PROLOGUE
Les laissés pour compte
Une tornade de cheveux noirs veinés de rouge traversa la pièce, un rayon de nacre éclairant quelques boucles sur son passage. Un corps svelte, quelques secondes en suspens dans l’air, s’écrasa lourdement sur une table qui s’effondra sous le choc, comme un oiseau touché en plein vol. Un grognement étouffé s’échappa de la gorge de la jeune femme et elle dut lutter contre l’évanouissement.
Division N°18
Saskatchewan
Canada
Dans l’espace sombre, seul le blanc de ses yeux contrastait avec sa peau cuivrée, celle-ci donnant l’impression de se confondre dans les ténèbres. Une bouffée de vapeur se forma devant ses lèvres au contact du froid et son regard se figea sur l’interstice entre deux planches par lesquelles s’infiltrait le rasant soleil d’hiver.
C’était une vieille bicoque abandonnée dont les fenêtres et autres trous dans les murs avaient été bouchés par un canapé défraîchi ou des matelas en ruine. De l’extérieur, l’endroit ressemblait plus à une prison où l’on séquestrait des enfants qu’à une véritable habitation, jadis occupée par une famille d’honnêtes travailleurs. Mais personne n’y était venu depuis des années.
La terre s’était déjà emmitouflée dans son manteau blanc qui reflétait l’éclat de l’astre. Un rayon éclaira le visage de la jeune femme pour la rappeler à la vie. Un filet de sang coulait du coin de ses lèvres et elle sentit le goût métallique se répandre jusqu’au fond de sa gorge. Ses paupières étaient si lourdes, sa fatigue si profonde, que son seul désir était de sombrer dans un sommeil bienheureux.
Au loin, elle aperçut ce qui ressemblait à un arbre, dont les dernières feuilles tomberaient au prochain souffle de vent. Elle cligna des yeux et une larme glissa, roulant de sa pommette saillante à son oreille. Plus rien d’autre n’existait. Elle n’entendait pas les cris qui l’entouraient. Elle ne sentait pas non plus la douleur au creux de ses reins, pas plus qu’elle ne remarquait les ombres qui s’agitaient. Elle aurait bien aimé, mais l’espace laissé entre les deux lattes de la cabane était comme un cadeau béni des dieux. Son funeste destin approchant, le bout de son nez était gelé, ses extrémités avaient perdu toute sensibilité et ses dents claquaient.
Ses cheveux étaient parsemés de cristaux de glace, mais la simple sensation des quelques rayons de soleil sur sa peau lui réchauffait le cœur.
De nature optimiste et combattante, animée par une indéniable foi en l’avenir, jamais elle n’aurait cru qu’un jour elle prierait d’en finir, là, tout de suite, pour ne plus souffrir. Cela faisait plusieurs jours qu’un mal s’installait dans son corps, s’insinuait dans ses veines. Et cette migraine lancinante qui ne la quittait plus, ces nausées menaçantes, et depuis ce matin-là, l’oxygène qui se raréfiait…
Le voyage en devenait plus rude chaque jour. Ses lèvres murmuraient une prière silencieuse, réclamant la clémence, la liberté. Pour la première fois de sa vie, elle abdiquait.
Une ombre lui bloqua la vue, la rendant à nouveau au froid ténébreux et aussitôt, la toux reprit, comme si le soleil avait levé sa bénédiction. Après ce bref éclair de lucidité, elle replongeait en enfer. Elle se contorsionna pour tenter d’échapper à ces mains qui l’agrippaient. On lui serra si fort les épaules qu’elle battit des pieds pour s’évader jusqu’à ce qu’elle se sente soulevée des débris de la table rompue.
Dans la lumière, la poussière resplendissait comme des millions de paillettes dorées.
Novembre 2026
Elle happa l’air comme si elle n’avait plus respiré depuis des heures, enfermée dans une boîte noire.
Un bras sous ses jambes et l’autre dans son dos, elle eut un haut-le-cœur en ressentant le vertige. Ce n’est qu’à son odeur qu’elle le reconnut. Malgré la température, il transpirait à grosses gouttes et fleurait la poudre mêlée à la terre. Son haleine lui parvint, empreinte d’un relent de vin, souvenir chaleureux de la veille qu’ils avaient déniché dans la cave de la cabane. Cependant, leur chasse au trésor s’était arrêtée là.
Elle rouvrit les yeux sur sa barbe rugueuse qui déformait son menton et le vieillissait. Elle était déjà contaminée, mais lui ne présentait aucun symptôme. Ses yeux à lui étaient toujours aussi bleus, contrastant avec la crasse de son visage, et un rictus d’effort étirait ses lèvres pour dévoiler de grandes dents. Ils avaient pensé que le froid éradiquerait ce mauvais virus, mais ça n’avait fait qu’empirer.
Elle se raccrocha à lui d’une main, consolée par sa voix, grave et profonde, qui lui disait de ne pas s’inquiéter, qu’il la tenait. Chaque pas était une secousse, comme on martèle un clou, le choc vibrant dans son dos. Entre deux sanglots douloureux, elle pria à nouveau.
Après un moment, elle se sentit chavirer et ses pieds touchèrent à nouveau le sol. Il passa alors un bras sous le sien pour l’aider à marcher. Puis, un pas après l’autre, elle se remit à avancer seule, guidée par la voix de l’homme.
On leur avait volé leur voiture et ils avaient vendu les chevaux qu’ils avaient trouvés abandonnés dans une ferme, contre de la nourriture et quelques médicaments. Ils n’avaient plus rien.
Cela faisait deux jours qu’ils marchaient et tout ce qu’ils avaient mangé était un lapin malade qu’ils n’avaient eu aucun mal à attraper.
Elle était à présent si faible que chaque respiration était une épreuve, surtout par une telle température. Mais ils luttaient contre la fatigue avec l’espoir de tomber sur un village, un refuge, quelque chose, quelqu’un qui aurait pu les aider, les conduire à un hôpital, même. Les maisons restaient désespérément vides.
Il n’y avait qu’un désert d’un blanc étincelant, et chaque ville leur offrait moins que la précédente. Pour combattre la mélancolie, il disait tout ce qui lui passait par la tête :
– Quand tu iras mieux, s’essouffla-t-il, je te présenterai mon frère, William. Enfin techniquement, c’est mon demi-frère, mais on a grandi ensemble. Il est pasteur à Baltimore. Un vrai rabat-joie !
Silence.
– C’est la seule famille qu’il me reste aujourd’hui. C’est quand même ironique, non ? Un pasteur.
Il rit jaune.
– Je donnerais mon royaume pour une église. Et je nierais avoir un jour dit ça. Bon sang, Baltimore semble être à l’autre bout du monde... Tu as des sœurs, toi ?
Mais il n’entendait plus que ses propres pas.
– Lux ?
À quelques mètres derrière lui, effondrée sur ses genoux et la tête basse, la jeune femme ne répondit pas. Depuis ses lèvres du sang pleurait, goutte après goutte. Il cria à nouveau son nom et, en deux vives enjambées, fut à ses côtés, un bras encerclant ses épaules alors qu’elle basculait en arrière, une main échouée dans la neige.
Sa route s’achevait ici. Elle le savait. Elle avait déjà tant vécu pour son âge, elle pouvait s’en aller, en bonne compagnie.
– À quoi bon essayer de sauver la planète… commença-t-elle.
Sa voix était éraillée, rauque, à la fois empreinte de tristesse et de colère.
– Quand on voit ce qu’ils en font.
Il écarta une mèche de cheveux de son visage. Ses yeux vides et ternes se perdirent dans les nuages. Une trace de sang séché coulait de ses narines et sa poitrine se contractait sous le manque d’oxygène. Elle voulut ouvrir la bouche pour continuer, mais aucun son n’en sortit.
Elle leva une main émaciée et torturée, cherchant à le rassurer, à lui dire que tout irait bien. Il était resté avec elle quoiqu’il arrive. Il lui avait raconté des blagues lorsque la mélancolie l’avait gagnée. Il lui avait donné son dernier crouton de pain sec quand la faim avait rongé son estomac. Il aurait préféré qu’elle connaisse une mort rapide. Elle, et toutes les autres victimes de ce virus atrocement ravageur. Il aurait préféré que ce soit lui, plutôt qu’elle.
Des chanceux n’avaient pas eu le temps de comprendre. La souche avait été si forte et si puissante qu’ils s’étaient tous écroulés en moins de sept heures. Certains aimaient parfois dire que, vu d’en haut, on aurait pu observer le pays sombrer dans un silence macabre et sinistre en l’espace de quelques heures, après une longue agonie de hurlements et de cris désespérés appelant à l’aide. Presque trois semaines après la catastrophe, si les flammes s’étaient éteintes, le mal était fait et il se propageait vers les régions jusque-là épargnées. Air, nourriture, eau, pollen… Ce qui aurait dû se limiter aux frontières nord-américaines s’étendait déjà à toute la planète.
Des familles entières éradiquées dans les grandes villes. Un génocide propre et sans bavure. Les survivants se demandaient encore… « Pourquoi lui et pas moi ? » Combien ont-ils été à attendre une fin qui ne venait pas ? Combien se sont retrouvés seuls après avoir tout perdu ? Comme lui.
Il avait espéré que la mort le frapperait rapidement. À la place, elle lui avait confié une mission prophétique : escorter une journaliste correspondante de Jakarta, arrivée quelques jours à peine avant. Une activiste engagée couvrant le réchauffement climatique qui avait provoqué le reculement des neiges de moitié, rien qu’au Canada. Il avait été impressionné par sa force de caractère, avait admiré sa volonté d’agir, sa grande ambition, sa loyauté envers l’humanité et son optimisme à toute épreuve. Mais, elle n’avait plus rien à voir avec la reporter de National Geographic. Son teint cuivré avait pâli, le blanc de ses yeux sombres était parsemé de pétéchies et ses cheveux avaient perdu leur éclat. Le poison traçait des courbes d’ébène en suivant le chemin de ses veines. Cette maladie encore inconnue déformait chacun de ses traits, autrefois si beaux et si délicats.
Son souvenir de la jeune femme serait à jamais terni par la vision de son corps meurtri. Il la serra si fort contre lui qu’il crut un instant qu’elle avait répondu à son étreinte. Contre sa poitrine, il mêla ses doigts aux siens.
Le crépuscule approchant, les branchages des sapins filtraient la lumière orangée. Elle ne sentait plus le froid. Malgré tout, une douleur lui traversa l’échine, comme de l’électricité, et elle crispa les paupières dans une grimace, gémissant en se tordant. Elle hoqueta entre deux larmes, cherchant son air, et rouvrit les yeux sur les couleurs chaudes et mourantes du soleil contrastant avec la neige.
Un instant, sa voix lui parvint comme un chant sombre au loin, puis ses doigts glissèrent finalement. Il les retint, la suppliant de rester avec lui. Mais son cœur ne battait plus et la vapeur ne s’échappait plus de ses lèvres.
Personne ne lui avait dit pourquoi il avait survécu et pas les autres. C’était quelque chose qu’il apprendrait plus tard. Avec le temps.
« Les gens adorent les monstres.
Dès qu’ils peuvent, ils essayent de les voir.
Ils projettent leurs propres peurs.
Ils veulent être sûrs de savoir qui sont les méchants,
et que ce n’est pas eux. »
― Amanda Knox
CHAPITRE 1
La Forêt des Ombres
– Bogdan, où est ton frère ?
Je soupire. Vlad est une véritable pile électrique. Bizarrement, il disparaît toujours à l’heure du bain, car il sait que c’est synonyme de coucher et il a peur du noir. Quand il arrive en courant, je l’attrape au vol pour le jeter sur mon épaule. Il pèse son poids pour ses huit ans. Lorsque mon père entre les bras chargés, j’appelle mon autre frère, Vasile, pour l’aider.
– Bogdan, tu m’écoutes ? m’interpelle Magda dans mon dos.
Assise sur la table de la cuisine, des feuilles de papier froissé dans les mains, la rouquine me toise de ses yeux bleus, les sourcils froncés. C’est notre voisine, mais elle passe beaucoup de temps à la maison.
– Moi, je t’écoute, chérie, la rassure ma mère en récupérant mes sacs. Continue.
– Bogdan, regarde mon dessin !
Ma benjamine, Erika.
– C’est très beau, félicite ma mère. On va l’accrocher sur le frigo !
Je me dirige vers la salle de bain, mon petit frère battant des bras dans mon dos.
– Bogdan, je dois rendre cette lettre dans une semaine ! insiste Magda en me suivant. Il faut que tu m’aides.
– Je peux me laver tout seul, s’insurge Vlad.
Je sors une serviette du placard et incite Magda d’un geste de la main à poursuivre sa lecture.
– Bogdan, tu sens pas une odeur bizarre ? demande Vasile.
Je me redresse en exhibant sa guenille du bac à linge sale.
– Ah, ah, très drôle, grimace-t-il.
Un sourire fier se dessine sur mes lèvres alors qu’il repart en grognant.
– Je peux m’occuper de moi-même, reprend Vlad en croisant les bras.
Je le toise tout entier, un sourcil haut.
– Il peut s’occuper de lui-même deux minutes, confirme Magda.
Pour beaucoup, toute cette fanfare serait assourdissante. Pour moi, c’est le quotidien. J’imagine qu’à partir d’un moment, on s’habitue et on ne fait plus attention.
– Ci-jointe une lettre de recommandation de la famille Petrescu qui appuiera mes dires, lit Magda. De par la particularité de ma situation, j’ai dû me responsabiliser et apprendre à assumer chacune de mes décisions. Aujourd’hui, je suis pleinement consciente des difficultés qui m’attendent, mais seront-elles au moins synonymes de choix et de libre arbitre.
Pendant que Vlad regarde l’eau couler, je récupère le bac à linge, la rouquine sur les talons.
– À la lumière de ces faits, continue-t-elle alors que je remplis la machine à laver, je requiers votre assistance afin de lancer une procédure d’émancipation.
– Bogdan, revient Vasile, Papa demande si c’est toi qui as son livre de légendes de Transylvanie.
– Sur sa table de nuit, répond Magda. Maintenant, laisse-nous, crapaud.
Elle secoue la tête et reprend à mon attention :
– Bon, qu’est-ce que tu en penses ?
Je me relève avec un soupir. Digérer toutes ces informations en même temps est un véritable sport d’endurance.
– Tu es sûre de vouloir ça ? j’insiste, la mine soucieuse.
– Tu vois une autre option ?
– Je sais pas, mais ça me semble un peu extrême, non ? Où est-ce que tu irais ?
– Ton père peut me faire entrer au Cirque métropolitain de Bucarest dès que le juge valide ma demande.
– Tu ne crois pas qu’il faudrait en parler à tes parents, avant ?
– Quand ? Quand ils seront de passage et qu’ils auront le temps entre deux ronflements ? Tu vois bien que c’est inutile. Je ne suis pas celle qu’ils espéraient que je sois.
– Pourquoi es-tu si dure envers toi-même ?
– Je ne suis pas dure, c’est la vérité, ils n’ont jamais voulu d’enfant, je ne suis qu’un hasard au timing médiocre.
– Je pense que tu exagères, dis-je en revenant vers Vlad dans la salle de bain.
Celui-ci est encore habillé.
– Bogdan, y a vraiment une odeur bizarre !
– Vas', je ne sens rien, tout va bien.
– Je n’exagère pas, s’insurge Magda, avec une pointe de tristesse dans la voix. J’ai besoin de savoir si tu me soutiens ou non.
– Bien sûr ! Je serai toujours là pour toi. Moi, mon père, ma mère… Personne dans le village ne te laissera tomber. Quoiqu’il arrive, tu auras un foyer avec nous.
– Oui, mais est-ce que toi, tu resteras avec moi ?
Je flaire la question piège. Je n’approuve pas vraiment son choix, quand bien même je le comprends. Magda est livrée à elle-même depuis si longtemps que certains nous prennent pour frère et sœur. Dieu m’en garde, ce n’est pas le cas. Mais je suis proche de ma famille, cette démarche d’émancipation me fait froid dans le dos. J’ai peur qu’elle le regrette un jour.
Je veux la soutenir, oui, elle a toujours répondu présente quand j’ai eu besoin d’elle, elle m’aide à la maison. C’est une sœur pour mes cadets. Malgré sa situation, Magda ne s’est jamais plainte, c’est pourquoi cette soudaine détermination à vivre par elle-même me surprend, mais ne m’étonne pas.
Tout de même, tout ça est extrême. Et est-ce que je resterai avec elle ? C’est une bien grande question. Je ne peux pas lui promettre d’être toujours là. Si elle s’en va, est-ce que ça veut dire que je dois la suivre ? Je ne peux pas partir et ainsi quitter ma famille.
J’ouvre la bouche pour tenter une réponse qui me sortirait de ce mauvais pas quand le cri de mon père m’interrompt :
– BOGDAN !
Magda et moi fronçons les sourcils en tournant la tête vers l’extérieur. Sa voix est étrange. C’est la première fois que je l’entends aussi paniqué.
– On est là, je m’écrie, tout va-
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’il fait irruption dans le couloir et jette Erika dans mes bras.
– Rassemble tes frères et partez d’ici. Tout de suite !
– Quoi ? Mais…
– Allez ! fait-il en me poussant vers la sortie. Martin est avec Tibor. Vous vous retrouverez tous dans la forêt.
Petit à petit, l’angoisse monte en moi. Je ne l’ai jamais vu comme ça. Sans plus discuter, Magda embarque Vlad avec elle, Vasile sur les talons. Je m’apprête à leur emboîter le pas lorsque mon père m’arrête. Son visage est si proche du mien que nos nez se frôlent.
– Écoute-moi bien.
– Où est Mama ?
– Elle prépare un sac.
– Papa, tu me fais peur, dis-je, le souffle court.
– Tout est vrai.
– De quoi ? Dis-moi ce qui se passe !
– Toutes mes histoires, tout est vrai. Ne l’oublie jamais. Ne te laisse jamais surprendre, les monstres existent, mais ils ne seront pas toujours tes ennemis. Tu m’entends ?
– O-oui…, fais-je, hésitant.
– Les monstres ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Retiens bien ça.
Je pince les lèvres en acquiesçant. Erika serre mon cou dans ses bras en sanglotant.
– Mais, je reprends, ce ne sont que des légendes que tu inventes et improvises ! Pas vrai ?
– Pas toujours, fils.
Vasile m’appelle à nouveau, mais sa voix est couverte par un bruit d’hélicoptère. Nous levons les yeux au plafond, comme s’il nous était possible de voir le ciel au travers.
– Allez, va-t’en ! me pousse mon père.
– Qu’est-ce qui se passe ? Papa !
– Plus tard. Mets tout le monde à l’abri, je vous retrouve dans la forêt !
Vasile en tête de file, nous sortons de la maison.
Sud-ouest de la Roumanie
20 juillet 2061
J’ai seize ans quand ils viennent nous chercher.
Je m’apprête à fêter mon anniversaire, avec ma famille et mes amis dans notre village, situé assez loin de la civilisation, à l’ouest du pays. Nous avons beau être nomades une bonne partie de l’année, nous rentrons toujours chez nous à cette période. Le reste du temps, nous circulons, nous bougeons de ville en ville avec un mini cirque d’animaux de ferme et nous émerveillons nos visiteurs avec les acrobaties des uns, les tours de magie des autres. Mais quand nous sommes ici, à l’ombre de cette immense forêt, nous nous retrouvons. Et il n’y a rien de plus important pour nous que d’être réunis.
Mais tout change cette nuit-là. Le ciel s’est teinté d’un rouge de mauvais augure. Ce soir, le crépuscule n’annonce pas la fin d’une longue journée, ni l’espoir de celle à venir, mais le début d’un horrible cauchemar. Je n’avais encore jamais entendu pareils cris. Tout le monde court dans tous les sens, à la recherche des siens. Certains sont interrompus dans leur élan par des soldats. Ils portent des uniformes vert kaki et des armes terrifiantes, mais je ne reconnais pas le drapeau brodé sur leur épaule.
D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ?
Cherchant à nous protéger, nos pères sont roués de coups. Magda tient ma sœur à bout de bras et ma mère tire mes deux frères dans une course maladroite pendant que nous tentons de fuir. Nous n’avons jamais été préparés à un tel assaut. La forêt est à la fois à portée de main et pourtant si loin. Tant d’obstacles se dressent sur le chemin.
Ma mère est violemment frappée à la tête et je m’interpose. En réponse, je déguste un poing dans la figure qui me fait reculer de quelques pas.
– Espèce de…, s’écrie Magda en se jetant sur eux.
Mais elle reçoit le même accueil que moi et se retrouve à plat ventre dans l’herbe.
– Pitié, hurle ma mère en pleurant, ne faites pas de mal à mes enfants !
C’est la première fois que je prends un coup, je ne pensais pas voir autant d’étoiles. Je secoue la tête en titubant quelque peu. Nous nous redressons pour faire face au canon d’une arme. Je fixe celle-ci, les yeux écarquillés, et lève les mains :
– Non, non, attendez !
L’homme tire et je sens une forte chaleur dans ma poitrine. J’ai le souffle coupé. Une fléchette est plantée dans mon torse.
Magda rugit, prête à en découdre, mais des soldats l’attrapent par les épaules pour la maîtriser et lui enfoncer quelque chose dans le cou.
Ma vue flanche, je tente de lutter contre le sommeil. Des étoiles dansent à nouveau devant mon visage et m’embrouillent le cerveau, mais ce n’est pas un coup de poing. Des frissons me parcourent de la nuque au bas du dos et je titube.
Bientôt, ce sont mes jambes qui cèdent. Elles se dérobent et je tombe à genoux. Quelques secondes plus tard, je ne peux plus bouger. Je continue de lutter contre l’évanouissement. La dernière chose que je vois, c’est Vasile, fermement maintenu au sol.
Et puis, les ténèbres m’engloutissent.
CHAPITRE 2
L’Aube d’une Nuit Sans Fin
– Bogdan !
Je me réveille en sursaut, levant mon poing vivement devant mon visage, autant pour me protéger que pour riposter. Une longue chevelure obscurcit ma vision, mais je reconnais Irina. Je me redresse, le cœur battant toujours la chamade, mais une douleur aigüe contre mes tempes me force à ralentir mon mouvement.
Je me frotte la nuque en prenant appui sur le sol, couvert d’une étrange texture. Je baisse les yeux sur un bois rongé par la saleté, gluant de graisse. Je retire vivement ma main avec une grimace de dégoût.
À en juger par le bruit régulier des roues sur les rails, je suis dans un train. Et il roule vite.
– Où est-ce qu’on est ? je demande.
– Je ne sais pas, me répond Irina, l’air soucieux. Mais il fait encore nuit.
Elle secoue la tête.
– Je n’arrive pas à le réveiller.
La jeune fille me tire par la manche et je reviens douloureusement à la réalité avec une violente envie de hurler et de pleurer comme un nouveau-né. Tout est si sombre, je ne vois quasiment rien.
Irina me conduit à un corps immobile. J’ai la tête à l’envers et l’esprit brumeux. Il me faut quelques secondes avant de reconnaître cette tignasse blonde farfelue et ce visage taillé dans la pierre. Quelque chose attire mon regard malgré l’obscurité, je fronce les sourcils en écartant délicatement une mèche de son front. Un filet de sang séché contraste avec la clarté de ses cheveux.
– Bah, vas-y, réveille-le ! s’impatiente Irina.
Je secoue son épaule.
– Tibor.
Aucune réaction, on dirait une poupée de chiffon.
– Frappe-le !
Je lève doucement les yeux sur Irina.
– Quoi ?! je m’insurge. Non, toi, frappe-le !
– C’est ton meilleur pote !
– Justement ! Pourquoi je le frapperais ?
– Je ne frappe pas les garçons.
Je reste silencieux quelques secondes avant de répondre.
– Tu viens bien de me réveiller à coup de gifles ou je l’ai juste rêvé ?
Elle cligne des paupières en feignant l’innocence.
– Ben, s’il riposte, t’as la tête plus dure que moi.
Je soupire et reporte mon attention sur Tibor. Au moins, il respire. Je lui donne quelques petites claques amicales sur la mâchoire, en vain.
Je regarde rapidement autour de nous. D’autres enfants et adolescents émergent, dont Vasile qui se redresse en se frottant un bras, mais je ne vois ni ma mère ni ma sœur.
– Vas', ça va ? je demande.
Sans répondre un mot, il acquiesce. Je secoue Tibor plus vivement.
– Réveille-toi !
Je tente la baffe à mon tour. Enfin, il ouvre lentement les paupières. Je pose ma main sur son épaule pendant qu’il grimace en prenant conscience de sa blessure et Irina l’aide à se rasseoir.
– Doucement, l’accompagne-t-elle, tu as été frappé à la tête.
Il grogne comme un ours, le visage crispé. Je dresse mon index sous son nez :
– Combien j’ai de doigts ?
– Un, répond-il avec un regard noir.
Sa voix est rauque, comme s’il n’avait pas bu ni parlé depuis des jours.
– Comment tu t’appelles ? j’enchaîne.
– Tibor.
– Et ton père ?
– Martin.
– Tu as quel âge ?
– Bientôt 18, dit-il après un temps de réflexion. Comme le nombre de claques sonores que je vais te coller si tu continues à me prendre pour un imbécile.
– Tu as vu le mien ? je demande.
– Ton père ?
– Oui, il nous a dit de vous rejoindre dans la forêt.
Tibor secoue la tête.
– OK, c’est pas grave, il a dû rester en arrière avec ma mère.
– Désolé.
Il referme les yeux en se massant le crâne.
– C’est rien. Je suis certain qu’ils vont bien.
Malgré tout, j’ai le cœur lourd et Irina pose une main sur mon épaule. Je les laisse pour faire un tour du propriétaire. Le wagon est plutôt grand et mal isolé. On dirait un train de marchandises, les portes coulissantes sont protégées par des barreaux solides et sur un côté, il y a des caisses empilées avec des sacs de sable et des cartons moisis. Je ne réalise pas encore ce qui se passe, c’est trop nébuleux. Il manque ma sœur. Où est-elle, a-t-on cherché à la kidnapper aussi, a-t-elle succombé à ses agresseurs ? Mes parents doivent être dévastés...
Vlad se met à pleurer aussitôt qu’il se réveille. Je le prends contre moi et le berce pour l’apaiser. Vasile est beaucoup plus silencieux. Il rumine sa rage, les bras autour des genoux et fixe un point sur la paroi du train.
Assise au sol, Magda m’observe attentivement. Ses yeux clairs sont comme deux phares sur son visage crasseux et elle a de la terre sous les ongles. J’en déduis qu’elle s’est débattue comme un diable. Ça ne m’étonne pas d’elle. Mon grand-père avait cette expression qui l’illustre très bien : à grande bouche, grand caractère. Magda cherchait à s’émanciper. Elle a finalement eu ce qu’elle voulait.
En tout, nous sommes neuf, de huit à dix-huit ans. En plus de nous, il y a Lars, le jumeau d’Irina. Si elle est fine et élancée, c’est un gaillard robuste. Il est aussi blond qu’elle et prend soin du dernier, Andrea, un petit grassouillet pas plus âgé que Vlad, qui ne cesse de demander où il est. La patience n’est pas le fort de Lars, mais il s’efforce de rester calme. Cette fois, il ne s’agit pas d’une aventure comme dans l’un des contes de mon père.
Ce qui nous arrive est bien réel.
Le train roule pendant des heures sans s’arrêter. À notre époque, je trouve ça dingue que des boîtes de conserve pareilles existent encore. Il fait un boucan pas possible, chacun de mes muscles vibre sous le vrombissement et on est secoués comme de la vulgaire marchandise. Qui que soient nos ravisseurs, le budget de leur forfait n’était pas élevé.
Lars fonce dans la paroi du train, épaule en avant. Qu’espère-t-il ? Le faire renverser et nous avec ? On a plus de chance de s’en sortir en restant tranquilles qu’en provoquant un accident. Je fronce les sourcils alors qu’il tente une seconde fois.
– Ça ne sert à rien, dis-je en le suivant des yeux alors que son regard me fusille sur place.
– T’en sais quoi, t’as essayé ?
Je ne vois pas le rapport et hausse les épaules :
– Non.
– Alors, tais-toi.
C’est tout juste s’il ne me coupe pas la parole, comme si c’était exactement cette réponse qu’il attendait de ma part. Il me trouve sûrement lâche, à rester les bras croisés pendant qu’on décide de notre sort. Je baisse les yeux et il met à nouveau la résistance du train à l’épreuve. En vain.
– Lars, ça suffit ! s’exclame Irina.
Elle désigne les autres d’un geste du menton. Autrement dit, mes frères, Andrea et moi.
– Tu leur fais peur, ajoute-t-elle.
Lars se retourne vers nous et gonfle la poitrine en reprenant d’une voix grave :
– Ils ont plutôt intérêt à avoir peur ! On ignore où on va, ce qu’on fait ici et encore moins pourquoi !
– Lars.
– Ils ont tué nos parents parce qu’ils se sont interposés, je ne vais pas rester là, comme si ça n’avait servi à rien !
Un nœud se forme dans mon estomac. Vlad sanglote à nouveau.
– On doit se défendre !
Lars est déterminé, je lui reconnais ça.
– Je sais pas me battre, dis-je d’une petite voix.
Il ne dit d’abord rien et me dévisage.
– Non, sans blague, ironise-t-il.
Je serre les dents. Je remarque alors quelque chose dans son expression, que je ne saurais décrire. J’ignore s’il s’adoucit ou s’il s’endurcit.
– J’ai vu comment ton père en a descendu un. Si c’est pas génétique, c’est dommage, pour une fois que tu aurais pu nous servir à quelque chose…
– Ça suffit, ordonne Tibor. Tu n’aides pas.
Nous sommes dans le train de l’enfer sans idée de la destination ni des raisons qui justifient notre captivité. J’aimerais dire quelque chose, mais je n’y arrive pas. La véhémence de Lars me prive de tous mes moyens. Je resserre Vlad contre moi un peu plus en gardant un œil sur la porte.
Le wagon est si archaïque que la lumière de l’extérieur s’infiltre par les jointures de la carrosserie. Le jour dévoile un mur de caisses et d’encombrants qui s’élève dans le fond. Les premières étaient bien trop solides pour les ouvrir et les deuxièmes trop poisseux pour s’en servir. Mais certains d’entre nous se perchent en hauteur pour éviter tout contact direct avec le sol et essayer de se reposer un peu. J’ignore quelle heure il est, mais de toute façon je ne suis pas fatigué. J’ai déjà tenté de fermer les yeux alors que mon frère s’était apaisé, sans succès. Cela fait des heures maintenant que nous sommes partis, et je commence à désespérer de sentir à nouveau les rayons du soleil réchauffer mon visage. Irina s’assied à côté de moi et entoure ses genoux de ses bras pour jouer avec ses ongles.
– Je me demandais, c’est quoi ta couleur préférée ?
Je souris doucement.
– C’est tout ce qui te vient en tête, là tout de suite ? Ma couleur préférée ?
Elle hausse une épaule.
– Le vert, je réponds d’une petite voix, comme si j’avais honte de parler de choses si futiles alors que nous ignorons combien de temps il nous reste à vivre.
– Pourquoi ? me demande-t-elle.
– Comme la forêt. Celle qui entoure le village a des reflets particuliers. Et toi ?
– Le mauve électrique.
Je souris.
– Le mauve électrique, c’est une couleur, ça ?
– Oui, tu n’as jamais fait attention ? Les champignons sont phosphorescents. Ils luisent d’un mauve électrique qui tire vers le turquoise.
Face à mon expression amusée, Irina rougit et baisse la tête en riant.
– Tu te moques.
– Non, non, jamais, je trouve ça… Intéressant.
– Intéressant, mais débile !
– Non, c’est…
Je la dévisage en souriant, cherchant les mots. Mes lèvres s’étirent d’autant plus.
– Une jolie couleur.
– Merci.
Magda soupire et se lève. Alors qu’elle s’approche de Lars pour étudier la porte coulissante du train, ce dernier freine abruptement et tous deux manquent de tomber. Elle se rattrape de justesse à une caisse et grimace de douleur en se cognant la hanche. Lars tend l’oreille, mes frères se redressent, Irina se relève et Tibor allonge le cou pour essayer d’entendre quelque chose. À l’affût du moindre son ou du moindre indice qui nous indiquerait où nous sommes, nous attendons.
– Par ici !
Vasile a repéré quelque chose derrière Magda. Celle-ci se décale et il escalade les encombrants en les poussant jusqu’à trouver un trou dans la paroi. Après avoir goulûment inspiré l’air frais, il colle son œil dans cette meurtrière de fortune.
– Alors ? demande la rouquine.
Nous nous sommes rapprochés en nous bousculant, mais mon frère n’est pas décidé à laisser sa place. Nous rongeons notre frein en attendant.
– Il y a des soldats, dit-il enfin.
– Comment est leur uniforme ? renchérit Irina.
Vasile se tortille.
– Difficile à dire. Marron ?
Tibor s’arrête à mes côtés.
– Ils portent des casques, reprend Vas’. J’en compte une dizaine, peut-être douze. Ils ont des armes.
J’essaye de réfléchir en ressassant à nouveau tous les événements, y cherchant quelque chose d’utile. Mon esprit fantasque visite toutes les hypothèses les plus marginales. Je vais de l’Imaginarium du Docteur Parnassus à Battle Royale en passant par tous les contes des Frères Grimm impliquant une vieille femme ou juste une sorcière avec une pomme de couleur douteuse. Je ne suis arrivé à aucune conclusion satisfaisante.
– Il y en a d’autres, reprend Vasile.
– D’autres quoi ?
– Comme nous. Ils font monter d’autres enfants.
Vasile n’a pas l’air décidé à donner sa place de choix.
– Tu vois un symbole sur les uniformes ?
– Oui, euh... On dirait une grosse étoile argentée avec des plus petites autour sur un rectangle rouge.
– Ça ne ressemble à aucun drapeau que je connais, commente Irina.
Tibor est en pleine réflexion, et se tourne vers moi.
– Ta tante.
Un instant de perplexité plombe la gravité du moment. Je ne peux m’empêcher de pouffer de rire.
– Ma tante ?
– La dernière fois qu’on est allés la chercher à l’aéroport, tu te souviens ?
Je ne vois pas toujours pas où il veut en venir.
– Non...
– Elle a mentionné des militaires dont elle n’avait jamais vu l’uniforme, qui rodaient et regardaient les gens bizarrement. Elle les avait entendus parler avec un accent oriental, mais elle ne connaissait pas la langue.
Quand ça me revient, j’acquiesce doucement.
– Ta tante était où ? reprend Tibor.
– Elle rentrait de Moscou.
Vasile montre l’extérieur du pouce en haussant les sourcils.
– Y a des hiéroglyphes sur le mur.
– Des quoi ?! je m’étrangle.
– Tu sais, les lettres russes bizarres, là.
– C’est du cyrillique, Vas' !
Tibor pousse mon frère pour prendre sa place.
– C’est un passage frontalier, décrit-il. Ça dit « Intersecteur 4 ».
– C’est quoi un Intersecteur ? demande Magda. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Tibor se redresse et se tourne vers nous.
– Qu’on est en Russie.
Vlad sanglote à mes côtés et j’entoure ses épaules d’un bras pour le rassurer :
– Tout ira bien.
– En quoi tout ira bien ?
Lars s’approche de moi, le regard menaçant, empli de colère. En fait, je recule d’un pas parce que je n’ai pas envie de devenir son punching-ball.
– Lars, appelle Irina.
– Vas-y, dis-moi en quoi tout se passera bien !
Je fronce les sourcils et je le dévisage. Magda croise les bras pour observer le spectacle. Irina, quant à elle, se tient prête à s’interposer. Impuissant, je laisse Lars lâcher sa diatribe sur moi, Vlad caché dans mon dos.
– On est séquestrés dans un train gardé par une armée de fous furieux ! Personne peut nous dire où on va ! Personne ne répond quand on appelle ! Je sais pas toi, mais moi j’ai la dalle, je crève de froid et j’ai du mal à respirer ! Sans parler de l’hygiène ! Alors, vas-y petit génie, éclaire nos lanternes, on t’écoute !
– J’en sais rien, d’accord ?! je m’écrie.
Cette fois, il se tait. J’ignore pourquoi il s’attend à ce que j’aie toutes les réponses, mais je fais du mieux que je peux pour tenir le coup, garder la tête à la surface. Je souffle dans le silence, puis je reprends :
– Si tu crois que ça m’enchante plus que toi, tu te trompes ! Mais jouer les grosses brutes épaisses pour masquer sa panique et s’énerver contre des murs n’aidera personne.
J’ai touché une corde sensible. Il fond sur moi et je recule de deux pas en arrière, mon frère avec moi. J’ai la conviction que Lars est sur le point de me cogner juste pour se passer les nerfs, je le vois serrer les poings. Mais Tibor s’interpose, sorti de nulle part, le menton fier. J’ai toujours admiré son assurance. Si Lars possède toutes les expressions faciales de la frustration, de la colère et d’une certaine sournoiserie, Tibor arbore un visage froid et dépourvu d’émotion. Lars brise la glace le premier :
– Tu veux ta part aussi, gringalet ? Ça tombe bien, j’ai un compte à régler avec toi. J’en ai marre de te voir gigoter autour de ma sœur.
Pendant longtemps, les gens du village ont regardé Tibor et son père comme des oiseaux de mauvais augure. Il faut reconnaître qu’on n’aime pas beaucoup les étrangers. Mais Martin était un ami de ma tante, alors quand il a demandé de l’aide après la mort de sa femme, mon père lui a proposé de nous rejoindre. Au début, ça m’a fait bizarre, mais comme j’ai un fort esprit de contradiction, plus les autres ronchonnaient à leur présence, plus j’avais envie d’être avec eux. Comme Irina ! Elle se fichait bien de ces préjugés, elle y voyait plutôt une opportunité de se faire de nouveaux amis. Et plus Tibor se montrait détestable avec elle, plus elle se rapprochait de lui. Ce qui n’a jamais été du goût de Lars, bien sûr.
Tibor reste impassible face à l’accusation, si ce n’est son sourcil perplexe.
– Quoi, t’es jaloux parce qu’elle est plus sexy que toi ? provoque-t-il.
J’oubliais... C’est une sale tête brûlée. Sur ses lèvres s’étire un demi-sourire espiègle. Si je ne sais pas me battre, lui si. Alors que Lars lève son poing, Magda l’en dissuade en agitant une main pour attirer notre attention.
– Chut ! Quelqu’un arrive !
Elle avait pris la place de Vasile à l’observatoire et en trois secondes, elle nous rejoint. Nous n’avons pas le temps de retrouver une position anodine que la porte s’entrouvre sur deux soldats armés. Ils nous jettent un sac, puis un autre, sans même nous adresser un regard. Lars essaye d’en agripper un, mais tout ce qu’il récolte, c’est un coup de crosse dans le nez. Je grimace en entendant un bruit d’os écrasé alors qu’il hurle en portant ses mains à son visage. La porte se referme sur Tibor qui pensait à son tour tenter sa chance et Irina se précipite vers son jumeau. D’instinct, j’écarte les bras pour protéger les plus jeunes et Magda dans mon dos. Tibor se heurte à un mur, mais personne ne répond. De frustration, il donne un coup contre la porte avec un cri de rage.
Dans tout ce chaos, Andrea ouvre un sac et brandit avec gloire une miche de pain et une bouteille d’eau.
– Regardez ce que j’ai trouvé !
Sa joie se dissipe progressivement alors qu’il nous dévisage tous. Parmi nous, il y a des affamés, des assoiffés, des blessés. Moi-même, je fixe avidement l’enfant et me demande lequel de nous va se jeter sur lui en premier. Nous ignorons combien de temps nous serons dans ce train et ce à quoi nous aurons droit une fois à destination. Je ne peux pas les laisser gâcher cette nourriture, même si je sens déjà d’ici que ce n’est bon que pour les moineaux.
Il se passe deux ou trois secondes avant qu’Irina prenne les devants. Je suis étonné, j’aurais cru que Lars aurait été le plus agressif. Magda se jette à son tour dans la bataille pour empêcher la blonde de s’approprier les biens.
Andrea rejoint Vlad dans mon dos alors que Magda tire le sac à elle en repoussant Irina d’un pied sur son estomac. Je saute sur Magda pour la ramener en arrière avec moi, et Tibor m’imite avec Irina qui a sorti les griffes entre temps.
– Personne ne t’a désignée responsable des vivres ! vocifère Irina.
– Je ne crois pas non plus avoir vu ton nom dessus ! Lâche-moi !
Je garde Magda contre moi alors que le train redémarre. Elle écume comme un cheval de trait et je peux imaginer son regard meurtrier qui n’a rien à envier à celui d’Irina en face de moi. Celle-ci se débarrasse de Tibor d’un coup de coude et s’écarte en soufflant, ramenant ses cheveux en arrière pour se donner de la contenance. Magda se débat, mais je ne la lâche que lorsque j’ai réussi à lui prendre le sac. Nous avons tous un fort caractère, mais je suis le seul à avoir gardé la tête froide, jusque-là.
– Elle a raison ! acquiesce Lars pour défendre sa sœur. Personne ne vous a mis en charge de la bouffe.
De bonne foi, je lève les mains pour présenter le butin.
– Ça ne pèse pas lourd et nous sommes nombreux. Je suggère de donner une plus grosse part aux plus jeunes.
– Je suggère que j’ai pas moins la dalle que tes frangins, le saltimbanque.
Je ne réagis pas. Il est loin de me toucher. Tibor est silencieux, mais il reste près de moi.
– Peut-être, je reprends, mais ils ont besoin de plus de forces que toi. Nous devons les protéger.
– Et ensuite quoi ?
– Et ensuite, on se défend, nous.
– Je cogne pas le ventre vide, grogne Lars.
– Et bah tu feras un effort ! lui répond Tibor en haussant le ton.
À bout d’arguments, Lars recule d’un pas. Je profite de cette accalmie pour continuer d’une voix plus assurée :
– Depuis combien de temps on vit ensemble ? Hein ? Toute notre vie.
Lars ne peut s’empêcher d’en rajouter en montrant Tibor d’un doigt inquisiteur.
– Sauf pour cette face de craie.
Je commence à perdre patience. Je rejette sa main d’un coup sur son poignet.
– Ce vaurien fait autant partie de ma famille que de la tienne.
– Que dalle.
– On ne va pas s’écharper pour un morceau de pain !
– On doit rester soudés, reprend Tibor. Ils ne doivent pas nous diviser.
Même en sachant que Lars ne m’écoutera pas, j’insiste :
– Nous avons besoin les uns des autres pour sortir de ce train.
– J’ai besoin de personne, pas plus que de vos têtes de nœud.
Tibor se montre menaçant à présent et hausse le ton.
– Si tu ne cesses pas de geindre comme un chien malade, l’un de ces gars va te mettre du plomb dans le crâne, c’est ça que tu veux ?
Magda fait à son tour un pas aux côtés de Tibor pour faire face à Lars avec un sourire en coin.
– Je confirme, ajoute-t-elle. J’ai vu leurs armes, il y a de quoi faire une tête bien pleine.
Lars redémarre au quart de tour. Et c’est reparti... ça crie. Ça commence à me fatiguer, mais Irina retient son frère de donner une leçon aux deux autres qui, somme toute intelligents, n’engagent pas le combat. Tibor essaye de le raisonner une dernière fois :
– Nous devons rester ensemble. On se rationnera, on se tiendra chaud la nuit et on cherchera un moyen de sortir d’ici. Tous ensemble ! Peu importe ce qu’ils nous veulent, on ne les laissera pas nous le prendre sans nous battre !
Pour le coup, c’est un discours auquel Lars acquiesce avec force.
– Ouais !
Je n’ai pas dit qu’il était doué d’un grand vocabulaire...
Le temps de trouver un compromis, ça aura au moins eu le mérite de nous occuper. Nous distribuons un morceau de pain de plus que nous aux plus jeunes. L’estomac serré, je donne ma part à Vlad et me contente d’une gorgée d’eau supplémentaire. Je meurs de faim, mais je suis incapable de manger et à les voir, ça n’a pas l’air très bon, de toute façon. Pas étonnant, cela dit.
Malgré tout, voilà qui calme la troupe. Vlad s’installe sur mes genoux, imité par Andrea, Vasile s’appuie contre moi et très vite, ils s’endorment. Enfin. Je bascule ma tête en arrière. Je suis à fleur de peau, bien plus que je ne le pensais. Je soupire et ferme les yeux quelques instants.
C’est Vasile qui me réveille en secouant mon épaule. J’ai mal partout et je grimace en me frottant la nuque. Comment j’ai pu dormir dans une position pareille ? C’est tout juste si je sens mes fesses tant elles sont engourdies. Mon frère désigne les autres d’un coup de menton.
– Ils ont entendu du bruit derrière les caisses, m’informe-t-il.
Plus Tibor et Lars poussent ces dernières pour les dégager, au prix d’un effort surhumain, plus nous découvrons une percée.
– Notre wagon est plus grand que je le pensais, s’étonne Vasile.
– Tu croyais qu’on voyageait en première classe dans un carré VIP ?
Il n’apprécie pas vraiment mon humour. Son visage reste même impassible. Je me redresse difficilement, les jambes lourdes.
– Non, c’est un train de marchandises. Et nous sommes le bétail.
À travers l’interstice, une main s’agite avec un rire nerveux. Tibor étant aux premières loges, il tente d’établir un contact. Cela dit, la fille a un débit de paroles qui frise la migraine. C’est de l’italien. De ce qu’il peut voir, il y a au moins une fille et un garçon, mais ils sont sûrement plus nombreux. À cette vitesse, entre le brouhaha des rails et sa voix aigüe, je ne saisis pas un seul mot. Tibor n’est pas plus avancé que moi et use de gestes pour communiquer. Dans tout ce charabia, nous comprenons qu’ils s’appellent Italo et Maren, et qu’ils ne savent pas non plus ce qu’ils font là. La fille doit avoir mon âge et semble complètement apeurée. Je la vois qui tremble et le teint sombre de son visage est marqué par les larmes qui se sont frayé un chemin à travers la saleté. Tibor tend la main dans le petit espace pour prendre la sienne.
– Tout ira bien, lui dit-il d’une voix ferme et confiante.
Maren n’a pas besoin de traduction pour comprendre ces simples mots rassurants. Elle serre le bout des doigts de Tibor et s’y accroche tant bien que mal. J’échange un regard avec Magda. Notre ami n’est pas franchement quelqu’un de très tactile, il ne l’a jamais été. Au premier abord, c’est un garçon froid et distant avec des réactions parfois excessives et imprévisibles. Pourtant, quand on cherche à le connaître, c’est un grand farceur. C’est marrant, je ne l’aurais jamais imaginé tenir ce rôle de protecteur.
Pendant le reste du voyage, j’observe chacun d’entre nous. Je réfléchis à ce qui nous lie et nous différencie, ce qui fait qu’ils nous ont pris nous et pas les autres, mais je ne trouve rien de bien significatif.
Irina est blonde avec un nez busqué et des yeux marron que j’ai du mal à percevoir dans la nuit. Magda est un peu plus trapue, avec des yeux bleu clair et des lèvres fines, le visage rond et une chevelure de feu assortie à son caractère bien trempé. Du côté des garçons, Tibor est le seul blond avec Lars, et ses cheveux sont complètement hirsutes. Il est d’origine norvégienne et sa mère était russe, de ce que je sais. Mes frères et moi sommes bruns avec des yeux verts, mais les autres les ont marron ou bleu.
À première vue, nous n’avons donc rien en commun sinon l’endroit d’où nous venons. Pour comprendre, je dois malheureusement attendre encore.
Nous sommes confinés dans ce wagon inconfortable pendant plusieurs jours. Je préfère passer sur les détails du quotidien. Disons juste que nous avons appris à mieux nous connaître.
Le voyage semble durer une éternité. Certaines caisses ont cédé sous les coups de Lars, mais aucune n’a révélé quoi que ce soit d’utile. La majorité était vide malgré leur poids conséquent. Les doigts de Tibor sont rouges et égratignés d’avoir essayé d’ouvrir celle sur laquelle il s’est assoupi. Avec ses armatures en fer forgé, elle a résisté aux violents chocs exercés par les épaules musclées de Lars. Aussi, Tibor a tenté la manière douce en dévissant chaque boulon, à mains nues. En vain. Lars n’a pu agrandir la percée à travers les caisses, celles-ci étant bien trop lourdes et volumineuses. Nous avons tellement froid que nous ne faisons plus la différence entre nos propres tremblements et ceux causés par le train dont la course effrénée ne s’est pas ralentie depuis son dernier arrêt, deux jours plus tôt.
– Tu crois qu’on nous punit ? me demande subitement Irina dans un murmure.
Elle observe Tibor en silence avec un regard mélancolique au rythme du tumulte du wagon. Je l’imite une seconde avant de reporter mon attention sur elle.
– Pour quoi ?
– Ou bien testés.
– Je ne pense pas, non.
– La loi du plus fort. Seuls les plus vaillants et les plus courageux s’en sortiront.
Ses yeux ne quittent pas Tibor. Je laisse ma tête retomber en arrière contre la paroi du train et je soupire.
– Non, je crois que ton frère et toi, vous avec vu trop de films américains et que ça vous est monté à la tête.
– Ce que nous faisons de notre vie ne détermine pas qui nous sommes, mais définit la manière dont nous méritons de mourir.
Ses mots me glacent le sang. Je baisse les yeux sur elle, toujours songeuse.
– Qui t’a dit une chose pareille ?
Après un court silence, elle me répond, funeste :
– Son père.
Je dévisage Tibor et une vague de chagrin me chavire l’estomac.
– Et je mérite mieux que de crever comme un chien galeux dans cette cage.
Lars saute d’une caisse sur laquelle il était assis depuis des heures.
– On ralentit, nous avertit-il.
Irina prend appui sur le sol pour se relever. Le mouvement général réveille Tibor qui informe les italiens à son tour, puis descend nous rejoindre.
Les plus jeunes se collent à moi, même si Vasile a le regard fixé sur la porte. Irina et Lars sont prêts à se battre corps et âme pour se défendre et Magda s’interpose avec Tibor entre les aînés et moi. Ils ont soif de combat.
Les jumeaux ont choisi leurs armes : une planche de bois mal coupée avec des pointes effilochées et acérées comme une multitude de lames de rasoir, et une barre à mine. Lui, il a sa musculature, mais elle est rapide. La grande porte coulisse et ils rugissent, animés par un cœur de lion, faisant reculer de surprise nos assaillants. Et ils ne se laissent pas faire. On essaye de les bloquer, de les maîtriser, mais ils rendent coup pour coup, à croire qu’ils ont fait ça toute leur vie. Tibor et Magda se joignent à la bataille. Ils mettent à terre deux des soldats et alors, je perçois des cris. Nous ne sommes pas les seuls à nous rebeller. Ou bien certains prennent exemple. Les autres adolescents que mon frère avait vus sont extirpés des wagons voisins. Le chaos est total. On cogne, on hurle, on assomme... À cet instant, je me sens plus en sécurité dans le train qu’à l’extérieur.
Quand les renforts arrivent, les récalcitrants plient sous les coups, affaiblis par le voyage. On les maltraite, on les frappe et je me tasse de plus en plus dans le fond. Mon cœur s’emballe à l’idée d’être le prochain sur la liste. Mes cadets deviennent minuscules, acculés derrière moi. Même Vasile, malgré la lueur meurtrière dans son regard, se planque dans mon dos. Ils comptent sur moi, mais je suis immobilisé par la peur.
Tibor se défend bec et ongles, se révélant un vaillant combattant, et même quand Magda est à terre, je pense qu’il va réussir à s’enfuir. C’est un coup dans les genoux qui le fait plier et ils s’y mettent à quatre pour le maintenir au sol. Avec Tibor et Magda, ils embarquent les italiens, dont Maren, que je reconnais à son épaisse chevelure frisée encadrant sa tête. Cette dernière hurle en voyant Tibor se débattre, mais elle ne peut rien faire, ils le tiennent. Et maintenant, c’est pour moi qu’ils viennent. C’est vers moi qu’ils se tournent. Mon cœur cesse de battre.
Ils sont deux à m’approcher, ils ont des griffures sur tout le visage et l’un d’eux a le nez en sang. Ils sont méfiants, nous sommes inoffensifs, mais nous sommes effrayés, ce qui nous rend imprévisibles. D’autres attendent derrière pour empêcher les plus petits de se faire la malle. Les jumeaux, Tibor et Magda m’ont éclairci le chemin, c’est à présent mon tour de montrer ce dont je suis capable. Je repense aux dernières paroles d’Irina. Je suis terrorisé, mais je n’ai pas envie de mourir sans me battre. Je suis un grand frère et je dois être à la hauteur, je ne peux pas les abandonner. Je dois me défendre. Pour eux. Les protéger, c’est mon devoir. Ma seule et unique mission.
Soudain, je rugis à mon tour et fonds sur mon assaillant.
Mon poing s’abat dans son sternum et lui coupe le souffle une seconde, laissant l’autre me balancer sa matraque dans les côtes. Le premier m’emprisonne dans ses bras, mais je lui écrase le pied et lui mords la tranche de la main aussi fort que possible avant d’envoyer mon genou dans l’entrejambe du second. Des soldats interviennent pour me maîtriser. J’en suis flatté. Je reproduis les attaques que Tibor a utilisées. Mon front embrasse le nez du type pour qu’il me lâche, mais on se saisit de mes chevilles et je chavire sur le dos. Mon cœur rate un battement quand ma tête heurte le sol et je gémis de douleur pendant que des étoiles dansent devant mes yeux. C’est mon tour de me faire laminer et j’entends mes frères hurler de me laisser tranquille. Nos bourreaux ne parlent pas notre langue, mais je crois que ça ne ferait aucune différence si c’était le cas.
J’abdique.
Ils me maintiennent fermement et je manque de trébucher à plusieurs reprises alors qu’ils me poussent à avancer. J’ai un œil déjà si gonflé que j’ai du mal à discerner leurs visages dans l’ombre de leur casquette.
Face à moi s’alignent de nombreux camions militaires dans lesquels on fait monter les autres enfants. Je joue des épaules en cherchant mes frères.
Au même moment, l’un des soldats me lâche le bras pour armer son fusil et viser quelqu’un. Un des gamins a réussi à se libérer et détale à toutes jambes. L’homme n’hésite pas et l’abat d’une balle dans le dos. Le petit corps s’effondre alors que la détonation sinistre résonne encore.
S’ensuivent de longues secondes de stupéfaction pendant lesquelles je ne respire plus. Je suis blanc comme un linge, les yeux écarquillés et j’ai subitement envie de vomir.
Je déglutis pendant que l’autre soldat se met en colère. Même sans comprendre ce qu’ils se disent, il est clair qu’il y a divergence d’opinions.
– Bogdan ! appelle Vlad quand il me voit enfin.
Mon petit frère profite de la stupéfaction générale pour se libérer et courir vers moi. Mais tout de suite, un fusil de dresse devant lui à son tour. Sans réfléchir, je m’interpose en levant les mains.
– Non, ne tirez pas ! je hurle.
Je louche sur le canon pointé sur moi. En une fraction de seconde, ma vie défile devant moi, je n’ai jamais vu la mort d’aussi près. S’il nous tue tous les deux, mon intervention n’aura été que plus stupide et inutile… Mais il était hors de question que Vlad finisse comme ce gosse.
– Ce n’est que mon frère !
Le soldat me fixe avec la ferme intention d’appuyer sur la gâchette. Son collègue essaye visiblement de le raisonner à son tour avec de grands gestes brusques, alors il hésite. Ils ne connaissent peut-être pas notre langue, mais je ne pige pas non plus un traître mot de ce qu’ils disent. Ce qui rend les négociations un peu complexes.
– Ça va, on se tiendra tranquilles ! On vous suit, d’accord ?
Je prends la main vers Vlad pour le ramener vers moi.
– On vient…
Et de moi-même, j’avance en serrant mon frère contre moi. Le soldat ne baisse pas son arme, il l’utilise pour me montrer le chemin en aboyant des ordres de sa voix tonitruante. La tête dans les épaules, j’obéis et monte dans le camion pour rejoindre d’autres enfants et adolescents, entassés, blessés, sous le choc.
Les portes se ferment sur moi. Assis sur un banc fixé à la paroi métallique, ma cuisse touche le pistolet de celui côté de moi. Je lève le nez vers lui pour l’observer alors qu’il positionne son fusil contre sa poitrine. Si nous sommes en Russie, il y a beaucoup d’asiatiques. La peau de celui-ci est plus matte que celle des autres. Mais c’est peut-être la lumière. Il est aussi menaçant que ses compatriotes. Sentant mon regard, il me dévisage à son tour et grimace en marmonnant quelque chose que je traduirais par « Tu veux ma photo ? » Je secoue machinalement la tête et baisse les yeux en resserrant un peu plus Vlad contre moi, mon bras autour de ses épaules.
La route est cahoteuse, générant un boucan infernal encore pire que le train. J’entends les essieux grincer sous nos pieds. Où est-ce qu’on nous emmène, maintenant ?
J’ignore où sont les autres et ça me terrifie plus que tout.
Une grosse boule acérée se forme dans ma gorge et je pince les lèvres, me raccrochant fermement à mon petit frère.
Tout ce que je sais, c’est combien je suis loin de chez moi. Et que ce cauchemar ne fait que commencer.
CHAPITRE 3
Muma Pādurii
Le camion finit par s’arrêter. J’ai l’impression que ça fait des mois que je suis dans cette cage mobile. Mes jambes frissonnent et tremblent encore du tumulte sur un terrain rocailleux. Mon frère sursaute alors qu’il s’était assoupi.
La porte s’ouvre et les deux soldats qui nous « gardaient » sautent à terre. Nous restons tous figés, le regard fixé sur eux. Ils nous observent, attendant sûrement que l’un de nous leur donne une bonne raison de tirer dans le tas.
Finalement, l’un d’eux nous ordonne de descendre, continuant de beugler pour nous inciter à bouger plus vite.
Une fois au sol, mes pieds s’enfoncent dans quelques centimètres de neige mélangée à de la terre boueuse. Sans perdre de temps, je tends les bras vers mon frère pour l’aider.
Le froid me brûle les yeux et gèle la pointe de mes cheveux instantanément. Du moins, c’est ce que j’imagine. Sous mon pull, j’ai la chair de poule et un frisson me parcourt jusque dans le bas du dos. La neige recouvre les montagnes à perte de vue. Une immense bâtisse ressemblant à un vieux château se détache du paysage... Ou bien est-ce une prison ?
Je ne sais pas si je serais capable de faire la différence. J’ai l’impression inconfortable de voir en noir et blanc. Même les soldats se dégradent en nuances de gris. La seule touche de couleur qui m’interpelle enfin est celle du sang sur les visages de certains adolescents. Et encore, il est séché. Quand je sens un fusil dans mon dos me pousser, j’avance, docile. Je n’ai pas envie de déguster à nouveau les gentillesses de la maison.
Après une marche macabre, on nous jette dans des cellules. En hauteur, dans le fond, il y a une meurtrière qui laisse entrer l’air frais. Nous sommes en été, mais on se croirait déjà presque en hiver. On nous entasse par trois seulement.
De chaque côté de notre nouvelle cage, les murs sont en béton, mais par endroit, ils sont en mauvais état avec des trous révélant les armatures des fondations. Je me demande qui a eu assez de force pour endommager un truc pareil. Quand j’aperçois des griffures zébrer les parois, rien que d’imaginer ce qui s’est passé ici me glace le sang. Autour de nous, ça pleure, ça hurle, alors que d’autres demeurent silencieux.
Avec mon frère et moi, il y a Irina. Elle aussi, se débat, crie, les menace tous, les insulte ouvertement. Elle s’use les ongles sur les murs. Quant à moi, j’ai bien retenu la leçon, alors je reste sage dans mon coin.
Je n’ai pas la force d’appeler nos voisins, j’ai peur que Vasile ne réponde pas ni même les autres.
– Hey gros enflés du citron ! Je sais que vous m’entendez ! Je sais que vous êtes là !
Irina agrippe les barreaux de notre cellule et essaye de les secouer pour se faire remarquer.
– J’ai la dalle, vous comprenez ce que je dis ?
– Non, Irina, je soupire. Et je doute qu’ils en aient quelque chose à faire, de toute manière.
Elle finit par abdiquer d’un air las. Elle hurlait depuis des heures et je commençais à avoir mal à la tête. Certains se plaignent de ses cris. La seule voix que j’ai reconnue dans toute cette mêlée, c’est celle de Lars, mais cela fait plusieurs longues minutes qu’il n’a plus prononcé un mot. Irina s’épuise aussi à force. Enfin. Son armure se fissure. Elle se tourne vers moi et relève des yeux désespérés dans les miens. Elle a tout essayé, en vain, personne ne veut l’entendre.
Mon frère tremble, autant de froid que de peur. Au bout d’un moment, Irina se laisse tomber à mes côtés et se réfugie contre moi. Je la regarde faire avec un air ahuri, les sourcils hauts de surprise, malgré la fatigue. Elle pose sa tête sur mon épaule, puis enlace ma taille dans ses bras. Nous restons ainsi un moment en silence.
– Tout ira bien, fais-je, optimiste. Ça va s’arranger.
– Tu dis toujours ça, murmure Vlad, et puis après, c’est pire.
Je baisse les yeux vers lui :
– Ah bon ?
– Tu te souviens de la dernière fois que tu as dit ça ? reprend Irina, le nez enfoui dans mon pull. Il a neigé sans interruption sept jours et six nuits. C’était la plus grosse tempête qu’on ait jamais vue au village.
– Ah.
– C’était la plus grosse neige du monde !
Mes yeux vont de l’un à l’autre alors qu’ils conversent sans se préoccuper de moi. Ils doivent avoir froid parce qu’ils se resserrent d’autant plus pour se tenir chaud. De l’extérieur, nous ressemblons à trois petits animaux entassés dans le coin d’une cage.
Au bout d’un moment, Vlad s’endort. Je ne pense pas que ce soit d’un sommeil réparateur, mais ce doit être bien plus paisible que cette cellule glacée. Il fait nuit et je suis moi-même fatigué. Si je ferme les yeux, c’est dans l’espoir de faire de même, de m’évader loin d’ici. Peut-être même que je me réveillerai ailleurs, dans le monde réel, auprès de mes parents, comme dans un roman de fiction ou un conte. Mon histoire se terminerait quand je retrouverais le chemin de la maison.
Sauf qu’il ne se passe rien.
Le sommeil ne me gagne pas. J’inspire profondément et soupire longuement.
Tout est calme, je n’entends que le bruit de gouttes d’eau. Nous sommes plongés dans l’obscurité avec pour unique lumière un faible éclair de lune grâce à la meurtrière. Une boule se forme au creux de ma gorge et je pince les lèvres en déglutissant. Quelque chose menace d’exploser à l’intérieur de moi.
Je ne me réveillerai pas ailleurs, je n’ai aucune idée d’où je suis, ni de ce qui va m’arriver. Je me sens terriblement seul et je ne sais pas ce que je dois faire, et encore moins comment. Je renifle doucement et vais pour me frotter le nez quand une main passe sur mon ventre. Irina. C’est à peine si elle a bougé, installée contre moi, le regard dans le vide. Je la soupçonne de se poser les mêmes questions que moi.
Son bras m’emprisonne un peu plus chaque seconde. J’ai un nouveau frisson, mais ce n’est pas à cause du froid. Doucement, Irina mêle ses doigts aux miens et je suis là, à observer son geste sans rien dire. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’essaye-t-elle de me dire ? Comment dois-je répondre, que dois-je faire ? Que fait-elle ?
Mon cœur bat de plus en plus fort. Son pouce longe les lignes de ma paume jusqu’à mon poignet. Mon regard croise le sien avant de vagabonder sur les traits de son visage. Irina est loin d’être aussi jolie que Magda, mais je la trouve d’autant plus attirante. Elle a cette petite cicatrice sur la pommette, résultat d’une chute lors d’une représentation, qui lui donne encore plus de charme. Irina me fascine. Le village est l’incarnation de la paix, je me suis souvent demandé d’où lui venait ce caractère belliqueux, encline à se battre. Pourtant, en cet instant, elle est si douce.
Je dégage délicatement une mèche de ses cheveux blonds qui lui barrait le visage et elle ferme les yeux en reposant sa tête au creux de ma main. Nos fronts se rencontrent. Son nez frôle le mien dans une caresse inattendue. Je l’ai toujours connue si énergique, dynamique, moqueuse et espiègle que cette nouvelle facette d’elle m’impressionne. Sous son armure de rebelle se cache une fille si tendre. Mon cœur s’emballe alors qu’elle effleure ma joue du bout des doigts. Je peux sentir son souffle contre ma peau.
Je suis figé dans un espace-temps sur lequel je n’ai aucun contrôle. Cette proximité devrait me mettre mal à l’aise, pourtant, c’est tout le contraire.
Ses mains glissent jusqu’à mon cou et je reste interdit. J’ai envie d’y répondre, mais je dois le reconnaître, je n’ai aucune idée de comment m’y prendre. Malgré tout, ça ne la décourage pas alors que ses doigts s’agrippent à mon col. Ma propre respiration s’accélère et c’est mon tour de jouer avec son nez. Et si ce n’était qu’un rêve ? Quand je vais me réveiller, sera-t-elle encore là ? Pensera-t-elle toujours à moi ? Ressentirai-je à nouveau cette chaleur dans ma poitrine, rassurante et douce ? Je voudrais que ce moment dure à jamais, la garder contre moi tout le temps qu’il me reste à vivre.
Je glisse lentement mes doigts dans ses cheveux pour l’attirer à moi. Je ne sens plus le froid mordant dans mon dos. Le visage d’Irina contre le mien, je suis dans un cocon confortable, en sécurité. Et, quand ses lèvres finissent par trouver les miennes, je suis transporté dans un autre monde et tous mes sens s’éveillent pour la première fois de ma vie.
Ma main emprisonne la sienne contre ma poitrine. J’ignore si c’est mon imagination, mais une odeur familière, de bois et de feuilles, émane d’Irina et j’ai l’impression d’être loin de tout cet enfer, de retour chez nous. Mon baiser devient plus empressé seconde après seconde et elle y répond avec autant d’ardeur. Mon cœur cogne contre sa poitrine alors qu’une faim dévorante grandit en moi. Ses doigts enserrent ma nuque avec force. Elle s’accroche comme si elle craignait que je disparaisse. Mes lèvres unies aux siennes, j’en oublie de respirer.
Mon frère gigote sur mes jambes, m’extirpant de ma transe. Par pudeur, autant que par surprise, je me défais vivement de l’étreinte d’Irina pour regarder Vlad se réinstaller en boule contre ma cuisse. Il ouvre les yeux sur nous et fronce les sourcils. Elle enfouit son nez dans mon cou et se cache pour rire. Quant à moi, le rouge me monte aux joues. Heureusement, il fait sombre. Vlad roule des billes et les referme à nouveau, sans se préoccuper de nous. Je ne peux réprimer un sourire timide quand Irina retrouve mes lèvres.
Je m’endors alors comme une masse, sans le voir venir. Vlad et Irina me tiennent chaud. Je la garde dans mon bras, sa tête nichée au creux de mon épaule. Finalement, des trois, je suis le mieux installé. Je m’évanouis dans un monde de ténèbres, sans rêve ni repos. C’est tout juste si je sens Irina bouger et se lever au petit matin.
– Hey, les ploucs, j’ai la dalle !
Je sursaute en entendant cogner contre les barreaux. J’ouvre grands des yeux encore gorgés de sommeil pour la voir s’énerver sur notre cage en hurlant. Il faut croire que la nuit lui a rendu son énergie. Je sais déjà que c’est mauvais signe. Vlad me suit alors que je me lève en grimaçant sous les courbatures.
– Vous m’entendez ? reprend Irina d’une voix forte.
Elle alerte ainsi les autres jusqu’à ce que quelqu’un s’emballe dans une langue étrangère à son tour, mais j’ignore si c’est pour s’allier à Irina ou pour lui dire de la fermer. J’hésite. Je penche pour la seconde option.
– Vous savez quoi ? J’ai tellement la dalle que si je pouvais, je vous boufferais en steak tartare ! Mais j’ai trop peur de choper une saloperie alors je me contenterai de vous faire rôtir à petit feu devant vos mères !
J’esquisse un faible sourire. Son imagination débordante m’amuserait sûrement dans d’autres circonstances, mais ici, elle va surtout s’attirer des ennuis. Encore. Et quand on parle du loup, on en voit la queue. J’entends la porte du couloir s’ouvrir et des bruits de pas se rapprocher.
– C’est pas dommage, j’ai failli attendre. Vous avez amené du ketchup avec ? Je pourrais engloutir trois sangliers entiers et la carcasse avec.
D’une main, j’incite Irina à reculer un peu en la mettant en garde.
– Définitivement pas une bonne idée, je lui murmure.
Ils sont trois et s’arrêtent devant notre cellule. Je remarque que l’un d’eux porte un uniforme légèrement différent de ceux que j’ai vus jusque-là. Sa stature, sa posture, il me fait penser à un chef d’État. De plus, il y a des écussons sur ses épaules là où les deux autres soldats à ses côtés n’ont rien. Il est très grand avec une large carrure et le dos bien droit. Il est blanc comme une fesse et je fronce les sourcils quand ses yeux en amande rencontrent les miens. Peut-être se demande-t-il si je suis un danger non négligeable ou un allié potentiel.
– Bonjour à vous, aussi, reprend Irina avec un immense sourire. Comment allez-vous ? Bien ?
L’homme hoche la tête en prononçant des mots incompréhensibles d’une voix douce et incite ses deux sous-fifres à ouvrir notre cellule d’un geste.
Je serre le bras d’Irina dans ma main pour l’attirer vers moi en arrière, mais elle résiste. L’un des soldats s’approche d’elle, l’autre vers moi. Rien de bon ne peut sortir de tout ça.
– J’ai hâte de connaître les spécialités du pays ! s’écrie-t-elle joyeusement. Ça vous dit de découvrir les miennes ?
Elle le fait exprès, en fait ! Irina se dégage vivement de la prise du premier et il dégaine une matraque pour la frapper, mais elle riposte. À nouveau, elle se débat comme une lionne pendant que je tente d’échapper à mon propre assaillant.
– Bas les pattes !
Il m’attrape par le bras et j’essaye de le déséquilibrer en le tirant à moi pour ensuite esquiver. Rien à faire, il a plus de force et d’expérience que moi, je prends un coup dans les côtes. Plié en deux par la douleur, je cherche Irina des yeux. Elle crie en se débattant sans relâche, jusqu’à ce que son adversaire réussisse à la maîtriser. La bagarre interpelle les autres qui cognent à leur tour sur les barreaux des cellules. Je veux la défendre, mais mon soldat me plaque contre le mur, l’un de ses avant-bras coinçant ma nuque, emprisonnant mon poignet dans mon dos. Le second type soulève Irina du sol, sa matraque l’étranglant. Cherchant son air, elle s’agite vivement en griffant les mains qui l’étouffent. Lars s’énerve et d’autres se joignent à lui pour hurler en chœur dans un anglais approximatif.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Laissez-nous sortir !
– Qu’est-ce que vous nous voulez ?
Je reste le malheureux spectateur des maltraitances faites à Irina. Elle suffoque. La tête contre le mur, on me force à regarder. Que ça me serve de leçon. Dans un effort, elle réussit à donner un coup de coude dans les côtes de son adversaire qui lâche suffisamment la pression sur sa gorge pour qu’elle puisse toucher terre. Elle m’appelle, mais sa voix se perd dans une toux et elle tombe à genoux. J’essaye de me débattre, mais une vive douleur irradie mon bras tordu. Le dernier homme, resté en retrait jusque-là, en profite pour lui enfoncer une aiguille dans le cou. Je hurle et cherche à me libérer plus que jamais, en vain.
On relâche Irina et elle se lève pour frapper les soldats. Tout ce qui sort de sa bouche n’est qu’insultes et injures. Bientôt, ses gestes sont désordonnés et elle vacille. Sa voix décline progressivement et ses paroles deviennent incompréhensibles. Puis elle chancelle jusqu’à s’évanouir. Avant qu’elle ne s’effondre, le garde la rattrape et la soulève dans ses bras. J’ai beau appeler, ses yeux sont clos et son corps inerte. Lars est déchaîné dans le couloir et je bats des épaules pour me libérer.
– Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
Pour seule réponse, le soldat me lâche enfin et j’en profite pour me retourner vivement, prêt à en découdre. Je fais alors face à sa matraque, pointée sous mon nez, des étincelles grésillant tout autour du bâton. Je hausse les sourcils et recule d’un pas ou deux en levant les mains en signe de reddition. Il sait que je ne suis pas téméraire, je n’ai pas envie d’embrasser son arme. Il sort ainsi de la cellule et ferme derrière lui pendant que je m’approche. J’essaye de les voir s’éloigner avec Irina, sans succès. Quand la porte claque sévèrement, nous sommes à nouveau seuls face au silence. Mon front contre les barreaux, je ferme les yeux et me laisse glisser jusqu’au sol, le visage déformé par la détresse. Les sanglots sourds du désespoir se perdent alors dans ma gorge.
Irina est la première qu’ils viennent chercher.
Le soleil est déjà couché depuis des heures quand ils la ramènent. Tout ce temps, Vlad est resté tapi dans un coin. Assis, dos au mur, je serre mes genoux entre mes bras, la tête enfouie, recroquevillé sur moi-même. Je ne bouge pas, même quand ils apportent une ration de nourriture infâme.
Ils jettent Irina dans la cellule comme un vulgaire chiffon. Elle n’est que l’ombre d’elle-même, inerte à mes pieds. Son teint est pâle, grisâtre, elle est de toute évidence malade. Son nez est encore plus épais qu’avant, elle s’est battue jusqu’au bout. Ses yeux ont perdu leur éclat et ses cheveux sont comme de la paille. Elle a des marques sur la peau, mais même si elle respire, toute force l’a quittée et des traces de larmes maculent ses joues.
Le regard rivé sur la porte, j’attends qu’ils la referment pour me ruer sur Irina et la prendre dans mes bras. Elle ne semble pas me voir d’abord, puis elle se met à tousser. Elle est brûlante.
Pendant ce temps, les hommes continuent de venir en chercher d’autres. J’ignore combien partent, je ne compte pas, toute mon attention est portée sur Irina. Ça commence par des saignements de nez et une petite toux. Sa peau est si pâle, ses yeux vitreux et elle tremble comme une feuille sous la fièvre.
Son état empire alors seconde après seconde.
Je me souviens que Vlad a déjà été malade avec des symptômes similaires, une plaie après une chute qui s’était infectée. Mais comment l’apaiser ici ?
J’essaye de la faire parler, tout ce qu’il faut pour qu’elle reste éveillée. Je veux l’entendre respirer et la voir bouger.
– Hey, le Saltimbanque !
Ça, c’est Lars qui demande des nouvelles de sa sœur. J’écarte quelques cheveux du front d’Irina et elle ouvre péniblement les yeux. Elle est faible, mais je souris. Ma mère a toujours eu tendance à dramatiser des petits rhumes en grosse grippe, qui sait si je n’ai pas hérité de sa paranoïa !
– Bogdan ! crie Lars en se souvenant de mon nom tout à coup. Je sais que t’es là !
Je relève le menton pour lui répondre d’une voix forte.
– Elle va bien !
– Elle en avait pas l’air quand je l’ai vue passer !
– Il fait sombre et elle est fatiguée, c’est tout. Ça ira mieux quand elle se sera reposée.
Je n’aime pas lui mentir, mais je n’ai vraiment pas besoin d’un Lars énervé qui beugle comme un chien enragé à travers le couloir. Je le comprends et je sais que je ne le supporterais pas non plus si les rôles étaient inversés. D’ailleurs, où est Vasile ? Tibor, Magda et les autres ? Je suis mort d’inquiétude, mais je dois garder mon calme. Je reporte mon attention sur Irina qui répond à mon sourire.
– Elle a pas l’air bien, intervient mon frère d’une voix incertaine dans le coin de la cellule.
Je l’intime du regard de se taire, ça vaut mieux pour tout le monde. Elle ne va pas bien du tout, non, mais je préfèrerais éviter un vent de panique. Je caresse doucement sa joue.
– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
Irina est secouée par une quinte de toux alors qu’elle essaye de me répondre. Tout son corps est mou, elle a tout juste la force de lever une main pour la porter devant sa bouche.
– Je ne sais pas… Tout empestait, ça me prenait les narines et me brûlait les yeux. Et puis, ils m’ont injecté un truc.
Sa voix est rauque et éraillée, respirer lui est pénible. Dans son bras, je vois des marques de piqûres. Tout autour, sa peau est mauve et quelque chose de sombre se faufile le long de ses veines en remontant vers son épaule. J’essaye de ne pas montrer à quel point je suis inquiet. Et furieux, aussi. Quoi qu’ils lui aient injecté, ça se propage au reste de son corps. Je la resserre dans mes bras et cale sa tête contre moi.
– Ça va aller.
– Tu dis toujours ça et puis...
Sa voix est tellement faible... Elle ne finit pas sa phrase, interrompue par une nouvelle quinte de toux. Des yeux, je fouille la cellule à la recherche d’eau. Comme je suis trop loin pour l’attraper et que je ne veux pas lâcher Irina, je fais appel à mon frère.
– Vlad, apporte-moi le pichet.
Mais il ne bouge pas de son coin. Recroquevillé sur lui-même, je ne vois que son nez qui dépasse du haut de ses genoux cagneux. Je n’ai pas le temps de m’occuper de ses terreurs nocturnes, pas plus que de faire dans les sentiments ni de jouer le diplomate. Alors je fronce les sourcils.
– Vlad ! dis-je, plus ferme. S’il te plaît ! Maintenant !
Il sursaute, mais s’exécute finalement après quelques secondes. Quand il s’avance enfin, c’est à petits pas mal assurés. Il me tend l’eau et hésite à me la donner. En fait, j’ai même l’impression qu’il ne veut pas s’approcher du tout.
– Qu’est-ce qu’il y a ? je lui demande.
– Elle est contagieuse ?
Que suis-je censé répondre à ça ? Je garde la main ouverte en attendant que mon frère daigne s’exécuter. Mes yeux ne le quittent pas, renvoyant sûrement un reproche silencieux suffisamment dissuasif pour que Vlad obéisse enfin.
Je peux bien être contaminé, je m’en moque. Je suis dingue à l’idée de la voir partir, s’enfuir de ce cauchemar et m’abandonner là, à le subir sans elle. Je n’ai pas le courage d’affronter tout ça, tout seul.
Je caresse ses cheveux, tente de la rassurer, lui raconte des histoires, lui fredonne quelques chansons, je la fais boire, la force à manger et son état semble se stabiliser. Du moins pour quelques petites heures à peine.
Au bout d’un moment, la douleur devient si vive qu’elle n’est plus qu’un gémissement vivant. Sa fièvre lui donne des hallucinations. Comme je refuse de la lâcher, je hurle pour appeler à l’aide. Ça fait un moment que je n’ai plus entendu Lars. Ils ont pris les plus rebelles en premier, ce qui signifie que mon tour approche. Qu’ils viennent.
– Hey, les têtes de nœuds !
Un garde arrive enfin devant la cellule, un fusil en bandoulière. Ça, c’est nouveau. Ils ont troqué leur matraque contre une arme bien plus meurtrière. Ils ont renforcé la sécurité ? Quelqu’un a dû leur causer plus d’ennuis qu’Irina et moi. J’ignore tout ce qui se passe ici, sauf qu’elle est en train de mourir dans mes bras. Je m’approche de la porte, portant Irina tant bien que mal. C’est à peine si elle bouge, sa tête roulant contre mon torse.
– Vous devez m’aider ! j’implore le soldat. Elle ne va pas bien !
L’homme me dévisage sans ciller. Il ne baisse pas les yeux sur Irina et je me surprends à soutenir son regard alors que ma respiration s’accélère. La colère monte en moi. Il a une main sur son fusil, l’autre le long de son corps, il n’a même pas l’air méfiant, parfaitement conscient que je ne peux rien lui faire. Je n’arrive pas bien à le cerner, le couloir est sombre. De type asiatique, je suis incapable de lui donner un âge. Son visage angulaire et inexpressif ne m’inspire pas de danger. Paradoxalement, il m’apparaît sympathique malgré ses petits yeux de fouine. Il y a son nom accroché à sa veste : Hwang.
Je tente à nouveau ma chance et fais un pas vers lui. Il renforce sa prise sur son arme. Je ne sais pas en quelle langue lui parler. Je m’essaye à la plus universelle que je maîtrise toutefois pas très bien : l’anglais.
– S’il vous plaît. Je ferai tout ce que vous voudrez.
L’homme baisse enfin les yeux sur Irina. C’est là que je le remarque : il déglutit en serrant la mâchoire. Je me demande ce qu’il attend pour agir et m’aider. Après un court instant d’hésitation, je comprends à son regard que mes tentatives sont vaines.
– Par pitié, elle n’a rien fait, elle est innocente. Je vous en...
L’homme m’interrompt subitement :
– Non.
Je me fige. Il a parlé, il a réagi, j’ai peut-être une chance ! J’en profite.
– Elle est tout ce que j’ai. Je ferai n’importe quoi. Je vous en supplie !
– Je suis désolé.
Il me répond dans un anglais bien meilleur que le mien. C’est le premier soldat qui n’aboie pas une suite de sons incompréhensibles.
– Ne soyez pas désolé, aidez-moi ! Vous ne voyez pas qu’elle n’est pas bien ?
– Je ne peux rien faire.
– Si, sortez là d’ici ! Je vous en prie, sauvez-la et je ferai tout ce que vous me demanderez, je ne me débattrai pas, je ne ferai pas de vague. Je serai obéissant.
Il secoue la tête.
– Tu ne comprends pas. Je ne peux rien faire, même si je le voulais.
Je deviens livide.
– C’est déjà trop tard.
Mon cœur s’accélère. Le soldat baisse son arme et repart comme il est venu.
– Non, attendez !
Je crie pour l’arrêter, mais il m’ignore et disparaît au bout du couloir.
– Hey ! Revenez !
S’il m’entend, seul le silence me répond. Irina pèse sur mes bras et je suis fatigué. J’inspire et expire pour me redonner courage. Je ne dois pas céder à la panique. Alors que je retrouve lourdement le sol et mon dos le mur, elle me dévisage. Elle ne doit voir qu’une loque, à moitié affalée avec des cernes jusqu’au nombril et une haleine de phoque des profondeurs. J’ai faim, j’ai soif, mais par-dessus tout, je suis déprimé. Je n’ai qu’une envie : me rouler en boule et pleurer. Mais si je craque maintenant, cela signifie qu’Irina est définitivement perdue.
– Salut, beauté, je lui dis avec un sourire qu’elle tente d’imiter.
Sa peau a viré au jaunâtre, ses yeux sont injectés de sang et ses veines sont d’un bleu si violacé que je peux suivre le mal qui la ronge à la trace depuis son bras. Elle s’est d’abord étendue vers sa poitrine, mais à présent, elle remonte dans son cou et se dirige sûrement vers son cerveau. Ce poison se propage à une vitesse incroyable.
– Bogdan… commence-t-elle.
Je l’arrête d’une main sur son visage et en profite pour écarter des mèches de cheveux de son front trempé de sueur.
– Ne dis rien, repose-toi.
– Bogdan, c’est inutile. Écoute-moi. J’ai vu Tibor. Ils lui ont injecté la même chose qu’à moi.
Doucement, je la berce, faisant mon possible pour conserver mon calme. Le plus important, c’est de garder son sang-froid.
– Où est-il maintenant ?
– Je ne sais pas.
Elle commence à avoir du mal à parler et sa voix faible est entrecoupée de violentes toux. Ses lèvres tremblent et ses yeux ne cessent de pleurer.
– Il y a tant de choses que j’aurais voulu lui dire.
– Qu’est-ce que tu racontes, ça va aller, tu lui diras toi-même quand tu iras mieux. Et qu’on le retrouvera.
Je resserre Irina contre moi alors que ses épaules se secouent dans un sanglot.
– Non, ça n’ira pas mieux. Ils l’ont forcé à regarder, pendant qu’on m’injectait cette chose. Il hurlait de toutes ses forces. Et puis, ça a été son tour, je n’ai rien pu faire pour l’aider. Il souffrait tellement. Tout son corps était pris de convulsions, c’était horrible. Quand ça a été fini, ils l’ont emmené. Mais alors que je sombrais moi-même dans la folie, j’ai vu sa tête. Elle pendait dans le vide.
De chaudes larmes roulent sur ses joues.
– Il est mort, Bogdan. Ils l’ont tué. Sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire. J’étais paralysée. Je suis la suivante.
– Non. Ne dis pas ça. Tu ne vas pas mourir.
– Ne les laisse pas t’injecter ce truc, tu m’entends ? Tu dois te défendre. Il faut que tu te battes, pour les autres, ils auront besoin d’être protégés. Promets-le-moi.
Tout ça me donne la chair de poule. Les paroles d’Irina résonnent dans ma tête comme un adieu, mais je reste dans le déni.
– Je te le promets si tu te reposes.
Ses doigts caressent ma joue et son regard exprime une étrange curiosité.
– Quoi ? je demande, inquiet.
– Je n’avais jamais fait attention que tu avais des taches de rousseur.
– Quelques-unes oui, mais...
– C’est mignon.
Je suis perplexe. Pour tout dire, je suis même confus. Je lui réponds à voix basse.
– T’es pas mal, non plus.
Ça a le mérite de la faire sourire également et elle ferme les yeux. Je l’enveloppe dans mes bras pour la protéger du froid.
L’accalmie n’est que de courte durée. La toux reprend, au point qu’elle crache des caillots de sang. Ses poumons ne lui laissent aucun répit et c’est à croire qu’elle va s’étouffer. Sa peau est quasiment grise et ses veines gonflées. Ces dernières forment un labyrinthe à travers son corps maintenant.
– Bogdan, m’appelle-t-elle en tirant sur la manche de mon pull.
Sa voix tremble sous ses sanglots et c’est à peine si elle arrive à prononcer mon nom sans un hoquet. Je la rassure en caressant tendrement ses cheveux.
– Je suis là.
– S’il te plaît.
Son état empire de minute en minute à présent, et je suis désemparé. Je ne sais pas quoi faire, personne ne répond. Je n’entends même plus les autres prisonniers, au point que je me demande si je ne suis pas seul. Vlad s’efforce de disparaître dans le coin de la cellule, il ne s’est approché ni de moi ni d’Irina depuis qu’elle est revenue. Au moins, personne n’est venu le chercher non plus.
– Mes poumons... Ma gorge... Ils brûlent tellement.
J’ai si mal pour elle, je pince les lèvres et serre la mâchoire. Tout ce que je peux faire, c’est rester là, pour elle. Et la regarder s’éteindre sous mes yeux.
– Raconte-moi une histoire.
Ses mots sonnent comme une dernière volonté.
– Non.
Je suis si catégorique que je passe pour un enfant capricieux. Je la berce d’autant plus. Irina sanglote et tourne mon visage pour lui faire face. Le poison est remonté à ses tempes et sa peau n’est plus jaune ni grise, elle vire au transparent. J’ai l’impression qu’elle a perdu dix kilos en quelques heures, mais ce n’est probablement qu’une illusion d’optique.
Je suis en colère, je suis furieux, mon cœur menace de sortir de ma poitrine.
Pourtant, les doigts d’Irina glissent sur ma joue. Je ne survivrai pas à cet endroit. Pas sans elle.
– Tu dois être fort. Il faut te montrer courageux.
Je pince les lèvres.
– Aide-moi... Je ne veux pas finir comme ça. Je mérite mieux. Ne les laisse pas gagner !
Sa supplication me vrille les tympans. Elle souffre et sa poitrine se soulève de plus en plus tant elle peine à respirer.
– Non.
– Je t’en prie, insiste-t-elle en agrippant mon col.
Je serre les dents et secoue la tête à nouveau.
– Bogdan...
Je la redresse pour la porter contre moi. Son corps est comme un pantin désarticulé. Je la berce contre moi je sens mes yeux brûler.
– Je ne veux pas mourir, gémit-elle d’une voix aigüe.
– Je sais, moi non plus, je glisse dans son oreille.
– J’ai si peur.
– Je suis là.
Irina est soudainement secouée par une violente toux au terme de laquelle elle fond en larmes. De fatigue et de douleur.
J’ai du mal à avaler ma salive, son regard dans le mien. J’enregistre chaque détail de son joli visage afin de n’en oublier aucun.
Elle est condamnée, je le vois au poison qui emprisonne tout son corps.
– Tout ira bien, dis-je d’une voix grave à peine audible, mais déterminée. Je te le promets.
Elle hoche la tête en fermant les yeux.
– J’ai confiance en toi, me rassure-t-elle sur le même ton. Il n’y a que toi qui puisses me sauver. J’ai besoin de toi. On reste ensemble ?
– Jusqu’au bout.
– Ton père... reprend-elle. Il nous racontait toujours cette histoire le jour de la fête des Morts.
Il s’agit en réalité d’une comptine pour les enfants pas sages afin de leur faire peur.
– Tu veux bien… me serrer très fort contre toi en me la chantant ? Je ne m’en souviens plus très bien.
Je reste là, sans rien dire. Ses doigts glissent à nouveau sur ma joue jusqu’à effleurer ma bouche.
– Tes lèvres vont me manquer. Et tout ce qui va avec.
Je ferme ma main sur la sienne en me sentant défaillir. Un faible sourire éclaire momentanément son visage.
– S’il te plaît.
Je serre les dents et hoche finalement la tête. Je la soulève et elle se tient à moi, accrochée à mon cou. Son souffle est brûlant sur ma peau. Je la serre, dans le creux de mon épaule. Après quelques secondes, elle commence à gémir. Elle est trop faible pour se dégager.
Levant les yeux sur la haute meurtrière par laquelle perce l’éclat de la lune, ma bouche entame alors machinalement :
La mère prend l’enfant dans ses bras et s’en va au jardin, avec un morceau de polenta. Elle la rompt en trois et récite l’incantation par trois fois en jetant quelques miettes :
Muma Pādurii,
Je t’en conjure,
Pour mon petit,
Je t’offre ce pain aux larmes,
Pour mon sommeil et le repos de mon enfant,
Qu’il dorme paisiblement,
Comme une souche.
Comme dorment les oiseaux dans les bois,
Que mon enfant dorme avec moi.
Plus un bruit.
Les sanglots ont cessé.
Un silence lugubre s’est abattu sur la cellule.
La main d’Irina glisse de mon épaule lentement, révélant la marque de ses ongles sur ma peau. Et alors que je relâche mon emprise, sa tête bascule sinistrement en arrière, dans le creux de mon coude. Je rouvre les yeux pour la voir inerte, les paupières à demi closes. La soutenant toujours, je la secoue légèrement, en espérant qu’elle se réveille. En vain. Un hoquet s’échappe de ma gorge. Je l’ai tenue si fort contre moi.
Je dégage tendrement une mèche de cheveux de son front avant de la bercer contre moi.
Depuis, l’ombre d’Irina hante chacune de mes nuits.
CHAPITRE 4
Æther
Deux jours plus tard, c’est mon tour.
Vlad et moi faisons bande à part. J’ai écopé d’une ou deux nouvelles contusions en me débattant alors que nos bourreaux venaient récupérer Irina. Je refusais de la lâcher, j’avais l’impression qu’on me l’arrachait et que je l’abandonnais.
Depuis, je n’ai rien avalé, ou presque. Mes mains ne cessent de trembler et tout mon corps est secoué de frissons désagréables. J’ai réussi à m’assoupir quelques instants, mais pas suffisamment pour me reposer.
Je suis las, replié sur moi-même dans le coin de la cellule. Tout ce que je peux faire, c’est attendre comme une âme en peine. Toute force m’a quitté. Je ne fais pas attention à la porte qui s’ouvre et aux pas qui se rapprochent de moi.
– Debout.
On me parle, mais je n’entends pas, enfermé dans une sorte de catatonie qui m’isole du monde extérieur. Je demeure immobile.
Quelqu’un m’agrippe par le bras et me soulève. C’est toujours le même soldat. Hwang, celui qui nous a fait descendre du camion, qui nous a amenés ici, qui est venu prendre Irina, qui a refusé de m’aider… Son visage en devient familier. Cependant, cela ne fait pas de nous des amis, pas plus que des alliés. Quand je percute ce que sa présence signifie, un vent de panique réveille tous mes muscles.
– Lâchez-moi.
Je bas des coudes, mais je suis tellement affaibli... Vlad se sent pousser des ailes. Il sort de son mutisme et crie, tentant d’arrêter un des deux soldats qui sont venus pour moi en le tirant par le bras. Il est si petit et si frêle que le maîtriser ne demande aucun effort. L’homme le retient alors que je quitte la cellule, fermement accompagné.
– Bogdan ! Ne me laisse pas !
Je regarde par-dessus mon épaule et essaye de paraître aussi assuré que possible.
– Je vais revenir ! Reste tranquille et tout ira bien !
– Tu dis toujours ça et puis après...
– Je te le promets, Vlad. Je te le promets !
Ils ne doivent pas s’en prendre à mon frère pour me punir, alors je m’efforce de montrer l’exemple en étant docile. De toute façon, même si je voulais fuir, je n’irais pas loin. Chaque pas est une torture. Une main sous chaque bras me tenant fermement, nous remontons le couloir de cellules. La majorité de ces dernières sont vides, mais quelques visages se lèvent pour m’observer. Je n’étais donc pas seul. Toutefois, je ne reconnais personne.
Pour sortir, nous passons une large porte sécurisée ouvrant sur une allée baignée de lumière. Ébloui, je plisse les yeux en grimaçant. On me pousse dans le dos pour que j’avance. Je fusille du regard le soldat, mais il ne donne pas l’impression de vouloir gérer une énième résistance. Du menton, il m’ordonne d’obéir et j’abdique. J’en ai marre de prendre des coups.
Nous franchissons plusieurs portes, et plus ça va, plus c’est propre et lumineux. Mine de rien, ça me fait du bien de me dégourdir les jambes après tout ce temps. Je n’ai aucune idée d’où je vais, ni de ce qui va m’arriver, mais une partie de moi est curieuse.
Les couloirs sont larges et deux asiatiques en blouse blanche poussent un brancard sur lequel est dissimulée une masse informe qui ne me dit rien qui vaille. C’est assez imposant, trop pour un humain ou alors, il s’agit de Lars. Je déglutis difficilement en observant les hommes qui ne nous prêtent même pas attention. À croire qu’ils voient des gosses comme moi tous les jours. L’un d’eux parle pendant que l’autre prend des notes, et quand ils nous dépassent, un mouvement soudain m’attire l’œil.
Quelque chose a bougé sous le drap.
Je bondis sur le côté pour m’écarter le plus possible du brancard, cherchant refuge derrière un de mes gardes. Quelle ironie. Alerté par ma brusque réaction, l’un d’eux lève son fusil pour le pointer sur moi. Hwang suit mon regard. Les deux blouses me dévisagent curieusement.
Un bras se balance sinistrement dans le vide. C’est verdâtre et... pourri, totalement difforme, rongé par la décomposition et l’odeur qui s’en dégage… Je plaque une main sur mon nez. On dirait du poisson pas frais. Je crois que je vais vomir. Mon escorte me protège en s’interposant entre le brancard et moi. Hwang aboie sur les blouses blanches et celui qui prenait des notes s’active à cacher la monstruosité. C’est trop tard, je l’ai vue ! À chaque fois, le bras sans vie lui échappe, comme s’il était couvert d’une substance visqueuse... Qui dégouline sur le sol. Je ne sais pas ce que c’est, mais ça me soulève le cœur et je deviens tout pâle. L’autre soldat me tire pour m’éloigner et je le suis même avec plaisir ! Par une curiosité mal placée, je jette un dernier coup d’œil par-dessus mon épaule et regarde la chose jusqu’à ce qu’elle disparaisse au détour du couloir.
Je ne veux pas finir comme ça. J’ai les yeux écarquillés de panique et je tremble comme une feuille. Est-ce ce qui m’attend ? Est-ce mon tour de mourir ? Est-ce là tout ce que je mérite ? Je suis terrorisé. Encore plus qu’avant, si c’est possible.
– Qu’est-ce que c’était ? je demande prudemment.
Sans surprise, aucun ne me répond. En revanche, ils allongent le pas, le mien avec.
– Hey, je vous parle ! Vous nous détenez depuis assez de temps maintenant, j’ai le droit de savoir ! Je veux savoir ce qui se passe !
C’est tout juste s’ils ont écouté, mais je sens une main se resserrer sur mon bras. C’est celle du soldat Hwang.
– Non ! je hurle en cherchant à reculer pour me libérer.
Prisonnier de leur étreinte, je n’arrive à rien et les voilà qui me menacent de leurs fusils pour me faire obéir.
– Si vous voulez me tuer, qu’est-ce que vous attendez ! Hein ?
Ils me forcent à avancer jusqu’à une porte sécurisée par un boîtier bizarre. Ce truc fait de la lumière et vire au vert quand l’un des gardes y présente sa carte. Se révèle alors une pièce ressemblant à une salle d’opération. Là, je panique vraiment. Je ne garde pas du tout un bon souvenir de la dernière que j’ai visitée. Ce qui me frappe plus que tout, c’est l’odeur et je plaque à nouveau ma main sur mon visage pour l’atténuer. Si je devais la décrire, je dirais que ça pue la mort.
La lumière est si vive, ici. En guise de murs, des placards blancs tapissent la pièce. Certains sont des vitrines dans lesquelles sont entreposés des produits. Un évier, quelques serviettes et une chaise longue comme j’en ai déjà vu chez le dentiste, une fois. Au-dessus, une large lampe éclaire une tablette sur laquelle sont alignés des outils. J’en ai froid dans le dos. Des aiguilles, des fioles, des trucs qui vont dans des machins pour fouiller dans ma bouche, mes yeux ou mes oreilles, qu’est-ce que j’en sais...
Un homme en blouse se tourne vers moi. Jusque-là, il était occupé à ranger ses instruments. Je déglutis en me demandant par lequel il va commencer. Il y a du sang sur sa poitrine. Il n’y a que quelques gouttes, mais ça suffit à me retourner l’estomac. Je souffle :
– Non, attendez...
Ils ne veulent pas nous tuer. Ils veulent procéder à des expérimentations qui peuvent nous tuer. Je recule et mon dos rencontre mon escorte. Ils me conduisent au siège. J’ai beau me débattre, rien à faire. L’homme approche avec une seringue, ce qui n’a rien de rassurant. Il est plutôt grand et maigre et d’un certain âge. Du menton, il désigne mon bras. Les soldats s’exécutent et maintiennent mon poignet pour offrir le creux de mon coude. J’implore :
– Dites-moi au moins ce que vous faites !
Un garde baragouine quelque chose et les autres échangent des mots bizarres. Le scientifique acquiesce enfin et me sourit. Je ne comprends rien. Il essaye sûrement de me dire que tout ira bien... ça m’étonnerait. Je ne peux pas bouger et murmure des supplications pendant que l’aiguille s’enfonce dans ma peau. C’est tout juste si je la sens, mais le simple fait de la voir… Je penche la tête en arrière pour cogner le siège. Je suis en train d’échouer à ma promesse. Ils vont me tuer, comme ils ont tué Irina et Tibor. Tout à coup, le calme que j’avais réussi à trouver en longeant le couloir n’est plus qu’un vague souvenir et toute ma détresse déforme mon visage. Avec elle, mes sanglots silencieux se fondent dans une multitude de supplications laissées sans réponse.
Au bout d’un moment, le vieux tapote mon épaule et je rouvre les yeux. Il ne s’est rien passé et je ne me sens pas différent. Je regarde mon bras que le scientifique a replié avec un coton de fortune. Je jette un œil stupéfait sur ma garde rapprochée, mais ils restent totalement inexpressifs.
– Quoi, c’est tout ? Juste une prise de sang ?
À nouveau, Hwang et la blouse blanche échangent quelques mots et ce dernier se met à rire. Il n’y a rien de drôle dans tout ça. M’a-t-il vu pleurnicher comme un bébé quelques minutes plus tôt ?
Pendant ce temps, le vieux passe d’un échantillon à l’autre, mélange un truc, place sur un machin, secoue avec du bidule... Bon sang que c’est long. Plus ça va et plus j’essaye de me libérer. Mais quoiqu’il arrive, je suis bien harnaché au siège. J’observe son manège et, quand enfin un carré vert apparaît sur un des moniteurs, le scientifique semble satisfait.
Il prépare ensuite un nouveau cocktail de va savoir quoi encore. Lentement, il secoue le tube, mais une substance noire ne se mélange pas au reste. Elle stagne au milieu. On dirait de la fumée dans du liquide. Mon imagination y voit un poisson, un Combattant, majestueux, les nageoires voluptueuses en mouvement. Je suis subjugué et à la fois terrifié. Je ne veux pas de ce truc près de moi. Il verse le tout dans une fiole qu’il connecte à un masque et revient vers moi. Irina a été piquée à plusieurs reprises dans le bras. Ça ne coïncide pas, quelque chose ne va pas, ce n’est pas normal. Je pince les lèvres, ma poitrine se soulevant sous ma respiration forte. J’ai envie de hurler. Hwang maintient fermement mes épaules.
Ils m’attachent les poignets et les chevilles. Je sanglote à nouveau, comme un minable. C’est tout ce que je peux faire alors que mes yeux, ronds comme des billes, supplient de ne pas me faire de mal en suivant la trajectoire de sa main. Je passe de l’instrument de torture au scientifique avec un regard affolé. Je me défends, j’essaye d’arracher mes liens, je me secoue dans tous les sens. En vain. Il me visse le masque sur le visage en me tenant fermement le front pour que je ne bouge pas.
Au bout d’un moment, je suis bien obligé de respirer.
Pendant quelques secondes, rien ne se produit. C’est même doux. Je suis dans l’œil du cyclone où tout est calme et serein. Jusqu’à ce que frappe la tempête.
Le gaz finit par m’irriter la gorge et m’embrume légèrement la tête. Mes veines noircissent, je peux suivre son parcours à travers chacun de mes membres, il enveloppe tous mes muscles. Il se propage progressivement dans tout mon corps. Ma poitrine se soulève de plus en plus frénétiquement. Petit à petit, une douleur irradie mon torse avant de se transformer en migraine. Au début, elle est lancinante, gênante, mais supportable. Et puis, elle pince, vrille mes tympans jusqu’à avoir l’impression que mes yeux vont sortir de leurs orbites. Je secoue vivement la tête pour me débarrasser du masque, mais le scientifique ne me lâche qu’une fois le gaz entièrement libéré dans mon organisme.
Alors que la douleur s’atténue, je ne sens plus mes jambes ni mes bras, pas plus que le reste de mon corps. C’est une sensation affreusement désagréable. J’ai l’impression de chuter dans le vide, sans cesse. J’ai beau hurler, aucun son ne sort.
Je cligne des paupières. Un goût de fer et de soufre rend ma bouche pâteuse. Ça tourne un peu, ça tourne beaucoup. Et, à un moment donné, je vois des petits éléphants roses.
Ou mauves.
Partout.
Je cligne des yeux à nouveau, et les éléphants se transforment en une demi-douzaine de dindons qui ricanent comme des hyènes.
J’hallucine.
Le scientifique passe une main dans mes cheveux, me consolant d’une caresse paternelle.
C’est sûr, maintenant, je plane.
J’entends bien qu’on me parle, mais les sons me semblent lointains, je dois être sourd. Un grondement me hérisse les poils sur le corps. Un orage ?
Un poisson, le même Combattant d’ébène que plus tôt, danse à travers la pièce, ses longues voiles flottant dans l’air comme un nuage de fumée voluptueuse. Il nage autour du soldat Hwang à côté de moi, l’enveloppant dans un brouillard. Au fur et à mesure qu’il disparaît, sa peau noircit. J’inspire profondément, appréhendant ce qui s’annonce. J’ai du mal à détourner le regard, si c’est une hallucination, elle est foutrement convaincante. Des poils sombres lui poussent sur le visage. Son nez s’allonge, ainsi que ses oreilles, en une gueule effrayante. Il se métamorphose progressivement en un loup imposant à la fourrure épaisse. Celle-ci se mêle aux nageoires du Combattant, jusqu’à fusionner. Le spectacle est aussi magnifique qu’angoissant.
Lentement, le loup relève la tête vers moi et de ses yeux émane une lueur rougeâtre qui se diffuse dans la brume. Ses babines se retroussent pour dévoiler une rangée de crocs acérés. Le grondement se fait plus menaçant et le brouillard le masque presque totalement, à présent. On m’a laissé seul face à lui. Tout autour de moi a disparu, avalé par les ténèbres. Je ne perçois plus que la bête sauvage et l’éclat dantesque de ses iris. Ma respiration s’accélère, mon cœur s’emballe. Malgré les horreurs que j’ai pu vivre récemment, cette bête me terrifie plus que tout au monde.
Soudain, de sa grande gueule monstrueuse s’échappe un rugissement tonitruant qui balaye tout sur son passage. Ce n’était pas les prémices d’un orage que j’avais entendu plus tôt…
Puis, le loup fond sur moi.
C’est la douleur la plus vive, la plus atroce et la plus insurmontable qui m’ait été donnée de connaître.
Les hommes qui m’entouraient jusque-là s’écartent brusquement quand je pousse un hurlement exorcisant la géhenne qu’est devenu mon corps. Quelque chose se passe en moi, je sens un poison m’envahir, s’infiltrer dans mes os, se nourrir de mon sang, ronger mes muscles. Je sais déjà comment tout ça va finir. Je vais souffrir le martyre, puis mon cerveau va exploser et je vais mourir. Seul.
La douleur intense s’éternise. Des griffes me déchirent le torse. Des crocs m’arrachent le cœur. Mes poumons se vident de leur air. Les ténèbres m’engloutissent.
Quelque chose éclate tout à coup dans mon crâne. Mon hurlement cesse aussitôt et ma tête retombe.
Dans un ultime soupir, je rejoins les abysses d’un océan obscur.
Un faisceau lumineux filtre à travers mes paupières, comme les rayons du soleil entre les feuilles agitées par le vent.
J’ignore totalement où je suis et ce qui s’est passé, mais ça ne va pas, je ne vais pas bien. La douleur s’est dissipée, mais il y a quelque chose en moi. Je l’entends gronder à l’intérieur, je le sens frémir, gigoter. C’est indescriptible, mais je sais que c’est là. En moi.
Dans cet état de demi-conscience, je perçois des voix et gémis en guise de réponse. Ma tête dodeline brièvement. Je ne suis plus attaché, je peux bouger mes pieds et mes mains. En tâtonnant, je reconnais un lit qui me rappelle combien je suis fatigué.
Je ne résiste pas à l’envie de sombrer à nouveau. Je n’ai même pas eu la force d’ouvrir les yeux. Je n’ai plus mal, c’est confortable, ce sont les seules informations dont mon cerveau a besoin. Mon cœur s’arrête et ma tête roule sur un coussin moelleux afin de laisser mon corps se reposer.
Deux masses tombent sur mon torse. J’ai le souffle coupé. Un courant électrique me parcourt l’échine. Je sursaute. Deux tonnes s’abattent à nouveau sur ma poitrine.
– Fin !
Les doigts d’Irina se mêlent à mes boucles et, à travers mes paupières closes, la lumière danse.
Elle pose le livre à côté d’elle pendant que je me redresse, sortant d’un rêve éveillé. Je reconnais l’endroit, c’est la clairière à quelques mètres de notre village.
Je la dévisage un long moment. Une part de moi sait que ses cheveux blonds dans le vent ne sont pas réels ni son sourire. Pourtant, elle est bien là. J’écarte une de ses mèches qui barrait son visage et la ramène derrière son oreille. D’un geste tendre, ma paume s’attarde sur sa joue.
– Tu vas bien ? je demande.
– Bien sûr ! Pourquoi ?
– Tu avais l’air fatigué.
– Ce n’est rien, il fallait juste que je dorme. Ça va mieux maintenant !
Mes yeux tombent sur sa bouche généreuse que je caresse du pouce. Mon esprit est en conflit. Irina n’est plus, je l’ai tuée de mes propres mains, pourtant sa présence me semble parfaitement normale. Et réelle. Peut-être suis-je mort, moi aussi ?
– Je suis désolé.
– Pour quoi ? Tu n’as rien à te reprocher. Tu as fait ce qu’il fallait.
– Il y avait sûrement un autre moyen.
– Tu auras des choix difficiles à faire dans ta vie, tu devras les assumer. Il ne te servira à rien d’être désolé.
Je ne sais pas trop ce que ça signifie, mais qu’importe. Irina est là et c’est tout ce qui compte. Je mêle mes doigts à ses cheveux et glisse une main jusqu’à sa nuque. Sa peau est si douce. Ses yeux percent mon regard, mon cœur battant à tout rompre. Elle sonde mon âme comme personne avant elle, j’ai l’impression qu’elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Ma respiration s’accélère et nos nez se frôlent. Les mots qui m’échappent ne sont qu’un souffle dans le vent.
– Tu vas me manquer.
Mon estomac se serre. Je me penche sur ses lèvres pour les embrasser quand un hurlement déchirant perturbe l’atmosphère paisible.
– Bogdan !
Je sursaute et me raidis en regardant autour de moi, sur le qui-vive. J’aurais juré connaître la voix. Empreinte de détresse et de supplice. On aurait dit Irina, mais... Je reporte mon attention vers elle. La jeune fille baignée de lumière et de soleil a disparu au profit de son fantôme. Un cri d’horreur s’échappe de ma gorge et je bondis en arrière, rampant sur mes mains pour m’éloigner d’elle. Sa peau est grise et à la place de ses veines circule tout un réseau de lignes noires. Son corps est couvert d’ecchymoses, sa lèvre est fendue et le contour de ses paupières est violacé. Peu à peu, ses cheveux noircissent également, et toute la clairière s’obscurcit. Le ciel s’assombrit, les nuages s’épaississent et le brouillard se lève.
Elle me fixe sans rien dire, le visage inexpressif.
– Toi seul dois les protéger, Bogdan.
C’est un rêve.
– Qui ça ?
Ses yeux d’ébène reflètent l’éclat de la lune.
– Tous. Chacun d’entre eux.
Un sang noir remplace ses larmes. Ses cheveux se liquéfient comme du pétrole sur ses épaules. Chacune de ses veines enfle en prenant une teinte aussi sombre que les ténèbres qui nous entourent de plus en plus.
Il faut que je me réveille.
– De quoi ? De qui ?
Je dois absolument m’enfuir.
– D’eux-mêmes.
Maintenant !
Je sors brutalement de mon cauchemar et me redresse, les poumons vides. J’aspire l’oxygène, le sang tambourinant contre mes tempes à un rythme effréné, mais une subite quinte de toux m’étouffe. Je roule sur le côté, un bras en travers de mon estomac brûlant de l’intérieur, je m’arrache la gorge, le dos courbé. Je n’arrive pas à respirer. Quelque chose m’en empêche. Je suis en train de suffoquer.
– Est-ce que ça va ?! s’exclame une voix féminine.
Je me penche et, la tête au-dessus du vide, je vomis. Finalement, quelque chose de sombre et de visqueux éclabousse le sol. L’oxygène afflue enfin jusqu’à mes poumons. Je peux respirer à nouveau. Je revis, inspiration après expiration. Par terre, la flaque noirâtre me fait grimacer. Ça n’a rien à voir avec le contenu de mon estomac. Fort heureusement, ça n’en a pas non plus l’odeur. Aucune, même, pour ainsi dire. Ça ressemble à du pétrole, en plus mat si c’est possible. Je crache encore quelques gouttes avant de me redresser.
– Tu es malade ?
La voix féminine.
– Non, je me lave les dents, je réponds, cynique.
Une douce chaleur irradie ma poitrine. J’inspire profondément, me sentant un peu mieux. De mon avant-bras, je m’essuie la bouche et me laisse retomber sur le dos lourdement, les yeux clos.
– T’as une drôle de manière de faire, si je peux me permettre.
Je profite encore quelques secondes d’être en vie avant de me payer la tête de cette inconnue à la voix éraillée.
– C’était ironique…
Pas de réponse, sinon mon estomac qui se tord à nouveau. Je grimace en gémissant, les bras serrés autour de mon ventre, et me tourne péniblement sur le flanc pour alléger la douleur. En face, alitée comme moi, il y a une fille bizarre. Je dis fille parce qu’elle en a la voix et les traits. Du reste, rien n’est moins sûr. Elle est emmitouflée dans une couverture et grelotte. Sa peau est rouge, comme brûlée, ses cheveux sont orange aux pointes dorées et ses yeux brillent comme de l’or étincelant. Ils sont si clairs qu’ils paraissent même blancs selon la lumière. Je fronce les sourcils.
– Je suis encore en train de rêver ?
– Rêver ? De quoi ?
Ça ou cauchemarder, la frontière est mince. Lentement, je balaye la pièce du regard. Ici aussi, tout est éblouissant, aseptisé. On se croirait dans une grande chambre d’hôpital, sauf qu’il n’y a pas de fenêtre ni de fleurs sur les meubles. Il n’y a même rien du tout. Tout est vide.
– Ça fait flipper, hein ?
Je me trouve entre deux lits, mais le troisième est inoccupé, les draps au carré, à la militaire. Au bout d’un temps, je reporte mon attention sur la fille. Si ça me fait flipper ? Par où je commence ?
– Où est-ce qu’on est ?
En appui sur un coude, elle avise la pièce à son tour et me répond, évasive :
– J’en sais rien, je me suis réveillée ici, comme toi.
– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Elle pouffe de rire et me désigne d’un geste du menton.
– La même chose que toi, visiblement.
Je fronce les sourcils. Sur le dos de ma main est enfoncée une courte aiguille, maintenue par un morceau de sparadrap. Son embout est décoré par une petite diode qui clignote. La dernière fois que j’en ai vu une comme ça, c’était sur ma tante malade. Elle transmettait ses signes vitaux et son rythme cardiaque. Cependant, il y avait un moniteur à côté d’elle, ce qui n’est pas mon cas.
Mais ce n’est pas ça qui me laisse interdit.
Sous un pyjama gris sans manche, ma peau est noire. Je suis pris d’un hoquet de surprise. Une vague d’angoisse me submerge, je passe ma main sur mes bras, noirs aussi, mais la texture est étrange. Elle est d’une rare douceur, on dirait de la farine... De la suie. Je gratte, je frotte, rien n’y fait.
Tout est noir. Cette drôle de nécrose me couvre des pieds à la tête. Je tire une de mes boucles de cheveux. Noires de geai. Mes yeux, mes ongles, ma langue. J’ai réinventé la définition du complet noir.
Je suis une ombre, un fantôme.
– Tu te sens bien ?
– Je pète le feu, ouais.
– Non ça, c’est moi, me vole pas mon truc dès le premier jour, Don Juan, compris ?
J’ai l’impression de connaître cette voix, son intonation, cette mélodie sarcastique. Sauf que ce n’est pas possible. Elle est un peu différente, éraillée comme après une soirée de concert à chanter et crier à gorge déployée. Ou bien comme après une vie à fumer comme un pompier. Elle remonte la couverture jusque sous son nez.
– Je suis frigorifiée, pas toi ?
En ce qui me concerne, j’ai chaud. Me levant, je pose un pied après l’autre. Le sol n’est même pas froid. Je ne sais pas ce qui m’arrive, je ne sais pas comment y réagir, alors je trouve de quoi m’occuper. En l’occurrence, la fille. Un peu hésitant, je m’approche d’elle.
– Tiens.
Je m’assieds au bord de son lit en remontant sa couverture sur sa poitrine. Puis, mon regard croise le sien.
D’abord, je suis frappé par la beauté de son étrange apparence. Elle a tout de la flamme douce, rassurante, et à la fois brûlante et passionnée. Et vu la température qui émane d’elle, j’ai du mal à croire qu’elle ait froid. À son tour, elle se redresse, les sourcils froncés.
Elle m’étudie de plus près, emprisonnant mon menton, puis mes joues, entre ses mains. Alors qu’elle ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte, elle parcourt le reste de mon corps du regard. Plus je la dévisage, plus je reconnais ses traits. Soudain, elle se jette à mon cou et me serre contre elle avec une force inouïe.
– Mon Dieu, Bogdan !
Je suis sous le choc. Magda s’accroche à moi et tout à coup, des milliers de barrières s’effondrent en elle et elle éclate en sanglots.
– Je te croyais mort !
Je me suis cru mort aussi pendant un moment.
Sa détresse, mêlée à un soulagement palpable, me fend le cœur. J’enferme son corps brûlant dans mes bras et glisse une main protectrice dans ses cheveux. Comment peut-elle avoir froid ?
– Non, je vais bien.
À nouveau, cette sensation douce dans mon estomac apaise également mes maux de tête.
– Tout va bien.
Rien ne va bien.
Ses larmes redoublent de forces, étouffées contre mon torse. Elle me paraît si minuscule.
– Je suis là, tout va bien, maintenant.
Plus rien n’ira jamais bien.
« Le courage n’est pas l’absence de peur,
mais la capacité de la vaincre. »
― Nelson Mandela
À PROPOS
de l’auteure
Shiri Ubar est née en 1995 à Qazvin, dans le nord de l’Iran. Issue d’une famille aisée, elle a entrepris une carrière dans la finance avant de rencontrer son associé, qu’elle épousera quelques années plus tard. Son travail a rapidement fait d’elle une femme d’affaire internationale, ce qui l’a amenée à voyager dans le monde entier.
En octobre 2026, elle était à bord du dernier avion ayant quitté le sol américain. Longtemps présumée morte avec tous les autres passagers, son nom n’a refait surface que dans les années 2060 comme la leader de l’Aube Nouvelle, un groupe de défenseurs des Droits de l’Homme et de la Femme, basé dans tout le Moyen et Proche-Orient.
Elle s’éteint en septembre 2075 à Silopi, en Turquie.
Au cours de sa longue vie, Shiri a recueilli de nombreux témoignages de Natifs, Négatifs, Positifs et Candidats. Ces écrits ont été retrouvés après sa mort, dans une petite maison de China, au Mexique.
Celui que vous tenez entre vos mains en est un parmi d’autres.