Great Divide mountain bike route - Journal de bord

Jour 1

13 juillet 2014. Alors que tout le monde attend avec impatience la finale de la Coupe du Monde, je m'élance de Banff, au Canada (ou j'ai atterri la veille), avec l'objectif de rallier la frontière mexicaine en 5 semaines maximum. Cette aventure à un nom : la Great Divide Mountain Bike Route - ou GDMBR pour les intimes.

Au programme, 53.000m de dénivelé positif répartis sur 4400km de routes de montagnes caillouteuses, poussiéreuses, boueuses et que sais-je encore. Le tout à travers quelques uns des états les moins peuplés des Etats-Unis. Un rêve que je caresse depuis trois ans et que je m'apprête enfin à réaliser.

Il est environ 13h quand je quitte Banff. J'ai du prendre un bus depuis Calgary où j'ai passé la nuit, puis sortir mon vélo du carton, le remonter, manger, etc... D'où ce départ tardif.

Mon objectif : rallier Elkford 170km plus loin. "Oh le jeune fou inconscient que voilà" se dit l'homme sage et avisé que je suis devenu. "S'il savait ce qui l'attend..."

Les premiers coups de pédales sont grisants, forcément. Une route de terre dans la forêt, j'avance à bonne allure et double quelque vttistes en goguette. Assez vite, j'arrive à un pont en travaux. Ok... Il faut traverser à la rivière à gué. On en rigole avec d'autres cyclistes qui se gèlent les pieds, mais ce dont je ne me rends pas compte à ce moment-là, c'est que je suis en train de perdre un temps précieux. En effet, je prends le parti de me déchausser, puis de faire une première traversée avec mes affaires et une deuxième pour le vélo.

Puis j'arrive sur une grande route gravillonneuse où passent quelques rares voitures qui dégagent des tonnes de poussières. Je suis content de la quitter pour le couvert d'un chemin forestier jusqu'à ce bruit. Crac... schling ! La chaîne a cassé et, dans son mouvement, elle a entraîné le dérailleurs avant qui s'est brisé aussi. C'est ce qu'on appelle un bon départ. Je raccourci d'un maillon et retire mon dérailleur HS. On est reparti. Quelques kilomètres plus loin, descente rapide, chambre à air pincée, crevaison. Encore du temps de perdu.

A ce moment-là, je ne m'inquiète pas encore vu que j'arrive à tenir une bonne moyenne. Ca ne va pas durer. Bientôt, je me retrouve à devoir passer mon premier col. Pourcentage de malade, route dans un état déplorable, sans oublier les 8 heures de décalage horaire dans les pattes... C'est simple : j'avance pas.

Je comprends vite que je n'arriverai pas à Elkford avant la nuit.

Heureusement pour moi, je trouve un magasin sur la route qui me permet de me ravitailler. Cela fait, je me mets en quête d'un endroit où camper.

Le problème est que dans cette région lacustre, au crépuscule, s'arrêter c'est devenir la cible de hordes de moustiques que rien n'arrête. J'ai bien un bout de moustiquaire avec moi, mais je n'ai pas eu le temps de mettre au point un système l'alliant à ma tarp avant de partir (oui, j'étais bien à l'arrache).

Je me vois mal sortir le matos et faire des essais au milieu des essaims d'insectes suceurs de sang. Je continue de rouler, épuisé et un peu abattu, résigné à devoir continuer à la lueur de ma frontale.

Au moment où la luminosité est telle que je me dis qu'il va justement falloir la sortir de mon sac, j'avise une petite maison en bois. Je descends de mon vélo et constate que la porte est ouverte. ALLÉLUIA ! Je viens de trouver l'abri idéal pour passer ma première nuit. A ce que je comprends, c'est une sorte de refuge autogéré pour randonneurs ("user maintained recreation site" qu'ils appellent ça, les Canadiens). Pas d'eau, pas d'électricité, mais deux lits superposés, une table, quelques chaises. Tout ce dont j'ai besoin en vérité. Je mange mon sandwich, la moitié de mon brownie et ma banane et je me couche.

Tout est bien qui finit bien. J'ai fait 114km en 6h30...

Jour 2

Il fait beau. Je suis sur le porche de ma petite cabane et je planche sur le moyen de coupler ma pièce de silnylon et mon bout de moustiquaire pour arriver à un abri sous lequel je pourrai dormir tranquillement. Après deux heures à tâtonner, j'arrive à un résultat satisfaisant. Une autre heure pour régler un problème de fixation de mon porte-bagage et je peux enfin me mettre en route. Il est assez tard et par conséquent je ne me fixe pas vraiment d'objectif pour la journée.

Je mets 3h pour arriver jusqu'à Elkford où une serveuse plutôt jolie me sert un sandwich au bœuf couvert d'une "gravy" peu ragoûtante. Qu'importe, toutes les calories sont bonnes à prendre. La route jusque là a été plutôt clémente. Trajet globalement descendant et un revêtement correct (et même quelques bornes de macadam avant d'arriver en ville). Une belle journée en somme ; j'ai vu un ours (de loin) et un loup (de près).

En quittant Elkford j'ai droit à un beau "mur" de 7km heureusement asphalté. Au sommet la transition se fait et me voilà de retour sur de la piste. A ma grande surprise, elle aboutit bientôt à un cul de sac. Je me demande si mon GPS ne déconne pas à plein tube puisqu'il m'indique que je dois tourner alors qu'il n'y pas de route... Ah mais si ! Entre deux buissons, je discerne un début de singletrack. C'est parti pour quelques kilomètres de fun sur un parcours bandant (pardon my french). Un vrai kiff, malheureusement trop court.

Retour à l'asphalte et j'arrive à Sparwood, une bourgade dont la fierté est le Terex Titan. Un camion qui fut en son temps le plus grand du monde. Mais bon, perso les engins à moteurs, c'est pas trop mon truc. L'hôtel de ce bled est complet et de toute façon beaucoup trop cher. J'avale donc un menu dans un fast food avant de reprendre la route.

A ce moment-là, pas forcément très lucide et me fiant à des souvenirs vieux de deux semaines, je pense que mon itinéraire va passer par Fernie, une ville plus grande non loin de là. Grave erreur. Fernie est sur un itinéraire alternatif et la prochaine ville sur ma route se trouve en réalité à 185km. Mon erreur est d'autant plus grave que je n'ai pas fait de courses à Sparwood, pensant en faire à Fernie.

En quête d'un endroit où camper, je roule encore une vingtaine de bornes sur une route asphaltée. Elle longe une voie ferrée où passe un train de fret long d'au moins 1km.

Avant de partir, j'avais une image assez romantique du camping sauvage. Du genre on roule et quand on en a marre on s'arrête, on pose sa tente et on se détend, assis sur une pierre au coin du feu. En vrai, trouver un endroit assez éloigné de la route, assez plat, assez dégagé et plus généralement propice au camping prend pas mal de temps et d'énergie. Une fois qu'on l'a trouvé, il faut se changer et monter sa tente tout en se battant contre les moustiques. Après ça, difficile de trouver le courage de chercher du bois pour faire un feu. Je me contente donc de gonfler mon matelas et de me glisser dans mon sac de couchage.

J'ai fait 130km en 6h.

Jour 3

Si j'ai appris quelque chose durant mon voyage, c'est que l'aspect le plus difficile d'un périple comme celui-ci est l'aspect mental. La troisième journée est l'exemple parfait de la journée où tout va mal. Celle qui vous fait douter de tout et maudire le jour où vous avez décidé de vous lancer dans l'aventure. Le tout dans un décor à couper le souffle : la Flathead river valley.

Tout commence avec une petite portion de route asphaltée. Je l'attaque le ventre vide suite à mon erreur dans la planification de mon itinéraire. Une piste de terre grasse et noire lui succède. Ca monte. Pas forcément des poucentages impossible, mais la route se dégrade, se couvre de grosses pierres synonymes d'adhérence incertaine. Je dois développer une énergie colossale pour grimper ce premier col de la journée.

Après avoir basculé, je constate que la descente ne va pas être plus simple. Les grosses pierres sont toujours là. Peu avant le sommet, j'avais croisé un panneau 'Road Closed Ahead'. Je comprends rapidement pourquoi. En effet arrive un moment où la route se confond avec une rivière qui a dévier de son cours. C'est parti pour mouiller mes chaussures et pousser mon vélo.

Quand le lit de la rivière cesse de se confondre avec la piste, j'en profite pour prendre un peu de vitesse. Erreur. Ma roue arrière heurte un galet, ma chambre à air est pincée en trois endroits (je m'en rends compte après avoir gaspillé deux rustines dessus) et bonne pour la poubelle. Je la change donc. C'est ma troisième crevaison en trois jours et je n'ai plus de chambre rechange.

Avoir avoir perdu un temps fou dans ce décor de rêve, j'entame la deuxième ascension de la journée. Cette fois cette une piste assez étroite sous le couvert de grands arbres. L'humidité est élevée et je dois veiller à bien m'hydrater. Je suis toujours à jeun mais je ne le vis pas trop mal. Ce que je vis mal, c'est de voir l'heure tourner et les kilomètres s’additionner trop lentement.

Stressé par l'idée de ne pas être assez rapide pour arriver en ville avant la nuit, je décide d’accélérer après être passé au somment du col. Dans la descente, rebelote ! Chambre pincée. Pourtant cette fois-ci, je pensais avoir gonflé assez...

Avant de quitter la France, dans ma hâte, j'avais simplement mis dans mon sac les rustines dont je me sers habituellement. Soit une pochette de rustines autocollantes et une boite de rustines classiques pour vélo de route. Je n'avais pas pensé qu'en cas de crevaison par pincement sur une chambre pour pneu de 35 ces dernières n'auraient pas un diamètre suffisant pour couvrir efficacement le trou.

On a donc ici deux négligences de ma part : le sous gonflage et des rustines pas appropriées. Cela aurait pu être surmonté si les éléments ne s'en étaient pas mêlé... Mais au moment où je tentais de réparer avec ma dernière rustine autocollante, la pluie s'est mise à tomber et la rustine éclaboussée a cessé d'être autocollante.

Me voilà donc au milieu de nulle part, le ventre vide depuis 24h avec un pneu crevé et rien pour réparer. Contraint et forcé, je monte mon abri pour la nuit.

J'ai fait 100km en 6h.

Jour 4

Les nuits sous la tente, c'est vraiment pas mon truc. Il faut dire que mon abri, s'il a l'avantage d'être léger, n'offre pas beaucoup plus de place qu'un bivy. J'ai donc plutôt mal dormi. Quant à mon dernier repas, il n'est qu'un lointain souvenir.

Je ne tiens pas la grande forme et en rangeant mes affaires je suis même pris de vertiges.

Mais le souci qui m'occupe vraiment ce matin, c'est de trouver un moyen de réparer ma crevaison de la veille. Il y a plusieurs années de ça, j'avais réussi à "patcher" une chambre de 26 pouces avec un petit bout de chambre et de la colle à rustine. J'espère pouvoir rééditer la chose et repartir.

Je m'acharne une heure, peut-être deux. Sans succès. Les trous sont trop gros, les bouts de chambres ne collent pas assez. C'est d'autant plus cruel qu'une ou deux fois j'arrive à gonfler mon pneu à une pression convenable. Mais l'illusion ne dure qu'une minute. Un pschiiit à fendre le coeur vient ruiner tous mes espoirs.

Il fait très beau. D’ailleurs, il commence à faire vraiment chaud. Et mes bidons sont vides. Je me rends compte qu'il va falloir que je trouve rapidement de l'eau. Ma bouche est sèche comme du papier. Je distingue un sentier qui s'enfonce dans la forêt. Je le prends en quête d'une source. Mauvaise pioche. Je reviens à mon point de départ encore plus déshydraté et je me sens vraiment faible. L'avantage c'est que, du coup, je ne ressens pas la faim. Par contre, à trop marcher avec mes Northwave toutes neuves, j'ai chopé des ampoules. Qu'importe, l'urgence reste de trouver de l'eau. Je quitte mon campement avec mon vélo et revient sur la route. Heureusement pour moi, assez rapidement j'entends le doux bruit d'un ruisseau. Voilà un problème de régler.

Maintenant il s'agit de rallier Roosville à 40 ou 50km de la. Je me souviens avoir lu sur le forum l'histoire d'un gars qui, après une crevaison, avait pu faire la route jusque chez lui en bourrant son pneu de papier journal. En voilà une idée qu'elle est bonne.

Bien sûr je n'ai pas de journal sous la main. Mais je me dis que je peux tenter de bourrer mon pneu de tiges et de feuilles. Sans être idéal, ce sera sûrement mieux que de rouler sur la jante. Je m'attelle donc à la tâche. Il y a des fleurs avec des tiges de 30 ou 40 centimètres qui poussent sur le bord de la route. J'en arrache un paquet et commence à les tasser dans mon pneu. Je suis en plein milieu de cette activité plutôt improbable quand quelque chose d'encore plus improbable survient : une voiture arrive !

C'est la première que je vois depuis la veille au matin. C'est un gros pick-up conduit par un type qui semble tout droit sorti du film "Délivrance". Il s'arrête à ma hauteur et je le salue le plus chaleureusement possible. Il me regarde, marque un temps, se saisit d'un bocal dans lequel il crache un long jet de salive brunâtre, puis il me rend mon bonjour.

Je lui explique ma mésaventure et il me propose de revenir me chercher après avoir déposé les chevaux qu'il trimbale dans sa remorque. Alors il me déposera dans la ville la plus proche. Me voilà sauvé. Je me trouve un tronc d'arbre à l'ombre et j'attends patiemment, me demandant quand même de temps en temps si le type ne va pas me planter. Un peu moins d'une heure plus tard, comme promis, il est de retour. Il est accompagné d'un pré-ado rondouillard dont j'ai oublié le prénom. Ce que je n'ai pas oublié, c'est le sandwich qu'il ne tarde pas à m'offrir : de la dinde, du cheddar et des jalapenos dans un pain à hot dog. Mon premier aliment en 36 heures. S'ensuivent quelques barres de céréales. Je suis au paradis.

La route est bien cabossée. Ballotté au fond de mon siège, j'échange quelques mots avec mes bienfaiteurs. Steven est un guide qui organise des chasses dans les environs, ce qu'on appelle un outfitter. Le 'kid' est le fils d'un de ses amis qui passe l'été avec lui pour assouvir sa passion de la pêche. Après une heure de route, nous arrivons à Elko, un bled à 50km de la frontière américaine qui n'est pas sur l'itinéraire de la Great Divide. Je prends congé de Steven avec des mots forcément trop faibles pour exprimer l'ampleur de ma gratitude.

Après avoir acheté des rustines à la station essence, je répare et reprend la route. 50 kilomètres d'asphalte relativement plat et me voilà aux Etats-Unis... Land of the free and home of the brave ! Passer une frontière à vélo est toujours un moment à part. Ça provoque un sentiment assez difficile à décrire. Mais le fait d'être capable d'aller d'un pays à un autre à la seule force de ses jambes, c'est finalement quelque chose d'assez extraordinaire. Je n'arrive pas à imaginer que ce soit un jour anodin.

Peu après, j'arrive à Eureka où je m'offre le luxe d'une nuit dans un motel. Ma première toilette en trois jours : un bon bain chaud. L'eau devient gris foncé. Forcément. Je me sèche et m'effondre sur mon lit pour comater devant les formidables programmes de la télévision américaine. Grave erreur. Je ne le sais pas mais, pendant ce temps, les restaurants d'Eureka ferment les uns après les autres. A 21h quand j'émerge de ma chambre, plus personne ne sert de repas chaud. Je suis bon pour un dîner fait de sandwiches de station service et de Pringles. Mais bon, je ne vais pas me plaindre, au moins j'ai de quoi manger.

J'ai roulé 2h15 et fait 53km.

Jour 5

Bien reposé, un bon petit-dej calé dans l'estomac, j'attaque cette cinquième journée. Rien de très compliqué au début : une route asphaltée écrasée de soleil, bordée de grandes fermes que ceignent des pâturages. L'air est chaud et extrêmement sec. Moi qui boit peu habituellement, je tourne à bien plus d'un litre d'eau par heure.

Alors que je commence à m'inquiéter légèrement de ma capacité à renouveler mon stock d'eau à une fréquence suffisante, la route quitte les champs et gagne la fraîcheur de la forêt. Elle commence à s'élever et l'asphalte cède la place à un revêtement poussiéreux et caillouteux.

C'est le premier col de la journée. Il culmine à 1600 mètres. A mesure que je m'approche du sommet, la route devient de plus en plus difficile. De grosses pierres ralentissent considérablement ma progression. C'est très frustrant. Je lutte bien plus contre le revêtement que contre la pente.

Alors que j'ai effectué une bonne partie de l'ascension, je croise une femme au volant d'un 4x4. Elle me dit qu'il est possible que la neige ait rendu le sommet infranchissable. Durant mes voyages, j'ai appris à me méfier des panneaux et des conseils des locaux. J'ai aussi appris que seuls les gens qui pédalent savent vraiment ce qui est faisable ou non à vélo. Ce que je n'ai jamais appris, c'est faire demi-tour. On verra bien.

La dernière partie de la côte est 9%. Les petits braquets sont de sortie. Le pick-up d'un garde forestier me dépasse et je me dis c'est un très bon signe. Si je m'avançais au devant d'un terrain totalement impraticable, il m'aurait certainement prévenu. Bientôt j'aperçois le sommet. Il est bien enneigé mais pas assez pour empêcher un cycliste de passer. A vrai dire c'est assez drôle de faire quelques mètres sur la neige en plein mois de juillet. Un peu plus loin, un engin de terrassement déblaye les dégâts laissés par une avalanche. Passé ce dernier obstacle, une quinzaine de kilomètres de descente dans un décor toujours aussi splendide avant d'attaquer la deuxième ascension de la journée.

Celle-ci s'approche des 1700 mètres. La pente est plus raide mais la route est dans un meilleur état. J'avance à bon rythme, enthousiasmé par ce revêtement bien plus clément que celui du col précédent. Le sommet n'est plus très loin quand j'aperçois un autre cycliste en plein effort. En arrivant à sa hauteur, je constate que c'est en fait une cycliste. Elle m'avoue qu'elle est un peu au bout du rouleau et qu'elle compte passer la nuit au sommet. Et c'est vrai qu'elle monte à un rythme bien plus tranquille que le mien. Après quelques mots échangés, je la laisse à sa souffrance et je termine mon ascension. Au sommet se dévoile un lac d'un vert émeraude profond, cerné de pins élancés qui projettent leurs ombres sur l'eau. Red Meadow Lake, une magnifique récompense au terme d'un effort intense. Un endroit magique où il doit en effet faire bon camper. Mais j'ai à peine fait 100km et il me faut continuer.

Après une partie de piste, la descente se fait sur une route asphaltée. J'arrive aux abords de Whitefish. Au bord d'un grand lac, de magnifiques maisons en bois dans le plus pur style américain. De grands hôtels, de belles voitures, des adolescents en villégiature. L'atmosphère a des relents de Francis Scott Fitzgerald. Je m'arrête dans une station service pour acheter de quoi manger puis reprend la route. Je fantasme des vacances passées dans une de ces immenses demeures sur le lac. Les après-midi sur la terrasse, les plongeons dans l'eau froide depuis le ponton, les soirées dans la véranda.

A la sortie de la ville, je longe une voie ferrée puis de nouveau, comme ce matin, des fermes. Bientôt j'entre dans une autre petite ville, bien moins belle celle-là. La nuit vient de tomber quand j'avise un motel. Je m'étonne de constater qu'il est complet. Je suis bon pour continuer à la lueur de ma frontale.

Après une dizaine de kilomètres, je remarque qu'un homme me suit en VTT. Je ralentis pour le saluer. La conversation s'engage. C'est un fermier qui rentre chez lui après une petite balade. En peu de temps, nous sommes devant sa ferme. Nous parlons encore une bonne demie-heure puis il me propose de passer la nuit dans une partie de son garage qu'il a aménagé en bureau. J'accepte volontiers.

J'ai fait 167km en 8h20.

Jour 6

Je suis parti de chez Kristian plus tard que je ne l'aurais du. Mais prendre des départs tardifs commence à devenir une (mauvaise) habitude. Mon objectif aujourd'hui : rallier Holland Lake où j'espère pouvoir trouver un hébergement à un tarif abordable.

Il me reste encore une cinquantaine de kilomètres d'asphalte à dérouler avant de rattaquer la piste. C'est plat donc le vent s'en mêle, forcément. Je lutte comme je peux mais difficile d'adopter une position aérodynamique avec un cintre droit. Cela dit, si c'est pénible, ce n'est pas non plus le genre de vent qui cloue au sol. Je fais une petite pause ravitaillement dans une station service. En mangeant mon sandwich, j'observe les automobilistes qui viennent effectuer un autre type de ravitaillement : en glaçons et en packs de bières celui-là.

Le ventre plein, il est temps de retrouver mon ami le vent. Il ne m'avait pas manquer. Je m'en débarrasse finalement en gagnant la forêt qui sera le théâtre de la première ascension de la journée. La piste est plutôt bonne. Il fait chaud sans que cela soit étouffant. Tout pourrait aller pour le mieux, mais une seconde d'inattention suffit pour que je tape une grosse pierre avec ma roue arrière. Le verdict est immédiat : nouvelle crevaison. Heureusement j'ai fait le plein de rustines à Elko. Mais je suis furieux contre moi-même de n'avoir toujours pas trouvé la pression suffisante pour m'éviter ce genre de désagréments.

Je répare et me remets en selle. Le sommet du col est bientôt en vu. La bascule effectuée, je dois descendre très précautionneusement : une grosse couche de fine poussière recouvrant de petits cailloux empêche mes pneus relativement fins d'adhérer. Adrénaline garantie. Je frôle quelques fois la gamelle mais m'en tire finalement indemne.

Il me reste 85 km à parcourir jusqu'à Holland Lake. Le relief est casse-pattes mais rien de méchant. Il n'y a pas trace de civilisation, simplement le calme de cette nature préservée. C'est une des choses qui surprend le plus quand on entame la Great Divide : ces longues étendues sauvages, vierges de toute présence humaine. Je vois des lapins, des chiens de prairie et des marmottes tous les jours. Très souvent des daims, des biches, des antilopes et d'autres cervidés. J'ai vu un loup sur une (trop) courte portion de singletrack. D'autres grands mammifères dont j'ignore le nom. Et on se fait finalement très vite au fait de côtoyer d'avantage d'animaux que d'hommes.

Il est 20h passé et j'ai roulé pratiquement 150km quand j'arrive à un embranchement. Face à moi une route asphaltée. A gauche, distante d'une dizaine de kilomètres, la petite ville de Condon et la quasi-certitude d'un repas chaud et d'une chambre pour la nuit. A droite, la suite de l'itinéraire et 5km plus loin, Holland Lake et beaucoup moins de certitudes. D'un naturel optimiste et n'ayant jamais aimé les détours, je choisis de rester sur le tracé. Je profite des 3km d'asphalte avant de prendre la piste vers le camping et la "Lodge" de Holland Lake. Un premier panneau qui annonce "Fine Dining" ne me dit rien qui vaille mais les dés ont déjà été jetés. Pas question de faire demi-tour.

Je passe l'aire de camping et ses légions de moustiques et continue vers la lodge. C'est beau. C'est très beau. A vrai dire, c'est trop beau. Des chalets en bois, des bungalows en bord de lac, un joli restaurant avec une lumière tamisée. Et moi j'en suis à mon deuxième jour de vélo sans douche, mon sixième sans lessive. Je laisse ce paradis lacustre derrière moi sans demander le prix d'une chambre, sachant d'avance que ce sera hors de mon budget.

Quitte à camper, je préfère m'éloigner du lac, de ses touristes et surtout de ses moustiques. Je roule dans la lumière déclinante du crépuscule. La forêt se fait plus dense, le chemin plus tortueux. La température baisse rapidement. Bientôt je m'arrête dans une clairière pour passer des vêtements longs et sortir ma frontale. J'en profite pour manger quelques barres de céréales puis je reprends la route. Je me sens plutôt bien, pas abattu du tout. J'aime assez rouler la nuit en fait. Après quelques kilomètres de singletrack, je me retrouve à faire un peu de descente. A la lueur d'une lampe électrique ce n'est pas forcément évident. Je surveille le relief sur mon GPS et quand je constate qu'une grosse ascension se profile, je décide de trouver un endroit pour camper. Je n'ai ni le courage, ni l'énergie de passer un autre col.

Mon dîner se compose de pain de mie et de beurre de cacahuète, le tout arrosé de l'eau d'un ruisseau voisin. Je me glisse dans mon sac de couchage et écoute un peu de musique avant de m'endormir.

J'ai fait 175km en 9h.

Jour 7

Lever le camp n'est pas vraiment mon moment préféré de la journée. Il faut plier la tente, le tapis de sol, le matelas, le sac de couchage et les vêtements. Tout ça est pénible et prend un temps fou. C'est d'autant plus long ce matin que je dois, en plus, me battre contre les moustiques. J'en suis quitte pour une demi douzaine de piqûres mais vu le bilan catastrophiques des jours précédents, je ne suis plus à ça près.

Fin prêt, je me mets en selle. Un kilomètre plus loin, je m'arrête pour récupérer le sac où j'avais caché ma nourriture - ours obligent. Mon petit-déjeuner ressemble étrangement à mon diner de la veille : barre de céréales et pain de mie tartiné de beurre de cacahuètes. Il est interrompu par l'arrivée d'un homme d'une soixantaine d'année sur un vieux VTT. Lunettes de soleil sur le nez, revolver à la ceinture, il marque une pause pour me saluer. Il n'a pas de bagages. Il campe simplement non loin et se fait quelques sorties dans le coin à l'occasion. Je lui dis qu'aujourd'hui j'ambitionne de rallier Lincoln, quelques 150km plus loin. Il semble dubitatif quand à mes chances de réussir. Après quelques amabilités, il repart et je termine mon petit-déjeuner.

Lancé à bon rythme dans à l'assaut du premier col de ma journée, je le double bientôt. Me voyant passer, il me dit qu'à cette vitesse-là, je n'aurais pas de mal à arriver à Lincoln avant la nuit. Il fait chaud et c'est vrai que j'attaque fort. Très vite je suis en nage mais j'arrive à garder une bonne moyenne. 10km plus loin et 600m plus haut m'attend une des descentes les plus invraisemblables de toute la Great Divide. 6km de single track bien technique avec un passage a flanc de falaise qui m'a marqué à vie. Le genre de passage où si on a le malheur d'arriver trop vite et de se louper, c'est le clap de fin assuré. La piste est étroite et les épines des jeunes pins me griffent. La première partie de la descente est trop cassante et tortueuse pour pouvoir prendre de la vitesse (ou du plaisir) mais la vue est grandiose. Le seconde partie donne l'occasion de lacher un peu plus les chevaux. C'est parfait pour un vététiste de faible niveau comme moi.

Après m'être bien amusé, je fais encore une vingtaine de kilomètres de plat sur une bonne piste bien plus large. Je fais un petit détour de 2km pour m'offrir mon premier repas chaud depuis une éternité. Des oeufs, du bacon, des pommes-de-terre, des pancakes et un café plus léger encore que celui qu'on sert dans les avions. Des assiettes énormes pour une addition loin de l'être : le dinner de Seeley Lake est une adresse à retenir. C'est également le cas du bouclard local. Un type adorable, chaleureux, comme on aimerait en rencontrer dans tous les magasins de vélo. Je lui achète un dérailleur avant, des chambres à air et des rustines. Il me fait cadeau de quelques gels énergétique et autres pastilles effervescentes, mais surtout d'une crème pour soulager mon postérieur après les longues heures passées sur la selle.

Je quitte Seeley Lake revigoré. Il n'y a pas de grands cols jusqu'à la prochaine bourgade, à 60km de là. Pas de cols mais tout de même un peu de dénivelé. On est quand même dans les Rocheuses. Je croise quelques jolis petits lacs près desquels quelques touristes ont installé leur campement. L'idée me prend de me baigner mais je n'ai pas vraiment le temps.

Arriver à Ovando, c'est un peu comme être transposé dans un western. Une unique rue bordée de quelques batisses en bois, balayée par un vent frouant qui soulève des nuages de poussière. Un seul magasin, le Blackfoot, qui fait aussi office de café, restaurant et hôtel. J'ai juste le temps d'acheter quelques barres de céréales et un soda avant la fermeture... à 16h30. La campagne aux alentours est paisible et quelques collines me protègent du vent. Je profite de l'asphalte pour remonter ma moyenne. Il fait beau, la température est idéale. J'aime ce paysage fait de ranchs et de grands paturâges sur lesquels veille, imposante à l'horizon, la montagne que je m'apprête à gravir. Je me sens envahi par un sentiment d'exhaltation pure, de bonheur intense, de plénitude. Ce sentiment que je n'ai connu que dans les bras de quelques femmes et au coeur secret de certaines de mes plus belles journées de voyage. A la différence près que seul sur mon vélo, il n'était pas troublé par cette légère pointe d'angoisse, celle de perdre un jour ce qui fait notre bonheur.

La dernière ascension se fait moitié au courage, moitié à l'énergie puisée dans l'exhaltation ressentie en bas. Au sommet, un panneau m'apprend à différencier un grizzly d'un ours noir. Information utile aux chasseurs, un peu moins aux cyclistes. La descente est rapide dans l'air fraichissant. Arrivé à Lincoln, je croise un premier motel complet, puis un second, puis un troisième. L'inquiétude me gagne. Le spectre d'une nouvelle nuit dehors vient me hanter. Un quatrième motel, le Blue Sky, annonce "Vacancy". A la réception, une vieille dame me dit que j'ai de la chance : un client qui avait réservé une chambre n'est finalement pas venu. Ce sera 50$. Le prix me convient et je prends la chambre sans même l'avoir visitée. Après ma mésaventure d'Eureka, je veille à ne pas trop tarder pour me rendre au dinner le plus proche. Le burger n'est pas terrible mais ça fera l'affaire. Je rentre dans ma chambre regarder des programmes sur la chasse aux gros gibier au lieu de lire du Proust comme je l'avais initialement prévu.

J'ai fait 150km et mon GPS a bugué.

Jour 8

Si la Great Divide est une belle aventure, c'est aussi une épreuve. D'autant plus quand, comme moi, on dispose de peu de temps pour l'accomplir. Loin d'être le théâtre chaque jour renouvelé de la communion entre l'homme et la nature via sa machine, c'est un périple où chaque étape apporte son lot de doutes, de frustration et de détresse. Cette huitième journée a été une des plus dures. Peut être la plus dure, même si c'est compliqué de hiérarchiser.

Elle commence par une des ascensions les plus pentues de toute la route. Pas longue, mais un véritable mur. Je n'avais plus utilisé le petit plateau depuis la première étape ; il est temps de le passer. Comme je n'ai pas pris le temps de monter le dérailleur acheté la veille, tous les changements de plateaux se font a la main. Mon ratio doit frôler le 1 et pourtant je peine comme un damné. Dans la chaleur du midi approchant, je suis près de me liquéfier. J'accueille le sommet avec soulagement.

Mais à peine la descente entamée, je déplore une nouvelle crevaison. Harcelé par les mouches, je répare sous le regard de quelques vaches placides. Un couple de cyclistes canadiens arrive a ma hauteur. Je leur demande s'ils n'ont pas trop souffert dans la montée et j'apprends qu'ils ont emprunté un itinéraire plus facile. Vu la charge qu'ils transportent, c'est plutôt une bonne chose. Deux Ortlieb à l'avant, plus deux à l'arrière sur chaque vélo. Quelque part, ils sont bien plus courageux que moi.

De nouveau d'attaque, c'est une belle descente au milieu de champs vallonnés qui m'attend. Je passe les ruines d'un fort où subsiste encore un antique canon. Je n'ai pas à me plaindre de la piste et, malgré la chaleur, j'apprécie de quitter un peu le couvert de la forêt et de pouvoir contempler l'horizon.

Je croise aussi des voies de chemin de fer. J'aime la proximité des trains que je considère, après le vélo, comme le plus beau moyen de voyager. Pas les TGV bien sûr, tristes boîtes climatisées où ne voit ni n'entend rien. Mais ces trains qui prennent leur temps, qui laissent l'air du dehors caresser le visage du voyageur. Ceux qui brinquebalent, qui s'arrêtent souvent, dans de toutes petites gares où un passager solitaire attend. Je me souviens avec délice d'heures passées sur les marchepieds des trains thaïlandais à voir défiler le paysage, et qu'importe qu'il faille 6 heures pour faire 300km.

Après une quarantaine de kilomètres, la deuxième ascension de la journée se profile. Alors que la route pénètre dans un bois, elle devient mauvaise. Les traditionnels et tant redoutés amas de pierres font leur retour. Monter un col est déjà en soi quelque chose d'assez difficile, mais quand il faut en plus lutter contre un revêtement calamiteux, la frustration est énorme. L'ascension semble interminable. Je me demande ce que je fous là à monter et descendre toute la journée, tous les jours. Dans ces moment-là, je ne prends aucun plaisir. Pourtant ce que je vis maintenant n'est rien à côté de ce qui m'attend.

Il est 19h lorsque j'arrive à Helena, qui avec ses 60.000 habitants est la deuxième plus grande ville du Montana. J'ai bien profité de la longue descente vent dans le dos sur 14km de highway - l'équivalent américain de la nationale. Maintenant c'est d'un repas chaud dont je voudrais profiter. Je commence par céder aux sirènes d'un fast food avant de craquer pour une pizza pepperonis. Au moment de finir la pizza, je me dis que j'ai peut-être vu un peu large et que dans l'idéal il aurait fallu choisir entre mes deux repas et non cumuler. J'hésite à trouver un hôtel à Helena, mais je n'ai fait que 100km et j'ai déjà passé la nuit précédente dans le confort d'une chambre. Autant garder mes dollars pour une nuit où j'aurai d'avantage besoin de repos.

A la sortie d'Helena, l'asphalte disparaît rapidement et la route se remet à monter. En pleine digestion des 6000 calories que je viens d'ingurgiter, je n'avance pas. Un nouveau calvaire d'une douzaine de kilomètre : maudite pizza ! Quand j'atteins le sommet, la nuit est tombée et il est temps pour moi de me livrer à ce qui va vite devenir un véritable rituel : mettre mes vêtements de nuit et enfiler ma frontale. Je me dis que je suis un peu haut pour poser ma tente (1700m) et surtout, ayant croisé pas mal de bâtisses abandonnées dans la journée, je m'accroche à l'espoir d'en trouver une où je pourrai passer la nuit.

Cette nuit, justement, elle est superbe. Je m'arrête quelques minutes pour contempler le ciel. C'est une chose qu'il importe de faire de temps en temps. Il doit exister quelque chose comme une ivresse des étoiles : un sentiment d'euphorie créé par la contemplation d'un ciel pur où s'allume une infinité de constellations. Oui, je me tiens là, au milieu de la route, dans le silence de la nuit et je suis ivre d'étoiles.

Le calme précède bien évidemment la tempête. Il a donc fallu que je continue. Que je roule encore. Que j'aille au devant de Lava Mountain. Comment décrire cette ascension ? Que dire pour que l'on puisse avoir idée de l'ordalie qu'elle représente ? Qu'on s'imagine une pente oscillant entre 8 et 10%. Une piste où les eaux de ruissellement ont créé une sorte de petite ravine centrale - tout en charriant des galets qui sont venus se déposer au fond - et ont laissé par endroits des flaques et des étendues boueuses. Et pour parachever cette oeuvre, les racines des pins pratiquement mises à nue comme autant d'obstacles et, de loin en loin, le tronc d'un arbre en travers.

Voilà, c'est ça, Lava Mountain. Une piste qui ne doit pas être une sinécure en plein jour et qui tient du véritable cauchemar de nuit, avec déjà 120km et plus de 2500m de dénivelé dans les pattes. Je ne saurais pas dire combien de temps ça a duré. Bien trop longtemps évidemment. Je me souviens de ce terrible manège : tenter de pédaler, manquer de tomber, déclipser, pousser le vélo, retenter de pédaler, tomber, re-déclipser, re-pousser le vélo et ainsi de suite. Je me souviens aussi de ces accalmies longues de trois ou quatre-cent mètres où je me disais "enfin, c'est terminé". Ça ne l'était pas.

J'ai fini par en voir le bout mais les chiffres de Strava sont éloquents : pratiquement 2h pour faire 10km.

Après une vingtaine de minutes de descente, je vois se dessiner dans l'obscurité une grande maison de bois. Elle est manifestement vide, mais il n'y a pas moyen de pénétrer à l'intérieur. Tant pis, je peux tout de même poser ma tente sous le porche, à l'abri du vent, du froid et de la pluie qui va venir s'abattre plus tard cette nuit. Ainsi s'achève cette journée commencée treize heures plus tôt. Il est 2h passées. Il est temps de dormir.

J'ai fait 145km agrémentés de 3200m de dénivelé positif en 9h20.

Jour 9

Encore une fois, il est assez tard quand je quitte mon campement. Le ciel est gris et la route est mouillée. Une longue descente sur un terrain escarpé me conduit à Basin, un endroit assez triste en bordure d'une autoroute, constitué d'une unique rue où se tiennent quelques maisons, dont certaines délabrées, et un petit restaurant. C'est là que je prendrais mon petit-déjeuner.

Je perds souvent beaucoup de temps quand je m'installe pour mon premier repas de la journée, parce que j'en profite aussi pour prendre et donner des nouvelles. Je perds d'autant plus de temps ce jour-là que je rencontre deux autres Dividers. C'est un jeune couple de Virgnie. Lui a l'air plutôt jovial et discute volontiers, mais elle semble plus marquée et reste un peu en retrait. J'en profite pour regarder leurs cartes papiers, étudier les reliefs. C'est une activité assez vaine, je m'en rends compte maintenant. Vaine et faussement rassurante. Sous forme de courbes, aucune des ascensions ne fait vraiment peur ; tout paraît simple. Pourtant rien ne l'est.

Dehors s'abat une pluie intermittente. Je m'attarde un peu. D'avantage que je ne devrais peut-être. Mais après la journée de la veille, je peux bien m'accorder ce moment de détente. Lorsque la pluie semble avoir cessé pour de bon, je me remets en selle.

La piste qui va de Basin à Butte commence par longer l'autoroute. On a vu plus bucolique. Un vilain gravier et un petit vent de face ne viennent pas arranger les choses. Surtout que la route se met, mine de rien, à monter. Doucement certes ; mais ici, une route qui monte peu est une route qui monte longtemps. Un peu plus de 30km en l'occurence. Le ciel reste voilé mais n'est pas réellement menaçant.

Je suis près du sommet quand je croise trois autres Dividers. Un couple de Canadiens et leur fils de 14 ans. Ils s'amusent de toute la charge qu'ils transportent, comparée à mon unique sac de pas même 8kg. Ils ont même emporté une canne à pêche. Je leur parle de Lava Mountain et de mon calvaire. Je leur dis que j'espère que le plus dur est derrière moi et c'est là qu'ils mentionnent Fleecer Ridge. Un des passages les plus redoutés de la Great Divide, à une centaine de kilomètres de là. Une nouvelle angoisse naît en moi.

Je me mets à la place de ce gamin et je me dis qu'il a bien de la chance d'avoir des parents qui lui font vivre ce genre d'aventure. J'espère qu'il reprendra le flambeau et qu'il le mènera encore plus loin. Mais comment en pourrait-il en être autrement ? Peut-on connaître cette vie pour un jour lui tourner le dos ? Cela me semble impossible.

Je quitte la petite famille après une heure à papoter. Je reprends ma mauvaise route et effectue bientôt la bascule. Dans mon viseur, Butte (prononcez Bioute), une des plus grandes villes du Montana avec ses 30.000 habitants. Assez cruellement, au lieu de se trouver en bas de la descente, elle est cachée derrière un dernier caprice du relief. C'est un peu comme si, au moment où vous pensiez être à un kilomètre du but, on vous apprenait qu'il vous en reste en réalité dix.

Qui plus est, la ville s'avère être un endroit assez déprimant. Le centre est exagérément calme, avec assez peu de commerces. Les faubourgs ne sont qu'une grille où s'alignent mobile-homes et maisons sans charme. Peu d'arbres, pas d'espaces verts, des rues et des trottoirs défoncés. Ca et là, une bannière étoilée qui flotte sur un porche.

Je n'ose imaginer ce qu'est la vie dans cette ville qui, grâce au cuivre, connut un boom au début du siècle dernier jusque dans les années 50, puis se mit à lentement décliner.

J'y fait un repas et renouvelle mon stock de pain et de barres de céréales puis je me lance à l'assaut d'un nouveau col. La sortie de Butte me semble interminable. C'est définitivement un endroit sinistre. J'apprendrai plus tard que la ville vaut tout de même par son vélociste, qui n'est autre que le frère de Levi Leipheimer.

Je suis heureux de regagner la forêt même si ça signifie une nouvelle nuit de camping. La route n'est pas trop mauvaise et les moustiques ne sont pas trop nombreux. Je remarque que beaucoup de pins malades ne sont plus que des troncs aux branches nues d'épines. J'avance plutôt bien dans cette ascension qui n'est pas trop exigeante.

Il me reste un peu plus d'une heure de lumière du jour quand je croise trois Dividers qui ont posé leurs tentes sur une petite aire dédiée. Je m'arrête et vais les saluer ; ils sont, après tout, des compagnons d'infortune. L'un est Australien, l'autre Néo-zélandais et le troisième Canadien. Ils sont venus en voisins de Colombie Britannique, sur des cadres soudés par l'un d'entre eux. Je passerais bien la soirée autour de leur feu de camp mais je n'ai pas fait assez de kilomètres à mon goût.

Je me remets donc en selle et m'en vais tourner les jambes au milieu des pâturages sous l’œil apathique de quelques vaches. Une belle piste de terre d'un ocre clair et les couleurs flamboyantes du crépuscule. J'essaye d'accélérer l'allure pour arriver à la prochaine aire de camping avant l'obscurité. Je suis aidé par une portion descendante mais la nuit tombe trop vite. A la lueur de ma frontale, quelques kilomètres avant mon but, j'aperçois une petite maison de bois. Au fond de moi j'espère que le miracle de la première étape est sur le point de se reproduire. Malheureusement, malgré son aspect abandonné, la cabane est bien fermée.

Je continue mon chemin jusqu'à l'aire de camping. Après avoir allumé un feu, d'avantage pour me réchauffer l'esprit que le cors, je mange mon traditionnel dîner fait de barres de céréales et de sandwiches au beurre de cacahuète. Je tends ma tarp entre deux arbres sans remarquer que le terrain est en pente. Ma nuit se passera à essayer d'empêcher mon matelas (qui se dégonfle lentement) de glisser contre ma toile de nylon trempée de pluie.

J'ai fait 127km en 7h30

Jour 10

Peu de temps après mon départ, je rattrape les trois dividers croisés la veille au soir. L'un d'entre eux est à la traîne et la fin de l'ascension s'annonce comme un long calvaire pour lui. Moins chargé et un peu plus entraîné, je grimpe à un rythme plus soutenu. Avant de les laisser derrière moi, je leur propose de nous retrouver dans le prochain restaurant pour partager un repas. Le col, pas très compliqué au debut, gagne en difficulté à mesure que j'approche du sommet. Dans le dernier kilomètre, l'itinéraire quitte la piste pour une portion de singletrack à travers champs. La pente s'accentue et le terrain devient plus cassant. Mais ce paysage ouvert sur l'horizon où se dessinent les pics alentour est splendide.

La descente qui m'attend - la fameuse Fleecer Ridge - offre les pourcentages les plus invraisemblables de toute la Great Divide. 1km à 18% et 500m à 35%. Le tout sur de grosses pierres promptes à se faire la malle.

La bascule effectuée, j'ai pour ambition de descendre les fesses posées sur la selle. C'est périlleux mais possible pour ce qui est de la première partie. Mais lorsque la pente atteint les 35%, je ne peux que me rendre a l'évidence : cela dépasse mes modestes compétences de descendeur. Et même une fois descendu de vélo, procéder jusqu'au bas de Fleecer Ridge reste une activité dangereuse.

Ces descentes trop techniques ou cassante pour pouvoir les effectuer à plus de 15 ou 20km/h sont toujours des coups portés au moral. Je me sens toujours volé de cette récompense que chaque ascension doit offrir à celui qui s'est donné tant de mal pour parvenir au sommet.

Quand je peux enfin de nouveau enfourcher mon vélo, il me reste encore quelques kilomètres de bonne descente pour me consoler. La piste débouche sur une route asphaltée et je suis bientôt en vue de Wise River, un petit bled de quelques maisons groupées autour d'un unique restaurant. Après y avoir avalé mon traditionnel cheeseburger, je m'en vais retrouver l'asphalte direction Elkhorn Hot Springs où je prévois de faire un autre ravitaillement. Malgré un arrêt de plus d'une heure, je n'ai pas été rejoint par les trois cyclistes déposés 1h30 plus tôt.

Il fait très chaud et je suis content de pouvoir me rafraîchir à la fontaine d'eau potable d'une aire de camping. Un panneau pointant vers une piste caillouteuse indique COOLIDGE GHOST TOWN. Malheureusement, l'itinéraire continue de suivre l'asphalte. Pendant environ 35km, la route s'élève gentiment. S'ensuivent 5km bien plus pentus. A force de grimper sur de mauvaises pistes, j'avais fini par croire que c'était facile de le faire sur de bonnes routes. Voilà une bonne occasion de me rappeler que ce n'est pas le cas. Au moins, au terme de mon effort, je peux profiter d'une belle descente.

Arrivé en bas je cherche Elkhorn Hot Springs qui ne devrait pas être loin. Je croise plusieurs maisons assez éloignées les unes des autres mais rien qui ressemble à la petite ville attendue. Lorsque je comprends qu'elle se trouve quelques centaines de mètres à l'ouest du tracé et qu'en bas de la côte, il fallait tourner à droite et non à gauche, je suis déjà 10km plus loin et je n'imagine pas une seconde faire demi-tour. De toute façon il me reste quelques tranches de pain et un peu de beurre de cacahuètes. Quant à l'eau, je devrais pouvoir en trouver avant ce soir.

Autour de moi, le paysage a changé subitement. Les montagnes escarpées couvertes de pins ont cédé la place à des collines d'un ocre foncé couvertes de buissons de sauge haut d'une trentaine de centimètres. Comme à chaque fois que le terrain se fait moins accidenté, le vent souffle. De côté d'abord, puis de face quand, changeant de cap, je quitte l'asphalte pour une route de terre d'un brun quasi-noir. Je serre les dents, sachant que ça ne durera qu'un temps. Je retrouve mon cap Sud le temps d'une courte portion d'asphalte puis je laisse enfin le vent derrière moi en gagnant une piste bordée de pâtures où paissent quelques vaches éparses.

La ville la plus proche est loin et dans deux heures la nuit sera tombée. Selon mes informations, 95km me séparent de Dell. Mais mon GPS situe cette bourgade bien plus près, créant en moi le fol espoir d'un repas chaud et d'un bon lit. Peut-être qu'en roulant à bloc...

Mais voilà, la route est mauvaise. Elle est couverte de ce qu'on appelle ici des washboards, littéralement : planches à laver.

De plus, la pente moyenne plutôt douce (entre 1 et 2%) est trompeuse. Le relief est fait de bosses longues de deux ou trois cent mètres et hautes de 10 ou 15 mètres. J'ai beau envoyer, je ne peux pas avancer aussi vite que je l'aimerais. Le jour décline mais je refuse d'abdiquer. Une chose m'inquiète cependant : quand je vérifie sur mon GPS, Dell se rapproche très lentement voire pas du tout. Ce que je comprendrai plus tard, c'est que la distance qu'il indique est calculée à vol d'oiseau. Le chiffre initial de 95km était donc le bon.

La nuit tombe finalement. Je roule quelques temps dans l'obscurité, guidé par ma détermination à ne pas passer une nouvelle nuit dehors. Je suis à 2000m d'altitude. Autour de moi il n'y a que ces pâtures faites de buissons de sauge. Je commence à avoir froid. Je m'arrête pour me changer et alors une fatigue immense me saisit. Je n'ai qu'une envie : être allongé. Alors je m'éloigne de la route de quelques mètres, je gonfle mon matelas et je me glisse dans mon sac de couchage. Je ne prends pas la peine d'essayer de me faire un abri. Je n'en pas la force de toute façon. Je mange ce qui me reste de pain et j'avale ce qui me reste d'eau.

J'ai fait 180km en 10h.

Jour 11

La nuit a été rude. Courte, surtout. Un peu avant le lever du jour, j'ai commencé à grelotter dans mon duvet. J'ai tenté de m'habiller d'avantage pour finir ma nuit, mais rien à faire : la température était trop basse pour dormir sans abri avec un sac de couchage léger. Si en journée je suis content de voyager léger, je le regrette souvent la nuit.

L'aube pointant le bout de son nez, la meilleure solution est encore de prendre la route. Je n'ai rien à me mettre sous la dent et rien à boire non plus. Je suis un peu perdu dans mes calcul et j'en suis réduit à espérer que Dell n'est plus très loin.

Il fait très froid. Je porte pratiquement tous mes vêtements : sous-vêtements de skis, pantalon, col roulé mérinos et coupe vent. Pour ne rien arranger, la journée commence avec 2km à 7%. Voyons le bon côté des choses : arrivé au sommet, au moins, je n'ai plus froid. Je ne tombe néanmoins pas la veste en prévision du parcours à venir, globalement descendant. Le décor est magnifique : des montagnes chauves qui se dressent au loin et des canyons creusés dans cette terre d'un brun pâle. Ce serait parfait si je n'avais pas si soif. Mais il n'y a rien dans ce paysage aride qu'une petite rivière à moitié asséchée qui sert à abreuver le bétail. Impossible d'y boire sereinement.

La température monte graduellement. Si j'étais un peu plus lucide, je m'arrêterais pour changer de tenue. Mais mon unique obsession est d'arriver le plus vite possible à Dell. Tout arrêt m'apparaît comme une inutile perte de temps. Totalement à jeun, je maintiens un rythme aussi élevé que mon état me le permet. Seulement voilà, au sommet d'un raidillon, une grande fatigue me saisit. Je m'arrête et suis pris d'un vertige. Un voile se pose devant mes yeux. Je comprends que je suis vraiment déshydraté et que je dois baisser de rythme.

Finalement, après 2h30 d'effort (et quelques kilomètres de washboards sur la fin), j'arrive au Calf-A, l'unique restaurant de Dell, où je vide un nombre invraisemblable de verres d'eau et de tasses de café. Je rencontre deux riders venus de Floride. On s'amuse du service déplorable et s'étonne de voir ce restaurant situé au milieu de nulle part se remplir comme une cantine à l'heure du déjeuner. Après cette longue pause, je me rends à Lima, une dizaine de kilomètres plus loin, afin de renouveler mon stock de pain et de barres de céréales. Puis vient le temps de retourner sur la piste.

La route est rugueuse. Sous la poussière se cachent de petites pierres et tout ça secoue pas mal. Pourtant je me retrouve rapidement à rouler à un peu plus de 30km/h. Je soupçonne un temps le copieux petit-déjeuner de Dell de faire effet. Mais non, il n'y avait pas d'amphétamines dans mes pancakes, simplement très fort vent qui, une fois n'est pas coutume, souffle dans mon dos. Les kilomètres défilent et je me vois déjà dans la ville la plus proche, à cent kilomètres de là, dans le lit douillet d'une bonne chambre d’hôtel.

Le sort m'a évidemment réservé un autre destin. Fragilisée par les vibrations engendrées par ma trop grande vitesse sur cette piste caillouteuse, une des fixations de mon porte-bagage cède. Me voilà désemparé, seul en plein cagnard sur une route où je n'ai croisé aucune voiture, sans réelle solution pour réparer ma casse. Pourtant j'ai à peine le temps de constater les dégâts en même temps que ma totale impuissance qu'un pick-up s'arrête à ma hauteur. J'explique mon problème au couple à son bord et ils me propose de me conduire dans leur ranch pour m'aider. Ils s'appellent Brian et Libby, sont éleveurs et leur propriété n'est qu'à quelques kilomètres. Aujourd'hui la chance est de mon côté.

Pendant une bonne heure, Brian bricole avec moi pour trouver une solution à mon problème avec les quelques vis et écrous qu'il a à sa disposition. Puis, comme si cela ne suffisait pas, il m'invite à venir dîner et à passer la nuit dans leur chambre d'amis. En plus de pouvoir prendre une douche, je peux, pour la première fois en presque deux semaines, faire une lessive. La gentillesse de ce couple est une véritable bénédiction. La soirée se passe à parler de leur vie au grand air, en compagnie de leur jeune fille au pair allemande, autour d'une viande provenant de leur élevage. Une chaleur humaine qui me fait oublier qu'aujourd'hui, je n'ai pas fait les 130km que je suis censé rouler par jour en moyenne.

A 23h je suis au lit, bien décidé à rattraper mon retard dés le lendemain.

Jour 12

Après avoir dormi tard et mangé l'excellent petit-déjeuner cuisiné par Libby, je suis prêt à reprendre la route. Sa gentillesse est telle qu'elle m'a préparé un tupperware de pâtes et des fruits pour mon déjeuner. Je lui fais mes adieux et la remercie une énième fois puis je m'élance pour ce qui sera ma dernière journée dans le Montana.

Dés les premiers mètres, l'enfer se déchaîne. Le vent qui m'avait poussé la veille souffle de côté à une vitesse incroyable. Après quelques kilomètres à piocher, les choses se corsent puisque l'itinéraire prend un cap plein Sud, faisant directement face au vent. S'ensuivent 5km interminables qu'il me faut vingt minutes et tout mon courage pour boucler. Heureusement la route reprend par la suite un cap Est qu'elle gardera pendant encore une cinquantaine de kilomètres. Le vent de côté n'est certes pas une sinécure, mais après l'ordalie qu'a été celui de face, je m'en accommode. D'autant plus que le terrain est plutôt bon, en tout cas moins cassant que la veille. Le paysage s'est, lui, fait moins aride. Sur ma gauche s'étendent les deux lacs de Red Rock cachés par de hautes herbes et sur ma droite s'élèvent les montagnes qui ceignent cette Centennial Valley.

Après une soixantaine de kilomètres, se profile l'unique difficulté de la journée : une petite bosse au sommet de laquelle se trouve la démarcation entre Montana et Idaho. Au bas de cette côte, j'arrive en vue d'un autre plan d'eau : Henry's Lake. Je reprends un peu de vent de face, juste le temps de réveiller une pointe dans mon tendon d'Achille, souvenir d'un Paris - Lille - Paris bouclé le dernier weekend de juin.

Laissant le lac derrière moi, je retrouve un terrain boisée idéal pour m'abriter du vent. J'ai même le droit à un petit bout de singletrack, ce qui me réjouit toujours autant. Au terme de cette virée dans la forêt, j'emprunte une courte portion asphaltée et j'arrive à Island Park ; un endroit dont j'ignore s'il est une ville, un complexe touristique ou un peu des deux. Qu'importe, c'est l'occasion pour moi de manger un des meilleurs cheeseburgers de ma vie et de faire quelques provisions.

Le vent mis à part, c'est une bonne journée. Une journée sans ascension impossible et sans trop de problèmes. Mais, évidemment, ça ne peut pas être aussi simple. Sur la Great Divide, rien n'est jamais simple.

A la sortie d'Island Park, l'asphalte laisse la place à une piste faite d'un revêtement noir dont la consistance se situe entre le gravillon et le sable. Un terrain où il faudrait au moins des pneus de 3 pouces pour ne pas s'enliser. Sachant que je roule sur du 35c, la tâche s'annonce délicate. Après quelques kilomètres de terrible frustration, je trouve une échappatoire. En faisant un détour par une piste de terre étroite offrant une descente et une montée aux pourcentages ultra-violents, je m'épargne quelques kilomètres de sable noir et j'aperçois un élan caché dans les taillis. Malheureusement, au terme de mon escapade hors piste, je retrouve ce satané sable. Le temps et les kilomètres passent et je ne m'en débarrasse pas. J'avance à peine, je mets souvent pied à terre pour dégager mes roues enlisées. Impossible de savoir encore combien de temps cela va durer. La frustration est énorme. La colère m'empêche d'apprécier le décor pourtant splendide de cette forêt percée de clairières où serpente une rivière que le crépuscule pare d'une couleur ambrée.

Je ne sais plus combien de temps cela a duré ou quelle distance j'ai parcouru. Je me souviens simplement de cet immense "ras le bol" et de cette impression totalement irrationnelle que cela ne finirait jamais. Par chance, j'ai à un moment distingué, à travers les arbres, une piste carrossable parallèle à celle de sable noir. Soulagé, je peux de nouveau rouler à une allure normale, oublieux des bips de mon GPS qui cherche le tracé à quelques mètres de là. L'état dans lequel j'aurais fini si j'avais du suivre le tracé dans le sable, je n'ose même pas l'imaginer.

La maudite traînée noirâtre laissant place à une belle descente sur une route étroite, je rejoins volontiers l'itinéraire délaissé l'espace d'une heure. Le paysage est à couper le souffle. A flanc de montagne, la route domine un torrent d'un bleu profond qui cascade furieusement entre les roches grises. Des fleurs jaunes et d'autres roses décorent les sous-bois. Le contraste des sentiments est intense : en détresse quelques heures plus tôt, je me laisse aller à une douce euphorie. Tous les doutes qui m'avaient accablé se sont volatilisés et ne persistent que le bonheur de l'instant et la conviction qu'en cette heure, il n'y a pas de plus bel endroit sur terre ou de meilleure manière de le découvrir.

En bas de la descente, au bord de la rivière, se trouve un grand camping où je fais le plein d'eau. Après une petite côte, je roule a travers d'immenses champs sur une longue ligne droite d'asphalte. La nuit n'est plus très loin. Je ballade mon regard en quête d'un abri pour la nuit. Passant près d'une vieille église en bois, j'hésite à y trouver refuge. Je continue finalement ma route dans le jour déclinant. Arrivant sur un pont, je m'arrête pour me changer et manger le plat de pâtes que Libby m'a donné ce matin. L'obscurité est totale désormais. Les moustiques ne me harcèlent pas. La nuit n'est pas trop fraîche et, finalement, la journée a été plutôt bonne. Je me sens bien. Très bien même. Je mets un peu de Michael Jackson dans mes écouteurs et là, seul au beau milieu de mon pont de béton, je danse.

Quelques kilomètres plus loin j'ai la chance de trouver une vieille grange abandonnée au milieu d'un champs de blé en herbe. C'est là que je passerai la nuit, plus ou moins à l'abri du froid.

J'ai fait 160km en 8h30.

Jour 13

Je suis réveillé dans la matinée par le froid. Comme d'habitude, c'est par les pieds que ça commence. Une fois qu'ils sont transis, inutile d'espérer me rendormir. J'en prends mon parti et décide de lever le camp. Quelques barres de céréales plus tard, je reprends ma route à traver champs sous un soleil éclatant.

Pendant un quart d'heure tout va bien. Un petit quart d'heure, juste le temps de quitter les champs pour la forêt et l'asphalte pour une route caillouteuse. Difficile d'expliquer exactement en quoi ce revêtement tient du cauchemar. Qu'on s'avise juste de constater qu'en une heure, je parcours un peu moins de 17km de plat. On pourrait croire qu'à ce stade de l'aventure, ce genre de choses ne m'affectent pas plus que ça. C'est tout le contraire. L'accumulation de ces épreuves les rend de moins en moins supportables. Le pire étant qu'il est à chaque fois impossible de savoir si cela va durer 10, 20 ou 50km. C'est, sans cesse renouvelée, cette question qui vire à l'obsession : combien de temps encore à souffrir ? Je guette sans cesse des indices me permettant de trouver la réponse. J'observe mon tracé GPS en quête d'un virage, d'un croisement où je changerai de route. Tout cela en vain. La seule chose dont je suis sûr, c'est que le prochain îlot de civilisation, Flagg Ranch, se trouve à une cinquantaine de kilomètres de là. La possibilité d'avoir 50km de pierraille en face de moi n'est pas à exclure et c'est justement ce qui me démoralise.

Un petit événement vient me distraire de mon infortune, sous la forme d'une voiture conduite par un étudiant. A son bord, un garçon et une fille et, sur le toit, accrochées à la galerie, deux autres filles. Ils cherchent un site dont on leur a parlé. Une falaise de laquelle on peut sauter dans un lac. Je leur dis que je n'ai rien vu de tel et ils reprennent leur route. Un instant je me sens un peu stupide. Pendant que je suis là, à peiner sur la pierre, le moral dans les chaussettes, d'autres s'apprêtent à passer leur après-midi au bord d'un lac avec des jeunes filles en maillot de bain. Il y a du avoir un moment dans ma vie où je n'ai pas fait les bons choix.

Mais c'est le propre du randonneur cycliste que d'avoir la mémoire courte. Après un peu plus de 20km - qui m'ont vu quitter l'Idaho pour le Wyoming - la piste qui se met à s'élever change de nature. Elle n'est toujours pas bonne, certes, et durant 5km la moyenne de la pente dépasse les 5%, mais c'est toujours mieux que de lutter contre les cailloux sur le plat. Le moral revient et les jambes avec.

Au sommet de la côte se déploie un très beau lac artificiel et l'étroit chemin défoncé se mue en une route carrossable dans un état décent. A son terme, Flagg Ranch, un complexe pour vacanciers fait d'un grand hôtel et de plusieurs chalets. Après y avoir mangé un repas un peu plus cher et un peu moins bon qu'ailleurs, je m'en vais profiter d'une longue portion d'asphalte. Jackson, un des points d'entrée du Parc National de Yellowstone n'est pas loin et cela se ressent dans le trafic, un peu plus dense qu'ailleurs sur l'itinéraire. Ce n'est pas particulièrement gênant dans la mesure où les conducteurs respectent ici beaucoup les cyclistes. De plus, la route offre un superbe panorama sur Jackson Lake et la chaîne de montagnes qui le surplombe. Ce répit asphalté dure une soixantaine de kilomètres.

Arrivé au Buffalo Valley Café, j'en profite pour faire un nouveau repas chaud et m'enquérir d'éventuelles chambres disponibles pour la nuit. L'hôtel étant complet, il me faut reprendre la route. Me rendant compte que j'ai oublié de remplir mes bidons, je m'en vais déranger un homme d'une soixantaine d'années qui sirote tranquillement un whisky sur son porche. Nous discutons un peu et il me dit que si je cherche un endroit où passer la nuit, il y a un motel sur la highway, à quelques kilomètres au Sud-Ouest de mon itinéraire. L'ayant saluer, je me retrouve à grimper sur une piste correcte, bien décidé à tenter ma chance dans ce motel. Finalement, ce n'est qu'un détour de quelques kilomètres.

Après quelques 300m de dénivelé sur 6km, j'arrive au croisement avec la highway. Pour rejoindre le motel, je dois redescendre sur l'asphalte tout ce que je viens de monter sur la terre. Tout au long de la descente, angoissé à l'idée de devoir tout regrimper, je prie pour qu'il reste ne serait-ce qu'une chambre dans ce motel. Bien entendu, arrivé en bas, le réceptionniste m'annonce qu'il est complet. Je profite des toilettes pour me changer à l'abri des moustiques et, alors qu'il ne reste pas même une heure de jour, je me retrouve à attaquer une difficulté dont j'ignore à ce moment là qu'elle est une des plus longues de la GDMBR : Togwotee Pass.

Lorsque je rejoins le croisement où je peux reprendre le tracé, j'ai perdu plus d'une heure en vain. 200 nouveaux mètres de dénivelé positif sur 6km et me voilà de retour sur la highway. Il fait nuit noire. La température chute très vite. L'ascension, commencée à 2100m, s'achève juste en dessous de 3000m. Je fais quelques minutes de descente et je sens que mes mains déja gelées commencent à s'engourdir. Je suis transi de froid mais je dois absolument continuer : la température est trop basse pour que je puisse espérer camper à cette altitude.

Mon GPS m'indique que le tracé quitte l'asphalte. J'hésite un moment à l'ignorer pour arriver plus vite en bas de la descente. Mais je n'arrive pas à me résoudre à tricher. A la lueur de ma frontale, je ne parviens pas à distinguer la piste que je suis censé emprunter. Je me trompe, m'engage sur le mauvais sentier et sent que sous mes roues, le sol se fait spongieux. Je manque de tomber et mets pied à terre. Dans la faible lumière de ma frontale, je n'ai pas vu que je m'engageais dans une tourbière. Mes chaussures se trouvent immédiatement imbibées d'eau. Alors que la température tombe sous les 5°C, il ne pouvait pas m'arriver grand-chose de pire.

Je parviens finalement à retrouver le tracé. Hors de question pourtant de m'engager dans cette descente les pieds mouillés. Je me souviens que tout près, au bord de la highway, il y a une petite aire de repos avec une table de pique-nique et des toilettes publiques. Elles me fourniront l'abri nécessaire pour m'asseoir, réfléchir et aviser, le tout sans mourir de froid.

Je commence par enlever mes chaussures que je bourre de papier toilette pour absorber le maximum d'eau. J'enlève également mes chaussettes et, après m'être séché les pieds, j'en enfile deux paires sèches. L'odeur qui émane de la cuve située quelques mètres au-dessous de moi m'incommode fortement. Pourtant, à court de solutions, j'envisage un instant de passer la nuit ici. C'est peut-être ce qu'il y a de plus raisonnable, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que ça ne m'enchante guère. Je prends la décision suivante : si je tiens allongé sur la longueur de cette petite pièce, alors je dormirai là. Avec un peu d'appréhension, je commence à me coucher au sol. C'est avec un certain soulagement que je constate que ma tête et mes pieds touchent les murs avant que je ne sois complètement sur le dos. J'enfile mes chaussures et je reprends la route.

Je n'aime pas descendre à la lueur de ma frontale. Elle n'est pas très puissante et, passée une certaines vitesse, je ne vois plus grand-chose venir. Mais je n'ai pas le choix. Je roule un peu plus de trente minute avant d'arriver à une aire de camping. J'ai froid et je suis épuisé. Tout naturellement je me dirige vers les toilettes. Sur la porte, une petite affichette enrubannée dit : Welcome to our Home. Lorsque j'ouvre la porte, je suis surpris par l'odeur agréable qui règne ici. La pièce est bien plus spacieuse et propre et, sur une table, une bouteille de désodorisant est posée. Le temps n'est plus à la tergiversation, c'est ici que je passerai la nuit.

J'ai fait 160km en 8h30.

Jour 14

Au petit matin, je suis réveillé par des coups frappés à la porte. D'abord silencieux, je finis par signaler ma présence à l'homme qui demande "Is someone there ?". Au chaud dans mon sac de couchage, je décide de me rendormir, le laissant se décourager. Mais peu de temps après, c'est une odeur étrange qui me réveille. Je ne saisis pas, au début, d'où elle peut venir. Puis je comprends que ces toilettes qui sentaient si bon la veille à 1h du matin, n'exhalent plus la même odeur dans la chaleur naissante de cette matinée ensoleillée. Des effluves écœurants remontent de la fosse située dessous et me contraignent à lever le camp en toute hâte.

Sorti de là, je profite d'une table de pique-nique au bord du lac pour prendre tranquillement mon petit-déjeuner, puis je me mets en route. Je n'ai que de la descente à faire jusqu'à Dubois (prononcez Douboïsse) où j'ai bien l'intention de faire un repas plus consistant que mes sempiternelles barres de céréales. Entamée un peu au-dessus de 2600m, la descente s'achève aux alentours de 2100m après une dizaine de kilomètres de piste et autant d'asphalte. Puis un fort vent me pousse jusqu'à Dubois, 14km plus loin. Distance que je devrais parcourir dans l'autre sens, la ville n'étant pas directement sur le tracé.

Après un copieux repas, je vais faire quelques achats au magasin de bricolage de la ville. En vente libre, dans une petite vitrine, revolvers et pistolets. Derrière le comptoir, des fusils d'assaut et autres armes automatiques. Le folklore local peut parfois être un peu déstabilisant.

Avant de faire quelques provisions au supermarché, je profite du premier cybercafé croisé depuis mon départ pour uploader tous mes rides sur Strava. Je suis content de voir que je suis bien classé sur beaucoup de segments et que j'ai même décroché deux KOM. Ce moment qui peut sembler anodin revêt en réalité une certaine importance pour la suite de l'aventure. C'est en effet à cet instant que débute inconsciemment un lent processus qui aboutira à faire naître en moi l'idée de participer au Tour Divide, la course qui a lieu tous les ans sur le tracé de la GDMBR.

Mais en cet heure, ma seule ambition est d'attaquer assez fort la grosse difficulté de la journée pour éventuellement prendre le KOM à son sommet. Après avoir parcouru contre le vent les 14 interminables kilomètres me séparant de l'itinéraire, je me retrouve au bas de Union Pass, un des cols les plus difficile de la Great Divide. Gonflé à bloc, j'entame l'ascension pied au plancher. Le nez vissé sur mon compteur, je relance dés que je constate que ma vitesse tend à baisser. Après 6km à 6%, je m'étonne de voir que le relief s'aplanit et se fait même légèrement descendant. Mais j'ai à peine le temps de me dire que Union Pass n'était au final pas si terrible, que se dessine sur mon GPS le reste de l'ascension. Elle reprend après trois kilomètres de répit et dure à nouveau 6km mais cette fois-ci à 7%. Après un mur inaugural que je passe tant bien que mal, j'essaye d'attaquer aussi fort que dans la première partie. Mais sur un sol un peu plus poussiéreux et caillouteux, moi qui ai tendance à beaucoup grimper en danseuse, je vois souvent ma roue arrière riper, entraînant une grosse perte d'efficacité. Je me force à grimper assis pour pallier ce problème. Même si je me sens moins à l'aise, je ne lâche rien jusqu'au sommet. Je découvrirai quelques jours plus tard que je me suis classé en tête des cinq segments placés le long du col.

En haut de Union Pass, à 2800 mètres d'altitude, je profite du paysage champêtre et de la vue sur les montagnes environnantes. Il n'y a pas de grande descente au programme, simplement un parcours bosselé sur une quarantaine de kilomètres. En chemin je croise une garde forestière qui me rappelle toutes les règles à suivre pour éviter une rencontre fortuite avec un ours ou un grizzly. Au moment de repartir dans son pick-up, elle me demande si elle peut me donner deux carottes. Un de mes principes en voyage étant de ne jamais refuser de la nourriture, je les accepte volontiers et les mange immédiatement.

Le revêtement laisse à désirer mais la route est très belle : les passages boisés alternent avec ceux au milieu de grandes prairies ou en bordure de lac. Un décor qui pourrait être idyllique. Impossible pourtant de s'arrêter quelques minutes pour contempler le paysage sous peine de servir de buffet aux moustiques. L'infestation est telle qu'un lac des alentours porte le doux nom de Mosquito Lake. Ceux-ci vous piquent en plein jour, à travers vos vêtements s'il le faut et sont même capables de vous piquer en plein effort pour peu que vous ne grimpiez pas certaines côtes assez vite. Par chance, je n'ai pas crevé dans ces parages. Je n'ose imaginer l'enfer que j'aurais vécu à devoir réparer sur ces terres inhospitalières.

Il est 20h lorsque, après une petite portion asphaltée, j'arrive à l'objectif que je m'étais fixé au départ de Dubois : The Place. Cet endroit sobrement nommé est un bar situé dans la petite communauté de Cora qui propose quelques petits chalets à louer pour la nuit. Ayant vu mes dernières tentatives de trouver une chambre échouer devant des hôtels complets, j'entre dans le bar avec une certaine appréhension. Après ma nuit de la veille dans des toilettes de camping, je sens que j'ai plus que jamais besoin du confort d'un vrai lit. Lorsque le barman m'annonce qu'il lui reste de la place, je sens mon angoisse s'évanouir et, profondément soulagé, je m'accoude au bar pour goûter au réconfort d'une bière fraîche. Je raconte aux quelques piliers curieux qui partagent le comptoir avec moi ce qu'est la vie de coursier à vélo à Paris, puis je m'en vais prendre une longue douche.

Poussé par la faim, je suis rapidement de retour pour dîner d'une pizza, seul plat disponible au menu. Le bar se vide peu à peu et je reste seul avec le barman qui s'attable avec moi. Il m'offre une bière et la conversation s'engage. Le type est un vrai républicain, attaché à son droit de porter une arme et nostalgique du temps où Bush, Cheney et Rice faisaient la pluie et le beau à Washington et ailleurs. Sa devise, il l'a hérité de son père : Country, God, self. Mon pays avant tout, Dieu ensuite, et moi-même après seulement. Nous n'avons aucune valeur en commun et toutes nos idées s'opposent et c'est ce qui rend cette conversation si amusante. Lorsque nous évoquons les armes à feu, le fossé entre nous est tel que, incrédule, il me demande : "Sincèrement, de toi à moi, ne pas avoir le droit de posséder une arme à feu, ça ne te dérange pas ne serait-ce qu'un tout petit peu ?". Puis nous parlons de la Première et de la Seconde Guerre Mondiale, de la bataille de Tannenberg et de celle de Stalingrad. Je passe au final un excellente soirée avec ce barman du comté le moins peuplé de l'état le moins peuplé des Etats-Unis, dont je ressors avec l'impression d'avoir été enfin en prise avec l'autre facette de l'Amérique.

Regagnant ma chambre, je retrouve avec plaisir un lit douillet.

Jour 15

Le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée. Après une bonne grasse matinée, je n'hésite donc pas à faire une dizaine de kilomètre (5 aller, 5 retour) pour m'assurer d'en manger un bon. De retour, j'emploie le début d'après-midi à prendre soin de mon vélo ; chose que j'avais négligé de faire jusque là. J'en profite pour réajuster les fixations de mon porte-bagage et monter le dérailleur avant acheté une dizaine de jours plus tôt. Installé sur le porche de mon chalet, je prends mon temps et réalise un check-up complet de ma monture sous un beau soleil. Je n'ai pas envie de me presser. J'ai bien roulé les jours précédents et je suis dans les temps.

Au cœur du Wyoming se trouve un petit désert appelé the Great Basin. Pour une raison que j'ignore, les gens qui ont conçu la GDMBR ont trouver bon de la faire passer par là. Le résultat est une traversée longue de 200km sans la moindre trace d'eau, de nourriture ou d'abri. J'appréhende cette partie depuis longtemps et, dans l'idée, j'aimerais la boucler en une journée. Le plan est donc d'arriver à Atlantic City, dernière bourgade avant le désert, en deux étapes. Ce plan est parfait et pourtant, il va échouer. La première raison est que je suis bien plus près d'Atlantic City que je ne le pense. Les informations sur les distances glanées sur un forum - et qui s'étaient avérées correctes jusque-là - m'ont induit en erreur. La deuxième raison c'est que, parfois, je ne sais pas m'arrêter de rouler quand il le faut.

Il est donc 15h quand je prends la route. 42km et 1h30 plus tard, j'arrive, un peu surpris, à Pinedale que je pensais trouver après 95km d'effort. Je me vois mal faire étape ici, comme initialement prévu, alors qu'on est en plein milieu de l'après-midi et que j'ai à peine rouler. Je me contente donc d'y faire halte pour avaler un repas et réparer une crevaison lente.

Non loin, à 20km exactement, se trouve Boulder. Un village de quelques maisons regroupées autour d'un bar/motel/station service. Il est 18h30 et j'ai fait 60km alors pourquoi ne pas demander à tout hasard le prix d'une chambre. 85$... C'est un peu cher. Je vais continuer à rouler et j'aviserai. Je tomberai bien sur une petite cabane où poser mon matelas avant la tombée de la nuit.

Après quelques kilomètres, l'asphalte disparaît au profit d'une bonne piste de terre. C'est l'heure de la petite difficulté de la journée. Elle me mène à un peu plus de 2400m d'altitude. Au sommet, il ne fait pas très froid pourtant. Dans le jour déclinant, les paysages arides et les canyons qui commencent à apparaître prennent une couleur flamboyante. Je regarde le soleil se coucher dans ce décor de western, toujours en quête d'un abri pour la nuit. J'arrive à une intersection où un panneau de bois indique, dans la direction opposé à mon itinéraire, "Sweetwater Campground" et "Sweetwater G.S.". Si l'aire de camping est un peu loin, je me dis que le détour pour ce que je pense être une Guard Station, peut valoir le coup. Ce crochet, en réalité, s'avérera inutile. Après avoir été ralenti par un petit mur de 3km qui me mène à près de 2600m, j'arrive au terme de mon détour dans la nuit noire. Je ne vois rien, que la lumière des fenêtres de deux caravanes cachées dans un bosquet. Je dois me résoudre à faire demi-tour.

Je regagne la route qui traverse ce qu'on appelle ici les Badlands. Le mot est bien choisi : rien ne pousse ici. S'il faisait jour, je ne distinguerais à perte de vue, qu'une étendue légèrement vallonnée couverte de buissons de sauge. Mais il fait nuit et je ne vois pas grand-chose ; et notamment pas d'abri où passer la nuit. Ainsi je roule. Le revêtement n'est pas très bon, notamment sur les côtés de la route où s'est accumulé du sable. Je manque plusieurs fois de tomber, avant de chuter réellement. Pas vite, pas fort. Je ne me fais pas mal. J'ai juste un peu de mal à ne pas rester allongé par terre où je ne suis finalement pas si mal. Mais le souvenir de la nuit à grelotter au sommet de Medicine road me convainc de me lever pour me remettre en selle. Et de nouveau, me voilà roulant à la lueur de ma frontale.

Cela dure trois heures. Au bout desquelles, j'arrive sur une large route recouverte d'un bel asphalte. J'y ai à peine fait cinq cent mètres que je tombe surSweetwater Station, une aire de repos composée d'un grand bâtiment (des toilettes publiques) et de quelques tables de pique-nique. J'estime être à une vingtaine de kilomètres d'Atlantic City. Il est 1h30 du matin et, en dehors du fait que je suis fatigué, continuer de rouler m'apparaît comme un pari risqué. Après tout, rien ne m'assure de trouver un meilleur endroit pour passer la nuit que cette aire de repos. Et si je me lève avec le jour, je peux espérer boucler ma traversée du Great Basin avant la nuit.

Après avoir mangé un peu, je m'installe à l'arrière du bâtiment, à l'abri des regards, protégé du vent par un muret et d'une éventuelle pluie par un auvent.

Jour 16

Voilà un jour dont il n'y a probablement rien à tirer. Une étape pourrie jusqu'au trognon dont toute idée de plaisir fut absente. Le genre de journée qui vous ferait presque vous demander pourquoi vous faites du vélo.

Tout commence par une piqûre de moustique, signe qu'il est temps de quitter le confort de mon sac de couchage pour entamer ce qui doit être la plus longue étape de mon périple. Je m'imagine alors faire gentiment 20km jusque Altantic City, manger un solide petit-déjeuner, faire des provisions et attaquer le désert. Sauf que voilà, ces 20km n'ont rien de gentils. A peine réveillé, j'ai le droit à une succession de raidards poussiéreux qui me cassent les jambes. Confronté à une moyenne calamiteuse, je commence déjà à douter de ma capacité à rallier Rawlins avant la nuit alors qu'il n'est même pas 9h du matin.

Après 1h15, j'arrive à Atlantic City. J'ignore pourquoi, mais je m'imaginais quelque chose de bien plus grand. Quelques maisons, un Bed & Breakfast fermé, pas d'épicerie, deux restaurants mais aucun d'ouvert... Au-delà de la déception de ne pas pouvoir manger un bon petit-déjeuner, ce qui m'inquiète c'est de ne pouvoir acheter d'eau. Si habituellement, mes deux bidons d'un litre me suffisent pour aller d'un point d'eau à un autre, ils seront loin de faire l'affaire cette fois-ci. Par chance, j'ai fait de bonnes courses à Pinedale et, en me rationnant, je devrais avoir de quoi tenir la journée.

En explorant un peu les parages, je tombe sur trois hommes en train de remettre une maison en état. Je leur demande si je peux espérer trouver une épicerie dans le coin et, après m'avoir répondu que non, ils m'offrent gentiment quelques bouteilles de leur stock. Je leur emprunte également un peu deduct tape pour scotcher tout ça sur mon cadre. Ils me disent que le Great Basin est un très bel endroit et que je peux m'attendre à des paysages spectaculaires. Après les avoir chaleureusement remercié, il est temps pour moi de reprendre la route.

Tout commence par un bon mur - 1km à 9% - au sommet duquel je croise deux types à pied avec des sacs à dos de randonnée. Ils ont la cinquantaine et j'apprends qu'ils font à peu près la même chose que moi, mais dans le sens inverse et à pied. Ils cheminent depuis environ trois mois et ils prévoient trois autres mois pour rallier la frontière canadienne. Ils sont très gentils mais en leur parlant, je ne peux m'empêcher de me dire que ce sont des doux dingues. Marcher ! Quelle idée ? En repartant je me fais les réflexion que les gens motorisés me considèrent probablement comme je considère ces marcheurs. On est réellement toujours le fou d'un autre.

La route, correcte au début, se transforme rapidement en un véritable enfer. Elle est relativement plate mais recouverte de washboards, ces ondulations régulières dont j'ai parlé plus haut. J'avance au ralenti, scrutant ma montre, me perdant dans des calculs dont l'issue est toujours la même : une arrivée à Rawlins en pleine nuit. C'est moralement usant. Je suis frustré et je m'énerve. Inutilement. En réalité, il est difficile de décrire le calvaire que peuvent représenter 40km de washboards lorsqu'on court après le temps. Psychologiquement, je suis en plein doute. Qu'est-ce que je suis venu faire dans cette galère ? De plus la chaleur sèche qui règne ici me force à consommer mon eau plus rapidement que prévu.

Combien de temps cela dure-t-il ? Difficile à dire. Il y a le temps réel, qu'on peut décompter en heures, en minutes, et l'autre, subjectif, qui a le pouvoir de s'étendre indéfiniment. Les heures ne peuvent pas donner une idée de combien de temps cela a vraiment duré. Longtemps. Très longtemps. Quand les washboards disparaissent, j'essaye d'accélérer. Mais cette fois-ci, c'est contre le relief que je dois lutter. Et mes calculs me disent toujours la même chose : le jour ne sera pas assez long.

Une voiture déboule en face de moi, ralentit. Une main se tend par la fenêtre, tenant une bouteille d'eau. Le temps que je comprenne, je l'ai déjà passée. Mon obsession d'avancer est telle que je ne fais pas demi-tour. Pourtant mes réserves s'amenuisent.

Un temps je perçois des traces de vélo sur la piste. Je roule plus vite. Un peu plus tard, je distingue au loin celui qui les a laissées. Cette partie de la piste est roulante. Je vais vite et lui moins. Je ne pense qu'à avancer, toujours avancer. Je dépasse ce frère d'arme sans le saluer autrement que d'un bref signe de la main. Erreur : en voyage, il importe de soigner son karma.

Je croise une autre voiture. Il ne me reste qu'un bidon à moitié vide alors je me permets de l'arrêter pour demander un peu d'eau. Tout est bon à prendre même si, dans mon infortune, j'ai la chance d'avoir quelques nuages pour faire écran entre moi et le soleil.

Cela fait dix heures que je suis parti de Sweetwater station quand, poussé par le vent, j'aborde une longue descente sur un bon revêtement. Lorsqu'en bas j'aperçois une route asphaltée, un fol espoir me prend : celui d'arriver à Rawlins avant la nuit.

Mais cet espoir est vite anéanti. Bousculé par un fort vent de côté, je ne peux maintenir qu'une moyenne de 20km/h là où il me faudrait rouler à 25. Le macadam est en mauvais état et la route faussement plate. Après 1h30 d'effort pour ne pas baisser de rythme, le cap change et je me retrouve face au vent. C'est le coup de grâce. Toute ma détermination s'envole. Sa force est telle qu'il me faut quarante minutes pour faire 8km. J'alterne les phases où je pédale avec celle où, à bout de force, je pousse mon vélo. J'en viens même à me demander si je ne devrais pas dormir ici, à 30km de mon but. Bien sûr, avec ce vent, ce serait pure folie.

Au bout de ces 8km, je rejoins un grand axe assez fréquenté. L'asphalte s'élève alors. Me lançant ce que je pense être un ultime défi. La nuit tombe brusquement. Les phares des voitures et des camions éclairent la route par intermittence. Je laisse ma frontale dans mon sac. Je ne sais pas trop où je puise l'énergie pour accomplir cette dernière ascension, mais j'arrive au bout. Il fait très sombre ; pas trop froid. C'est à ce moment-là que mon karma me rattrape. Je sens que mon pneu arrière se ramollit. Je n'ose y croire. Je continue de rouler, mais oui, il s'affaisse. Je m'arrête, je constate l'évidence : j'ai crevé. Ici, en pleine nuit, sur la highway, après presque 14 heures d'effort, j'ai crevé.

S'il s'agissait d'un jeu, j'abandonnerais. S'il s'agissait d'une compétition, je déclarerais forfait. S'il s'agissait d'un emploi, je démissionnerais. Mais c'est une randonnée cycliste, et tout ce que je peux faire, c'est continuer. Allumer ma frontale, changer la chambre, regonfler, continuer. Ce n'est pas que je sois particulièrement courageux ou admirable de persévérance. C'est juste que je n'ai pas le choix. Alors je le fais.

Complètement déshydraté, j'arrive à Rawlins à 23h30. Heureusement pour moi, c'est une ville où passe beaucoup de trafic. Je peux donc, malgré l'heure tardive, trouver un restaurant ouvert et plus tard, après un repas gargantuesque, un motel.

J'ai fait 230km en 12h.

Jour 17

Réveillé tard j'observe de la fenêtre du diner où je prends mon petit-déjeuner, les nuages s'amonceler au dessus de Rawlins. Avant que j'aie fini de me restaurer, la pluie éclate et assombrit mes perspectives pour la journée. En attendant une éventuelle accalmie, je fais le tour de la ville en quête de chambres à air. Le ciel reste désespérément sombre et aucun magasin ne vend de chambres adaptées à mes pneus. Je vais m'abriter dans un fast food. Je profite d'internet, je m'attarde. Et je commence a me demander si je vais pouvoir rouler ne serait ce que 50km aujourd'hui.

La pluie n'a toujours pas cessé quand je me rends à la poste pour me débarrasser de quelques affaires. J'expédie à Silver City, Nouveau Mexique :

- ma serviette, car en bivouac je ne me douche pas

- mon chargeur solaire, car ma batterie externe suffit largement

- mon Kindle, car le soir je suis trop fatigué pour lire

- mon cadenas, car j'ai compris que personne ici n'a l'intention de me voler mon vélo

- deux t-shirts, car porter des vêtements sales ne me dérange plus

- de l'anti-moustique, car je n'ai jamais le courage d'en mettre

- quelques autres bricoles dont je ne me sers pas

Je récupérerai mon colis d'ici deux semaines, avant la dernière étape de mon périple. Après m'être délesté de tout ça, j'estime que le poids de mon sac atteint environ 6kg, l'objectif que je m'étais fixé en préparant mon voyage. Sachant que j'ai du moi même perdre presque 5kg, les ascensions a venir s'annoncent plus rapides que les précédentes. Je dis bien plus rapide et non plus facile, car comme l'a si bien dit Greg Lemmond : "It doesn't get easier. You just go faster."

Il est aux alentours de 17h quand je quitte la poste et le ciel déverse toujours la même pluie grise et froide. Même si ça ne m'enchante guère, dans la mesure où c'est un endroit franchement sinistre, je dois me résigner à passer une nouvelle nuit à Rawlins.

Jour 18

Au réveil, j'ai le plaisir de constater que la déprimante Rawlins a profité de la nuit pour sécher. Toutefois je ne me réjouis pas trop non plus car le ciel est toujours menaçant.

J'ai remarqué la veille, après mes pérégrinations sous la pluie, qu'un maillon de ma chaîne s'était désolidarisé de son rivet. Je le retire donc et m'arrête dans un garage pour lubrifier ma transmission. En effet, le bouchon de la fiole d'huile que je transportais s'est cassé lors de ma dernière étape dans le Montana, répandant son contenu dans mon sac. Cette mésaventure, en plus de me priver d'huile, m'a découragé d'en transporter.

Lorsque je prends la route, j'ai pour objectif Brush Mountain Lodge, une sorte de gîte à 130km de là. Il est presque midi et je ne dois pas traîner. Après une portion asphaltée, j'aborde une large piste de terre rougeâtre. Autour de moi, à perte de vue, les mêmes paysages désolés que dans le Great Basin. La route est encore grasse des pluies de la veille et je commence bientôt à sentir quelques gouttes, mais rien de méchant.

J'entame la première ascension de la journée relativement sec. 9km plus loin et 300m plus haut, il se met à pleuvoir beaucoup plus sérieusement et je suis contraint de m'arrêter pour enfiler ma veste de pluie.

Opportunément, je trouve abri près d'un gros engin de terrassement pour me changer. Le terrain se fait escarpé ; brèves montées et courtes descentes alternent. La boue liquide projetée par mes pneus vient moucheter mes vêtements et mon visage. J'essaye de ne pas prendre trop de vitesse dans les descentes sur ce terrain peu sûr.

Cela fait un peu plus de quatre heures que je roule, quand tout à coup, je vois ce que n'avais plus vu pendant mes 400 derniers kilomètres : des arbres. Des bouleaux plus exactement. Après trois jours dans les Badlands, la vue d'une forêt est la chose la plus réconfortante qui soit. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, la pluie a cessé. Le relief, quant à lui, est toujours aussi accidenté mais d'avantage montant que descendant. Crapahutant dans la boue de cette belle forêt, j'atteins l'altitude de 2400m. Au sommet, une nouvelle belle surprise m'attend sous la forme d'une longue descente complètement asphaltée. Pratiquement 20km qu'il me faudra une demi-heure pour boucler. J'arrive alors dans le Colorado. M'accueillent dans ce nouvel état vertes prairies où serpentent les ruisseaux et pistes sinueuses bordés de trembles.

Ces pistes justement s'élèvent inexorablement. Qu'importe une dernière ascension. Après tout, je ne suis qu'à dix kilomètres de mon but. Oui mais voilà, la pluie et la boue sont venues se déposer sur ma chaîne faisant disparaître toute trace de lubrifiant. Et qui a déjà monté une chaîne Shimano 10 vitesses sait que cela nécessite un rivet dit "ampoule". Avec une chaîne n'est fourni qu'un seul rivet de ce type. Une fois la chaîne montée, si on est amené à l'ouvrir pour une raison ou pour une autre, on créé un point faible. Sur une chaîne sèche, sollicitée à l'extrême par les watts développés dans une ascension, ça ne pardonne pas. C'est donc ce qui m'arrive. Ma chaîne saute et je constate qu'un rivet s'est désolidariser d'un maillon. J'essaye de re-solidariser les deux ; ça ne fonctionne pas. Je raccourci ma chaîne : le problème se pose à nouveau. J'essaye de monter sur une toute petite vitesse, mais rien n'y fait.

Dix kilomètres. A vélo, ce n'est rien. A pied, c'est au moins deux heures. Il importe donc que je trouve une solution. Comme souvent, elle se présente sous la forme d'une voiture. C'est incroyable comme, dans ma malchance, j'ai toujours la chance de trouver une aide providentielle dans les endroits les plus reculés. Deux chasseurs en quête de gibier me prennent à l'arrière de leur pick-up et me déposent à 2km de Brush Mountain Lodge. La pente étant moins forte, je peux parcourir la distante restante en appuyant gentiment sur les pédales. J'arrive quelques minutes avant la tombée de la nuit et suit accueilli avec beaucoup de bienveillance par Kierstin, la propriétaire des lieux.

Le ranch est un endroit parfait d'où se dégage une telle chaleur que je m'y sens immédiatement comme chez moi. C'est un de ces rares lieux visités dans ma vie où je me suis tout de suite dit que je pourrais y habiter indéfiniment. Et bien sûr, c'est dans la sinistre ville de Rawlins que je viens de passer mon premier jour de repos.

Kierstin me prépare un repas et s'assoit avec moi pour un brin de causette. Nous parlons assez longtemps. Entre autres choses, je lui fais cette confidence. Que parfois, quand tout va bien, que la route est bonne et les sensations aussi, je me dis que je pourrais revenir sur la Great Divide, participer à la course, essayer de bien faire. Mais que d'autres fois, quand les washboards m'assomment, que les descentes caillouteuses me détruisent, que tout va mal, que je n'avance pas, je me dis que jamais, pour rien au monde, je ne reviendrai ici. Elle me répond alors, elle qui voit passer pratiquement tous les coureurs, les vainqueurs comme ceux qui ne finiront jamais, que si elle devait parier, elle parierait que je reviendrais.

En allant me coucher, je me dis qu'elle doit être bien joueuse pour parier sur quelque chose d'aussi mal embarqué.

J'ai fait 130km en 6h20.

Jour 19

Au petit-déjeuner, je me joins aux deux autres pensionnaires de Kierstin. Bruno et Thijs, deux Belges partis de Banff un moins plus tôt sur des VTT chargés comme des mules. La grosse inconnue pour moi ce matin, c'est : est-ce que ma chaîne va tenir le coup jusqu'à la prochaine ville, Steamboat Springs, 80km plus loin ? La présence de cyclistes est une première bonne nouvelle. Je vais pouvoir huiler ma chaîne ce qui réglera éventuellement mon problème, ne serait-ce que momentanément.

Après manger, Bruno me lègue gentiment une toute petite fiole qui ne contient plus que quelques gouttes d'huiles. Il va falloir l'appliquer avec parcimonie et prier pour qu'il ne pleuve pas en route.

Vers 10h30, Bruno et Thijs prennent la route. Quant à moi, je reste à quai pour réparer une crevaison lente. Cela fait, je discute avec un ami de Kierstin qui passe l'été ici, dans ce décor de carte postale. Il fait un temps superbe et j'ai du mal à quitter cet endroit magique. Qui plus est, pourquoi me presser alors que je ne suis même pas sûr de pouvoir faire plus de quelques mètres ? L'homme, dont j'ai oublié le nom, me dit qu'à une vingtaine de kilomètres de là se trouve une ascension si difficile que je n'aurai d'autre choix que de pousser mon vélo. J'aime les défis et je me sens prêt à relever celui-là.

Lorsque je me mets finalement en selle, il est près d'11h30. Cent mètres plus loin l'enfer commence. Deux jours de pluie ont transformé la piste en un véritable bourbier. Je peux à peine rouler. Après quelques coups de pédales, la boue collante recouvre mes roues, mes bases près du boitier de pédalier et ma fourche au niveau du T. Je m'arrête régulièrement pour en enlever des paquets, ce qui ne sert à vrai dire pas à grand-chose. Malgré tout je reviens bientôt sur Thijs.

Je m'étonne qu'il ait parcouru si peu de chemin et qu'il soit seul. Il m'explique qu'un caillou s'est coincé dans la cage de son dérailleur arrière et qu'il a mis une heure à l'enlever. Bruno, qui transporte les outils, était devant lui et ne l'a pas attendu. A ce moment la boue est si grasse et collante que je suis contraint d'alterner les phases où j'essaie de pédaler avec celle où je pousse mon vélo et même d'autres où je le porte. Je perds Thijs de vue rapidement ; nous portons chacun notre croix de notre côté. Il me dépassera quelques temps plus tard à bord d'un pick-up, victime d'une crevaison. Après deux heures à crapahuter dans la boue, j'ai parcouru 12km. Moi qui pensais avoir tout vu lors de ce voyage, voilà ma récompense pour avoir été un peu trop présomptueux.

La deuxième épreuve de la journée est l'ascension d'une côte de 6km à 7% de moyenne. L'état du terrain est calamiteux : les grosses pierres le disputent aux racines, le tout n'étant pas arrangé par l'humidité héritée des dernières pluies. C'est l'occasion pour moi de maintenir ma moyenne de 6,4km/h. A titre de comparaison, la meilleure moyenne enregistrée sur Strava est de 7,6km/h. Je n'ai donc pas à rougir de ma performance qui me place à la cinquième place. D'autant plus que je parviens au sommet sans avoir poussé mon vélo comme on me l'avait prédit plustôt dans la journée. Et cerise sur le gâteau, ma chaîne a tenu le coup malgré les gros watts qu'il a fallu envoyer pour arriver en haut, à près de 3000m.

La troisième et dernière épreuve de cette étape, intervient immédiatement après la deuxième. La descente qui s'offre à moi est une des plus cassantes qu'il m'ait été donné de voir. La piste est jonché de grosses pierres annihilant toute possibilité de prendre de la vitesse. Je suis donc condamné à rouler à 15km/h et même à une allure si faible, je suis salement secoué. Après les efforts demandés par l'ascension, le coup porté au moral est dur. Quand j'arrive enfin au bout de mes peines, je regarde mon GPS et prends un nouveau coup de massue : en 4h30, j'ai parcouru 36km. Difficile de décrire ce qui me passe par la tête. Je repense à ma conversation de la veille avec Kierstin et je me dis que non, définitivement non, je ne reviendrais jamais ici m'infliger ça une nouvelle fois.

Je suis donc à une quarantaine de kilomètres de mon point de départ quand j'aborde enfin une portion roulante. Une large et bonne piste de terre ocre me permet de faire remonter ma calamiteuse moyenne. 10km plus loin, j'arrive à une intersection où se trouve un magasin, un peu perdu au milieu de pas grand-chose. Sur le porche, Thijs fixe son téléphone assis seul sur un banc. Après avoir fait rapidement le plein de barre chocolatées et de chips, je prends là route avec lui. Notre but, arriver à Steamboat Springs avant la fermeture du magasin de vélo. Difficile, mais pas impossible. Deux choses nous y aident. La première, c'est une bonne route asphaltée. La seconde, c'est que Thijs est un bon rouleur. Malgré nos gros pneus, nous arrivons à nous maintenir un peu en dessous des 30km/h.

Résultat, à 17h40 nous sommes à Orange Peel Bicycle. Mission accomplie. Au menu pour moi, une chaîne SRAM et un flacon d'huile. Alors que je fais part au propriétaire de mon admiration pour les finitions des cadres Moots qu'il expose, il m'apprend que c'est ici même qu'on été farbiqués les premiers cadre de la marque. Et dans une pièce qui jouxte la boutique, se trouve l'atelier de Kent Ericksen, le fondateur de Moots qui, après avoir vendu ses parts, commercialise désormais ses cadres sous son nom. Malheureusement, il ferme son atelier à 17h et je ne peux que jeter un coup d'oeil à travers la vitre.

Thijs et Bruno (dont nous sommes toujours sans nouvelles) sont censés dormir chez un cycliste contacté via Warmshower. Mon compagnon du jour accepte gentiment d'essayer de trouver une place pour moi chez son hôte. Celui-ci accepte avec grand plaisir confirmant que le sens de l'hospitalité est une chose qui ne s'est pas perdue en Amérique.

La soirée se passe avec Bruno, qui finit par nous retrouver, nos hôtes et des amis à eux rejoints dans un bar. J'entends ce soir-là l'histoire de randonnée cycliste la plus drôle et la plus rocambolesque de ma vie. Je me couche, un peu trop tard, décidé à faire une bonne grasse matinée le lendemain.

J'ai fait 80km en 5h.

Jour 20

Au matin, je me réveille dans un salon désert. Bruno et Thijs sont déjà partis, laissant un petit mot derrière eux. Je profite d'avoir accès à un jardin et un tuyau d'arrosage pour débarrasser mon vélo de toute la boue accumulée la veille. J'installe ma chaîne neuve, un petit coup d'huile et je suis prêt pour une nouvelle journée. Je profite de la débuter dans une ville pour m'offrir un gros petit-déjeuner, repas aussi important pour le physique que pour le moral.

Les environs de Steamboat Springs, ville proprette aux antipodes de Rawlins, sont très agréables. Des collines, des champs, de belles maisons. Au milieu de tout ça serpente une bonne route asphaltée sur laquelle on voit d'avantages de cyclistes que de voitures. J'en dépasse quelques un avant d'être à mon tour doublé par un carbone. Un peu piqué dans mon orgueil, je prends sa roue mais une intersection nous sépare bientôt.

Peu de temps après, je retrouve Bruno et Thijs arrêtés sur le bord de la route. Ils se remettent en selle et se joignent à moi. Nous maintenons un bon rythme et bientôt Bruno est lâché. A la faveur d'une côte, je prends quelques centaines de mètres d'avance. Mais avoir un peu de compagnie ne déplaît pas et je m'arrête pour attendre Thijs. Nous profitons de nos derniers kilomètres sur l'asphalte avant d'aborder une belle piste traversant un petit morceau de forêt. A son terme se trouve un grand lac artificiel que nous longeons sur un étroit chemin. Nous croisons quelques randonneurs et quelques pêcheurs. Nous croisons aussi quelques magnifiques villas dans lesquelles je me dis que je passerais bien quelques jours.

Mais l'heure n'est pas à se prélasser au soleil de cette chaude après-midi. Au contraire, c'est celle d'entamer la première difficulté de la journée. La route s'élève gentiment et j'adopte un rythme tranquille pour que Thijs, bien plus chargé que moi, puisse rester dans ma roue. Il m'explique qu'il est très remonté contre Bruno. Pendant un mois, il l'a attendu au sommet de chaque col et la seule fois où les rôles se sont inversés, Bruno l'a laissé tout seul derrière, sans outils. Je me dis que voyager seul à du bon, même si parfois, dans des moments de détresse intense ou de simple déveine, avoir un compagnon de route peut être réconfortant.

Sur la fin de l'ascension, les pourcentages augmentent. Je décroche Thijs et rejoins le sommet. Je l'attends là-haut, à 2700m, pour lui dire au revoir. Alors que je prévois de continuer jusqu'à la prochaine ville, Kremmling, lui va passer la nuit sur une aire de camping voisine.

Pour la fin en solo de cette étape, j'ai le droit à un terrain particulièrement accidenté où se nichent quelques beaux murs. La piste est bonne, le paysage splendide. Je suis dans les temps pour arriver à destination avant la nuit. Tout est réuni pour prendre du plaisir à rouler. Seuls quelques nuages commencent à s'amonceler au-dessus de ma tête, grisant l'horizon. Mais, d'un naturel optimiste, je ne veux pas croire que la pluie va venir gâcher cette belle journée. Alors que j'entame une longue descente de 10km, le ciel se fait plus menaçant. Quelques grosses gouttes commencent à s'écraser ça et là. Je regarde autour de moi. Aucun abri ne s'offre à ma vue. J'accélère - dans la mesure du raisonnable, ça reste une descente humide. Durant quelques kilomètres, le débit reste faible. Puis brusquement, la pluie s'intensifie. Selon mon GPS, je ne suis plus loin du bas. J'entame une folle course contre la pluie. En vain. Lorsque je trouve enfin un abri, c'est trop tard, je suis trempé.

Je laisse passer l'averse et enfile des vêtements secs. Il me reste deux ascensions avant Kremmling. Une de 5km, l'autre de 7. Le ciel demeure gris, la route est large et monotone, parcourue sporadiquement par un véhicule tous terrains. Le contraste avec la mi-journée est frappant. Les pourcentages oscillent entre 6 et 7%. Je grimpe stoïquement. Après tout, c'est ce que je suis venu faire. Une petite heure plus tard, j'effectue la bascule et descend tranquillement vers Kremmling, une quinzaine de kilomètres plus loin.

L'endroit est assez sinistre, il faut bien l'avouer. Plus encore dans la lumière grisâtre de ce crépuscule humide. L'employé du premier motel que je croise m'annonce un tarif relativement délirant pour un bled aussi dénué d'intérêt. Quand je lui dis que ce n'est pas dans mes moyens, il me conseille l'hôtel Eastin. Je suis accueilli là-bas par Maryann et Walt, un couple de septuagénaire d'une extrême gentillesse. Le prix annoncé est si bas que je crois avoir mal entendu. Mais non, c'est bien 25$ la nuit. Inutile de dire que j'accepte sans même voir la chambre.

Jour 21

Il est 11h passées lorsque je quitte Kremmling. Pas vraiment l'archétype du cyclo-randonneur qui se lève aux aurores pour ne pas souffrir de la chaleur et arriver à destination assez tôt pour pouvoir se livrer à d'autres activités que rouler. La vérité est que mon amour des grasses matinées est bien supérieur à celui desdites activités.

L'objectif aujourd'hui pour moi est de rallier Como, 140km plus loin, après avoir gravi le deuxième col le plus haut de la Great Divide : Boreas Pass à 3500m. A la sortie de Kremmling, je trouve une piste qui longe la Colorado River juqu'à un lac artificiel. Elle n'est pas mauvaise et monte tranquillement. Le temps est clément, pas traces de l'humidité des jours précédents. Je suis encore dans les premiers kilomètres de la montée quand je sens des picotements dans les jambes. Intrigué, je regarde mes mollets et je vois, sur chacun d'eux, une demi-douzaine de moustiques agrippés. Après en avoir tué une moitié et mis l'autre en fuite, j'appuie sur les pédales autant que je peux pour quitter ce traquenard au plus vite.

La piste longe le Williams Fork Reservoir où quelques campeurs pêchent tandis que d'autres canotent. Elle s'achève bientôt et je rejoins l'asphalte pour le premier col de la journée, Ute Pass, qui culmine à 2750m. La route s'élève doucement d'abord avant d'offrir presque 300m de dénivelé sur 6km. S'ensuit une bonne descente de 10 minutes à 50km/h. J'arrive alors sur une grande route assez fréquentée. Après 20km de faux plat montant, j'atteins Silverthorne, petite ville proprette en bordure du lac Dillon. J'ai quitté Kremmling 4 heures plus tôt et parcouru 80km, c'est donc le moment idéal pour une première pause, histoire de me restaurer et de faire quelques provisions.

En arrivant sur le parking d'un supermarché, je suis surpris de trouver Bruno que j'avais laissé la veille à quelques encablures de Steamboat Springs. Il m'explique que lui et Thijs font route à part pour quelques temps. Ce dernier ayant du mal à digérer d'avoir été abandonné dans la boue sans outils par son compagnon. Je lui propose de faire quelques bornes ensemble mais il me dit avoir assez roulé pour la journée et préférer tenter de trouver un endroit où passer la nuit. Je fais donc mes courses et avale un plat de pâtes chez Pizza Hut avant de me remettre en selle.

Une piste cyclable serpente le long du lac évitant d'avoir à se mêler au trafic relativement dense de la Highway. Je double un grand nombre de touristes se baladant en VTC avant d'arriver à Frisco, une quinzaine de kilomètres plus loin. La ville, dont je me demande quand elle est sortie de terre, ressemble à une brochure de l'office du tourisme. Rien ne dépasse, tout est harmonieux et semble parfaitement pensé. Cette atmosphère de "ville témoin" m'angoisse. Tout est trop parfait ici. Figé dans une ambiance marketée pour plaire aux touristes aisés qui viennent ici en villégiature.

Je quitte ce décor de carte postale par une nouvelle piste cyclable. A un croisement, un Bianchi déboule à vive allure. Je prends sa roue avant de le doubler puis de le lâcher quand le relief passe du plat au faux plat montant. J'arrive alors à Breckenridge, dernière ville de cette trinité sans âme ni personnalité qui me fait regretter Kremmling, et son décor de western moderne. Ici, les mêmes bars, les mêmes restaurant, les mêmes magasins "d'outdoor" qu'à Silverthrone et Frisco.

L'ascension de Boreas Pass débute dés la sortie de la ville. Les six premiers kilomètres se font sur l'asphalte au coeur d'une pinède. La pente moyenne est de 4%. Rien de méchant donc. La suite se passe sur une belle piste à travers la forêt et n'est pas vraiment plus compliquée. 8km à 3% ; il suffit de bien tourner les jambes et on en voit vite le bout. Comme quoi les cols les plus hauts ne sont pas forcément les plus difficiles.

Passé le sommet, l'itinéraire dévie de la piste pour m'envoyer sur un singletrack extrêmement chaotique. Trop violemment secoué, je décide de regagner la piste, quitte à ne pas suivre l'itinéraire officiel sur quelques kilomètres. Et, à vrai dire, la descente caillouteuse n'est pas non plus une sinécure. Il me faut 40 minutes pour boucler les 15km qui me séparent de Como. Il est alors 20h. Je suis la pancarte qui mène vers l'unique Bed & Breakfast du village et constate que celui est fermé. Mes perspectives de lit, de douche et de repas chaud s'évanouissent instantanément. Je cherche des yeux une maison ou une grange qui serait abandonnée mais en vain. Camper sous ma tente à plus de 2800m ne serait pas raisonnable. Il me faut continuer pour trouver un abri quel qu'il soit.

Je laisse Como derrière moi pas trop affecté par ce contretemps, certainement parce que l'étape d'aujourd'hui n'a pas été particulièrement éprouvante et qu'il y a longtemps que je n'ai pas passer là nuit dehors. Peu de temps après, je m'arrête pour me changer et manger quelques barres de céréales. La nuit tombe alors que je roule sur une large piste poussiéreuse.

Au bout de trois quarts d'heure, j'avise dans l'obscurité une série de bâtisses qui semblent à l'abandon. Je laisse mon vélo au bord de la route et part explorer ce qui s'avère être un vieux ranch transformé en dépotoir. La quantité de déchets et l'odeur de moisi qui règne dans les diverses constructions de bois me dissuadent de trouver abri ici pour la nuit. Je continue donc à la lueur de ma frontale. Une demi-heure plus tard, une nouvelle opportunité se présente à moi. Derrière une pancarte PRIVATE PROPERTY - NO TRESPASSING, une maison et une grange, mais pas de voiture. Encouragé par ce dernier signe, je m'en vais visiter la grange. Il apparaît évident qu'elle ne sert plus depuis longtemps. J'en ferai donc ma maison pour la nuit.

A mon dîner habituel fait de sandwiches au beurre de cacahuètes et de barres de céréales, je peux ajouter ce soir des morceaux de boeuf séché acheté plus tôt dans la journée. Un repas de fête. Et cette fin de soirée qui apparaîtrait comme un mauvais rêve à beaucoup, tous mes déboires vécus plus tôt dans l'aventure m'ont appris à l'apprécier. J'ai fait mes kilomètres. J'ai à manger et un toit pour la nuit. Je n'ai absolument aucune raison de me plaindre. Je me couche serein avec le sentiment du devoir accompli et de l'envie à revendre pour aborder l'étape du lendemain.

J'ai fait 170km en 8h.

Jour 22

Il y a beaucoup d'avantages à vivre une vie de nomade. Le quotidien est plein de surprises et la routine de la vie sédentaire n'est plus qu'un vague souvenir. On ne fait plus les courses, le ménage, la vaisselle et autres activités aliénantes qui ont en commun de ne présenter aucun intérêt. C'est ce qui rend le voyage hors du temps et magique. Pourtant une corvéee demeure. Une seule et unique. Et elle cristallise tout ce qui reste de procrastination, de paresse puis finalement d'ennui : faire son sac. J'ai fait mon sac des centaines de fois et je déteste toujours autant ça. C'est sans doute ce qui explique qu'il me faille tant de temps à chaque fois. Ce matin du vingt-deuxième jour ne fait pas exception. Je me réveille, mange un peu et met une éternité à faire mon sac. Je sors de la grange que j'ai squatté pour la nuit le plus rapidement et discrètement possible et, vers 10h30, je prends la route.

A ce moment-là, je ne pense qu'à une chose : un copieux petit-déjeuner avec des oeufs, du bacon, des pomme-de-terre et des pancakes, le tout noyé dans un litre de café. La petite ville de Hartsel étant à une vingtaine de kilomètres, si tout va bien, je devrais pouvoir satisfaire mon appétit dans moins d'une heure. Après une quinzaine de kilomètres de piste, j'arrive sur une route asphaltée. J'atteins Hartsel peu de temps après, mais impossible de m'installer dans l'unique restaurant, toute la population de ce petit patelin étant dehors pour assister à la parade des pompiers. Je prends donc mon mal en patience et regarde moi aussi défiler les camions desquels les pompiers jettent des friandises aux enfants avant d'improviser une chorégraphie de jets d'eau avec leurs lances à incendie.

Lorsque la parade prend fin, je peux enfin m'attabler dans un diner aux airs de saloon. La patronne, peu amène, m'annonce qu'ils ne servent plus de petits-déjeuners à cette heure. Ma déception est telle que j'hésite à prendre quoi que ce soit. Mais il faut être raisonnable, ce serait stupide de se priver d'un repas chaud. J'avale donc un burger avant de me remettre en selle. J'aborde une piste sablonneuse dans un paysage aride. J'ai beau roulé à une altitude de 2800m, je ne ressens pas de fatigue particulière due à l'altitude. Celle-ci a augmenté graduellement depuis le Canada où elle oscillait entre 1000 et 1600m pour culminer au 3500m de la veille. Mon corps a du progressivement s'acclimaté.

Après quelques kilomètres, je tombe sur une bande de trois cyclistes assis sur le bord de la route. Je m'arrête pour leur demander si tout va bien et ils me répondent que oui, ils sont simplement en train de faire une petite pause. Geoff, Cameron et Jake sont canadiens et se sont donnés deux mois pour boucler les 4500km qui séparent Banff de Antelope Wells. Ils m'observent et, comme tous les autres riders que j'ai croisés, ils sont estomaqués de voir qu'on peut s'attaquer à la Great Divide avec si peu de bagages. Après avoir parlé avec eux des pires étapes de l'itinéraire, je reprends mon chemin, ne souhaitant pas perdre trop de temps.

Je me bats quelques temps contre des washboards alors que la route s'élève tout doucement. Un couple de septuagénaires dans un véhicule tout terrain s'arrête à ma hauteur pour me demander s'ils peuvent me déposer quelque part. Merci mais non merci. Ce que je fais a beau être stupide et insensé, je tiens à le faire.

Alors que ce très long faux plat montant se change en faux plat descendant, les plaines arides laissent place à un paysage un peu plus verdoyant. Des coups de feu résonnent régulièrement non loin. Sûrement un rancher qui passe le temps en vidant quelques chargeurs.

Cela fait 70km que je roule lorsque j'attaque enfin une vraie ascension. 8km à un peu moins de 5% de moyenne avec quelques passages très raides à près de 11%. Une fois ce col avalé, c'est une descente de près de 20km qui m'attend. Mais pas de quoi s'ennuyer. Si le revêtement permet de rouler relativement vite, l'enchaînement des virages exige de rester concentré. Une demi-heure plus tard, j'arrive à Salida. Une ville, une vraie. Avec plusieurs rues, des bars, des restaurants, des hôtels, des supermarchés et des fast-food.

Il est environ 16h30 et une pause me paraît toute indiquée avant de rallier Sargents, 70km plus loin. En cherchant de quoi manger, je tombe sur un motel qui ne paye pas de mine. Je demande le prix d'une chambre à tout hasard. 60$... Pas l'affaire du siècle. Je m'attarde dans un McDonald's. Je n'ai fait qu'une centaine de bornes aujourd'hui mais Salida est assez accueillante pour que je ne me sente pas de repartir. Profitant du wifi, j'étudie les options qui s'offrent à moi. C'est là que je tombe sur une auberge de jeunesse à 20$ la nuit. L'excuse parfaite pour ne pas faire 70km de plus. Je vide mon Sprite et me met en route pour le Simple Lodge & Hostel.

Lorsque je découvre le dortoir, j'ai déjà réglé pour la nuit et ne peut donc pas faire marche arrière. Trois lits superposés à trois étages chacun entassés dans une chambre de 15m². Par expérience, je choisis un couchage près de la fenêtre. L'important étant toujours d'optimiser. Ma mauvaise humeur s'évanouit toutefois assez rapidement puisque je vois débarquer Cameron, Jake et Geoff. Et un peu plus tard après ma douche, à ma grande surprise, je vois arriver Bruno, le revenant. Du coup, si la nuit s'annonce moyenne, la soirée, elle, s'annonce bien. Après avoir testé le fat bike de Jake à travers les rues de Salida, nous dinons tous ensemble dans la cuisine de l'auberge. Vers 23h la fatigue l'emporte et nous filons nous entasser dans notre boîte à sardine.

J'ai fait 100km en 4h30.

Jour 23

The Simple Lodge & Hostel, Salida, Colorado. 2m² par personne, soit beaucoup moins qu'en prison. Des compagnons de chambrée qui sont tous randonneurs ou cyclistes avec ce que ça comprend de sueur et de vêtements sales. Et en prime, pas de café le matin.

Pourtant je ne regrette pas d'avoir passé la nuit ici. Car en plus d'avoir profité d'une bonne soirée entre cyclistes autour de quelques pizzas et quelques bières, j'ai pu uploader mes rides sur Strava grâce à l'ordinateur d'un des pensionnaires. Constatant que j'ai pris quelques KOM et notamment ceux de Union Pass, l'idée de participer au Tour Divide revient me titiller.

Mais ça ne reste qu'une vague idée et, dans l'immédiat, mon objectif est simplement de rattraper un peu du retard pris la veille sur mon tableau de marche. Si le Colorado s'est révélé être un peu moins éprouvant que le Montana et le Wyoming car plus densément peuplé, à partir de Sargents (à 70Km de Salida), les distances entres les villes augmentent de nouveau. Je n'ambitionne donc pas de rallier La Garita à 220km de là. D'autant plus qu'à la sortie de Salida se trouve Marshall Pass, un col culminant à 3200m. Au menu 1000m de dénivelé répartis sur 30km.

Lorsque je me mets en selle, il est 11h. Bruno est parti depuis longtemps, tandis que les Canadiens traînent encore peu. Un grand soleil déverse des flots lumière et de chaleur sur la vallée et la température flirte avec les 35°C. La route s'élève immédiatement. Aux alentours de 1 ou 2% d'abord, juste pour s'échauffer. Puis au bout d'une dizaine de kilomètres, je passe la ville de Poncha Springs et l'ascension commence véritablement. J'ai d'abord droit à 7km d'asphalte à 4% de moyenne. Puis vient le moment d'aborder la piste. Elle est plutôt bonne et j'ai plaisir à m'enfoncer dans la forêt après une vingtaine de kilomètres de civilisation. Cela dit celle-ci finit par me rattraper sous la forme de trois quads pétaradant. Leurs pilotes me gratifient de signes amicaux auxquels je ne réponds pas. Je ne vais pas faire semblant de ne pas leur en vouloir de troubler la tranquillité de ces montagnes.

Peu de temps après, le ciel se couvre et la température commence à baisser. La pluie ne tarde pas à tomber et je dois m'arrêter pour passer ma veste de pluie. Sans cette pause, couplée à deux petites hésitations dans mon itinéraire, je n'aurais pas été loin de rafler le KOM de Marshall Pass. Tant pis, je me contente de la deuxième place. Je reprends l'ascension un peu plus couvert et si la pluie cesse rapidement, la température, elle, continue de chuter. Hormis ce désagrément, tout se passe bien. Ce col est le plus long de la Great Divide mais pas le plus difficile. Le pourcentage moyen permet de garder un bon rythme sans s'épuiser et, au bout de deux heures d'effort, je vois le sommet. A 3200m d'altitude, il fait 11°C : le contraste avec le début de journée est frappant. Heureusement l’atmosphère se réchauffe progressivement à mesure que j'avance vers Sargents, petit patelin situé au bas de la longue descente. Il me faut une heure pour boucler 27km pas très roulants. J'ai bien mérité une pause et surtout un repas chaud.

Lorsque je quitte le diner où j'ai avalé un sandwich et quelques frites, l'horizon s'est considérablement obscurci. Je vois très clairement l'averse qui barre la route un peu plus loin, justement dans la direction qu'il me faut prendre. Je parcours quelques kilomètres d'asphalte avant de pénétrer dans ce mur d'eau. La pluie tombe drue et je suis vite trempé. Cette averse est finalement très localisée et lorsque l'itinéraire quitte l'asphalte pour un chemin de terre à travers les pâtures, il ne tombe plus que quelques gouttes. Je scrute l'horizon, inquiet de savoir si une météo un peu plus clémente va me permettre de sécher. Mais tout ce que vois, c'est une couverture de gros nuages menaçants crevée par un petit trou de ciel bleu dans le lointain. Une trouée d'azur de laquelle ma route m'éloigne désespérément. Et cette route, pour ne rien arranger, n'est pas très bonne. Plutôt caillouteuse, elle monte, certes peu mais longtemps. La pluie qui s'était calmée reprend. Je suis trempé et je grelotte. Les jambe coupées, j'avance doucement, sous le regard placide de quelques vaches imperturbables. Je ne sens plus mes doigts. Un coup d'oeil sur mon GPS m'apprend que la température est tombé à 7°C. Les paysages, en plus d'être détrempés et gris, restent vides de tout abri. Et alors que la route continue de s'élever je suis, moi, au plus bas moralement.

Après 25km qu'il m'a fallu 1h40 pour parcourir, la piste rejoint une route asphaltée. Mon espoir de trouver un abri renaît. Mais rapidement, l'itinéraire bifurque à nouveau et je retrouve la terre mouillée. A cet instant, ma seule chance est de demander aux occupants de la première ferme que je croiserai de m'héberger. Vingt minutes plus tard, je trouve un ranch. Je suis accueilli par un chien et un chat, mais pas trace des propriétaires. Je m'abrite dans un débarras en me disant qu'ils ne vont peut-être pas tarder. J'ôte mes vêtements mouillés et me sèche comme je peux (j'ai expédié ma serviette au Nouveau-Mexique il y a quelques jours). J'enfile ce qui me reste de sec et mange quelques barres de céréales. Dehors la pluie a cessé. Le ciel semble se dégager. Cela fait une heure que je suis ici et toujours aucun signe des propriétaires des lieux.

Il reste encore une heure de jour alors je décide de reprendre la route, priant pour que la nuit soit sèche. Une décision qui vaut ce qu'elle vaut puisque je me retrouve à passer le tiers de cette heure à réparer une crevaison. Me voilà parti pour boucler la deuxième ascension de cette étape à la lueur de ma frontale. Je n'avance pas très vite bien sûr. Sur les derniers kilomètres, je dois me battre contre la boue. La situation n'est pas aussi critique qu'à la sortie de Brush Mountain lodge, mais je suis tout de même ralenti. Sur la piste, je distingue des traces qui sont certainement celle de Bruno.

Vers 22h, j'arrive au sommet où se trouve une aire de camping. Je fais un rapide tour pour voir si Bruno est là, mais je préfère effectuer la descente que de passer la nuit à plus de 3000m d'altitude. Il me faut environ une demi-heure pour boucler prudemment la première partie. La seconde, moins pentue, se fait sur une large route asphaltée totalement déserte.

Je retrouve le moral. J'aime rouler la nuit dans cette atmosphère de fin du monde, cette solitude totale que rien ni personne ne vient troubler. J'ai la sensation que je pourrais le faire éternellement, sans jamais être fatigué. Malheureusement, cela ne dure qu'une dizaine de kilomètres. Le tracé quitte l'asphalte et reprend un cap Sud sur une piste qui se met à s'élever. Mon GPS m'annonce que devant moi se trouve un col culminant à près de 3000m. Moi qui cherchais un abri, je dois renoncer. Je n'ai pas la force pour une autre ascension et pas envie de dormir au-delà de 2600m. Je me contente de traverser une prairie et d'installer mon matelas sous un arbre. Le ciel est clair, rempli d'étoile. C'est un peu risqué mais je ne monte pas ma tente ; simplement ma moustiquaire sur deux bouts de bois planté dans le sol pour protéger mon visage des piqûres.

J'ai fait 175km en 9h.

Jour 24

Il n'a pas plu durant la nuit. Hormis mon caleçon et mes chaussettes, les affaires que j'avais étendues dans l'arbre sont sèches. Mes chaussures sont encore humides mais avec le grand soleil qui règne ce matin, elles ne devraient pas le rester longtemps. La nuit n'a pas été particulièrement bonne, mais autant faire contre mauvaise fortune bon coeur et commencer à rouler tôt pour changer. Mon sac fait, je traverse le champ pour atteindre la route. Je n'y suis pas encore que déjà je vois se dessiner la silhouette de Bruno. Comme je l'avais supposé, il a passé la nuit au sommet du précédent col, sur l'aire de camping. Il est parti tôt ce matin et prévoit de rouler jusqu'à Del Norte, non loin de là.

Nous n'avons pas fait deux kilomètres que j'aperçois sur le bord de la route une cabane abandonnée. J'enrage de me dire que si j'avais poussé un petit peu plus loin la veille, j'aurais pu y dormir, plutôt que de passer la nuit à la belle étoile. Espérons que la prochaine fois, la chance me sourira d'avantage.

La piste est bonne mais à mesure que nous avançons, elle se fait plus pentue. Je décroche Bruno qui est bien plus chargé que moi et lui donne rendez-vous à La Garita, le prochain bled situé sur l'itinéraire. L'ascension se fait sans problèmes particuliers, le terrain n'ayant pas souffert des pluies de la veille. Une fois passé le sommet, je ne tarde pas à retrouver une route asphaltée pour descendre vers La Garita. Si en arrivant j'ai croisé un très beau ranch, le patelin en lui même n'est qu'un assemblage de quelques maisons délabrées dispersées autour d'un unique restaurant qui sert aussi d'épicerie. Ce diner, comme celui de Dell, est étonnamment populaire. Il faut dire que si le service est très lent, on y mange d'excellents burgers pour pas très cher. Si on n'a pas envie de burgers en revanche, mieux vaut passer son chemin, étant donné que c'est tout ce qui est proposé à la carte. Bien sûr, pas question pour moi de faire la fine bouche, même si j'aurais préféré un gros petit-déjeuner à l'américaine.

Je passe près d'une heure dans ce restaurant et pourtant toujours pas trace de Bruno. Tant pis, je ne peux pas l'attendre indéfiniment. D'autant plus que sur ma route se dresse Indiana Pass, le col le plus haut de la Great Divide à 3630m. Je quitte La Garita et aborde une large piste carrossable. Je la suis durant quelques kilomètres sous un soleil de plomb. Puis à la faveur d'une intersection, je me retrouve sur un étroit chemin qui serpente entre les touffes de plantes grasses dans un paysage désertique vallonné. Au début, c'est loin d'être déplaisant. Quelques petites bosses viennent mettre un peu de piquant dans parcours. Puis le terrain se dégrade et la route se met à s'élever. A quelques encablures de là un gros nuage noir éclate en orage. Heureusement, il n'y a pas de vent, donc pas de risque qu'il se rapproche de moi. Je slalome entre les flaques d'eau et celles de boue, souvenir des pluie de la veille. Je m'enlise quelques fois et ce singletrack escarpé qui m'avait amusé au début commence à m'ennuyer. Il s'achève dans le lit asséché d'un petit cours d'eau, avec ce que cela comporte de sable et de galets.

Puis je traverse une lande déserte pour arriver à une longue bande d'un mauvais bitume qui contourne l'aérodrome de Del Norte. Pour une raison que j'ignore beaucoup de toutes petites villes sont dotées d'un terrain vague ceint de grillages qu'elles appellent pompeusement "airport". Ce détour m'énerve, comme tous les détours inutiles d'ailleurs, mais plusieurs panneaux enjoignent les dividers à respecter l'interdiction de traverser l'aérodrome.

J'atteins finalement Del Norte. C4est la première vraie ville que je croise depuis Salida. Ce n'est pas bien grand (deux restaurants, deux stations services et un supermarché) mais comparé a Sargents ou La Garita, c'est Byzance. La prochaine ville étant hors d'atteinte, je devrais encore bivouaquer cette nuit. J'en profite donc pour faire le plein de biscuits et de barres de céréales, ainsi que de beef jerky pour le dîner. Je prend également un pot de Nutella, le beurre de cacahuète commençant un peu à me lasser. La caissière, très gentille, me confie toute l'admiration qu'elle a pour les cyclistes qu'elle voit passer.

Il fait toujours aussi chaud quand je quitte la ville. Pas loin de 35°C. J'attaque les contreforts d'Indiana Pass : 17km d'asphalte à 2% de moyenne où sont disséminées quelques jolies maisons. Un échauffement à un petit rythme avant d'aborder le gros morceau. Après une petite heure, je vois poindre l'entame du col sous la forme d'une piste sombre et caillouteuse. Mon ambition est claire : faire l'ascension à bloc en espérant décrocher le KOM au sommet. La première partie est éprouvante : 4,5km à 7%. Je tâtonne d'abord pour trouver le bon braquet. Puis je cherche ce seuil, cet équilibre où je donne tout ce qu'il est possible de donner sans exploser. Et finalement je le trouve. Je souffre mais je ne faiblis pas.

Au bout de ces 4,5km, j'accueille avec bonheur quelques centaines de mètres de plat. Je cherche alors un autre équilibre qui, lui, consiste à profiter de cette accalmie pour accélérer mais tout de même souffler un peu. Puis la route s'élève à nouveau. J'appuie autant que je peux. J'appuie tellement que mes orteils, compressés contre les semelles rigides de mes chaussures, deviennent douloureux. Quand je m'aperçois que ma vitesse baisse, je fais mon possible pour relancer. Après 6km, j'ai de nouveau droit à quelques centaines de mètres de faux plat. Le même exercice alors : prendre de la vitesse en essayant de faire baisser un peu les pulsations. La dernière partie de l'ascension se présente alors. 5km qui semblent interminables. 5km au mental. Le regard fixé sur mon GPS, je guette la fin. Le col s'achève par un kilomètre de faux plat et, enfin, me voilà au sommet, à 3630m. Le point le plus haut de la Great Divide. 19km d'ascension, 963m de dénivelé, 1h37 d'effort.

Je ne sais pas à ce moment-là que le KOM est au bout. Tout ce que je sais, c'est que ce col que je viens de franchir est sans conteste le plus dur de tout l'itinéraire et que j'ai fait de mon mieux. Je n'aurai donc pas de regrets. Il est 18h30 passées et il fait assez froid malgré le soleil. Je me change et m'alimente un peu. Car aussi éprouvante qu'ait pu être cette ascension, elle n'est qu'une difficulté parmi d'autres dans une 24ème étape qui doit se poursuivre.

Assez cruellement, après le sommet, point de longue descente mais un enchaînement de bosses qui achèvent de me casser les jambes. L'effort fourni dans l'ascension m'a vidé et chaque petite côte est un véritable calvaire. Cela dure une quinzaine kilomètres. Le paysage est très agréable. Une grande sérénité s'en dégage, mais difficile de l'apprécier dans ces conditions. Je croise un vélo posé près d'une tente dont le jaune dénote sur le vert de la prairie qui l'accueille. Lorsque que j'aborde enfin la descente, le crépuscule est déjà bien avancé. La piste qui avait été bonne jusque là, change de nature et se fait de plus en plus caillouteuse. Je sors ma frontale et descend à un petit rythme. Tout est calme. Seul résonne en contrebas le chant d'une rivière.

Je ne sais pas trop combien de temps je vais continuer. Je souhaite surtout descendre afin de ne pas souffrir du froid cette nuit. Sur mon GPS, je constate qu'à partir de 3000m, la route s'élève à nouveau. Rien d'encourageant. Je ne me sens pas de grimper encore, même si ce n'est que pour 5km. Heureusement, alors que j'arrive au bas de la descente, j'avise sur le bord de la route une cabane sans porte ni fenêtres. Je descend de mon vélo pour jeter un rapide coup d'oeil. Voilà un abri parfait pour la nuit. Je commence par déblayer des morceaux de bois et les quelques détritus qui jonchent le sol. Puis je me dis : quitte à avoir rassemblé tout ce bois, autant faire un feu. Et c'est ainsi que je conclue cette journée. Assis sur un parpaing devant mon feu, piochant dans mon sachet de bœuf séché.

J'ai fait 140km en 8h30.

Jour 25

Ce n'est jamais évident d'entamer la journée par une ascension, même petite. Que ce soit physiquement ou moralement. C'est plutôt le genre d'effort auquel on aime se préparer. Tourner un peu les jambes, s'échauffer et après, attaquer la difficulté, voilà l'idéal. Mais ce matin, il ne faut pas compter là-dessus. Je n'ai pas eu le temps de faire 1km que déjà je dois grimper une bosse de 4km à 5%.

A mi-chemin, j'aperçois un cycliste qui s'est arrêté pour admirer le paysage - luxe que je n'ai pas coutume de m'offrir. C'est sûrement celui qui, dans sa tente jaune, campait non loin du sommet d'Indiana Pass. Plongé comme il est dans la contemplation des montagnes environnantes, il ne me voit pas passer. Je continue ma route et après une demi-heure d'effort, j'atteins le sommet. Au bas de la descente se trouve Skyline Lodge, un petit complexe touristique avec un hotel, quelques chalets et un restaurant qui fait aussi office d'épicerie et de magasin de souvenirs. Si les t-shirts, mugs et autres porte-clés ne m'intéressent guère, le café chaud et les pancakes, eux, me font de l'oeil. Alors que j'attaque un petit-déjeuner gargantuesque, je vois arriver le divider aperçu plutôt. Je l'invite à s'attabler avec moi et nous faisons connaissance.

Mike, un Canadien, est professeur de sport et vient, cet été, parcourir le dernier tiers de la GDMBR après avoir le deuxième tiers l'année d'avant, et le premier il y a deux ans. C'était bien lui dans la tente jaune et, à l'entendre, la nuit à 3500m d'altitude a été rude. Nous discutons longtemps et il m'aide à terminer ma commande - un peu trop ambitieuse - en engloutissant un pancake avec un bel appétit. Une fois n'est pas coutume, c'est moi qui offre la nourriture et non l'inverse.

Au final, je reste attablé presque deux heures avec Mike. Lorsque je repars, mes batteries sont pleines, ainsi que celle de mon téléphone et de mon GPS. Je n'ai donc pas complètement perdu mon temps. Au programme, une longue descente sur une mauvaise route où les pierres le disputent auxwashboards. Une quarantaine de kilomètres plus loin, je retrouve Mike qui était parti un peu avant moi. Arrêté à une intersection, il consulte sa carte. L'itinéraire nous emmène sur un bon bitume et nous roulons côte à côte sur 1km de plat. C'est alors que les choses se corsent. Devant nous se dresse La Manga Pass, un col de 9km à 5% de moyenne. Je lâche Mike dés les premiers mètres et lui donne rendez-vous au sommet. L'ascension n'est pas facile, mais heureusement, je me sens moins lourd qu'au moment de quitter Skyline Lodge. Il fait chaud et je dois veiller à ne pas me déshydrater (mon pire défaut).

Au bout d'une quarantaine de minute, j'aperçois enfin le sommet. Je trouve une souche à l'ombre où je peux m'asseoir pour attendre Mike. J'en profite pour huiler ma chaîne et me réhydrater. Après 25 minutes d'attente, je commence à trouver le temps long et perds patience. Il est presque 16h et je n'ai même pas fait 60km. Si je n'ai pas d'impératif kilométrique aujourd'hui (il y a plus de 230km entre Skyline Lodge et Abiqiu, la prochaine ville sur l'itinéraire), je ne souhaite pas perdre d'avantage de temps et me remets donc en route. Je profite encore de 8km d'asphalte avant d'aborder une piste qui, si elle est médiocre, a au moins l'avantage de sillonner un paysage splendide.

Au kilomètre 70, je quitte le Colorado pour pénétrer au Nouveau-Mexique, ultime état traversé par la Great Divide. Ce passage à un nouvel état va s'avérer être un véritable cauchemar. Je dois enchaîner deux ascensions, certes courtes mais, offrant des pourcentages délirants sur une route complètement défoncée. Au final, il me faut deux heures pour avancer de 16km et atteindre le point culminant à 3330m. Fait rarissime, je suis contraint de pousser mon vélo sur une portion particulièrement abrupte et caillouteuse. J'accueille la fin de ce calvaire avec soulagement. Au sommet, tout est paisible. Une vaste prairie couronnée d'un ciel d'un bleu presque trop pur et aucune brise pour faire bruisser les frondaisons des quelques arbres qui trônent ici. Un endroit d'un solitude totale dont rien ne peut venir troubler la tranquillité.

Je suis dans la forêt nationale de Carson. Un étendue reculée, loin de tout, habitée par une rare sérénité. C'est un sentiment étrange que de se sentir si isolé, une forme d'apaisement derrière laquelle on peut sentir poindre comme un léger soupçon d'inquiétude. A mesure que je m'éloigne des hauteurs, le terrain se fait plus clément et je peux rouler à une allure satisfaisante. Et comme la nature du sol change, la végétation aussi. La terre se fait plus claire, les verts plus tendres. Le relief lui même est moins abrupt, participant à cette atmosphère de grand calme. Je roule ainsi pendant 1h30 à 20km/h de moyenne.

La nuit tombe commence lentement à tomber. Ici, au milieu de nulle part, j'ai peu d'espoir de trouver un abri pour passer la nuit. Pourtant, quelques minutes avant que l'obscurité ne devienne complète, à ma grande surprise, je vois se dessiner au loin ce qui ressemble à une maison. J'avance le long de la piste bordée de hautes herbes et j'arrive bientôt à l'allée qui mène à cette bâtisse. Mon vélo sur l'épaule je franchis la barrière puis je l'enfourche pour rouler jusqu'au bout de l'allée.

C'est bien une maison abadonnée que je trouve au bout. Une petite bicoque de trois pièces sans porte ni fenêtre. Plus loin se trouve une grange. Je choisis la plus petite des pièces et m'y installe. Je me sers de ma toile de tente pour obstruer l'ouverture de la porte et de ma moustiquaire pour boucher celle de la fenêtre. Ainsi je ne serai pas déranger par les quelques moustiques que j'ai vu roder. Je gonfle mon matelas et m'assois sur un rondin de bois pour prendre mon repas. Le boeuf séché et les sandwiches au nutella me réconforte un peu, même si, étrangement, mon pain de mie a comme un arrière goût de produit vaisselle.

J'ai fait 120km en 7h.

Jour 26

Lorsque je quitte la petite bicoque abandonnée qui m'a servi d'abri pour la nuit, une chose me préoccupe : j'ai bu ma dernière goutte d'eau la veille au soir. Quand je commence à rouler, je n'ai donc pas pu compenser l'eau perdue dans la nuit par la transpiration, ni celle consommée par la digestion. Concrètement, je suis déshydraté. J'ai soif bien sûr, et un rapide coup d'oeil sur mon GPS me confirme qu'il n'y a aucune ville à proximité. Le Canada et le Montana, parcourus dans tous les sens par de nombreux ruisseaux et rivières, ne posaient pas de réels problèmes concernant le ravitaillement en eau. De même pour le Colorado où les villes n'étaient pas très éloignées les unes des autres. Mais ici, l'isolement total se couple à l'absence de cours d'eau, rendant l'approvisionnement en eau bien plus compliqué. Il est 10h. Il ne fait pas très beau mais, malheureusement pour moi, l'air est plutôt lourd. La piste, assez mauvaise et bosselée, zigzague dans les sous-bois. J'avance doucement : inutile de rendre ce passage plus éprouvant qu'il ne l'est déjà.

Après quelques kilomètres, j'avise dans une clairière en bordure de route, un véhicule tous terrains près duquel un couple bivouaque. C'est ma chance. Je me présente à eux et leur demande si d'aventure ils auraient un peu d'eau pour remplir mes bidons. Ils acceptent très gentiment et nous discutons un peu. Ce sont des employés de l'Office des forêts qui sont ici en mission pour quelques temps. Je vide immédiatement près d'un litre d'eau et ils m'invitent à remplir à nouveau mon bidon. L'homme me propose même une poudre à ajouter à mon eau, censée renouveler les minéraux et les électrolytes perdus pendant l'effort. Il me prévient qu'en terme de goût, c'est loin d'être fabuleux, mais j'accepte tout de même. Je reprends la route requinqué et les laisse à leur travail.

En vérité, cette rencontre providentielle ne pouvait pas mieux tomber, car immédiatement après, c'est une bosse d'un peu plus de 2km à 6% qu'il me faut avaler. Passé le sommet, l'état de la piste s'améliore. Dans une prairie d'un vert éclatant, une petite maison délaissée trône. Une dizaine de kilomètres plus loin, j'aborde la plus grosse difficulté de cette journée. Heureusement la majeure partie de cette ascension se fait sur une route asphaltée. J'ai repris un peu de poil de la bête et je grimpe à bon rythme. Après 8km, j'arrive sur une aire de camping où je peux de nouveau faire le plein d'eau. A partir d'ici, je dois dire adieu au bitume et retrouver la poussière pour parvenir jusqu'aux 3050m qui marquent le point culminant de ce col. Ce n'est psychologiquement pas évident pour moi qui pensait laisser derrière moi ce genre d'altitude en quittant le Colorado. C'est d'autant moins évident qu'après 2km de descente, je dois à nouveau grimper au-delà des 3000m.

Puis la descente commence enfin réellement. La piste s'enfonce dans une forêt qui se fait plus dense. Je file assez longtemps à 30km/h puis d'un coup, cette sensation trop familière d'une roue arrière qui ne gomme plus aucune aspérité de la route. La crevaison brutale. J'observe mon pneu et trouve une belle coupure. Depuis que j'ai réglé le problème des crevaisons par pincements, les crevaisons classique ont pris le relais. Mon pneus arrière, qui accuse un peu plus de 3500km, montre des signes d'usure inquiétant : les crampons qu'il arborait au premier jour ont totalement disparu. Le choix de partir sur des pneus à chambres plutôt légers n'était clairement pas le bon. Je pose une rustine et regonfle. Je profite également de cette pose involontaire pour m'alimenter un peu, puis je me remets en selle.

Cela fait 4h que j'ai commencé à rouler et, entre les bosses, le col et mes divers arrêts, je n'ai fait que 40km. Alors, certes la ville d'Abiqiu où j'ai l'intention de passer la nuit n'est plus qu'à 80km, mais plus les jours passent, plus la nuit tombe tôt. Il n'y a pas encore d'urgence, mais je suis tout de même heureux de tomber rapidement sur un faux plat descendant asphalté d'une quinzaine de kilomètres. Je croise quelques fermes délabrées auxquelles sont accolés des poulaillers en tôle rouillée et des garages abritant des véhicules dans un état peu reluisant. Un peu plus loin, prenant vers l'ouest à un croisement, je traverse une sorte de hameau où des bâtiments abandonnés couverts de graffitis jouxtent des maisons mal entretenues où des panneaux enjoignent les visiteurs indésirables à se méfier des chiens. Lesdits chiens, plutôt étiques, errent en bandes lançant quelques aboiement peu convaincants. L'atmosphère de l'endroit est, on s'en doute, sinistre et je me réjouis de le laisser derrière moi pour aborder une piste qui retourne dans la forêt.

J'attaque alors deux petites bosses ; les dernières de la journée. La nature du sol change. Il se fait plus clair et plus sablonneux. Je m'étonne de trouver sur ma route de larges flaques d'eau, parfois de la taille d'une petite mare. Je les contourne comme je peux, soucieux de ne pas tremper inutilement mes chaussures. J'arrive enfin dans le petit village d'El Rito. Les maisons en béton peintes de couleurs pastels offrent un saisissant contraste avec celles en bois que j'avais l'habitude de voir jusque là. Malgré la présence d'un commerce, je ne m'arrête pas dans ce village un peu plus avenant que le précédent. Abiqiu n'est plus qu'à 17km et il me tarde d'arriver.

Le bitume descend gentiment et je peux rouler à 30 sans trop me fatiguer. 7km avant d'atteindre le terme de cette étape, je sens mon pneu arrière mollir. Le verdict tombe. La coupure déplorée plutôt dans la journée s'est un peu élargi, exposant une petite partie de la rustine. La route a lentement effectué son travail d'abrasion et me voilà contraint de m'arrêter à nouveau. Rageant, quand je suis si prêt du but.

Je repars et boucle les derniers kilomètre le long de la Highway 84. Je tombe d'abord sur une petite bâtisse trapue qui annonce "PIZZAS". Quelques centaines de mètre plus loin, un hôtel qui paraît plutôt chic, suivi d'une station service. Mon GPS me fait bifurquer à l'est sur une piste poussiéreuse et je me demande où est cette ville d'Abiqiu. Je passe quelques maisons et quelques mobile-homes. Une petite allée me permet de rejoindre une piste parallèle et je décide, le long de celle-ci, de revenir d'où je viens, à savoir la route 84. D'autres mobile-homes. Puis une place en terre battue où se dresse une Eglise et un bâtiment abandonné. Quelques gamins jouent au ballon. C'est ça, Abiqiu. Pas du tout la ville que j'espérais, avec des rues, desdiners, des magasins, des motels.

Je décide de tenter ma chance dans l'hôtel croisé un quart d'heure plus tôt. Par chance, les tarifs sont moins élevés que ce que j'imaginais. Après 3 nuits à bivouaquer, je vas pouvoir enfin dormir dans un lit. Un peu plus tard, après une bonne douche, je m'attable dans le restaurant de l'hôtel. Alors que j'attends ma commande, une main se pose sur mon épaule. J'ai peine à croire ce que je vois en me retournant. Dans son plus beau cuissard, le casque encore sur la tête et un large sourire barrant son visage, Bruno se tient triomphant. Depuis Del Norte où je l'ai laissé, il n'a cessé de rouler, du matin au soir, libéré du poids de voyager à deux, poussé par une détermination insoupçonnée. Heureux de le revoir, je l'invite à s'installer dans ma chambre et à venir partager mon repas. Ainsi se termine cette journée.

J'ai fait 120km en 6h.

Jour 27

Une dernière fois.

Une dernière fois affronter ce que la Great Divide offre de plus intense. Être broyé, psychologiquement laminé. Une dernière fois, croire qu'on en verra jamais le bout, maudire tous les saints, tous ceux qui sont responsable de l'existence de cette route, et se maudire soi bien sûr. Une dernière fois vivre ces moments qui font de la Divide ce qu'elle est, ce pourquoi on la craint et la déteste.

Lorsque je me lève Bruno, bien plus matinal que moi, est parti depuis longtemps. Nous avons prévu de nous retrouver dans la petite ville de Cuba pour partager de nouveau une chambre. De mon côté, je ne me presse pas. Certes un dernier col à 3000m (Polvadera Mesa) se dresse devant moi, mais Cuba est à moins de 130km. Je prends donc tout mon temps pour dévorer un énorme petit-déjeuner et me préparer à cette nouvelle étape. Il y a longtemps que je n'ai pas eu de chambre et je tiens à profiter pleinement de ce luxe.

Ainsi, lorsque je prends la route, il est déjà près d'11h30. Je rentre immédiatement dans le vif du sujet. Sous un soleil de plomb, j'attaque la première partie du col : 10km à 5% de moyenne. La piste est bonne mais la chaleur rend l'ascension éprouvante. Je m'efforce de ne rien lâcher. Je suis rapidement trempé. Je suis surtout inquiet. Si le thermomètre continue de flirter avec les 40°C, les 1500m de dénivelé positif qu'il va me falloir affronter pour accéder au sommet risquent de se transformer en véritable cauchemar. Heureusement, arrivé au bout de la première partie de l'ascension, à un peu plus de 2200m d'altitude, l'air se fait plus respirable. Je profite alors d'un plat de 5km à travers champs, croisant quelques vaches et quelques chevaux. Je longe une falaise rougeâtre qui se dessine en fond.

Puis la route s'élève de nouveau sur 4km. La piste se fait caillouteuse et les pourcentages délirants. Je pousse comme je peux et 20 minutes plus tard, cette portion est derrière moi. Je redescend jusque 2300m et là commence la dernière partie de l'ascension : 800m réparti sur 20km. A première vue, rien de compliqué. D'ailleurs, les premiers coups de pédales se passent plutôt bien. Puis la nature du sol change. A travers les pins, je roule sur de la pierre (du granit ?) et cette formation rocheuse est parcourue de failles qui rendent ma progression très difficile. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : je roule à moins de 8km/h. Et lorsque je vois le bout de ce sol rocheux, la piste ne s'arrange pas; loin de là. Elle se couvre de grosses pierres et ma moyenne ne s'améliore pas. Au final, il me faut 2h20 pour couvrir 20km et parvenir au somment de Polvadera Mesa.

Les derniers kilomètres sont un peu plus roulants et me laissent espérer une descente correcte. Après un peu de dénivelé négatif, la route s'élève à nouveau. Je passe une bosse, puis une autre. Cela fait cinq heures que je suis parti et je n'ai même pas parcouru 60km. Dans quatre heures, le soleil commencera à se coucher. Et si ma moyenne ne s'améliore pas, je serai à ce moment-là encore bien loin de Cuba. Un sentiment d'urgence me gagne.

Je vois sur mon GPS que la route se décide enfin à descendre réellement. La piste se couvre d'un épais gravier qui ne permet pas de dépasser les 20km/h. Je me sens terriblement frustré. Cela devient pire encore lorsque ce gravier cède sa place à un revêtement fait de grosses pierres qui me contraint à descendre les mains crispées sur les freins. A cet instant, je suis abattu, convaincu qu'il n'existe aucune chance pour que je rallie Cuba avant la nuit. Ma moyenne en descente est de 16km/h et il me reste encore 800m de dénivelé positif.

Arrivé à 2600m, le relief cesse d'être franchement descendant pour se faire bosselé. Cela-dit, après 50km de calvaire, la piste s'améliore enfin. Poussé par la volonté de gagner ma course contre la nuit, je lâche les chevaux. Si l'étape a jusque là été extrêmement éprouvante mentalement, elle ne m'a pas entamé physiquement et j'arrive à attaquer les bosses comme il faut. Ma moyenne remonte un peu. Pourtant, aussi déterminé que je puisse être, je ne vois pas comment cela pourrait suffire : lorsque j'atteins le kilomètre 100, il est pratiquement 20h. Dans les dix prochains kilomètres, un signe m'encourage : les aires de camping se font plus nombreuses et les camping-car et autres caravanes également. La civilisation ne peut pas être loin. L'asphalte ne peut pas être loin. La piste, qui court à travers les bois, semble s'être améliorée pour de bon. Dans le jour déclinant, je continue d'appuyer. Au kilomètre 110, ce bitume que j'appelais de mes voeux apparaît enfin. Face à moi, 400m de descente. Je me recule sur la selle, baisse la tête et plonge. En 6 minutes, je fais 6km. Ce coup d'accélérateur est ce dont j'avais besoin pour sortir victorieux de ma course contre la nuit.

J'arrive à Cuba à 20h45. Je me dirige vers le premier motel qui se trouve sur ma route, un établissement vieillot à la peinture défraîchie. Je n'ai même pas le temps de dire un mot à la tenancière qu'elle m'indique la chambre où se trouve Bruno. Ainsi j'en termine avec cette étape. La dernière de ce calibre,  de cette intensité. Et je laisse derrière moi ce dernier monstre : Polvadera Mesa.

J'ai fait 130km en 8h.

Jour 28

Après un petit-déjeuner au McDonald's local, il est temps pour Bruno et moi de nous quitter. Il aimerait bien rouler encore un peu avec moi, mais il a promis à Thijs de l'attendre ici. Ou plutôt de le retrouver ici. Son compagnon de voyage ayant plusieurs étapes de retard, ne sera pas là avant au moins deux jours. Hors, Cuba n'est pas vraiment le genre d'endroit qui fourmille de distractions et d'activités. Bruno va donc se rendre à Albuquerque, une grande ville à une centaine de kilomètre de là. Moi-même j'avais envisagé d'y faire un crochet, ayant un ami là-bas, mais mon avance sur mon tableau de marche n'est pas suffisante pour que je me permette ce luxe. Et surtout, j'ai bien trop hâte d'arriver au bout.

La veille, j'ai fait part à Bruno de ma volonté de revenir d'ici deux ans pour participer au Tour Divide, la course en une étape organisée chaque année sur l'itinéraire. Une drôle d'idée après toutes les souffrances endurées sur la route. Mais une idée pas si folle après tout, qui a lentement fait son chemin depuis deux semaines. Une idée qui m'a permis d'aborder la Divide d'une nouvelle manière, de comprendre que, contrairement à mes précédentes aventures, il s'agissait d'avantage d'un exploit sportif que de simple cyclo-tourisme. A force de triompher des épreuves, de surmonter les pires obstacles, de m'aguerrir mentalement (et peut-être un peu physiquement), je me suis dit que cette expérience, je pourrais la mettre à profit pour accomplir quelque chose de plus grand.

Mais pour l'instant, mon objectif est simplement de rallier Grants, à un peu moins de 200km de là. En sortant du supermarché où je viens de faire le plein de provisions, je constate que mon pneu arrière manque un peu de pression. L'étape du jour étant intégralement asphaltée, je me dis que ça ne me fera pas de mal de regonfler un peu. Je commence à pomper vigoureusement et là, c'est le drame. La valve se casse près de sa base. Je n'ai pas de chambres de rechange sur moi, simplement des rustines. A Cuba, bled de 735 âmes, quelles sont mes chances de trouver une chambre à air ? Sachant qu'à Rawlins, qui compte 15 fois plus d'habitants, aucun magasin ne vendait de chambre en 700x35, je suis conscient qu'elles sont très minces.

Anxieux, je tente ma chance dans un premier magasin. Chou blanc. En me dirigeant vers une petite quincaillerie, je commence à me dire que je vais devoir peut-être moi aussi aller à Albuquerque finalement. La boutique n'est pas très bien achalandée. L'inquiétude se renforce. La vendeuse me rassure un peu en me disant que oui, ils vendent bien des chambres à air. Un premier pas est franchi, mais vais-je trouver le modèle qu'il me faut ? Je me dirige vers l'allée qu'elle m'a indiqué. Moment de vérité. Je regarde les quelques boîtes et là, j'ai peine à y croire, mais oui, il y a bien une chambre en 700x35. Le soulagement est énorme.

Je me trouve rapidement un coin pour réparer. A l'ombre, car le soleil tape dur. Retardé par ce contretemps, je prends la route un peu avant midi. Pas idéal vu la température caniculaire et la distance que j'ai à parcourir. J'attaque donc à bon rythme. La longue bande de bitume s'enfonce dans un paysage désertique. Après l'éprouvante étape de la veille, je suis heureux de constater qu'il n'y guère que quelques faux plats et petites bosses. Après presque deux heures à rouler, je croise une petite épicerie isolée. J'en profite pour boire un grand thé glacé histoire de rendre un peu plus supportables les 35°C qui règnent cet après-midi. Jusque là j'ai roulé à 26km/h. Une moyenne qui, si je parviens à la maintenir, me permettra d'arriver à Grants avant la nuit.

Je repars dans ce paysage monotone. Je croise quelques maisons. Sur le bord de la route, un renard file avec sa proie dans la gueule. De rares voitures me dépassent tranquillement. Derrière des clôtures de fil barbelé, quelques chiens de bergers aboient sur mon passage. Quatre heures après mon départ, me voilà à mi-chemin. Il fait toujours aussi chaud et il n'y a nulle part où s'abriter pour prendre le frais quelques instants. Le relief se fait un peu plus bosselé mais rien de méchant ; juste de quoi mettre un peu d'animation dans cette étape assez simple.

Je roule encore deux heures, autour de moi le même horizon désertique, les mêmes étendues desséchées. Moi-même, je commence à sentir les effets de la chaleur. Un tunnel m'offre l'abri que je cherchais pour faire une courte pause à l'ombre. Je m'alimente un peu et boit ma dernière goutte d'eau. Il me reste un peu moins de 40km avant Grants et il me faudra composer avec une légère déshydratation. Paradoxalement la soif me donne des ailes. La perspective de pouvoir bientôt me désaltérer avec une boisson fraîche me pousse à accélérer. De plus la route est très légèrement descendante. Une heure plus tard et 30km plus loin, j'arrive aux abords de Grants. J'en profite pour vider un litre de Powerade acheté dans une station essence. Je me sens revivre et j'attaque avec enthousiasme les derniers kilomètres de la journée. Ceux-ci se feront sur la mythique Route 66. Il est un peu plu de 19h et la course contre la nuit que je craignais avec mon départ tardif n'a pas eu lieu. Je croise quelques motels avant de jeter mon dévolu sur le Sands. A 40$ la nuit, ça ne se refuse pas. Pour la troisième fois de suite, je vais profiter du confort d'un lit et d'une douche.

J'ai fait 190km en 7h30.

Jour 29

Bien décidé à avaler des kilomètres, j'ai, une fois n'est pas coutume, régler mon réveil sur 8h30. Une grasse matinée pour la majorité des cyclistes, un grand sacrifice pour moi. Toutefois, si j'ai accepté de rogner sur mon temps de sommeil, hors de question d'abréger mon petit-déjeuner. C'est donc aux alentours de 10h que je quitte définitivement Grants. A 115km devant moi se trouve Pie Town et à 370km Mimbres. L'une est trop près pour que j'y dorme et l'autre trop loin. Mon objectif du jour est donc de rouler autant que possible et de m'arrêter à la nuit tombée.

Après une heure à rouler tranquillement sur l'asphalte, je m'arrête dans une petite station de ranger pour faire le plein d'eau. Il fait aussi chaud que la veille et je ne veux pas risquer la même mésaventure, même si Pie Town n'est plus qu'à 90km. Un léger vent contraire me ralentit un peu sur cette route qui traverse un parc naturel dénommé El Malpais. Une zone aride, semi-désertique ; ce que les Américains appellent des badlands. Si des canyons et des tertres viennent rompre la monotonie du paysage, les forêts profondes du Montana ou du Colorado commencent tout de même à me manquer.

Après 60km, je quitte le bitume pour gagner une piste sablonneuse. Les premiers coups de pédales se font dans une couche de poussière assez épaisse. Au bout de quelques centaines de mètres, mes pneus commencent à s'enfoncer sérieusement dans un sable très fin. Je tente de rouler au centre, à gauche puis à droite de la piste, mais le sable est partout réparti équitablement et ma progression est freinée par de fréquents enlisements. Frustré, je lutte contre ce sol qui se dérobe. Comme toujours sur la Divide, le pire dans cette situation est l'impossibilité de savoir combien de temps encore il va falloir se battre. Cela peut durer 5km comme 50. Être une brève contrariété ou un enfer.

Je regarde ma moyenne baisser, impuissant. En une heure, je fais 17km. Heureusement, la situation s'améliore graduellement. Entre deux portions sablonneuses, viennent s'intercaler des parties un peu plus roulantes. Puis à la faveur d'un basculement en haut d'une bosse, le terrain se fait enfin ferme. Sur mon GPS, je vois qu'à une vingtaine de kilomètres, un croisement me mènera sur une autre route. Cela me met du baume au coeur et j'appuie un peu plus fort sur les pédales.

Bientôt, j'avise une Jeep orange qui vient à ma rencontre. Elle ralentit progressivement puis s'arrête à ma hauteur. Je m'arrête également et son conducteur me salue. Il est accompagné d'une femme et me demande si tout se passe bien et si je n'ai besoin de rien. Je lui dis que s'il a un peu d'eau, ce ne sera pas de refus. En plus d'une bouteille d'eau, il m'offre une banane et nous discutons un peu. Il m'apprend qu'au début de l'été, il s'est lancé sur les routes de la Great Divide dans le sens inverse. Deux jours après son départ, sur la route même où nous nous trouvons, en glissant sur le sable, il est tombé, s'est fracturé la clavicule et a du renoncer. Nous parlons environ une demi-heure puis avant de nous séparer, il me dit que je vais croiser demain un divider en route pour Banff. Il s'agit de Cjell Money, vainqueur du Tour Divide vers le Nord l'année passée, en 17 jours. Je me dis que c'est une chance de le rencontrer et j'espère pouvoir lui soutirer quelques conseils s'il a un peu de temps à m'accorder.

Je roule encore une dizaine de kilomètre avant d'arriver à Pie Town, une petite commune de moins de 200 habitants. Pour ceux qui auraient séché les cours d'anglais, ce nom signifie tout simplement "ville de la tarte". Alors comme toute personne en visite ici, je me rends à Pie-o-neer, un diner réputé pour... ses tartes. Devant la porte du restaurant, je constate qu'il était moins une, la fermeture devant se faire dans un quart d'heure. Le seul plat à la carte est un ragoût de porc agrémenté pommes de terre, de haricots et de piment. J'en commande un bol, ainsi qu'une part de tarte à la pêche et une autre au citron meringuée. Les tartes sont bonnes, peut-être même très bonnes selon les standards américains. Pour un Français, forcément habitué à des pâtisseries plus raffinées, elles oscillent entre l'honnête et le sans plus. Qu'importe, l'accueil est chaleureux. Je demande à la patronne si je peux espérer faire quelques courses, mais l'unique épicerie de la ville est fermée. Je lui dis que je suis un peu embêté dans la mesure où je suis à court de pain. Elle me fait alors gentiment cadeau d'un sachet de pain de mie à moitié plein, sauvant ainsi mon dîner.

En quittant Pie-o-neer, je croise un couple de quadragénaires curieux de savoir exactement où je vais avec mon vélo. Je leur expose brièvement mon itinéraire et ils me prient d'accepter quelques biscuits et quelques barres de céréales avant de repartir. Puis c'est un père et son fils qui viennent m'aborder pour me poser sensiblement les mêmes questions avant de se prendre en photo avec moi. Cette curiosité et cette sollicitude, jamais on ne me les a témoignées lors de mes périples en France où l'indifférence a toujours semblé être la règle.

La piste après Pie Town quitte El Malpais pour pénétrer dans la forêt de Gila. Un changement de décor dont je me réjouis. Ce dont je me réjouis moins, c'est de sentir que le ragoût que je viens de manger me pèse sur l'estomac. J'ai le droit à une trentaine de kilomètres à peu près plat sur une piste correcte avant d'attaquer une petite ascension de 8km à 3%. Le plus gros morceau de cette étape qui ne compte que 2000m de dénivelé positif, loin derrière les cols dantesque du Colorado. La descente m'emmène jusqu'au kilomètre 177, où je croise une route asphaltée. Je ne l'emprunte que sur quelques centaines de mètre avant de gagner une autre piste. Je laisse derrière moi les arbres pour un paysage fait de pâtures que les troupeaux semblent avoir désertées. La nuit n'est plus très loin alors.

Je croise ce qui ressemble à une chapelle abandonnée. J'hésite à y trouver abri pour la nuit, mais la proximité de la Highway et de quelques fermes m'en dissuade. Et puis je veux profiter jusqu'au bout de la lumière du jour. Je continue ma route comme je peux sur cette mauvaise piste caillouteuse. Le ragoût de Pie Town ne passe toujours pas et je me maudis de l'avoir commandé. La nuit tombe peu de temps après mais la pleine lune la rend très claire. Je pourrais presque rouler sans ma frontale. Après 12km, je vois un ranch toutes lumières éteintes. Je m'y aventure, en quête d'un abri de jardin ou d'une grange où je pourrais dormir, mais tout est fermé. Je profite de cette halte pour me changer puis je repars. Un peu plus loin, je distingue une grande bâtisse assez loin, au fond d'un champ. Je laisse mon vélo sur le bord de la route et me rapproche. Après un temps trop long à peiner dans les buissons de sauge, je constate que c'est une habitation et qu'un break est garé tout près. Je fais demi-tour.

Je reprends ma route. Je vois les lumières allumées aux fenêtres de quelques fermes. Puis les pâtures laisse place à une forêt de hauts arbres feuillus. La piste, bordées de hautes herbes, se fait moins caillouteuse. Inondé de la pâle lueur de la pleine lune, ce paysage de forêt nocturne est incroyablement paisible. J''y chemine avec une grande sérénité malgré les déjà 200km parcourus durant cette longue journée.

Il est presque 23h lorsque sur le bord de la route, je vois une barrière qui clôt une allée s'enfonçant dans une clairière. Je hisse mon vélo avant d'enjamber puis je suis l'allée. Au bout, rien de plus qu'un manège pour chevaux et un container d'une douzaine de mètres de long. Le manège ne m'intéresse guère. En revanche, le container... Je l'ouvre et suis assailli par une odeur de cuir dégagée par quelques selles entreposées au fond. C'est un peu fort au début, mais ce n'est pas désagréable. Et je me dis que je ne trouverais probablement pas meilleur endroit pour passer la nuit. Je gonfle mon matelas et, assis sur un tonneau en plastique, je dîne frugalement, toujours gêné par l'interminable digestion de mon ragoût.

J'ai fait 210km en 10h30.

Jour 30 

Le choix du container pour passer la nuit ne s'est pas avéré très judicieux. Glacial avant le lever du jour, il s'est révélé une étuve une fois exposé au soleil. J'ouvre la porte pour laisser entrer la lumière et l'air frais du matin, puis je prends un léger petit déjeuner. Je m'attendais à pouvoir faire des provisions à Pie Town, mes stocks de nourriture sont donc maigres. Je dois les gérer avec parcimonie en attendant d'arriver à Mimbres, 160km plus loin. Pas idéal mais une broutille comparé aux 36 heures sans manger entre Sparwood et Elko.

Je quitte mon container vers 10h et reprend la route à travers la forêt de Gila. Un peu plus de 150m de dénivelé m'emmènent à l'altitude de 2300m. On m'avait décrit le Nouveau-Mexique comme moins montagneux que les autres états de la Divide et, si une étape comme celle entre Cuba et Grants tend à démontrer que c'est le cas, une journée comme celle de la veille vient rappeler que nous sommes toujours dans les Rocheuses. Il y a certes ici moins de longues ascensions, mais à la fin de la journée les chiffres du dénivelé prouvent que le terrain est loin d'être plat. Et un relief plus clément ne signifie pas des journées moins longues, simplement d'avantage de kilomètres.

Traversant la forêt, je croise de temps en temps un panneau annonçant Beaverhead Ranger Station. Ce n'est sûrement pas grand-chose, mais c'est déjà un premier objectif. Psychologiquement, pouvoir se raccrocher à des points intermédiaires, plutôt que d'attaquer les 160km comme un bloc indivisible, rend la progression plus simple. Alors que je roule sur une piste aux abords d'un marais, je vois se dessiner au loin la silhouette d'un cycliste. Lorsqu'il arrive à ma hauteur, je reconnais Cjell Money. A vrai dire, il n'a pas l'air d'un rider parti pour battre le record de la traversée Sud Nord la plus rapide en single speed. Lunettes de plage, chemisette en flanelle à carreau et bermuda ; le moins qu'on puisse dire est qu'il apparaît assez décontracté. Bien plus que beaucoup de simples touristes qui bouclent leurs 60km par jour en Gore bike wear et Sidi.

Nous discutons un peu. Je suis curieux de savoir combien d'heures il dort par nuit, ce qu'il mange, le genre d'informations qui pourrait m'aider à appréhender ce qu'est le quotidien d'un coureur sur la Divide. Si les 5 a 6 heures de sommeil par nuit agrémenté d'une heure de sieste ne me surprennent guère, l'alimentation à base de Cheez-it, (des biscuits apéritifs au vague goût de fromage) n'est pas forcément une chose que je m'attendais à découvrir. Ce n'est d'ailleurs pas non plus une chose que je me sens prêt à copier. Au final, si la rencontre est plaisante, elle est bien trop brève pour que j'ai le temps de soutirer beaucoup de conseils à Cjell. En même temps, je m'y attendais. Quand on chasse un record, on ne peut pas vraiment se permettre de s'arrêter une demi-heure pour bavarder. Même si au final, Cjell, rattrapé par des problèmes personnels a du abandonner sa tentative un peu avant la mi-parcours. Avant de le quitter, il me dit qu'un certain Jeff qui vit non loin de la frontière offre le gîte et le couvert aux Dividers qui viennent le trouver. Pour entrer en contact avec lui, il me suffira de passer par Gila Hike & Bike, un vélociste de Silver City.

Trois quarts d'heures plus tard, j'arrive à la station de Ranger de Beaverhead. Mon regard est immédiatement attiré par le distributeur de canettes, mais celui-ci s'avère être hors-service. Tant pis, je me contenterai de l'eau fraîche de la fontaine situé à l'entrée du camp. Je mange les quelques provisions qui me restent, à l'exception de deux ou trois barres de céréales dont je me dis que je serai sûrement content de les avoir durant les 100km qui me séparent de Mimbres. Je repars après une demi-heure de pause sur une route dénommée Geronimo Trail, du nom du chef indien ayant vécu dans la région. Le relief change radicalement. En pente douce jusque là, ils se compose maintenant d'une succession de bosses plutôt raides hautes de deux ou trois cents mètres. Les pentes à 6% s'avèrent éprouvantes et la piste se dégrade à mesure que je progresse. Ma moyenne tourne autour de 10km/h, témoignant de la difficulté du terrain. Cassantes, les descentes se négocient, elles, aux alentours de 20km/h.

Lorsque j'en termine avec cet enchaînement de bosses, il est 19h30. La nuit n'est pas loin et il me reste une trentaine de kilomètres jusqu'à Mimbres. Après une quinzaine de kilomètres sur la piste, j'arrive à une jonction avec une route asphaltée. Mon GPS m'indique que la suite du tracé est à droite, tandis qu'un panneau indique Mimbres sur la gauche. Cela m'étonne. Selon, mes informations, la ville devait se trouver directement sur l'itinéraire. Souhaitant ardemment finir cette journée dans un bon lit après un repas chaud, je décide de délaisser le tracé. J'aurai tout le loisir de le récupérer demain matin. Dans le jour déclinant, je suis le bitume sur une quinzaine de kilomètres. La route est bordée par quelques maisons, de moins en moins espacées à mesure que la distance indiquée sur les panneaux décroit. Tout est calme. De rares voitures circulent, déchirant de leur phares la nuit maintenant bien installée. Je croise ce qui ressemble à un restaurant, mais il semble fermé. Il n'y a rien ici. Pas de magasins, pas de station service, pas d'hôtel. Rien d'autres que des habitations. Je viens de faire un détour de 15km pour rien.

Hors de question pour moi de renoncer à un lit et un repas. Il fait nuit certes, mais je n'ai que 160km dans les pattes et encore un peu d'énergie. Faire demi-tour pour regagner l'intersection où je me suis écarté de l'itinéraire n'est pas envisageable. Je n'ai aucune envie de remonter les 250m que je viens de descendre à toute allure. D'autant plus que selon mon GPS, depuis ma position, je peux gagner Silver City, la ville la plus proche, en 30km. En suivant le tracé officiel, je n'ai absolument aucune idée de la distance qu'il me faudrait parcourir. Je décide donc pour la première fois de prendre des libertés avec l'itinéraire officiel de la Divide.

Je continue donc, à la lueur de ma frontale, sur la route d'asphalte sur laquelle j'étais engagé. Cela commence avec 4km à 6%. Puis après une courte descente, la route s'élève à nouveau sur 3km pour me porter au-delà des 2000m. Après quoi j'ai le droit à deux nouvelles bosses. Moi qui était si pressé d'arriver à Silver City, je me retrouve à me battre à nouveau contre le dénivelé. Comme toujours, les derniers kilomètres semblent interminables. Mais après un peu moins d'une heure et demie, j'obtiens ma récompense, sous la forme d'une station service aux abords de la ville. J'y achète un sandwich, un muffin et une boisson que j'avale sur un banc à l'extérieur pendant qu'un type assez bizarre me fait la conversation. Rechargé, je repars pour 8km, la distance qui me sépare du premier motel abordable. Il est un peu après minuit alors. Après avoir pris une chambre, je traverse la rue pour dîner au McDonald's, le seul endroit ouvert à cette heure. Ce n'est pas le repas que j'imaginais ce matin en commençant ma journée, mais c'est mieux que se coucher le ventre vide.

J'ai fait 200km en 11h.

Jour 31

Après une bonne nuit au Motel 6 de Siver City, il est temps pour moi de me rendre chez Gila Hike & Bike pour en savoir plus sur l'homme dont m'a parlé Cjell qui héberge les dividers près de la frontière. Il est encore tôt et selon l'endroit où sa maison se trouve, je peux espérer atteindre Antelope Wells, le terme de la Great Divide, dés ce soir.

La ville n'est pas très grande et je suis bientôt au magasin. Je discute un peu avec le vendeur. La conversation se porte naturellement sur le choix le mon vélo, assez inhabituel pour la Great Divide. Cela lui semble être une option plutôt intelligente et il me dit c'est assez étonnant de voir qu'il n'y a pas d'avantage de gens qui l'adoptent. Finalement il me donne le numéro de Jeff et j'utilise le téléphone de la boutique pour l'appeler.

Son ranch se situe à environ 1km d'Hachita, une bourgade de quelques maisons à 130km d'ici et quelques 70km de la frontière. Un peu trop loin d'Antelope Wells donc pour que je puisse effectuer le voyage jusqu'au poste frontière puis le retour à Hachita dans la journée. Jeff me dit que je n'ai qu'à rouler jusque chez lui aujourd'hui et que je pourrai faire l'aller-retour le lendemain. M'héberger deux nuits ne le dérangeant absolument pas.

Ravi que tout s'arrange si bien, je quitte Gila Hike & Bike pour me mettre en quête d'un petit-déjeuner. Il est trop tard pour les pancakes au diner du coin, j'avale donc une enchilada. Puis direction la poste, pour récupérer le colis que j'ai expédié depuis Rawlins deux semaines plus tôt. Je suis heureux de constater qu'il est bien arrivé et que l'US Postal me l'a gentiment gardé tout ce temps-là. Je suis un peu moins content, en revanche de devoir réintégré ces deux ou trois kilos dans mon sac dont j'appréciais la légèreté.

Je quitte la poste pour rejoindre le tracé et c'est alors que mon attention est attirée par un grand panneau devant un Pizza Hut, qui annonce un buffet à volonté pour 6$. Mon enchilada m'ayant laissé un peu sur ma faim, je me décide à y faire un crochet. Trois quarts d'heure plus tard, en sortant du restaurant, je sais que je suis parti pour regretter ma décision de remanger pendant deux ou trois heures. Ce que je vais regretter également, c'est de m'être légèrement égaré en regagnant le tracé. Ce faisant j'ai emprunté un petit chemin de terre bordé de buisson d'épines. Je m'en rends compte peu de temps après en examinant mon pneu arpès l'avoir sentir s'amollir. J'en retire un type d'épine que les Américains appellent goat head, littéralement "tête de chèvre".

Je répare mais les kilomètres suivants révèlent que mon pneu n'a pas été victime d'une seul goat head mais de plusieurs. Je pose donc une deuxième puis une troisième rustine, me maudissant en même temps de ne pas avoir pensé à acheter une ou deux chambres à Gila Hike & Bike. J'ai également oublié de remplir mes bidons et le soleil tape dur. Un peu gênant mais pas dramatique : au bord de cette route d'asphalte se trouvent quelques maisons. La première n'est occupée que par des chiens dont les aboiements me fatiguent vite. En tentant ma chance dans une seconde, je trouve une vieille dame qui me laisse remplir mes bidons dans son jardin. L'eau sortie du tuyau d'arrosage n'a pas un goût fabuleux mais c'est mieux que rien.

Je reprends la route et quitte bientôt l'asphalte pour une piste poussiéreuse. Le temps de quelques kilomètres agrémentés d'une glissade sans conséquence, je m'élève dans un paysage boisé. Puis, alors que la pente se fait légèrement descendante, le paysage devient plus aride et la route plus caillouteuse. Un vent de face non négligeable me ralentit et si mon GPS ne me l'indiquait pas, je refuserais de croire que je suis dans une descente. Puis le temps change du tout au tout et j'essuie quelques gouttes. Je progresse lentement dans l'air, je traverse quelques ruisseaux asséchés, croise un ranch, quelques vaches.

Cela fait 50km que je roule sur cette piste quand j'aperçois un grand axe sur mon GPS. C'est l'US10 et il ne me reste que quelques kilomètres avant de l'atteindre. Le revêtement change alors et se fait sablonneux. Alors que je peine dans ce terrain meuble, je distingue quelques traces de pneus de vélo. Je me dis que je vais peut-être croiser un divider bientôt. J'atteins finalement l'embranchement. Un petit tunnel passe sous la route et m'emmène sur une piste qui la longe. A quelques mètres, une ancienne station service convertie en trading post - un magasin qui vend principalement de l'artisanat local. Devant est stationnée un vieux coupé rouillé au volant duquel est installé squelette arborant chapeau et lunettes : un bel exemple de cette Amérique loufoque qui n'aime rien tant que ne pas se prendre au sérieux. J'en profite pour faire une courte pause, le temps de boire un thé glacé et de manger une barre chocolaté.

Je repars sur la piste qui longe la Highway. Rapidement, je me dis que c'est stupide de rouler dans la poussière alors qu'un bel asphalte m'attend tout près. Je franchis donc une petite clôture et rejoins la route sans savoir si j'ai vraiment le droit de l'emprunter. Une douzaine de kilomètres plus loin, un nouvel embranchement me fait mettre cap au sud sur un axe très peu fréquenté. Il est alors presque 20h et il me reste une trentaine de kilomètres avant Hachita. Le vent de face est assez fort. Trop fort pour que j'avance assez vite pour arriver avant la nuit. Ce n'est pas très grave dans la mesure où la route n'est parcouru que par quelques voitures de la border patrol, la police aux frontières chargée de débusquer les clandestins. Le bitume est mouillé comme si un orage m'avait précédé. Assez probable dans cette région où la météo est très changeante.

A 21h, j'arrive à Hachita, ville quasi-fantôme d'où ne parvient aucune lumière. Je suis les indications que m'a donné Jeff et je parviens finalement à son ranch. Malgré l'heure relativement tardive, il n'est pas là. Je passe donc par la porte de derrière qu'il a laissé ouverte. Dans le salon, la télé allumée diffuse une émission sur Robyn Williams qui vient de se donner la mort. Installé sur un canapé, j'attend mon hôte en mangeant mes derniers sandwiches au beurre de cacahuète. Une heure plus tard, il débarque avec un pack de bière et de quoi faire des hamburgers. Si son intérieur est plutôt spartiate et désordonné, lui est très chaleureux et il me met tout de suite très à l'aise. Après deux Blue Moon, un bon burger et une longue discussion sur la Divide, je laisse Jeff rejoindre sa chambre et je m'installe sur un lit dans le salon.

J'ai fait 130km en 6h.

Jour 32 

La dernière étape de mon périple ne fut rien d'autre qu'une formalité. 75km d'asphalte plat à travers les plaines arides du Nouveau-Mexique sous un soleil de plomb. Quelques travaux sur la chaussée. Un ouvrier qui me donne une bouteille d'eau glacée. Une route sans histoire que sillonnent les voitures de la border patrol et quelques minibus mexicains. Au bout, un poste frontière désert, une machine à soda, un rêve réalisé. A l'arrivée, pas d'euphorie, simplement le sentiment du devoir accompli et un coca cola bien frais. (Ok j'arrête les zeugmas, désolé).

Je prends une photo, je me désaltère et je répare une ultime crevaison. Ainsi s'achève un voyage épique de 4500km, émaillé de doutes, d'instants de détresse, de ras-le-bol, de colère, mais aussi de ces moments uniques, indicibles, qu'offrent ces aventures hors du commun. Ma vie durant cinq semaines a été difficile mais foncièrement simple et - j'oserais ce mot - vraie. La grandeur des mes joies n'a eu d'égale que la profondeur de mes peines. Et les unes comme les autres ont trouvé leur source dans les circonstances et les faits les plus anodins. C'est ce fait même qui les rendaient si authentiques et puissantes.

Je n'oublierai jamais (et ce n'est pas là une façon de parler, un simple poncif, mais une profonde conviction qu'en effet je n'oublierai jamais) cette cabane de rondin dans laquelle j'ai trouvé refuge pour ma première nuit sur la Divide. Je me souviendrai toujours de la détresse qui était la mienne au moment où je l'ai trouvée, de la nuit que j'y ai passée, de ce réconfort si intense qu'elle m'a apporté, de la matinée qui a suivi dans cette nature si paisible, ce décor idyllique. Je me rappellerai aussi toujours ce sandwich offert par un inconnu dans sa voiture et qui a mis fin à 36h de jeûne - que ce soit le geste ou la nourriture en elle-même. Je n'oublierai pas non plus le bain que j'ai pris dans le motel d'Eureka, après 4 jours sans me laver.

En vérité, le voyage sous cette forme est comme un exhausteur de vie. Les choses les plus simples, telles que manger, dormir, se laver, deviennent les plus appréciables. Si anodines d'habitude, dans ce contexte elles procurent le plus intense des bien-être, tant physique que moral. Et chaque jour se suffit à lui-même, est animé de cette force qui est celle du sens. Chaque jour a son propre objectif. Et même si, dans le fond, péripéties mises à part, chaque étape est une répétition de la précédente, il suffit de cette différence mineure, une nouvelle destination, pour que renaisse tous les jours cette même excitation. Aller chaque jour au devant de l'inconnu, se donner chaque jour un but et l'atteindre. Voila en quoi consiste cette vie. Contrairement à la routine du quotidien sédentaire, celle de l'itinérance ne soulève aucune question. Je n'ai jamais cherché le sens de mes actions : il s'est toujours imposé à moi. Je le répète : il n'y a eu aucun matin où je me suis demandé pourquoi j'enfourchais mon vélo pour me rendre 150km plus loin. La chose exigeait d'être accomplie et c'est sans l'ombre du début d'un questionnement que je m'y attelais. Ainsi est le voyage. Il n'y a pas de lassitude, pas d'ennui, pas de temps pour d'inutiles remises en question. Et c'est ce qui rend cette expérience si forte.

Bien sûr il y a le dépassement de soi, la fierté de faire plus de kilomètres, de les faire plus vite, de monter plus haut, d'avaler d'avantage de dénivelé ; il y a aussi les rencontres, les paysages grandioses, le calme, l'isolement, la solitude si profonde de cette nature paisible. Tout cela est beau, tout cela est important ; mais l'essence du voyage c'est bien cet acte de tout remettre en jeu tous les jours, de vivre chaque journée totalement pour elle-même, sans qu'il n'y ait rien d'autre que l'heure, que la minute vécue. On ne se projette pas au-delà de la fin de la journée. Et bien souvent le plus loin que l'on se projette est simplement le sommet du prochain col. On n'attend rien car on n'en a ni le désir, ni le loisir. L'ordinaire est aboli. Chaque matin est l'aube d'une journée extraordinaire au sens premier du terme. Et il n'existe pour moi rien de plus exaltant.

L'existence est dépouillée des choix superflus qui habituellement la polluent. Que vais-je faire aujourd'hui ? Rouler. Quand vais-je m'arrêter ? Quand il fera nuit. Que vais-je porter ? La même tenue que tous les jours. Où vais-je dormir ? Où je pourrai. Que vais-je manger ? Les quelques provisions que je transporte. Quelle émission vais-je regarder ? Aucune. Cette simplicité d'un autre temps est si inhabituelle et pourtant si précieuse. Car la lassitude ne vient pas de répéter les choses, elle vient de répéter les choses qui n'ont pas de sens. Ce que l'on découvre dans cette errance, c'est que vivre plus simplement c'est vivre plus fort. C'est cela, le secret du nomadisme et c'est ce qui fait que je ne pourrai jamais rester éloigné très longtemps des routes.

Après avoir fait mes 75km, j'ai fait demi-tour pour rentrer chez Jeff. Un orage avait mouillé certaines parties de la route et rafraîchi sensiblement l'atmosphère. Comme un enfant, je m'amusais à rouler dans les flaques. Je venais de réaliser un rêve et ce faisant, j'en avais fait naître un autre : revenir sur ces pistes rocailleuses et cassantes pour disputer l'une des courses les plus dures du monde. Six mois plus tard, ma détermination n'a fait que grandir. Je n'en ai pas fini avec la Divide. Elle a tenté en vain de me briser, elle n'est parvenue qu'à me rendre plus fort. Dans six mois, je serai au départ du Tour Divide. Je ne sais pas exactement à quoi je peux prétendre, de quoi je suis capable, et c'est justement pour cela que je veux revenir. Je ne sais pas ce qu'on gagne à chercher ses limites ou à les repousser, mais un principe mystérieux me pousse à le faire. C'est probablement beaucoup de souffrance pour pas grand-chose, mais ce pas grand-chose est immense puisque c'est lui qui me fait me sentir vivant.

FIN