Le menton dirigé vers le haut, je me présente devant ces armoires imposantes. Les yeux scintillants, je parcours du regard l’ensemble de ces majestueuses étagères de bois sans parvenir à m’arrêter et à concentrer mon attention sur un objet. Il faut dire que le choix qui se présente à moi est colossal. La bibliothèque patrimoniale d’Estienne dispose d’un fond d’ouvrages anciens d’une richesse incroyable qui, en tant qu’étudiante, me ravit et suscite toute ma curiosité. Ne pouvant tous les saisir simultanément, il me faut en sélectionner un afin d’en étudier son contenu mais aussi et surtout la forme des lettres qu’il contient. Lequel choisir ? La question est d’autant plus complexe qu’elle n’implique que très peu de critères de sélection étant donné l’identité opaque de ces ouvrages, sagement dissimulés dans des boîtes d’archives grises standard, aux formats cependant variés. Les seules informations qui se présentent à notre portée, sont leur taille, leur épaisseur ainsi que la cote qui leur a été attribuée. Notation par ailleurs bien obscure, composée principalement d’une série de chiffres codifiés. Quid de H00 1706 ? ROI 1765 ? MAR 1790 ? Ces petits mystères stimulent ma curiosité.

        Tandis que mon regard continue sa prompte promenade, ma main interrompt enfin son parcours sur une boîte, située sur la deuxième étagère. (fig. 1) Sans doute l’une des plus accessibles. Le premier contact avec l’objet est assez particulier : je ne connais rien de lui et pourtant je suis déjà envahie d’une jubilation intérieure, à la manière d’une enfant à qui l’on viendrait offrir un cadeau. Avide de découvertes, ce paquet « reçu » a effectivement le pouvoir d’ouvrir mon appétit de connaissances. C’est pourquoi, à peine saisi, je m’empresse de m’asseoir afin de l’examiner. Je déballe l’objet avec mes plus grandes précautions. (fig. 2) Je lui accorde d’emblée une attention ainsi qu’une manipulation des plus délicates car j’ai conscience de posséder un objet dont l’âge me dépasse de plusieurs siècles. Qu’a-t-il à me dire, à m’apprendre ? Quel témoignage du temps va-t-il me délivrer ? Au plaisir physique de l’objet découvert succède le doute mêlé à l’infériorité de ma position, jeune et naïve, en comparaison à la sagesse ancestrale que celui-ci dégage.

        Du bout de mes doigts je déploie délicatement les rabats de part et d’autre de la boîte avant de venir saisir à pleine main un papier de soie. Un tel ouvrage ne se laisse pas révéler aussi vite ! Son drap blanc, bruyant lorsqu’on le manipule, souligne d’autant plus sa préciosité, éveillant en moi un profond sentiment de respect. Je sors l’objet, doucement, de son long sommeil. La mise à nue est, par ailleurs, très intime, presque sacrée. (fig. 3-4) Tous mes sens à ce stade de cette expérience sont exaltés. Je découvre l’ouvrage en l’état, avec ses marques d’usure, son odeur typique, sa couleur ternie par le temps ainsi que sa matérialité, vieillie. Tout comme je viendrais à échanger avec un senior, je perçois d’emblée toute la richesse de son passé. Il est vrai qu’il s’agit d’un sentiment étrange, voire intimidant qui me renvoie à l’ignorance que j’ai pour l’époque durant laquelle il a été conçu.

Ainsi libéré, je laisse l’objet me parler. L’usage du livre, bien que concurrencé aujourd’hui par l’usage de l’écran, n’en reste pas moins courant. C’est pourquoi, à première vue, l’expérience peut sembler banale pour le commun des mortels, de par la familiarité d’un tel objet dans nos sociétés. Néanmoins, avec un regard neuf ainsi qu’une prise de conscience à propos de l’histoire de l’ouvrage, à nous d’en saisir les informations, de tendre l’oreille afin d’entendre chanter les mots et les images, d’ouvrir les yeux afin d’en saisir toute sa matérialité. La couverture, la reliure, le papier, l’encre conjointement, chuchotent, parlent, crient. Ces milliers de livres enfermés, trop longtemps restés muets, n’attendent qu’à être découverts et écoutés. Laissons-les s’exprimer à leur guise et sachons leur accorder cette attention.

KLA 1750. Augsbourg. L’objet relativement léger, tient dans une main. Son étiquetage nous apprend qu’il provient d’Allemagne de l’Ouest et qu’il a probablement été conçu à l’aurore du XIXe siècle, soit trois siècles auparavant. En revanche les lettres K, L et A ne m’indiquent rien à son propos et ne doivent seulement parler qu’à la bibliothécaire.

        Un mot, tout d’abord, sur la couverture de cet ouvrage. Son apparence se méprend volontiers avec du bois, ou pour les plus inventifs, à une croûte de pain, à une patisserie, à une gourmandise de savoir en somme. Or il s’agit plutôt d’un mélange de carton, qui, patiné et abîmé par le temps, présente de nombreuses aspérités qui lui confèrent un certain charme. Des motifs de tâches et d’usures se dessinent et indiquent déjà plusieurs informations à son propos. Néanmoins, aucune autre indication d’ordre textuel ou iconique se trouve sur chacune de ses faces, comme l’on pourrait s’y attendre. Muet de l’extérieur, sa couleur chaleureuse et sa chair bien épaisse me donne tout de même envie de le découvrir. A-t-il appartenu à plusieurs personnes ? Ou est-il resté aux confins d’une famille, de génération en génération ? Quel était donc son usage au XVIIIè siècle ?

        À l’instar de la boîte grise dans lequel il reposait, l’ouvrage, massif, renferme et conserve lui aussi bien des trésors : des lettres ainsi que des images agencées au sein d’un format, de l’espace des pages qui se succèdent sur un papier chiffon. Des mots mais surtout une multitude de gravures. En réalité, à mon grand étonnement pour l’époque, l’image prédomine majoritairement ici. Le texte, fréquemment situé en bas de page, ne détient bien souvent qu’un statut de légende ou de notation. Je m’attendais plutôt à tomber, comme mes camarades de classe, sur des pages dégorgeants de textes, de lettres, mais à l’inverse, me voilà face à un recueil d’images gravées. Pas de flagrante différence avec l’agencement de nos ouvrages actuels cependant : frontispice, légendes… Je m’y plonge et m’y repère assez facilement même si l’ensemble dégage une grande part d’obscurité. Effectivement, je suis saisie d’emblée par l’ambivalence que présente cet objet : à la fois « grossier » d’apparence (couverture comprenant des tâches, défraîchie, papiers cornés ou déchirés, pages salies), une certaine fragilité mêlée à une sensibilité s’en dégagent de par la délicatesse et la précision des formes imprimées, qui elles, sont restées intactes. Chacune des gravures en noir et blanc relève d’une prouesse technique tant les détails et la finesse des traits sont précis. Les trames, très bien gérées en fonction du jeu de contraste lumineux souhaité, donnent l’impression d’aplats de nuances grises qui confèrent aux scènes présentées un certain réalisme. (fig. 5) Cette délicatesse physique va de pair avec l’esprit commun de ces images : les scènes présentées sont exclusivement d’ordre religieuses (Il me semble reconnaître quelques passages de l’Evangile, mais aussi d’un épisode de la passion de Jésus, de représentations de Saints, d’allégories…). Véritables condensées de culture religieuse, ces images devaient vraisemblablement servir d’aide-mémoire ou de raccourci à l’intention du peuple non- ou peu lecteur de l’époque. Une manière en somme de rendre accessible les textes sacrés au plus grand nombre. C’est pourquoi je ne saurais m’aventurer plus loin vers ce sujet car il s’agit d’un monde qui m’est totalement étranger. L’emploi exclusif du latin, qui plus est, accentue mon désarroi. Qu’en est-il de la lecture d’un tel ouvrage en tant que lecteur du XXIe siècle ? Comment appréhender cet objet dont la lecture s’avère impossible sans l’acquisition de codes, qui aujourd’hui sont éteints chez la plupart des gens ?

        Je ne peux dès lors qu’apprécier ces images évangiles ainsi que le contenu de ces pages d’un oeil extérieur et interpréter moi-même leur signification. Toutes contenues au sein de la page de droite (la belle page), certaines sont ornées d’une bordure, tandis que d’autres se veulent libérées de tout carcan graphique, accueillant et épousant davantage le blanc du papier. (fig. 6) À ce stade, je trouve intéressant de constater l’appréhension de la spatialisation iconographique des graveurs qui, soit considéraient l’espace de leur support comme un arrière-plan, en cherchant à baliser leur image de bordures ornées, à la manière d’un tableau, soit considéraient cet espace comme une partie intégrante de l’image. Auquel cas, le blanc du fond vient se confondre avec les blancs de l’image pour ne former plus qu’une entité.

        Par ailleurs, chaque page semble revendiquer une certaine unicité. Du moins, aucun lien direct n’est opéré entre chacune d’elles. S’agit-il alors d’un livre recomposé ? D’une collection personnelle d’images reliées ? D’autant que nous pouvons observer certaines découpes, certains textes dépassant du format, qui suggèrent une découpe hâtive. Effectivement il semble tout à fait probable qu’il s’agisse d’un ensemble de pièces rapportées, tantôt insérées, tantôt collées, tantôt reliées. Surprise ! Quid de ces vignettes vagabondes, soigneusement collées sur un papier fin bleu qui manque de nous glisser des doigts lorsque l’on tourne les pages ? (fig. 7) Cet objet est le fruit d’une collecte assidue donnant lieu à la constitution d’un ensemble unique où l’image se voit attribuer un rôle majeur. Le petit trésor d’une personne pieuse, conservatrice et sensible à l’art religieux. Le détenait-il lors de chacun de ses déplacements à l’église ?

        J’en viens à présent, tardivement et paradoxalement, au sujet qui m’intéresse. À savoir la question des mots, des lettres et de leurs formes. À première vue, au même titre que les scènes dessinées, nous avons affaire à des caractères exclusivement gravés. (fig. 8) Ainsi, chaque lettre détient une forme unique de par les aléas de l’écriture manuscrite ainsi que les aléas liés à l’impression. Le contact de l'encre sur le papier crée une légère imprécision des lettres, les rendant parfois plus grasses, parfois plus fines. L’interlettrage et l’interlignage sont également aléatoires, ce qui a pour effet de rendre les compositions légèrement dansantes, vivantes. Une certaine expressivité, à la fois délicate et rustique se dégage des paragraphes. À cela s’ajoute un véritable effort de dessin de lettres qui agrémente les textes de capitales mais aussi de bas de casse regular et italique, à l’instar d’un vrai texte typographié. Déjà à l’époque, une nécessité de venir différencier plusieurs types de textes ou bien une volonté de mettre en exergue certains mots étaient en vigueur. De plus, notons l’utilisation du caractère Didot pour modèle avec son fort contraste de pleins et de déliés. Le tout confère un effet de finesse aussi puissante que les gravures, en symbiose avec le texte ou en vis-à-vis avec celui-ci. (fig. 9-12) Souvent indépendant de l’image, en bas de page comme servant de socle à la gravure, ou au contraire formant un entre-lac avec cette dernière, le texte vient parfois en effet épouser la ligne directrice d’un personnage, d’un paysage… On peut donc noter une ambivalence de l’emploi des lettres, qui tantôt endossent un statut d’image, tantôt effectuent un rôle de notation linéaire et adjacente aux scènes qu’elles renvoient. L’exemple de la vignette « B. Alanus de Rupe » (fig. 10) est saisissant. L’agencement des mots en arc de cercle vient embrasser et accentuer la composition dynamique de la scène de manière telle que notre oeil de lecteur fait automatiquement le lien entre le début de la phrase, située au niveau de la tête du petit amour et de la vierge, et la fin de la phrase, située au même niveau que le buste du prêtre. (fig. 13) Ici les mots forment une connexion, une narration entre les différents personnages qui, je trouve, sont tout à fait interessantes. S’agit-il de paroles, à la manière des phylactères des peintures médiévales ou plus simplement d’une description de l’action en train de se passer ? De même, il est intéressant de percevoir comment les mots viennent s’insérer « physiquement » avec les éléments de l’image : sur un drapeau ondulant ou sur un papier accroché en haut de la croix de Jesus dans la scène du Crucifix. (fig. 11-14) Ces détails démontrent que malgré tout, l’usage de l’écrit faisait parti intégrante du quotidien.

        Quoi qu’il en soit, je regrette de ne pas avoir été confrontée à davantage de textes et reste assez intriguée quant à ce type d’ouvrage pour l’époque. Était-ce commun en 1750 de posséder un livre où l’image détient une place première, ou au contraire ce type d’objet relevait plutôt de l’inédit ? Aujourd’hui il semblerait que les tendances se soient inversées et je pense que ses caractéristiques ne sauteraient aux yeux de personne, mais j’imagine la rareté de ce type d’ouvrage au XVIIIè siècle. D’où son côté « craft » : l’auteur a probablement cherché à combler ce manque en le constituant par lui-même. Une valeur en plus est donnée à ce petit recueil d’images pieuses qui, sans aucun doute, est unique en son genre.

Auteur, éditeur, typographe, lecteur : croisement de plusieurs disciplines, de plusieurs corps de métier, de plusieurs statuts face à l’objet-livre. Je prends conscience du fruit d’un travail collectif. Ébullition de plusieurs esprits, de plusieurs approches sensibles étendues sur des siècles jusqu’à maintenant. Quelle est ma place aujourd’hui dans tout ça ? Qu’en est-il de mon toucher, de mon regard, de mes pensées, pendant et a posteriori ? Que puis-je faire de ces informations qui s’offrent à moi ? En quoi peuvent-elles nourrir mon projet ? Quel intérêt bénéfique avons-nous à nous appuyer sur le passé pour penser la postérité ? Tant de questionnements émergent à l’issue de mon expérience à la bibliothèque d’Estienne et viennent nourrir ma réflexion quant à ma pratique à la fois graphique et typographique. À moi désormais de repenser la matérialité des dispositifs visuels de demain en gardant un oeil aiguisé sur notre patrimoine passé.