UNE AUBE AFRICAINE

 

Il est cinq heures du matin. La nuit africaine chevauche encore Amboseli. Dans une brassée de minutes, l’aube va peindre la savane. Nos regards se croisent. Nous échangeons un sourire. L’heure n’est pas aux phrases, les mots sont inutiles. Le camp est encore un lieu oublié des hommes. Nos guides Massaïs nous ont appris à respecter le silence de l’aurore. Pourtant, à une trentaine de mètres, au centre du bivouac, nous devinons dans le rougeoiement des braises qu’il attise, la silhouette de Thomas, notre cook.   Recouvert de sa shuka, bientôt il préparera le thé, bientôt nous nous saluerons, bientôt nous palabrerons. Complice de l’ombre, il sait notre présence muette. Il prend garde de l’ignorer. Ce matin doit rester secret.   Nous sommes là, elle et moi, sales et poussiéreux, les cheveux emmêlés, assis en tailleur devant notre tente, tremblant déjà d’émotion en prévision de cette féerie dont nous avons tant rêvé.   À l’orée de cette journée, nous partageons un instant de plénitude intime. Il y a une semaine, en France, un maire nous a mariés, aujourd’hui, dans l’odeur chaude de la savane, le soleil du Kilimandjaro scellera notre union à jamais. Les fragments de nuit tissent encore autour de nous un réseau de bruits indéfinissables : craquements, frôlements, appels ténus, grognements de prédateurs, gémissements de victimes. Cependant nous pressentons l’embrasement. Ils sont là, à mes côtés, je les ressens. Ceux qui ont tant aimé cette terre avant moi. Karen Blixen, Kessel, Hemingway et quelques autres. Je leur parle. Ils répondent de ces quelques mots qu’ils ont écrits et que je chuchote afin ne pas troubler cette furtive magie :

«  Il me semblait que j’avais retrouvé un paradis rêvé ou connu par moi en des âges dont j’avais perdu la mémoire. Et j’en touchais le seuil. »

Soudain c’est l’explosion pourpre. Le contour du Kilimandjaro se dresse, fidèle à cette vision de l’auteur du Lion. « Une “dalle plate et blanche, comme un autel dressé pour ses sacrifices à la mesure des mondes”

Nous baignons dans un flamboiement rosé. Débordant le massif, il se propage rapidement, envahissant la savane environnante, noyant la brousse toute proche, se hissant aux flancs de la cime enneigée. Dans la plaine, les arbres, les arbustes, les herbes en touffes, les animaux, les cours d'eau, sont capturés. Le temps ne s’écoule plus. Il bascule dans un torrent de lumière colorée qui, rapidement, tourne au rouge puis à l’amarante.

Nous nous sourions, amoureux, le regard embué par tant de beauté. Ce matin, l’œil est le prince du monde.  L’Afrique s’éveille. Nous nous embrassons. Le soleil s’est levé une fois de plus sur le Kilimandjaro.