pesante, haute et sombre, sur le point d’être quittée. Une longue descente nous mène sur une route goudronnée, dans une vallée lumineuse et dégagée, et rapidement nous sommes en vue du poste frontière.

Chris, qui est citoyen américain, et Gareth, qui a déjà rempli les formalités administratives lors d’une escale à Los Angeles, n’ont besoin que de quelques secondes pour entrer aux Etats-Unis. La procédure est un peu plus longue pour moi puisqu’on prend ma photo, mes empreintes et me demande de m’acquitter de la somme de six dollars. C’est donc seul que je reprends la route. Il fait désormais très beau mais encore un peu frais, la faute notamment à un vent défavorable. Je longe des champs sur une route vallonnée, heureux de ce changement de décor. En un peu plus d’une demi-heure, j’atteins la ville d’Eureka, petite bourgade paisible du Montana.

Tous les coureurs sont équipés d’un traceur qui envoie leur position GPS à intervalles réguliers. Ces données sont accessibles en ligne permettant ainsi de suivre le déroulement de la course et la progression individuelle des participants. Profitant d’un signal wifi ouvert, je me connecte sur le site et constate que, comme je l’avais déduis en observant les traces de pneus laissées sur la route humide, il n’y a que sept coureurs devant moi. Je ne suis pas surpris de constater que Mike et Josh sont déjà loin, n’ayant pas ou peu dormi la nuit précédente. Ce qui m’étonne par contre, c’est de voir que les autres ne comptent que très peu d’avance sur moi. Après ma première journée décevante, je m’attendais à être relégué bien plus loin. Galvanisé par cette nouvelle, je décide de repartir sans faire de pause à Eureka comme je l’avais initialement prévu. Je suis décidé à me mettre en chasse et à ratrapper mes concurrents les plus proches. Je veux mettre derrière moi la déception de la première journée.

Je profite durant encore une heure environ d’une belle section asphaltée que sillonnent de rares voitures. Au bout, j’arrive au pied du troisième col de la journée. Quinze kilomètres d’ascension à cinq pour cent de moyenne. Je maudis cette route caillouteuse bien qu’elle offre de superbes vues sur les spectaculaires paysages du Montana, un des plus beaux états du pays. L’euphorie ressentie plus tôt en constatant que mon départ n’avait pas été aussi mauvais que ce que j’avais craint est vite retombée. Résultat, je peine à avancer. Je fais de trop nombreuses pauses, pour remplir mes bouteilles d’eau, enlever des couches de vêtements parce que j’ai trop chaud, en remettre parce que j’ai trop froid, changer de musique et autres motifs futiles. J’avance lentement. Trop lentement. Et je suis logiquement repris par Gareth et Chris qui s’étaient arrêtés à Eureka pour déjeuner. Nous terminons l’ascension ensemble.

La bascule faite, ils me distancent dans la descente. En plus d’être plus habiles que moi en tout terrain, ils ont également des vélos mieux adaptés. Pour ma part j’ai fait le choix de la légèreté, optant pour un cyclocross équipé de pneus de quarante millimètres, tandis qu’ils ont choisi des VTT avec des pneus de plus de 2 pouces, comme l’immense majorité des coureurs. En prenant le parti de réduire le poids au détriment du confort, je me rends compte que j’ai commis une erreur. Le volume d’air et la largeur de leurs pneumatiques leur permettent de prendre beaucoup plus de vitesse dans les descentes caillouteuses sans avoir à craindre d’être trop secoués comme je peux l’être. Lorsque la route s’aplanit, je fais l’effort pour recoller et je parviens enfin à revenir dans leurs roues. Les deux compères s’entendent particulièrement bien et discutent sans cesse. Un peu en retrait, je me sens comme la cinquième roue du carrosse. Je m’accroche tout de même car je sais que j’avancerai plus vite avec eux que tout seul.

Nous avons passé la barre des deux-cents kilomètres. La large route dégagée est plus roulante que dans la descente. Elle est bordée par de rares habitations érigées à la lisière des bois. Nous roulons tous trois côte à côte. Parfois je suis derrière, mais je veille toujours à rester un ou deux mètres en retrait afin de ne pas profiter d’une éventuelle aspiration. Alors que nous sommes sur le point de bifurquer à droite pour entamer l’ascension qui mène à Red Meadow lake, nous retrouvons Kevin, l’américain croisé à la sortie du fast food à Sparwood, la veille. C’est donc à quatre que nous nous engageons sur cette route plus étroite et bordée par une forêt plus dense. Il fait toujours frais et le ciel s’est un peu voilé. Mes chaussures et, par extension, mes chaussettes et mes pieds n’ont toujours pas séché. Cela fait plus de vingt quatre heures qu’ils sont mouillés mais je m’efforce de ne pas y penser. Je discute un peu avec Kevin, un grand gaillard du Montana, père de famille qui va sur ses quarante ans. Lui aussi, comme Chris, a fait le choix difficilement compréhensible du single-speed.

Dans sa première phase, Red Meadow n’est pas un col difficile et aucun de nous n’a l’air de particulièrement souffrir. Les trois derniers kilomètres toutefois proposent un pourcentage bien plus élevé. Kevin est un peu à la peine et c’est avec Gareth et Chris que j’arrive au sommet. Sur le bord de la route, des paquets de neige témoignent du fait qu’ici l’hiver est long et rigoureux. Le décor est absolument sublime. Le lac d’un vert émeraude se laisse d’abord deviner à travers les pins, avant enfin d’apparaître avec un pic enneigé en toile de fond.

Nous enfilons une couche de vêtements supplémentaire avant la descente, puis effectuons la bascule. Je suis confronté au même problème qu’un peu plus tôt. Bien plus rapides que moi, ces vététistes aguerris me décrochent. Là où cela s’avère problématique, c’est que dans la précédente ascension, mon GPS a de nouveau planté. J’ai réussi à le redémarrer sans perdre ma progression de la journée mais, le problème semblant se trouver au niveau de la carte mémoire, je ne suis pas parvenu à charger le tracé de la course. Arrivé à un embranchement, j’ignore donc si je suis censé prendre à droite ou à gauche. Je cherche au sol d’éventuelles traces laissées par des pneus. En vain. La route est trop sèche pour garder d’éventuelles marques. Je ne parviens pas à me résoudre à effectuer un redémarrage complet de mon GPS. Je ne veux pas à nouveau perdre toutes mes données. Je suis en pleine tergiversation lorsque je vois débarquer Kevin. Je lui explique mes déboires et achève la descente en sa compagnie.

Nous discutons un peu. Il m’apprend qu’il a déjà participé au Tour Divide l’année passée mais qu’il a été contraint d’abandonner, lâché par ses genoux. A chaque édition, c’est plus du tiers des concurrents qui doit se résoudre à jeter l’éponge, souvent victimes de blessures, parfois simplement démoralisés ou à court de temps. L'enchaînement impitoyable des efforts longs et intenses et les plages très courtes de récupération mettent les organismes à rude épreuve. Sans parler des nuits passées dehors, des écarts de température ou de l’altitude. Pour des coureurs insuffisamment préparés, le Tour Divide est une machine à broyer. Quant aux autres, ceux qui se sont entraînés sans relâche, rien ne leur garantit non plus qu’ils échapperont à la blessure ou à la mauvaise chute.

La nuit est tombée et mon compteur affiche plus de deux-cents cinquante kilomètres lorsque nous débouchons sur une route goudronnée qui longe le lac de Whitefish et mène à la ville du même nom. Lieu de villégiature pour familles privilégiées, le vaste plan d’eau est cerné de magnifiques résidences. Le paysage est superbe, c’est vrai. Et je n’ai pas de mal à comprendre ceux qui viennent en vacances ici pour en profiter. Toutefois, en ce qui me concerne, je préfère l’isolement et la solitude de Red Meadow Lake. Et c’est davantage dans ce calme et cette réclusion que je m’imagine passer quelques jours.

Avec Kevin, nous arrivons alors que l’unique épicerie de la ville est en train de fermer. Nous y croisons Gareth et Chris qui viennent de faire le plein de provisions. Ils repartent avec quelques minutes d’avance sur nous tandis que je parlemente avec le caissier pour qu’il me laisse rapidement faire quelques courses. Je me confonds en remerciements lorsqu’il accepte et lui promets de faire aussi vite que possible. Au moment de régler, alors que je le remercie à nouveau, il me répond que ce n’est rien, que j’ai fait plus d’effort en une journée qu’il n’en fait dans toute l’année, alors je l’ai bien mérité.

J’accompagne Kevin qui doit faire un petit détour par un magasin de vélo pour récupérer une pompe. Il a cassé la sienne veille et il ne peut pas continuer indéfiniment ainsi, avec le spectre d’une crevaison qui serait synonyme de catastrophe. Il est vingt-trois heures passées, alors le propriétaire que Kevin a contacté depuis Eureka a caché la pompe dans un recoin, où mon compagnon de route la récupère. Nous repartons pour une longue section plate et asphaltée jusqu’à Columbia Falls. Nous roulons à faible allure et j’en profite pour manger ce que j’ai acheté à Whitefish. L’important dans l’obscurité n’est pas d’aller vite, mais simplement d’avancer. Et après avoir franchi quatre cols dans la journée, le corps comme l’esprit ont besoin de repos.

Vers minuit, nous arrivons à Columbia Falls, épuisés. Nous rêvons d’une douche, d’un lit, et de sécher nos pieds mouillés. Notre espoir est de trouver une chambre dans l’unique motel de la ville. Mais la chance refuse de nous sourire cette fois-ci. L’hôtel affiche complet. Nous marquons un arrêt dans une station service. Le temps pour Kevin de faire quelques provisions et pour moi de boire un demi-litre de café. Attablé devant mon gobelet en carton, je manque de m’endormir à plusieurs reprises. Je me sens incapable de faire ne serait-ce que dix kilomètres de plus. Lorsque je ressors de la station, Kevin m’attend, prêt à partir. Je culpabilise un peu de lui avoir fait perdre du temps. Je sais que, sur une course où le chronomètre ne s’arrête jamais, chaque minute compte. La pression est constante. Tout se fait en hâte. Le tic tac de l’horloge résonne en nous dès que nous arrêtons de pédaler.

Après Columbia Falls, l’itinéraire nous entraîne de nouveau sur des routes plates et goudronnées. Nous gardons le même train de sénateur et, à mesure que la caféine fait son chemin dans mon organisme, je sens les forces me revenir et ma lassitude me quitter. Je me sens de mieux en mieux et me vient alors cette idée un peu folle : celle de ne pas dormir cette nuit et ainsi de rattrapper une partie de mon retard sur les coureurs de tête. Kevin n’est pas emballé par cette idée. Il me dit qu’il m’accompagnera jusqu’à ce qu’il déniche un bon endroit où camper.

Je crois qu’à ce moment-là je ne m’en rends pas vraiment compte, car je suis trop épuisé et je manque de lucidité, mais je suis réellement en train de fraterniser avec lui. Le courant passe mieux qu’avec tous les autres coureurs avec lesquels j’ai pu rouler. Nos rythmes sont synchrones. Je ris à ses plaisanteries et il rit aux miennes. Dans le calme irréel de cette première nuit américaine, où tous les villages sont déserts, toutes les lumières sont éteintes, une amitié qu’on ne peut comparer qu’à ce lien qui unit des frères d’armes est en train de naître. Quelque part nous ne pensons plus en terme de course, nous ne sommes que deux cyclistes qui bavardent sans se presser tandis qu’autour d’eux le monde est assoupi. De temps en temps Kevin jette un oeil vers un recoin abrité, en disant que peut-être il pourrait s’arrêter ici, que ce serait un bon endroit pour passer la nuit. Mais il continue. Peut-être parce qu’il apprécie ce moment de calme intense autant que moi. Peut-être parce qu’il sent que quelque chose nous unit dans cette obscurité. Un lien qu’il ne veut pas rompre.

Quelques heures plus tard, alors que mon compteur approche de la marque des trois-cent cinquante kilomètres, nous quittons cette longue portion asphaltée pour nous attaquer à une ascension proposant un peu plus de cinq-cents mètres de dénivelé positif. Il est près de cinq heures du matin et Kevin se décide enfin à s’arrêter. Pour ma part, je me tiens à ma résolution : vingt-quatre heures après le début du jour 2, le jour 3 commence. Sans qu’il y ait eu entre les deux la moindre minute de repos. Je ne le sais pas alors, je n’en ai pas même l’intuition, mais je suis en train de commettre une énorme erreur.

Jour 3

Le soleil se lève doucement dans un ciel sans nuage. Le revêtement de cette route de terre n’est pas trop mauvais et je grimpe à bon rythme. Je ne me sens pas particulièrement fatigué. C’est peut-être la caféine. Ou bien les premières lueurs de l’aube. En tout cas mon moral est plutôt bon et ma détermination est intacte.

Je n’ai toujours pas réglé mes problèmes de GPS. La navigation ne me posait pas de problèmes tant que je roulais avec Kevin dans la mesure où je n’avais qu’à le suivre, mais maintenant que je suis seul, il va me falloir trouver une solution. Si je réinsère ma carte mémoire dans mon Garmin, il ne voudra plus démarrer et je serai obligé de réinitialiser les paramètres d’usine, perdant l’enregistrement de toute ma progression, rendant impossible l’analyse a posteriori de ces données. Si je ne la remets pas, impossible d’afficher le tracé de la course et donc de m’orienter. Pour l’instant, je retarde ma décision. J’attendrai le premier embranchement pour essayer de trouver une solution.

Dans un virage, j’aperçois le campement d’un des coureurs. Je n’ai pas consulté le tracker de la course depuis la veille à Eureka et je ne sais donc pas de qui il s’agit. Les concurrents de tête choisissent souvent de dormir pas trop éloignés de la route afin d’entendre passer ceux qui pourraient éventuellement les doubler. Il est fort probable que j’ai réveillé celui qui s’était installé là pour la nuit et il devrait se mettre en chasse rapidement.

Je continue mon ascension et un peu plus loin, je croise un autre camp. J’aurais donc vraisemblablement bientôt deux poursuivants à mes trousses. Et contrairement à moi, ils attaqueront ce col reposés, prêts à en découdre. Je fais un rapide calcul dans ma tête et je me dis qu’il ne doit pas rester grand monde devant moi. Mike et Josh, à n’en pas douter. Mais c’est peut-être tout.

J’arrive bientôt à un embranchement. Je scrute au sol d’éventuelles traces de pneus. Je m’engage d’un côté, rien. Je rebrousse chemin, je tente l’autre : la piste est là. Je répète la même chose à l’embranchement d’après. Il va rapidement falloir que j’adopte une autre stratégie car je perds bien trop de temps. D’ailleurs, quelques minutes plus tard, je vois arriver Seb. Je ne suis pas particulièrement ravi de le recroiser, notamment après les reproches qu’il a pu me faire le premier jour, m’accusant de tricher en profitant de son aspiration. Toutefois je ne suis pas non plus mécontent de le voir. Il va me suffire de le suivre pour régler mes problèmes de navigation.

Nous nous saluons plutôt fraîchement. Il a l’air étonné de me voir là. Il ne s’attendait probablement pas à être rejoint. Et sûrement encore moins par moi. Il essaye de savoir si j’ai dormi. Je lui mens en lui disant que oui, je me suis pris un peu de repos. Je ne veux pas qu’il sache qu’il a l’avantage sur moi d’être frais. Même si cette fraîcheur est toute relative, dans la mesure où les coureurs qui se disputent les premières places dorment rarement plus de quatre heures.

Après avoir échangé quelques phrases anodines, Seb et moi roulons en silence. Je suis étonné de n’avoir aucun mal à suivre son rythme alors qu’il fait clairement partie des favoris et qu’il a bénéficié d’une nuit sommeil à laquelle je n’ai pas eu droit. Ma surprise grandit quand je constate qu’il s’arrête souvent pour des motifs qui ne m’apparaissent pas clairement. Il se range sur le côté, fouille ses sacoches. Est-ce qu’il se change ? Est-ce qu’il s’alimente ? Peut-être est-il parti trop précipitamment après m’avoir entendu passé. A moins qu’il ne souhaite pas rouler à mes côtés et préfère me voir ouvrir la route. Le problème est que quand je ne me trompe pas à un embranchement, je tergiverse assez longtemps pour le voir revenir. Ce chassé croisé dure un certain temps. Puis à la suite d’une erreur de parcours un peu plus chronophage que les autres, je le perds définitivement. C’est alors que je me décide enfin à réinitialiser les paramètres d’usine de mon GPS. Je perds ma progression mais au moins je peux charger le tracé et m’orienter tout seul.

Passé le sommet du col, la route continue de s’enfoncer dans la forêt offrant un relief accidenté. Au détour d’un virage j’aperçois un ours noir au bord de la route. Il détale entre les  arbres en me voyant arriver et a tôt fait de disparaître. Le soleil est désormais bien haut dans le ciel et la température assez clémente. Mes pieds, mouillés depuis quarante-huit heures, commencent enfin à sécher.

Un peu plus tard, je suis rattrapé par Liam, l’australien dont j’ai fait la connaissance le matin du premier jour. Lui non plus ne s’attendait pas à me trouver là et me demande quand est-ce que j’ai dormi. Encore une fois je reste vague pour ne pas donner confiance à mon adversaire. Comme au départ de la course, Liam a l’air extrêmement déterminé. Il me demande si j’ai vu Seb et je lui réponds qu’il est juste devant nous, à quelques kilomètres à peine. Nous discutons un peu et pour lui, l’avance prise par Josh et Mike n’a rien de définitif. Il est bien décidé à les reprendre et pense qu’il garde ses chances pour la victoire. La course ne fait que commencer et beaucoup de choses peuvent arriver. Pour ma part, je suis dubitatif ; lorsque Mike Hall a fait le trou, il est quasi impossible de le rejoindre.

Cela-dit je dois avouer que je suis impressionné par le rythme imprimé par Liam. Il m’en coûte de le suivre. Je prends régulièrement quelques mètres de retard et je dois fournir un gros effort pour revenir. A un moment, j’ai beau baisser la tête, ma casquette se prend dans la branche d’un arbre à moitié couché en travers de la route. Je dois m’arrêter pour la ramasser. Lorsque je repars, je n’ai plus l’Australien en ligne de mire. D’un côté le compétiteur que je suis est déçu de l’avoir laissé filer, de l’autre je me dis que je vais pouvoir rouler à mon rythme et donc éviter de m’épuiser prématurément.

A vrai dire, si avoir perdu en très peu de temps deux places si chèrement gagnées ne me préoccupe pas davantage, c’est aussi parce qu’un problème d’une toute autre envergure se pose à moi. Le premier concerne ma mauvaise gestion du ravitaillement. Je viens de terminer mes dernières provisions et je ne sais pas exactement où je vais pouvoir refaire le plein. Je sais qu’au kilomètre cent se trouve un chalet hôtel situé au bord d’un lac, mais j’ignore si j’aurai la possibilité d’y déjeuner ou d’y acheter de la nourriture. Je me rends compte que j’aurais dû profiter de l’arrêt à la station service fait la veille en compagnie de Kevin pour faire des stocks plus importants. J’ai manqué de prévoyance, certainement parce que je manque de lucidité. A aucun moment, dans ma préparation de la course, je ne me suis penché sur les stratégies de ravitaillement. Ayant reconnu l’itinéraire deux ans plus tôt, j’avais été confronté à quelques problèmes de manque de nourriture. Mais mon calcul avant la course était le suivant : si, alors que je roulais cent-cinquante kilomètres en moyenne par jour, je parvenais tout de même à me ravitailler à peu près correctement, en roulant pratiquement le double, j’effacerais tous les problèmes que j’avais pu rencontrer pour reconstituer mes stocks de provisions.

Ce calcul ne prenait pas en compte un paramètre pourtant crucial. Les kilomètres supplémentaires effectués quotidiennement le seraient bien souvent très tôt le matin ou très tard la nuit, à des heures où stations services, supermarchés et restaurants sont fermés. Par exemple j’avais pu, deux ans plus tôt, me ravitailler après Columbia Falls, puisque j’y étais passé le matin. Et c’est probablement pour ça que je n’avais pas jugé bon lorsque je m’étais arrêté pour un café, de rajouter quelques sandwiches et barres de céréales au stock constitué à Whitefish.

De plus si je pouvais me permettre lors d’une simple randonnée de faire des détours de quelques kilomètres pour me ravitailler, ce n’est pas quelque chose d’envisageable dans une configuration de course. Résultat, mes opportunités d’acheter de la nourriture ne sont pas quotidiennement multipliées par deux comme mon kilométrage, mais sensiblement les mêmes, voire moindres. Et la nécessité de prévoir en amont les ravitaillements et d’être en permanence au courant des distances entre deux magasins est bien réelle.

En plus de cette préoccupation, je commence à être inquiet pour mes pieds. Le beau soleil de cette matinée et l’air enfin sec ont achevé de les sécher. Ils ne sont donc plus gelés comme ils avaient pu l’être pendant quarante-huit heures et ont regagné la sensibilité dont le froid les privait. Et maintenant que je peux de nouveau les sentir, le constat est terrible : ils me font horriblement souffrir. Depuis le départ, ils ont graduellement enflé et ils sont désormais comprimés dans mes chaussures à semelle ultra-rigide. Chaque coup de pédale est douloureux. Chaque relance me coûte.

A la mi-journée, j’arrive en vue de Holland Lake Lodge, l’hôtel où j’ai espoir de pouvoir me restaurer. Je constate qu’il n’est pas exactement sur l’itinéraire mais un ou deux kilomètres plus loin. Je n’ai aucune envie de faire ce détour, mais je n’ai pas vraiment le choix. Je n’ai quasiment rien mangé aujourd’hui et la prochaine possibilité de ravitaillement se situe une centaine de kilomètres plus loin. J’arrive dans le jardin de cette grande bâtisse de bois et descend de mon vélo. Je constate alors que la douleur est telle au niveau de mes pieds que je peux à peine marcher. De plus, un des effets du gonflement est que l’arrière de ma chaussure me cisaille la peau au niveau du tendon d’achille. Je boîte jusqu’au bar de l’hôtel et regarde le menu affiché sur une ardoise. Le restaurant propose une cuisine plutôt fine et assez chère. Pas du tout le burger à avaler rapidement que j’espérais trouver. Heureusement sur le bar se trouvent un bocal plein de cookies et un panier rempli de barres chocolatées. Cela constituera mon déjeuner, mangé sans hâte ni plaisir, assis sur un canapé et enfin délivré des instruments de torture que sont devenues mes chaussures.

Si je m’écoutais, je m’allongerais et grapillerais quelques délicieuses minutes de sommeil. Mais le cycliste sale et ébouriffé que je suis fait déjà assez tache dans le décor chic et cosy de cette vaste salle au tapis profonds et aux meubles de belle facture. Dehors, confortablement installés sur des transats dans le calme d’une belle journée de fin de printemps, des vacanciers profitent d’une magnifique vue sur le lac. C’est une des nombreuses difficultés du Tour Divide : il nous mène chaque jour dans des endroits superbes où l’on rêverait de pouvoir passer tranquillement quelques jours à profiter de ces beaux paysages de montagne et de la paisible harmonie qui semble y régner. Mais le chronomètre n’a de cesse d'égrener le temps et on ne peut pas s’arrêter plus d’une minute pour s’absorber dans la contemplation de ce décor de rêve. Il est l’heure pour moi de repartir. Avec quelques barres dans les poches, je regagne mon vélo mes chaussures à la main. Je mets un temps infini à  les enfiler de nouveau, puis je me lance sur la route de Richmond Peak, une des ascensions les plus difficiles du début de course.

Mon moral est au plus bas. Je n’avance pas. La douleur est en cause bien sûr ; mais également le manque de sommeil qui assombrit mon humeur. Je m’arrête et m’allonge dans l’herbe sur le bord de la route pour essayer de dormir un peu, mais les insectes qui grimpent sur mes jambes et les mouches qui volètent près de mon visage m’en empêchent. Je reprends tant bien que mal ma progression. J’arrive en vue d’une route goudronnée et je comprends que j’ai manqué un virage. Mon manque de lucidité impacte ma navigation certes, mais j’ai aussi un réel problème avec le fond de carte que j’utilise sur mon GPS. Trop souvent il n’affiche pas le chemin que je dois emprunter et suivre la trace dont la précision est toute relative devient compliqué. Je reviens en arrière mais j’ai toutes les peines du monde à identifier le virage que je suis censé prendre. Je perds beaucoup de temps. Trop.

Après avoir traversé un large espace désolé où ne subsistent que les troncs nus d’arbres morts, j’aborde une petite portion de singletrack. Je débouche sur une large route caillouteuse où débute l’ascension de Richmond Peak. C’est à ce moment que je suis repris par Stefan, le belge croisé deux fois le premier jour. Encore une fois c’est une déception d’être rattrapé par un adversaire. Mais à nouveau, je m’en accommode en me disant que c’est plus simple de garder le moral en roulant à deux.

Stefan est un original. Il a déjà participé au Tour Divide en 2014. A mi-course, son cadre s’est cassé au niveau du tube de selle en plein désert du Wyoming. Il a roulé pratiquement deux-cents kilomètres en danseuse avant de racheter un cadre pour rallier la frontière mexicaine. Il me dit que cette année son objectif est de finir en vingt jours. Je tombe des nues. Jusqu’ici tous les coureurs avec lesquels j’ai parlé visent la barre des quinze jours. Une limite sur laquelle nous sommes actuellement tous en avance. Du moins tous les concurrents du top dix. Finir en vingt jours suppose une moyenne journalière d’un peu plus de deux-cents kilomètres or nous tenons pour le moment un rythme supérieur à trois-cents. Quand je lui fais remarquer, il me dit qu’il prend de l’avance pour pouvoir lever le pied plus tard.

Je suis content d’avoir de la compagnie et de pouvoir parler français. Je n’ai habituellement aucun mal avec l’anglais, mais l’état de fatigue dans lequel je suis fait que parler une langue étrangère m’est beaucoup moins aisé qu’en temps normal. Après quelques temps, je constate que Stefan ne me répond plus. Notre conversation se change en monologue jusqu’à ce qu’il m’annonce sèchement qu’il préfère ne plus parler. Je ne me formalise pas et le laisse produire seul son effort. C’est un cycliste très puissant et sur cette première partie d’ascension où les pourcentages sont faibles, il a un net avantage sur moi. Il finit par me décrocher et de nouveau je me retrouve seul avec mon moral en berne.

Depuis la mi-journée, j’ai régulièrement des hallucinations dues au manque de sommeil. Souvent je crois voir un cycliste arrêté sur le bord de la route, mais systématiquement lorsque je m’approche je découvre que ce n’est qu’un arbre biscornu ou un buisson avec une forme étrange. Sur les trois dernières nuits combinées, mon total d’heures de sommeil ne doit pas dépasser quatre. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que mon cerveau me joue des tours.

Un autre problème commence à se signaler. Peut-être due à mes chaussures qui me font souffrir et m’obligent inconsciemment à changer mon pédalage, une douleur est apparue dans mes tendons d’achille. Elle est probablement accentuée par le fait qu’ayant de plus en plus de mal à rester assis sur ma selle, je tends à grimper beaucoup en danseuse, sollicitant d’avantage mes tendons.

La large route qui fait la majeure partie de l’ascension de Richmond Peak cède la place à une trace étroite qu’il faut suivre sur quelques kilomètres pour arriver au sommet. Ce petit sentier à flanc de montagne nécessite une vigilance extrême. Une erreur d’inattention et on a tôt fait d’en sortir et de se retrouver quelques dizaines de mètres plus bas au terme d’une douloureuse voire fatale dégringolade. Après ce passage où la tension est à son comble se trouve une descente rapide où des bosses permettent de s’offrir le frisson de quelques jolis sauts. Moi qui suis avant tout un amateur d’asphalte, je comprends un peu mieux l’attrait que peut avoir le tout terrain en m’amusant dans ces bosses.

Lorsque la route s’aplanit, je m’arrête. J’enlève mes chaussures et mes chaussettes et je m’allonge sur le bord de la route. Je n’en peux plus. Mon calcul n’était pas bon. En ne dormant pas, j’ai certes repris du temps sur ceux qui me devançaient mais ce maigre capital a fondu comme neige au soleil. Après quasiment trente-six heures en selle, je ne tolère pratiquement plus de m’assoir dessus. Mes tendons d’achille fragilisés qui auraient certainement eu besoin de repos pour digérer les deux premières étapes me font de plus en plus souffrir. La fatigue qui obscurcit mon jugement me fait commettre trop d’erreurs de navigation. Mentalement, je n’y suis pas. La détermination nécessaire pour assurer une progression régulière me fait défaut. Je fais trop de pauses inutiles pendant que la tête s’éloigne devant et que la chasse se rapproche derrière.

Finalement, avec des précautions infinies pour ne pas blesser mes pieds meurtris, je renfile mes chaussures et remonte sur mon vélo. Je ne place plus mes cales dans les pédales car appuyer avec l’avant du pied provoque une trop grande douleur dans mes orteils. Au lieu de cela, j’exerce la pression avec le milieu de la semelle. Mon pédalage est moins efficace mais la souffrance est plus supportable.

La large route de terre claire, quasi blanche, quitte les espaces dégagés qu’elle sillonnait pour gagner une forêt clairsemée. Je me sens épuisé. La faim me tiraille. Tout mon corps semble endolori. Peu de temps après, je marque un nouvel arrêt. J’ai terriblement sommeil. Je ferme les yeux et me penche sur mon guidon sans descendre de vélo. J’ai peur, si je m’allonge, de ne pas trouver le courage de repartir. Je sais que la petite bourgade d’Ovando n’est plus très loin. Je commence à envisager de m’y arrêter. Même si ça signifie mettre un terme à cette troisième journée avant la nuit avec seulement deux-cents kilomètres au compteur.

Et là, alors que je somnole à moitié, j’entends arriver Gareth et Chris. C’est ma chance. Si j’accroche leur wagon, j’arriverai sûrement jusqu’à Lincoln, une petite ville à soixante kilomètres d’Ovando. Les deux compères sont bien plus enjoués et ont l’air en bien meilleur forme que moi. La veille, ils se sont arrêtés un peu après Columbia Falls et ont dormi quatre ou cinq heures. Puis ils ont, comme moi, fait étape à Holland Lake Lodge. Mais eux, plus débrouillards, se sont adressés aux cuisines et ont pu commander ce burger qui m’aurait fait tant de bien. Ils ont passé une bonne nuit et une bonne journée et ils se retrouvent au même endroit que moi, à la même heure. Plus frais, plus lucides et beaucoup moins entamés physiquement.

Gareth m’apprend que Seb a été contraint d’abandonner, victime d’une infection pulmonaire. Constatant qu’il n’était pas en état de défendre ses chances, il s’est arrêté à Holland Lake. Je comprends maintenant pourquoi il semblait si peu à son aise ce matin. Nous ne sommes qu’au troisième jour et déjà la Divide prélève son tribut. Les meilleurs ne sont pas épargnés. Nous sommes tous désarmés face à elle.

Je n’ai pas la force de faire la conversation et je me contente de suivre mes compagnons en restant quelques mètres en retrait. Nous passons deux petites bosses et arrivons finalement en vue d’Ovando un peu après vingt heures. Durant la dernière heure, une question m’a obsédé : l’unique épicerie de ce village sera-t-elle ouverte ? Mon compteur affiche deux-cents kilomètres et je n’ai pratiquement rien mangé de la journée. Je sais qu’en temps normal le Blackfoot Angler qui fait office à la fois de supérette, de café et d’hôtel, ferme ses portes à dix-sept heures. Mais Chris me dit que les propriétaires suivent peut-être notre progression sur le tracker et qu’il existe une possibilité pour qu’ils soient là pour nous accueillir. Si ce n’est pas le cas, j’ignore comment je pourrai continuer jusqu’à Lincoln.

Nous débouchons sur une petite route asphaltée. Chaudement éclairé par la lumière déclinante du soir, le décor de cette vallée où verdoient des pâtures cernées de montagnes est splendide. Nous pédalons un peu plus vite, anxieux de savoir si nous pourrons nous ravitailler. Alors que nous arrivons devant le Blackfoot Angler, les portes s’ouvrent et deux femmes en sortent qui nous appellent par nos noms. Chris avaient raison : elles surveillaient notre avancée en ligne et nous attendaient. Ma reconnaissance est à la hauteur de mon soulagement. J’entre dans la petite échoppe et boitille péniblement dans les rayons en faisant le plein de biscuits, de boissons et de chips, tandis qu’une des femmes nous prépare des sandwiches. Notre halte dure une demi-heure durant laquelle j’apprends que Liam qui a, lui aussi, fait une pause ici un peu plus tôt, a passé un long moment à appliquer de la glace sur ses genoux. Assis sur un banc, je dévore avidement ce que je viens d’acheter. Puis il est temps de reprendre la route.

Entre Lincoln et nous se dresse Huckleberry pass, un col de dix kilomètres à cinq pour cent de moyenne. La route qui mène à son pied est dégagée, belle et paisible. Les dernières lueurs du crépuscule s’éteignent lentement comme nous la parcourons. De vieilles granges projettent leurs longues ombres sur le vert tendre des prairies. Cette ultime ascension se fera de nuit. Moins exigeante que Richmond Peak, elle n’a rien de vraiment compliquée. Mais à presque vingt-deux heures, après une nuit blanche et une si longue journée, aucun col n’est facile.

Je monte pratiquement tout en danseuse car la douleur provoquée par ma station sur la selle me semble moins tolérable que celle ressentie dans mes tendons d’achille. Ces dix kilomètres apparaissent ne devoir jamais s’achever. Où est donc ce sommet que je ne parviens pas à atteindre ? Chris et Gareth bavardent comme à leur habitude et ont sensiblement levé le pied, ce qui m’agace profondément. Je n’ai qu’une envie : en finir le plus vite possible avec cette étape et m’écrouler sur le lit d’une chambre d’hôtel. Eux lambinent et multiplient les pauses. Je roule devant, espérant les tirer de leur torpeur et abréger ce trop long calvaire. En vain.

Alors que nous approchons enfin du sommet, je me retourne et constate qu’une nouvelle fois ils se sont arrêtés. J’entame un demi-tour, moitié furieux, moitié curieux de savoir pour quel motif ils ont interrompu leur progression. Mais dans l’obscurité, manquant de lucidité et mes réflexes dégradés par une fatigue qui confine à l’épuisement, je calcule mal ma trajectoire et bascule dans le fossé. Je ne me fais pas bien mal, des buissons m'empêchant de dégringoler trop bas. Mais j’ai toutes les peines du monde à regagner la route, pouvant à peine me servir de mes pieds pour escalader le talus tant ils me font souffrir.

Je peux repartir sans encombre. Je me porte à nouveau aux avant-postes, Chris et Gareth n’étant pas décidé à accélérer. Je rumine ma colère. Je ne peux bien sûr rien leur reprocher : c’est moi qui choisis de rester avec eux. Et derrière mon agacement se cache un peu de reconnaissance, car sans eux, je n’aurais probablement jamais quitté Ovando.

Lorsque nous arrivons à Lincoln, il est près d’une heure du matin. Pour un prix modique, nous trouvons une chambre dans un motel décrépi. Après une douche chaude, je me couche. Mon corps me fait l’effet d’être celui d’un vieillard. Chaque membre est endolori. Chaque mouvement me coûte. Je décide de m’accorder huit heures de sommeil. Demain, il me faudra décider de la suite à donner à cette course. Sachant que je peux à peine marcher cinquante mètres, j’imagine mal quel miracle me permettra d’en parcourir plus de deux-cents sur mon vélo.

Je m’endors en quelques secondes. Jamais un lit ne m’a paru si accueillant.

Jour 4

Lorsque le réveil sonne, Chris et Gareth ont quitté la chambre. Le premier s’est accordé cinq heures de sommeil, l’autre un peu plus. J’examine mes tendons d’achille. L’inflammation est importante. En passant mon doigt, je sens une bosse et à la lumière je constate une rougeur. J’avais déjà eu des problèmes de tendinite auparavant, mais je ne les avais jamais vus dans cet état. De plus mes pieds sont toujours enflés et douloureux. Je boite péniblement vers la salle de bain pour boire un verre d’eau puis je m’assois pour faire le point. Dans mon état, l’abandon n’aurait rien de déshonorant. Reprocherait-on à quelqu’un qui peut à peine marcher de renoncer à une course qui nécessite de parcourir plusieurs milliers de kilomètres ? Une des épreuves sportives en amateur les plus difficiles au monde. Non, bien sûr.

Contempler un instant l’idée de jeter l’éponge fait naître en moi un intense sentiment de soulagement. Je peux dire stop, me recoucher, dormir tout mon saoul et mettre un terme à tout ça. Ces trois jours se sont avérés si durs. La pluie froide du départ, les mains gelées, la fringale, les pieds dans l’eau glacée de la rivière en pleine nuit, le sommeil qui ne vient pas, repartir le lendemain, affronter le mur, grimper encore et toujours, la lassitude qui s’abat comme un fardeau à la fin du jour, la nuit blanche, la douleur, les places gagnées tout de suite reperdues, le découragement, la faim, les chutes... Jamais je n’aurais imaginé que ce serait si dur. Je peux maintenant décider que je n’en veux plus, que c’est trop pour moi. Que je n’étais pas à la hauteur de ce défi hors norme. La porte de sortie est juste devant moi et c’est si tentant de la franchir. Passer les nuits froides au chaud, les jours de pluie au sec, ne plus ressentir la pression incessante de ce chronomètre qui ne s’arrête jamais et dormir. Surtout dormir. C’est difficile de résister à cette tentation. Impossible presque. Alors je cède. J’abandonne. Je sens un immense poids quitter mes épaules et je me délecte de ce soulagement qui m’envahit.

Cela dure une minute. Une minute délicieuse pendant laquelle je suis libre. Bien sûr personne ne me reprocherait de renoncer. Tout le monde comprendrait. Après tout je peux à peine marcher. Mais ce n’est pas une course à pied. Ne pas pouvoir marcher ne signifie pas être dans l’incapacité de faire du vélo. Et si la plupart des gens l’ignorent, je le sais moi. Si je veux être en paix avec ma propre conscience, je dois jeter l’éponge non parce que je ne peux plus marcher, mais parce que je ne peux plus pédaler. Si je veux pouvoir me regarder dans le miroir, je dois essayer jusqu’au bout, jusqu’à cette limite qui, une fois franchie, m’empêchera de donner un nouveau coup de pédale.

Alors je remets mon cuissard et mon maillot. Je dis adieu à cette minute de liberté et à la perspective de me glisser à nouveau sous la couverture. J’engonce encore une fois mes pieds dans mes chaussures. Et je remonte sur mon vélo. Tout ce que j’ai à faire, c’est me pousser jusqu’à cette limite, celle qui me permettra de renoncer l’esprit tranquille. Elle n’est sûrement pas bien loin. Elle ne peut pas l’être, vu l’état déplorable dans lequel je suis. Alors je repars l’esprit tranquille. Je ne pense pas à la fin de ce jour. Je ne pense pas au nombre de kilomètres que je vais pouvoir parcourir aujourd’hui. Je ne regarde pas plus loin que le prochain coup de pédale.

J’ai à peine fait quelques mètres qu’arrive la meilleure des choses qui pouvait arriver. Sur la route qui traverse Lincoln, je vois se dessiner la silhouette de Kevin. Pour lui aussi la veille a été un calvaire, auquel il a choisi de mettre fin à Ovando. Je suis heureux de le voir. Il dégage une énergie positive contagieuse et sa compagnie rend tout plus facile. Nous ne roulons que quelques minutes. Le temps d’atteindre l’unique diner de Lincoln où il propose de s’arrêter. Pourquoi pas ? Après tout je n’ai rien de mieux à faire. Et certainement pas disputer les premières places d’une course que je vais bientôt abandonner. Nous commandons un petit-déjeuner gargantuesque arrosé de grandes quantité de café. Ce n’est pas physiologiquement parlant la meilleure des choses à faire - de petites quantités de nourriture ingérées tout au long de l’effort sont un moyen beaucoup plus efficace d’alimenter le corps - mais ça fait un bien fou au moral. Et parfois il importe davantage d’en prendre soin que du corps.

Nous repartons sous un beau et chaud soleil. Je parle à Kevin de mes pieds et de mes tendons, puis évoque la probabilité de me voir contraint de déclarer forfait rapidement. Je le vois s’assombrir. Obligé de s’arrêter à mi-course l’année passée à cause de ses genoux, il ne veut pas entendre parler d’abandon. Bien sûr, tous autant que nous sommes, face à la difficulté de cette épreuve, il ne se passe pas une journée sans que l’idée de renoncer ne nous traverse brièvement l’esprit. Nous repoussons chaque jour nos limites et chaque jour nous questionnons les raisons qui nous poussent à le faire. Mais l’échec, le vrai, celui-là est trop terrible pour que l’on puisse l’évoquer sérieusement sans frémir. Kevin me dit que je dois tenir bon. Je peux peut-être changer mon pédalage, faire un strapping pour soulager mes tendons. Je dois trouver des solutions pour continuer. Lui-même est inquiet. Une douleur naissante au genou ravive le souvenir amer de sa tentative avortée.

Il ne sera donc plus question d’abandon. Sortir de l’impasse commence par la pensée positive.  La route nous offre de toute façon bien assez de difficultés aujourd’hui pour nous occuper entièrement l’esprit. La première, Stemple Pass, est particulièrement pentue dans sa phase finale. De plus le revêtement caillouteux offre peu de prise, rendant la progression réellement pénible. Mais cette partie du Montana est peut-être la plus belle. Loin d’être plongés dans une haute et sombre forêt comme durant la partie canadienne, nous évoluons tour à tour dans des bois inondés de lumière ou des vallées verdoyantes où serpentent d’étroites rivières. J’aime cette alternance d’espace ouverts et fermés. Le contraste frappant quand la forêt qui masque l’horizon s’écarte pour offrir des vues imprenables sur le relief escarpé qui nous entoure.

Au sommet de Stemple Pass, je m’allonge dans l’herbe profonde d’un pâturage pour attendre Kevin qui, avec son single-speed, n’a pas été à même de me suivre sur les forts pourcentages du final. Je profite de ce moment ; j’oublie le tic tac de l’horloge. Je me moque de perdre quelques minutes : la Divide est impitoyable et il est souvent plus simple de l’affronter à deux.

Nous reprenons notre route dans ce décor qu’il connaît bien puisqu’il vit non loin de là, à Bozeman. Nous passons les ruines d'un fort où subsiste encore un antique canon. Et croisons une voie de chemin de fer. Il n’y a que quelques rares habitations au long de ces routes de terres défoncées. Quelques reclus qui vivent dans un calme et un isolement que je leur envie, et qui ont fait leur la beauté intemporelle de ces montagnes.

Après une descente mouvementée qui voit Kevin se détacher un peu, nous attaquons immédiatement une deuxième ascension. A nouveau nous passons de mille-quatre-cents à plus de deux-mille mètres d’altitude au long de chemins caillouteux. Lorsque j’arrive au sommet de ce deuxième col de la journée, mon compteur n’affiche pas encore soixante kilomètres. Ce Montana qui ravit sans cesse les yeux est une épreuve terrible pour les jambes. Depuis Holland Lake, les cols s’enchaînent en n’offrant pratiquement pas de répit. Une succession invraisemblable de difficultés qui promet de durer encore après Butte, à deux-cent kilomètres de là.

Encore une fois, j’atteins le sommet avant Kevin. J’ai face à moi deux sentiers et celui qu’il faut emprunter n’apparaît pas clairement sur mon GPS. A nouveau, le fond de carte que j’utilise est en cause. Son manque de précision ne me permet pas de m’orienter avec certitude. Aucun des deux chemins ne semble correspondre à la trace. Après une longue hésitation, j’opte finalement pour celui de gauche qui visiblement part dans la bonne direction. J’arrive près d’une petite rivière. Après y avoir rempli mes gourdes, j’y plonge mes pieds endoloris sans enlever mes chaussures. L’eau glacée me soulage un peu mais je sais que ce répit ne durera pas. Il me reste moins d’une cinquantaine de kilomètres avant Helena, une des plus grandes villes du Montana. Là-bas il faudra absolument que j’achète de nouvelles chaussures si je veux pouvoir continuer.

Les pieds plongés dans l’eau, goûtant ces instant où la douleur s’estompe, je m’étonne de ne pas voir arriver Kevin. Me serais-je trompé de route ? Ce n’est pas impossible. Mais dans la mesure où celle que j’ai choisie semble partir dans la bonne direction et rejoindre le tracé, je décide de m’y tenir. Et en effet, bientôt, la ligne que dessine ma progression sur mon GPS finit par se confondre avec celle de l’itinéraire.

Je passe encore deux bosses avant d’atterrir sur la large route goudronnée et assez fréquentée qui mène à Helena. Un fort vent contraire m’empêche de profiter de ce faux plat descendant. Il en est ainsi sur la Divide : lorsque la route se fait plus clémente, les conditions climatiques peuvent prendre le relais pour s’assurer que la tâche reste compliquée pour les coureurs. Après quelques kilomètres, j’aperçois Kevin et je comprends que je me suis bien trompé de route à l’embranchement. J’ai certainement fait un détour, ce dont je n’avais pas vraiment besoin. Sur ce faux plat, mon acolyte avec son petit braquet est désavantagé. Il me dit de ne pas l’attendre. Je l’abandonne en me disant que je le retrouverai quelque part à Helena lorsque je m’arrêterai pour me ravitailler.

Un peu avant d’arriver en centre ville, je croise une pharmacie. Je m’y arrête pour acheter de quoi strapper mes tendons d’achille. Je sais désormais qu’il existe une chance pour que je surmonte cette blessure et ne sois pas contraint à l’abandon. Je tiens à mettre toutes les chances de mon côté. Je n’ai aucune idée de comment faire le strapping qui protègera mes tendons mais je trouverai bien une méthode sur internet. J’en  profite également pour acheter des piles au lithium pour mon tracker GPS. A Banff, la veille du départ, je n’ai pu trouver que des piles alcalines dont la faible durée de vie ne convient pas franchement à ce dont j’ai besoin. Avec celles au lithium, je devrais être tranquille jusqu’à l’arrivée, si d’aventure je devais tenir jusque-là.

Pendant que je fais mes courses, Kevin me dépasse sans aucun doute. Ce n’est pas très grave, je le recroiserai sûrement un peu plus loin. Je repars, me perds dans mes pensées, roule tout droit machinalement, sans prêter attention à mon GPS et manque un virage. Je suis un peu trop longtemps la highway. Lorsque je m’en rends compte, plutôt de faire demi-tour et perdre encore du temps, je coupe pour retrouver le tracé. Mais je ne sais plus maintenant si Kevin est devant ou derrière moi.

Il est déjà dix-huit heures. Non seulement je n’ai pas le temps de le chercher, mais je n’ai même pas le temps de m’arrêter comme je le souhaitais dans un magasin de vélo pour changer de chaussures. La raison en est simple : à quarante-cinq kilomètres de là se trouve Lava Mountain, un des passages les plus redoutés du Tour Divide, et je n’ai aucune envie de l’affronter dans l’obscurité. Il est déjà assez terrible à la lumière du jour. Si je m’arrête trop longtemps à Helena, je n’ai aucune chance d’y arriver avant la nuit. Je renonce donc à changer de chaussures. Je pourrai faire ça demain matin à Butte.

Je quitte donc Helena. L’asphalte laisse rapidement place à la terre. A nouveau je profite de vues d’une rare beauté. La troisième ascension de la journée débute. Cinq-cents mètres de dénivelé positif, un peu moins que les deux précédentes. Les pourcentages, eux, sont sensiblement les mêmes, c’est-à-dire assez élevés. Typiques du Montana. Je ne force pas. J’essaye de grimper avec le maximum de souplesse afin d’épargner mes tendons. Ma seule chance de voir l’inflammation diminuer est d’utiliser de plus petits développements et de ne plus gravir les pentes en emmenant de gros braquets en danseuse comme j’en ai l’habitude. Je ne battrai pas de records de vitesse dans les cols, mais peut-être arriverai-je jusqu’à la frontière mexicaine. Et c’est bien ça le plus important.

Après une courte descente qui me voit revenir à mille-quatre-cents mètres d’altitude, j’entame une nouvelle ascension. Peu de temps après, je croise un engin de terrassement. L’homme aux commandes, en voyant que je m’arrête près de sa machine, cesse ses travaux. Je lui demande s’il a vu passer un autre cycliste. Il me dit que oui, il en a vu un il y a quelques minutes seulement. Je me réjouis de savoir que Kevin n’est pas loin. Vu les pentes abruptes qui ne le favorisent pas, je vais sûrement le rattraper avant d’aborder Lava Mountain.

Et en effet, je l’aperçois bientôt au loin, arrêté et semblant le nez plongé dans une carte. Mais comme je me rapproche, je comprends bien vite qu’il ne s’agit pas de lui. J’arrive à la hauteur de l’inconnu et il me demande si nous sommes bien sur la bonne route. Il m’apprend que depuis le départ, son GPS refuse d’afficher le tracé et se contente de lui indiquer lorsqu’il ne se trouve plus dessus. Il doit donc s’orienter avec des cartes papiers, ce qui est moins aisé et lui fait perdre beaucoup de temps.

Ce grand gaillard qui semble un peu frileux - du moins c’est ce que je me dis en constatant qu’il est bien plus couvert que moi - se nomme Andrew Kulmatiski. C’est un professeur d’université de l’Utah, ancien skieur de fond et spécialiste des courses d’endurance cycliste sur neige. Comme moi, il a passé la nuit à Lincoln. Mais tandis que je dormais au chaud dans un lit, lui a grelotté dans son sac de couchage.

Je suis, d’un côté, déçu de n’avoir pas retrouvé Kevin, mais de l’autre content de faire la connaissance d’un coureur que je n’avais jamais croisé jusque là. Ou, plus précisément, avec lequel je n’avais jamais parlé. Puisque je l’avais aperçu le premier jour, au bas d’Elk Pass, mais de loin seulement. La compagnie d’Andrew est agréable et nous roulons au même rythme. Nous parlons d’entraînement, de compétitions, de nos objectifs pour cette course et de ce qui nous a poussé à nous aligner au départ. Cela-dit nous avons en réalité peu de temps pour faire connaissance. Il est bientôt vingt-et-une heures, le soleil décline à l’horizon et le temps est venu d’affronter Lava Mountain. La tâche est sérieuse et ne laisse pas de place aux bavardages.

Cette section qui offre une déclivité de sept pour cent sur un peu plus de trois kilomètres propose un terrain extrêmement dégradé. Les eaux de ruissellement ont creusé l’étroit sentier, mettant à jour les racines des arbres et des amas de pierres. Pour un vététiste entraîné, cette portion serait un passage technique compliqué. Pour moi, qui vient de la route, c’est un véritable cauchemar. Je ne m’en tire pas trop mal au début et je parviens à garder le contact avec Andrew. Mais à mesure que l’état du sentier se dégrade, il se détache irrémédiablement. Encore une fois, je suis handicapé par mon vélo de cyclocross peu adapté à ce genre de surface. Je chute plusieurs fois. Je m’obstine longtemps à essayer de rester le plus possible sur mon vélo, puis j’abdique et accepte de le pousser le long de cette pente maudite.

Sachant que marcher une route lisse est plate est déjà difficile pour moi vu l’état de mes pieds, progresser au long de cette forte pente, sur les amas de pierre, souvent instables, parfois glissant, est une pénible et douloureuse épreuve. Je crève d’envie de m’arrêter pour souffler, mais le crépuscule n’est pas loin de toucher à sa fin et la nuit progresse vite. Je dois arriver au sommet avant qu’elle soit complètement tombée. Chaque fois que l’état de la route le permet, je remonte sur mon vélo. Je slalome parfois entre de grandes flaques d’eau, prenant soin de ne pas m’embourber sur leurs abords boueux. Je guette sans cesse sur mon GPS la fin de ce passage honni. Ma progression est si lente qu’il me semble qu’elle n’arrivera jamais. Rouler, tomber, descendre, pousser, remonter, rouler à nouveau. Je ne saurais dire combien de fois s’est répété ce schéma. Lorsque j’en termine enfin avec Lava Mountain, la nuit est tombée. Ma moyenne sur cette section dépasse péniblement les 4km/h.

S’ensuit une courte descente dangereusement pentue qui met mes freins et mes nerfs à rude épreuve. Comme si l’ascension ne représentait pas un difficulté suffisante. Puis il me faut passer encore deux petites bosses avant d’entamer la vraie descente, celle longue qui mène à la petite bourgade de Basin. Elle est assez rapide mais, dans l’obscurité, il importe de modérer sa vitesse et de faire preuve de beaucoup de vigilance. Il est inutile  de prendre des risques pour gagner quelques minutes.

A l’arrivée en bas, encore une fois la fatigue me rend inattentif. Je continue sur l’unique rue de ce village éteint alors qu’il me fallait emprunter un tunnel pour passer de l’autre côté de l’interstate, l’équivalent américain de l’autoroute. Chaque détour est un petit coup au moral. D’autant que j’espérais pouvoir rejoindre Andrew pour partager une chambre d’hôtel avec lui à Butte. Il me reste une soixantaine de kilomètres avant d’atteindre cette ville qui, avec ses trente-cinq mille habitants, est la plus grande traversée par le Tour Divide. Il est près de minuit. Au mieux, j'y parviendrai vers trois heures du matin.

La route de gravier commence par longer l’interstate. Elle offre une faible déclivité, mais ce faux plat dure plus de trente kilomètres. Une section asphaltée vient parfois me faciliter la tâche. Si je n’avance pas très vite à la lumière du jour, notamment du fait de ma fatigue générale et de mes douleurs, dans l’obscurité, mon rythme est encore plus lent. Je lutte longtemps contre le sommeil. Plus de deux heures. Puis je finis par craquer. Résister à l’impérieuse envie de dormir est presque impossible et je m’allonge sur le bord de la route. Je ne m’installe pas dans mon sac de couchage pour être sûr de ne pas rester assoupi trop longtemps. Je m’endors instantanément. Une demi-heure plus tard le froid me réveille et je trouve le courage de repartir. J’ai décidé que Butte serait le terme de cette étape, et il ne sera pas dit que je m’arrêterai avant. Même si dans les faits, il serait plus intelligent que je mette un terme à mon effort maintenant.

Il est deux heures du matin passées et il me reste quasiment quarante kilomètres à parcourir. Au bout d’une dizaine, j’atteins le sommet de ce long faux plat. Il reste encore quelques bosses entre Butte et moi. A cette heure avancée de la nuit, j’avance comme un zombie. Chaque coup de pédale est donné machinalement. Chaque kilomètre gagné sur la nuit est une victoire. Ma tête est vide ; mon corps est sur pilote automatique.

Au terme d’une énième petite côte, j’aperçois enfin les lumières de Butte. Euphorique, je m’engage dans la descente. Mais je constate vite que quelque chose cloche. J’ai manqué un virage. Le tracé est différent de qu’il était il y a deux ans. Au lieu de nous mener directement vers le centre, il impose un détour. Je reviens en arrière et quitte l’asphalte pour une route de terre et une nouvelle bosse. A flanc de colline, de gigantesques structures métalliques hérissées d’ampoules forment des lettres qui épellent le nom de la ville. L’effet est certainement réussi de loin, mais lorsqu’on se trouve au pied de l’installation, ça n’a rien de très impressionnant. Ce qui l’est en revanche c’est le pourcentage de la descente que j’ai face à moi. La trace qui file entre des buissons drus hauts d’une cinquantaine de centimètres serait déjà difficile à voir en plein jour alors, dans le noir, c’est quasiment impossible. Je m’engage tout de même. Plutôt que de regarder par terre où je ne vois rien, je garde les yeux fixés sur mon GPS. J’ai les mains crispées sur les freins et un pied qui racle par terre. Heureusement ce passage est court et j’ai tôt fait de retrouver l’asphalte.

Je suis enfin dans les rues de Butte. Depuis Lincoln, j’ai parcouru deux-cent-trente kilomètres au long desquels il m’a fallu gravir plus de quatre-mille mètres. Malgré mes douleurs, j’ai su résister à ce qui est certainement l’enchaînement de cols le plus redoutable de la Divide. Toute idée d’abandon m’a quitté. J’irai au bout. Butte sera une étape, pas le terminus.

Il est quatre heures du matin. Mes deux objectifs sont de trouver de quoi manger et un endroit où dormir, de préférence un hôtel. Je tombe rapidement sur une station service. J’essaye d’imaginer ce qui passe par la tête des caissiers qui voient ce spectre décomposé boiter dans leurs rayons à une heure indue. Leurs visages ne laissent transparaître aucun étonnement. On voit certainement passer beaucoup de gens étranges, la nuit, dans les stations essence de Butte.

Je repars avec mes provisions. Je sillonne la ville en quête d’un hôtel. Je perds beaucoup de temps dans ces rues désertes, guettant une enseigne lumineuse. En vain. Je finis par m’asseoir sur une petite chaise de camping posée devant un pavillon pour manger mes sandwiches et souffler un peu. Il sera bientôt cinq heures du matin, l’horizon commence doucement à s’éclaircir. Continuer à chercher un hôtel n’aurait pas grand sens. Pourtant je suis obligé de passer la nuit ici si je veux pouvoir acheter de nouvelles chaussures au matin et mettre fin à mon calvaire.

Camper en ville n’est jamais chose facile. Il faut trouver un endroit à l’abri des regards, d’où personne ne viendra vous déloger. Cela prend souvent du temps. Et j’en ai déjà trop perdu en cherchant un hôtel. Je décide de ne pas faire trop le difficile et d’opter pour le premier endroit qui me paraîtra vaguement approprié. Je tombe sur le parking d’une société d’assurance. Il y a un escalier de fer tout à gauche du bâtiment et je pars m’installer dessous. Je sais que ce n’est pas idéal, mais je n’ai pas le courage de chercher plus longtemps. J’espère pouvoir dormir deux ou trois heures avant que les premiers employés n’arrivent. Je gonfle mon matelas et me glisse dans mon sac de couchage. Le jour a eu le temps de se lever. Il est encore très tôt, pourtant, une demi-heure plus tard, les premières voitures commencent à remplir le parking. Il ne faut pas longtemps pour qu’on vienne gentiment me demander de lever le camp. Je ne sais même pas si durant l’heure qui s’est écoulé, j’ai réussi à grappiller une demi-heure de sommeil. Je remballe mes affaires en hâte. Il est temps pour le cinquième jour du Tour Divide de commencer.

Jour 5

J’ouvre un oeil et attrape mon téléphone pour vérifier l’heure. Il est huit heures et demie, ici à Butte, dans le Montana. C’est une belle matinée de juin. Ensoleillée, fraîche sans être froide. Je suis allongé sous un banc, dans un petit kiosque étrangement situé sur le parking d’une sandwicherie Subway. On imagine difficilement ville plus déprimante que Butte, the Richest Hill on Earth. Cette ville minière autrefois florissante n’a eu de cesse de décliner depuis la fin de la première guerre mondiale et le graduel épuisement des réserves de cuivre. Les trottoirs sont déserts ; les rares restaurants, à moitié vides. La vie semble l’avoir quittée. Ses rues mortes n’apparaissent aujourd’hui que comme le décor terni d’existences sans joie. Qui vit ici ? Quelques hommes et quelques fantômes, perdus sans doute dans la contemplation de quelques images jaunies des jours passés.

Il est huit heures et demie et je dois me lever. Sortir de sous mon banc, quitter mon kiosque. Il le faut. Mais à cette minute, il m’apparaît clair que je n’y arriverai pas. Je dois me rendre à l’évidence : me mettre debout est bien au-dessus de mes forces. Je suis bien là, par terre, en chien de fusil, plus ou moins à l’abri des rares regards. Je ne sais pas au juste combien de temps j’ai dormi. Je ne sais d’ailleurs même pas si j’ai vraiment dormi. Avec avoir quitté le parking où je m’étais installé, j’ai d’abord pensé à trouver refuge dans une église. En remontant la principale avenue qui traverse Butte du nord au sud, j’ai croisé Stefan. Ma première impulsion a été de le suivre. C’était là le réflexe naturel d’un coureur qui ne veut pas laisser s’échapper un concurrent. Heureusement je suis bien vite revenu à la raison. Si je ne change pas de chaussures ce matin, je ne pourrai jamais finir la course.

J’ai donc continué vers le nord, dans la direction opposée. Finalement  j’ai aperçu ce kiosque en bois, incongrûment posé là, avec sa treille peinte en blanc, et je me suis dit que ça ferait l’affaire. Après tout, je n’avais pas beaucoup plus d’une heure devant moi. J’ai enlevé mes chaussures pour soulager mes pieds et je me suis couché à même le sol, sans prendre la peine de sortir mon sac de couchage. J’ai somnolé, grapillé quelques précieuses minutes de sommeil. Désormais, il est temps de repartir.

Il est huit heures et demie à Butte, Montana et bien que ce soit au-dessus de mes forces, je me lève.

Je me rends à Bad Beaver Bikes, l’un des deux magasins de vélo de la ville. Mon espoir était qu’il ouvre ses portes à neuf heures. Malheureusement en arrivant devant, je constate qu’il me faudra patienter une heure. Je m’installe donc dans un diner non loin. En plus d’y avaler un énorme petit-déjeuner, j’ai le temps d’y faire une toilette sommaire et, après avoir regardé une vidéo explicative sur mon téléphone, de strapper mes tendons d’achille qui apparaissent déjà moins inflammés que la veille. J’en profite également pour lire tous les messages de soutien envoyés par mes proches. Dans l’isolement qui est le mien et confronté à la difficulté extrême du Tour Divide, ces encouragements sont primordiaux pour garder le moral et trouver sans cesse les ressources mentales nécessaires pour continuer à repousser ses limites. Bien sûr lorsqu’on s’engage sur une telle épreuve, on le fait pour soi. Mais la perspective de rendre fiers tous ceux qui me suivent m’aide à évacuer les doutes et à chercher encore un peu plus loin le courage d’avancer toujours.

Il est dix heures lorsque j’arrive à Bad Beaver Bikes. Je suis accueilli chaleureusement par le propriétaire qui suit de près la course. Tandis que je choisis une paire de chaussures une pointure au-dessus de la mienne, il m’apprend que le tracker de Josh Kato indique qu’il a cessé de bouger et qu’il est actuellement à Butte. C’est un choc. La dernière fois que j’ai consulté les positions des coureurs, Josh, qui avait une avance confortable sur moi, était à la lutte avec Mike Hall. Quelque chose est arrivé. Blessure, maladie, accident ? Quelque chose l’a retardé et il n’est plus en mesure de se battre pour la victoire. A moins qu’il ne soit définitivement arrêté. Ce serait terrible. Josh, avec lequel j’ai eu l’occasion de parler un peu avant la course, est un homme humble, d’une gentillesse rare, mais surtout un athlète hors norme qui a su rester modeste après son triomphe historique sur l’édition 2015 du Tour Divide. Lors d’un final haletant, il avait arraché la victoire au terme d’un sprint jamais vu dans une épreuve de bikepacking, battant Jay Petervary, grandissime favori à l’époque.

Un compétiteur aspire toujours à être le meilleur, mais il veut battre ses adversaires à la régulière, se mesurer à eux. Pas être le dernier survivant d’un jeu de massacre. Ainsi, je vois le probable abandon de Josh non comme une place gagnée, mais comme la perte d’un adversaire de valeur auquel j’avais la chance de pouvoir me mesurer. Toutefois si cette nouvelle m’attriste, je ne dois pas la laisser me perturber. Ma course continue et je dois la mener à son terme peu importe les conditions.

Equipé de mes nouvelles chaussures, je peux enfin marcher sans ressentir une vive douleur ni boiter. Lorsque je fais mes premiers pars, je me sens revivre et un grand sourire vient barrer mon visage. Avec l’amélioration de l’état de mes tendons, c’est la perspective de retrouver bientôt la totalité de mes moyens qui s’offre à moi. Je quitte Bad Beaver Bikes en leur laissant mes anciennes chaussures haut de gamme quasi neuves ; je me dis qu’ils trouveront sans peine quelqu’un davantage à même de les apprécier que moi. Puis je passe rapidement au supermarché pour refaire le plein de nourriture.

Je sillonne durant quelques kilomètres la banlieue de Butte où sont alignés des pavillons presque identiques devant lesquels s’étalent de tristes pelouses. Image d’une Amérique délaissée, sans espoir, ni illusion. Le ciel s’est couvert et d’épais nuages gris menacent d’éclater bientôt en une pluie froide, rendant ce décor encore plus sinistre. C’est sans regret que je laisse bientôt derrière moi cette ville désenchantée pour rejoindre la forêt. La température a sensiblement baissé et je scrute le ciel avec une certaine inquiétude. Il ne faut pas longtemps pour que tombent les premières gouttes. Je cherche refuge sous un arbre à l’épais feuillage dans l’espoir que ce ne soit qu’une averse. Si la pluie persiste plus de cinq minutes, je devrais me résoudre à reprendre la route et à finir trempé. C’est une course : le chronomètre ne s’arrête pas quand il pleut, les autres coureurs non plus.

Heureusement le vent qui souffle assez fort a vite fait de balayer le nuage qui se répandait en eau et je peux repartir au sec. Il est temps de quitter l’asphalte et d’entamer la première ascension du jour. La large route couleur ocre pâle est mouillée. Elle s’élève assez brutalement offrant une vue imprenable sur une forêt morte, hérissée d’arbres nus, probablement tués par une maladie. Je remarque plusieurs fois des traces de pneus accompagnés de traces de pas, laissant deviner un cycliste poussant son vélo. Je me dis qu’il s’agit sûrement de Chris, probablement peu à son avantage sur ces pentes raides avec son single-speed.

A la faveur d’un virage, le décor lugubre de cette forêt éteinte est escamoté. De grands espaces s’ouvrent et les montagnes se dévoilent. Encore une fois le Montana se révèle d’une époustouflante beauté. Et aucun contexte, pas même celui d’une course, n’est à même d’empêcher ce spectacle de me ravir. Les routes caillouteuses, le dénivelé, l’isolement, les conditions imprévisibles font du Tour Divide la plus redoutable des épreuves de bikepacking, mais ses paysages en font aussi la plus belle.

La température chute encore comme le vent forcit. Le ciel reste menaçant et parfois quelques grosses gouttes s’en échappent. C’est dans ces conditions pas vraiment idéales que j’atteins finalement le sommet de ce premier col, à plus de 2200 mètres d’altitude. J’évolue encore dix kilomètres sur un relief accidenté, passant plusieurs bosses, avant d’accéder enfin à la descente. Au bas de celle-ci, je trouve une courte section goudronnée mais sur laquelle je dois progresser avec un vent défavorable. Puis il est temps d’aborder la deuxième difficulté du jour : environ dix kilomètres à cinq pour cent. Mais le vrai gros morceau du jour n’est pas une montée, c’est une descente. Fleecer Ridge.

Tout au long de l’ascension, je n’ai que ce passage en tête. Parvenu à 2300 mètres, il me reste moins de cinq kilomètres à parcourir avant de l’aborder. J’arrive à un embranchement et suivant des traces de pneus sur la terre mouillée, je prends à gauche. Je constate avec étonnement que, sur mon GPS, je ne colle pas exactement au tracé. Toutefois je n’ai pas l’air de m’en éloigner non plus. La navigation est un peu confuse et mon fond de carte qui ne fait pas apparaître avec précision toutes les routes qui jalonnent cette montagne ne m’est d’aucune utilité.

Je continue mais alors que je devrais me diriger vers le sud-ouest, la route s’oriente plein ouest. Je la suis encore un peu pensant qu’elle va rejoindre le tracé mais elle s’en éloigne. Je reviens sur mes pas et trouve un chemin qui part vers le sud. Je m’y engage pour me rendre compte au bout d’un certain temps qu’il n’y a aucune trace d’autres cyclistes alors qu’il est très boueux. Je reviens de nouveau en arrière. J’essaye encore la route de l’ouest, un peu plus loin cette fois ; sans succès. Je me décide alors à revenir à l’embranchement précédent, distant de près d’un kilomètre. Je prends à droite et enfin, je retrouve le tracé. Induit en erreur par un coureur qui s’était trompé, j’ai perdu près de quarante cinq minutes. Entre les erreurs dues à mon inattention ou à mon manque de lucidité et celles causées par le fond de carte lacunaire que j’utilise, je perds chaque jour un temps précieux qui, à mesure que les jours s’additionnent, finit par se compter en heures.

Avant d’aborder la descente de Fleecer Ridge, je dois en achever l’ascension : un peu moins d’un kilomètre à douze pour cent, le long d’une trace étroite qui file dans l’herbe d’une vaste prairie. Un fort vent de côté souffle et finit par me désarçonner alors que j’atteins le sommet. Je me relève. Il est temps de s’attaquer au gros morceau de la journée. Durant un peu moins de deux kilomètres, une pente moyenne de dix-huit pour cent.

Les premiers cinq-cents mètres sont les moins pentus et, en veillant à bien répartir mon poids vers l’arrière et à freiner progressivement, je parviens à les descendre sans trop de mal. Puis la déclivité augmente, dépassant les vingt pour cent. Le revêtement de ce sentier étroit, fait de grosses pierres, offre peu de prise. Mes mains se crispent sur les freins mais impossible de bloquer la machine qui prend inexorablement de la vitesse. La chute apparaît inéluctable. Dès lors plutôt que de rester sur le sentier et de m’abattre lourdement sur les pierres, je gagne l’herbe qui le borde. Je finis par basculer vers l’avant, incapable de garder le contrôle de mon vélo. Je m’écrase dans l’herbe, heureusement sans me faire trop mal. Têtu, je me remets en selle. Après une seconde chute sans gravité, je me résigne à finir à pied. Lorsque j’arrive au bas de la descente, ma moyenne sur cette section ne dépasse pas les 8km/h.

A cet instant, j’en ai alors terminé avec un enchaînement de dix cols étalés sur un peu plus de 450 kilomètres. Une succession de difficultés redoutables responsable de la majeure partie des abandons sur le Tour Divide.

En cette fin d’après-midi, le ciel s’est finalement découvert et c’est avec plaisir que j’entame une belle portion de single track légèrement descendante à travers les bois. Puis la route finit par s’élargir, les bois cèdent leur place à des champs et à des pâturages et les premières habitations apparaissent.

Je débouche enfin sur une route goudronnée qui mène à la petite bourgade de Wise River. Devant l’unique restaurant de la ville, je reconnais le vélo d’Andrew. Je n’ai pas l’intention de m’attabler pour un repas ; j’ai déjà perdu une heure à attendre l’ouverture de Bad Beaver Bikes et quarante cinq minutes à cause de mon mauvais tournant. Je passe tout de même saluer mon compagnon de Lava Mountain. Dans l’éventualité où il serait sur le départ, j’aurais plaisir à rouler avec lui et ne rechignerais pas à l’attendre cinq ou dix minutes. Je le trouve à la fin de son repas et me résous donc à patienter un peu, histoire d’avoir de la compagnie pour cette fin de journée.

Lorsqu’il est enfin prêt, nous nous engageons sur une route asphaltée déserte qui suit un cap sud-ouest. Un léger vent défavorable nous accompagne sur ce faux plat montant. De nouveau je constate que les pentes de certaines collines alentours sont couvertes d’arbres morts, leurs troncs nus s’élançant vers le ciel comme autant de piquets. Le calme de cette fin d’après-midi est irréel. Pas une voiture ne vient le troubler. Alors que nous approchons de la partie finale de l’ascension, la route se met à suivre un petit cours d’eau. Le cadre est de plus en plus idyllique et aucune présence humaine ne vient rompre son charme.

Au terme du long faux plat, la route s’élève sérieusement, offrant des pentes qui oscillent entre six et huit pour cent. Mes pieds ne me font pratiquement plus souffrir. Je ne sens plus la douleur lancinante dans mes tendons d’achille qui m’accompagnait depuis le troisième jour. Je me sens bien et j’ai envie de me frotter à ce col sans m’économiser comme j’ai été contraint de le faire depuis si longtemps. J’attaque bille en tête, désireux de retrouver des sensations qu’aiment tous les cyclistes qui ont un profil de grimpeur. Andrew est très rapidement lâché. Il faut dire que le poids combiné de mon vélo et de mon équipement est bien inférieur au sien. En réalité, je ne réalise pas une grosse performance sur ce col. Je me suis débarrassé de mes douleurs, c’est vrai ; il n’en reste pas moins que mon organisme est entamé par les éprouvants cinq premiers jours et l’absence de récupération. Qu’importe, cela fait du bien au moral de décrocher un adversaire, même plus lourd, et de voir que je suis capable d’autre chose que de me traîner sans hâte jusqu’au sommet d’une nouvelle difficulté.

Là-haut, c’est un petit paradis qui m’attend. La route est bordée de prairies où des fleurs s’épanouissent en bouquets, elles-mêmes ceintes de hauts pins qui les ombragent. Un élan se balade placidement au milieu des lupins, nullement perturbé par ma présence. Je roule à un rythme peu soutenu et me laisse pénétrer par la beauté du lieu et la pureté de l’instant. Un peu après le sommet, sur la droite de la route, se trouve un imposant chalet cerné par de grands arbres. J’imagine ce que pourrait être une semaine passée ici, loin du monde, dans le calme de cette nature bienveillante. Une semaine, ou même un mois, à vivre au rythme du soleil, à tendre l’oreille pour s’imprégner des bruits, à respirer l'air pur et en goûter les odeurs. Sentir la chaleur de l'après-midi laisser place à la fraîcheur du soir, elle-même précédant la froideur de la nuit. Connaître une forme rare et quasi absolue de paix. Ne voir personne. N’interroger que soi-même. Trouver toutes les réponses dans le secret indicible de ces montagnes.

Cela n’arrivera pas bien sûr. Du moins pas maintenant. Mais il y a quelque chose de réconfortant dans le simple fait de savoir qu’un tel endroit existe. Je continue ma route. Et même s’il a été acquis de haute lutte, ce moment passé dans ces clairières inviolées, je sais qu’il est un privilège.

Le crépuscule n’est plus très loin. De même que la descente qui suit ce troisième col de la journée. Je m’arrête pour enfiler des vêtements chauds et suis rejoint par Andrew. Nous nous élançons tous les deux pour huit kilomètres à pleine vitesse. Cette pente asphaltée est une des seules du Tour Divide, qui compte bien plus de configurations similaires à Fleecer Ridge, où la descente s’avère pire encore que la montée. J’en profite donc pleinement.

Arrivés en bas, je propose à Andrew de faire une courte pause dans un gîte où j’espère pouvoir trouver quelques sandwiches et du café. Si la nourriture ne motive pas mon compagnon de route dont les sacoches en sont remplies, la perspective d’une tasse de café le convainc qu’une pause ne nous fera pas de mal.

Russ et sa femme, les propriétaires, nous accueillent chaleureusement. Ils suivent assidûment la course et sont à même de nous fournir de précieux renseignements. Ils nous confirment que Josh a abandonné. Il s’est blessé au genou en se précipitant dans un fossé pour éviter une voiture qui lui fonçait droit dessus. Nul ne sait si le conducteur était distrait ou s’il était mal-intentionné. Liam, le vétéran australien, a également jeté l’éponge. Vraisemblablement lâché par ces genoux sur lesquels il avait appliqué de la glace pendant de longues minutes à Ovando. Devant nous, il n’y a que Mike, qui compte déjà plus d’une demi-journée d’avance, Chris, qui a produit un effort prodigieux depuis Lincoln, et Gareth, qui nous devance de deux ou trois heures. Alors que je m’enquiers des destinées de Stefan, je vois ce dernier émerger d’une des  chambres, enveloppé d’un peignoir. Un début d’inflammation au niveau de ses tendons d’Achille l’inquiète ; il a donc décidé de prendre une bonne nuit de repos. Sage décision.

Russ et sa femme ne proposent pas de sandwiches ou une quelconque pitance que je pourrais emporter. Je suis donc contraint de m’attabler pour dévorer une tourte au poulet accompagnée de quelques légumes et arrosée d’un café. Je mange aussi vite que possible afin de ne pas retarder Andrew. Ce qui devait n’être qu’un arrêt d’une dizaine de minutes se prolonge, comme souvent, durant plus d’une demi-heure. Le temps passe toujours trop vite.

Malgré tout je ne regrette pas d’avoir fait étape à High Country Lodge. Chaque fois que je croise une personne qui suit de près la course, je sens un regain d’enthousiasme. L’anonymat dans lequel la poignée de coureurs que nous sommes accomplit un exploit sportif qui en vérité n’est à la portée que d’une élite d’athlètes, est parfois difficile à vivre. Qu’il y ait de temps en temps des gens qui savent  l’ampleur de la tâche que nous sommes en train d’accomplir, me donne l’impression de recevoir une partie de la reconnaissance à laquelle une épopée telle devrait donner droit. Bien sûr, ils ne peuvent concevoir le degré réel de difficulté de l’épreuve, mais au moins ils savent que les nuits sont aussi courtes et froides que les journées sont interminables. Que la route est mauvaise, qu’elle grimpe sans cesse et n’offre que peu de répit. Et que la douleur ne nous arrête pas davantage que la pluie ou le vent.

Au moment de quitter High Country, nous voyons arriver Brian, le Néo-zélandais croisé le premier jour sur la route de Sparwood. Depuis que j’ai visité son pays, j’ai une grande sympathie pour les Kiwis et je suis donc heureux de le trouver là. D’autant plus que jamais je n’aurais cru le revoir. Il m’apprend que malheureusement son ami Rob a dû abandonner après avoir été mordu par un chien. Il m’apprend également que Kevin le suit de près et que tous deux ont prévu de passer la nuit ici. Je lui dis que je n’ai pas le temps de l’attendre mais qu’il doit absolument transmettre mes amitiés à Kevin, avec lequel j’ai tant aimé rouler. Brian me répond qu’il n’y manquera pas, d’autant plus que Kevin lui a confié qu’il avait également beaucoup apprécié de partager la route avec moi.

La nuit est tombée, Andrew et moi remontons en selle. Je suis heureux de savoir que mon ami n’est pas loin derrière moi et que je le retrouverai peut-être bientôt. Andrew qui a consulté la météo à Wise River me dit qu’il est censé pleuvoir cette nuit. Si c’est bien le cas, la route de terre qui nous attend pourrait devenir boueuse et se transformer en un véritable cauchemar. La boue de Bannack road est redoutée par tous les coureurs depuis qu’en 2014, elle a poussé Jefe Branham, futur vainqueur et alors leader de la course, à envisager l’abandon, tellement la progression sur ce terrain mou et collant était difficile. Durant des dizaines de kilomètres, sous la neige, il a dû pousser son vélo qui, à chaque tour de roue, récoltait davantage de terre. Un interminable calvaire qui fait froid dans le dos.

Avec Andrew, nous avons donc pris la décision de rouler toute la nuit, afin d’être sûrs de laisser la route de Bannack derrière nous avant qu’elle ne se transforme en un véritable bourbier. Pour l’instant nous roulons tranquillement sur une section plate, profitant des derniers kilomètres d’asphalte, nos phares trouant l’obscurité. Encore une fois, pas une voiture ne vient troubler le calme de la nuit. Notre rythme n’est pas très élevé, comme toujours lorsqu’il fait noir. En deux heures, nous parcourons environ quarante cinq kilomètres. Le goudron laisse alors place à la terre et notre vitesse baisse encore un peu.

Sur les coups d’une heure du matin, je me sens envahi d’une grande fatigue et d’une non moins grande lassitude. Je ne dis rien. Le plan est de rouler jusqu’au lever du jour et je ne veux pas être celui qui s’avère ne pas en être capable. Il ne faut pas longtemps pour qu’Andrew m’avoue qu’il n’en peut plus. Je suis soulagé. Je ne demande rien d’autre que de me coucher. Nous regardons le ciel. Sa voûte s’orne d’innombrables étoiles. Comment pourrait-il pleuvoir ? Je refuse de le croire. Andrew se range de mon côté, avec peut-être un peu moins de conviction, et nous installons notre campement.

Jour 6

Il n’est pas encore trois heures du matin quand les premières gouttes commencent à tomber. J’essaye de les ignorer. Comme si feindre l’indifférence pouvait suffir à les faire fuir. Bien entendu, cela ne fonctionne pas. La pluie enfle progressivement. Les gouttes se font plus grosses, la fréquence à laquelle elles tombent plus élevée. Je sais ce que pense Andrew car je pense la même chose. Je ne dis rien. J’aime trop la chaleur et le confort de mon sac de couchage. Je ne veux pas la quitter. Andrew finit par rompre le silence pour dire ce que je sais déjà : il nous faut partir. Plus la pluie va tomber, plus elle va imprégner la terre et la rendre lourde et collante. Si nous dormons encore deux ou trois heures, nous prenons le risque de devoir affronter une des pires boues que peut offrir le Tour Divide.

Se tirer de ce chaud cocon qu’est un sac de couchage pour braver la pluie froide est un véritable déchirement. Tous les réveils sont durs durant la course, mais celui-là est sans conteste le pire. Il faut mobiliser des ressources insoupçonnables et aller contre tout ce que dicte notre instinct le plus basique.

Il est un peu plus de trois heures et demie du matin et le sixième jour de course commence déjà pour Andrew et moi. Nous sommes à environ 1700 mètres d’altitudes et les quarante prochains kilomètres doivent nous mener au-delà des 2400. Les bois et les prairies qui m’avaient tant ravi la veille sont à moins de cent kilomètres derrière nous et pourtant ils semblent si loin. Les vastes étendues que nous traversons sont recouvertes à perte de vue de buissons de sauge hauts d’une cinquantaine de centimètres, éclairés par la lueur blafarde de la lune que filtrent les nuages. Pas un arbre ne vient troubler la monotonie de cette triste végétation. Pas une habitation non plus.

Nous roulons en silence. La pluie est plutôt faible mais persistante. Ni Andrew, ni moi, ne sommes très bien équipés pour s’en protéger et au bout d’une heure, elle a transpercé une bonne partie de nos vêtements. Notamment mes gants qui ne sont pas imperméables. J’ai fait un pari en préparant ma course, celui que la météo serait clémente, et je suis clairement en train de le perdre. Nous grelottons en silence. Comme aux premiers jours, mes pieds sont en train de geler dans mes chaussettes trempées.

J’essaye d'accélérer le rythme pour me réchauffer mais il semble que la température chute graduellement. Si la route n’est pas encore boueuse, elle n’est pas particulièrement bonne et notre progression est plutôt lente. Je ne sais pas à quel moment exactement, durant cette deuxième heure, je me rends compte que la pluie se change doucement en neige. Les flocons qui s’écrasent sur mon imperméable ne fondent pas, indiquant que la température a baissé au point d’atteindre zéro. L’horizon commence lentement à s’éclaircir.

Andrew est inquiet. Il me demande si mon sac de couchage est mouillé suite à la pluie qui nous a réveillés. Il se rassérène quand je lui dis que non. Il craint l’hypothermie : dès que nous trouverons un abri, peu importe lequel, il nous faudra nous débarrasser de nos vêtements mouillés pour nous mettre dans nos duvets. Aucun de nous deux n’est équipé pour faire face à ces conditions météo.

D’un côté je ne peux que lui faire confiance. Spécialiste des courses sur neige, il a participé à l’Iditarod, une épreuve se déroulant en Alaska en plein hiver. Il sait quand le froid représente un réel danger. D’un autre, je n’arrive pas à me résoudre à m’arrêter de nouveau après avoir mobilisé tant d’énergie pour me remettre en route. J’ai envie de croire que si j’accélère encore le rythme, je vais parvenir à faire remonter la température de mon corps et à lutter contre le froid.

Andrew observe attentivement les alentours en quête d’un quelconque abri. N’importe quoi qui pourrait nous protéger du vent et de la neige. Lui habituellement souriant arbore un visage sombre sur lequel se lit clairement l’inquiétude. Je ne tarde pas à me rendre compte que c’est lui qui a raison. Peu importe les efforts que je fournis, le rythme que j’imprime, je continue de grelotter dans mes vêtements mouillés. J’ai beau avoir envie d’avancer, l’urgence désormais est de se mettre au chaud et au sec.

Nous ne sommes pas menacés par une hypothermie sévère qui mettrait nos jours en danger. Mais le risque d’une hypothermie légère qui pourrait mettre fin à notre course est de plus en plus réel. Nous sommes maintenant deux à tourner la tête à droite et à gauche, à fouiller du regard les moindres recoins de ces collines, étreints par l’angoisse de ne pas trouver cet abri dont nous avons tant besoin. Une cabane en ruine, une remorque abandonnée, un engin de terrassement ; peu importe. Mais l’horizon reste désespérément vide. Des buissons de sauge, voilà tout ce qu’offrent ces plaines désolées.

Cela fait environ deux heures que nous roulons lorsqu’Andrew me fait signe qu’il s’arrête pour s’alimenter. Pour ma part, j’ai trop peur de me refroidir d’avantage si je coupe mon effort, je continue donc à rouler. C’est alors que j’aperçois une grille sur le côté de la route et au loin une petite maison. J’attends mon compagnon puis nous nous engageons sur la longue allée qui mène à cette petite bicoque. Descendus de vélo, Andrew tente d’ouvrir la porte tandis que j’essaie avec la fenêtre. L’une ne s’ouvre pas plus que l’autre et je sens une intense déception m’envahir. Alors qu’avec envie je regarde par la fenêtre les lits et leurs épaisses couvertures, Andrew décide de pousser un peu plus fort. Et là, contre toute attente, la porte s’ouvre. La déception laisse place à un soulagement indescriptible. Nous nous engouffrons dans la maison de bois où immédiatement une douce chaleur nous enveloppe. Je me dirige tout de suite vers la salle de bain et tourne le robinet du lavabo. J’ose à peine y croire mais l’eau qui s’en écoule est bel et bien chaude. Mais ce que j’ai encore plus de mal à croire, c’est que juste à côté du lavabo, au-dessus de la machine à laver, se trouve un sèche-linge.

A aucun moment, au plus profond de la détresse qui était la mienne sous cette neige, je n’ai osé rêver d’un tel miracle. De telles choses n’arrivent pas, alors à quoi sert de les imaginer ? C’est dans un état proche de l’euphorie que j’annonce la nouvelle à Andrew. Dehors, le jour a achevé de se lever. Je me déshabille, jette mes vêtements dans le sèche-linge et m’empresse de prendre une douche chaude. Je ne m’attarde pas, pour être sûr que mon compagnon d’infortune puisse lui aussi profiter de l’eau chaude. Puis je gagne un des lits et me glisse sous la couverture. Andrew s’installe lui sur le canapé, enroulé dans son sac de couchage. Je dors ainsi pendant environ trois heures. Pas d’un sommeil très lourd, soucieux que je suis de voir le propriétaire de la maison débarquer.

Vers neuf heures et demie, Andrew endosse encore le rôle de la voix de la raison et me dit qu’il est temps d’y aller. La pluie a cessé et les nuages se sont dissipés, faisant remonter la température. Bien sûr, il faut y aller. Pourtant je voudrais rester ici toujours. Dans le moelleux et la chaleur de ce lit, enfermé dans cette petite maison de bois. Coupé de cette nature hostile. Je suis trop bien ici. Je veux goûter encore au confort, prendre mon temps et, assis dans le canapé, réchauffer mes mains sur une tasse de café brûlante, en regardant fondre dehors la fine couche de neige qui recouvre encore certains buissons. Je veux faire durer ce miracle, en savourer encore longtemps la délicieuse improbabilité. Je m’imagine assis près de la fenêtre guettant les prochains coureurs, heureux d’être débarrassé des maux qui sont les leurs. Encore un fantasme que je ne peux contempler qu’un court moment.

Une nouvelle fois, je me fais violence. Je me rhabille et renfile mes chaussures humides. Mais avant de partir, je m’accorde un dernier plaisir, quasiment un luxe. Je sors de mon sac la moitié d’une focaccia que j’avais avec moi depuis mon départ de Butte et la passe au micro-onde. Tandis qu’Andrew range son duvet dans sa sacoche, je me délecte de ma focaccia brûlante assis sur le canapé. Je vole quelques minutes d’intense plaisir à la frénésie incessante de la course.

De retour sur nos vélo, nous remontons l’allée, refermons la grille et regagnons la route. Un peu plus loin, sur la clôture, sur un panneau nous pouvons lire EVELYN CABIN, ainsi que le numéro à appeler pour la louer. Ainsi c’est une petite maison de vacances qui nous a sauvés. Qui vient dans cet endroit reculé passer un weekend ou une semaine ? Je ne le saurai jamais. Mais certainement jamais personne n’a aimé cette bicoque autant que moi.

Il reste une douzaine de kilomètres avant d’atteindre le sommet de Medicine Lodge. A mesure que la déclivité de la route s’accentue, l’état de son revêtement se détériore. La boue collante que nous redoutions est bien au rendez-vous. Elle me pose beaucoup plus de problèmes qu’à Andrew. Plutôt que d’investir dans un VTT, il a choisi d’emmener le fat bike qu’il utilise pour ses courses sur neige. Il a simplement monté une autre paire de roues, davantage adaptées au terrain. La conséquence est qu’il bénéficie d’un espace important entre ses pneus et son cadre et que si collante que puisse être la boue, elle ne crée pas de bourrages.

Comme lui je n’ai pas voulu investir dans un nouveau vélo pour cette épreuve. Mais contrairement à lui, du fait de mon choix de garder un cyclocross, je n’ai qu’un espace très réduit entre mes pneus et mon cadre. La boue récoltée par mes crampons vient se déposer à l’arrière sur le renfort qui lie mes bases et à l’avant sur le haut de ma fourche. Lorsqu’un bourrage suffisamment épais s’est formé, mes roues cessent pratiquement de tourner et je suis contraint de retirer comme je peux cette boue qui colle à mon cadre. Si j’essaye de pousser mon vélo, il récolte la terre mouillée de la même manière et se voit freiner de façon identique, mais en plus la boue colle à mes chaussures, les alourdit et rend la marche extrêmement pénible.

Deux heures après notre départ de la maison, nous n’avons parcouru que vingt kilomètres. Heureusement, passé le sommet de Medicine Lodge, très pentu dans sa dernière partie, l’état de la route s’améliore. Andrew m’attend tandis que j’achève de le gravir. Il patiente encore alors que je prends quelques minutes pour débarrasser mon vélo et mes chaussures de la boue. Quelque chose nous unit encore. Plus tard ce lien se délitera et à la faveur d’un terrain plat idéal pour son gabarit puissant, il me déposera. Cependant je crois que même s’il est aujourd’hui ténu, c’est un lien qui ne disparaîtra jamais vraiment. Tant de détresse et de crainte qui laissent place à une telle joie et à un tel soulagement ; on ne partage pas ces émotions avec un autre homme sans que cela ne crée une forme de fraternité. Un souvenir commun, un des plus marquants de nos vies, nous lie à jamais.

Alors que le ciel apparaît de plus en plus dégagé, nous entamons la descente. Avant d’aborder la route asphaltée qui mène vers la petite ville de Lima, nous voyons le paysage changer. Durant quelques kilomètres, évoluant dans un canyon, nous longeons la rivière Big Sheep. Nous sommes au sud du Montana mais nous pourrions aussi bien être au Nouveau-Mexique, à quelques encablures de cette frontière à laquelle nous pensons tous les jours. Les falaises s’élèvent jusqu’à trente mètres au dessus de nous, massives, puissantes et nues.

Après une dizaine de kilomètres de goudron où nous devons nous battre contre un fort vent défavorable, nous nous installons dans l’unique diner de Lima. J’avale un burger, bois quelques verres de soda et je mets mon GPS à charger. Je le recharge habituellement en utilisant un port USB situé sur mon phare, lui même relié à ma dynamo, mais durant la descente de Medicine Lodge, la charge s’est interrompue. Je suis un peu inquiet. En me couchant avant qu’il ne pleuve, j’avais oublié de défaire le branchement et je crains que de l’eau ne se soit infiltrée dans le port USB et ait causé ce dysfonctionnement.

Alors que j’ai depuis longtemps fini mon repas, Andrew n’a toujours pas terminé son assiette. A la télévision, le bulletin météo n’augure rien de bon. Apparemment la perturbation qui a fait de notre nuit un calvaire va continuer de se déplacer vers le sud, nous accompagnant plusieurs jours durant. Seul Mike Hall, en avance sur ce front, serait alors à même d’y échapper. Si ces prévisions se confirment, ce Tour Divide pourrait tourner au cauchemar.

Cela fait plus d’une heure que nous sommes là quand Andrew finit enfin son dessert. Plus tard j’apprendrai qu’un problème de déglutition l’oblige à manger extrêmement lentement. J’aurais aimé faire un arrêt d’une demi-heure, et c’est d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour me restaurer. Mais après ce qui vient de se passer, persiste en moi le sentiment que nos destinées sont liées. J’aurais l’impression de trahir Andrew en l’abandonnant ainsi. Surtout après qu’il m’a attendu au sommet de Medicine Lodge.

Tandis qu’il paye son addition et rassemble ses affaires, j’en profite pour passer un coup de jet d’eau sur mon vélo. C’est là que je remarque un jeu relativement important dans mon moyeu arrière. Je l’examine rapidement. Il n’y a rien que je puisse resserrer. Il s’agit vraisemblablement d’un problème d’usure des roulements. Un problème que je ne peux régler ici. Et avant de trouver un magasin de vélo sur l’itinéraire, je dois en finir avec le Montana, faire une incursion dans l’Idaho et traverser l’intégralité du Wyoming. Concrètement entre moi et la possibilité de changer ces roulements, il y a plus de huit-cents kilomètres. Après d’innombrables heures d'entraînement et cinq jours émaillés de tant de souffrance, je suis dans le top cinq de la course cycliste la plus dure au monde et, à tout moment, tous mes espoirs et tous mes rêves peuvent être annihilés par quelques minuscules billes de métal. C’est cruel, mais c’est aussi son caractère impitoyable qui fait la beauté de ce sport.

Tandis que nous faisons un bref arrêt à la station essence pour quelques provisions, nous voyons arriver Stefan. Après une bonne nuit à High Country Lodge, il a pris la route tôt le matin et il a avalé d’une traite les presque cent-cinquante kilomètres qui le séparaient de Lima. Encore une fois, après avoir fait de mauvais choix, je me retrouve rejoint par un adversaire qui s’est avéré beaucoup plus intelligent dans la gestion de sa course. J’ai l’impression qu’il ne se passe pas un jour sans que mon obsession d’avancer sans cesse et à tout prix ne me pousse à prendre les mauvaises décisions. Je paye cash mon manque d’expérience et de lucidité ; seul mon acharnement me permet de continuer à évoluer en tête de la course.

Il est seize heures et Andrew et moi repartons, laissant Stefan qui souhaite prendre le temps de souffler un peu. Nous avons tôt fait de retrouver une route de terre jonchée de cailloux qui file dans des plaines couvertes de sauge. Dans un peu plus de cent kilomètres nous quitterons le Montana. On dit que sur le Tour Divide ceux qui survivent à cet état, celui qui s’étale sur la plus grande distance et offre le plus de dénivelé positif, sont quasiment assurés d’arriver à la frontière mexicaine. Dans sa partie finale, il n’offre pas de difficulté majeure. Andrew et moi pouvons donc filer tranquillement sur le plat. Du moins aussi tranquillement que le permet le revêtement peu clément de la route. Le rythme de mon compagnon est soutenu et je comprends bien vite que sur le plat, je ne serai pas de taille à lutter avec un cycliste aussi puissant. Bien sûr j’essaye de m’accrocher, mais je le vois inexorablement s’éloigner. Nos destinées ne sont plus liées et c’est seul que je vais devoir parcourir ces vastes plaines.

Il ne faut pas trop que je ralentisse non plus. Sur ce plateau dont l’altitude dépasse les deux-mille mètres, lorsque le vent se lève, il peut souffler si fort contre vous que rouler à plus de 15km/h s’avère impossible. Pour le moment, il reste modéré et ne me pose pas de problème. Le ciel en revanche s’est de nouveau couvert et se fait de plus en plus menaçant. Comme j’arrive en vue de la réserve ornithologique de Red Rock Lakes, quelques grosses gouttes commencent à s’abattre. Difficile dans ces conditions d’apprécier ce paysage lacustre autour duquel s’élèvent, dans la distance, des pics hauts de plus de 4000 mètres. J’enfile ma veste imperméable et serre les dents. Propulsée par un vent de sud qui a forci, la pluie fouette le côté droit de mon visage. Il n’y a rien à proximité pour m’abriter. Je n’ai d’autre choix que d’affronter la pluie. J’essaye de ne pas penser aux alarmantes prévisions météo. Je me dis que la chance, qui ne m’a pas vraiment souri jusque là, va forcément tourner. Il faut croire que mon attitude positive porte ses fruits puisque l’averse cesse bientôt. Le vent se calme un peu. Le soleil décline à l’horizon alors que je quitte la réserve.

Alors que s’éteignent les dernières lueurs du soir, j’attaque la petite côte au sommet de laquelle se trouve la démarcation entre Montana et Idaho. Pour la première fois depuis que j’ai quitté High Country Lodge, je vois des arbres. Et immédiatement, je me sens un peu mieux, un peu plus à ma place. Lorsque j’atteins le sommet, il fait nuit. J’allume mon phare et m’engage dans la courte descente. Ma petite incursion dans l’Idaho, qui ne durera qu’un peu plus de cent kilomètres, commence. Il est environ vingt-deux heures et je me dis qu’au vu du relief plutôt plat, selon l’heure à laquelle je me couche, je peux peut-être arriver dans le Wyoming avant la fin de ma journée. Je devrais pourtant maintenant savoir que jamais sur la Divide, rien ne se passe comme prévu.

Alors que j’arrive à Henry’s Lake, je me réjouis de retrouver l’asphalte. J’en profite durant une quinzaine de kilomètres, lorgnant d’un oeil envieux les belles maisons de vacances devant lesquelles je passe. Puis il est temps de m’engager dans la forêt pour une section de single-track pas évidente à négocier dans l’obscurité. Il me faut quarante cinq minutes pour venir à bout de ces sept kilomètres de piste humide serpentant entre les arbres. Lorsque je quitte le couvert des bois pour retrouver le goudron, je suis accueilli par quelques gouttes. Ce n’est qu’une faible pluie mais lorsque je trouve l’occasion de m’en protéger, je n’y résiste pas. Sous le porche d’un restaurant se trouvent quelques chaises. Je m’y installe confortablement. Assis à l’abri, je m’assoupis une vingtaine de minutes.

Il est un peu plus de minuit. Je suis las et fatigué et je me dis que si la pluie continue, il est sûrement préférable de trouver un endroit abrité où passer la nuit. Ce porche éclairé au bord d’une route ne fera pas l’affaire. Il n’y a que peu de voitures qui passent, mais il y en a tout de même. Et je ne veux pas être dérangé. Je me mets donc en quête d’un endroit plus propice. Je guette, regarde à droite et à gauche. Je ne trouve rien qui me convienne. Puis je me rends compte que j’ai faim. Je m’arrête donc pour manger les provisions achetées à Lima. J’aurais dû faire cela sous le porche du restaurant bien sûr. Au lieu de prendre deux pauses consécutives et de perdre une heure. Mais encore une fois, je manque de lucidité. Et après huit heures à rouler sans discontinuer, je peine à m’astreindre à une discipline pourtant nécessaire lorsqu’on aspire à atteindre le plus haut niveau en bikepacking. Chaque minute qui n’est passée ni à rouler, ni à dormir est une minute de perdue. Devant moi Mike Hall ne descend pas de son vélo pour s’alimenter. Il se nourrit sans cesser de rouler et c’est ce que je devrais faire. Mais parvenir à faire preuve d’une telle détermination au coeur d’une nuit pluvieuse est au-dessus de mes forces. C’est une des raisons qui explique qu’il a tant d’avance sur moi.

Lorsque je repars, la pluie a cessé. Je m’élance timidement sur l’asphalte mouillé, guettant un virage que j’ai peur de rater, échaudé par mes précédentes erreurs de navigation. Je redoute le passage qui m’attend comme, je pense, tous les coureurs du Tour Divide. Une ancienne voie ferrée débarrassée de ses rails et recouverte de gravier. A vrai dire, je la redoute sûrement plus étant donné que j’ai des pneus plus fins et donc plus susceptibles de s’enfoncer dans ce gravier qui, par endroits, a été déversé en épaisses couches, et offre donc très peu d’adhérence. Cette section qui s’enfonce dans la forêt et traverse des marécages est au demeurant sublime. En la traversant dans l’obscurité, je me prive d’un spectacle qui rend un peu plus facile l’épreuve qu’elle représente.

Je ne me débrouille pas trop mal au début. Après avoir compris que les couches les plus épaisses de gravier se trouvent dans les virages, je m’assure de les aborder avec assez de vitesse pour ne pas m’enfoncer. Je dérape quelques fois en fin de zone, mais je progresse à un rythme satisfaisant. J’accueille toujours avec plaisir les ponts de bois qui traversent les zones marécageuses. Ils sont l’occasion pour moi de souffler un peu. Toutefois cette première partie et ses couches de graviers inégales n’était pas la plus redoutable. Ce qui m’attend, une fois que j’en ai terminé avec ces premiers kilomètres, est bien pire. C’est un revêtement fait d’ondulations qu’on appelle ici washboards, littéralement “planches à laver”.

On s’imagine mal à quel point il est difficile de progresser sur une route de gravier gondolée si on ne l’a jamais fait. J'essaie de me mettre en danseuse le plus possible pour accompagner l’ondulation de la route et ne pas trop subir les chocs, mais l’efficacité de cette technique reste limitée. En plus d’être usant psychologiquement, c’est épuisant et j’avance très lentement. Probablement autour des 15km/h.

J’ai parfois du mal à contrôler ma machine. Au point que j’en viens à chuter. Pas très vite, évidemment. Ni très fort. Allongé sur le chemin, mon vélo encore entre les jambes, je ne trouve pas le courage de me relever. Je ne suis pas si mal sur ce sol froid. Je cale ma tête sur mon bras et ferme les yeux. Je m’assoupis quelques minutes. Le gravier est un peu mouillé mais ce n’est pas très grave. Y être étendu reste plus simple que de l’affronter. Je reste une dizaine de minutes à terre avant de trouver le courage de repartir. Les washboards ne m’offrent aucun répit.

Vers trois heures et demi du matin, une faible pluie se remet à tomber. C’en est trop pour moi. Je trouve refuge sous un arbre à l’épais feuillage. Une fois que je me suis assuré que les gouttes ne le transpercent pas, je m’allonge à même le sol et m’endors instantanément. Je dors pratiquement une heure puis je repars. J’ai décidé que j’en terminerai avec cette section cette nuit et je compte bien me tenir à ma résolution. Aussi stupide soit-elle. Je me bats encore pratiquement une heure et demie pour parcourir une vingtaine de kilomètres avant de voir enfin le bout du tunnel. Une étroite et sinueuse route de terre descend vers la petite localité de Warm River en longeant le cours d’eau du même nom. Elle contourne un tunnel fermé dans lequel je constate qu’Andrew a trouvé refuge. La meilleure des choses à faire serait certainement de m’y abriter également et de partir en même temps que lui, mais je continue ma route. Même si j’ai beaucoup d’amitié pour lui, Andrew est redevenu un adversaire et je ne veux pas laisser passer cette occasion de le mettre derrière moi. Ma courte sieste m’a donné un peu d’énergie et je veux pousser plus loin. Une vingtaine de kilomètres plus loin plus exactement, jusqu’à une grange abandonnée dans laquelle j’avais passé la nuit il y a deux ans.

Arrivé à Warm River, je retrouve l’asphalte. Le jour se lève doucement, révélant un ciel dégagé. Je passe une bosse et me retrouve à sillonner les routes rectilignes qui traversent les vastes champs de l’Idaho. Je sais que ma grange n’est pas très loin. Je traverse un village encore endormi. Je passe un pont enjambant Fall River. Elle devrait être là. Je ne la vois pourtant pas. J’ai dû me tromper, elle est sûrement un peu plus loin. J’avale les kilomètres sur de longues lignes droites, mais toujours rien. Les champs laissent place aux abords de la forêt et je dois me rendre à l’évidence : ma grange abandonnée a été détruite.

Je continue encore un peu ma route, jusqu’à ce que l’asphalte laisse place à la terre. Je trouve un petit sentier forestier qui s’écarte de l’itinéraire et le suit sur quelques centaines de mètres. Je m’installe dans l’herbe qui le borde, me glissant simplement dans mon sac de couchage. Je règle mon réveil : pas question de dormir trop longtemps alors qu’il fait jour. Dans deux heures, la septième journée commencera.

Jour 7

Un grand soleil orne un ciel dépourvu de nuages alors que je me glisse hors de mon duvet. Les prévisions météo alarmistes de la veille ne semblent pas devoir se vérifier. Je suis heureux de constater qu’après deux jours peu cléments, je vais pouvoir bénéficier de conditions climatiques favorables. Et si j’ai peu dormi, je repars dans de bonnes dispositions.

Il est dix heures passées. Après ma brève escapade dans les fameux champ de pommes de terre de l’Idaho, il est temps pour moi de retrouver la forêt nationale de Targhee. Une large piste caillouteuse m’accueille, offrant une déclivité faible mais constante, le temps de regagner une altitude de deux-mille mètres. Je me bats davantage contre le mauvais revêtement que contre la pente. Mes jambes répondent plutôt bien et encore une fois je m’émerveille du peu de temps qu’il faut à la machine humaine pour récupérer quand on sait la gérer correctement. Un groupe de touristes en quad me dépasse bientôt, leur machines pétaradantes venant troubler le calme de ces bois.

Au bout d’une douzaine de kilomètres, je quitte l’Idaho pour enfin pénétrer dans le Wyoming. Un changement d’état que ne vient signaler aucun panneau. Une frontière qui ne signifie pas grand-chose ; du moins beaucoup moins que celle qui marque la fin du si beau mais si redoutable Montana. La route finit par s’améliorer. Elle se fait plus étroite, plus lisse et plus sinueuse. Le relief accidenté offre régulièrement des bosses très pentues suivies de descentes assez techniques. C’est un véritable plaisir d’évoluer dans ce bois lumineux sillonné de petites rivières, surtout après la traversée des plaines désolées du sud du Montana, leur larges et longues lignes droites, leur ciel bas et pesant.

Ce serait parfait sans le chassé-croisé que m’impose le groupe de touristes en quad. Après m’avoir doublé, ils s’arrêtent généralement un peu plus loin, assez longtemps pour que je les rattrape, puis ils repartent, me dépassant à nouveau dans le pénible brouhaha de leurs moteurs. Ils me gâcheraient presque mon plaisir. Car oui, j’en reprends enfin. Libéré des douleurs qui m’ont pourri mon début de course, baigné par la douce chaleur que dispense l’éclatant soleil, je renoue avec ce moteur indispensable, ce carburant qui fait avancer un peu plus vite, ou du moins le coeur un peu plus léger : le plaisir. Dans un moment comme celui-là, je ne me demande pas pourquoi je fais ça ; pourquoi je participe au Tour Divide. Je suis sur mon vélo, au coeur de la forêt, par une belle journée d’été, à fournir cet effort que j’aime tant. Je suis à ma place. Il n’y a pas d’autre endroit au monde où je préférerais être. Il n’y a pas d’autre activité à laquelle je préférerais m’adonner. Tout prend sens.

Bien sûr ce n’est pas le plaisir qui me donne la force de me lever en pleine nuit pour affronter la pluie, ou de continuer à rouler en ignorant la douleur. C’est une envie de trouver mes limites et d’essayer de les repousser. Un désir de me mesurer aux autres, de savoir qui est  le plus fort. Mais sans plaisir, tout cela serait purement absurde. Si cette course ne devait être qu’une succession de moments de détresse, de souffrance et de découragement, il n’y aurait aucun sens à y participer.

Après trente-cinq kilomètres, je franchis un pont qui enjambe un petit lac. La terre change, se fait plus blanche, se couvre d’un fin gravier. Elle est également plus étroite et j’y croise quelques voitures. La végétation change aussi. Un petit cours d’eau se cache derrière des roseaux. Les arbres s’élèvent moins haut, un vent frais balayant leur feuillage. Des clairières apparaissent de loin en loin. Le paysage s’ouvre. Il est treize heures passées lorsque j’atteins Flagg Ranch, un hôtel qui accueille les voyageurs venus du monde en entier pour visiter le mythique parc national de Yellowstone dont l’entrée n’est qu’à quelques kilomètres au nord.

Je m’accorde ma première pause de la journée pour boire un café et me restaurer. J’essaye d’être le plus efficace possible, mais cette halte dure au final une bonne demi-heure. C’est un peu trop, surtout si tôt dans la journée. Peu de choses sont aussi réconfortantes que de s’asseoir au soleil avec une boisson chaude. Ce réconfort est un luxe et il convient de se l’accorder avec parcimonie.

Je n’aurai pas la chance de passer par Yellowstone, puisque c’est vers le sud que je me dirige. C’est donc un autre parc national qui m’attend, celui de Grand Teton. Je m’élance sur une large route asphaltée. Après une section plate, j’attaque une petite ascension de trois kilomètres à cinq pour cent de moyenne. Après une descente rapide, la route se met à longer Jackson Lake. De l’autre côté du lac se dresse une spectaculaire chaîne de montagne dominée par le Grand Teton, qui culmine à plus de quatre-mille mètres. Cette vue du lac avec en arrière-plan les pics escarpés et leurs cimes enneigées est une des plus belle qu’offre le Tour Divide. Toutefois l’incessant va et vient des nombreux touristes m’empêche de l’apprécier pleinement. L’isolement, la solitude et le calme qui font l’ordinaire de la course offrent tant de moments de grâce que, tel un enfant gâté, je dédaigne ce paysage pourtant splendide, au titre qu’il y a ici trop de bruit et d’agitation pour vraiment en goûter le caractère exceptionnel.

Je continue ma route sous un beau soleil, bénéficiant même d’un vent favorable. Cela fait environ une heure et demie que je suis reparti quand je croise une station service. J’ai fait des provisions à Flagg Ranch, toutefois je ne résiste pas à l’idée de m’arrêter pour une boisson fraîche. Une fois dans la supérette, je me dis qu’il serait stupide de ne pas en profiter pour acheter un peu plus de nourriture. Dehors je m’assois pour boire mon soda et manger un muffin. Je me promets que cette pause dont j’aurais pu me passer ne durera pas plus de dix minutes. Deux cyclotouristes arrivent alors, qui suivent l’itinéraire de la Great Divide du sud au nord. Nous discutons un peu, évoquons ces choses que tous les cyclistes ont en commun : la pluie, le vent, les nuits froides, les routes qui sont mauvaises. Je suis le premier coureur qu’ils croisent et toutes sortes de questions leur viennent à l’esprit. Je suis heureux de leur répondre. Heureux de croiser des gens qui ont une petite idée de ce que je vis, de ce que je suis en train d’accomplir. Encore une fois mes dix minutes se transforment en une demi-heure. A nouveau, je ne suis pas parvenu à me discipliner et de précieuses minutes viennent s’ajouter à la longue litanie des heures perdues depuis le départ de Banff. Le chronomètre est implacable.

J’ai au moins profité de ce temps pour recharger en partie mon GPS dans la supérette. La prise USB de mon phare qui a failli la veille au matin ne fonctionne toujours pas. J’ai avec moi une petite batterie externe qui m’a permis de continuer à utiliser mon GPS malgré tout. Mais il va falloir absolument que je règle ce problème bientôt. Mon autonomie dans cette situation est bien trop restreinte et à terme cela pourrait me pénaliser. Si je me vois obligé de m’arrêter régulièrement pour effectuer des charges, c’est plusieurs heures par jour que je pourrais perdre.

Je reprends la route, toujours poussé par le vent sur ce bel asphalte. Je repense à la nuit passée à gravir Medicine Lodge avec Andrew. Je me rends compte qu’en préparant mon Tour Divide, j’ai trop mis l’accent sur le gain de poids. J’ai voulu à tout prix réduire mon équipement au minimum, pensant qu’économiser un ou deux kilos serait un avantage considérable. Lorsque la neige s’est mise à tomber, je n’y étais pas prêt. J’ai perdu entre trois et quatre heures, alors qu’avec les vêtements adéquats, j’aurais pu continuer à rouler sans risquer l’hypothermie. Et le poids que représente un tel équipement n’aurait eu qu’un impact minimal sur ma vitesse dans les ascensions. Une incidence vraisemblablement indétectable. Mais le poids qui est devenu une obsession m’a aveuglé. Je me suis convaincu que si les conditions météo n’étaient pas favorables, ma force mentale me permettrait de surmonter ces difficultés. Cela s’est avéré, dans une certaine mesure, être le cas le premier jour. Mais le corps possède ses propres limites que la volonté n’est pas à même d’étendre. Il ne s’agit pas d’être en mesure de parer à toute éventualité, mais d’être conscient qu’en plein mois de juin à deux-mille mètres d’altitude, les conditions météo peuvent être extrêmes et d’être prêt à les affronter. Le coureur parfait, c’est celui qui ne s’arrête que pour dormir et se ravitailler. Pas celui qui grimpe vite.

Vers dix-sept heures, alors que mon compteur ne marque pas encore cent-vingt kilomètres, l’asphalte laisse place à la terre et j’entame l’ascension de Togwotee Pass, le premier col de la Divide à flirter avec la barre des trois-mille mètres. Il n’est pas particulièrement difficile à gravir, mais il est long. Plus de vingt-huit kilomètres. La première moitié se fait sur cette piste à travers la forêt, puis je regagne la route principale et son impeccable goudron. A l’intersection, je m’arrête dans une station service pour acheter une boisson fraîche. Cette fois j’arrive à faire en sorte que ma pause ne dure que quelques minutes. Le trafic est très calme désormais. A mesure que la fin d’après-midi se mue en soirée et que j’approche du sommet, la température baisse sensiblement. Je me couvre en prévision de la descente.

Celle-ci ne se fait pas sur la highway, à mon grand désarroi. Juste après le panneau indiquant Togwotee Pass 9658 ft. (soit 2944 mètres), l’itinéraire me fait bifurquer sur une petite route de terre nommée Brookes Lake road. Il y a encore quelques paquets de neige témoignant de la présence pas si éloignée de l’hiver. Sur une quinzaine de kilomètres, cette piste au revêtement inégal propose de nombreux virages qui empêchent de prendre réellement de la vitesse. Sur l’asphalte, une telle descente aurait été bouclée à 50 km/h. Ici, je vais deux fois moins vite.

La nuit n’est plus très loin. En partant ce matin, je m’étais fixé l’objectif de rallier Pinedale, une petite bourgade de deux-mille habitants. Cet objectif semble de plus en plus irréaliste, mais je m’accroche encore au petit espoir qu’il reste. Je peux rouler jusqu’à deux heures du matin, soit encore environ six heures. Je n’ai qu’une grosse ascension devant moi (celle de Union Pass) puis le relief se fera plus clément. Je peux peut-être progresser à une moyenne de 20 km/h, arriver à Pinedale dans la nuit et trouver une chambre dans un motel. Cela me permettrait de récupérer davantage qu’en dormant dehors et de recharger mon GPS.

La fin de la descente de Togwotee Pass se déroule sur le goudron de la highway comme dans mon souvenir. Mais avant d’arriver au bas de celle-ci, l’itinéraire bifurque pour rejoindre une nouvelle route de terre. Je suis étonné : je me rappelle que les choses ne s’étaient pas déroulées ainsi il y a deux ans. J’avais acheté une canette de soda dans une machine à l’intersection. Elle était adossée à un vieux garage près duquel rouillaient quelques carcasses de pick-ups. Or là, il n’y a rien. Je me souviens alors qu’en 2015, quelques modifications ont été apportées au parcours, et notamment une concernant l’ascension de Union Pass. Je me retrouve donc en territoire inconnu.

C’est déjà l’heure redoutée du crépuscule. Le temps passe toujours trop vite. A mesure que je progresse vers le sud, le soleil se couche inexorablement de plus en plus tôt. Et pénétrer dans le royaume de la nuit n’est jamais anodin. La détermination s’en trouve affectée. La vitesse en pâtit. Combattre l’envie de dormir devient plus difficile. La température chute. L’isolement semble plus grand que jamais. Ce qui est dur en plein jour semble quasiment insurmontable dans l’obscurité.

La route est mauvaise. Poussiéreuse, caillouteuse, elle s’élève sept kilomètres durant, offrant une déclivité moyenne de six pour cent. Je n’y suis pas. La journée, qui a pourtant commencé tard, me semble trop longue. Je ne fais que chercher des prétextes pour m’arrêter cinq minutes. Un caillou me gêne dans ma chaussure ; j’ai besoin de réajuster mon cuissard ; je cherche je ne sais quoi dans ma sacoche ; je m’assois pour manger une barre de céréale. Avec toutes ces pauses, il me faut plus d’une heure pour parcourir les sept kilomètres. Là-haut, la nuit a fini de tomber. Je dois me rendre à l’évidence : je n’atteindrai pas Pinedale avant l’aube. Je n’ai d’autre choix que de changer mon objectif. Je sais que le petit village de Cora se situe environ quarante kilomètres plus près. C’est une distance beaucoup plus réaliste. Je n’y trouverai pas de motel, mais j’aurai peut-être la chance d’y dénicher un quelconque abri dans lequel je passerai sûrement une bien meilleure nuit qu’à la belle étoile.

En plus de manquer de motivation, je manque de concentration. Décidément non, je n’y suis pas ; je pense à autre chose, je ne fais pas attention au tracé sur mon GPS et je manque un tournant. Quand je m’en rends enfin compte, j’ai déjà fait deux kilomètres hors parcours. Dont une bonne partie était en côte. Je viens de perdre un quart d’heure. Comment garder cette lucidité dont on a tant besoin quand son énergie décline inexorablement ? C’est le casse-tête de ces épreuves d’endurance au long cours où la fatigue qui s’accumule vient obscurcir le jugement et détériorer les capacités d’analyse.

Mais le calvaire ne fait que commencer. Un peu plus loin, je me retrouve face à un mur. La piste, qui s’est rétrécie et couverte de grosses pierres, s’enfonce dans les bois qui se referment sur moi. La pente est trop forte pour rouler et je suis contraint de pousser mon vélo. Les feuilles des arbres filtrent la lumière de la lune rendant ce chemin extrêmement sombre. Lorsque la pente semble se faire plus clémente, je tente de remonter sur mon vélo. A chaque fois, je n’ai pas fait cent mètres qu’il me faut renoncer et descendre à nouveau. En une heure, je parcours cinq kilomètres. J’ai si peu d’énergie que je crois que je n’ai pas même la force de détester cette route ou de ressentir la moindre frustration.  

Au sommet, à presque trois-mille mètres d’altitude, je m’extirpe de cette sombre forêt pour gagner un plateau où s’étend une large prairie. Il est minuit et la lueur livide de la lune rend cet endroit sinistre. Je progresse lentement sur une route rendue traître par la pluie. Par endroits mes pneus s’enfoncent dans un gravier détrempé. J’effectue prudemment une courte descente, passe une bosse, puis descends à nouveau. Le terrain est accidenté, le revêtement est mauvais. Il me faut de temps en temps me déporter complètement sur le côté de la route pour éviter de grandes flaques qui en occupent toute la largeur. L’opération est délicate et je finis par chuter quand mon pneu dérape dans sur une partie boueuse que l’obscurité ne m’avait pas permis de distinguer. Je me relève. Comme à chaque fois. Il faut une bonne dose d’obstination pour remonter toujours sur son vélo quand on tombe aussi souvent. Sans acharnement, impossible de venir à bout du Tour Divide.

J’avance tellement lentement que je refuse de regarder ma vitesse sur mon compteur. Je me crispe dans les descentes. Je peine dans les montées. Je me bats sans cesse contre cette route qui est un défi, qui est une épreuve. Chaque kilomètre est gagné de haute lutte. Je ne sais trop comment. Le village de Cora est si loin encore et déjà il est une heure du matin. Le froid commence à se faire sentir davantage. Je quitte enfin cette prairie, cet espace si ouvert qu’il en semblerait indécent. De nouveau de chaque côté de la piste se dresse la forêt. La route est longue encore. Si longue.

Etrangement je ne m’endors pas sur mon vélo. Je pourrais continuer encore. Rouler sans doute jusqu’à l’aube. Le sommeil ne m’en empêcherait pas. La lassitude, oui. Je n’ai fait que deux-cent-vingt kilomètres mais je n’en peux plus de cette nuit, de cette journée. Parfois l’esprit craque avant le corps et on s’arrête avant de tomber de sommeil. Je regarde les arbres et leur couvert m’apparaît si accueillant. Je finis par céder. Je m’enfonce dans le bois, pas très loin de la piste, une vingtaine de mètres peut-être. Je gonfle mon matelas et le pose sur un tapis d’épines de pin. Je me glisse dans mon sac de couchage. Demain sera un autre jour.

Jour 8

J’ai l’impression que je viens juste de m’endormir et pourtant le soleil est déjà apparu à l’horizon. C’est mon signal : je dois me lever moi aussi. Profiter de la lumière du jour, ne pas en perdre une minute. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à trouver le courage de m’extirper de ce chaud cocon qu’est mon duvet pour affronter la froidure de ce matin de juin dans les montagnes du Wyoming. C’est trop dur. Je couvre mes yeux avec le haut de mon sac de couchage et me rendors. Combien de temps ? Une demi-heure, une heure ? Je ne sais pas. Un peu après six heures, un bruit me réveille. Celui d’un coureur qui file à toute allure sur la route. Je me redresse d’un bond et reconnaît Andrew. L’instinct du compétiteur prend le dessus et je me lève précipitamment, insoucieux du froid que j’avais refusé d’affronter plus tôt.
Je lève le camp en hâte. C’est absurde car je n’ai aucune chance de ratrapper mon compagnon de
Bannack road. Il vient vraisemblablement de partir et ne s’arrêtera pas avant Cora, voire Pinedale. Et que sont les quelques minutes que je gagne à me dépêcher rapportées aux milliers de kilomètres qu’il nous reste à parcourir ? Mais je ne réfléchis pas. J’agis sous le coup de l’impulsion. Je vais un peu trop vite d’ailleurs et j’oublie un de mes bidons sous l’arbre qui m’a protégé durant la nuit. Heureusement je n’ai fait que quelques centaines de mètres quand je m’en rends compte. J’ai un peu de mal à retrouver l’endroit où j’avais posé mon camp ; rien ne ressemblant plus à un arbre qu’un autre de la même forêt. Je l’aperçois finalement et peux donner le vrai départ de cette huitième journée.

Il est six heures et demie : j’ai déjà gâché une heure de lumière du jour. Pour débuter cette étape, il y a une bosse anodine à passer - quelques dizaines de mètres de haut - puis une longue descente. Ce serait une entame idéale si cette route piégeuse offrait une surface régulière permettant de dépasser les 25 km/h. Ce n’est pas le genre de la maison : nous sommes sur le Tour Divide, les passages faciles se comptent sur les doigts d’une main. Je descends donc lentement sur cette mauvaise piste. Il ne fait finalement pas si froid, malgré l’heure matinale et la haute altitude. Le soleil est encore au rendez-vous et je m’en réjouis. Il rend tout un peu plus facile.

Comme chaque matin, bien que cela ne m’ait jamais réussi, je me fixe un objectif. La petite bourgade d’Atlantic City est situé à environ deux-cent-vingt kilomètres. C’est l’ultime endroit habité avant de pénétrer dans le Great Basin, ce désert de dix-mille kilomètres carrés qui se situe au coeur du Wyoming. Il est réputé pour être venteux en journée. Un vent rarement favorable qui tombe au coucher du soleil. Je sais depuis longtemps déjà qu’il vaut mieux pour moi franchir le Basin de nuit. Non seulement pour ne pas avoir à lutter contre le vent, mais également pour ne pas être exposé à la chaleur du jour et risquer de me déshydrater dans ces étendues désolées où il est impossible de se ravitailler en eau.

Mon plan est donc d’atteindre Atlantic City avant le coucher du soleil, d’y dormir quelques heures puis de m’attaquer au Basin. Je peux éventuellement espérer atteindre Wamsutter et sa station service au petit matin. Ce sera difficile, car cela représente cent-soixante kilomètres, mais ça ne me semble pas impossible. D’autant plus que, comparé au Montana, le Wyoming est relativement plat.

Lorsque j’arrive au bas de ma descente, ma moyenne n’est que de 22 km/h. Et elle ne s’arrangera pas dans la mesure où la route est toujours aussi mauvaise, mélangeant poussière et cailloux. Je laisse derrière moi la forêt de Bridger-Teton. Je n’y pense pas à ce moment-là mais la prochaine forêt que je croiserai sur mon chemin est à plus de trois-cents kilomètres, dans le Colorado. A mesure que je vais progresser, le paysage va se faire de  plus en plus aride et nu. Pour le moment je peux encore contempler les montagnes qui s’élèvent tout autour de moi et leurs cimes enneigées.

Alors que mon compteur affiche trente kilomètres, je retrouve l’asphalte. Je suis aux abords de la petite communauté de Cora. Pas vraiment un village, c’est un ensemble d’une quarantaine de maisons et de fermes qui s’étend sur plusieurs kilomètres. Il n’y a ici aucun commerce, simplement un petit bureau de poste. Tant mieux : cela signifie pas de distractions, pas d’arrêt inutile. J’aimerais profiter de cette route goudronnée pour faire remonter ma moyenne, mais je me sens comme vidée de mon énergie. Je n’ai pas la force de lutter. Je décide de ne pas forcer et de rouler lentement puisque je ne peux apparemment pas maintenir une vitesse décente. Lorsqu’on se sent si épuisé, l’important est de continuer à avancer, peu importe l’allure.

A vrai dire, la vitesse n'a qu'une importance relative dans ce genre de course. Des garçons comme Andrew ou Stefan sont bien plus rapides que moi et pourtant je suis au coude à coude avec eux. Parce que je dors moins ou parce que je m'arrête moins souvent et moins longtemps. En roulant 2km/h moins vite qu'un concurrent, sur une journée complète, on ne perd qu’une heure et demie sur lui. Il suffit qu'il s'attarde un peu à table ou dans son sac de couchage pour que son avance soit réduite à néant.

Alors je cesse de regarder mon compteur et je me contente de tourner les jambes sans forcer. Dans les collines alentours où paissent les troupeaux, je vois chevaucher des cowboys qui semblent tout droit sortis d’un film de John Ford. Dans cet état rural, le moins peuplé des Etats-Unis, le temps semble parfois s’être arrêté. Je contemple ces éleveurs montés sur leurs chevaux, leur stetson vissé sur la tête, et durant un fugace instant, j’ai l’impression que rien ne peut venir perturber le cours paisible de la vie qu’on mène dans ce coin reculé de l’Amérique. Ces hommes qui ont forgé la légende de ce pays n’intéressent plus personne aujourd’hui. On les croit disparus. Et pourtant ils sont là.

Je suis là moi aussi. L’étranger. Le fou. À peiner sur l’asphalte. Je fais de mon mieux une heure durant. Je décline peu à peu, jusqu’à ce que la fatigue prenne le dessus. J’ai terriblement envie de m’allonger sur le bord de la route et de fermer les yeux. De simplement rester étendu là, au soleil, à grappiller quelques minutes de sommeil. Je ne résiste pas longtemps. La tentation est trop forte.

Je descends de mon vélo et m’étends. Je ne sombre pas dans un sommeil profond. Je me contente de somnoler une vingtaine de minutes. Je ne m'accorderai pas davantage de temps ; cela est amplement suffisant. Je reprends la route et je ne me sens plus découragé. J'ai retrouvé assez d'énergie pour continuer et avancer un peu plus vite.

Pinedale n'est plus très loin. Juste le temps de quitter la route secondaire sur laquelle j’étais pour rejoindre la highway et m'y voilà. Je m'attends à trouver Andrew quelque part. Je sais qu'il a pour habitude de prendre un repas assis par jour. Et il n'y a qu'ici qu'il peut le faire aujourd'hui. Je regarde à droite et à gauche. Pas trace de son vélo. Il a sûrement plus d'avance sur moi je ne le pensais

Qu'importe. Je ne vais pas partir à sa poursuite. Je dois m'arrêter : je n'ai pas assez de batterie dans mon GPS pour tenir jusqu'à Atlantic City. Je m'installe dans un diner et en profite pour également brancher ma batterie externe. Je commande un petit-déjeuner gargantuesque, faisant hausser les sourcils du serveur qui n'a pas l'air de comprendre ce qu'il se passe. Sans la télévision qui diffuse les nouvelles, on se croirait dans un antique saloon.

C'est l’Amérique qu'on ne visite pas. Celle qui est loin de la côte. Celle qu'on ne connaît qu'à travers les films et souvent pas les meilleurs. Celle qu'on fantasme parfois, imaginant des camionneurs casquette sur la tête, prêts à en découdre pour un mot plus haut que l'autre. La vérité c'est que, pour la grande majorité d'entre eux, ces gens à l'accent traînant ont bien plus à voir avec le southern gentleman qu'avec le cowboy bagarreur. Ils sont polis et avenants. Ils ont souvent un mot pour vous quand ils vous croisent et sont toujours prêts à rendre service. Ils ne sont probablement jamais sortis des États-Unis. Ils ne sont peut-être même jamais sortis du Wyoming. Ils vont à l'église et votent républicain parce qu'ils veulent que les choses restent comme elles sont. Ils tiennent à leurs armes à feu mais ils tiennent de la même façon aux valeurs d'entraide. Ils sont ces rednecks dont les libéraux aiment se moquer mais cela ne leur viendrait pas à l'idée de laisser quelqu'un qui a besoin d'aide sur le bord de la route. Ce sont des gens profondément différents de moi, mais pour la plupart, ce sont des gens bien.

Mon repas terminé, je fais un tour au supermarché du coin pour faire le plein en prévision de la traversée du basin. J'achète du vinaigre blanc pour tenter de me débarrasser de la rouille qui s'est vraisemblablement formée au niveau du port USB de mon phare, ce qui expliquerait qu'il ne fonctionne plus. J'ai déjà auparavant réglé un problème similaire de cette façon. Malheureusement cette fois-ci ça ne marche pas.

Je remonte sur mon vélo prend la direction de Boulder, un patelin d'une centaine d'habitants où le même établissement fait office de station service, supérette, bar, restaurant et motel. Je reste encore quelques kilomètres sur l'asphalte, le temps d'atteindre Lander Cut-off Road. Cette large piste poussiéreuse fait partie de l’Oregon trail, une route historique du pays qui a joué un rôle prépondérant dans la conquête de l'ouest. D’abord empruntée par les trappeurs et les marchands, elle a ensuite servi à des centaines de milliers de personnes en quête de terres et d’une vie nouvelle à l’ouest des Rocheuses.

C'est un avant goût du Basin. Peut-être est-ce même déjà le Basin. Ça y ressemble beaucoup mais, inexplicablement, il n'en s'en dégage pas la même aura de désolation. Peut-être est-ce dû au fait que, parfois, au loin, on peut apercevoir une forêt ou une montagne. A moins que ce ne soit la couleur plus vive de la terre, le vert plus tendre de la végétation. Ou simplement le relief plus accidenté.

Après quelques temps passés à évoluer sur cette large piste poussiéreuse, je croise un homme debout près de son pick-up qui pointe son objectif sur moi. Je m'arrête pour le saluer. Ce n'est pas deux minutes concédées à la politesse que je dois à mes frères humains qui vont changer l'issue de la course.

Eddie vit dans le Colorado. Il est photographe et depuis plusieurs années, il se déplace sur le Tour Divide pour prendre des clichés des coureurs. Il me dit qu'il a vu Mike la veille, Chris plus tôt dans la journée, un peu plus loin, et Gareth il y a quelques heures. Étonnamment il n'a pas croisé Andrew. Il me félicite pour ma performance jusque-là et me souhaite bonne chance pour la suite. Après ce bref échange, je repars. Son pick-up me dépasse peu de temps après et il s'arrête plus loin pour prendre d'autres photos. Puis je suis de nouveau seul sur cette large route de terre, à enchaîner les ascensions de bosses dont la difficulté ne réside ni dans la pente, ni dans la longueur mais dans la répétition.

Lander Cut-off débouche sur une route nationale où après avoir lutté durant un kilomètre sur une pente à neuf pour cent, je tombe sur une aire de repos. Je remplis mes bidons et cherche une prise où je pourrais laisser brancher mon GPS le temps de manger un morceau. En vain. Tant pis, je remonte sur mon vélo et me restaure en roulant. J'ai tôt fait de retrouver la poussière ocre de la piste.

Bientôt le décor change. Pas drastiquement. Il évolue à peine. Mais c'est assez pour confiner au sublime. Je suis transporté dans un film de Sergio Leone. L’horizon est le même. Les couleurs. Le relief. La végétation. Il n'y a aucune voiture, aucun élément perturbateur pour venir rompre le charme. Le far west est là, son décor intact. La ruée vers l'or. J'arrive à South Pass City. La grandeur et la décadence décrites par Blaise Cendrars sont là. Passées quelques maisons, les bâtiments de l’ancienne mine sont encore debout, vestiges qui témoignent qu'un jour cette bourgade mourante a été le théâtre des rêves les plus fous, des désillusions les plus amères. Tout cela a disparu. Il ne reste qu’une poignée d'habitants et des côtes à presque dix pour cent que je grimpe péniblement.

Atlantic city enfin. Je ne sais pas d'où lui vient ce nom absurde ; l'océan éponyme est à quatre-mille kilomètres de là. Il faut absolument que je trouve le moyen de recharger mon GPS. Il n'y a que très peu de commerces dans ce patelin qui ne compte même pas cent âmes. Le premier que je croise est une armurerie. Le propriétaire est devant, en train de réaliser quelques travaux de bricolage. Il accepte volontiers que je branche mon GPS sur sa rallonge et m'invite même à rentrer m'asseoir. Il ne veut pas que je reste dehors où les moustiques pullulent. Nous discutons quelques minutes puis il retourne à ses menus travaux. Je m'endors sur ma chaise. Prévenant, il ne me réveille que quand la nuit est tombée et qu'il est temps pour lui de fermer boutique. Oui, ce monsieur d'un certain âge qui vend des armes est un type bien. Je ne l'aurais jamais su si je n'étais pas venu ici. Je ne me serais jamais défait de l'idée préconçue que les armuriers des petites villes américaines sont tous des gens ignorants et belliqueux. Partir, aller vers l’autre, s’ouvrir à lui, découvrir qu’il y a presque toujours quelque chose de bon à sa racine : c’est ça le voyage. C’est ce qui en fait la beauté et la nécessité.

Je remercie l’homme de m’avoir laissé dormir et prends congé. Dehors je passe des vêtements chauds en prévision de ma traversée nocturne du Basin. J’espère que ma sieste qui a duré moins d’une heure va me permettre de tenir le coup jusqu’au lever du soleil.

A la sortie de la ville, avant d’affronter le désert, je dois gravir un dernier mur. Il ne fait guère qu’un kilomètre mais il est terriblement exigeant. Lorsque j’en termine, le Great Basin est là, prêt à m’avaler. Certains aiment cet endroit, ces espaces immenses ouverts sur l’horizon qui s’étend à l’infini. Pour ma part, comme beaucoup d’autres, c’est la partie du Tour Divide que je redoute le plus. Cette terre sèche et rocailleuse où ne poussent que des buissons de sauge pas plus hauts que le genou est pour moi synonyme de désolation. Je ne me sens pas bien ici. Pas à ma place comme parmi les arbres ou au bord de l’eau. La monotonie du paysage est implacable. Elle donne l’impression d’être nulle part et de se diriger vers rien.

A mon sens, pour ne pas trop souffrir ici, rouler dans l’obscurité est la meilleure solution. Et pas seulement parce que cela permet de ne pas être ralenti par le vent. Mais également parce que la nuit adoucit ce paysage post-apocalyptique. On ne fait plus que le deviner. La lune réinvente ses couleurs ; l’horizon est aboli.

Il y a deux ans, j’avais beaucoup souffert de l’état de la route. Durant cinquante kilomètres, j’avais lutté contre les washboards, maudissant le jour où j’avais décidé de me lancer dans cette aventure. Cette fois-ci, la piste, sans être excellente, est dans un état bien moins déplorable et je peux progresser sans trop de difficulté. Toutefois ma sieste n’a pas eu l’effet escompté. Le temps passant, je sens la fatigue et la lassitude me gagner. Vers vingt-deux heures, je m’arrête une dizaine de minutes. Je mange un peu. Je contemple l’encre noire du ciel mouchetée d’étoiles. Ma solitude est absolue.

Je trouve le courage de repartir. J’avance lentement. Je me dis que ce n’est pas grave, que ce qui compte c’est de progresser, toujours. Moins d’une heure plus tard, je m’arrête à nouveau. Je n’y arrive plus, il faut que je trouve une solution. Je décide de faire une pause, une vraie. Je veux m’asseoir et me restaurer. Mais il fait froid. Je ne veux pas sortir mon sac de couchage, la tentation de dormir serait trop grande. Alors j’opte pour une couverture de survie que j’ai achetée à Lima, après avoir frôlé l’hypothermie sur Bannack Road. Je m’y glisse et mange quelques biscuits. Le piège se referme immédiatement sur moi : la couverture forme un cocon de chaleur duquel je n’imagine plus me tirer. Je m’allonge sur la terre dure alors que mon vélo est encore au milieu de la route. Je ne m’en soucie pas : je sais qu’il ne gênera personne. Nul ne viendra troubler la profondeur abyssale de cette nuit.

J’abdique encore une fois. Si loin de mon but. Je n’ai fait que deux cent cinquante kilomètres, accumulant encore du retard sur mon objectif de finir la course en quinze jours. Une fois de plus, j’ai sous-estimé la Divide. A nouveau, j’ai présumé de mes forces et elle me l’a fait payer. Je m’endors en me berçant d’illusions : je me dis que demain, le vent ne soufflera peut-être pas. Ou qu’il sera favorable.

Jour 9

Un peu avant l’aube, je suis réveillé par le froid. Je remballe rapidement ma couverture de survie et remonte sur mon vélo. Je suis furieux contre moi. Je n’aurais pas dû dormir aussi longtemps. Je suis désormais condamné à passer la journée entière dans le Great Basin. Cela peut s’avérer d‘autant plus problématique que mes réserves d’eau étaient adaptées à une traversée nocturne, donc par temps froid. Si la température grimpe dans l’après-midi, je pourrais rapidement me retrouver en difficulté. Dans quelques minutes, il fera jour et dans quelques heures, le vent se lèvera. Il sera probablement défavorable ; je ne me fais plus d’illusions. Pour l’instant j’essaye de me réchauffer. Pas évident dans la mesure où les premiers kilomètres sont descendants. Pour m’aider, je place dans mes gants des chaufferettes achetées la veille.

Mon objectif aujourd’hui est d’atteindre Brush Mountain Lodge, un ranch situé peu après la frontière avec le Colorado qui accueille les cyclistes en été et les chasseurs en automne. L’itinéraire à travers le Wyoming ayant été modifié l’année dernière, j’ignore à quelle distance il se trouve et donc à quelle heure je pourrais y arriver. Quand on considère l’ampleur de mon impréparation, il apparaît presque absurde que j’évolue parmi la tête de course...

Je vis assez mal ce début d’étape. Je ne suis pas, mentalement, dans de bonnes dispositions. Après un peu plus d’une heure et une vingtaine de kilomètres, je fais une première pause. Je repars au bout d’un quart d’heure. Noyé dans la monotone immensité du Basin, je peine à ressentir cette envie, celle qui fait appuyer sur les pédales jour après jour. Je ne sais pas comment je vais parvenir à me remobiliser, où je vais trouver la détermination nécessaire pour avaler les kilomètres qui me séparent de Wamsutter. C’est inquiétant si tôt dans la journée.

Moins d’une heure plus tard, je m’arrête à nouveau. Une dizaine de minutes cette fois-ci. Ce n’est pas long, mais encore une fois, ce n’était pas nécessaire. Je me remets en selle et attaque une courte ascension. À mesure que je progresse, la route se change en trace et celle-ci devient à peine perceptible. Arrivé au sommet je ne distingue plus rien. Je vérifie mon GPS pour m’assurer que je suis bien sur le parcours. Je ne me suis pas trompé. Il me faut un long moment avant de deviner, dans l’herbe rase et clairsemée, une fine ligne menant au sommet d’une autre colline juste devant moi. Du haut de mon promontoire, la solitude désertique du Basin semble encore plus immense. Encore plus lourde à porter.

C’est le paradoxe face auquel je m’étais retrouvé il y a deux ans déjà. Je m’étais lancé dans cette aventure notamment par goût de la solitude. J’avais rêvé ces longues journées passées seul dans le calme des forêts, sans autre bruit que ceux de la nature. Hors, une fois sur la route, j’avais à plusieurs reprises trouvé trop grand l’isolement offert par ces contrées reculées, ces pistes que personne ne parcourt. C’est une chose de passer quelques heures seul au coeur de terres que nul n’habite. C’en est une autre que de ne pas croiser âme qui vive deux jours durant, de n’avoir que soi comme seul recours face à une nature pas toujours bienveillante, des éléments parfois hostiles.

Arrivé en haut du deuxième promontoire, je m’arrête à nouveau. Le corps répond mais pas la tête. Je m’assois par terre et ouvre une boîte de conserve. Je reste là un quart d’heure à manger mon chili froid avec une cuillère en plastique. Puis je reste encore cinq minutes le regard dans le vague avant de repartir. Où vais-je ? Et comment y arriver ? Cela fait trois heures et demie que j’ai repris la route et je n’ai fait que quarante kilomètres. J’essaye de ne pas penser à la distance qu’il me reste à parcourir dans ce désert, la distance qui me sépare de Brush mountain Lodge. J’essaye de trouver les ressources nécessaires pour avancer mais je ne vais pas bien loin. Je n’y arrive pas. Une quinzaine de minutes après être remonté sur mon vélo, je renonce. Je me sens épuisé. La mauvaise passe mentale que je traverse, rejaillit sur mon physique. En plus d’être moralement en difficulté, j’ai sommeil. Je m’allonge sur le bord de la route. Je ne prends pas la peine de mettre un réveil. Je ne veux pas penser au moment où il me faudra reprendre mon combat contre le Great Basin.

J’ignore combien de temps je serai resté étendu par terre si Stefan et Brian ne m’avaient pas rejoint au bout d’une demi-heure. Ce n’est jamais encourageant de se faire ratrapper par ses poursuivants. Pourtant à cet instant, il ne pouvait pas m’arriver grand-chose de mieux. Stefan a l’air inquiet pour moi ; il me demande si tout va bien. Je le rassure : ce n’était qu’une petite sieste. Je me joins immédiatement à eux. Comme Gareth et Chris m’ont emmené jusqu’à Lincoln le troisième jour, je compte sur eux pour me tirer du Basin.

Je parle un peu avec Stefan que je trouve dans de bonnes dispositions. Je lui demande si nous avons une chance d’atteindre Brush Mountain Lodge au bout de cette journée, question qui me brûle les lèvres. Il me dit que non seulement nous avons une chance, mais il va plus loin en pronostiquant que nous y serons avant la tombée de la nuit. Bien sûr je me méfie de cette prédiction, mais face à son optimisme, je me dit qu’une fois n’est pas coutume, l’objectif que je me suis fixé a de bonnes chances d’être atteint.

Comme souvent, Stefan est très concentré sur son effort. C’est donc vers Brian que je me tourne. Après trois journées complètes passées à rouler seul, je suis heureux de pouvoir rompre un isolement qui commençait à devenir pesant et je me sens d’humeur bavarde. Brian est un coureur très intelligent qui a acquis beaucoup d’expérience en participant régulièrement aux brevets longues distances qui sont de véritables institutions en Nouvelle-Zélande. Depuis le départ, il gère parfaitement sa course. Lorsque je frisais l’hypothermie sur Bannack road, il couchait tranquillement à High country Lodge. La nuit où j’ai dormi sous un arbre à Union pass, il l’a passée dans un motel non loin du sommet de Togwotee. Et la nuit dernière, quand je grelottais dans ma couverture de survie, il dormait dans un tipi à Atlantic City.

Ainsi à cette heure du neuvième jour, nous en sommes au même point. Sauf que lui est reposé mentalement et physiquement, tandis que je n’en finis plus de tirer sur la corde. Son approche de l’épreuve est différente de la mienne sur bien des points. En montant son vélo, il a mis l’accent sur le confort quand je le mettais sur la légèreté. Ses pneus de 2.25 pouces sont bien plus adaptés aux longues descentes caillouteuses. Son cintre est recouvert de plusieurs couches d’une guidoline très épaisse qui filtre bien mieux les vibrations que la mienne. Comme beaucoup d’autres, il a choisi d’utiliser des prolongateurs, ce qui lui permet de varier les positions. Au final, passer seize heures par jour sur sa machine est probablement bien plus reposant que sur la mienne, et ce malgré la différence de poids.

Brian a étudié le parcours dans les moindres détails. A tel point qu’il le connaît mieux que moi bien qu’il n’y ait jamais mis les pieds. Il n’a eu à déplorer aucune erreur de navigation, aucun virage raté à cause d’un manque de lucidité ou de concentration. Il est arrivé sur la course aussi prêt qu’on peut l’être, ne négligeant aucun aspect de la préparation. Alors que de mon côté, j’ai naïvement cru que mon entraînement intensif suffirait seul à me mettre en position de remplir mes objectifs. La vérité c’est que rien ne remplace l’expérience. Mike Hall lui-même n’est pas allé au bout de son premier Tour Divide.

Brian et moi parlons beaucoup. Je suis admiratif de son approche et impressionné par la somme de ses connaissances sur les courses cyclistes d’ultramarathon. Une de ses phrases me marque particulièrement : “I ride time, not distance”. Le nombre de kilomètres qu’il fait dans la journée ne l’intéresse pas. S’il est temps pour lui de s’arrêter, il s’arrêtera. Si à vingt-deux heures, il croise un hotel, il préfèrera y faire halte, dormir et repartir à deux ou trois heures du matin, que de continuer jusqu’à minuit parce qu’il n’a pas atteint un objectif de kilomètres et de se retrouver ainsi à passer une moins bonne nuit. De même, s’il n’a fait que deux cent kilomètres mais qu’il est déjà deux heures du matin, il ne s’obstinera pas à continuer sous prétexte qu’il n’a pas assez roulé. C’est grâce à ce principe qu’il est parvenu à gérer parfaitement sa course, s’économisant pendant que je n’avais de cesse de puiser dans mes ressources les plus profondes, tant physiques que mentales.

Tandis que nous discutons, Stefan s’éloigne inexorablement. Le terrain s’est aplani et sa puissance fait la différence. Si rouler avec Brian est plus facile que de rouler seul, cette petite bouffée d’air n’est pas destinée à durer. D’abord c’est le vent qui se lève. Le fameux vent du Basin que redoutent tous les coureurs. Bien entendu, il n’est pas favorable. Il n’est pas exactement de face, plutôt de trois quart, mais il est assez fort pour que cela ne fasse pas une grande différence. Puis nous gagnons une route dénommée Wamsutter - Crooks Gap road et les choses se corsent encore. Je ne sais pas exactement sur quel genre de revêtement nous devons progresser, mais c’est absolument calamiteux. Il semblerait que cette route ait été goudronnée fut un temps, puis qu’on l’ait laissée lentement se dégrader, jusqu’à ce que l’asphalte disparaisse complètement, ne laissant qu’une sous-couche rugueuse. Sans vent, ce serait une corvée ; avec, c’est un calvaire.

Chacun retranché dans sa souffrance, Brian et moi avons quasiment cessé de parler. Je ne fais que regarder les heures défiler et compter les kilomètres qui nous séparent de Wamsutter. Le paysage ne change pas : plat, nu, blanc et poussiéreux. Ma détresse n’est pourtant pas aussi grande qu’on pourrait l’imaginer. Des dizaines de milliers de kilomètres parcourus depuis des années dans une multitude de pays m’ont préparé à ce genre d’épreuves. Je ne vis là rien que je n’ai déjà vécu. J’ai appris qu’aussi interminables que ces moments puissent paraître, on finit toujours par en voir le bout. Je pédale donc calmement, en veillant à ne pas me laisser gagner par une quelconque frustration. La présence de Brian m’aide également. Peu importe que nous n’ayons plus la force de parler, il y a une forme de réconfort à ne pas être seul dans un moment comme celui-là.

Derrière ses lunettes de soleil, le visage de mon compagnon de route ne laisse rien transparaître. Pourtant cette traversée du désert est peut-être encore plus dure pour lui. C‘est du moins ce que j’en conclus quand il me dit qu’il s’arrêtera sûrement à Wamsutter. Je ne cherche pas à le convaincre d’aller plus loin, mais je me permets de lui conseiller de bien y réfléchir. Non seulement nous risquons probablement d’y arriver au milieu de l’après-midi, mais qui plus est, Brush Mountain Lodge est l’endroit le plus accueillant de tout le Tour Divide.

Le temps est long quand on lutte contre le vent. A 15km/h environ, il nous faut plus de quatre heures pour parvenir jusqu’à Wamsutter. Il n’y pas grand chose ici. Une station service avec un fast food au bord de la highway, un hotel et un bar un peu plus loin. Complètement déshydraté, je vide une bouteille de Gatorade en faisant mes courses dans la supérette où je croise Stefan. Il est là depuis une petite demi-heure et s’apprête à remonter en selle. Je lui dis de prévenir Kristen, la propriétaire de Brush Mountain lodge que j’ai bien l’intention de venir passer la nuit et que je serai peut-être accompagné de Brian.

Je m’attable justement avec ce dernier pour me restaurer, récupérer un peu et charger mon GPS. Je le sens hésitant. Comme si après avoir trop souffert, il voulait dire stop et n’y arrivait pas. Je lui parle alors de Brush Mountain et de ce que j’ai ressenti, il y a deux ans, quand j’ai découvert cet endroit. J’ai pénétré dans ce ranch, et je m’y suis senti immédiatement incroyablement bien. Je me suis dit que je pourrais vivre là, m’y installer dans la minute et m‘y sentir chez moi sans rien changer, pas le moindre cadre, pas la moindre lampe. En comparaison, Wamsutter n’est qu’un trou au milieu du désert.

Une heure s’est écoulée, je me suis reposé, nourri et réhydraté ; il est temps de repartir. Brian qui a longuement réfléchi, décide qu’il reprendra la route avec moi. C’est une excellente nouvelle. Il nous reste encore un bout de Great Basin à parcourir et ce sera plus simple à deux. Il est seize heures et je ne compte que cent trente kilomètres au compteur. Le vent ne s’est pas calmé, il balaye toujours ces immenses étendues nues de végétation avec la même force. Mais le revêtement de la route s’est amélioré. Si nous roulons toujours à 15km/h, cela nous demande un peu moins d’effort.

Après un peu plus de deux heures, le paysage commence à changer. Il n’y a pas encore d’arbres, mais la terre aride laisse place à des prairies et l’on croise même un cours d’eau. Au crépuscule, nous en terminons enfin avec la plaine. C’est avec soulagement que j’accueille une ascension de quatre-cents mètres. Elle n’est pas simple mais c’est un effort que je préfère cent fois à celui qu’il faut fournir pour lutter contre le vent. Arrivés au sommet, il fait presque nuit. Nous nous arrêtons pour enfiler une couche supplémentaire de vêtements et souffler un peu.

Durant une dizaine de kilomètres, nous évoluons sur un plateau au milieu du bétail. Le désert est bel et bien derrière nous, la terre est plus rouge, l’herbe plus verte. Et le Colorado n’est qu’à quelques kilomètres de là. Alors que la nuit est déjà tombée, nous entamons la descente qui doit nous ramener sous les deux-mille mètres. Extrêmement pentue, elle est difficile à négocier dans le noir. Par endroits, le revêtement se fait sablonneux et plusieurs fois je m’enlise, dérape et manque de tomber. Mes pneus relativement fins m’obligent à opérer avec la plus grande prudence, tandis que Brian file à toute allure sans problème. Je le rejoins alors que la descente est interrompue un kilomètre durant par une bosse au fort pourcentage. Puis nous achevons ensemble le reste de la distance qui nous sépare de la petite localité de Savory.

Encore une fois, je suis déshydraté, victime de la sécheresse du désert que nous venons de traverser. Je me précipite vers le tuyau d’arrosage d’une cour d’école où je remplis mon bidon d’eau. J’en ai environ bu la moitié quand je remarque une affiche signalant que celle-ci n’est pas potable. Je ne m’affole pas pour autant. Durant mes nombreux voyages, j’ai bu toutes sortes d’eaux douteuses ; il en faudra beaucoup plus pour m’arrêter.

Nous reprenons la route, profitant pour la première fois depuis longtemps d’une petite section asphaltée. Nous sommes si éprouvés par l’effort qu’il a fallu fournir pour se sortir du Basin que nous ne parvenons pas à dépasser les 20km/h. J’ai tellement de peine à le croire que je reste les yeux rivés sur l’altimètre de mon GPS, espérant constater que nous roulons sur un faux plat montant. Pas le moins du monde. La route est parfaitement plate.

Après six kilomètres de goudron, nous retrouvons une piste de terre. Nous sommes désormais dans le Colorado. Il reste une vingtaine de kilomètres avant d’atteindre Brush Mountain. Je sais pour les avoir parcourus qu’ils sont de toute beauté. Obscurité oblige, je ne profiterai malheureusement pas de ce décor splendide. Dieu sait pourtant que j’aurais aimé, après cet interminable désert, pouvoir contempler à nouveau la montagne, les forêts, comme on respire après avoir passé trop longtemps en apnée.

La première moitié du chemin se fait sur les contreforts du long col sur les pentes duquel se trouve Brush Mountain. Je progresse calmement avec Brian. Nous savons tous les deux que vingt kilomètres, c’est encore long. Bien sûr les prédictions de Stefan étaient fantaisistes (il avait sûrement oublié de prendre en compte le vent qui ne manquerait pas de se mettre à souffler) mais je m’en moque. Je n’y avais pas vraiment cru de toute façon. Je suis simplement content de savoir que je vais atteindre mon objectif et passer une bonne nuit au chaud, dans un endroit que j’aime.

Il est minuit quand nous entamons l’ascension proprement dite. Les dix derniers kilomètres. A mesure que je progresse, je me sens de plus en plus impatient d’arriver à destination. Alors que je roulais à mon rythme habituel, cette allure modérée que je sais pouvoir tenir quasi indéfiniment, je me mets à accélérer. Je n’y tiens plus. Je veux en finir avec cette journée et retrouver Brush Mountain. Je puise alors dans mes dernières réserves. Je mobilise toutes les forces qu’il me reste et, debout sur mes pédales, je donne tout pour gravir ces derniers kilomètres. Je ne gagnerai que quelques minutes, bien sûr, mais qu’importe ? Brian qui est plus patient me laisse partir. Plus j’approche du but, plus je guette ardemment les lumières du ranch. Sont-elles après ce virage ? Non, pas encore. Après celui-ci peut-être ? Non, encore un peu plus loin. Sûrement elles vont apparaître à la sortie de ce tournant ? Non, encore un peu de patience.

A une heure du matin enfin, je les aperçois. C’est l’euphorie. Je pénètre dans la propriété. Plusieurs personnes sont rassemblées autour d’un feu. Kirsten vient à ma rencontre et me serre longuement dans ses bras. Elle est l’âme de ce lieu unique. Sa chaleur est la sienne. Personne ne prend soin des coureurs avec autant de prévenance qu’elle. Elle n’a plus de lit à me proposer, mais elle me fait rapidement une couche sur le canapé. Tandis que je prends ma douche, elle met mes vêtements à la machine. Lorsque je ressors propre et sec, une pizza m’attend sur la table. Je l’avale avec voracité avant de me glisser avec délice sous de lourdes couvertures.

Jour 10

Couché à deux heures du matin, je suis debout à huit. Après les deux dernières journées éreintantes, j’ai décidé de m’accorder un peu plus de repos pour aborder la deuxième partie de courses avec davantage d’énergie et de détermination. Le Montana, état le plus exigeant physiquement, et le Wyoming, état le plus éprouvant mentalement, sont désormais derrière moi. La suite devrait être plus simple à tous les niveaux. J’ai pris du retard sur mon objectif initial de quinze jours, mais rien d’insurmontable. J’ai parcouru deux-mille-quatre-cents kilomètres. Il m’en reste donc moins de deux-mille. Si je parviens à passer ma moyenne journalière de deux-cent-soixante-dix à trois-cents kilomètres, j’y arriverai.

Gareth et Stefan qui ont passé la nuit ici également sont repartis il y a quelques heures. Chris et Andrew se sont simplement arrêtés pour se ravitailler et ont campé quelques part dans les montagnes. Tous ces coureurs sont mes adversaires pour la deuxième place, la première étant, sauf coup de théâtre, promise à Mike Hall qui caracole en tête de la course avec plus d’un jour d’avance. C’est d’Andrew que je me méfie le plus. C’est lui qui m’a fait la plus forte impression. Tant par sa puissance, que par son esprit de compétition. Gareth et Stefan semblent plus indolents et je suis persuadé que je pourrai les ratrapper à un moment. Quant à Chris, il a certes pris beaucoup d’avance sur son single-speed, mais les longues portions plates et asphaltées du Nouveau-Mexique devraient me permettre de le reprendre. Et je reste convaincu qu’il paiera à un moment donné l’énorme effort qu’il a consenti pour creuser l’écart.

Tandis que j’enfile des vêtements propres pour la première fois depuis le départ, Kirsten me prépare un petit-déjeuner substantiel accompagné de café. Je mange seul. Brian qui s’est levé un peu avant moi a déjà déjeuné. Je prends mon temps. Je veux profiter un peu de ce moment ici, oublier ce chronomètre qui ne s’arrête jamais. Je parle avec Kirsten de ma visite d’il y a deux ans. Je lui demande si elle se souvient de ce qu’elle m’avait dit alors. Je lui avais décrit mes sentiments contrastés face à ce défi que représentait la Great Divide ; les fois où, exalté, je me disais que j’étais prêt à revenir ici pour participer à la course et me mesurer aux autres coureurs, et les moments de détresse où je n’étais capable que de maudire la piste et les éléments et où je me promettais que, pour rien au monde, je ne remettrais les pieds sur la Divide. Elle m’avait alors dit qu’elle était de son côté convaincue que je reviendrais. Elle n’était pas capable de me dire pourquoi, mais elle le pressentait. Elle avait raison.

Alors que je suis sur le point de me remettre en selle pour attaquer cette dixième étape, je vois débarquer dans la salle à manger celui qui je n’osais plus espérer revoir, mon compagnon des premiers jours trop longtemps disparu : Kevin. Au terme d’un raid irréel de près de quatre cents kilomètres, il est arrivé à Brush Mountain au petit matin. Et alors qu’il avait failli abandonner tant il était dans un état déplorable en arrivant à High country Lodge quatre jours auparavant, il se tient devant moi. Il n’a dormi que trois heures mais il arbore toujours le même sourire radieux qui fait de lui le compagnon de route rêvé. Et moi, je suis aussi heureux qu’époustouflé. Comme il me promet d’avaler son petit-déjeuner le plus rapidement possible, j’accepte de l’attendre. Après tout lui m’a bien attendu à la fin du deuxième jour, dans la station service de Columbia Falls, quand j’ai manqué de m’endormir devant mon café.

Je finis de me préparer et fourre dans mes poches deux sandwichs beurre de cacahuète et confiture que Kirsten m’a préparé. Brush Mountain Lodge ne propose pas de service commercial à proprement parler. C’est à chacun de faire ou non une donation en fonction de ses moyens et de ce qu’il estime être juste. Je suis heureux d’apporter ma modeste contribution à l’existence de ce lieu sans lequel la Divide ne serait pas là même. Ce lieu qui est un havre, un phare dans la nuit.  

Il est presque dix heures quand Kevin et moi donnons les premiers coups de pédales. Brian, qui a décidé de souffler un peu après avoir beaucoup souffert la veille, partira seul un peu plus tard. Il a besoin de progresser à son rythme. En suivant Stefan d’abord, puis en roulant avec moi, il est peut-être allé un peu au-delà de ce qu’il se sentait capable de faire. Je ne m’en fais pas pour lui : il se connaît et sait quelles sont ses limites sur ce genre d’épreuve.

C’est une belle journée d’été dans le Colorado, chaude et ensoleillée, et je suis ravi de pouvoir contempler autre chose que des plaines couvertes de buissons de sauge. La parenthèse désertique est fermée et elle ne se rouvrira qu’au sud du Nouveau-Mexique quand je ne serai plus très loin d’Antelope Wells. Plus très loin de la frontière.

Les vingt premiers kilomètres sont assez simples. Ils montent un peu au début, puis le terrain s’aplanit et nous pénétrons dans un bois de bouleaux. Après un peu plus d’une heure de selle, nous attaquons la première ascension de la journée. Elle n’est pas excessivement longue - environ cinq-cents mètres de dénivelé pour arriver à trois-mille mètres - mais elle est particulièrement difficile. La déclivité est forte et le chemin couvert de grosses pierres et de racines offre peu de prise. Kevin et moi peinons durant les premiers kilomètres jusqu’à ce que la pente ne devienne trop forte pour qu’il arrive à emmener le développement de son single-speed. Alors qu’il pousse son vélo, je parviens à rester sur le mien. Pourtant je ne vais pas beaucoup plus vite. Je fournis un effort intense pour slalomer entre les plus grosses pierres tout en gravissant cette forte pente  et, au final, je n’ai que quelques mètres d’avance sur lui qui est à pied. Alors plutôt que de me fatiguer inutilement, je décide de l’attendre et de pousser mon vélo à ses côtés.

Lorsque nous arrivons au sommet, notre moyenne depuis le départ atteint péniblement les 13km/h. Et la descente qui nous attend ne va pas l’arranger. Sur huit kilomètres, la piste est couvertes de ces mêmes pierres qui rendaient l’ascension de l’autre versant si compliquée. Une descente difficile est toujours un coup porté au moral. Pour un cycliste qui a souffert en montée, la descente est une récompense qu’il a mérité dans la douleur, gagné à la sueur de son front. Être privé de cette récompense est toujours vécu comme une forme d’injustice. C’est probablement une des choses que je déteste le plus sur la Divide.

Handicapé par mes pneus fins, je suis vite distancé par Kevin. A vrai dire, c’est le cadet de mes soucis. Les vibrations réveillent rapidement une douleur à mon coude gauche. Cette dernière, vive, devient intolérable en quelques minutes seulement. Je ne peux plus tenir mon guidon au niveau de la poignée, dans cette position mon bras ne supporte plus les cahots de la route. Je peux toutefois le tenir par la corne. C’est donc ce que je fais. Le problème est que je suis alors loin de mon levier de frein avant, celui qui permet le freinage le plus efficace. Cela rend cette descente particulièrement périlleuse. Je dois redoubler de concentration et anticiper au maximum pour compenser le retard que j’ai au freinage et ainsi éviter de heurter à pleine vitesse une grosse pierre aperçue au dernier moment. J’essaye quelques fois de reprendre mon cintre à la poignée. En vain : je suis incapable de supporter la douleur. Je me fais quelques frayeurs mais heureusement j’en termine avec cette descente sans dommage.

Arrivé en bas, j’ai accumulé pas mal de retard sur Kevin. J’essaye de le refaire sur un terrain qui m’est plus favorable. Le revêtement a complètement changé et je peux enfin progresser à une vitesse convenable. Après une dizaine de kilomètres relativement plats, la route se remet à descendre. J’ai tôt fait de retrouver l’asphalte, un plaisir que je ne boude jamais. Je fais une courte pause dans le magasin de la petite communauté de Clarke, juste le temps d’acheter une boisson et une barre chocolatée, puis je prends la direction de Steamboat Springs. Il me faut un peu plus d’une heure pour parcourir les trente kilomètres qui m’en séparent.

Je retrouve Kevin chez Orange Peel, un magasin de vélos où il s’est arrêté pour régler un problème de moyeu. J’y fais, moi, une halte pour faire resserrer mon boîtier de pédalier et l’écrou de ma cassette. Je pourrais également demander au mécanicien de jeter un coup d’oeil à mon moyeu arrière qui a pris du jeu dans le sud du Montana, mais j’ai peur que cela ne prenne beaucoup de temps et je n’ai pas envie de m’attarder. Je prends donc le pari qu’il tiendra le coup jusqu’à la frontière mexicaine. Après tout, il a bien tenu jusque là.  

Alors que le mécanicien tente vainement de me faire changer de transmission sous prétexte que la mienne - pourtant neuve au départ de la course - serait usée, nous sommes rejoints par Brian qui a, lui aussi, quelques petits problèmes à régler. Mes légers soucis étant très rapidement arrangés, je suis le premier à reprendre la route. Kevin risquant d’en avoir pour longtemps, je décide de ne pas l’attendre. Nous nous quittons sans savoir si nous allons nous revoir. D’un côté je l’espère et de l’autre, je me dis que si ça devait arriver, ça ne serait probablement pas bon signe.

Je me remets en selle et laisse derrière moi Steamboat Springs et son atmosphère trop lisse de ville proprette du Colorado. Je profite encore d’une trentaine de kilomètres d’asphalte relativement plats. La campagne environnante est belle et les routes qui la sillonnent sont calmes. Il n’y a pas un nuage dans le ciel et pas un souffle de vent pour ralentir ma progression. Après deux jours épuisants et un début d’étape peu évident, cette section facile est la bienvenue.

Au kilomètre cent-dix, je quitte le goudron pour rejoindre une piste de terre sinueuse qui mène à un lac artificiel. Le chemin longe par la suite la rive du lac. Quelques grandes maisons sont posées là, abritant probablement de chanceux vacanciers qui partagent leur temps entre la pêche et la randonnée. Puis, quittant le plan d’eau, la piste s’élève graduellement comme j’aborde les contreforts de Lynx Pass. Le revêtement est plutôt bon et la déclivité raisonnable. Ce terrain relativement avantageux est une constante à travers le Colorado, en faisant, à mon sens, l’état le plus facile à traverser. Et ce bien qu’il propose plusieurs cols culminant à plus de trois-mille mètres d’altitude.

Le sommet de Lynx Pass, que j’atteins vers dix-neuf heures n’est lui qu’à 2700 mètres. Et pour y parvenir, je n’ai dû vraiment m’employer que dans les quatre derniers kilomètres. Durant un peu moins d’une heure, j’évolue sur un plateau connu sous le nom de Radium et réputé tant pour sa beauté que pour la chaleur étouffante qui peut y régner en pleine journée. En cette toute fin d’après-midi, la température est agréable. Je n’ai pas à me plaindre. Pourtant je n’arrive pas à profiter de ce moment. Quelque chose ne va pas et je n’arrive pas à pointer du doigt ce que c’est exactement. Je ne prends pas plaisir à être là, malgré le décor grandiose et l’absence de difficulté. Est-ce la solitude qui à nouveau me pèse ? J’imaginais mon départ de ce matin comme un nouveau commencement. Je caressais l’idée qu’à partir d’aujourd’hui tout serait plus facile. Oui, sans nul doute, j’avais mangé mon pain noir. En vérité, je me berçais d’illusions. Mon court arrêt à Brush Mountain n’a pas suffi à effacer neufs jours éprouvants. La fatigue mentale s’est accumulée et elle est plus difficile à surmonter que la fatigue physique. Lorsque l’on manque autant de sommeil, on bascule aisément de l’euphorie à l’abattement.

Que j’y prenne plaisir ou non, cela ne change rien au fait que je dois continuer à avancer. Je quitte Radium et son relief clément pour affronter un terrain bien plus accidenté fait d’une succession de côtes et de descentes extrêmement pentues. La route est sinueuse et je dois aborder les virages serrés avec la plus grande attention. Si elle me ralentissent considérablement, ces ascensions très physiques et les descentes périlleuses qui les suivent ont au moins le mérite de me distraire de mes idées noires.

Au crépuscule, j’entame enfin la partie uniquement descendante qui mène jusqu’à la rivière Colorado. Après avoir passé le pont qui l’enjambe, commence une courte ascension sur une large piste de terre où circulent quelques rares voitures. La route ne monte que durant deux kilomètres, mais la déclivité est de sept pour cent. La nuit est tombée, toutefois la température est restée assez clémente pour que je n’ai pas besoin d’enfiler des vêtements chauds. Le revers de la médaille, c’est que si j’ai le malheur de m’arrêter ne serait-ce que quelques secondes, je suis immédiatement assailli par des hordes de moustiques.

Après une descente plus courte encore que la montée, il est déjà temps de remettre le bleu de chauffe pour une nouvelle ascension. Six kilomètres à cinq pour cent. A ce stade de l’étape, avec la fatigue accumulée et l’obscurité, je ne bats pas des records de vitesses. On ne peut pas dire que la journée ait été très longue ou particulièrement difficile, pourtant je ne pense qu’à une chose : la ville de Kremmling, à une quinzaine de kilomètres de là, et la perspective qu’elle offre de passer la nuit dans un lit. Certes cela signifie faire un petit détour et mettre un terme à cette étape après seulement deux-cent-dix kilomètres, mais il est peut-être temps de tirer les leçons de la conversation que j’ai eu avec Brian et de changer mon approche. S’arrêter quand il est temps, bien récupérer et repartir plus fort. Cela m’apparaît à cette heure comme la chose la plus intelligente à faire.

J’arrive au sommet de Trough Road à vingt-trois heures. La suite est assez simple. La route est bonne et en moins de quarante minutes, j’ai rejoint Kremmling. Je m’arrête d’abord dans une station service pour me ravitailler. Puis je me dirige vers l’un des deux hôtels de la ville. Je paye soixante-quinze dollars une chambre dont je ne profiterai qu’une poignée d’heures. C’est ainsi quand on veut jouer les premiers rôles sur le Tour Divide. J’avale rapidement un donut et un muffin et me couche sans prendre le temps de me doucher. J’ai déjà fait un détour de deux kilomètres pour arriver jusqu’ici, je ne veux pas perdre d’autres précieuses minutes.

Jour 11

Le réveil sonne sur les coups de cinq heures du matin. Comme souvent, j’ai l’impression que je viens tout juste de m’endormir. Je reste encore au lit une dizaine de minutes avant de trouver le courage de me lever. J’avale sans tarder un muffin acheté la veille, m’habille rapidement et, en peu de temps, je suis de retour sur la route. Dans l’obscurité, je quitte la ville encore endormie. Le calme n’est rompu que par une ou deux voitures. Quelques minutes plus tard, comme je gagne une route de terre, le jour commence à lentement se lever. Je ne me fixe pas d’objectif particulier pour aujourd’hui. J’espère simplement rattraper une partie du retard pris hier.

La partie du Colorado que je m’apprête à traverser n’est pas ma préférée. Les forêts du nord et celles du sud me conviennent davantage que les vastes étendues réminiscentes du Wyoming qui m’attendent aujourd’hui. Cela dit, à défaut d’être la plus belle, cette étape devrait faire partie des plus simples. Au programme, trois ascensions, dont celle de Boreas Pass qui, si elle culmine à 3500 mètres, n’est pas particulièrement difficile.

Avant d’en arriver là, je suis sur la route qui mène à Ute Pass. Il fait frais mais pas froid. Durant une dizaine de kilomètres, je longe un petit lac sur une piste dont le revêtement est correct et la déclivité légère. Les vastes plaines environnantes sont consacrées à l’élevage et un peu après avoir laissé derrière moi ce lac au bord duquel quelques campeurs viennent pêcher, je vois arriver sur la route un immense troupeau de vaches encadré par quelques cowboys à cheval. Je me range sur le côté le temps que les bêtes passent puis je reprends ma progression. Derrière le bétail, quelques automobilistes attendent patiemment.

Après une cinquantaine de kilomètres, je retrouve l’asphalte pour commencer l’ascension de Ute Pass. La route, qui offre un pourcentage de cinq pour cent sur six kilomètres, traverse les terres de Henderson Mill, une mine de molybdène dont l’activité ne cesse de décliner depuis quelques années. Si ses pentes ne sont pas couvertes d’une forêt dense, elles comptent tout de même plus d’arbres que les pâturages que j’ai laissés derrière moi. Il me faut environ une demi-heure pour parvenir au sommet. S’ensuit une descente rapide sur une belle route goudronnée. Un plaisir rare pendant la course. Rare et bref : à 50km/h de moyenne, il ne me faut que dix minutes pour parcourir ces huit kilomètres.

En bas j’atterris sur la highway 9, une route très fréquentée comparativement à ce que l’on trouve habituellement sur la Divide. C’est le début d’un long, très long faux plat. Durant les vingt kilomètres qu’il compte, je longe la Blue River. Il est dix heures passées, le soleil est haut dans un ciel sans nuages et la température est désormais clémente. Arrivée à Silverthorne, la Blue River finit sa course dans le Dillon Reservoir. Pour ma part, je marque un bref arrêt dans une station service pour avaler une part de pizza et une boisson fraîche. Je me remets en selle et quitte la route principale pour gagner une piste cyclable qui longe le lac. Évoluant au milieu des arbres et des roseaux, je goûte cette atmosphère paisible loin du vacarme des moteurs. On s’habitue vite à la sérénité.

Il me faut peu de temps pour atteindre la localité de Frisco. La route, qui était plate depuis Silverthorne, se remet à monter légèrement. Durant les quinze kilomètres qui mènent jusqu’à la ville de Breckenridge, j’ai le droit au même genre d’agaçant faux plat qu’un peu plus tôt. La piste cyclable est d’autant moins agréable qu’elle longe la route principale. De plus le vent s’est levé. Il n’est pas très fort et souffle de côté mais c’est assez pour me ralentir et causer une certaine fatigue mentale. Un peu après le centième kilomètre, je m’arrête une dizaine de minutes pour m’étendre et dormir. Cette micro-sieste me fait du bien et je repars avec un peu plus d’allant.

Je traverse rapidement Breckenridge, une ville cossue pour vacanciers aisés. Un endroit que je n’aime pas trop, tant il m’apparaît dénué de personnalité et superficiel. Je préfère la déprimante Kremmling qui, dans son désarroi, garde une forme d’authenticité et semble dire quelque chose de l’Amérique. Je m’arrête dans une supérette pour me ravitailler et vois, au bout de quelques minutes, apparaître Stefan. Il vient de passer une heure en ville, le temps de faire changer la transmission de son vélo qui a connu quelques problèmes depuis Steamboat Springs. Comme moi, il a jugé bon de faire quelques provisions avant de quitter Breckenridge.

Je suis content de me trouver un compagnon de route et nous entamons ensemble l’ascension de Boreas Pass. Deuxième plus haut col du Tour Divide, il n’est, en vérité, pas très compliqué. La première partie se fait sur un beau goudron, six kilomètres durant, à quatre pour cent de moyenne. Plus grand et plus lourd que moi, Stefan est un peu en retrait. Il ne perd cependant pas beaucoup de terrain. Lorsque que l’asphalte laisse place à la poussière, la pente s’adoucit un peu pour atteindre les trois pour cent et il revient progressivement dans ma roue.

Boreas Pass est un beau col et je prends plaisir à le monter. La piste ocre est belle qui serpente dans une forêt d’un vert tendre, une forêt légère qui ne s’élève pas jusqu’à cacher le ciel comme au Canada. Après une dizaine de kilomètres sur cette terre sèche et lisse, les arbres s’écartent et le sommet apparaît. Un vieux château d’eau, un refuge et un wagon, souvenir d’un ancien chemin de fer aujourd’hui disparu. Voilà ce qu’on trouve ici, à 3500 mètres d’altitude. Bien entendu, Stefan et moi ne nous attardons pas. D’autant plus que la descente qui nous attend n’a rien d’une sinécure. Et pour cause, durant neuf kilomètres, le tracé de la course abandonne la large route de terre pour une étroite piste rocailleuse appelé Gold dust trail.

Stefan, qui est un vrai vététiste, est bien plus à l’aise que moi sur ce genre de terrain. Il est si rapide qu’il ne lui faut que quelques centaines de mètres pour disparaître complètement. Seul sur cette portion de singletrack assez technique, j’ai non seulement des difficultés à piloter mais également à naviguer. Je manque vraisemblablement un tournant puisque mon GPS finit par m’indiquer que je ne suis plus sur la trace. Je ne suis pas non plus sur la route principale, mais quelque part entre les deux. Comme j’ignore à quel moment j’ai quitté le tracé, je continue sur le chemin sur lequel je me trouve. D’autant plus qu’il suit un cap sud et finira donc par retrouver soit la route principale, soit la Gold dust trail. Après un passage de rivière, comme je l’avais pressenti, je retrouve la large route de terre de Boreas Pass. Une minute à peine plus tard, je suis rejoint par Stefan.

Cinq kilomètres d’un revêtement plutôt vicieux nous mènent à la communauté moribonde de Como où plus aucun commerce n’est ouvert et où les habitations abandonnées côtoient des maisons mal entretenues. Le contraste avec l’opulence de Breckenridge, à moins de cinquante kilomètres de là, est saisissant. Durant la fin de l’ascension, le ciel, pourtant d’un bleu infaillible jusque là, a commencé à se couvrir. Et plus le temps passe, plus il devient menaçant. Après un bref interlude goudronné, nous retrouvons une large route de terre qui s’enfonce dans de vastes plaines dénudées.

Le revêtement poussiéreux n’est pas très bon. Nous progressons difficilement. Le vent, qui s’est levé il y a peu, achève de rabattre sur nous de lourds nuages gris. Ceux-ci ne tardent pas à se déliter en grosses gouttes. J’enfile rapidement ma veste de pluie. Tout cela ne me dit rien qui vaille. Il n’est que seize heures. S’il se met à vraiment pleuvoir, la deuxième partie de cette journée pourrait s’avérer être un véritable calvaire. En dehors du désagrément d’être mouillé et d’avoir froid, il existe toujours un risque que la route devienne boueuse. En bon flandrien accoutumé à des conditions difficiles, Stefan ne s’inquiète pas trop de la météo. Il pédale stoïquement. Durant un quart d’heure, les gouttes épaisses tombent de manière espacée, nous frappant de côté. Le ciel hésite. J’espère que la pièce tombera du bon côté.

Cette atmosphère pesante rend ces badlands sinistres. Je tente de rentrer en moi-même pour faire le vide et ne pas me laisser affecter par cette ambiance glauque. Je sais que si je craque mentalement, cette étape qui s’annonçait simple deviendra un cauchemar. Heureusement, il y a Stefan. Si je roule une vingtaine de mètres derrière lui, il me tire aussi sûrement que si j’étais dans sa roue. Je profite d’une forme psychologique d’aspiration.

Après une longue hésitation, la pluie renonce finalement à tomber. Je m’en réjouis mais pas démesurément. Le ciel reste menaçant et un orage peut éclater à tout moment. Après deux heures de piste, nous retrouvons l’asphalte pour une dizaine de kilomètres. Nous luttons contre le vent pour atteindre la petite localité de Hartsel. Devant l’unique diner, nous avisons deux vélos. A l’intérieur, assis devant un repas chaud, se trouvent Brian et celui que je n’avais plus vu depuis le soir du troisième jour, quand nous avions partagé une chambre à Lincoln : Gareth. Je suis doublement étonné puisque je pensais que le Néo-Zélandais était derrière moi, et que l’Australien avait encore de l’avance.

En vérité, Gareth est dans état déplorable. Parti de Kremmling trois heures avant moi, sa journée n’a été qu’un interminable calvaire ponctué de longues pauses. Il a l’air hagard. Son visage est bouffi. Son élocution est peu claire et son raisonnement apparaît brouillé. Il fait peine à voir. Il me confie qu’il souffre du cou et qu’il craint que les muscles de celui-ci finissent par le lâcher. Une affection appelée Shermer’s neck, bien connue des coureurs cyclistes longue distance puisqu’elle leur est propre. Ceux qui en sont victimes ne peuvent plus maintenir la tête levée et sont contraints d’abandonner. A l’instar de Brian, je me permets de lui conseiller de prendre du repos. Le mieux pour lui serait de trouver une chambre ici et de dormir au moins huit heures afin de bien récupérer et de maintenir ses chances de finir la course.

Stefan décide de s’attabler avec eux. Je n’ai pas besoin de faire une pause à ce stade de la journée et il me reste assez de nourriture pour tenir jusqu’au prochain point de ravitaillement, je choisis donc de continuer seul. J’ai à peine fait quelques mètres que je vois Kevin arriver, de retour de l’épicerie où il vient de faire quelques provisions. Je ressens une telle joie de retrouver mon compagnon que j’en pousse un cri. Je m’engage à sa suite le coeur léger en me disant que j’ai bien fait de ne pas m’attarder au diner. Malgré toute la sympathie que j’éprouve pour les autres, mon vrai frère d’arme et mon plus infaillible soutien psychologique, depuis le début, c’est Kevin.

Nous progressons sur quelques kilomètres de goudron avant de bifurquer pour rejoindre une route de terre. Le vent a changé de direction. Nous l’avons désormais dans le dos et il souffle de plus en plus fort. Ce n’est qu’une demie bonne nouvelle, car la raison en est qu’un énorme orage arrivant du nord se dirige dans notre direction. S’engage alors une véritable course contre la montre. Ou plutôt contre la tempête qui nous pourchasse. Kevin est inquiet. Il pense que vu la vitesse du vent, plus élevée que la nôtre, nous n’avons que peu de chance d’éviter l’orage. Pour ma part, si je n’ai pas beaucoup d’arguments, mon optimisme habituel me porte à croire que nous allons gagner cette course poursuite.

Le paysage n’a pas changé. Toujours ces vastes étendues couvertes d’une végétation basse propices à l’élevage. Mais la lumière n’est plus la même. L’heure du crépuscule est proche et le soleil bas allume sous les nuages des couleurs comme celles d’un doux incendie. Poussés par le vent, nous avançons sans effort sur un long faux plat montant. Kevin me raconte comment, l’année passée, déjà menacé par un orage, il s’était réfugié in extremis dans une petite caravane avant que celui-ci n’éclate. Parvenus à 2900 mètres, nous voyons la fin du faux plat. Le vent est tombé et avec lui la perspective de se faire rattraper par la tempête. Nous filons alors à 25km/h sur la route qui descend légèrement. Sur notre droite, le soleil se couche lentement dans une muette symphonie d’oranges vifs et de rouges pâles. Le spectacle est si beau que nous nous arrêtons un instant pour le contempler.

Si nous avançons à un bon rythme, celui-ci n’est pas suffisamment soutenu pour garder le véloce Stefan à distance. Il nous rejoint comme nous arrivons sur les contreforts du troisième et dernier col de la journée. Il ne lui a fallu que deux heures pour combler les vingt minutes de retard qu’il comptait sur nous au départ de Hartsel. C’est donc à trois que nous entamons l’ascension. Elle est courte et assez facile dans sa première partie. Ses pentes couvertes d’arbres contrastent agréablement avec les plaines que nous venons de quitter. L’obscurité gagne lentement du terrain. Je laisse Kevin et Stefan qui, étrangement, se croisent pour la première fois, faire connaissance. Puis nous arrivons dans la deuxième partie du col. Les trois derniers kilomètres avant le sommet sont éprouvants et tout le monde grimpe en silence.

Il est vingt-et-une heures passées et il fait presque nuit. J’allume mon phare mais, après avoir brièvement clignoté, il s’éteint. J’appuie de nouveau sur l’interrupteur et la même chose se produit. Je m’assure que les câbles sont intacts et bien branchés au moyeu. Rien à signaler. C’est donc à l’intérieur même du circuit électrique que quelque chose cloche. La probable corrosion intervenue suite à la pluie de Bannack road a, selon toute vraisemblance, gagné du terrain causant le dysfonctionnement. C’est d’autant plus problématique qu’au terme de cette ascension, c’est pratiquement vingt kilomètres de descente rapide qui m’attendent.

Arrivés au sommet, alors que la nuit a achevé de tomber et que l’obscurité est totale, je préviens mes compagnons de route. Je vais avoir besoin d’eux pour boucler cette descente. La faire simplement éclairé par ma lampe frontale serait suicidaire. Je me porte donc en tête. Stefan, qui dispose d’un dispositif plus puissant que Kevin, se place juste derrière moi pour éclairer la route. Je vais aussi vite que je peux. A vrai dire, je vais même un peu trop vite. Culpabilisant un peu de devoir être ainsi pris en charge, je prends des risques inconsidérés pour être sûr de ne pas trop les ralentir. Stefan me dit plusieurs fois que je ne suis pas obligé d’aller aussi vite, que c’est dangereux avec si peu de visibilité. Je ne l’écoute pas. Je ne veux pas être un boulet. Je passe quelques fois près de la chute mais j’arrive finalement indemne dans la partie finale qui est goudronnée et éclairée.

Profitant de son arrêt à Hartsel, Kevin a déjà réservé une chambre d’hôtel dans la petite ville de Poncha Springs, à une dizaine de kilomètres de là. Il n’est pas tard, un peu plus de vingt-deux heures, mais je me sens au bord de l’épuisement et pas capable de continuer beaucoup plus longtemps. La descente qui a nécessité une concentration extrême m’a coûté beaucoup d’énergie. Je me suis crispé sur mon guidon durant près de quarante minutes et je ressens une fatigue inhabituelle au niveau du haut du corps. Quelque chose de plus physique que la lassitude qui me pousse généralement à mettre un terme à ma journée.

Je ne suis apparemment pas le seul à être à bout de force ; nous progressons lentement sur le faux plat montant qui mène à Poncha Springs. Peu de paroles sont échangées. Nous nous mettons d’accord tous les trois pour partager la chambre de Kevin. Les derniers kilomètres me semblent interminables. La très faible déclivité de la route me fait l’effet d’une pente au pourcentage insensé. Lorsqu’enfin j’aperçois le motel et la station service qui le jouxte, je me sens envahi par un indicible sentiment de soulagement. Avant de nous installer dans la chambre, nous achetons de quoi manger. Tandis que je bois un chocolat chaud, je constate amusé que Kevin a beaucoup de mal à se défaire du caissier particulièrement bavard.

La chambre n’est pas très spacieuse, surtout relativement aux standards américains. Une fois les vélos rentrés, il reste à peine la place de se déplacer. J’installe mon matelas par terre, près de la porte. Kevin et Stefan partageront le lit. L’ambiance est bonne. Nous sommes tous heureux en d’en avoir terminé avec une journée qui, s’il elle n’a pas été forcément difficile, n’en a pas pour autant été reposante. Nous avons tous parcouru plus de 270 kilomètres aujourd’hui.

Nous nous douchons chacun notre tour. Quand vient le mien, je glisse sur le sol mouillé et me cogne violemment le genou contre le mur. Durant quelques secondes la douleur est intense et je reste sur le sol étreint par une vive inquiétude. Et si cette chute avait des conséquences désastreuses ? Non. Ce n’est pas possible. Ce n’est qu’un coup. Il faut que je me ressaisisse. C’est absurde de s’inquiéter pour ça. A travers la porte, je rassure mes camarades qui m’ont entendu chuter. Tout va bien. Je me sèche et regagne mon duvet en boitillant. La douleur est lancinante. Je m’endors en essayant de me dire que dans quelques heures elle sera passée. Pourtant une légère inquiétude persiste.

Jour 12

S’il y a une chose qui est vraie sur une épreuve de bikepacking, c’est que le réveil sonne toujours trop tôt. Toujours. Nous nous sommes accordés un peu plus de quatre heures de sommeil. C’est maigre mais c’est la norme quand on veut faire partie de l’élite. Je m’extrais de mon sac de couchage et jette un oeil à mon genou. Il est un peu gonflé au niveau de la rotule mais je peux marcher sans boiter. L’inquiétude de la veille se dissipe.

Une fois debout, il convient de perdre le moins de temps possible pour se préparer. Nous essayons de ne pas nous attarder. C’est un peu plus difficile à faire à plusieurs que seul. Déjà hier, nous avons pris un peu trop de temps à mon goût pour nous coucher. Finalement Kevin et moi sommes sur la route à cinq heures. Stefan, qui n’est pas encore prêt, nous dit qu’il est inutile de l’attendre. Nous l’abandonnons sans culpabiliser, à peu près certains qu’avec le rythme d’enfer qu’il a coutume de donner, il aura tôt fait de nous rejoindre.

Nous rentrons immédiatement dans les choses sérieuses. En l’occurrence Marshall Pass, un col long d’une trentaine de kilomètres dont la pente moyenne est de trois pour cent. Une difficulté similaire à Boreas Pass, effacée la veille. Après cinq kilomètres sur une grande route goudronnée quasi déserte, nous gagnons une large piste de terre dont le revêtement est plutôt bon. Le jour se lève doucement. Bientôt le soleil commencera à se hisser dans ce ciel sans nuage réchauffant un air pour le moment assez frais.  

Kevin et moi roulons tranquillement, à ce rythme que nous affectionnons et qui nous permet de ne pas nous épuiser. Le fait d’avancer est toujours plus important que la vitesse à laquelle on le fait. Il y a d’un côté les lièvres, comme Stefan et Andrew, rapides, qui s’offrent le luxe de dormir six heures ou de s’attabler pour un repas chaud quotidiennement. Et de l’autre, les tortues, lentes mais opiniâtres, comme Kevin et moi. Et si vraiment rien de servait de courir ?

Ce matin, les tortues sont en chasse. Depuis le troisième jour, nous n’avons jamais été aussi près de Chris. Il a passé la nuit à Sargents, de l’autre côté de Marshall Pass, à cinquante-cinq kilomètres de nous. Cela ne représente qu’un peu plus de trois heures. Une avance négligeable. Il faiblit à vue d’oeil, payant sûrement le prix de l’effort prodigieux qu’il a dû fournir dans la deuxième partie du Montana pour faire le trou. Tout semble indiquer que nous le rejoindrons quelque part au Nouveau-Mexique.

Andrew est tout près également. Il a passé la nuit quelques part sur les pentes de Marshall Pass. Il n’a jamais réussi à prendre une avance conséquente malgré la forte impression qu’il m’a fait dans le sud du Montana. Nous sommes donc cinq à nous disputer la deuxième place : lui, Chris, Kevin, Stefan et moi. Gareth qui a passé la nuit quelque part entre Sargents et Poncha Springs ne reviendra pas ; il est trop entamé physiquement. Et Brian gardera probablement le rythme qu’il a tenu jusque-là, de peur de se mettre dans le rouge. Quant à boucler les 4300 kilomètres en quinze jours, cela apparaît comme une mission de plus en plus impossible. Il reste pas moins de six cols à franchir avant d’atteindre le Nouveau-Mexique, dont le plus haut du Tour Divide : Indiana Pass et ses 3600 mètres d’altitude.

Kevin et moi discutons justement de la stratégie de fin de course. A quel endroit commencer le “sprint” final ? Je lui expose mon plan : m’arrêter à Grants, une ville à six-cents kilomètres de l’arrivée, dormir cinq ou six heures à l’hôtel pour bénéficier d’un repos le plus qualitatif possible et boucler le reste de la distance d’une traite, sans dormir. Selon Kevin, lancer le sprint depuis Pie Town, à moins de cinq-cent kilomètres de l’arrivée, est déjà très compliqué ; alors depuis Grants, cela apparaît comme peu réaliste... Il a sûrement raison. D’ailleurs mes plans se sont pratiquement tous soldés par des échecs. Mais je suis incapable de m’empêcher d’en échafauder. Et surtout, il vaut mieux viser haut et échouer de peu, que de réussir simplement parce que ses ambitions sont en dessous de ce qu’on est réellement capable d’accomplir en repoussant ses limites.

L’ascension de Marshall pass est simple mais longue. Nous progressons calmement sur la route bordée d’arbres qui laisse parfois entrevoir un lac couleur émeraude. Le Colorado est un bel état, peut-être le plus réputé. Cependant, à mon goût, il souffre de ne rien offrir de vraiment unique. Il est une synthèse du Montana, du Wyoming et de ce Nouveau-Mexique qu’il annonce. On retrouve les vertes vallées de l’un, les vastes étendues désolées de l’autre et,  par endroits, cette aridité qui caractérise les paysages à mesure que l’on approche de la frontière.

Alors que nous roulons toujours au même rythme modéré et ne sommes plus très loin du sommet, comme nous l’avions pressenti, nous sommes rejoints par Stefan. Un peu après sept heures et demie, nous bouclons tous les trois l’ascension et nous lançons dans la descente. Elle est aussi longue que la montée et sa déclivité est la même. Il nous faut moins d’une heure pour en terminer avec elle et arriver à Sargents.

Cette petite localité au bord de la très calme highway 50 ne compte qu’un seul commerce, qui fait office à la fois de supérette, de motel et de restaurant. Kevin et Stefan insistent pour s’y arrêter. Je n’y tiens pas spécialement, cela dit je suis prêt à les attendre s’ils promettent de faire vite. Pour ma part, j’ai fait assez de provisions hier soir pour tenir jusqu’à Del Norte. Après avoir acheté un sandwich et un café - histoire de ne pas m’arrêter pour rien - je les attends dehors, au soleil. Je fais la connaissance d’un cyclotouriste parti de la frontière mexicaine en route pour le Canada. Nous discutons, parlant de choix de vélo et de pression de pneus,  tandis que ce qui ne devait être qu’une courte halte prend inexorablement des allures de longue pause.

Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure que nous sommes enfin tous prêts à reprendre la route. Je suis passablement agacé. Si l’on m’avait dit que ce ravitaillement dont je n’avais pas besoin allait durer si longtemps, je ne me serais pas arrêté. Cela tombe bien, j’ai vingt kilomètres d’asphalte plat pour passer mes nerfs. Je me lance à pratiquement 30km/h sur cette route que sillonnent de rares voitures. J’emmène Stefan dans ma roue. Kevin, avec son petit développement, n’est pas à même de suivre. Après une demi-heure à ce rythme, ma colère retombe et je m’en veux un peu de l’avoir abandonné à son sort. Alors que je baisse le pied, Stefan prend la tête. Quand arrive le moment de quitter le goudron pour retrouver une large piste de terre, il a quelques longueurs d’avance. Je décide de m’arrêter pour attendre Kevin. Il ne peut pas être bien loin et je préfère rouler avec lui à mon rythme, que seul, ou même passer la journée à m’épuiser en essayant de suivre Stefan.

Je ne tarde pas à voir apparaître sa silhouette à l’horizon et nous partons à l’assaut du deuxième col de la journée. Cette ascension se fait en deux temps. La première phase nous voit passer de 2400 à 2800 mètres d’altitude sur une route terreuse qui s’enfonce dans des collines couvertes de sauge où paissent quelques vaches. Ces quatre-cents mètres gravis, le terrain se fait accidenté, proposant un enchaînement de courtes bosses.

Il est alors onze heures. Le soleil est haut dans un ciel dépourvu de nuages et la chaleur est accablante. Je n’ai de cesse de boire. A tel point que mes deux bidons sont bientôt vides. Sachant que la prochaine ville est à cent-quarante kilomètres, il va me falloir trouver de l’eau quelques part dans la nature. Le problème est que, partout aux alentours, les collines sont vouées à l’élevage, rendant les rares points d’eau peu sûrs. Je demande à Kevin s’il sait où je pourrais trouver de l’eau potable. Il me dit qu’il n’y a, a priori, rien durant les cents prochains kilomètres. Bien sûr, il est hors de question d’attendre si longtemps. Malgré mes réticences, je remplis un bidon dans le premier ruisseau que je croise. Il se trouve non loin d’un pâturage. Je prends donc soin de purifier l’eau en y ajoutant une pastille prévue à cet effet. Après l’avoir laissée agir durant trentes minutes, je peux enfin me désaltérer. Bien que j’aie bu toutes sortes d’eaux durant mes voyages, même les plus douteuses, je fais la grimace. Cela fait beaucoup rire Kevin qui transporte plus de bidons que moi et n’a donc pas les mêmes problèmes.

La deuxième partie de l’ascension consiste en un long faux plat montant au bout duquel une forte mais courte pente nous mène à plus de trois-mille mètres. Les pâtures ont laissé place à la forêt et après quelques kilomètres de plat nous pouvons enfin nous lancer dans la descente. Elle nous conduit jusqu’à une route asphaltée qu’il nous faut suivre dix kilomètres durant. Celle-ci est bordée de champs sur notre gauche et d’arbres sur notre droite. De loin en loin, nous voyons quelques habitations. J’ai besoin de me restaurer et décide de faire une courte pause. Je dis à Kevin qu’il est inutile de m’attendre. Avantagé sur le plat goudronné, j’aurai tôt fait de le ratrapper. Je m’arrête donc et récupère dans ma sacoche quelques provisions. J’ai à peine le temps de sortir un sandwich de son emballage que je sens une piqûre sur ma cuisse. Baissant les yeux, je constate que cinq ou six moustiques sont posés sur mes jambes. Je remonte sur mon vélo en toute hâte et me mets à pédaler comme un dératé.

Lorsque je rejoins Kevin, je lui raconte ma mésaventure, provoquant son hilarité. Bientôt nous laissons l’asphalte derrière nous et commençons l’ascension du troisième col de la journée. Avec un peu moins de quatre pour cent de moyenne sur dix-sept kilomètres, il n’est pas très compliqué. Il faut simplement veiller, dans les parties les plus pentues, à rouler assez vite pour ne pas être la proie des moustiques. A mesure que nous grimpons, la forêt se fait plus dense et la route s’ombrage. Ce n’est pas une mauvaise chose : il fait toujours très chaud et nos réserves d’eau diminuent à vue d’oeil. Dans ses ultimes kilomètres, le col est un peu plus difficile et nous peinons sur des pentes à sept ou huit pour cent. Nous accueillons avec soulagement le sommet.
Selon Kevin, un poste de garde forestier se trouve non loin et nous devrions pouvoir y remplir nos bidons. Après une vingtaine de minutes, nous avisons en effet un chemin qui quitte la route et une clôture. Celle-ci est fermée avec une chaîne cadenassée et nous sommes contraints d’escalader. Nous avançons prudemment vers la petite maison de bois ; après tout, nous n’avons pas le droit d’être ici. Une glacière orange est posée sur le porche. C’est le seul signe de vie de cette habitation qui semble si sombre derrière ses vitres grillagées. Kevin frappe timidement à la porte. Elle ne s’ouvre pas mais une voix peu amène parvient de derrière nous demandant ce que nous faisons là. Après nous être justifiés, la voix nous indique sèchement qu’il y a un robinet un peu plus loin derrière. Nous remplissons nos bidons rapidement et repartons sans demander notre reste, laissant derrière nous cette maison où Kevin a la conviction qu’il se passe quelque chose de peu orthodoxe.

Nous continuons notre descente. Peu à peu, les arbres se raréfient. Le paysage change radicalement. Arrivés en bas, il évoque les westerns de Peckinpah et leur atmosphère brûlante. La route qui suivait un cap sud change de direction pour s’orienter vers l’est. Durant une dizaine de kilomètres, nous sommes poussés par un vent violent et nous filons à 30km/h sans le moindre effort sur une route quasi-plate. Tandis que, insouciant, je me réjouis de parcourir autant de chemin en peu de temps, Kevin m’annonce que ce vent est une très mauvaise nouvelle puisque l’itinéraire ne va pas tarder à prendre la direction opposée. Et, en effet, parvenus à la petite communauté de La Garita, nous gagnons une route qui suit un cap sud-ouest. L’euphorie retombe brutalement. Ce vent est comme un mur que je me prends en pleine face. Dans ce paysage devenu désertique, il n’y a rien pour l’arrêter. Il s’acharne sur nous avec force. Tête baissé, dent serrés, nous avançons à 10km/h sur ce faux plat montant. Dans les paquets de poussière soulevés par les bourrasques, il faut se battre pour gagner chaque kilomètre.  

Après environ une heure et demie de souffrance durant laquelle nous n’avons couvert que très peu de terrain, l’itinéraire abandonne son cap est pour un cap sud. De plus, progressant dans un canyon, nous sommes à l’abri du vent. La route, en revanche, est devenu mauvaise. Étroite, elle est couverte d’un revêtement alternant grosses pierres et sable. C’est un peu trop technique pour moi et je perds Kevin de vue. Après une demi-heure, j’émerge du canyon et retrouve le vent en même temps qu’un cap ouest. J’aperçois Kevin mais il me faut un temps infini pour le rejoindre tant nous progressons lentement. La route, qui contourne l’aérodrome de Del Norte, fait un virage à quatre-vingt dix degrés et je parviens enfin à le reprendre. La ville n’est plus très loin.  A dix-neuf heures, nous y arrivons enfin.

Tout au long de la journée, nous avons longuement évoqué les stratégies de ravitaillement. À ce stade de la course, elles jouent un rôle primordial. Depuis Del Norte jusqu’à la frontière, les opportunités de se réapprovisionner se raréfient. Les commerces sont très éloignés les uns des autres. Et une partie non négligeable opère sur des horaires relativement restreints. L’année passée, les deux coureurs qui caracolaient en tête depuis le départ étaient arrivés à Abiqiu, un endroit particulièrement isolé, en dehors des heures d’ouverture de la station service. Le prochain commerce étant éloigné de neuf heures, ils n’avaient eu d’autre choix que d’attendre l’ouverture de la supérette. Pendant ce temps, leur poursuivant avait repris une partie de son retard. Cet homme n’était autre que Josh Kato, qui deux jours plus tard allait les dépasser pour remporter l’épreuve. Ainsi il faut impérativement que nous fassions, au minimum, assez de provisions pour tenir jusqu’à la station service d’Abiqiu, à laquelle il nous faudra arriver avant vingt heures de lendemain.

Échaudés par l’arrêt prolongé fait à Sargents, nous nous mettons d’accord pour faire notre ravitaillement en dix minutes. Dans la supérette, j’atrappe les aliments les plus aisément transportables et les plus caloriques possibles sans me soucier du prix. Je fais le tour des rayons en quête de sandwiches pour me rendre compte que le frigo qui les contient habituellement est vide. Or j’ai absolument besoin de manger quelque chose de salé. Non seulement pour rétablir les minéraux perdus dans ma transpiration durant cette chaude journée, mais également pour avoir l’impression, mentalement bénéfique, de vraiment dîner. Impression que je  n’aurai pas en mangeant un paquet de chips.

A côté de la caisse, il y a un comptoir Subway. Avant que nous ne fassions notre arrêt, Kevin m’avait prévenu qu’il était hors de question que nous y commandions quoi que ce soit. L’année dernière, faisant halte ici, il y avait perdu un temps fou à cause d’une employée peu consciencieuse, plus occupée à bavarder qu’à le servir. Toutefois, là, nous n’avons guère le choix. En parlementant, j’arrive à vaincre ses réticences et nous commandons finalement un sandwich chacun. Nous en mangeons une moitié sur place et gardons l’autre pour plus tard. Au final, le temps de se ravitailler en nourriture et boisson, de régler nos achats, de commander les sandwiches, d’attendre qu’ils soient prêts et de les manger partiellement, nous avons encore perdu une demi-heure.

Au moment de partir, Kevin consulte le tracker de la course sur son téléphone afin de voir les positions de nos adversaires. Andrew n’est qu’à quelques kilomètres devant nous et Stefan n’est pas très loin non plus. L’étau se resserre et la troisième place nous tend les bras.


Nous quittons Del Norte pour gagner les contreforts d’Indiana Pass. Les trente-cinq prochains kilomètres vont nous voir passer d’une altitude de 2400 mètres à une altitude dépassant les 3600 mètres. La première partie de l’ascension n’est pas très compliquée. Au long d’une route asphaltée, nous parcourons une quinzaine de kilomètres sur une pente à deux pour cent. Le vent qui soufflait plus tôt dans la soirée est tombé. Mais avant il a pris soin de ramener avec lui une masse de nuages noirs qui nous toise et menace. Kevin me dit que les prévisions météos ne sont pas bonnes. Il s’est passé beaucoup de choses pendant douze jours. J’ai surmonté beaucoup d’épreuves. Mais faire cette ascension de nuit sous la pluie et parvenir à 3600 mètres d’altitude mouillé et transi de froid pourrait être la pire. J’essaye de ne pas y penser. Je me dis que les prévisionnistes se sont souvent trompés et qu’ils ont sûrement encore une fois tort.

Nous bouclons la partie goudronnée de l’ascension à vingt-et-une heures. Il fait déjà pratiquement nuit. Les choses sérieuses commencent vraiment. Sur une piste de terre caillouteuse, les dix-neuf prochains kilomètres se feront à cinq pour cent de moyenne. Mais beaucoup de passages, notamment au début, offrent des pourcentages bien plus élevés. Comme l’obscurité se fait plus profonde, les premières gouttes commencent à tomber. Je fais mine de les ignorer. Comme si c’était contre moi, et moi uniquement, que le ciel en avait et que, confronté à mon indifférence, il renoncerait à me châtier. Je grimpe sans broncher. A côté de moi Kevin peine. La pente est forte. Elle l’est bientôt trop pour son développement et il descend de son vélo pour le pousser. Me voilà livré à moi-même. Je n’ai pour m’éclairer que la faible lumière de ma lampe frontale. Heureusement, à moins de 10km/h, cet éclairage est suffisant.

Les grosses gouttes sont espacées. Elle s’abattent sur moi lourdement mais elles entretiennent l’espoir que la pluie n’éclate finalement pas. Et bientôt, comme si ma stratégie de feindre l’indifférence avait payé, le ciel se tait. Un immense soulagement m’envahit. La pluie aurait totalement changé la donne et m’aurait vraisemblablement contraint à m’arrêter pour passer la nuit à l’abri.  

Je continue mon ascension. Seul. Je suis soulagé mais loin d’être euphorique. J’ai déjà plus de deux-cent-cinquante kilomètres dans les jambes et cet ultime col de la journée est très difficile à grimper. L’air est froid et la route lourde. Je m’arrête parfois deux ou trois minutes, sans raison, simplement parce que j’en ai assez de faire l’effort de monter. A un moment, j’aperçois une lueur dans les arbres au bord de la route. En arrivant à sa hauteur, je reconnais le vélo d’Andrew. Sans m’arrêter, je le salue et lui demande comment il va. Il me répond que tout va bien et me retourne la question. Ça va également. Je ne sais pas en cet instant que je le vois pour la dernière fois. Si j’avais pu m’en douter, je me serais peut-être arrêté pour lui serrer la main.

Je continue ma route. Et mes pauses. J’ai le moral dans les chaussettes. À un carrefour, ayant des difficultés à trouver le bon itinéraire, je perds quelques minutes. Peu de temps après, alors que je me suis de nouveau arrêté, j’entends un bruit de pneus sur le gravier derrière moi. Kevin n’a pas abdiqué. Après avoir poussé son vélo sur les passages difficiles du début, il a profité de la déclivité plus clémente pour se remettre en selle. Et nous voilà de nouveau réunis. Nous rallions le sommet à petite allure.

Là-haut, le froid est saisissant. Il est vingt-trois heures trente, c’est-à-dire plus que temps de réfléchir à un endroit où nous pourrons mettre un terme à notre étape. Nous tombons d’accord sur le fait qu’au vu de la température glaciale et du risque de pluie, il nous faut absolument trouver un abri. Je sais que vers le bas de la descente se trouve une ancienne cabane de chercheur d’or aujourd’hui abandonnée. J’ignore en revanche à quelle distance elle se trouve exactement. Y parvenir pourrait prendre quelques heures dans la mesure où il y a deux bosses à franchir avant d’accéder à la descente d’Indiana Pass proprement dite, laquelle n’est pas franchement rapide, la faute à un revêtement très caillouteux.

Kevin, qui est bien mieux préparé que moi et ne se fie pas qu’à ses souvenirs, a repéré dans ses notes un chalet, propriété de l’office des forêt, qui est ouvert à la location : Elwood cabin. S’il est inoccupé, il fera un abri parfait pour peu que nous puissions y pénétrer.

Nous continuons notre route avec cet objectif en tête. Non loin du sommet d’Indiana Pass se trouve une mine dont les lumières crèvent l’obscurité, dessinant des halos blancs qui donnent à ce décor quelque chose d’irréel. Nous avançons très lentement, brisés par la fatigue et mordus par le froid. Nous observons les environs, ne désespérant pas de trouver un abri avant d’atteindre Elwood cabin. Nous tombons d’abord sur un préfabriqué qui sert sûrement aux ouvriers de la mine, mais il est fermé à clé. Un peu plus tard, nous croisons une maison abandonnée. Malheureusement elle est trop délabrée pour nous protéger en cas de pluie.

Nous continuons notre lente progression. Ne pas avoir le droit à une vraie descente après avoir gravi plus de mille-deux-cents mètres est mentalement difficile à gérer. Chaque kilomètres nous semble interminable et je n’arrête pas de demander à Kevin si Elwood cabin est encore loin. Finalement, vers une heure du matin, nous avisons un chemin sur la gauche de la route. Enfin nous y sommes. Reste maintenant à savoir si le chalet est occupé et au cas où il ne l’est pas, si nous allons pouvoir y entrer. Comme nous descendons l’allée, au détour d’un virage, nous voyons la petite maison apparaître. En nous approchant, nous constatons que deux quads sont garés devant, témoignant de la présence d’occupants. L’espoir était mince, il est vrai ; mais il reste difficile de le voir ainsi disparaître.

Tout n’est pas perdu pourtant. Non loin du chalet se trouve une petite bâtisse. Peut-être une remise. Nous nous approchons en silence et j’ouvre la porte. Il s’agit de toilettes. Le sol est recouvert d’un tapis et il y a assez de place pour y tenir allongé. Je dis à Kevin que je n’irai pas plus loin. Cet abri me convient parfaitement. Il est un peu plus réticent mais se laisse finalement convaincre. Je ne prends même pas la peine de gonfler mon matelas. Je me glisse simplement dans mon sac de couchage. Mon camarade, lui, se contente de s’allonger par terre, sans duvet. Je règle mon réveil afin qu’il sonne dans quatre heures.

Cette journée commencée il y a vingt heures s’achève enfin. Avec un temps passé à rouler de près de dix-huit heures, c’est une bonne étape. Si je parviens à répéter ce genre de performances, la fin de course devrait m’être favorable.

Jour 13

Il est un peu plus de cinq heures du matin lorsque le réveil sonne. Dans la nuit, Kevin qui avait trop froid pour continuer à dormir a quitté notre abri et repris la route. Bien au chaud dans mon duvet, j’ai été incapable de me résoudre à le suivre. A l’heure qu’il est, il doit être en route depuis environ deux heures. Je prépare mes affaires et émerge des toilettes le plus discrètement possible. Le soleil n’est pas encore levé et il y a donc peu de chances pour que les occupants du chalet remarquent ma présence, mais on n’est jamais trop prudent. Dans l’air froid du matin, je m’élance avec le peu d’énergie que quatre heures de sommeil ont pu restaurer en moi. Après deux kilomètres de plat, la route se met à descendre. Progressant sur une mauvaise piste aux nombreux virages serrés, je dois rester vigilant et maintenir une vitesse modérée. Je suis secoué de toutes parts sur ce revêtement très caillouteux. Il faut croire que je ne suis pas très bien réveillé car je manque un virage et mets près d’un kilomètre avant de m’en apercevoir.

Après une quinzaine de kilomètres de descente, la route se remet à monter. Si ce n’est pas un nouveau col, ça n’en reste pas moins deux-cents mètres de dénivelé positif à avaler. De l’autre côté de cette bosse de quatre kilomètres à cinq pour cent que j’efface en une demi-heure, se trouve la petite localité de Platoro. Je l’atteins un peu après sept heures. Tout est calme et silencieux ici. Principalement fréquenté par des touristes, le diner du coin est encore vide. La route longe désormais la Conejos River. Le revêtement est un peu meilleur sur ce long faux plat descendant. C’est une belle et paisible vallée qui se voit, de minutes en minutes, inondée de davantage de soleil. Sur ma gauche, la forêt est un peu en retrait de la route. Sur ma droite, la rivière serpente placidement. Quelques aires de camping permettent aux visiteurs de venir profiter de ce cadre.

Je roule tranquillement. Sûrement un peu trop. Ma vitesse d’environ 20km/h serait acceptable sur le plat. Là, c’est clairement insuffisant. Mais j’ai renoncé il y a longtemps à pousser la machine. Si j'accelerais, serais-je capable de tenir la distance ? Est-ce que mon corps ne finirait pas par me lâcher ? A mesure que j’approche de la highway qui marque la fin de cette route de terre, les habitations se font moins rares. Je passe des endroits tels que Rocky mountain Lodge ou Rainbow trout ranch, avant d’arriver dans une petite communauté dont j’ignore le nom. Il y a deux ans, ce groupe d’habitations ne disposait d’aucun commerce, mais depuis quelques mois, un homme d’un certain âge a transformé sa maison en un étrange magasin où l’on trouve un peu de tout : bibelots, souvenirs, matériel de pêche, nourriture etc...  Il est presque dix heures et il fait déjà chaud. Je ne résiste pas à l’envie d’un soda glacé et rentre donc dans la grande maison si bizarrement achalandée. En plus de deux canettes, j’achète également quelques patisseries, histoire de rentabiliser au maximum mon arrêt. Avant de repartir, je me débarrasse de mes couches superflues de vêtements.

Je retrouve l’asphalte. Il est temps de gravir La Manga, un col de huit kilomètres à six pour cent de moyenne. J’ai bien fait de me découvrir car je suis bientôt en nage sur les pentes de cette difficile ascension. A mi-chemin, je m’interromps pour remplir mes bidons dans un torrent dont j’ai perçu le vacarme depuis la route. Puis je reprends ma progression. Si grimper La Manga n’est pas aisé, ce n’en est pas pour autant déplaisant. Le revêtement est parfait, la voie est large et déserte. Aucun bruit de moteur ne vient perturber mon effort. A vrai dire, quand on passe ses journées à peiner sur de mauvaises pistes, on en vient presque à considérer un col goudronné comme un cadeau.

Arrivé au sommet, j’ai le droit à cinq kilomètres de descente rapide avant de devoir bifurquer sur un chemin étroit et tortueux. Un peu plus loin, après avoir passé un promontoire, j’avise un panneau NEW MEXICO. Le dernier état. A priori, le moins difficile. En tout cas, c’est ce que laisse à penser son dénivelé positif inférieur à la moyenne du Tour Divide et ses longues portions de plat asphalté. Mais avant de profiter de ces dernières, je dois d’abord affronter la chaîne des Brazos. Les dix-huit prochains kilomètres sont pire que n’importe quel passage du Colorado. Ce terrain accidenté offre des pentes brutales, des pistes défoncées et, si la pluie s’en mêle, une des pires boues qui se puisse trouver dans le pays.

Pour le moment, le ciel est clair et c’est donc dans la poussière que je me débats. Progressant aussi rapidement que ma technique rudimentaire me le permet sur ce chemin sinueux, je m’essouffle dans les courtes et rudes montées réminiscentes de Radium, au nord Kremmling. Par endroit la route traverse de denses morceaux de forêt où les arbres ne laissent pas filtrer la lumière du soleil. Sur ces portions, je m’efforce d’éviter de larges flaques d’eau qui témoignent du climat instable et capricieux qui prévaut au Nouveau-Mexique. Je m’enlise parfois dans la boue ; rien de grave toutefois.

C’est dans leur phase finale que les Brazos sont les plus redoutables. Pour parvenir à 3330 mètres, il faut gravir une ultime pente. Deux kilomètres à sept pour cent sur une route qui n’est qu’un amas de grosses pierres, une sorte d’éboulis sur lequel il est extrêmement compliqué de rouler. Je l’aborde en donnant le maximum de rythme possible. Dans des conditions telles, seule la vitesse permet de franchir l’obstacle que représente une grosse pierre. Malheureusement, je n’ai pas assez d’énergie pour faire l’effort nécessaire au maintien de cette vitesse, pas assez de technique pour naviguer entre les pierres et pas de braquet assez petit pour essayer de passer en vélocité ce que je ne suis pas capable de passer en puissance. Je descend de mon vélo et commence à le pousser. Immédiatement je suis assailli par des dizaines de moustiques. Ils se posent partout, sur mes jambes, mes bras mon cou. Je m’arrête pour les chasser, je donne des claques sur tous mes membres, je repars et d’autres reviennent. La bataille est perdue d’avance. Je ne pourrai jamais les tuer tous. Je me mets alors à trottiner aussi vite que me le permet cette pente abrupte et cette route déplorable, vérifiant nerveusement mes bras et mes jambes toutes les deux secondes. Je m’arrête régulièrement pour chasser les insectes que je trouve posés sur moi, puis repars, grimpant maladroitement cet éboulis, mon vélo secoué par les cahots.

Cela dure une vingtaine de minutes puis, enfin, j’arrive au sommet. Si l’ascension a été mouvementée et éprouvante, le décor splendide me la fait immédiatement oublier. Le haut de Brazos Ridge est une vaste prairie tapissée de fleurs où se dressent quelques arbres épars. La route d’un ocre puissant la traverse, ses anfractuosités épousant un terrain accidenté. Tout autour de moi, une vue à couper le souffle embrasse tous les sommets environnants. Écrasés de soleil, ils se détachent de la toile bleue de l’horizon avec une force qui n’appartient qu’aux paysages de montagne. Cet endroit est un de mes préférés du Tour Divide. Peut-être parce qu’il est si difficile d’accès, qu’il se mérite. Il donne en tout cas l’impression d’être loin de tout, incroyablement retranché du monde. Je n’imagine pas une seconde être dérangé ici. En cet instant, le spectacle fascinant de cette beauté s’offre à moi et à moi seul. Je ne m’arrête pas mais je roule assez lentement pour m’en imprégner pleinement. C’est un moment bref. Cela-dit, qu’importe ? Ce qui compte c’est son intensité et non sa durée.

Je laisse derrière moi ce lieu unique et rejoins une route plus large et plus blanche, une piste tumultueuse qui descend légèrement cinq kilomètres durant. Je dois faire preuve de vigilance et suis parfois contraint de rouler dans l’herbe du bas-côté tant la route elle-même devient impraticable. Elle me mène à la forêt nationale de Carson, à ses peupliers et à ses nombreuses clairières qui en font une des plus belles et atypiques de la course. Le ciel, si clément depuis le début de journée, commence à s’assombrir. Cela n’augure rien de bon. Si la mousson n’est pas censée arriver avant une dizaine de jours, il n’en reste pas moins que les pluies ici peuvent être longues et soutenues. Environ une demi-heure plus tard, les premières gouttes commencent à tomber. Je m’abrite sous les arbres le temps d’enfiler ma veste de pluie.

Je reste quelques minutes sous le couvert des feuillages, le temps que l’averse, assez forte au moment d’éclater, dégonfle. Je repars sous une faible pluie. Il n’en faut pas plus pour gâcher ma belle humeur. J’avais jusque là pris du plaisir dans un décor que j’étais heureux de retrouver. Il suffit d’un temps maussade pour rompre cet équilibre fragile. De plus la route, plate depuis un bon moment, se met à monter. Le profil de cette étape est très différent de ce que j’ai pu trouver dans le Colorado où, le plus souvent, de longues descentes succédaient à d’interminables ascensions. Ici les montées sont plus sèches et plus brèves. Si les efforts sont moins longs, il faut les répéter plus souvent et c’est mentalement usant. Ma détermination s’émousse et il me faut une demi-heure pour franchir une bosse de deux kilomètres et demi.

Quatre heures après avoir atteint le sommet des Brazos, je quitte la forêt de Carson et rejoins une large route asphaltée. La pluie, qui n’a jamais réellement enflée, a cessé depuis quelques temps. Du moins, au dessus de ma tête. Ce que j’ignore, c’est qu’elle s’abat sur les Brazos, changeant la terre en boue, ralentissant mes poursuivants. Est-ce en peinant dans une boue compacte ou chutant sur les grosses pierres devenus glissantes qu’Andrew casse son dérailleur ? Je ne sais pas. Toujours est-il que tandis que je progresse vers Abiqiu, lui est contraint d’abandonner. Si bien placé et si près du but, c’est cruel. Mais c’est la loi du Tour Divide. Déjà l’année passée, c’est à cet endroit que Seb Dunne avait cassé sa fourche. Il occupait alors la position que j’occupe maintenant, celle de quatrième.

La portion goudronnée que j’aborde monte durant huit kilomètres. Je roule à un rythme modéré pour ne pas perdre trop d’énergie sur cette pente qui oscille entre cinq et six pour cent. Encore une fois, il n’y a pratiquement pas de voitures. Je me suis un peu sorti du creux mental dans lequel j’étais tombé plus tôt et je prends un peu plus de plaisir dans cette ascension que dans la précédente. Au terme des huit kilomètres, j’atteins une aire de camping. Je cherche à y remplir mes bidons, mais les robinets sont à sec. Je me remets en selle et aborde une piste de terre qui monte encore un peu, juste assez pour atteindre trois-mille mètres. Après deux kilomètres descendants, j’ai la désagréable surprise de constater que j’ai encore un peu de dénivelé positif à effacer avant d’accéder à la descente proprement dite.

Lorsqu’enfin je suis au sommet, il est presque dix-huit heure trente. Il me reste plus de quatre-vingt kilomètres à parcourir pour rallier Abiqiu. Evidemment, je n’y serais jamais avant vingt heures, heure à laquelle la station service ferme ses portes. Il me faudra vraisemblablement entre quatre et cinq heures pour boucler la distance. Ce qui signifie que si je passe la nuit là-bas - ce qui est probable - demain, à l’heure de me remettre en selle, la supérette ne sera pas encore ouverte. Je me retrouve dans la même situation que les deux coureurs de tête du Tour Divide 2015. La faute non pas à de trop nombreuses ou trop longues pauses, mais à une moyenne catastrophique qui ne dépasse pas les 16km/h. J’ai sous-estimé la difficulté de cette étape et notamment des Brazos. Kevin, qui est parti deux heures avant moi, arrivera peut-être à temps.

Entre l’endroit où je me trouve et Abiqiu, il y a deux petites communautés qui ne sont guère que des regroupements d’habitations délabrées : Vallecitos et El Rito. Il y a deux ans, en les traversant, je n’avais vu aucun commerce. Je n’ai plus qu’à espérer que cette situation ait changé et que je vais trouver un endroit où me ravitailler. Dans le cas contraire, j’aurai le choix entre passer huit heures à Abiqiu et voir revenir mes poursuivants ou faire à jeun la route entre Abiqiu et Cuba. Cent-vingt kilomètres extrêmement exigeants, qui prennent généralement entre huit et neuf heures à parcourir.

Je m’élance dans la descente à environ 30km/h. La forêt qui avait reculé un peu avant que j’entame l’ascension, reprend ses droits. Elle se referme sur cette piste de terre rougeâtre, masquant le ciel. Celui-ci, à défaut d’être ensoleillé, n’est plus menaçant. J’évolue avec vigilance sur cette route tortueuse. Après une dizaine de minutes, elle se remet à monter faiblement durant deux kilomètres. Puis elle plonge à nouveau et la forêt laisse place à un canyon. La terre change, se fait jaune et sableuse, bordée de loin en loin par de large flaques d’eau. Ces changements de décors inattendus et spectaculaires donnent toute sa valeur au Nouveau-Mexique. Un état qui n’a pas la réputation du Montana ou du Colorado et qui pourtant n’a rien à leur envier en terme de beauté et de nature sauvage.

Après deux autres bosses qui viennent interrompre le profil globalement descendant de la route, j’arrive à 2500 mètres d’altitude. Une descente caillouteuse, courte et pentue, dont les virages très serrés demandent à être négociés avec la plus grande prudence, me conduit à une petite route goudronnée bordée de quelques habitations dont l’état de vétusté interpelle. Comme je roule sur cet asphalte craquelé, j’avise une cabane de tôle ondulée surmonté d’un panneau peint à la main où l’on peut lire : Sylvia’s Snack Shack. Mon espoir si mince de trouver un endroit où me ravitailler est en train de se concrétiser. L’intérieur de la cabane est plus que sommaire : un sol de terre battue, quelques étagères sur lesquelles reposent diverses denrées alimentaires et un frigo. Il n’y a personne mais une petite sonnette permet de prévenir Sylvia qu’on aimerait faire quelques courses. Elle apparaît bientôt, enjouée, souriante et pleines d’encouragements pour nous, les coureurs du Tour Divide, qui apparemment formons le gros de sa clientèle.

Tandis que j’achète de quoi tenir jusqu’à Cuba, elle me fait la conversation. Elle a vu Kevin il n’y pas si longtemps : il a réservé une chambre et un repas à l'hôtel d’Abiqiu. Et elle vient de consulter le tracker pour savoir si elle devait s’attendre à avoir d’autres clients après moi. Un coureur n’est pas très loin, mais elle ne se souvient plus de son nom. Elle me demande d’où je viens. Quand je lui dis que je suis Français et habite Paris, elle me demande si je pourrais lui envoyer une carte postale. Je lui suis tellement reconnaissant d’être là quand j’en ai tant besoin que je pourrais lui envoyer tout un camion de cartes postales si elle le voulait. Je lui demande son adresse : Sylvia’s snack shack, Vallecitos. C’est aussi simple que ça. Ce  moment passé à me ravitailler ici est un peu surréaliste, assez drôle et très réconfortant. Cette femme est adorable et j’aimerais avoir le temps de m’attarder un peu dans son improbable cabane pour discuter avec elle. Bien sûr je ne l’ai pas. Après avoir réglé mes courses, je l’embrasse chaleureusement et remonte en selle.

La bande d’antique asphalte se déroule durant encore cinq kilomètres, bordée par des maisons mal entretenues dont les terrains sont couverts de toutes sortes de carcasses d’appareils électroménagers, voire de squelettes de pick-ups rouillés. Puis elle fait un virage à 90 degrés et traverse Vallecitos où les maisons sont soient délabrées, soit abandonnées, soit carrément en ruines, envahies par les herbes folles et couvertes de tags. Il n’y a personne et seuls résonnent les aboiements des nombreux chiens. Goûtant peu cette atmosphère, je traverse aussi rapidement que possible cet endroit désolé.

Le goudron disparaît, laisse place à une terre sèche qui laisse à penser qu’il n’a pas plu ici aujourd’hui. Cette piste poussiéreuse s’élève, me réclamant un ultime effort. Il est vingt heures trente et le jour décline rapidement. Comme j’aimerais pouvoir bénéficier d’encore un peu de luminosité pour effectuer la descente, j’essaye d’accélérer afin d’atteindre le sommet de cette dernière difficulté au plus vite. Mais mobiliser le peu d’énergie qu’il me reste est difficile à ce stade de la journée après deux-cents kilomètres éprouvants.

Il est vingt-et-une heures passées lorsque je vois le bout de cette ascension et l’obscurité est quasi complète. J’allume ma lampe frontale. Elle n’éclaire pas grand-chose et cette portion qui, en plein jour aurait été une formalité, s’annonce périlleuse. Je me lance prudemment. Je joue beaucoup des freins pour garder une vitesse qui me permet de voir arriver les virages à temps. C’est très frustrant ; je sais que si mon phare fonctionnait, je pourrais filer quasiment deux fois plus vite. L’espoir que j’avais de rattraper Kevin avant Abiqiu est en train de s’évanouir.  J’augmente un peu ma vitesse. Cela s’avère être une mauvaise idée : je ne vois pas que dans un virage le revêtement a changé et, alors que je tourne, ma roue avant perd son adhérence, chasse et je m’écroule sur le côté. Je me relève avec le genou râpé. Je reprends la descente avec un peu plus de vigilance. Ces changements de revêtement se font plus fréquents. La terre, par endroit, est remplacé par quelque chose qui tient du gros sable ou du fin gravillon. Quelque chose de propice au dérapage en tout cas. J’opère avec le maximum de vigilance. Cela ne m’empêche pas de chuter à nouveau. Un peu moins vite cette fois. Si ça ne fait pas très mal, ça reste assez agaçant. Je me remets en selle et reprends ma progression, plus lentement encore. Au final, il me faut presque une heure pour boucler les quatorze kilomètres de piste.
Au bout, j’arrive sur la
highway 554. Je suis soulagé. Maintenant que j’évolue à nouveau sur l’asphalte, je vais pouvoir rouler plus vite et ne plus craindre de chuter, même avec le faible éclairage fourni par ma frontale. Je traverse la petite commune d’El Rito qui ne se signale que par quelques rares lumières aux fenêtres de maisons éparses. Il reste vingt cinq kilomètres jusqu’à Abiqiu. Certes il fait nuit, mais la route est bonne, déserte et descendante. En moins d’une heure, j’ai bouclé la distance.

J’arrive dans l’unique hôtel de cette petite localité et, après avoir demandé à la réception où se trouve la chambre de Kevin, je passe plusieurs minutes à frapper à sa porte. En vain. Assommé de fatigue, il ne m’entends pas. Je retourne à l’accueil pour prendre ma propre chambre mais le réceptionniste m’annonce qu’il n’en a plus de disponibles. C’est un vrai coup dur pour moi. Je n’avais pas imaginé ce scénario. En d’autres circonstances, je serais parti sans demander mon reste. Mais là je n’arrive pas à m’y résoudre. J’insiste. Est-ce qu’il n’y a pas un endroit où je pourrais mettre mon matelas et mon duvet, une pièce quelconque ? Un simple abri où je pourrais passer quatre heures. Il me répond qu’il a bien une chambre, mais qu’elle n’a pas été nettoyée et que par conséquent, il ne peut pas la louer. Je lui expose ma situation en détails : la course, les longues journées de selle, l’épuisement, l’hygiène quasi inexistante, le manque de sommeil. Une chambre est une opportunité rare et je me fiche totalement qu’elle soit propre ou non. Et dans cinq heures maximum, je serai parti. Après une longue hésitation, il accepte de me la louer pour un prix réduit. Je me confonds en remerciements : je vais avoir droit à ma vraie nuit de repos dans un lit.

La chambre s’avère très propre mais dépourvue d’eau chaude. Tant pis, je ne prendrai pas de douche. Je mange un peu. Pas autant que ce que j’aimerais. Loin de là même. Mais je dois me rationner si je veux que les provisions faites à Vallecitos me tiennent jusqu’à Cuba. Je branche mon GPS et ma batterie externe puis me glisse avec délice sous les couvertures. Le lit est excellent. J’éteins la lumière et sombre immédiatement dans un profond sommeil.  

Jour 14

Il est quatre heures et demie ce matin du quatorzième jour lorsque je donne les premiers coups de pédales. Abiqiu n’est située qu’à 1800 mètres. La dernière fois que je me suis retrouvé à une altitude aussi basse, c’était dans l’Idaho, à plus de mille-cinq-cents kilomètres de là. Face à moi se dresse le dernier géant du Tour Divide, peut-être le plus redoutable. Polvadera Mesa culmine à plus de 3100 mètres. Interminable, son ascension s’étale sur presque cinquante kilomètres, offrant des portions au pourcentage démentiel et des sections où la piste est si détériorée qu’elle est à la limite du praticable. Tous les coureurs la redoute et en faire mention suffit généralement à assombrir leur humeur.

La mienne est pour l’instant plutôt bonne. Au lieu de me focaliser sur la difficulté de ce début d’étape, je préfère penser avec envie aux deux-cents kilomètres de plat asphalté qui m’attendent après la petite ville de Cuba, à cent-vingt kilomètres de là. Ce passage goudronné, le plus long de l’épreuve, sera sûrement l’occasion de reprendre Kevin et de refaire une partie de mon retard sur Chris. Handicapés par leur petit développement, il ne pourront à priori pas parcourir la distance aussi rapidement que moi.

Bien que disposant d’une connection internet dans ma chambre d’hôtel, j’ai préféré ne pas consulter les positions sur le tracker. Depuis le deuxième jour et mes choix stratégiques plus que discutables - faits après avoir constaté que je n’étais pas très loin de la troisième place - j’ai pris soin de ne plus m’intéresser au classement en tête de la course. Et ce afin d’être sûr de ne pas prendre à nouveau les mauvaises décisions, si je venais à me rendre compte qu’un adversaire est proche. Je fais ma course, en essayant au maximum de me désintéresser du sort des autres. Jusqu’ici, ça m’a plutôt bien réussi. J’ai bon espoir que, si je continue à donner tout ce que j’ai, avec sérieux et abnégation, la deuxième marche du podium s’offrira à moi.

Bien entendu, je n’en suis pas encore là. Pour le moment, je gravis calmement les premières pentes de Polvadera Mesa, tandis que la  nuit s’apprête à s’effacer pour laisser la place au jour. Les dix premiers kilomètres offrent une pente moyenne de cinq pour cent sur une route poussiéreuse assez large et plutôt bonne. S’il y a un peu plus d’arbres ici qu’aux immédiats alentours d’Abiqiu, la forêt n’a pas encore pleinement repris ses droits. Les arbres s’élèvent encore de manière éparse dans les prairies brûlées par les longues et chaudes journées d’été. Après six kilomètres apparaît sur ma gauche une haute falaise sur laquelle il va falloir me hisser. La pente s’accentue alors et la piste se fait tortueuse. Je peine particulièrement sur certains passages compliqués. Si cette première partie de l’ascension n’est pas la plus dure, elle est loin d’être une formalité. Au final, il me faut plus d’une heure pour boucler les dix kilomètres qui me mènent sur une sorte de plateau où paissent quelques vaches.

Il fait jour désormais et je profite de ce plat pour souffler un peu. Après un quart d’heure de répit, la route s’élève à nouveau et je pénètre dans la forêt nationale de Santa Fe. Je n’en sortirai que dans une centaine de kilomètres, à l’approche de Cuba. Dominée par les pins, épicéas et genévriers, elle est différente de l’atypique forêt de Carson mais reste très belle. Alors que j’y progresse lentement, la nature du sol change. La terre laisse place à la pierre. Le revêtement semble être fait d’une strate de basalte parcourue de failles entre lesquelles il me faut naviguer. En plus de l’effort physique nécessaire pour grimper, il faut fournir un gros effort de concentration. Cette section est assez longue et je m’interromps parfois pour m’asseoir sur une souche ou un arbre mort et souffler un peu.

Polvadera Mesa est le dernier gros morceau, l’ultime géant du Tour Divide. Et il faut être patient pour le conquérir. Quatre heures après mon départ, mon compteur n’affiche que trente-cinq kilomètres. Se rendre compte qu’on avance si lentement n’est pas évident à gérer moralement. Je m’efforce de combattre le découragement, d’avancer sans me soucier de la vitesse à laquelle je le fais. Bientôt la  fatigue commence à me gagner. Elle est davantage physique que mentale. Le soleil n’est pas levé depuis bien longtemps et pourtant la température est déjà clémente, me plongeant dans une forme de torpeur. Je ne me sens pas faible physiquement mais j’ai terriblement sommeil. J’essaye d’abord de lutter. Je résiste autant que possible à l’envie de m’étendre sur le sol pour m’assoupir quelques minutes. C’est un combat perdu d’avance et je ne fais que reporter le moment fatidique.

Lorsque je sens que je suis à deux doigts de m’endormir sur mon vélo, je cède et m’allonge par terre. Je prends soin de régler mon téléphone pour qu’il sonne au bout de dix minutes. J’ai à peine fermé les yeux que je plonge dans un profond sommeil agité d’étranges rêves. Avant que le réveil ne sonne, je me réveille en sursaut : je viens d’entendre le bruit d’un vélo passant sur la piste. Je regarde la route et ne voit rien. Ai-je rêvé ce cycliste ? J’ai pourtant encore en tête le bruit des pneus écrasant la poussière. Je me remets en selle en toute hâte, habité par le doute. Qui est ainsi revenu de derrière ? Stefan probablement.

Je passe les kilomètres suivant à guetter au sol des traces qui indiqueraient qu’un coureur me précède. Un peu avant le sommet, sur une partie sableuse, je compte trois lignes distinctes et une douteuse. Les traces laissées par Mike, qui est passé ici deux jours plus tôt, ont vraisemblablement été effacées. Restent celles de Chris et Kevin qui logiquement devraient me devancer de peu. Et donc, celle d’un autre coureur. Celui qui m’a dépassé durant ma sieste ? Un peu plus loin, je ne distingue plus que le dessin de deux trains de pneus. Où sont passés le troisième et l’éventuel quatrième ? Cela n’a aucun sens.
J’essaye de ne pas y penser et de me concentrer sur la fin de mon ascension. Ma sieste n’a pas eu beaucoup d’effet et je me sens toujours aussi fatigué. Je me sens de nouveau envahi par cet impérieux désir de dormir. Cette fois, je ne fais même pas semblant de résister. Je descend de vélo, m’allonge à même le sol et me livre au sommeil avec délectation. A nouveau, je m’endors instantanément et me met à rêver. Quelques minutes plus tard, je suis encore réveillé en sursaut par le bruit d’un vélo et, une fois de plus, je ne vois personne sur la route. Je décide de me rendormir afin, cette fois,  d’aller au bout des dix minutes que j’avais prévues pour cette sieste.

Je repars confus. Me suis-je réellement fait doubler ? Etait-ce un rêve né du précédent dépassement ? Et celui-ci était-il lui même réel ? Lorsqu’on atteint un tel niveau d’épuisement, des choses qui sont habituellement simples (comme distinguer le rêve de la réalité) deviennent compliquées. Construire une pensée basée sur le raisonnement est la logique devient plus ardu également. Cette lucidité dont on a pourtant tant besoin fait trop souvent défaut.

Je continue de scruter le sol et de compter les traces. Par endroits je vois distinctement quatre lignes différentes. Qui est passé là ? Certainement pas des vététistes occasionnels qui sillonnent la région. Ils ne seraient pas partis d’Abiqiu avant l’aube comme moi. Ils n’auraient pas pu venir de Cuba qui est encore plus loin. Et entre ces deux villes, il n’y a guère que quelques campings isolés. Non, la thèse de cyclistes locaux ne participant pas à la course ne tient pas debout. Et toutes ces traces ont l’air fraîches. Aucune n’a l’air d’avoir été apposée une journée avant les autres. Qui y a-t-il devant moi hormis Chris et Kevin ? Des fantômes ?

J’en termine avec l’ascension de Polvadera Mesa vers dix heures. Malgré les 1500 mètres de dénivelé positif effacés, je ne ressens pas une once de soulagement. Je sais que non seulement le sommet que je viens d’atteindre est suivi de deux bosses mais, qui plus est, le revêtement de la route qui n’était déjà pas bon s'apprête à devenir déplorable. En attendant que les choses se dégradent, je profite de la belle clairière qui s’étend ici, à plus de trois-mille mètres d’altitude. C’est une bouffée d’air et de lumière après avoir peiné si longtemps dans l’épaisse forêt de Santa Fe qui laisse rarement entrevoir le ciel. L’herbe si dense et verte contraste avec la sécheresse qui prévalait jusque là. Et à l’image du Montana, ce Nouveau-Mexique est aussi beau qu’il est exigeant.

Cette beauté est chèrement gagnée. Parfois trop pour que je puisse vraiment en profiter. Comme lors de ces passages cauchemardesques où la route qui descend abruptement se couvre de grosses pierres et devient si chaotique qu’elle oblige presque à descendre de vélo. Les mains crispées sur les freins, je négocie comme je peux ces descentes mouvementées. En plus des chocs et des vibrations, il faut gérer le stress inhérent à ce genre d’exercice. Au final, si ces passages ne provoquent pas la même fatigue que les longues ascensions, ils n’en sont pas moins éprouvants. Ils laissent surtout des traces mentalement. En descente, on s’attend le plus souvent à couvrir du terrain rapidement et sans se fatiguer et là, c’est tout l’inverse qui se passe.

Et c’est ce qui rend Polvadera Mesa si redoutable. Non seulement ce col est un des plus long de la course, tant en terme de distance que de dénivelé, mais en plus une fois arrivé au sommet, il faut encore batailler, progresser sur un terrain accidenté, passer des bosses et rouler dans les parties descendantes aussi doucement que dans celles qui montent.  

Un peu avant onze heures et demie, j’atteins le sommet de la dernière bosse. Pour la première fois, j’aborde une descente longue. Pas de quoi me réjouir : ma moyenne dépasse péniblement les 15km/h. En bas, le terrain s’améliore un peu. J’ai parcouru environ la moitié du chemin qui me sépare de Cuba. Le soleil est pratiquement à son zénith et dans le ciel aucun nuage ne vient ternir son rayonnement. Sans le couvert de la forêt, la chaleur serait certainement écrasante. Si à l’ombre des arbres, elle est supportable, mes réserves d’eau n’en sont pas moins épuisées. Il n’y a rien d’inquiétant pour l’instant dans la mesure où je ne suis pas déshydraté, mais il va me falloir trouver de l’eau avant Cuba.
Depuis mon départ, je n’ai pas croisé un seul cours d’eau si petit soit-il. Tous les lits de rivières et ruisseaux vus jusqu’ici étaient à sec. Comme beaucoup d’autres, le choix que j’ai fait au départ de ne partir qu’avec deux bidons d’un litre est risqué. Pour le moment, je ne l’ai pas regretté, n’ayant qu’une petite alerte dans le Basin. Néanmoins, si je venais à ne pas trouver d’eau dans les prochaines heures,cela pourrait avoir des conséquences désastreuses. Je redouble donc d’attention afin de repérer le moindre ru. A mesure que je progresse, que les kilomètres et les minutes s’accumulent, ma nervosité grimpe. La soif se fait plus grande et le terrain reste désespérément sec. Je ne peux alors m’empêcher de repenser alors aux forêts du Montana et à la multitude de sources qui jaillissent des montagnes.

Évoluant à environ 2800 mètres d’altitude, je dois faire face à une succession de courtes montées suivies de brèves descentes. C’est un profil qui est loin d’être reposant mais au moins l’état de la piste s’est amélioré et je peux désormais rouler à une vitesse convenable. Le plus dur est derrière moi. La route serait presque agréable avec ces vastes clairières qui viennent de loin en loin trouer l’épaisse forêt. Si elle ne l’est pas, je ne le dois qu’à la soif qui grandit. Et l’inquiétude avec elle.

Alors que les arbres s’écartent pour laisser place à une vaste étendue inondée de lumière, j’aperçois, dans la distance, au bout d’un sentier, un grand corps de ferme. J’hésite à aller y demander de l’eau. Je suis un peu déstabilisé ; je n’avais pas imaginé trouver une habitation ici. Pris au dépourvu, j’ai du mal à me décider. Je passe devant l’entrée du sentier sans savoir trop quoi faire. C’est absurde, mais la ferme me semble un peu loin. Je n’ai pas envie de trop m’écarter le route. Je ne parviens pas à me décider. Jusqu’au moment où j’estime qu’il est trop tard pour faire demi-tour. La route quitte la clairière et regagne la forêt alors que je sens une pointe de regret m'aiguillonner.

Un peu loin, je me dis que j’ai été bête de laisser passer cette opportunité et qu’une autre ne se représentera peut-être pas avant Cuba. Avec un peu de recul, je ne comprends absolument pas pourquoi je ne me suis pas arrêté dans cette ferme. C’est alors j’entends ce bruit que je guettais depuis si longtemps : celui de l’eau qui cascade le long du flanc de la montagne. Je suis soulagé. Je remplis mes bidons dans ce ruisseau dont le faible débit laisse à penser qu’il est sur le point de s’assécher comme les autres avant lui. Je résiste à l’envie de boire à grandes gorgées et ajoute mes pastilles destinées à purifier l’eau. Je remonte sur mon vélo et reprend la route. La demi-heure nécessaire à une purification totale de l’eau m’apparaît interminable. Je guette les minutes qui s’écoulent avec une lenteur inouïe avant de pouvoir enfin étancher ma soif.

Réhydraté et délesté de mon inquiétude, je peux continuer mon chemin et enfin apprécier d’être ici, sur cette belle route, débarrassé de Polvadera Mesa et contemplant la réjouissante perspective de deux-cents kilomètres d’asphalte. Vers quatorze heures trentes, après une énième côte, j’atteins enfin le point à partir duquel je vais pouvoir descendre une bonne partie de ce que j’ai passé la matinée à monter. Face à moi un dénivelé négatif de sept cent mètres. Après le premier quart, j’ai le plaisir de quitter la terre de la piste forestière pour l’asphalte de la highway 126. Pendant une dizaine de minutes, je file à près de 50 km/h.

J’entre dans les rues poussiéreuses de Cuba à quinze heures. Un air de désoeuvrement se dégage de cette petite ville délabrée. En comptant mes pauses, il m’aura fallu plus de dix heures pour parcourir les cent-vingt kilomètres depuis Abiqiu. Deux ans plus tôt, il m’avait fallu deux heures de moins.

Il était grand temps que j’arrive : je suis au bout de mes provisions et, depuis que j’ai étanché ma soif, c’est la faim qui me tiraille. J’ai mangé absolument tout ce que j’avais avec moi. Jusqu’à la dernière barre de céréales achetée la veille dans la cabane de Sylvia. Elle qui, en m’offrant la possibilité de me ravitailler, m’a vraisemblablement fait gagner près de quatre heures. Je me rue dans la station service. Depuis Vallecitos, j’ai été contraint de me rationner et je suis heureux de pouvoir enfin manger autant que je veux. C’est important autant pour le physique que pour le moral. J’achète de quoi tenir jusqu’à Grants où, si tout va bien, j’arriverai dans la nuit.

Accolé à la station service se trouve un fast food où je ne résiste pas à l’envie de commander deux burgers. Une fois servi, je retourne à mon vélo. Je me rends compte alors que j’ai omis de remplir mes bidons. Je rentre dans la station service pour réparer cet oubli, laissant un de mes burgers à côté de mon vélo. Quand je reviens, il a disparu. Incrédule, je regarde autour de moi. Un muffin que j’avais laissé là a également été volé. Un étrange mélange de sentiments m’étreint en cet instant. D’abord, l’incompréhension et la surprise face un tel geste. Puis une sorte de peur rétrospective mêlée de soulagement quand je me dis que le voleur aurait pu partir avec mon vélo. Et enfin, de la déception de voir la confiance que j’essaye d’avoir en mon prochain ainsi trahie.

Lorsque je voyage à vélo, je m’efforce autant que possible d’abandonner les réflexes que j’ai acquis en vivant dans une grande ville où le danger de vol est permanent et la peur toujours présente. Pour moi, partir, c’est laisser tout derrière soi, jusqu’à ses habitudes, pour découvrir ce qu’est le monde ailleurs et qui sont ceux qui le peuplent. En venant sur la Divide en 2014, après seulement quelques jours,  je m’étais senti en sécurité comme jamais auparavant. A tel point que j’avais décidé de jeter de l’antivol que j’avais emporté avec moi. J’avais appris à faire confiance aux gens, laissant mon vélo sans surveillance partout où je m’arrêtais. J’avais aimé me sentir débarrassé de la méfiance et de la peur et j’avais essayé par la suite de répéter cette expérience autant que possible. Bien sûr, ce n’est qu’un peu de nourriture que l’on m’a volé ici. Toutefois cela met à mal la confiance que j’essaye d’avoir en mon prochain.

Je quitte Cuba un peu attristé et me lance sur la highway 197. Je n’ai pas osé consulter le tracker pour tirer au clair les événements de la matinée et découvrir si les coureurs que j’ai entendus me dépasser étaient réels ou rêvés. Je crains trop de me voir passé en sixième position et je ne sais pas quelle réaction cela provoquerait. Je me complais donc dans mon ignorance. Après tout, peu importe ma place, il me faut continuer à avancer, avaler les kilomètres en perdant le moins de temps possible.

C’est facile à dire. Cela pourrait également être facile à faire sur cette belle route plutôt plate, cette longue bande d’asphalte déserte. Sans ce vent d’ouest, il n’y aurait rien de très compliqué à filer à plus de 25km/h de moyenne dans ces magnifiques paysages de canyons. Face à ce vent, dont j’ignorais qu’il pouvait balayer ainsi ces grandes plaines, je suis d’abord incrédule. Comme s’il s’agissait d’un malentendu. On ne peut pas me retirer comme ça la juste récompense que j’ai méritée après toutes mes souffrances sur Polvadera Mesa. Non, ce n’est pas possible. Ce serait trop cruel. Après the wall, au Canada, il y avait la descente vers la frontière. Après Lava mountain, dans le Montana, il y avait la route de Butte. Après le Great Basin, dans le Wyoming, il y avait Brush Mountain Lodge.

Ici, au Nouveau-Mexique, après le géant aux routes défoncées, il y a le vent. Je le combats comme je peux. Il souffle avec une redoutable constance, sapant mon moral et me contraignant à puiser dans mes réserves. Une heure et demie durant, au prix de gros efforts, je parviens à maintenir une moyenne de 23 km/h. Je m’arrête alors dans un petit magasin isolée pour faire le plein de boissons fraîches et de courage. Au moment de payer, je demande à la caissière si, dans ces contrées, le vent tombe avec la nuit. Elle me répond que ça dépend, qu’il peut cesser ou souffler jusqu’à l’aube. Il va sans dire que j’espérais une autre réponse.

Dès ma sortie que la forêt de Santa Fe, quand j’ai retrouvé l’asphalte et que j’ai pu estimer l’heure de mon arrivée à Cuba, j’ai commencé à me projeter et à faire des calculs pour établir une heure approximative d’arrivée à Grants. Maintenant, mes prévisions les plus pessimistes ressemblent à de purs fantasmes et, j’ai beau m’en être rapproché, l’hôtel où je rêve de passer la nuit n’a jamais semblé aussi loin. Après cette pause, je repars entamé. Les choses ne s’arrangent pas vraiment, la route change de cap et le vent, que je prenais de trois-quarts m’arrive désormais en pleine face. Ma vitesse chute encore pour tomber à 20 km/h.

Ces deux-cents kilomètres de plat asphalté que j’attends depuis si longtemps, dont je ravivais le souvenir dans les moments difficiles, qui devaient me permettre de me rapprocher de Chris et de la deuxième place, sont en train de tourner au cauchemar. Je paye les efforts que j’ai faits au départ de Cuba, quand j’ai lutté pour essayer de maintenir une moyenne convenable. Je m’effondre mentalement et physiquement. Je n’ai plus l’énergie, ni la détermination qu’il faudrait pour garder la tête haute contre les éléments. Je cède et ralentit encore. Mon arrivée à Grants prévue initialement aux alentours de minuit se voit repoussée à une heure puis deux heures du matin. Jusqu’au moment où je me dis qu’il faut sûrement que j’arrête de me livrer à ces calculs.

A vingt-et-une heure la nuit tombe. C’est mon dernier espoir. Si le vent cesse de souffler, je peux encore atteindre Grants et passer la nuit à l’hôtel. Et sinon ? Je refuse d’y penser. L’obscurité s’épaissit progressivement tandis que, pédalant sans conviction, j’attends. Lorsqu’il fait nuit noire, le vent n’a pas faibli. Je patiente encore. Je suis tellement concentré sur la météo que j’en viens même à rater un tournant. Je m’en rends compte après cinq-cents mètres.

Un peu avant vingt-trois heures je marque une pause. Je suis au bout du rouleau. Le vent souffle toujours et dans la dernière heure, j’ai parcouru dix-sept kilomètres. Il m’en reste plus de soixante-dix avant de toucher à Grants. Si je continue à cette vitesse-là, ça signifie au bas mot quatre heures de route. Je reste assis mi-hébété, mi-abattu, ne sachant que faire. Je mange un sandwich en regardant des lumières qui brillent au loin. Je me souviens de la phrase de Kevin qui, parlant de la course de Josh Kato l’année passée, m’avait dit : “Voilà comment on bat des records sur le Tour Divide : en ayant de la chance.” Je me dis que je n’en ai pas.

Je repars au bout d’un quart d’heure. Mais je n’y crois déjà plus. Je m’arrête après deux kilomètres, incapable de lutter davantage contre le vent. J’aurais aimé passer la nuit dans un vrai lit, bénéficier de la meilleure récupération possible avant la dernière ligne droite, mais je ne peux simplement plus avancer. Mieux vaut m’arrêter et espérer qu’au moment de repartir, le vent sera tombé. Je trouve un endroit où poser mon duvet, à une cinquantaine de mètre de la route. Je m’y glisse et me livre au sommeil. Je n’ai parcouru que deux-cents-quarante kilomètres sur les trois-cents initialement prévu. Non seulement la deuxième place s’éloigne mais, pire encore, il n’est pas impossible qu’il y ait désormais cinq coureurs devant moi.

Jour 15

Au moins deux fois dans la nuit, je me suis réveillé pour tendre l’oreille et tenter de savoir si le vent soufflait toujours. Sentant les paquets d’air froid s’échouer sur mon visage, je me suis rendormi serein, convaincu qu’en choisissant de ne pas continuer ma route j’avais pris la bonne décision. Après environ quatre heures de sommeil, je me lève. Je suis soulagé de constater que le vent a faibli. Avec un peu de chance, d’ici à l’aube, il aura complètement disparu. Je lève le camp et ne m’attarde pas. Grants est à plus de soixante-quinze kilomètres et plus tôt j’y serai, mieux ce sera. Je n’aurai d’autre choix que de m’y arrêter : mon GPS est presque à plat et il ne tiendra pas jusqu’à Pie Town. Je me mets en route. Il est tout juste quatre heures du matin et l’obscurité est encore profonde. Aucun phare de voiture ne vient la percer. Ce petit matin est d’un calme absolu.

Il reste environ six-cents-soixante-dix kilomètres à parcourir avant d’atteindre la frontière mexicaine et d’enfin en terminer. Un tiers de cette distance est asphaltée et le dénivelé positif n’est pas très important, notamment dans les deux-cents derniers kilomètres qui sont pratiquement plats. Il n’y a plus de grosses difficultés sur mon chemin. La partie la plus compliquée sera vraisemblablement l’enchaînement de bosses très pentues rencontré dans la partie méridionale de la forêt de Gila. Bien sûr, mon objectif initial des quinze jours ne peut plus être atteint. Cela-dit si je parviens à maintenir un bon rythme, à limiter mes pauses et à ne pas dormir la nuit prochaine, je peux encore finir en quinze jours et demi : une performance que très peu de coureurs dans l’histoire du Tour Divide sont parvenus à accomplir et qui, au vu du déroulé de la course, me satisferait pleinement.

Si, comparé aux trois-mille-cinq-cents kilomètres parcourus jusque là, ce final apparaît relativement simple, je ne l’aborde pas dans les conditions que j’avais espérées. J’aurais évidemment préféré une nuit d’hôtel à Grants et une dernière ligne droite de six-cents kilomètres après avoir récupéré du mieux possible, tant physiquement que mentalement.

Je n’ai gardé pratiquement aucun souvenir des premières heures de cette matinée du quinzième jour. Est-ce dû à la fatigue accumulée, au manque de sommeil, à un réveil plus difficile que les autres ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que malgré tous mes efforts, je ne me rappelle presque rien des trois premières heures durant lesquelles je n’ai couvert qu’un peu plus de trente kilomètres, roulant très lentement et observant un nombre de pauses difficilement explicables. J’imagine que ces premières heures de la journée ont été très dures. Et ces temps morts, je les ai probablement passés étendu sur le bord de la route.

Je me souviens en revanche du long faux-plat descendant qui m’a mené à Grants. Le jour se levant sur des entrepôts délabrés, des boxes aux rideaux de fer piqués de rouilles, des terrains vagues, de vieux pick-ups couverts de poussière. Toute la tristesse de ces villes déshéritées du Nouveau-Mexique. Un paysage qui à défaut d’être agréable défile vite. J’arrive à Grants vers huit heures et demie et m’arrête dans la première station service que je croise. Je commence par faire le plein de provisions. La prochaine possibilité de ravitaillement, Pie Town, ne dispose que d’un magasin aux horaires d’ouverture restreints et je ne veux pas prendre de risques. D’autant plus qu’une fois passé cette petite localité, il faut parcourir presque trois-cents kilomètres avant de retrouver une épicerie ou un supermarché.

Suite au vol dont j’ai été victime la veille, je suis un peu nerveux et, du coin de l’oeil, je surveille mon vélo resté dehors, de l’autre côté de la vitrine. Après avoir réglé à la caisse, je vais m’attabler dans le diner qui jouxte la supérette. Je choisis une table avec une prise de courant et branche mon GPS ainsi que ma batterie externe. Les deux vont devoir charger un certain temps avant que je puisse envisager sereinement de faire le chemin jusqu’à la frontière, ou au moins jusqu’à Silver City. Je commande donc du café et une assiette de pancakes, histoire de ne pas perdre mon temps. Sur mon téléphone, je cherche un réseau wifi ouvert afin de consulter le tracker. Mon désir de savoir à quelle place je me situe est devenu plus fort que ma crainte de voir que j’ai perdu des places depuis Abiqiu. Malheureusement je ne trouve pas de connexion.

Après avoir avalé la moitié de mes pancakes, je commence à caler. A force de me nourrir en ingérant très fréquemment de petites portions, mon estomac a perdu l’habitude de recevoir de grosses quantités de nourriture en une seule fois et je suis rapidement arrivé à satiété. Pas question pourtant de ne pas finir mon assiette. Chaque calorie compte et toutes seront utilisées. Surtout sur cette fin de course. Je me force donc à lentement finir mes pancakes, buvant plusieurs tasses de café pour les faire descendre. Dehors, un homme étrange rôde devant la supérette. Avant les événements de Cuba, je n’aurais pas prêté attention à cet individu. Mais j’ai toujours ce vol en tête. Je ne quitte pas des yeux mon vélo et me tiens prêt à intervenir si l’homme venait à s’en approcher de trop près.

Après un peu plus d’une heure de pause, je me remets en selle. Mes batteries sont chargées et moi-même, je suis rassasié. A vrai dire, je me sens même trop plein. Qu’importe, cette désagréable sensation aura tôt fait de disparaître. Je m’apprête à me lancer dans un raid sans interruption jusqu’à Pie Town quand je me rends compte que j’ai oublié quelque chose en faisant mes courses. Je fais donc un bref arrêt dans la première épicerie que je croise. J’en ressors avec cinq canettes de Redbull en prévision de ma nuit blanche. Je n’ai pas la place de les ranger dans ma sacoche alors je les sangle dessus en utilisant un morceau de chambre à air.

Il est dix heures du matin. Rien n’arrête la course d’un soleil éclatant dans un ciel au bleu si intense qu’il en est presque douloureux. Je quitte Grants et gagne la route 117 qui traverse un vaste site appelé El Malpais, littéralement “les mauvaises terres”. Si le nom ne laisse présager rien de bon, le paysage est prompt à nous débarrasser d’un éventuel mauvais a priori qu’il aurait pu fait naître. C’est le Nouveau-Mexique comme on l’imagine : sec, dramatique, écrasé de soleil, où les falaises sont si abruptes qu’elles semblent sorties de terre la veille à peine. C’est le décor d’Easy Rider, s’étendant à perte de vue, façonné par des éruptions volcaniques il y a plusieurs milliers d’années.

Coincé entre un soleil de plomb et un asphalte délabré parcouru de fissures, je roule sans me hâter, luttant contre un interminable faux-plat montant. Je ne perds pas une miette du spectacle qui s’étale devant mes yeux. Ce désert aux antipodes des hautes, sombres et humides forêts de pins du Canada que je traversais il y a deux semaines. Ce contraste matérialise la distance parcourue, témoigne des épreuves surmontées à la force de mes jambes. C’est peut-être pour cela que je le goûte autant.

Après une heure, je m’arrête dans le centre d’accueil des visiteurs d’El Malpais pour remplir mes bidons. Il me reste une centaine de kilomètres avant Pie Town et je sais que je n’aurai pas la possibilité de trouver de l’eau. Avec une chaleur comme celle de cette fin de matinée, il est crucial de rester hydraté. Le coup de chaud n’est jamais très loin et dans un état d’épuisement comme le mien, il peut être dévastateur.

À la mi-journée, je quitte la route 117 et l’asphalte par la même occasion. Je ne peux pas me plaindre : entre hier et aujourd’hui, j’ai eu le droit à plus de trois-cents kilomètres de routes goudronnées. Il fallait bien que cela s’arrête à un moment. Toutefois la partie que j’aborde maintenant n’a rien d’un retour en douceur au tout-terrain. La piste est couverte d’une couche de sable dont l’épaisseur est variable. Le terrain est parfois très meuble et mes pneus s’y enfoncent et dérapent. Je suis constamment en train de chercher l’endroit où la couche de sable est la plus fine. Je colle le plus possible au bord de la route, mais celui-ci n’est pas tout le temps sûr. Parfois il est plus sableux que le centre. Alors je reviens vers le milieu et navigue sur la trajectoire que dessine les traces de pneus laissées par la dernière voiture à avoir emprunté cette route. Je dois faire preuve de patience et rester très concentré. Ma progression est laborieuse durant une quinzaine de kilomètres. Puis, comme j’aborde une bosse haute d’une centaine de mètres, la nature du sol change et le terrain se fait moins meuble.

Dans le ciel, quelques nuages commencent à s’accumuler, formant une traînée blanche qui filtre la lumière du soleil et fait baisser la température. Quand, après avoir triomphé du profil accidenté de cette route à force de persévérance, j’arrive à Pie Town, le bleu du ciel a entièrement cédé la place au blanc de cette masse nuageuse.

La petite localité, qui ne compte pas même deux-cents habitants, est un des lieux iconiques du Tour Divide. La légende dit que dans les années 20, quand l’endroit n’était guère plus que l’intersection de deux routes, un commerçant y vendait des tartes si réputées dans la région que la petite communauté de quelques maisons se vit rapidement appelée Pie Town. Plus tard, lorsque le lieu acquit le statut officiel de ville ainsi qu’un bureau de poste, les quelques habitants insistèrent pour que leur bourgade garde le nom de Pie Town. Ce nom en fait une petite curiosité touristique locale et les visiteurs qui s’y rendent ont le choix entre divers établissements pour déguster les tartes qui ont fait sa petite renommée.

Parce que passer par ici sans manger une part de tarte serait presque un sacrilège, je me rends chez Pie-O-neer, un café aux airs de saloon. Passée la porte, je suis accueilli d’autant plus à bras ouvert par les propriétaires que je suis le premier coureur à m’arrêter chez eux cette année. Aux petits soins et souriants, ils m’offrent un café et une part de tarte. J’ai à peine eu le temps de la finir qu’avec cette gentillesse qui me fait tant aimer ces coins perdus des Etats-Unis, ils m’en proposent une deuxième. Je profite également de cette pause pour consulter le tracker. Une pointe d’angoisse me saisit comme la page charge lentement. A ma grande surprise, il n’y a devant moi que Mike et Chris. Gareth, qui a vraisemblablement beaucoup souffert depuis Hartsel, est encore à Cuba. Stefan vient de quitter Grants, légèrement devancé par Brian. Kevin est là, à Pie Town, quelque part. Avec près de cent-cinquante kilomètres d’avance, Chris file tranquillement vers le deuxième place. Mike, quant à lui, est arrivé à Antelope Wells dans la matinée, battant le record de Josh Kato de plus de douze heures, au terme d’une course que lui seul était capable de mener.

 

Remonté à bloc par ces nouvelles, j’avale rapidement mon café et ce qu’il me reste de tarte avant de me remettre en selle. Certes la deuxième que je voulais disputer à Chris est désormais hors d’atteinte, mais il reste une place sur le podium de la course cycliste amateur la plus dure au monde à conquérir. Si c’est un peu moins bien que ce que j’espérais accrocher il y a encore deux jours, ça reste un accomplissement du genre de ceux qui comptent.

Je reprends la route avec enthousiasme, regardant à droite et à gauche pour voir si je n’aperçois pas le vélo de Kevin quelque part. Malgré ce qu’indiquait le tracker, je ne le vois nulle part. Il vient peut-être de repartir. Auquel cas, il va me falloir me dépêcher si je veux le rattraper. Je regagne la piste de terre, tandis que le blanc du ciel commence à prendre une inquiétante teinte grise. Il n’est que dix-sept heures mais la luminosité décline et l’air se rafraîchit. Le paysage change progressivement. Les terres arides et désolées d’El Malpais cèdent la place aux prémisses de la forêt de Gila. Le vert se substitue à l’ocre, les arbres font leur retour, les vastes étendues se couvrent d’herbe. Après trois-cent kilomètres de désert, j’accueille avec plaisir ce changement de décor. Aussi beaux et typiques que soient les paysages de canyons et les immenses plaines desséchées du Nouveau-Mexique, après tant de temps passé à les arpenter, je commençais à les trouver un peu monotones.  

Tandis que je grimpe une courte bosse, le ciel continue de se faire menaçant. Finalement, lorsque j’arrive au sommet, la masse noire formée par les nuages commence à se répandre en grosses gouttes. Décidément, jusqu’au bout, rien ne me sera épargné. J’enfile ma veste de pluie en maugréant puis me relance sur la route humide. Comme souvent, la pluie hésite à vraiment éclater. Les gouttes, lourdes et froides, restent espacées. Dans la descente devenue glissante, je perds le contrôle dans un virage, dérape et finis à terre. Je ne me fais pas mal mais je perds une canette  qui a explosé en s’écrasant sur le sol.

Suite à cette descente, j’aborde une longue montée à la faible déclivité. L’enthousiasme avec lequel j’avais quitté Pie Town a complètement disparu, dissous par l’eau qui s’écoule de ce ciel morose. Le crépuscule n’est pas loin. Je bois mon premier Redbull en espérant qu’il me donnera un regain d’énergie qui m’aidera à parvenir au sommet. Je roule sans entrain sur la piste désormais bordée de pâturages où paissent quelques vaches stoïques. La pluie finit par cesser. Apparemment le vent l’a poussée un peu trop vite vers le sud pour qu’elle puisse vraiment me mouiller. Dans cette atmosphère lourde, la nuit tombe vite. Quand j’achève de descendre la longue bosse que j’ai eu tant de mal à monter, elle s’est définitivement installée. L’obscurité est totale, rendue plus profonde encore par les nuages qui empêchent la lumière de la lune de percer. Et la faible lueur de ma lampe frontale ne fait qu’une timide trouée dans ce noir d’encre.

Je croise une route asphaltée sur laquelle je ne parcours pas plus d’une centaine de mètres. La piste que je trouve après ce bref interlude goudronné est dans un état pitoyable. Si je ne parviens pas à les distinguer dans le noir, je devine les washboards qui font de cette route de terre un véritable enfer. Elle a beau être plate, je n’arrive pas à dépasser les 15 km/h. Au bout d’une vingtaine de minutes, je suis contraint de faire une première pause. Mentalement, je ne peux plus. J’ai besoin de m’arrêter un quart d’heure pour réunir le courage nécessaire afin de continuer. Je bois deux autres canettes de Redbull. La nuit s’annonce longue et il va me falloir beaucoup de détermination pour la traverser.

Je repars et me vois secouer, chahuter par cette piste comme je lutte pour garder une vitesse pourtant dérisoire. Je ne couvre que peu de distance avant de m’arrêter à nouveau. Je dors une dizaine de minutes, me disant que cela me fera du bien et me permettra de réattaquer l’interminable litanie de washboards avec plus de courage. J’ai beau me promettre que cette sieste sera la seule, c’est le début d’une longue nuit passée à tenter de vaincre à la fois la lassitude et l’envie de dormir. Des tentatives se soldant le plus souvent par des défaites et des plages de sommeil de plus en plus longues. Tantôt sur le bord de la route, tantôt sous un arbre, tantôt dans un large conduit permettant de canaliser sous la route un cours d’eau à sec à cette période de l’année. La caféine du Redbull n’a aucun effet sur mon organisme. Ma fatigue est telle qu’à chaque fois que je ferme les yeux, je sombre immédiatement dans un profond sommeil.

Et pourtant cette nuit est belle. Les nuages finissent par se dissiper, laissant la lumière blafarde de la lune éclairer faiblement le paysage. Les pâturages laissent place à des bosquets ou à des prairies sur lesquelles se dressent quelques arbres. Le désert et ses couleurs brûlantes sont si loin du bleu profond et glacé de ces feuillages qu’aucun vent n’agite, qu’ils semblent appartenir à une autre planète. La piste si mauvaise s’améliore enfin, si l’on excepte quelques passages boueux. Les lumières des quelques fermes disparaissent à mesure que je pénètre plus profondément dans la forêt de Gila. La température est clémente et le profil n’a rien d’insurmontable.

Oui, c’est une belle nuit dans le coeur silencieux du Nouveau-Mexique. Une nuit que je traverse comme un fantôme. Entre vingt-deux heures et six heures du matin, je ne parcours qu’une dérisoire soixantaine de kilomètres. Dans la mesure où je ne me suis cantonné qu’à de courtes siestes, j’ai plus ou moins tenu ma promesse de ne pas dormir. Mais cela ne m’a avancé à rien. J’aurais couvert autant, voire plus, de distance en m’accordant une nuit de quatre heures. Et j’y aurais certainement gagné en terme de qualité de repos, surtout au niveau mental. Une vraie rupture entre deux étapes est toujours plus bénéfique que le genre de longue et pénible transition que s’est avérée être cette nuit.

En vingt-quatre heures, j’ai parcouru trois-cents kilomètres. Moins de la moitié de la distance que j’avais pour ambition de couvrir en quarante heures. L’objectif de quinze jours et demi est désormais hors d’atteinte. Le Nouveau-Mexique, cet état qui devait être le plus simple, est en train de me laminer. Au lieu d’être ce final plutôt clément que j’avais imaginé, il est en train d’achever le travail de broyage entamé par les cinq autres états. Au plus tôt, je peux espérer toucher à la frontière dans une vingtaine d’heures. Cela signifie qu’il me faudra à nouveau affronter une nuit sans sommeil sur le Tour Divide.

Jour 16

Le soleil se lève sur la forêt de Gila, une des plus vastes des Etats-Unis. Dans ce Nouveau-Mexique enchanteur, paisible et dépeuplé, on passe de longues heures sans croiser âme qui vive. Pie Town est désormais cent-vingt kilomètres derrière moi et il m’en reste plus de cent-cinquante à parcourir avant d’atteindre Silver City. L’expression “au milieu de nulle part” m’a rarement semblé plus adéquate. Au-delà des simples complications logistiques liée à une telle situation, cela présente une difficulté dans l’approche mentale de la progression. Une ville n’est pas qu’un point de ravitaillement, c’est également un objectif, un jalon. A chaque fois qu’on en atteint une, cela veut dire qu’on a conquis un peu plus de terrain. La distance parcourue se matérialise. On se projette alors vers la prochaine et c’est comme ça qu’on a l’impression d’avancer.

Ici, rien ne vient concrétiser les kilomètres qui s’additionnent au compteur. Ils restent abstraits et ne demeure que l’impression de se débattre en vain dans un no man's land sans fin. Il faut trouver d’autres jalons. C’est toute l’histoire de cette course : viser le sommet d’un col, une aire de camping, le passage de la terre à l’asphalte ou l’inverse, n’importe quelle marque significative. Pour ne pas se sentir impuissant. On pense tous les jours à Antelope Wells, le poste frontière, mais il ne vient à l’esprit que sous la forme d’un fantasme distant. Jamais on ne s’attarde sur ce qui apparaît si abstrait, si lointain, si inatteignable. Même ce matin, alors qu’il ne me reste que trois-cents cinquante kilomètres avant de faire de cette chimère une réalité.  

Chaque chose en son temps. A l’entrée de la véritable dernière ligne droite, lorsqu’il me restera cent kilomètres d’asphalte à avaler, là seulement, je pourrais penser à la fin et seulement à elle. Pour l’instant, mon objectif est bien plus modeste : Beaverhead ranger station, un ranch qui abrite des gardes forestiers et autres personnels de l’US forest service. Malgré le profil globalement descendant de ce début d’étape, il me faut deux heures pour l’atteindre. Dans l’air frais de ce début de matinée, je traverse des paysages à la beauté insoupçonnable. Faisant irruption dans une clairière, je surprends une poignée de chevaux sauvages. Immobiles, ils me regardent m’approcher. Ce moment semble durer une éternité. Ils semblent si calmes et figés que j’ai l’impression que jamais ils ne bougeront. Quand je suis trop près, ils sortent brusquement de leur immobilité et partent au galop dans des directions différentes, ne me laissant que des images si puissantes qu’elles semblent à peine réelles.

Lorsque j’arrive à Beaverhead, ces images me hantent encore. La Divide est exigeante, c’est vrai. Mais ce qu’on trouve ici, on ne le peut trouver ailleurs.

Je reste assez longtemps ici. Presque une demi-heure. Il est un peu tôt dans la journée pour marquer une aussi longue pause. Mais je sais que la route jusqu’à Silver City est encore très longue et cette respiration est comme l’élan que prendrait un athlète avant de sauter. Bien sûr je remplis mes bidons. La journée s’annonce chaude et je ne trouverai pas davantage d’eau dans la forêt de Gila que dans celle de Santa Fe. J’en profite également pour me restaurer. Il ne reste pas grand-chose des provisions faites à Grants ; la faute à cette nuit erratique qui m’a vu parcourir beaucoup moins de chemin que prévu. Je suis donc contraint de me rationner, comme entre Vallecitos et Cuba. Ce n’est pas un exercice évident. Il faut ingérer de petites quantités de nourriture aux moments adéquats, repousser graduellement les assauts de la faim, la leurrer, faire coïncider ce qu’il reste à manger avec la distance qu’il reste à parcourir. Pour y parvenir, mieux vaut avoir déjà fait l’expérience de ce genre de situations.

Il est huit heures et demie passées lorsque je reprends la route. Les choses sérieuses commencent. Si les interminables cols du Colorado sont derrière moi, ce qui m’attend est sûrement pire. Une succession de six côtes très pentues dont le dénivelé positif va de cent-cinquante à quatre-cents mètres, avec par endroits un revêtement très dégradé. Je commence par la plus petite d’entre elles. Pas la plus simple, cependant. La pente de dix pour cent ne me laisse pas de répit et j’atteins le sommet hors d’haleine. La descente est brutale elle aussi. Si la forêt est belle, ces pistes, que l’apache Geronimo parcourait au XVIIIème siècle, sont mauvaises. Couvertes de pierres et tortueuses, elles doivent être pratiquées avec une extrême prudence.

Descendu sous les deux-mille mètres, je dois immédiatement me remettre en action. A 7km/h, il me faut plus d’une demi-heure pour parvenir au sommet de la deuxième difficulté. La descente n’est pas le répit espéré. Si le revêtement est correct en ligne droite, dès que j’aborde un virage la route est gondolée, couverte de ces fameux washboards qui sont le cauchemar de tous les coureurs du Tour Divide. Lorsque j’arrive sur ces passages, je suis lancé à pleine vitesse par la pente abrupte. J’absorbe alors toutes les vibrations transmises par ma machine, laquelle devient presque impossible à contrôler. C’est éprouvant. Douloureux même. Cette sensation d’être secoué dans tous les sens est de celles auxquelles on ne peut s’habituer. L’effet de ces washboards est d’autant plus dévastateur pour moi dont le vélo n’est pas réellement adapté à ce genre de terrain.

Lorsque j’arrive en bas de la bosse, je suis presque soulagé d’avoir une nouvelle côte face à moi. Celle-ci est plus longue, plus haute mais son pourcentage moyen est un peu plus clément. Durant l’ascension je croise une voiture. Le conducteur m’apercevant arrête son véhicule et descend pour me saluer. Avec une amie, ils sont venus ici pour observer les oiseaux. Je leur parle brièvement de la course et, gentiment, ils me proposent de l’eau. Cette aide est la bienvenue : il fait chaud et mes réserves baissent rapidement. Après les avoir remerciés, je prends congé et me remet en route. J’atteins tant bien que mal le sommet et bascule dans une descente tout aussi chaotique que la précédente.

Ce schéma se répète dans la bosse d’après et dans la suivante encore. Au final ce sont sept heures que je passe à me battre contre les pentes abruptes de la forêt de Gila. Je lutte pour les grimper et souffre pour les descendre. Les ascensions m’entament physiquement, les descentes me minent moralement. Comme souvent, j’ai l’impression que cela ne finira jamais. Et comme toujours, alors que je suis persuadé que je ne pourrais pas supporter davantage, j’en vois le bout.

Après un énième passage de washboards, j’atterris sur la highway 35. Je suis heureux de retrouver l’asphalte. Cette portion vient mettre fin à une section de presque trois-cent kilomètres sur des pistes trop souvent dans un état déplorable. Cet interlude goudronné ne va pas durer. Dans moins d’une dizaine de kilomètres, il prendra fin. Qu’importe. Après avoir tant souffert sur la terre et les pierres, je goûte chaque mètre parcouru sur cette belle route. D’autant plus que cette forêt de Gila, si diverse et changeante, offre encore une nouvelle facette. Débarrassée de ses conifères, elle s’est couverte de feuillus, semble moins aride tout à coup, avec ses verts moins profonds, plus tendres, et les touffes d’herbes qui s’épanouissent au pied des arbres.

Après une vingtaine de minutes sur le macadam, je prends à gauche et retrouve la terre. Je traverse une aire de camping où sont stationnées quelques caravanes. Je suis à quarante kilomètres de Silver City, à deux-cent trente d’Antelope Wells, et je m’apprête à entrer dans l’inconnu. La section qui se trouve devant moi, connue sous le nom de Sapillo Alternate ou CDT, est réputée pour son extrême difficulté. Il y a deux ans, piégé par la nuit après une étape éprouvante, j’avais choisi de ne pas l’affronter et j’avais suivi la highway jusqu’à Silver City. Aujourd’hui, je n’ai pas d’autre choix que de me mesurer à ce passage que beaucoup redoutent. Cette ultime difficulté avant la frontière.

Les lettres CDT sont les initiales de Continental Divide Trail. Ce sentier de grande randonnée est l’équivalent de la Great Divide pour les marcheurs. C’est d’ailleurs lui  qui a servi d’inspiration aux créateur de l’itinéraire cycliste. Il couvre cinq-mille kilomètres et croise le tracé de la course en plusieurs endroits. Or qui dit chemin de randonnée dit souvent trace étroite et pente abrupte. Je ne tarde pas à découvrir que c’est exactement ce qui est au programme. Et il n’y a pas de round d’observation. Dès les premiers instants, la pente insensée m’oblige à mettre pied à terre et à pousser mon vélo. Je regarde mon GPS et essaye d’évaluer le nombre de mètres que j’ai à gravir. Il y en a au moins quatre-cents : l’ascension risque d’être longue. A mesure que je gagne en altitude, les arbres disparaissent pour laisser place à des buissons jaunis et une végétation typique des zones arides. Je continue de pousser, croisant de temps en temps une balise marquée CDT. Parvenu à deux-mille mètres au prix d’énormes efforts, j’ai le plaisir de voir le terrain s'aplanir. Je me remet en selle et suis la mince trace sur un kilomètre. La pente redevient alors très forte et je dois à nouveau pousser quelques centaines de mètres durant.

J’arrive à deux-mille-cent mètres. J’ai donc effacé la moitié du dénivelé en deux kilomètres. Cela m’a pris plus de quarante minutes. Le sommet n’est plus qu’à six kilomètres, avec un pourcentage faible. Oui mais voilà, la mince trace est difficile à suivre. Elle serpente sans cesse et son revêtement est calamiteux. Mais comment pourrait-il en être autrement ? C’est un chemin de randonnée après tout.

Alors que, perdu au milieu d’herbes à demi-brûlées et de hautes fleurs étranges rappelant des glaïeuls, je peine et maudis cette Divide qui jusqu’au bout n’aura de cesse de dresser sur mon chemin les pires obstacles, j’entends un vélo s’approcher derrière moi. Kevin. Mon frère d’arme. A ce stade de la course, nous sommes si habitués à nous retrouver après nous être perdus de vue pendant des jours, que nous réagissons comme si nous nous étions quittés deux heures plus tôt. Il n’a pas son sourire habituel, ce qui est compréhensible vu la difficulté du terrain.

Après sa nuit à Abiqiu, il a tenté, comme moi, de rallier Grants en une seule étape. Et comme moi, à cause du vent, il a échoué. Cette nuit-là, sans le savoir, nous avons campé à moins de deux kilomètres l’un de l’autre. Il était bien à Pie Town en même temps que moi. Et si je ne l’ai pas vu c’est parce qu’il avait choisi de dormir quelques heures dans la Toaster house, une bicoque qu’une généreuse habitante de la communauté laisse à la disposition des coureurs, des cyclotouristes et des randonneurs de la CDT. Malgré cette sieste, il n’est pas parvenu à rouler toute la nuit comme il le souhaitait. S’asseyant à l’abri sous un porche pour une simple pause un peu plus tard, il s’est endormi et ne s’est réveillé qu’après plusieurs heures. Et maintenant, le voilà. Lancé vers la frontière comme moi, et décidé à ne pas s’arrêter avant de l’avoir atteinte.

A vrai dire, il n’est pas lancé exactement comme moi. Plus expérimenté et plus habile sur ces terrains cassants, il roule sensiblement plus vite. Après tout c’est à la pédale qu’il m’a repris, et non parce que je me suis arrêté. Seulement voilà, la piste étroite serpente à flanc de montagne, avec sur notre gauche quasi une falaise et notre droite presque un précipice. Impossible de dépasser ici. Je fais de mon mieux, j’accélère le rythme et prend un peu plus de risques que quand j’étais seul. Cela ne suffit pas. Kevin me talonne et je sens que je le freine. Je profite d’un endroit où le sentier s’élargit un peu pour m’écarter et lui dire de passer. D’une part je ne veux pas le ralentir et d’autre part, il est plus raisonnable pour moi d’évoluer sans pression sur ce terrain dangereux. Il vaut mieux éviter de prendre des risques. Chuter ici est une mauvaise idée. Si cela arrivait, je dévalerais certainement plusieurs dizaines de mètres en contrebas avant qu’un buisson un peu plus gros que les autres vienne stopper ma chute.

Comme je l’avais prévu, Kevin s’éloigne rapidement. Je ne me fais pas trop de soucis cela-dit. Je ne doute pas de le retrouver à Silver City. Comme moi, il n’a pas très bien calculé le temps qu’il lui faudrait pour y parvenir et il est à court de provisions. Si je ne le reprends pas avant, je le rejoindrai dans la première station service qui se trouvera sur notre chemin.

Vers dix-neuf heures, je parviens enfin au sommet de cette fameuse bosse de Sapillo. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a tenu toutes ses promesses. Le début de la descente est mauvais et me fait craindre un nouveau calvaire. Heureusement la route s’améliore, s’élargit, les buissons et les longues herbes jaunies laissent place à de hauts arbres aux larges troncs, la terre rocailleuse et poussiéreuse change de nature, se fait lisse et ocre. La descente est bonne. Les larges virages offrent de belles trajectoires. Enfin je reprends du plaisir. J’en prends d’autant plus que bientôt je retrouve l’asphalte. Hormis une petite bosse de cinq kilomètres à trois pour cent, il n’y a plus rien pour freiner ma progression vers Silver City. En moins d’une heure, je couvre les vingt-cinq kilomètres qui m’en séparent.

Dans le jour déclinant, j’avise le vélo de Kevin adossé au mur d’une supérette. Cela fait plusieurs heures que j’ai avalé ma dernière barre de céréale alors, forcément, c’est un sentiment tout particulier qui m’anime au moment de pousser la porte. Je ne perds toutefois pas le sens des priorités. Avant de me ruer sur cette nourriture à laquelle je n’ai cessé de penser pendant l’heure qui vient de s’écouler, je demande au caissier s’il peut brancher mon GPS quelque part. Avec le peu de batterie qui me reste, je ne tiendrai pas jusqu’à la frontière.

Kevin et moi prenons notre temps. Nous nous restaurons et nous réhydratons. Nous réapprovisionnons nos stocks avec assez de nourriture pour tenir encore deux-cents kilomètres. Nous nous changeons également en prévision de la longue nuit qui nous attend. Et je rajoute un peu de pression dans mes pneus puisqu’il ne reste pratiquement plus que de l’asphalte devant nous.
Mais surtout, je souffle. Au final, nous nous arrêtons une heure entière. C’est beaucoup mais nous en avons besoin. Cette journée aurait été difficile si elle avait eu lieu au début de la course, alors à ce stade, avec la fatigue physique et mentale accumulée pendant plus de deux semaines, elle a quitté le simple champ du
difficile pour entrer au panthéon de ces étapes presque impossibles qui ne semblent exister que pour vous briser et vous faire renoncer. Et maintenant, alors que vraisemblablement dans une dizaine d’heures nous en aurons terminé, que personne ne nous reprendra et que devant nous il n’y a plus personne à rattrapper, qu’est-ce qu’une demi-heure de plus ou de moins ?

Lorsque nous repartons, la nuit est complètement tombée. Il est vingt-et-une heures. Si nous parvenons à parcourir les deux-cents kilomètres qu’il nous reste en dix heures, nous finirons la course une heure sous la barre des seize jours. Dix heures pour parcourir une telle distance sur une route globalement plate et principalement goudronnée : ce serait une formalité en temps normal. Le temps, toutefois, n’a rien de normal. Nos organismes sont à bout. Nos jambes répondent à peine. Nos têtes sont lourdes et nos membres supérieurs endoloris. Nous ne faisons plus attention à nos douleurs parce que nous les traînons depuis le Canada. Bien sûr toutes les pires difficultés sont derrière nous. Il n’empêche. Ce n’est pas terminé. Le Tour Divide ne finit pas au sommet de la côte de Sapillo. Il s’achève à Antelope Wells. Et même si jamais nous n’en avons été si près, la vérité est que nous en sommes encore loin. Et il y a devant nous une obscurité profonde dont nous savons qu’elle va peser sur nous, rendre nos paupières lourdes et, comme trop souvent ces derniers jours, nous allons devoir combattre les assauts du sommeil.

Au bout d’une demi-heure, nous entamons l’ascension d’une petite côte. Pratiquement rien. Sept kilomètres à trois pour cent sur l’excellent goudron de la highway 90. Quelque chose de si insignifiant que je n’en avais gardé aucun souvenir. Et là, sur cette faible pente, nous sommes si épuisés, que nous ne dépassons pas les 12km/h. Durant les trente et quelques minutes qu’il nous faut pour effacer cette bosse, nous n’avons de cesse de nous plaindre et de maugréer. Mi-sérieux, mi-amusés par le fait qu’après avoir encaissé tous les coups les plus vicieux de la Divide, il nous en faille si peu pour être atteints.

Nous parvenons au sommet avec un certain soulagement. Encore une quinzaine de kilomètres sur cette route au trafic quasi inexistant, puis nous bifurquons pour gagner Separ Road. Cette piste poussiéreuse est la dernière portion non goudronnée de la course. L’occasion de faire nos adieux à cette terre trop souvent défoncée, caillouteuse, gondolée, sablonneuse, inondée ou boueuse. Cette terre belle mais exigeante qui rend le Tour Divide si dur et si unique.

Long faux-plat descendant, Separ Road n’est pas un passage particulièrement compliqué. Il faut simplement rester vigilant pour ne pas perdre le contrôle de l’avant de son vélo lorsque, par endroits, la couche de poussière se fait plus épaisse, empêchant l’adhérence. Kevin, qui dispose d’un meilleur éclairage que moi, ouvre la voie. Je lui emboîte le pas et fais mon possible pour ne pas déraper dans les parties sablonneuses malgré mes pneus fins. Mais cette bataille contre la route est secondaire, la vraie se joue contre la nuit, l’obscurité, le sommeil. A l’heure d’écrire ces lignes, je ne sais plus qui a craqué le premier. Qui a émis avant l’autre idée de s’arrêter dix minutes pour dormir un peu. Qu’importe ? Celui qui gardait le silence ne le faisait qu’en attente d’une parole de l’autre. Nous nous allongeons à même le sol et nous livrons au sommeil avec délice. Il me semble que je sombre avant même d’avoir fermé les yeux. Il n’est pourtant que minuit. Le chemin est encore long et l’aube encore loin.

Cette sieste nous fait du bien et nous repartons un peu ragaillardis. Je demande à Kevin quel est son plan une fois arrivé à Antelope Wells. Le poste frontière, perdu au milieu du désert, se trouve à soixante kilomètres de la première habitation, et plus de cent-cinquante de la moindre ville. Il me dit que sa femme a contacté Jeff et qu’il sera là pour le récupérer. Jeff est un homme qui vit près d’Hachita, la dernière petite communauté croisée sur la route vers le Mexique. Il prend en charge les cyclistes (coureurs ou simples touristes) qui n’ont pas de solution de repli une fois le bout de la route atteint et les conduit indifféremment chez lui, à Lordsburg ou à Deming, les deux villes les plus proches. En 2014, il m’avait hébergé deux jours durant, à la fin de mon périple. Nous avions sympathisé et il m’avait conduit à El Paso au Texas, d’où décollait mon avion. Je me réjouis de savoir qu’il sera là pour nous accueillir quand nous en aurons terminé. Cela signifie que quand nous arriverons en vue du Mexique, l’aventure sera complètement terminée et que je n’aurais pas besoin de faire à vélo la route jusqu’à Hachita ou ailleurs. Mon soulagement pourra être complet. Ma délivrance, totale.

Après trois heures dans la poussière, nous arrivons au bout de Separ Road. Alors que je marque un bref arrêt pour prendre à manger dans ma sacoche, je me rends compte que mon tracker n’émet plus. Quelque part entre Silver City et ici, les piles sont mortes. Heureusement j’en ai de rechange avec moi. Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si ça n’avait pas été le cas. Tandis que je sors toutes mes affaires et fouille pour retrouver ces piles, je sens que Kevin trépigne. Il tient absolument à arriver avant huit heures du matin pour rester sous la barre des seize jours. Je lui dis de ne pas m’attendre. Je le rattrapperai.

Mon tracker fonctionnant à nouveau, je me lance à sa poursuite. Ma lampe frontale éclaire faiblement cette route de terre qui longe l’autoroute reliant El Paso à Tucson. Je guette la lumière rouge qui signalerait la présence de Kevin. Je roule, j’accélère, mais je ne la vois pas. Je suis pris d’une absurde crainte de ne pas réussir à le rejoindre. J’accélère encore. Au moment de retrouver définitivement l’asphalte en arrivant sur la highway 146, j’aperçois enfin la lueur rouge de son feu arrière. Peu de temps après, j’arrive à sa hauteur. Il avance tranquillement à environ 20km/h. Avec le petit développement de son single-speed, il ne peut pas rouler beaucoup plus vite. Dans cette dernière ligne droite de cent kilomètres, je n’ai pas le même genre de restriction. Après l’avoir accompagné un temps, je lui annonce qu’il est l’heure pour moi de lui fausser compagnie et de filer un peu plus rapidement vers la frontière. Il me salue et nous prenons rendez-vous à Antelope Wells dans quelques heures.

Je commence à alors à accélérer progressivement. La route est plate, l’asphalte est bon, aucun vent ne vient s’opposer à ma progression. Pourtant j’ai toutes les peines du monde à atteindre la modeste barre des 25km/h. Je pousse encore un peu. Mes muscles ne répondent pas. Ils sont réduits à l’état de morceaux de chair fatigués, récalcitrants. J’essaie quelques minutes de maintenir cette vitesse qui serait un strict minimum en temps normal, mais ils se raidissent, deviennent douloureux et je m’essouffle. Ce que je fais habituellement sans effort, je ne suis plus en mesure de le faire en donnant tout ce que j’ai.

Je m’imagine lutter ainsi, cent kilomètres durant, seul dans l’obscurité, sans rien pour venir rompre la monotonie du désert. Mobilisant mes dernières ressources pour rouler à 23km/h. Pour quoi ? Finir en trente minutes de moins ? Non, je n’en veux pas de cette demi-heure. Pas à ce prix. Je ralentis et me laisse reprendre par Kevin. Je préfère cent fois partager cette fin de nuit avec lui. Contrairement à lui, je n’accorde pas beaucoup d’importance à la barre des seize jours. Je lui dis. Que l’on finisse une heure en dessous ou une au dessus, le nombre qui restera, c’est 16. Je ne m’imagine pas répondre à quelqu’un qui me demanderait en combien de temps j’ai bouclé le Tour Divide : quinze jours, vingt-trois heures et trente minutes. Ce serait ridicule.

Mon raisonnement ne vient pas à bout de la détermination de Kevin. Le besoin de sommeil, en revanche, y parvient. Vers deux heures et demie du matin, comme un peu plus tôt sur Separ Road, l’un de nous craque. S’arrêter, dix minutes, un quart d’heure, dormir. L’autre n’est pas difficile à convaincre. Comment résister aux sirènes du sommeil dans cette nuit imperturbable ?
Commence alors un long et cocasse chassé-croisé. Cette première sieste est suivie d’une série d’autres qui diffèrent en ce sens qu’au lieu de céder en même temps à l’envie de dormir, nous le faisons tour à tour. Ainsi, un peu plus tard, alors que je n’en peux plus, je m’allonge sur le bord de la route et le laisse filer, lui qui se sent capable de continuer. Puis reposé après dix minutes de sieste, je me remets en selle et le croise plus loin, lui-même étendu sur le bas-côté. Je fais trois ou quatre siestes comme celle-ci. L’une d’entre elle interrompue par un garde frontière en voiture, curieux de savoir pour
quoi je suis allongé au bord de cette route qui ne mène nulle part en plein milieu de la nuit.

Cette nuit est longue. Éprouvante. Le besoin de sommeil est de plus en plus difficile à combattre. L’impression qui domine est celle que cette obscurité si pesante ne finira jamais et que mes yeux peineront à rester ouverts des heures et des heures durant, jusqu’à une frontière qui semble ne jamais se rapprocher. Au terme de cette “nuit la plus longue” j’accueille l’aube comme une offrande.

Comme un élixir miraculeux, les rayons du soleil chassent cette envie difficilement répressible de se livrer au sommeil. Le désert apparaît. Sec, nu et infiniment étendu. Il nous reste une quarantaine de kilomètres avant la délivrance. Nous allons pouvoir les faire d'une traite, sans être contraints de s'allonger encore sur cette terre desséchée. Dans la faible lumière du petit matin, nous voyons se dessiner un vieux break poussiéreux stationné sur le bas-côté. En arrivant à sa hauteur, nous voyons Jeff braquant son appareil photo sur nous pour immortaliser ce moment.

Lentement mais sûrement, nous progressons et la fin qui n'était qu'une chimère se matérialise petit à petit. Dans peu de temps, nous pourrons la toucher du doigt. Je me dis qu'à un moment il faudra que j'abandonne Kevin, pour conquérir seul cette troisième marche du podium. Mais quand ? Je suis bien là. Avec mon compagnon de route. Mon ami. Mon frère. Je repousse l'échéance. Vingt kilomètres. Puis quinze. Puis dix. Jusqu'à finalement renoncer. Pourquoi vouloir monter seul sur cette troisième marche ? Pourquoi ne pas la partager avec celui qui l'a rendue plus facile à atteindre ? C'est lui qui m'a guidé dans le Montana quand je ne pouvais plus compter sur mon GPS. Sans lui, serais-je même arrivé jusqu'au bout ? C'est lui que j'ai croisé à Lincoln quand j'étais près d'abandonner. Et surtout, c'est ensemble, l'un avec l'autre et l'un grâce à l'autre, que nous avons survécu à cette ultime nuit. Cette troisième place n'aura pas moins de saveur si je la partage avec lui. Au contraire. L'accomplissement restera le même et l'histoire sera encore plus belle.

À huit heures et vingt-quatre minutes, ce matin du dimanche 26 juin, nous atteignons enfin Antelope Wells, ce poste frontière absurde, érigé au milieu de nulle part, qui voit passer moins d’une dizaine de véhicules par jour. Je n’exulte pas, ne pousse pas de cris. Je me sens simplement envahi d’une certaine forme de soulagement et du sentiment du devoir accompli.  

Je finis donc troisième et premier rookie. Bien sûr je suis très loin de Mike Hall. Et Chris me devance de plus d’une demi-journée. Mais dans l’histoire du Tour Divide, il ne sont qu’une poignée à avoir fait mieux que ces seize jours. Et encore moins à avoir réussi une telle performance dès leur premier essai. Si je rêvais de plus, je n’en suis pas moins fier.

La voiture de Jeff nous attend. Il est temps pour moi de quitter le Tour Divide. A cet instant, je ne pense qu’à une chose : me coucher. Un peu  plus tard, quand j’aurai dormi tout mon soûl, je pourrai penser à autre chose. A la suite. Revenir ici. Faire mieux. Gagner.

FIN