FULGURANCE ET NÉANT 

Eléonore Leberger

CHAPITRE 1 - L’ISLAND

QUARTIER LONDONIEN DE KENSAL RISE - RESTAURANT/BAR THE ISLAND

MERCREDI 19/01/11


     
Un énième mercredi soir à la soirée Micro Ouvert de l’Island : je regarde l'efféminé de service, déjà bien alcoolisé, faire son show à la Beyoncé devant la foule entassée sur les banquettes, debout entre les tables basses, jusque dans l’escalier. Des visages connus se mêlent aux autres pour se réunir et ne faire qu’un. La foule se lève, tape des mains, se meut comme si les battements de son coeur étaient inextricablement liés à la musique. Nous formons tous une mer agitée et bruyante. Nous nous laissons porter par ce flot qui nous berce d’illusions d’amour et d’unité.

J’aime tant être là, au milieu de cette effervescence musicale et artistique, cette foule amicale qui me tient lieu de famille. J’aime ces sourires, cette légèreté, cette énergie créative et sexuelle qui circule. J’aime me laisser griser par l’alcool, suivre les intrigues souterraines, rencontrer de nouveaux chemins à emprunter, sentir mon coeur battre fort. J’aime cette impression de vivre intensément, plonger toute entière dans cette vie qui palpite, brille et brûle. Nous faisons de notre mieux pour entretenir ensemble l’idée que la vie est une fête, oublier que l'innocence n’a qu’un temps. Peut-être ne sommes-nous qu’un radeau qui part à la dérive.

Je suis coupée dans ma réflexion par Wayne, qui ne se contente pas de me proposer de chanter, juste en passant. Il se plante devant le micro, me regarde droit dans les yeux et m’appelle sur scène. Moi qui suis d’habitude paralysée à l’idée de me donner en spectacle, je me vois me lever, prendre la guitare, et me mettre à chanter au milieu des bavardages comme si j’étais sortie de mon corps. Jim, le bassiste, s’invite sur ma chanson et corrige mes erreurs en les couvrant avec sa basse. Le bruit ambiant s’amenuise. Je sens que l’on m’écoute.

Un bien fou m’envahit quand j’entends des éloges sur mon passage. Mais après avoir rejoint ma place, je tremble tellement que je ne peux pas boire mon verre, alors je m’installe dehors en terrasse pour me retrouver seule, le temps d’assimiler un peu l’adrénaline.


J’ai écrit cette chanson dans une petite chambre déprimante, au numéro 72 de College Road. Elle m’a été inspirée par des garçons qui n’en valaient pas la peine. Le reste de mes relations ne sont que des coups d’un soir, ou des amis que je ne vois que pour ça, dont je quitte le lit aussitôt après avoir obtenu ce que je voulais. J’aime cette fièvre ardente sans cesse renouvelée, mais elle est en train de devenir une routine comme une autre dont j’ai peur de me lasser. En fin de compte, je me demande si le prix de la liberté ne serait pas en train de me ruiner. C’est pour ça, l’alcool et la fête, pour agiter un peu les paillettes qui restent collées au fond de la boule. J’ai besoin de constamment la secouer pour me prouver que la vie est folle et légère, car quoique je fasse, tout finit par retomber bien vite.

Je suis dehors depuis cinq minutes, je suis sur le point de sortir mon portable et d’écrire quelque chose dans les notes, n’importe quoi, pour faire croire aux autres que j’ai des amis, les laisser imaginer que je suis en train de répondre à un SMS. C’est alors que je vois quelqu’un pousser la porte du pub et se diriger vers moi. Je l'avais aperçu ici deux semaines plus tôt. Il pourrait me plaire mais il ne me fait aucun effet. Je ne pense qu’à Wayne.

Il m’offre un verre pour me donner une raison de rester, alors je remplis ma part du contrat, je l’écoute. Il s’appelle Andrew, il est dans l’industrie du film. Comme moi, il aime écrire et composer des chansons. Un sweat à capuche foncé sur un jean noir ; pas très grand, plutôt svelte, rien qui ne sorte de la norme, sauf peut-être sa barbe rousse et ses yeux qui étincellent. Il a l’air survolté, habité par un feu immense. Nous parlons de la musique. Nous avons tous les deux cette timidité, cette difficulté à nous mettre en avant, à jouer devant les autres. Je suis curieuse de l’entendre chanter.

La soirée continue. Allégée par l’alcool, mon esprit s’élève à nouveau et je me sens joyeuse, je parle à tout le monde. Mon ex-guitariste me propose de venir chanter à Grand Union un samedi, alors que je m’applique à l’ignorer depuis que nous ne jouons plus ensemble. Je parle à la mannequin, à la copine du percussionniste, à une fille bourrée, au photographe sexy et à l’italien qui n’est pas mal non plus. Soirée socialement active, je passe un vrai bon moment.

Plus tard, nous migrons à côté pour un after chez Wayne, en très petit comité. C’est ce que j’attends, chaque soir ; ou ces moments, encore plus rares et recherchés, où tout le monde s’en va et nous nous retrouvons seuls à boire un thé. Je l’écoute chanter et nous parlons de la vie. Il a cette manière de ne parler de lui qu’à demi-mot, de déjouer mes questions par de nouveaux points d’interrogation. Il a toujours l’air de se ficher de tout, de ne rien prendre au sérieux ; ça se remarque tout de suite par sa façon de s’habiller : T-shirt aux couleurs complètement passées, jean sans âge, foulard féminin négligemment noué autour du cou. Il a l’air d’un éternel adolescent. Avec son physique d’acteur, mâchoire carrée et regard joueur, il sait qu’il peut tout se permettre. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peut-être a-t-il décidé délibérément d’arrêter de se prendre la tête, et que c’est justement cette attitude nonchalante qui lui donne ce charisme ? Je ne sais pas. Nous avons tous quelque chose d’unique, mais chez lui c’est éclatant. Il sait mettre chaque personne en valeur, créer une ambiance de partage et de légèreté autour de lui. Tout le monde l’apprécie. Il a cette manière de nous procurer à tous de l’espace et de l’attention, qui nous donne par défaut l’autorisation d’être nous-même. C’est comme s’il rendait réel l’océan des possibles juste sous nos yeux, parce qu’il a ce don de croire, de voir le talent de n’importe qui, même enfoui très loin. Il parle bien français. Il dit toujours “Share the love[1] avec une douceur et une résiliation bien à lui. Je l’entends dire  “C’est pas grave…” en traînant sur les mots, les yeux à demi fermés de celui qui sait lâcher prise. Il me trouve rebelle et intense, j’incarne la fougue et la douce naïveté de la jeunesse à ses yeux. Parfois je vois bien que ça le fatigue, il sait qu’il comprend un tas de choses qu’il ne peut pas m’expliquer, faute d’en avoir fait l’expérience par moi-même ; il n’essaye même pas, il fait de son mieux pour garder ses conseils et ne pas interférer dans mes choix. Il flirte avec moi, comme avec tant d’autres, sans jamais dépasser les limites. Je suis consciente que lui et moi c’est le cliché éculé de la petite minette de vingt ans éprise d’un artiste qui pourrait être son père, mais j’aime être près de lui, me baigner dans sa lumière.

Ils sont tous au salon. Je suis dans la chambre avec Andrew. Je le regarde essayer de me charmer en jouant de la guitare. Je le laisse faire car c’est plaisant de me voir vraiment belle dans les yeux de quelqu’un.

C’est drôle comme son style de musique colle parfaitement au mien, de la Folk super émouvante, nostalgique. Il y a quelque chose de brisé dans ses paroles et dans sa voix, comme une profonde tristesse qui ressort et qui me déchire les entrailles. C’est brut et authentique.  Sa façon de chanter m’interpelle. Il a le timbre de voix d’une âme qui a vécu mille vies, rocailleuse et profonde.

Enfin, nous rejoignons la grande pièce commune faisant office de cuisine, salon et salle à manger. Certains se laissent aller dans la pénombre à des rapprochements plus ou moins intimes, affalés sur les canapés bariolés. D’autres conversent ou dansent debout, boivent de l’alcool, fument. On se croirait à mille kilomètre de Londres, dans un chalet hors du temps, quelque part perdu dans la nature. Un repère hippie au charme hétéroclyte. Un vieux téléphone rose en forme de bouche, un piano désaccordé, des galets peints dans une coupe en terre cuite, des oiseaux en papier de toutes les couleurs qui pendent aux fenêtres et aux poutres du plafond, le plan de travail en bois massif, juste sous les fenêtres donnant sur la cour, la vieille cuisinière tout au fond, et à côté, plusieurs étagères regorgeant de nourriture ; au milieu, une grande table familiale faisant le lien entre les deux espaces. Le parquet est usé, les couleurs sont fanées, mais nous nous y sentons chez nous. Au coeur de l’hiver londonien, sombre et humide, c’est notre refuge. Nos âmes s’y tiennent chaud et ne veulent plus repartir.

Nous sommes autour de la table à manger, éclairés par la seule ampoule de la pièce, qui pend du plafond, juste au dessus de nos têtes. Wayne est en train de draguer une énième conquête, Andrew joue de la guitare, un mec défoncé, improvise je ne sais quelles paroles sorties de la quatrième dimension, puis s'éloigne dans l’ombre. Debout, je renchéris après lui, chantant les premiers mots qui me passent par la tête. Ça sonne comme une évidence, coulant de ma bouche le plus naturellement du monde, alors que d’habitude je ne sais pas improviser. La mélodie enveloppent mes mots et les subliment. C’est comme ça, sans m’en rendre compte, que Wayne a complètement disparu de ma tête. Tout d’un coup il n’existe plus, il n’y a plus qu’Andrew et moi, éclairés par un projecteur de cinéma qui nous dissimule aux yeux du monde. Je sens nos corps se mettre à vibrer à l’exacte même fréquence. C’est enivrant de lire dans ses yeux qu’il le ressent aussi.

Nous devions sûrement avoir trop bu.

CHAPITRE 2 - ANDREW

QUARTIER LONDONIEN DE KENSAL RISE - CHEZ MOI, 10 WRENTHAM AVENUE

VENDREDI 21/01/11

    Ma cousine Charlaine est là pour le weekend, métisse, grande et belle, et qui, comble de malchance, sait se mettre en valeur et s’habiller. Il fait nuit dehors, nous venons de dîner. Elle invite des amis à elle, le duo de choc où l’un est séduisant mais trop sûr de lui, et l’autre est drôle et gentil. Ils nous rejoignent dans ma petite chambre cosy et insalubre de Wrentham Avenue, peinte en bleu roi et doré. J’ai collé partout des inspirations mode et des nuages sur le mur bleu. Nous nous vautrons sur le lit, recouvert de ma couverture rose si douillette, et d’oreillers en fourrure qu'on m’a offerts pour Noël. Nous jouons à “Je n’ai jamais” à la lueur des bougies. Éclats de rire et confidences de plus en plus trash se mêlent à l’alcool, juste avant d’aller au Paradise. C’est un bar, restaurant et boîte de nuit, logé dans une maison victorienne immense aux allures de maison hantée. Nous y allons souvent le week-end car c’est à cinq minutes à pied, et toujours remplie de jolies filles et de beaux garçons qui savent faire la fête.

Je ne dois revoir Andrew que jeudi, il m’a invitée à dîner, mais quelque chose d’indéfinissable me pousse à lui proposer de nous rejoindre ce soir.  

Nous arrivons au Paradise. Je retrouve Andrew et son frère Dean dans la cour du bas, pleine de verdure. Tout le monde fume, une pinte à la main, et parle fort.

J’aime tout de suite Dean. Il est acteur et très beau, le genre de beauté objective qui fait l’unanimité. Il porte de la tristesse en lui mais tout son être dégage une présence et une gentillesse incroyables. Il me propose discrètement un minuscule tas de poudre blanche, entre son pouce et son index, que j’inspire d’une narine à même sa main. Ils font de même et nous rejoignons les autres dans la salle du haut, saturée de musique.

Je revois la grande croix rouge lumineuse qui surplombe la scène, la foule déchaînée dans la pénombre, Andrew et ses lèvres. Nos corps n’essayent pas une seconde de résister à l’attraction qui nous pousse l’un contre l’autre. Je ne me souviens pas que nous ayons dansé, ni même échangé une seule parole. Dans ma tête, seulement un long baiser qui n’en finit plus. Cette impression incroyable de le retrouver après des dizaines de vies passées loin de lui, de revenir à la maison après des années d'exil. Je ressens si fort le bonheur d’être choisie, le soulagement de pouvoir enlever mon masque, heureuse de pouvoir enfin être moi.

Le temps passe en accéléré. Nous sortons dans la fraîcheur de la nuit, toujours intoxiqués l’un par l’autre. Il me dit n’importe quoi pour faire durer l’instant :

“_ Si tu ne rentres pas avec moi ce soir je vais mourir, tu veux quand-même pas que je meurs, hein ?”

Ça n’a tellement aucun sens que ça me fait rire et je finis par craquer et le suivre, en donnant les clefs de chez moi à ma cousine.

Nous passons ce qu’il reste de la nuit l’un contre l’autre sans pouvoir dormir. J’ai mes règles, mais c'est comme si nous l’avions fait, comme si j'avais été belle. La sensation qu’il m’inspire est si radicalement différente de tout ce que j’ai connu jusque là, je ne suis pas face à un corps interchangeable à la carapace impénétrable, mais devant un être fait de chair et d’os, avec un coeur qui bat, qui me voit lorsqu’il me regarde et me répond lorsque je lui parle. Ma soif, que rien ne semblait pouvoir venir étancher, disparaît et laisse place à une harmonie intense. Pour quelqu’un de constamment insatisfait et déçu par la vie, c’est saisissant ; percutant mais si doux. C’est foncer à cent kilomètres à l’heure dans un édredon géant, et puis complètement sonné, regarder émerveillé et hagard, les plumes voler au ralenti autour de soi.

Nous nous quittons au matin, remplis de cette urgence à se revoir.

   

CHAPITRE 3 - HÔPITAL

QUARTIER LONDONIEN DE PADDINGTON - HÔPITAL SAINT MARY’S.

LUNDI 24/01/11

Il y a certains moments où nos anges devraient pouvoir mettre notre vie sur pause et nous dire droit dans les yeux : “Hey-là, tu vas te calmer tout de suite ! Tu vas poser ton verre de champagne, boire beaucoup d’eau, tu verras ça ira mieux demain.” Mais je doute qu’ils en aient le droit, alors bien souvent ça finit en drame.

Je courais tellement vite que je ne voyais plus le décor défiler autour de moi, et puis crac, ma vie qui bascule. Je préfère dire “C'est la vie” plutôt que de penser que c’était écrit et que je l’avais vu venir.

Andrew, quand il me regarde, c'est comme si la vie avait un sens.

J'ai mal. Le soleil se lève. Les infirmières sont gentilles. Est-ce que je suis toujours moi ou me fait-on tout à coup vivre dans le corps d'une autre ?

Trop d'excès que je finis par payer, mais je préfère toujours ça à l'absence d'événements et à l'ennui. Toute expérience est bonne à prendre, même si ça fait mal.

Hanna, ma seule véritable amie ici, m'a apporté mes affaires et s'occupe de tout ; comment imaginer ma vie sans elle ?

HIER - DIMANCHE 23/01/11
En début d’après-midi, Andrew me ramène chez moi en voiture, pourtant à deux minutes de chez lui, car je ne peux plus marcher. Je me hisse comme je peux jusqu’en haut des escaliers. Je rejoins Charlaine et Alex, mon colocataire français, dans la cuisine. Elle prend peur à la vue de mon pied et émet l'hypothèse que c’est peut-être plus sérieux que je ne le pense. Alex se met à rire, car selon lui, si j’avais un os fracturé ou cassé je ne serais pas capable de faire tranquillement la conversation… Je ne lui donne pas tort. Hanna arrive, avec de la pommade pour me soulager. À la vue de ma cheville, enflée et toute bleue, elle lâche le tube de crème et m’emmène sur le champ à l'hôpital.

Nous prenons un taxi toutes les trois Hanna, Charlaine et moi. Qu'est-ce qu'on rit, une sucette chacune dans la bouche, regardant les beaux docteurs défiler comme dans “Grey’s Anatomy. Moi, sautillant sur une jambe avec une mini robe rouge et des collants filés, ma fourrure de renard autour du cou. On finit avec le plus beau de tous, un turc ou un iranien. Il note au marqueur noir MK sur le haut du plâtre qu’un infirmier vient de me poser. J’aurais bien aimé qu’il en profite pour laisser son numéro de portable. Nous rions avec Hanna en imaginant que ce sont les initiales de Mohamed Kaboul. Comme la plupart de nos blagues, ça ne fait rire que nous.

Retour dans la chambre, à l’instant présent.
Tout le monde est adorable
. Devant les gens je ris et tourne tout à la dérision, mais en vérité je me sens anéantie. Pourtant je sais que ce n'est pas si grave. C'est arrivé comme je le voulais : me mettre au vert, me refaire une santé, être comme en cure de désintoxication pour célébrités… sauf qu'entre temps j'avais changé d'avis. Quitter Londres ne va pas être facile. Je sais que je pourrais revenir, mais j’ai le pressentiment que je ne le ferai pas.

Je n'ai qu'une stupide fracture mais je suis obligée de rester ici pour je ne sais pas combien de temps. L'idée de partir loin de lui, ce petit rien qui aurait pu être quelque chose, me rend triste. Je n'ai pourtant pas le choix, je ne peux plus rien faire par moi-même, et sans argent je ne pourrai pas aller bien loin.

Je me suis cassé la jambe dans l’appartement de Daniel Craig, ça me fera au moins une super histoire à raconter.

MARDI 25/01/11

Wayne, Andrew, ma cousine et son ami gentil sont venus me voir.
Les visites des garçons me font particulièrement du bien, ils me font rire, c’est le parfait complément à la compassion sentimentale des filles. Andrew m'a offert l’abonnement télé, Wayne m'a raconté les gossips de Kensal. Quel plaisir de savoir que, même à Londres, j'ai des gens sur qui compter.

MERCREDI 26/01/11

Je n’arrête pas de repenser à la nuit où tout a basculé, à la suite d’évènements inéluctables qui m’ont amenée dans ce lit d’hôpital.

SAMEDI 22/01/11 - JOUR DU DRAME

Après la soirée au Paradise, je me réveille contre Andrew. Je ne reste jamais la nuit d’habitude. Même si nous ne sommes pas allés plus loin que des baisers passionnés, il a ce sourire… comme si nous avions retrouvé notre innocence : ouvrir les yeux l’un sur l’autre et se sentir simplement heureux. Je le regarde, fascinée. Je ne suis pas bien sûre d’avoir le droit d’y croire. J’ai peur de me tromper et d’inventer ce lien que je perçois entre nous, que je n’ai jamais ressenti aussi fort et aussi vite pour personne, mais il efface tous mes doutes lorsqu’il me serre contre lui en me caressant les cheveux, comme si j’étais une petite poupée précieuse qu’il allait choyer. On dirait que l’on m’accorde un peu de répit, après tous ces semblants de relations superficielles qui ne font que renforcer ma solitude. Nous nous quittons dans la matinée. J’ai tellement envie de le revoir, rien qu’un seul jour sans lui me semble une torture, alors qu’il y a 72 heures à peine il n’était rien pour moi. Je lutte pour ne pas lui proposer un nouveau rendez-vous de peur de passer pour une folle. Mais dans la journée je reçois un message de lui dans lequel il m’invite à le rejoindre le soir-même, dans un bel appartement de Queen’s Park, à l’anniversaire d’une amie.

Le soir, j’arrive à l’adresse en question avec ma cousine, on nous propose à boire, et autre… peu importe, je ne demande jamais ce que c’est, j’avale avec mon verre de champagne et nous nous embrassons. J’ai encore mon manteau sur moi, ouvert sur une mini robe bustier couleur peau irisée avec une veste courte Jean Paul Gaultier, un serre-tête qui brille dans mes cheveux long jusqu’aux fesses, des collants noirs et les chaussures les plus hautes que j’ai pu trouver. J’avais failli venir en ballerines mais je voulais qu’il me trouve belle (Le détail qui fera tout basculer.). Je me mets à l’aise en regardant autour de moi. Nous sommes dans un vaste salon qui dénote en tout avec les lieux auxquels je suis habituée ici. Tout est de qualité, c’est bien chauffé et décoré avec goût. Mon regard se pose sur les gens, beaux et bien habillés, c’est clair que nous ne venons pas du même monde. Je reconnais la fille qui fête son anniversaire, Amy. Elle nous avait servies un jour à l’Island, Hanna et moi ; elle avait un jean et des Converses mais elle sortait du lot, elle rayonnait, elle avait une originalité, une assurance particulière. Elle doit avoir la trentaine passée, elle a des cheveux courts et blonds, et porte une longue robe rouge digne du festival de Cannes et un rouge à lèvres assorti. Elle a tellement de style qu’elle n’a même pas besoin d’être jolie. Je ne comprends pas comment elle peut vivre ici et avoir un travail là-bas, quelque chose cloche. Sa colocataire c’est S.O., la soeur d’une chanteuse connue. Elle est époustouflante. Elle ressemble a une elfe tout droit sortie du “Seigneur des Anneaux” avec une longue robe bleu marine en superposition de voiles, laissant voir en transparence ses seins parfaits, qui sont surement refaits, mais qu’importe. Elle a des (fausses, évidemment !) oreilles d’elfe et un maquillage de Star qui la fait rayonner. J’apprends que nous sommes dans l’un des appartements de Daniel Craig. Andrew me pousse à aller parler à S.O. qui vient d’ouvrir une boutique de vêtements. Il sait déjà à quel point j’aime la mode. Je débarque dans une autre dimension, et au fur et à mesure que le temps passe je déconnecte totalement de la réalité. Je parle toute la soirée avec S.O., vais me resservir du champagne directement dans le frigo, parle avec un beau black. Je revois le visage en colère d’Amy, dirigé contre moi, mais je n’arrive plus à me souvenir pourquoi. Et puis il y a Andrew, et ce désir incompréhensible que j’ai pour lui que je sens monter en moi de plus en plus fort. Je suis dans un tel état euphorique que je l’entraîne dans la salle de bain du bas, refermant la porte au nez de ma cousine. Je lui saute littéralement dessus et trébuche sur le rebord de la douche en voulant l'embrasser, avec mes talons de quinze centimètres. Fracture. Toutes les substances qui se mélangent dans mon sang m’empêchent de ressentir la douleur, alors je repose le pied par terre. Double fracture.

Je passe la fin de soirée à moitié consciente à regarder l’ambiance devenir de plus en plus folle. Je suis à demi allongée sur la méridienne de l’immense sofa, un sachet de petits pois congelés sur la cheville droite. Je ne sens toujours pas la douleur. Je ne sens même pas le froid. Tout le monde s’amuse et se défonce. Tout se mélange un peu dans ma tête, je n’ai plus la notion du temps, je vois trois garçons descendre de l’étage avec des faux cils démesurés à plumes et à paillettes, et le beau black de tout à l’heure allongé sur une blonde de l’autre côté du canapé.

Nous partons. Je descends les escaliers sur les fesses, je ne peux plus marcher. Andrew me soutient sur les quelques mètres qui nous séparent de sa voiture. Arrivés chez lui il m'allonge sur le lit et rehausse mon pied blessé. Il s'occupe de moi comme si nous étions ensemble depuis toujours. Nous passons la nuit l'un contre l’autre, au fil des heures la douleur se réveille. Je me souviens de ses yeux constamment tournés vers moi. Il m’apporte des anti-douleurs, des sacs de glace à mettre sur ma cheville. Quand j’ai mal, il est là. Quand j’ai honte, il est là. À l'hôpital, il est encore et toujours là.

Retour dans ma chambre
, à l’instant présent :

Ils vont me remettre le pied en place sous anesthésie générale, puisqu’il ne veut pas dégonfler seul, puis ils plâtreront à nouveau, et quelques jours plus tard, opéreront définitivement. Il semble que je sois là pour encore quelques temps.


Même si je
me sens affreuse, voir Andrew me fait un bien fou. Son authenticité et sa spontanéité me touchent profondément. Il est vrai. Avec lui, il n'y a aucun jeu, aucun calcul, ni règle de séduction stupide. Nous nous ressentons instantanément. Je l’entends encore murmurer « chuuut », lorsque je m’excusais pour la centième fois de la tournure des évènements, comme pour dire « t’inquiète on s’en fout ».


Je suis dans une chambre de six lits, tous occupés par des femmes. C’est une pièce blanche rectangulaire égayée par des rideaux bleus aux fleurs oranges et jaunes, autour de chacun de nos lits. Le mien, le premier en rentrant, c’est G1. Celui en face de moi, G6. Faisant face à la grande porte constamment ouverte donnant sur le couloir, le long des lits G3 et G4, il y a une longue fenêtre aux bordures rouges. J'ai un bracelet VIP all inclusive blanc à chaque poignet, avec mon nom écrit dessus, au cas où je l'oublierais, et ma date de naissance, que tout le monde s'empresse pourtant de me demander, où que j’aille.

Dans la chambre, nous ne parlons pas vraiment entre nous, mais il y a des regards et des sourires. Nous avons trop mal, nous sommes trop fatiguées. Je suis la plus jeune. 

Certaines reçoivent de la visite tous les jours, les mêmes personnes à la même heure, d'autres parfois seulement, et la dernière jamais. Les heures de visite sont de 15 à 20h, mais souvent l'infirmière de garde nous laisse jusqu’à 21h.

Avec Hanna, qui vient me voir tous les jours, nous papotons comme avant, en nous esclaffant toutes les deux secondes pour des choses complètement stupides. Nous parlons aussi de nos relations amoureuses, inexistantes ou bancales, et surtout, de la vie. Je ne sais pas ce que le destin nous réserve, mais c’est quelqu’un que je ne pourrai jamais oublier. Elle est française, danseuse étoile à l’English National Ballet. Elle a les cheveux bruns, est plus petite que moi, très maigre, avec chaque muscle du corps bien dessiné. C’est une passionnée, qui vit entièrement pour son art. Elle est drôle, a une énergie et un appétit de vivre impressionnants, rien ne l’arrête lorsqu’elle croit en quelque chose ou en quelqu’un. Elle a une grâce merveilleuse qui ne s’arrête pas à son port de tête, je ne connais personne de plus aimant et généreux qu’elle, elle donne sans compter. Elle a la fâcheuse habitude de toujours finir avec des abrutis qui ne la méritent pas, des histoires impossibles à chaque fois. Elle aime les mauvais garçons, les tatoués anglais qu’il faut remettre dans le droit chemin. Elle déteste autant la France et les gens boring[2] que moi, ceux qui rentrent dans le moule sans se poser de question. J’aime ses raisonnements intelligents, sa façon d’analyser avec justesse les gens et les situations. Elle ne se considère jamais arrivée, elle est en perpétuelle recherche et je trouve ça très stimulant. Nous avons commencé un journal, à la couverture en cuir, comme un grimoire, que nous nous passons à tour de rôle pour partager nos réflexions sur nos expériences amoureuses. Ici, elle est ma famille. Nous passons des heures ensemble, dans ma chambre, à l’Island, ou au Miro’s, où Wayne travaille certains soirs. Nous nous asseyons dans la petite salle du fond, et nous sirotons un verre de vin en mangeant du houmous, pendant qu’elle fait ses pointes. Et puis évidemment il y a les soirées, chez Dave avec toute la troupe de l'Island, au Paradise, au Tabernacle, à Camden... Nous nous sommes rencontrées au vernissage d’un ami photographe que Wayne m’a présenté cet été et nous ne nous sommes plus quittées.

Il semble que Wayne soit le dénominateur commun de tout ce que je vis ici. Maintenant que j’y repense, je le soupçonne d’être aussi à l’origine de ma rencontre, soit-disant fortuite, avec Andrew. La première fois que je l’avais vu à l’Island, deux semaines avant la soirée où nous nous sommes parlés, il était à côté d’une jolie brune. Elle avait un peu mon style, de longs cheveux châtains avec une mèche sur le côté. Il avait retenu mon attention. Je me revois encore dire à Wayne, accoudée au bar, en attendant mon verre : “Il est pas mal le mec là-bas.” Et lui de me répondre, en rigolant : “Moi j’aime bien la fille avec qui il est.” D’un air de dire, tu t'occupes de lui, je m'occupe d’elle. Ça en était resté là. Et comme par hasard, deux semaines plus tard, alors que j’avais totalement oublié cette conversation, Wayne me fait venir sur scène. Il le connaissait en fait, il avait dû lui parler de moi. Il a dû sauter sur l’occasion pour se débarrasser de sa petite groupie envahissante. Je ne pense pas qu’il ait pu s’imaginer que ça marcherait à ce point-là...


Les cinq carrés rouges de la baie vitrée de notre chambre encadrent notre vue sur les toits de Londres. Il ne fait pas beau ces temps-ci. Une des femmes a reçu un petit bouquet de fleurs roses qu'elle a posé sur le rebord de la fenêtre. Les nuages ont envahi le ciel, il n’est que 15h et il fait déjà sombre.

Wayne et Andrew veulent tester une retraite spirituelle ce week-end, pendant laquelle ils seront supposés ne pas parler, pour se recentrer sur eux-mêmes, sur leurs objectifs. Tout y est fait pour qu’à l'inverse de la vie de tous les jours, où l’on trouve toujours quelque chose pour se divertir et occuper son esprit, il n’y ait rien pour se déconcentrer, se détourner de la méditation.  
L’hôpital pour moi c’est tout à fait ça, on me force à m’arrêter une seconde, loin des futilités qui m’absorbent au quotidien, pour me focaliser sur l’essentiel : la chance que j’ai d’être en vie, et les multiples possibilités qui en découlent. Ce n’est qu’ici que je m'en rends compte, avant j’aurais bien jeté tout ça par la fenêtre sans une once de regret.


L’autre soir, assez tard, alors que j’étais à demi endormie, j’ai vu une infirmière qui était en train de regarder le supplément spécial Fashion Week du magazine Elle, laissé sur ma tablette. Elle était aspirée par sa lecture, debout, comme si elle l'avait ouvert juste par curiosité en allant s'occuper d'une des patientes, mais qu'elle n’avait plus pu détourner le regard, happée par l'univers merveilleux de la mode. J'ai refermé les yeux en souriant intérieurement. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait plaisir, j'ai eu l'impression que le superficiel venait de gagner une bataille sur la trivialité.

La dame gentille dans le lit G5, qui m'a fait un sourire ce matin, a ses vêtements sur elle, ses vrais vêtements, avec un manteau et des chaussures. Je l'envie. Respirer l'air frais pourrait me faire pleurer. Et ça ne fait que trois jours. Mais je suis bien ici, j'aime le petit train-train de l'hôpital, le shift des infirmières, la lumière tamisée la nuit, la chambre aux portes toujours ouvertes. Il fait chaud, j'ai juste une chemise de nuit et rien dessous, sans avoir besoin de drap ni de couverture.


Je me gave de livres pour occuper
mon esprit et mon temps. Ma vie inscrite en filigrane dans cette phrase de Murakami, tirée de son livre ”Le Passage de la nuit” : “Le sol sur lequel nous nous tenons  a l’air assez solide, mais il suffit d’un rien pour qu’il s’écroule sous nos pieds.”


C’est l’heure des visites : ma cousine et Andrew arrivent ensemble, puis elle s’en va pour nous laisser seuls. Je suis contente, mais il a l'air gêné. Il finit par me parler de Cassie, son ex qu'il n’arrive pas à oublier, et qui va bientôt revenir à Londres, en me caressant la main, puis le genou. Qu'est-ce qui ne va pas chez vous les hommes ?

Ça n’a pas d’importance, bientôt je ne serai plus là.

Au début j'étais triste, maintenant je me dis que moins nous avons de liens, moins ça fera mal ; plus tôt il me déçoit, plus facile ce sera par la suite. C'est tellement plus simple d’être dégoûtée et pouvoir se ficher de tout, que comblée et avoir cette peur panique que ça s'arrête.

Les relations amoureuses modernes ne seraient-elles pas ce que le câble est à la télévision ? Un foisonnement sans intérêt qui nous détourne de l’essentiel ? Plus on nous donne la possibilité de zapper, moins nous arrivons à nous fixer sur une chaîne en particulier, car potentiellement nous pourrions rater un super programme ailleurs. Mais en vérité, notre vie n’est pas meilleure qu’avant, lorsqu’il n’y avait qu’une chaîne en noir et blanc, car nous ne sommes plus que l’insatisfaction même. Nos attentes augmentent sans être pour autant mieux rassasiées, et nous n’arrivons même plus à apprécier ce que nous avons. Sans dire qu'il existe un Seul et Unique, je pense qu’il doit être bien rare de trouver la pièce de puzzle qui s’adapte parfaitement à la nôtre, pile au bon endroit, au bon moment. L’abondance de choix dans laquelle nous baignons n’est qu’une illusion. Au final, c’est ça qui nous fait le plus de tort.  

Je ne sais plus rien. Je veux changer tout ce bordel en quelque chose de bon et qui serve à quelque chose, mais j'ai peur de rentrer à la maison. Sans aucun excès, ma vie me paraît complètement vide et sans intérêt.

J'ai juste besoin de mes mots, tout le reste peut brûler.

Tout le monde doit être à l’Island en ce moment, à boire, rire et faire la fête. Mais moi aussi je referai tout ça, il s'agit juste d'une pause, le DVD de ma vie a été mis en arrêt sur image, et lorsque l’on appuiera à nouveau sur play, la vie sera plus belle, plus brillante et encore plus savoureuse, mais pas plus sage. Ça me fait toujours rire les gens qui pensent nous prémunir du mal en nous conseillant de ne jamais prendre aucun risque, car quoiqu’il arrive personne ne peut éviter que ça tourne mal. Alors autant vivre la vie à fond.

Ça fera pile une semaine ce soir, et tout va s’arrêter. J'aurais tellement aimé avoir plus de temps avec lui. Mais au final tant mieux, au moins c'est différent, et puis aucun risque de laisser encore un garçon me décevoir de la race humaine. Je remets toute la faute sur le destin, et le destin c'est sacré, IL SAIT CE QUI EST BON POUR NOUS, je ne peux donc pas lui en vouloir.

Cette idée que c'est en sautant vers lui que je nous éloigne me fait doucement sourire…

JEUDI 27/01/11

Encore une fois, je n'ai pas droit à l'eau, ni à un petit-déjeuner, car je vais peut-être me faire opérer ce matin.

Pour récapituler, d'abord ils doivent me mettre sous anesthésie générale pour remettre le talon en place, puis une semaine plus tard, ils ouvrent et fixent les os ensemble. Pendant que j'attends la deuxième opération, je peux rentrer chez moi, mais tant que la première n’est pas passée je suis bloquée ici. Wayne et Andrew me disent de quitter l’hôpital autant que je peux… Je ne sais pas quoi faire.


12
h09
Les gens baisent, boivent, dansent, s'embrassent, hurlent de rire, et moi je suis là. Peut-être est-ce moi la chanceuse, ce n'est pas tous les jours que l'on peut s'échapper de sa propre vie. J'aimerais avoir de grandes pensées philosophiques mais rien ne me vient.


Je n’ai pour tout horizon que mes pieds
. Je les regarde toute la journée. Comment être sûre qu’il s’agit des mêmes pieds que je posais sur le tableau de bord, côté passager, pendant notre road trip californien avec mes soeurs ? Des pieds de fille heureuse, brûlants de soleil et tous bronzés, aux ongles roses pailletés, qui virevoltent la journée et se reposent la nuit, des pieds plein d’énergie qui ne veulent que danser et parcourir le monde.

15h40
Andrew a appelé deux fois. Il vient. Ça me fait plaisir de le voir, mais cette fois je vais prendre mes distances et ne plus rien attendre. Me répéter que nous ne sommes que des amis.

16h47
Il vient de partir.
Nous avons écouté de la musique en nous touchant les mains du bout des doigts. Sentir l’empreinte de ses lèvres sur les miennes, et nos peaux qui se caressent, c'était si bon, même si je déborde de larmes depuis qu’il est parti. C’est plus fort que moi. Mais c’est mieux comme ça, je ne sais pas trop comment aimer en fait, il faudrait qu’il m’apprenne, mais il m’a l’air tout aussi paumé que moi. Nous irions droit dans le mur. C’est juste qu’il y a des personnes que tu suivrais n’importe où.

Aujourd’hui, nous aurions dû aller dîner au Paradise et après nous aurions fait l'amour pour la première fois, mais à la place je suis là.


Ma vie est un champ de bataille où l’on a trop largué de bombes et qui est tout défoncé, tout y est à refaire.

Rien n’arrive par hasard. Il fallait quelque chose de franc, un choc frontal qui ne me demande pas mon avis, qui m'oblige à rentrer. Ici, je m'amuse mais ça ne me mène nulle part, je stagne. Je travaille juste ce qu’il faut pendant la semaine, pour pouvoir faire la fête le week-end et ainsi de suite, ça n’a aucun sens. Il faut sortir de l'adolescence pour de bon et commencer à construire pour ne pas avoir vécu en vain. Il faut que je fasse mon deuil de toute cette période d’insouciance qui ne reviendra plus. Je ne dis pas que ça va être facile, je dis que je ne peux plus faire autrement. Je vais pleurer de quitter Londres, d’être passée à côté de Andrew, de ne plus voir Hanna, Wayne et les autres, mais je vais grandir, me réparer, me blinder, et j’en sortirai plus grande et plus forte. Je poserai enfin des pierres solides sur mon sol pour construire le reste de ma vie dessus, et ce sera grandiose.

VENDREDI 28/01/11

J'ai parlé à l’infirmière, sosie de Sarah dans “Prison Break”, pendant qu'elle faisait mon lit, nous avons le même âge. Sa coéquipière est à moitié française, elle s’appelle Louise.
La dame à côté de mon lit s'appelle Aileen, celle d'en face c'est Agn
es, mais tout le monde l'appelle Mama, ça doit faire longtemps qu'elle est ici. Les autres, je ne sais pas. Aileen n’a jamais aucune visite, elle reste là, sans rien faire, elle n’a ni la télé, ni même un livre, rien. Elle ne fait que dormir ou regarder devant elle, le regard hagard, petite créature fragile aux cheveux blancs.

Agnes a la peau très noire, ce qui fait ressortir le blanc de ses yeux et lui donne un regard profond et perçant. Elle ne dit pas grand chose, mais c’est comme si elle analysait les gens d'un seul coup d'œil. Elle aime être allongée, mais les infirmières la font s’asseoir dans la chaise bleue à côté de son lit, et souvent, elle finit par s’endormir sur la table devant elle. Elle doit être assez vieille, car ses fils, qui viennent toujours vers 16h jusqu’à la fin des visites, ont les cheveux grisonnants. 


Aileen appelle le docteur depuis plus de vingt minutes, mais
nous avons tous appris à l'ignorer.
C'est horrible de l’entendre gémir pendant sa toilette le matin, c’est toujours la même histoire. La pauvre, elle doit souffrir, non seulement comme nous tous, mais aussi de solitude. Qui sait ce qu’il y a dans sa tête ? Ce qu’elle a vécu avant ? Si elle a de la famille quelque part ?

Je me rends compte que ce qui m'effraie le plus c’est de pouvoir penser que je ne suis peut-être pas là où je devrais être. Et si j'avais fait une erreur quelque part ? Et si j’étais allée trop loin ? Et si on m’avait punie en brisant la chaîne qui me relie à mon destin ? L’histoire d'Œdipe crispe bien des gens pour son fatalisme implacable, moi elle me rassure, ça veut dire que ce qui est écrit arrive, nous ne pouvons pas passer à côté de notre chemin. Sans penser que nous sommes totalement prédéterminés, j’ai envie de me convaincre que la chose pour laquelle nous sommes sur terre, nous l’accomplissons quoiqu’il arrive.

Hier, quand ils ont éteint les lumières, j’ai pu enfin me démaquiller, en même temps qu'enlever mon sourire-masque, et j’ai pleuré, pleuré, pleuré, dans le noir et en silence, en serrant mon lapin en peluche dans mes bras. Il fallait que je me débarrasse de la peine que j’ai de quitter cette ville, que je la sorte de mon système, que je fasse mon deuil.

Finalement, j’ai bien eu ma première opération aujourd’hui. Et oui, l'après fait très, très mal, mais les cachets commencent à faire effet, donc ça devient supportable.

Vers midi ils m’emmènent. Ils pensent que je suis nerveuse pour l’opération, mais pas du tout, j'essaye juste d’oublier que ma peau est directement au contact de tous les regards que nous croisons, sans le filtre du maquillage. Dur, surtout quand nous sommes dans l'ascenseur et que mon lit fait face au miroir. Je n’arrive pas à croire que les gens qui m’accompagnent soient aussi gentils avec moi, alors que je suis si peu agréable à regarder. Il y a James, le gentil infirmier en blouse bleu foncé, la sosie de Sarah et Louise. Tout le monde est adorable et content pour moi pour l’opération, ils me congratulent aussi chaleureusement que si je venais de gagner un Award.
Alors qu
e nous arrivons au quatrième étage pour aller en salle d'opération, je croise plusieurs fois le nombre 7, qui a toujours été là dans ma vie pour me dire que tout allait bien. Je me relaxe tout d’un coup, c'est bon, je l'ai ma réponse, je suis bien là où je dois être, tout va bien se passer, bientôt tout rentrera dans l’ordre. Je souris. Et puis les battements de mon cœur, bip-bip-bip, une courbe verte, les gouttes de la perfusion qui s’écoulent à un rythme régulier, et je sais que dans quelques secondes je vais fermer les yeux, puis les rouvrir comme par magie comme si le temps ne s'était pas écoulé, mais j’aurai fait un pas de plus vers la guérison.

La première chose à laquelle je pense en ouvrant les yeux, tout doucement et difficilement, c'est Andrew : j’aurais juré que l’infirmier qui s’occupe de moi en salle de réveil venait de me dire Je m'appelle Andrew”, mais il s’appelle Max. Et puis le 7, toujours en face de moi, en réconfort, et ma gorge qui fait mal quand j’avale.

15h30
Le ciel s'éclaircit, on peut voir du bleu et du rose parmi les nuages.

Finalement, je suis mieux ici que chez moi, au moins je n’ai à me soucier de rien.
Les gens font déjà l’effort de venir me voir, je ne peux pas en plus attendre d’eux qu’ils m’assistent 24 heures sur 24. 


20h20
Ici, les gens m’aiment bien alors que je ne suis
presque pas maquillée et que je suis sans style. Serait-ce possible qu’on apprécie les gens pour ce qu’ils ont à l’intérieur ?
Je pense que si nous avons tant besoin de plaire aux autres c’est pour réussir à nous plaire à nous-même.  

Je suis complètement à l’ouest. Je n'ai même pas eu de morphine je ne comprends pas. Tout m’arrive de très loin, comme si mes pensées étaient plus réelles que le décor, que les gens et les paroles qu’ils prononcent devant moi.

SAMEDI 29/01/11 

Encore une nuit passée ici. Demain ça fera une semaine.

Je suis d’excellente humeur car j’ai droit à un petit déjeuner avec tout le monde, et en plus papa vient me voir spécialement de Paris pour la journée. 


Quand je pense que
la soirée du drame j'ai parlé à S.O., mais que j'étais trop défoncée pour me souvenir de quoi que ce soit, je m'en veux terriblement.

L’impression très claire que le destin m’entraîne loin de la mode, de Londres et d’Andrew, comme si ma vérité était ailleurs. Il essaye de me dire que cette conversation ne servait tellement à rien que l’effacer de ma mémoire ne fait aucune différence. Comme pour Andrew. Sinon, pourquoi m’envoyer loin de lui ? Il n’est pas ma destination mais un pont vers autres chose, un passeur. Mais alors pourquoi ça fait si mal ? Se peut-il que nous sachions si peu ce qui est bon pour nous ?

Bientôt 15h, l'heure des visites
. J'espère que personne ne viendra, sauf Papa, je veux l'avoir pour moi toute seule.

14h58
C'est tea time et G4 insulte l’homme du thé. Il n’est pas très expressif, mais on sent que c'est quelqu'un de gentil et qui fait bien son travail. Il lui demande, comme à chacune de nous, "Thé ou café ?", elle lui répond méchamment : "J'en veux pas de ton café, il est pas bon, il est froid", comme si c'était SON café. Il doit sortir de la machine, j’imagine. Il lui répond qu'elle pouvait juste répondre "Non merci". Elle en rajoute en lui disant que sil n’aime pas son métier ce n'est pas de sa faute à elle, et qu'il n'a aucune patience. Là-dessus il est parti, tout penaud. 


P
apa m'a apporté un parfum et plein d'autres petits cadeaux. L'après-midi est passée à toute vitesse. C'était super d’avoir un petit bout de ma famille avec moi. Heureusement que je plane un peu grâce aux médicaments, parce que ça me fait tout drôle de me retrouver seule maintenant qu’il n’est plus là.

Andrew m'a appelée, c'était bon de l'entendre : “Je suis sûr que mon accent te manque !” Il vient peut-être demain ; Elise, la nanny française avec qui j’ai sympathisé en août, devrait passer aussi.

DIMANCHE 30/01/11

Ce matin, G4 est restée je ne sais pas combien de temps dans la salle de bain commune aux G, une heure selon G3, et tout le monde attendait qu'elle sorte pour aller se laver. G3 n’arrêtait pas de jurer en disant qu'elle exagérait. Elle ressemblait à l’une des vamps.

Sur une note plus positive, elle et G3 font beaucoup de progrès avec le déambulateur. Avant, elles avançaient difficilement jusqu’au niveau des lits de G2 (Aileen) et G5, même si G4 allait quand même plus loin que G3, qui est bien plus frêle et plus vieille. Mais après quelques jours d’efforts, elles sortent complètement de la pièce et peuvent aller à la salle de bain sans aide. Chapeau. Bientôt les béquilles ?

Ce matin, le docteur m'a dit que si tout se passe bien, je me f
erai opérer mercredi. Je croise les doigts.

Moi aussi j'attends pour la salle de bain. Je suis sortie de mon lit, bien installée sur mon fauteuil. J’apprécie le changement de perspective et la musique familière de mon Ipod qui m’aide à me sentir chez moi. J'ai les pieds surélevés sur mon matelas avec vue sur l'extérieur, c'est plein de lumière qui transperce les nuages.

Ce qui est nul à l’hôpital, c'est de se faire rappeler en permanence que nous sommes mortels.

Lu dans mon magazine:  “Nous avons tendance à nous habituer à tout ce qui est bon dans nos vies, et cela ne nous procure plus de plaisir.”

Pour éviter ça tu peux soit te casser la jambe, soit si tu n'as pas le temps, faire un journal de gratitude.

16h
Je suis
 shampouinée, parfumée, et j’ai une nouvelle blouse d’un beau bleu pâle avec un col en V. Le soleil vient s’étaler jusque sur le sol de notre chambre, c'est une belle journée.

En fait l'hôpital c’est génial, tu n’as pas à te prendre la tête avec les courses, la cuisine et le ménage. Chaque matin tu ne passes pas dix ans à te demander ce que tu vas mettre. Quand les gens viennent te voir, tu n'es pas supposée avoir passé du temps à te pomponner, ni avoir rien préparé pour eux. Si tu as une tête à faire peur, que tu es fatiguée ou déprimée, personne ne t'en voudra, parce que ça leur paraît normal de ne pas aimer être là. Mais moi qui apprécie plus que tout la relative solitude et la facilité, je m’y plais beaucoup. Je suis contente d’être en marge de la réalité, de devoir m'écarter de la vie pour un moment, je peux ainsi mettre tous mes problèmes entre parenthèses. Je vais bien devoir les assumer un jour ou l'autre, mais pour l'heure je profite de m’en décharger quelques temps.

Une de mes meilleures amies de France, m’appelle : Franchement je ne crois pas au destin, mais là, tu te demandais si tu devais rester ou partir On dirait qu’il a décidé pour toi. 

Être ici c’était inspirant, intense et beau. J’ai pu vivre sans me retenir, m’expérimenter, et voir que c’était valable aux yeux des gens. Il y a des endroits où je peux être sans filtre, ne pas constamment penser à l’image que je renvoie, ne pas toujours réfléchir à deux fois avant de parler. Si ce que l’on retient des autres c’est ce qu’ils nous ont fait ressentir, alors eux m’ont fait ressentir que je comptais vraiment, que j’étais intéressante, que je faisais enfin partie du clan. Ils m’ont montré que c’est possible et pour ça je leur en serai éternellement reconnaissante. Mais ça n'empêche pas que Londres soit la ville de l'éphémère, du provisoire, où rien ne dure, où la seule personne qui ne s'affadit pas avec le temps c'est Hanna. Tous les autres sont des courants d'air, des étoiles filantes auxquelles je ne peux confier aucun vœu. Ce n'est pas ici que je construirai quoique ce soit, je suis trop électron libre pour vivre dans la ville qui incarne l'instabilité à tous les niveaux. Je pars, je me reprends, je me répare. Et alors seulement je saurai quoi faire, et où aller.

Personne ne peut comprendre à quel point ce qui m'arrive est une bénédiction.

LUNDI 31/01/11

À l'hôpital, tu apprends à être passif devant la douleur des autres, à continuer ta vie sans rien dire. Tout ce que l'on cache en permanence, la souffrance, la laideur, les cicatrices, la mort… l'hôpital c'est ça. Toutes les immondices ressortent et s'exposent, et je me dis que nous sommes bien peu de chose derrière notre couche de vernis O.P.I.


Une nuit,
tout était silencieux, lumières éteintes, tout le monde dormait. Il y avait une ombre parfois qui passait en silence dans le couloir. Alors je fermais les yeux et m'imaginais dans un film d’horreur, c'était le décor idéal. Et à ce moment là, alors que j'étais complètement baignée dans l'angoisse de voir apparaître à tout moment la chevelure noire de la fille dans The Ring, j'ai senti quelque chose bouger au-dessus de ma tête : là, il y avait quelqu'un plongé dans le noir. J'ai sursauté comme jamais. C'était juste une infirmière qui changeait l'insigne Nil by mouth[3]. On dirait qu’elles ont des chaussures de Ninja, je ne les entends jamais arriver.

13h24
Qu'avons-nous tous à nous jeter sur l'alcool et la drogue ? Qu’a-t-elle de si terrible notre vie, pour que l'on ait tant besoin d'oublier et de perdre le contrôle, que cherche-t-on à fuir chaque week-end ? Pourquoi notre conscience accompagne rarement nos rires les plus authentiques ?

En sortant de la salle de bain,
un des chirurgiens me voit revenir dans mon lit et me dit : "Ne crapahutez pas trop, essayez de rester allongée et la jambe en hauteur un maximum", comme si je me faisais des tours de l'hôpital tous les jours

15h26
G5 est en train d
e siroter un café avec ses filles, des jumelles, que l’on croirait sorties tout droit d'un film d'Almodóvar. G3 s'entraîne à marcher avec deux infirmières. G4 est au téléphone.

Ici à Londres, les gens traversent ma vie comme des boulets de canon : fort, vite, défonçant tout sur leur passage, principalement mon estime de moi et l’espoir de rencontrer un jour quelqu'un de bien ; puis ils repartent sans crier gare, comme si rien ne s'était passé, en me laissant le soin de nettoyer les dégâts après leur passage, sans même un au revoir. Aucune cohérence, ni aucun respect. Le jour où un homme valable se présentera à moi, il fera fondre la glace tout autour et il relancera le balancier. Tout retrouvera son équilibre. C’est ça le plan et pas autre chose, non ?

1
6h05
Quand on nous met un cœur
entre les mains de toute façon, c'est plus fort que nous, nous ne pouvons pas nous empêcher de l'écraser et de le regarder souffrir.  

17h50
Maman me joue
du piano au téléphone : Andante de Dvorak, opus 98, en La mineur. C'est magnifique.

Une infirmière chinoise voit mon lapin en peluche trôner sur ma tablette : “Vous êtes de l'année du lapin ?” Je ne vois pas le lien, car si nous avions tous des doudous en rapport avec notre signe chinois, imaginez les buffles et les cochons... Mais effectivement, je suis lapin. “C'est vrai ? Alors vous avez beaucoup de chance, c'est votre année !” Ça ne la gêne à aucun moment de dire ça à une fille avec la jambe dans le plâtre, bloquée dans un lit d’hôpital.

Hanna n’est toujours pas là.

20h39
Hanna est toujours là. Sont venus également, Wayne et… Andrew.

21h
Ils viennent tous de partir. Hanna est venue avec un gros bouquet de roses blanches et de lys roses encore fermés. Wayne m'a apporté une pomme verte et bizarrement j'avais eu envie de manger une pomme toute la journée. Quand il est arrivé nous parlions avec Hanna, tout à coup mon attention a été retenue par le profil d'un bel homme, derrière les stores entrouverts qui donnent sur le couloir. C'était lui. Nous avons beaucoup ri et parlé de mode en regardant mes magazines. Nous discutions de la nouvelle saison printemps-été quand Andrew a appelé. Il hésitait à passer puisque j'étais déjà en bonne compagnie, mais j'ai insisté. Lorsqu’il est arrivé, Hanna a compris qu'elle devait occuper Wayne pour que nous puissions avoir un semblant d’intimité. Cela lui a permis de me reparlé du dîner, celui auquel il m'avait invitée le soir où nous nous sommes connus. À la place, il me propose un dîner chez lui, la semaine prochaine quand je serai sortie. Il viendra me chercher et me ramènera en voiture. Il n’avait pas oublié.

J’ai toujours peur qu’il lâche l’affaire avec moi, qu’il ne vienne plus me voir, mais il est encore là ; alors que ce ne sont pas mes instants les plus glorieux, que je ne suis pas très belle à voir. Ici, il n’y a que la partie de moi la plus brute, la plus brisée. Je ne suis plus qu’un vase fêlé qui ne peut plus rien contenir, mais il ne me met pas de côté, au contraire, il me pose en plein milieu ; ça me touche.

MARDI 01/02/11

Comme chaque jour, je me fais réveiller juste avant 6h par la prise de tension/température. Du coup le matin, c'est moi la première levée, façon de parler, puisque je dois rester au lit. Je ne me rendors pas, je fais mon maquillage pendant que G2 et G5 se font laver, derrière le rideau que les infirmières tirent autour de leurs lits.

Andrew a été un tel ange avec moi que je ne pourrai qu’être déçue à la longue. La deuxième nuit que nous avons passée ensemble, il était aux petits soins pour moi, alors qu’il était encore moins question de sexe, mais à aucun moment je ne l’ai senti déçu, il était juste présent, totalement là, comme s’il n’aurait voulu être ailleurs pour rien au monde. Comment est-ce possible ? Je ne m’en remets pas d’avoir cette chance qu’il existe quelqu’un comme lui, et de l’avoir rencontré, de passer sans transition de “plan cul interchangeable” à “être spéciale sur un million”. Il est vrai, et ce que nous ressentons a l’air si réel et palpable, si juste et si bon. Je ne pensais pas que mon âme pouvait encore s’émouvoir pour quoi que ce soit. Je sais qu’il va falloir que ça s’arrête, mais je ne peux pas m’empêcher d’être émerveillée en sa présence. Il rend mon monde respirable à nouveau, comme la neige qui, sans qu’on s’y attende, tombe lentement dans le silence et recouvre les rues sales d’un blanc étincelant, il transforme toute cette merde infâme en beauté ahurissante. Je l'adore pour toujours, pour cette douceur éphémère. Mais je ne pourrai jamais lui dire ce que je ressens, j’aurais trop peur et trop honte. Je garderai tout pour moi, pour ne pas briser le charme. Il n’y a rien de pire comme tue-l’amour que quelqu’un qui a besoin, qui a envie. J’aimerais tellement lui donner le meilleur de moi-même, mais je suis bien consciente d’être limitée par ce carcan qui pèse une tonne, que je me suis construit pour me défendre et dont je n’arrive plus à me défaire. Je commence à détester ce rôle de petite pute superficielle qui me colle à la peau, mais je ne sais plus faire autrement. De toute façon il y a de grandes probabilités pour que je me fasse tout un cinéma, comme d’habitude...

9h26

Aujourd'hui je suis de nouveau à jeun, je me fais opérer. L'impression qu'une page se tourne.

Les parents de Holly, la petite que je garde, m'ont envoyé un message pour me dire qu'ils ne veulent pas me perdre, et me proposent de rester chez eux pendant que je récupère. Je suis touchée mais je sens au fond de moi que je dois rentrer auprès de ma famille, c'est le moment ou jamais de faire une pause. J’ai l'impression d’avoir fait le tour des possibilités qui s'offrent à moi ici. Pour une raison ou pour une autre, je dois changer d'air complètement, mon instinct me le crie depuis des mois. J'apprécie énormément leur famille, mais j'en ai marre de dire que je suis Nanny[4], c'est comme mentir sur moi-même. Nanny, ça colle à celle qui choisit la facilité en moi, et elle n'est que l'ombre de ce que je pourrais être, je ne veux plus l'encourager sur sa pente ridicule. Ce n'est pas en croisant les bras que j’équilibrerai ma balance interne. Choisir de ne pas choisir c'est laisser la vie décider pour moi, c'est lâche. Comme d'habitude, je n'ai aucun plan sur plus de trois mois, donc après “où aller ?, que faire ?, restent des questions sans réponse, mais il faut que j'avance. Kensal Rise fait partie du décor à l'arrière de la voiture, je vois l'Island dans mon rétroviseur et il faut regarder au delà du pare brise maintenant, déchiffrer le panneau qui se profile à l'horizon.

16h08
Ils m'ont refait le coup, pas d'opération aujourd'hui.

JEUDI 3/02/11

Page blanche hier, c'était l'opération. Je lutte pour écrire, ils m’ont mis deux cathéters dans la main droite...

HIER - MERCREDI 02/02/11

En me réveillant après l’opération, j’avais tellement, mais TELLEMENT MAL, malgré la morphine, dont ils augmentaient les doses sans effet, je ne pouvais plus m'arrêter de pleurer. Quand je suis enfin remontée dans la chambre (vers 15h, alors que je suis descendue pour l’opération à 8h30) j'allais un peu mieux, mais mon corps avait besoin de se libérer et j'ai pleuré à gros sanglots encore et encore. J'ai à peine eu la force de dire à Andrew et Hanna de ne pas venir me voir. Et ce matin, idem, j'ai MAL. Les médicaments apaisent mais n’enlèvent pas complètement la douleur.

J'ai des béquilles. Je repars demain.

Marre des gens qui me demandent ce que je vais faire après. JE NE SAIS PAS, je suis incapable de me projeter. Trouvent-ils cela si inconcevable de respirer sans avoir de plan sur le prochain mouvement ? Je suis cassée, j'ai besoin de tout arrêter, même de penser. STOP, PLUS DE PLAN, juste guérir, reprendre forme humaine.

Il n’y a plus que la douleur, elle s'étend au-delà de la forme de mon corps. Je ne sais plus où s’arrête ma peau et où commence le mal. Mon pied est comme tordu par des milliers de mains dans des directions différentes, je dois regarder mon plâtre pour être sûre que ce n’est que dans ma tête. Ma jambe flotte dans une autre dimension, celle de la souffrance, où rien n'a le même visage que sur terre, où il n’y a que des muscles tendus et des traits contractés, où rien n'est doux ni apaisant. Il n'y a pas de repos, il n'y a que la douleur, s'infiltrant par le moindre interstice et gonflant comme une bulle, qui finit par s'étendre en emprisonnant tout autour d'elle.

Je m'endors à 16h, en attendant mes visites, qui prendront de toute façon leur temps pour arriver.

On me touche le bras, je me réveille en sursaut, mes yeux s'ouvrent sur lui, comme dans un conte de fées. Il me tend un papier brun avec un muffin au chocolat dedans. Il est tout excité, comme d'habitude, ses genoux sautillent comme montés sur ressort, comme sil avait pris quelque chose. Il a raccourci sa barbe. Il est beau. Tout le monde me dit “ Sors avec son frère, il est carrément mieux.” C’est vrai que Dean a l’air de sortir d’une pub Giorgio Armani, et alors ? Ils ne comprennent rien, leurs yeux sont fermés pour ne pas voir comme son âme n’a pas de fond. Pour moi, c'est le plus beau des deux. De toute façon, comment quoique ce soit de physique pourrait rivaliser avec la substance unique et immatérielle qui vient du coeur d’un autre et s’insinue en nous, se mêle à nos cellules et transforme l’intégralité de notre être pour toujours ? Il faut une alchimie exceptionnelle pour rendre cet alignement possible entre deux personnes que tout oppose, ça n’arrive peut-être même qu’une seule fois dans la vie. Ce qui est sûr c’est que ça ne peut être que fulgurant, tout se consumera d’un coup. Je ne peux parler qu’en mon nom, je ne pense pas que ce soit son expérience à lui, nous n’en parlons jamais. Mais ça ne change rien à ce que je ressens, il m’a touchée au plus profond de moi, dans un endroit si inaccessible que je ne peux pas y accéder pour le déloger.


Il m'a amené le livre qu'il est en train d'écrire
, je me sens flattée d’être une des seules personnes à l’avoir eu entre les mains. Dès que les visites se terminent je me jette dessus. Je suis jalouse à mourir de l'histoire d'amour qu'il décrit, mais je ne peux pas m'arrêter de lire. Je me demande si c'est inspiré de son histoire avec Cassie.

Pile à ce moment, il m'appelle, un peu éméché. Il rentrait chez lui à vélo après avoir bu un verre avec des amis. Alors que lire son livre me faisait mesurer à quel point je ne fais pas partie de son monde, il me fait savoir une fois encore qu’il s’est emparé de ma main et qu’il n’est pas prêt de la lâcher.

VENDREDI 04/02/11 

Je me réveille d'un rêve profond, comme je n'en avais plus fait depuis longtemps.
J'ai l'impression de devenir folle, comme si tout avait un sens,
et m’apercevoir au dernier moment qu'en fait ce n'était que le hasard, et que ce en quoi je crois, ce que je suis comme un guide, n'est rien qu'une hallucination sans fondement.

J’ai si souvent ce sentiment de déjà-vu, cette impression que tous ces passages de ma vie sortent d’un film, un scénario dont je semble savoir les détails sans pouvoir m'en souvenir tout à fait, comme si tout était relié ; comme si l’ange du destin devenait tout à coup palpable : ses plumes me frôlent, mes mèches s'envolent sans qu'il y ait de vent. Je ne sais pas, c'est trop bizarre, c'est trop dingue.

J’en viens à me dire que j’ai eu de la chance de me casser la jambe. J'aurais fini à l’asile ici. Voire même j’y serais morte. Suicide ou overdose.

C’est tellement fort ce que je ressens pour lui, que ça m’empêche de respirer. Mais je sais que c’est faux, ce n’est qu’une création de mon esprit, comme un rêve qui n’a aucune attache dans le réel. Ça va passer, je serre les dents en attendant que les sentiments s’en aillent. Non mais sérieux, quittez-moi j’ai mal, c’est trop lourd sur ma poitrine. Je sais qu’il n’est qu’un masque de passage, accompagné d’un nom, dont le souvenir éthéré me fera sourire dans à peine quelques mois. Mais être consciente de tout ce processus n’arrange rien. Pourquoi ai-je tant besoin de prendre soin de lui comme il a pris soin de moi ?

Ce n'est pas grave, je vais pleurer, pleurer, pleurer, et mon cœur séchera un peu plus, et je passerai à autre chose, je l'oublierai comme tous les autres. Y en aura-t-il un, un jour, que je n’arriverai pas à effacer ? Ou est-ce-que réellement, personne n'est irremplaçable ? Suis-je trop égoïste pour laisser leur chance aux gens, ou est-ce seulement une manière de me protéger ?


Papa qui me dit
“Je t’aime au téléphone. Il s'inquiète, mais il ne faut pas.

Il fait gris aujourd'hui. Je sors plus tard dans la journée. Je n'arrive pas à croire que je sors.
Toutes les trois heures, si je n'ai pas mes médicaments, c'est l'horreur. Comment va être la vie en attendant de pouvoir poser le pied à terre ?
 Je me sens encore plus perdue qu'avant, totalement à l'ouest sur tout.

Non mais entre
Andrew et moi il n'y a rien, c’est la douleur et les médicaments qui me font délirer, je vais vite reprendre mes esprits. La profondeur que je crois lire dans ses yeux quand il me regarde n'est qu'un trompe l'œil, en vérité il n’y a aucun relief. D’ailleurs il n'a jamais menti, depuis le début je sais qu’il aime toujours Cassie, sans parler de son projet de tour du monde dont il me parle de plus en plus… Le message est clair.

CHAPITRE 4 - COMPTE À REBOURS

 KENSAL RISE

LUNDI 07/02/11 

Je rentre vendredi prochain en France. Hanna m’accompagnera, elle a des affaires à régler sur Paris.

Chez Andrew, dans la cuisine. Il prépare un plat thaïlandais pour le dîner. C’est la première fois qu’un homme me fait à manger. Il est aux fourneaux, un sweat à capuche foncé sur un jean noir qui tombe sur ses pieds nus. La cuisine est bien aménagée, fonctionnelle, et surtout c’est propre, clair et moderne, pas délabré et pourri par l’humidité comme chez moi. Tout est blanc, les meubles de cuisine, les murs, le réfrigérateur, le carrelage, avec de minuscules losanges noirs au milieu. La pièce donne sur une parcelle de gazon carrée bordée de balustrades en bois. Il nous sert deux verres de vin, qu’il a choisi blanc en se souvenant que c’était ce que j'avais commandé à l’Island, le soir nous nous sommes rencontrés. Nous ouvrons la porte-fenêtre pour fumer.

Plus tard, dans la chambre. Je la regarde comme si je la voyais pour la première fois, je note chaque détail dans ma tête. Le lit au milieu, en face de la porte, au-dessus duquel est accroché un grand dessin qu’il a fait, des motifs abstraits dans les tons bruns et ocres sur fond blanc. À droite, un bureau recouvert d’un tissu orange avec son ordinateur. À gauche, une étagère basse pleine de livres. En face du lit, une penderie, avec sa guitare dans un coin.

Il me montre ses courts-métrages et un montage de vidéos qu’il a pris au ski, en France, avec ses amis. Il a une bande d’amis super fun, toujours prêts à s’amuser et à faire la fête, à partir en vacances et en week-end, à aller à des festivals de musique, à se mettre la tête à l’envers, habillés de manière originale et extravagante, comme dans les magazines. Il est toujours à droite à gauche, dans la campagne anglaise, en Écosse, à Bali, à Sainte-Lucie, dans les îles Grecques... Je me sens d’une banalité assommante en comparaison... Il me parle de son adolescence à Édimbourg. J’ai l’impression qu’il vient d’une famille riche et importante, mais j’oublie vite ces détails-là, je suis trop captivée par cette lueur addictive dans ses yeux qui me dit que tout est possible.

Il aime quand je parle français. Il répète après moi “putain” en accentuant sur la deuxième syllabe ; apparement c’est le mot que je prononce le plus.


Nus sous le lourd édredon aux motifs géométriques noirs et blancs, je nous sens vulnérables et émus. Ça ne me ressemble pas, quand je ne peux pas dominer je me sens perdue. Ce qu’il y a de nouveau aussi c’est que j’ai envie de lui personnellement, pas juste envie de faire l’amour, j’en ai envie parce que c’est lui. Je suis affreuse avec ma jambe dans le plâtre, mais ça n’a l’air de faire aucune différence pour lui, je sens qu’il me veut. Je le laisse me guider comme s’il devait tout m’apprendre. Je tremble de tout mon corps quand sa peau glisse contre moi, et lorsque nos lèvres se touchent, je ferme les yeux et il y a tout qui chavire. Je découvre tout d’un coup ce que c’est, de vraiment me mettre à nu devant quelqu’un, de m’offrir à lui totalement, sans filet de sécurité, et lui donner la possibilité de me briser. Je sens que ce qu’il se passe ici entre nous est crucial, même si je suis la seule à le percevoir et qu’il m’est impossible de l’expliquer. J’ai l’impression qu’il y a un message sous-jacent, qui m’est personnellement destiné, que je n’arrive pas encore à déchiffrer.

Il me serre contre lui sans bouger. Il descend poser sa tête sur ma poitrine et reste là, pendant que je caresse ses cheveux. Je sens les battements de son coeur résonner dans mon ventre.

Arrêter de l’embrasser c’est basculer dans le réel, complètement désemparée.


Nous parlons de Cassie. Je suis jalouse, pas jalouse d’elle, mais jalouse de lui qui a quelqu’un à qui penser, à qui se raccrocher. Personne ne me manque réellement et j’aimerais que ça change, cela voudrait dire que je suis capable d’aimer.

Il me dit qu’avec elle c’est différent, c’est calme et tranquille, pas intense et passionné comme avec moi, et je sais que ça lui plaît, cette folie qui répond à la sienne. Je sais que pour lui aussi il se passe quelque chose entre nous, sans qu’il puisse l’expliquer, mais elle reste sa muse.

Il me dit  “Je ne me sens pas menacé avec toi”.

J’avais oublié le soleil. Ce matin-là je mets le pied hors de chez lui, sur le paillasson constellé de minuscules confettis roses et bleus en forme de coeurs. Il y a cette odeur particulière de petits pains chauds sortant du four. Je l’entends fermer la porte, le tintement des clés, et mes anges qui murmurent : “C’est fini, mais ça ne veut pas dire que tu dois être triste, c’est le début d’une belle journée”. Aveuglée et heureuse, jessaye de retenir chacune de mes sensations pour pouvoir les retranscrire plus tard, quand je me retrouverai seule, et qu’il faudra user de tous les stratagèmes pour m’occuper et m’empêcher de penser. Il y a la brume qui passe entre mes lèvres pour s’évaporer dans l’atmosphère quand je respire, les rues de Kensal qui vont tant me manquer, son sourire qui s’évanouira dans le labyrinthe de mes souvenirs, perdu dans le dédale en constante expansion de mes relations.

Maintenant je suis allongée sur mon lit, je prends des photos de tous les coins de ma maison. Je regarde le ciel éclatant. Je suis coincée dans ma chambre mais ma peur et mon angoisse me tiraillent dans toutes les directions à la fois. Je sais que j’ai pris la bonne décision, la seule valable, même si elle n’a pour l’instant que le goût des regrets. Je sais qu’au final je finirai par arriver là où je dois être.

Je revois le sourire d’Andrew, franc et intense, son regard pur et profond. À chaque fois que je le cherche, ma peau trouve la sienne, et toujours entre nos deux corps un grand feu qui s’embrase. Ça me désespère, parce que je sais déjà que quand nous nous reverrons tout aura changé.

Ce n'est pas que je suis amoureuse et que je n'accepte pas de le perdre, c'est être confrontée à l'impermanence du bonheur qui me tue, une fois de plus. Me sentir happée vers la fin, à la merci de cette chose qui me dépasse, et que tout ce quil me reste à faire c'est grappiller par-ci par-là des miettes de plaisir, à mesure qu'il m’entraîne je ne sais où. Devoir accepter que tout m’échappe en permanence.

MERCREDI 09/02/11

Dernier soir à l’Island.

Andrew vient me chercher en voiture et me dépose devant le Pub. Kim, sa colocataire et meilleure amie est là, l’hypocrite de service, qui m’abreuve de sourires alors qu’elle ne peut pas me voir. Je lui commande un crumble… Lorsqu’elle me l’apporte, j’ai peur qu’elle ait craché dedans. J’avale ma première bouchée en pensant que décidément, je vis dangereusement.
Tout le monde arrive.
Je chante avec mon ex-guitariste comme au bon vieux temps, en duo, la jambe allongée sur le canapé. C’était un beau moment. Je vois
Wayne et Andrew me regarder en souriant. Je sais que c'est dans ce souvenir-là que je puiserai la force nécessaire quand je n’y croirai plus, quand je ne saurai plus comment affronter le jour suivant.

Andrew et moi finissons la soirée chez lui, juste pour une nuit… qui durera en fait 48 heures ; parce que c’est si bon d’être ensemble, et que nous savons que la fin est proche, alors il me retient à chaque fois que je fais mine de partir.

JEUDI 10/02/11

Tout est parfait, et soudain Kim arrive et n’arrête pas de l’appeler. On dirait qu’elle le fait exprès, et il me laisse de nouveau seule lorsque Cassie s’insinue dans la pièce, comme une brume qui remplit peu à peu tout l’espace. Il joue de la guitare à côté de moi sur le lit, elle s’invite entre les mots et la mélodie. Je me sens immatérielle, plus encore que son fantôme à elle, comme si j’étais déjà partie.

C’est étrange cette façon qu’il a d’être partout et nulle part à la fois, de disperser son énergie dans mille projets, d’aimer une fille avec qui il n’est plus en couple à en crever, tout en donnant le meilleur de lui-même à une autre pour laquelle il ne sait même pas ce qu’il ressent, et avec qui il n’y a clairement pas d’avenir ; de vouloir aider tout le monde, quitte à se faire passer en dernier. Il est si peu sûr de lui… C’est comme s’il préférait donner son temps aux autres de peur de ne pas réussir à mener à bien un projet à lui. Il croit en mon talent, et moi en le sien, mais c’est un dialogue tout à fait vain, tant que nous n’aurons pas décidé de croire chacun en nous-mêmes. J’avais la folle espérance de chanter avec lui, que nous puissions nous motiver l’un l’autre à aller sur scène, mais ça semble plutôt compromis maintenant… En attendant, il aide une fille dont j’ai oublié le prénom à réaliser son album. J’ai envie de la baffer avec sa chanson niaise qui me reste en tête. Il me dit : “Elle me rend dingue… Elle ne veut pas comprendre ce qui serait mieux pour elle… Je devrais plutôt travailler avec toi.”, ce qui ne risque pas d’arriver. Ce qu’il aime en moi c’est ma voix, mon corps, mon côté passionné, mon enthousiasme. Je suis toujours en train de rire et ma joie de vivre lui fait du bien. Et puis surtout je crois en lui. Ce que j’aime en lui c’est sa créativité, sa folie, sa générosité, sa fougue, son intensité, sa timidité, son angoisse, ses éternels doutes et son envie de bien faire, son esprit joueur, sa spontanéité, le fait qu’il soit toujours partant pour tout. Il aime profondément la vie mais comme tous les idéalistes, il se sent profondément blessé par la réalité je crois, et ça se ressent dans ses chansons, dans sa voix, dans ses addictions… Il cherche quelque chose de meilleur, il ne veut pas fuir, il veut trouver, il veut aimer, être aimé. Je le décris lui et j’ai l’impression de parler de moi, nous nous ressemblons tellement ; ou bien tout ce qui m’est permis de voir en lui n’est que mon propre reflet.


Mon âme est incroyablement en paix, mais quand il ne me serre pas contre lui je n’arrive p
lus à y croire. Il pleut et je veux juste partir d’ici. Prendre mon temps pour dire au revoir ne fait que rendre la chose plus difficile encore. Londres c’est le passé, il faut que je me le répète, je n'arrive pas à réaliser. J’ai fait mes adieux à tout le monde hier, et à tout ce que j’aimais ici. Alors cette nuit, lui et moi c’était juste… Je ne sais même plus... Un peu de douceur sans aucun lien ? C’est probablement la dernière fois que je le vois de toute façon. Nous le savons tous les deux et c’est pour ça que nous avons tant de mal à nous lâcher.


Je m’endors sur le lit à côté de lui pendant qu’il écrit une nouvelle chanson à la guitare. Je sais qu’il n’y a certainement aucun rapport et que je me donne trop d’importance mais j’ai l’impression qu’elle parle de nous : “Combien de fois devras-tu tomber avant de pouvoir retomber sur tes pieds ? Combien de fois devras-tu pleurer avant d’admettre ta défaite ? [...] Comment pourraient-ils ramasser tous les morceaux que nous laissons derrière nous ? Comment pourrions-nous même exister ?”

J’ai parfois l’impression singulière que nous sommes deux parties de la même personne, comme s’il était mon frère jumeau, ou bien que j’avais été sa mère dans une autre vie. J’ai tellement envie de prendre soin de lui, de réparer son coeur, de le voir en paix. Quand je le regarde j’ai l’impression que les deux images, de ce qu’il est au présent et son potentiel futur, se superposent. J’ai même l’impression que cette histoire nous dépasse, qu’il ne s’agit pas seulement de nous en cet instant mais de quelque chose de plus grand et de continu, qui a commencé bien avant nous, et ne finira que bien après. Ok c’est la folle en moi qui parle, cette part de folie récurrente qui revient sans cesse, à tel point qu’il y a des moments où je ne sais plus trop distinguer les limites du réel. Mais comme je préfère toujours ce qu’il y a dans ma tête à la réalité, ça me va. Au début, je me trouvais pathétique de voir ce lien tangible entre nos âmes, alors qu’il ne se passe peut-être rien d’extraordinaire entre nous pour lui, mais en fait je me sens chanceuse d’avoir ce don-là, parce que si je suis capable de voir des étincelles là où rien ne brille, je sais que quoiqu’il arrive je saurai retrouver mon chemin dans le noir. Même un peu naïve et complètement folle, rien n’est perdu, je saurai rebondir.

Nous sommes dans la cuisine pour faire des pommes de terre farcies avec une énorme salade pour le repas de midi. De la porte-fenêtre qui donne sur le petit jardin je vois la pluie tomber. La musique à fond, presque sous-marine, la même que dans la chambre, Sigur Rós. Moi, la jambe allongée sur une chaise avec mon plâtre, ma robe très courte sur mes jambes nues et le sweat noir que je lui ai emprunté. Je coupe des légumes et nous devons ouvrir la fenêtre à cause des oignons qui font mal aux yeux, mais je sais bien qu’ils n’ont rien à voir avec mon envie de pleurer. C’est pour tous les bons moments que je suis triste, pour l’insoutenable légèreté de l’être, pour la fulgurance de certains instants de bonheur qui ne sont suivis que du néant.

VENDREDI 11/02/11

Ses baisers sur ma peau, n’importe où, sur l’épaule ou sur le nez. Il me caresse les cheveux, me serre très fort, et j’aime ces journées passées à ne rien faire que l’amour, manger, dormir, regarder des films et rigoler ; simplement être ensemble.  

Nous regardons d’innombrables épisodes de la nouvelle série “Boardwalk Empire”, le film “10 000”. Il me fait écouter Nick Wayne, Bon Iver, José González… Je sais bien qu’il n’y a aucun sens, aucun avenir, mais je ne peux pas imaginer que ça puisse cesser, croire qu’il me soit interdit de pouvoir vivre ça pour toujours.

Le sexe entre nous est d’une rare intensité, et nos baisers, de la pluie fine et légère après un orage effrayant. Quand il m’embrasse je me transforme en quelqu’un de bien, comme s’il existait une chance pour qu’Andrew et moi nous puissions un jour nous aimer.

Quelque chose en moi commence à avoir la foi, évidemment, je ne parle pas de nous deux, je parle de croire en quelque chose qui nous dépasse, qui serait parmi nous à chaque instant, une sorte de bienveillance divine à l’origine de chacune de nos actions, qui nous guiderait vers le meilleur.

Il part se doucher. Juste avant, il me choisit spécialement une musique qu’il pense que je vais aimer, “Winter Song” du groupe The Head and the Heart. Les paroles me percutent en plein coeur. Tout ce que nous refusons de nous dire.

“Donne moi quelque chose, donne moi de l’espoir pour la nuit, nous ne savons pas ce que nous ressentons, nous espérons faire de notre mieux, même si ça n’en a pas l’air. L’été est terminé, l’hiver arrive, tous ces instants vont me manquer. Aimer, partir, il est trop tard pour choisir maintenant...”

Être ici, et faire ce que l’on fait, c’est comme construire des châteaux de sable. Nous savons bien que c’est une entreprise tout à fait vaine, puisqu’ils disparaîtront avec le vent ou la marrée, mais nous ne résistons pas à la beauté de tout ce qui est éphémère, alors nous nous y lançons à coeur perdu.

Quelque part en moi ce moment sera gravé, et peut être en lui aussi si j’ai un peu de chance, mais ce n'est pas assez. Combien de fois, sans parler d’oublier tout à fait, perdons-nous le fil de nos souvenirs, de notre vie ? Tout ce qui m’entoure n’aura bientôt plus de substance, alors qu’aujourd’hui sa peau m’a émue jusqu’aux larmes. Être témoin de tant de perfection donne des responsabilités. Je ne peux pas prendre le risque que ce trésor s’évapore et m’échappe. Dès qu’il est occupé, je note tous les détails sur mon iPhone comme une acharnée, toutes mes pensées, ce qu’il m’a dit, ce que nous avons fait.

J’ai besoin de tout figer, pour retenir mais aussi pour chercher un sens. Je ne peux pas croire qu’il soit possible de se sentir en harmonie parfaite avec le monde sans que cela ait une signification. J’ai l’impression de toucher du doigt un mystère, de me rapprocher de quelques millimètres de ma vérité.

16h
Chez moi, seule, à faire mes valises.
 Je respire mal et j’ai envie de vomir tout le chocolat dans mon ventre. J’ai l’impression d’enfermer ma joie et le peu d’insouciance qu’il me reste dans mes valises qui resteront à Londres, même si c’est complètement con. C’est juste de devoir refermer le chapitre qui est triste. Dire au revoir c’est toujours difficile, même lorsque l’on sait que la vie nous attend ailleurs.

Je réalise que je n’écris pas simplement pour me souvenir, mais carrément pour tenter de retenir le temps, pour nous enfermer tous les deux à jamais entre ces lignes, garder un petit bout de lui pour toujours.

Je lis un livre de Marc Allen et tombe sur cette phrase :  “Tout envisager comme une expérience.”

Je ne vois effectivement pas d'autre manière d'envisager la vie. J’écris ce qui m'arrive comme une possédée pour mettre du sens dans ce qui n’était pas censé en avoir. J’écris pour célébrer la beauté de ce bonheur aléatoire et hasardeux qui ne reviendra plus, pour surmonter ma tristesse et m’en décharger, la mettre tout entière sur ces pages pour qu’elle me quitte et pouvoir à nouveau respirer normalement. Retenir pour mieux pouvoir lâcher prise, remettre au passé ce qui appartient au passé, et me lancer dans autre chose. Aujourd'hui c'est le moment pour autre chose.

J’aurais vraiment aimé m’arrêter là, ça aurait fait une jolie fin romanesque. Une belle histoire qui ne finirait jamais, restant figée dans son plus bel accent, suspendue pour toujours dans l’éternité. Mais l’amour a aussi un autre visage, lorsqu’il n’est plus partagé et que tout s’étiole, aussi inexplicablement qu’il avait existé.

CHAPITRE 5 - CONVALESCENCE

FÉVRIER À MAI 2011 - CHEZ MES PARENTS, PARIS 19ème

LUNDI 28/02/11

Me voilà là où j’avais juré de ne jamais remettre les pieds, chez mes parents, mais surtout, à Paris. J’ai la jambe dans le plâtre. J’attends de nouvelles opérations et le moment où je pourrais remarcher comme si ma vie en dépendait, et ce n’est pas tout à fait faux, car être ainsi diminuée et loin de Londres me déprime au plus haut point. Pour tenir, je me répète tous les jours que dès que je remarcherai, je repartirai. Mes parents sont adorables et ils font tout pour moi, me soutiennent sans me mettre la pression, cette envie de mourir n’a rien à voir avec eux. Le problème c’est que je refuse la réalité comme toujours, et que je me lance dans un combat perdu d’avance contre ce foutu destin que je déteste, contre ce pays dans lequel je ne me reconnais pas, où quoique je fasse je me sens toujours mise à l’écart. Paris aspire l’espoir comme un Mangemort. Je ne comprends pas comment les choses marchent ici et je ne veux pas comprendre. En France, j’ai l’impression que le poids des responsabilités pèse deux fois plus lourd, que les gens sont tous ternes et coulés dans le même moule ordinaire. Je me sens tellement étrangère, tellement pas à ma place ici. Je me suis toujours sentie plus à l’aise aux Etats-Unis et en Angleterre, où les gens sont enthousiastes, tournés vers le futur, avides d’originalité, libres d’exister et d’assumer pleinement qui ils sont. Je sais bien que ce n’est qu’une perception, mais je ne peux pas m’en défaire. À Paris je me sens rejetée, à Londres je me sens acceptée. Le problème c’est que là-bas je commençais à aller un peu trop loin dans mes dérives. Il me faudrait un juste milieu, un endroit qui convienne à mon âme d’artiste éprise de liberté, avec des garde-fous qui me préservent de moi-même.

JEUDI 31/03/2011

Ici, il ne se passe rien. Un mois plus tard, les mêmes informations, rien n’a bougé. Je mange toujours les bons petits plats de maman, plus de drogue, plus de cigarette, je m’autorise parfois un verre de vin. Je passe mes journées, la jambe relevée sur la table, à écrire des chansons et mon journal, à me replonger dans tous ces souvenirs qui me font autant de peine que de bien. Je lis beaucoup aussi. Bref, j’essaye de m’évader, mais surtout de redevenir saine. Ça fait du bien d’avoir les idées claires, de reprendre possession de mon corps, mais je me sens aussi comme la pire merde que le monde ait porté. Je pleure tous les soirs dans mon lit, je pleure dans le métro quand j’entends de l’anglais au détour d’une conversation, je pleure n’importe où. Andrew répond si peu à mes messages ; je ne me suis jamais sentie si perdue, seule et abandonnée. J’ai tant besoin de redevenir quelqu’un de normal, quelqu’un de bien. Mais par où commencer ?

VENDREDI 08/04/11

Tu m'étonnes que nos histoires ne marchent jamais, nous partons tous tellement à la dérive. Nos envies se laissent constamment percuter en plein vol par nos peurs, qui seront de toute façon toujours les plus fortes. Nous n’avons jamais le courage de mettre un point final à certaines relations qui ne mènent nulle part mais reviennent sans cesse sur le devant de la scène, nous empêchant d’aller de l'avant. Nous ne savons pas qui nous sommes, où nous allons. Nous croyons vouloir le bonheur, alors qu'à chaque fois, nous l’effleurons à peine que nous préférons déjà tout piétiner plutôt que de le laisser grandir, parce que nous ne saurions plus quoi vouloir après avoir obtenu satisfaction. Et moi j'en ai marre d’être seule, marre de faire des efforts pour des relations qui n’existent que dans ma tête. J’en perds les mots tellement je me sens à mille lieues sous terre en ce moment ; sous moi, le fond continue de se creuser toujours un peu plus.

DIMANCHE 17/04/11

Andrew me manque, Londres me manque, parler anglais me manque. Je ne sais toujours pas ce que je veux de la vie mais je ne veux plus l’affronter seule, ça c’est évident, j’ai seulement cette affreuse peur de ne jamais trouver quelqu’un de bien ET d’équilibré. Je me sens profondément triste, maudite, assise dans la pièce noire et étriquée de mes pensées, à tourner en rond sans pouvoir distinguer une issue, sans pouvoir imaginer aucun avenir valable, ni viable.

LUNDI 02/05/11

Je réapprends tout doucement à marcher, les larmes me montent aux yeux la première fois que je pose véritablement le pied par terre pour faire un pas. Accomplir cette action si banale, c’est me sentir revivre, même si j’ai mal. Je rebascule dans le camp des gens valides, entre temps j’ai appris l’humilité. Ma seule obsession c’est de retourner à Londres, de retrouver la vraie vie, ma ville, Hanna et Andrew, même si ça ne sert à rien, que les dés sont pipés, je dois le revoir. Il est l’unique raison pour laquelle mon coeur s’emballe encore un peu, je me dois de suivre cette piste, je me fiche de savoir si elle mène quelque part, j’ai seulement besoin de ressentir ce que ça fait d’avoir de l’appétit pour la vie, de me rappeler quel goût ça a. Je ne crois plus en rien. Qu’il m’ait autant touchée ne veut rien dire, ce n'est pas un signe que c'était bien et que c'était bon. Je crois que le cœur se trompe bien trop souvent, il s'attendrit trop facilement et nous entraîne sur des chemins impraticables. Enfin… est-ce lui qui se trompe ou nous qui ne savons pas l’écouter ?

JEUDI 12/05/11

Je viens de prendre mes billets pour Londres. Aller-retour mais c’est un début…

Je rêve d'un kilo de coke et d'une overdose. Qu'est-ce que je peux m’ennuyer à Paris… Et en même temps cette horreur de retomber dans la perte de contrôle, alors qu’ici je me suis évertuée à me construire une routine super saine, qui repose sur le principe de tous petits efforts de discipline journalière, qui par la répétition apportent des résultats durables. Mais il y a toujours cette part de moi, qui malgré mon besoin de devenir meilleure, a juste envie de s’enfuir très loin d'ici, comme une écervelée qui se fout de tout et remet sans cesse à plus tard, parce que j’ai l’impression que je n’arriverai jamais à être quelqu’un de bien. J’attends patiemment Londres qui viendra me délivrer de mes doutes et de mon quotidien trop sage.

MARDI 24/05/11

Cette nuit je me suis couchée en pensant à Andrew de tout mon corps, et j'ai fait le pire des cauchemars : je rêvais que je perdais tout et que je pleurais, j’étais au désespoir le plus profond. En me réveillant ce matin je ne me sens pas mieux, la sensation m'habite toujours. Je me sens misérable. Je n'aime pas ma vie, je n'aime pas mon corps flasque, ma façon d'envisager un bon week-end qui implique forcément de l’alcool, un Pub de merde, parler à des gros lourds pour des verres, finir au Grec alors que je veux maigrir. Au final, avoir dépensé trente euros pour une soirée à la con et finir à genoux devant les toilettes. Je continue de faire comme si je voulais enchaîner les coups d’un soir, mais ce n'est plus vrai du tout. Je ne vois plus rien de tentant ni de distrayant à draguer et faire la fête. Ils me paraissent tous insipides et sans intérêt, même pour une nuit je n’en veux pas. Je veux du sens, de la profondeur, m’impliquer dans quelque chose de grand, qui ait de la valeur. Je ne suis même plus sûre de vouloir revenir définitivement à Londres. J’ai envie de campagne et de calme. J’ai envie d’être en paix. Mais comment faire pour changer ?

Que la nostalgie me quitte, je veux passer de la défense à l'attaque, voir mon avenir se déployer devant moi, ne plus porter sur mes épaules de vieux souvenirs qui font mal, comme si je venais de vivre l’Eldorado et que ce genre de chose ne peut se vivre qu'une fois. Je n'ai que 23 ans, comment pourrais-je avoir déjà tout vécu ?

Cette impression très nette que la vie ne fait que dissoudre l’amour et la joie. Mais l’idée de revoir Andrew me permet de percer un trou dans le mur et de laisser passer un peu de lumière. Si peu, mais par réflexe de survie je m’y raccroche tout de même.

CHAPITRE 6 - RETOURS À LONDRES

KENSAL RISE - QUELQUE PART ENTRE LE 25 MAI ET LE 2 SEPTEMBRE

MERCREDI 25/05/11

 

Je suis dans l’Eurostar. Je n’aurai jamais assez de deux heures pour me faire à l'idée que je vais arriver à Londres. Je vais basculer de l'attente au réel, de l’immatériel au tangible. Je m'en vais fermer la boucle. J’ai les larmes aux yeux en pensant à Andrew, avec qui je ne peux m’attendre à rien d’autre qu’à des moments volés… Je me sens tellement illégitime quand je pleure pour lui, comme si c’était totalement déplacé et stupide, comme si je n'avais pas le droit ; ça ne fait aucun sens de se laisser ébranler par une relation qui n'en est pas une. Pourquoi l’ai-je laissé me toucher aussi profondément ? Comme s’ils me l’avaient tatoué dans l'os quand ils les ont ressoudés. C’est tellement rare que la vie soit belle, et c’est ça que je ne veux pas lâcher, ce passage secret qui m'entraîne loin de l’ordinaire. Mais même si je me trouve des raisons, je me sens horriblement conne de réagir de la sorte, de ne pas réussir à laisser tomber, à passer à autre chose. Je sais bien que nous ne sommes pas fait l’un pour l'autre, je n’y comprends rien. J'ai tout essayé, même nous imaginer dans des scènes triviales du quotidien, supermarchés, scènes de ménage, etc... Je n'arrive pas à le laisser derrière moi, je revois sans cesse nos bouches se presser l’une contre l’autre. Il est tellement ancré en moi que même lorsqu’il est loin, je peux sentir tout son être contre le mien.

Je roule ma valise vers la sortie avec un mélange d'excitation extrême, et en même temps une peur incontrôlable. C'est comme si on avait drogué le verre que je n'ai pas bu. Mon coeur bat à tout rompre de revoir Londres, j’ai du mal à respirer. Je passe la porte des arrivées et elle est là : Jen, mon amie de toujours, qui est venue travailler à Londres pile au moment où j’ai dû repartir, et qui s’est installée dans mon ancienne chambre de Wrentham Avenue. Je lui saute dans les bras et fond en larmes, elle pleure à son tour en me serrant fort contre elle. La même scène se répète quand Hanna arrive à la maison avec sa toute nouvelle coupe de cheveux digne du Crazy Horse, un carré plongeant très court avec une frange. Elle a trouvé quelqu’un pendant mon absence, une vraie relation sérieuse, et je réalise qu’elle ne m’a jamais semblé si épanouie, elle n'a plus besoin de moi. Nous levons nos verres de Martini blanc en trinquant à mon retour, puis direction l’Island. Je dois y retrouver Andrew, après trois mois et demi sans se voir.

La longue rue de Whitmore Gardens qui mène à l’Island, que je connais par coeur, que j’ai si souvent arpentée ; ses maisons à l’anglaise bien alignées, avec leurs grandes fenêtres en arc de cercle, et leurs petites cours éclairées de rosiers, débordant sur les murets en pierre. Jen et Hanna sont en pleine conversation à mes côtés sur le trottoir, mais je n’entends que mon coeur battre si fort qu’il assourdit tout autour de moi. Je ne suis plus que cet immense tambour qui s'emballe. Je tremble de tout mon corps. JE VAIS LE REVOIR. La rue me semble trop longue et trop courte à la fois. Et s’il n’était pas là ?

Lorsque nous débouchons sur College Road je l’aperçois. Malgré ma myopie je le reconnais tout de suite. Il est là, dehors, il parle à une fille transparente sur le trottoir, pour être sûr de ne pas me louper. Il doit sentir mon regard parce qu’il se retourne et j’avance vers lui en ne pouvant pas m’empêcher de sourire. Je me sens vivre à nouveau quand je vois qu'il attendait ça aussi impatiemment que moi. Je ne sais même plus quoi dire, mais il engage la conversation et nous ne pouvons plus nous arrêter de parler. J’ignore un peu les filles en espérant qu’elles ne m’en voudront pas trop.

J'apprends tout de suite que Cassie est avec un autre en Colombie. Je suis heureuse qu’il n’y ait que lui et moi en cet instant, la savoir si loin la rend inexistante. Nous buvons un verre en riant, je retrouve avec tant de plaisir sa manière de parler en enchaînant les phrases sur un ton surexcité, de dire des bêtises en prenant un air sérieux :

 “_Je devrais te faire à dîner, ça te dirait ? Demain soir, ou même ce soir, et aussi vendredi ! Au fait tu as un endroit où dormir ? Tu peux dormir dans mon lit, je dormirai par terre.

_ Jamais de la vie, je dormirai pas dans la même pièce que toi.

_ Ok, j’irai dans le salon alors…”

Wayne m'étouffe avec un gros câlin que je me plais à faire durer. On m’accueille chaleureusement et le temps de faire le tour je perds Andrew de vue. Je prends le prétexte d’aller fumer une cigarette à l'écart, dans la rue, en espérant l'apercevoir. Il n’a quand même pas pu partir comme ça, sans même me dire au revoir ? Alors que je commence à me faire à cette idée, je le vois débarquer de l’épicerie du coin, avec une bouteille à la main et le sourire aux lèvres. Il m’embrasse. Nous ne pouvons pas attendre de nous retrouver seuls, il m’entraîne chez lui. Je laisse les filles à l’Island. De toute façon, Hanna a beaucoup de représentations en ce moment et ne doit pas se coucher trop tard, et je me ferai pardonner auprès de Jen en allant manger avec elle demain midi.

La bouteille encore fermée attend sagement sur la table basse pendant que nous faisons l’amour précipitamment sur un des canapés du salon, comme si nous avions peur de partir en fumée au moindre instant.

Cette peur panique de perdre sa trace, et à chaque fois sans exception, ce soulagement de non seulement le trouver, mais le sentir si intensément en moi, résume notre histoire ; jusqu’au moment où il s’est évaporé pour de bon.

Quelques verres plus tard, Kim et des amies à elle viennent nous retrouver et nous faisons des lignes sur la table basse, il se tourne vers moi, juste avant d’en prendre, un air malicieux dans ses yeux : "Welcome back in London !"[5].

Nous sommes enlacés l’un contre l’autre sur le canapé avec Andrew, en face d’une blonde qui me dévisage. Elle est assise par terre, de l’autre côté de la table. Elle s’appelle Suzy. Il voit que je l'ai remarquée. Apparement ils ont couché ensemble une ou deux fois et ça lui fait bizarre qu'elle soit là. Même si je ne donne pas non plus dans l’exclusivité, et que je sais bien que même si nous habitions dans la même ville ça ne pourrait jamais marcher, je ne peux pas m’empêcher d’être agacée. Je lui réponds sans réfléchir, “Mais c'est pas possible, tu t'es tapé tout Kensal Rise ou quoi ?!” Il pianote frénétiquement sur son écran de portable, qu’il me montre discrètement. “C’est pas comme avec toi. Tu es IMPORTANTE.” Je ne peux pas empêcher mon coeur de battre plus fort en lisant le mot “importante” écrit en gros, considérant que c’est la première fois qu’il me parle de ce qu’il ressent pour moi, et que je peux voir qu’il est sincère.

Il finit par me laisser seule avec les filles, car il doit envoyer un documentaire qu’il vient de terminer. Il fait nuit noire dehors, mais il y a tant de bougies dans son salon que nous y voyons comme en plein jour. Je déteste cette lumière à outrance, je ne me sens bien que dans la pénombre, mais après quelques lignes plus rien n’a d’importance. Magie de la drogue, je deviens acceptable aux yeux de Kim, et même à ceux de Suzy,  je fais tout à coup partie du clan. Je nous revois nous mettre des rouges à lèvres aux teintes prononcées les unes aux autres, et nous rajouter sur Facebook en riant.

Plus tard, nous nous retrouvons avec Andrew, serrés l'un contre l'autre, dans son lit pourtant immense. Instantanément nos bouches embrasent cette petite flamme qui nous lie l’un à l’autre. Ses lèvres me font frissonner en caressant mon cou. C'est ahurissant comme c'est bon d'être contre lui, vraiment avec lui, dans la réalité. Je ne peux pas le croire. Je prends le temps cette fois, de toucher tout son corps comme s’il était irréel, je parcours chaque centimètre de sa peau avec mes mains et ma bouche, ses cheveux si doux, son cou, ses bras, ses cuisses, pendant que ses mains à lui agrippent ce qu’elles peuvent de moi ; je veux tatouer cette sensation sur mon corps, qu’elle fasse partie de moi pour toujours.

En redescendant sur terre, il m’attire contre lui, m’embrasse et me serre, entrelaçant ses jambes avec les miennes. Je sens mon coeur battre excessivement fort, à toute vitesse, et résonner en écho avec le sien. J'enfouis ma tête contre son torse pour me remplir de son odeur, me baigner dans l’énergie sereine et limpide que m’inspire son âme. La densité de son corps contre moi et ses bras qui me protègent m’apaisent, et je finis par m’endormir. Dès le réveil, dans la lumière douce du matin, il se presse à nouveau derrière moi, je sens son corps brûlant contre ma peau et l’envie qui le submerge se transmet doucement à chacune de mes cellules endormies. J'ai tellement envie de lui, et lui envie de moi, il glisse ses mains partout, et caetera...

Dès que c’est fini j’en veux encore. Je ne pense plus qu'à ça. Il faut que j’abuse de sa peau jusqu'à m’en dégoûter, comme les chocolats à Pâques, pour réussir à reprendre une vie normale. Repartir en France dans cet état, ce serait graver son nom à jamais dans ma chair et ne plus jamais réussir à l’oublier.

J'aimerais tellement lui dire que je l’apprécie beaucoup mais je n'ose jamais. Ce n’est pas seulement moi qui refuse de dire les choses, c’est aussi lui qui ne demande jamais rien. C’est sûrement mieux ainsi, pourquoi s’encombrer d’explications inutiles ? C’est bon, ça ne ressemble à rien de connu et ça ne peut pas durer, fin de l’histoire.

JEUDI 26/05/11

Seule et nue dans la salle de bain, je regarde les marques qu’il a laissées sur mon corps, je souris en comptant les bleus et les griffures. J’espère qu’il a aussi des marques de moi sur le sien, pour qu’il pense à moi quand je ne serai plus là.

En fin de matinée, Kim, Andrew et moi sortons de la maison ensemble. Au bout de la rue nous nous séparons dans trois directions opposées : elle prend à droite en direction du métro, je continue tout droit pour rejoindre Jen, et Andrew tourne à gauche pour aller chez Wayne.

Dans l’après-midi, j’accompagne Wayne au cinéma de Notting Hill Gate voir une pièce retransmise en direct de Moscou, “La Cerisaie” de Tchekhov. Il va la jouer avec sa troupe de théâtre. Nous grignotons des noix de cajou et de la mangue séchée pendant la séance, bien installés dans de gros fauteuils rouges. C’est magnifique. Je retiens deux phrases qui m’ont marquées : “Il ne reste plus rien.” et “Le véritable amour est toujours immoral parce que l’amour est au delà de la moralité.”

Ça me touche beaucoup, cette réflexion sur la perte, perte de souvenirs, du bonheur, de la jeunesse, sur fond de patriotisme familial, dans la Russie décadente de 1902 ; de voir à travers eux la fin de toute une époque, quand le pouvoir passe des mains des bourgeois à celui du fils d'un ancien esclave. Mes trois scènes préférées :

Quand la fille console sa mère en lui expliquant en quoi la perte des cerisiers représente un nouveau départ et une nouvelle chance d’être heureux “Maman, nous sommes libres, enfin.”

Quand le frère et la soeur sont sur le point de quitter la maison où ils ont grandi et vécu depuis toujours. Tout le monde est déjà parti, ils se retrouvent seuls dans l’immense pièce vidée de tous ses meubles, les rideaux sont tirés, les volets sont fermés, il n’y a plus de trace de vie. Ils se souviennent et n’arrivent pas à sortir. Ils repoussent le moment de partir de peur que leurs souvenirs, faute d’être ancrés dans quelque chose de matériel, finissent par s’effacer totalement.

Et le moment le plus déchirant, j’en ai même pleuré, c'est la toute dernière scène, le vieillard qui sort à la fin, quand tout le monde est finalement parti et que la porte a été fermée à double tour. Ils l'ont oublié. Et comme si ça ne suffisait pas, il tombe à terre et déclare que tout est parti, qu’il n’y a plus de jeunesse, plus de bonheur, plus personne, plus rien, PLUS RIEN. J’avais l’impression de ressentir ses paroles au plus profond de moi tellement je comprenais ce qu’il exprimait.

En sortant, Wayne et moi nous séparons sans même parler de ce que nous avons vu. Il saute sur son vélo, et je me dirige vers le bus, un peu étonnée. Juste avant de disparaître il me fait un signe d’au-revoir. C’était tellement rapide, comme se rhabiller en quatrième vitesse après avoir fait l’amour passionnément et partir sans un mot. Ça me laisse un goût amer dans la bouche.

Après ces premières 24 heures, seulement quelques flashs me reviennent de manière anarchique, sur les quelques jours de deux de mes visites à Londres cette année-là : fin mai et début juillet. Je n’arrive pas à remettre de l’ordre dans mes souvenirs, trop de drogue et d’alcool qui attaquent comme un acide, la pellicule de ma mémoire. C’est Londres qui me fait retomber là-dedans. Le problème ici c’est que tous les soirs ça recommence, il y a toujours une fête, un endroit cool où aller, et à la longue, se réveiller avec une gueule de bois tous les matins pour remettre ça le soir m’épuise. Je sens clairement le cercle vicieux s’installer à nouveau, je suis trop dans la brume pour pouvoir me concentrer sur autre chose, alors je n'aspire plus qu’à ça : agiter par n’importe quel moyen les paillettes de ma boule à neige pour ne surtout pas me rendre compte que tout ce qui m’entoure n’est que du vide. J’étais incapable de remarquer ça avant, mais avec le recul c’est flagrant, ce genre de routine donne corps à la pire version de moi. Je ne veux plus vivre comme ça, j’ai envie de me sentir bien, de savoir ce que je fais, même si c’est moins drôle et qu’il n’y a rien à raconter. J’en arrive à me dire que je suis contente de repartir à Paris en fait. Ici, je ne ferai que m’enfoncer tous les jours un peu plus. Cette ville m’aspire vers le fond, je n’ai pas assez de volonté pour m’inspirer ma propre discipline, il me faut un environnement calme et tranquille autour de moi. J’ai plus que tout besoin d’équilibre en ce moment, mais toute habitude bien ancrée est éminemment dure à lâcher, même quand nous nous rendons compte de ses effets destructeurs. Comment et par quoi remplacer le vide ?

PREMIER FLASH

Il m’embrasse à peine passée la porte, nous buvons une bière en échangeant des banalités,  affalés dans le canapé du salon. Il fête son anniversaire le lendemain. Cassie est rentrée. Il m’explique le plus gentiment du monde que je ne peux pas être là car il lui a parlé de moi et il ne veut surtout pas qu’elle me voit. Je suis heureuse d’être là où il est lui, je veux faire durer l’instant, mais je me rends compte que maintenant qu’elle est de retour, je disparais totalement. Je sens le bonheur me filer entre les doigts, de moins en moins palpable. Tout commence à lentement s’effacer et je ne peux me raccrocher à rien. Bientôt il ne me restera plus qu’un souvenir imprécis de lui ; ça me désespère mais c’est inéluctable, il n’y a rien que je puisse faire pour changer le cour des choses.

Il sort de la douche. Ses cheveux sont encore mouillés et il s’assied au bord du lit pour jouer un peu de guitare. Je suis derrière lui, je le filme de dos, il se retourne, son téléphone sonne, il décroche. En raccrochant il me dit  “S’te plait, mets pas ça sur Facebook.” Pour ne pas qu’elle le voit, j’ai compris merci. Je sens le "C’est fini entre nous, ça n’avait aucun sens ni aucun crédit à mes yeux." cuire ma joue comme une claque trop forte que je n’oublierai pas. Je pense aux six premiers jours pour combattre l'addiction à l'héroïne qui sont les pires à ce qu’on raconte… Six jours. Tenir six jours.

Il met le nouvel album de Bon Iver et m’embrasse après m’avoir renversée sur le lit. C’est violent, tendre et passionné comme à chaque fois, mais bien trop court. Il m'étouffe de baisers et s'endort. Quand le soleil s’invite dans la chambre par la fenêtre sans volet, il me prend dans ses bras et me caresse, c’est toujours le matin qu’il est le plus tendre, je ferme les yeux et je savoure chaque seconde de sursis qui m’est offerte.

AUTRE FLASH

Nous allons à une soirée chez des amis à lui. Sur le chemin, toujours avec ses doutes, ses constantes hésitations, il me tend la perche du siècle, “Je ne sais pas pour Cassie, peut-être qu’on devrait être ensemble toi et moi, peut-être que j’ai tort de m’attacher à elle ?” Je m’entends lui répondre un truc débile auquel je ne crois pas du tout pour tester sa persévérance parce que je sais qu’il n’y croit pas… Ce n’est pas de cette façon que l’on montre à quelqu’un qu’on a besoin de lui. Il m’aime bien mais il n’a pas besoin de moi. Et comme je m’y attendais il fait tout de suite marche arrière, il se donne seulement l’apparence de celui qui hésite : “Oui t’as raison, c’est stupide, on ne pourrait pas être ensemble, ça ne pourrait jamais marcher.” Ça me blesse.

Pourquoi lui ai-je dis l'inverse de ce que je pensais : qu’il aurait déjà essayé si ça en valait vraiment la peine ; que nous ne pouvons pas vivre avec quelqu'un qui nous inspire une passion si intense ? C'est faux, ce que je pense c'est que nous pouvons tout avoir, que je veux être avec lui, et que j'aimerais que nous nous donnions une chance. Et à la fois ça me semble stupide étant données les circonstances, notre histoire ne peut pas avoir de fin heureuse, elle ne peut même pas simplement exister en tant que telle. Et puis cerise sur le gâteau, il y a Cassie. Juste au cas où nous n’aurions pas vu les barrières, nos anges ont rajouté un peu de fil barbelé, pour bien bloquer le passage, rendre quoi que ce soit auquel nous aurions pu prétendre, aussi impraticable qu’absolument impossible.

Nous atteignons enfin notre destination. Nous montons les marches d’un perron d’une maison luxueuse de Notting Hill, où se déroule la soirée. Nous entrons dans l'immense cuisine où tout le monde parle à voix basse. Il n’y a pas de joie, pas de sourire, que des corps avachis au regard triste. Ils sont riches et beaux mais complètement désabusés. Je n’ai qu’une envie c’est de partir en courant. Je détonne totalement avec ce décor-là, ce n’est pas mon monde et je n’ai vraiment pas envie d’en faire partie.

Je revois la blonde de l’autre soir, Suzy, je vais lui parler car je ne connais personne d’autre. Elle se force à me répondre et m’explique d’un ton glacial son projet éthique de production textile en Inde. Mon malaise ne fait que grandir et je me raccroche à notre conversation bancale pour faire bonne figure.

En rentrant, je suis triste sans pouvoir le cacher. Je le sens m’échapper. Il le remarque sans comprendre pourquoi, sans comprendre ce que je ressens pour lui, parce que les mots restent coincés dans nos gorges, et je ne peux pas savoir ce que tout ça veut dire pour lui, j’aimerais tellement savoir. Je pense qu’il n’y réfléchit pas du tout en fait, son esprit doit être absorbé par mille autres choses. Je vois bien qu’il y a de l’attirance, une certaine alchimie qui va de soi, sans avoir à faire d’effort, mais moi j’ai basculé au-delà du miroir, j’ai envie de lui appartenir, je veux être sa muse, je veux que Cassie disparaisse et la remplacer dans son coeur, parce que je l’aime, follement, désespérément. Je l’aime même si ça ne fait aucun sens, et que je fais tout pour ne pas lui montrer. Je déteste sentir de manière palpable le destin nous pousser dans des directions opposées sans arriver à comprendre pourquoi on l’a mis sur mon chemin pour si vite me le reprendre. Je suis donc assise sur le canapé contre lui, avec un air abattu que je ne peux réprimer, sans pouvoir rien lui expliquer. Je le vois décontenancé, il me dit que je suis heureuse normalement, qu’il me croyait inébranlable, que je dois retrouver mon enthousiasme qu’il aime tant, me lancer dans un nouveau projet, qu’il faut je sois une chanteuse, que j’ai du talent et que je vais réussir, qu’il ne faut pas que je lâche, que je peux toujours revenir à Londres si Paris craint trop.  Il a l’air un peu agacé, comme si mon abattement passager lui ajoutait un poids superflu sur les épaules, dont il se passerait bien.

C’est évident que tout nous éloigne. Je ne peux pas être avec lui, ni même espérer que ça arrive. Je le sais bien et une partie de moi l'accepte, mais une autre part de moi est révoltée d’entendre ça, de devoir s’y soumettre. Si nous n’avons aucun futur je ne veux pas quitter le présent, je veux m’y enfermée à double-tour avec lui.

En me quittant au petit matin il me dit :“Tu seras heureuse aujourd’hui, hein ?”

ENCORE UN AUTRE

Un de ses amis débarque chez lui, il est dans une mauvaise passe. Il a tellement besoin d'aider tout le monde, que j'accepte que nous passions du temps tous les trois ensemble pour lui remonter le moral, alors que mon temps avec lui est compté. Nous arrivons dans le même genre de maison somptueuse que la dernière fois, dans un quartier chic. Tout est plongé dans le noir. C’est super glauque, comme l’ambiance pesante entre nous, et nous redescendons petit à petit du nuage qui ne nous supportera plus très longtemps. Il n’y a plus de magie, tout s’est éteint. Je sens que tout son monde me rejette, et qu’il commence à me repousser par mimétisme.

ULTIME FLASH

Nous allons tous à un concert organisé par Wayne à Westbourne studio. Andrew est censé jouer une ou deux chansons. Il est avec ses amis, moi avec les miens. Je le cherche des yeux toute la soirée et pour la première fois je ne le trouve pas. Je l'aperçois furtivement dehors, complètement absorbé par sa fureur, car sa guitare n’était apparement pas branchée sur scène. Il disparaît à nouveau. Il n’y a que Kim et son costume de singe que l’on ne peut pas louper.

Nous sortons tous ensemble dans un bar après ça, le Anthony’s, et il m’ignore tellement que je finis par partir avec Jen et Elise, pour rejoindre la grosse fête qui se prépare chez Wayne. Il me promet de venir m’y retrouver plus tard.

La fête est folle et je m’amuse comme jamais. Il y a une piscine gonflable dans le jardin, remplie de bouteilles flottant dans de la glace et de l’eau. Des poches de vin pendent du plafond. Avec des copines, Bella et Sarah, nous avalons des shots de vodka et tournons, tournons, tournons en regardant les étoiles se mélanger, et sentir tout notre corps qui se brouille et s’efface. Nous rions comme des gamines toutes ensemble. Kate, une amie chanteuse de l’Island, m’embrasse d’un long baiser langoureux alors que je suis assise sur ses genoux ; je savais qu’elle était bisexuelle mais je n’aurais jamais pensé que j’aurais pu lui plaire. Je lui explique que j’attends Andrew, elle me dit : “Il t’apprécie vraiment tu sais, il était tellement impatient de te voir l’autre jour, il n’arrêtait pas de parler de toi.” Nous jouons du piano avec Wayne, isolés dans la chambre. Jen et Elise finissent par partir. Je reste. J’attends Andrew. Il commence à se faire tard et la maison se vide peu à peu. C’est le moment où tout s’arrête et retombe, où l’euphorie de la fête se précipite vers le sol, lancée à toute vitesse du haut de la falaise. Ma solitude a alors toute la place nécessaire pour m’éclater au visage et se réapproprier mon corps et mon âme. C’est à ce moment que j’ai plus que jamais besoin de me mélanger à un autre pour diluer le malaise qui recommence à m’envahir et s’installe, submergeant tout. Le silence résonne dans l’aube qu’on devine à l’horizon. Il n’est toujours pas là. Je le veux contre moi et cette fois il n’y a que son absence. J’ai mal.

Je l’appelle, impossible de le joindre.

Il finit par me répondre. Il avait oublié. Il m’a oubliée. Il a dû se laisser emporter par le délire de la fête, mais ça ne l’empêchait pas d’avoir besoin de mes lèvres et de ma peau, avant.

Je rentre à mon ancien appartement, où je ne suis cette fois que de passage. Je marche sur Whitmore Gardens dans l’autre sens. Je pleure comme je n’ai jamais pleuré, à gros sanglots, sans pouvoir m’arrêter. Je vide tout mon corps de son quota de larmes, présent et futur. Je ne peux plus faire semblant que ça puisse peut-être continuer comme ça pour toujours, c’est fini pour de bon. Dans la rue déserte, protégée encore par des lambeaux de nuit, je peux à peine marcher, je ne vois plus rien. Le grand vide d’avoir besoin de lui et n’avoir en retour plus que le manque. L’absence, pire que celle d’un mort. Je sais que dans l’absolu ce serait possible, mais non, il ne veut tout bonnement plus être là. Il ne répondra plus jamais à mon appel. Tout devient froid, vide et inanimé, une grande maison que plus personne n’habitera, comme dans cette pièce de Tchekhov : des draps blancs recouvrent le canapé abandonné et le lit, seuls vestiges de nos effusions de joie, prouvant que je n’ai pas rêvé. Cette bulle hors du temps où nous caressions l’infini n’est plus. Il ne reste que le néant.  

Je rentre dans l’appartement silencieux et sombre, toujours secouée de sanglots impossibles à réprimer. Je vois Jen sortir de la chambre, alertée par le bruit. Nous nous isolons dans la cuisine. J’essaye de lui expliquer ce qu’il s’est passé et je la vois toute ébranlée de me voir dans cet état lamentable, elle ne m’a jamais vue comme ça. Elle essaye de comprendre et de me réconforter du mieux qu’elle peut, partageant ma peine à tel point que ses yeux se brouillent de larmes. Puis Elise sort de la chambre à son tour, complètement pompette, mais elle arrive quand même à me serrer fort dans ses bras. Avec tout le raffut que nous faisons, nous réveillons Ellie, la colocataire de Jen, qui s’inquiétait d’entendre des pleurs au milieu de la nuit. Finalement je réussis à me calmer et nous allons toutes les trois au lit, serrées les unes contre les autres. Elise m’entoure de ses bras protecteurs et j’arrive enfin à me laisser aller dans le sommeil.

JEUDI 01/09/11

Hanna se marie. Je reviens à Londres spécialement pour l’occasion. Andrew le sait et m’appelle, je l’ignore. Nous faisons la fête toute la journée, puis rentrons chez elle et son mari à Shepherd’s Bush. La nuit est en train de tomber quand mon téléphone sonne, c’est lui qui me rappelle. Je m’isole dans la cour pour lui répondre.

Il réussit à me glisser dans la conversation que Cassie et lui ne se sont pas remis ensemble, et il me propose de venir le rejoindre chez lui. Je lui réponds que ce n’est pas une bonne idée :

 “_ T’as un petit ami ?

_ Peut-être…

_ Ok… Je comprends que tu choisisses de ne pas venir mais ce serait vraiment cool de te voir.”

Et blablabla. Sa voix est différente, il n’y a plus ce petit grain d’excitation, cette folle envie qui transpire. Il insiste et est prêt à me payer un taxi pour que nous passions la nuit ensemble, mais ça n’a plus le même goût, alors j’hésite. Je vais acheter des cigarettes pour me donner le temps de réfléchir. Hanna vient avec moi dehors, elle jette un gilet gris sur ses épaules et nous sortons dans la fraîcheur du soir. Nous revenons soudain à la réalité après avoir fait semblant toute la journée que la vie était un film où l’on prononce des vœux que personne n’aura du mal à tenir. La robe de mariée immaculée d’Hanna traîne dans les rues sales. Elle m’aide à faire le point, savoir non pas ce que je veux faire, mais ce qu’il faut que je fasse. Je suis obsédée par le besoin de le revoir, pour raviver cette intensité qu’il est le seul à pouvoir déclencher en moi, je ferais n’importe quoi pour retrouver ça, rien qu’une seconde. Mais je sens poindre quelque chose d’encore plus grand, le besoin de réparer mon ego blessé. J’entends bien dans sa voix que ce n’est plus moi qu’il veut, juste un corps familier pour ne pas être seul. Pour Hanna c’est très clair, il faut que je tienne bon : “Il pense trop que c’est quand il veut où il veut, en plus il a attendu le dernier moment pour t’appeler, ça fait un peu roue de secours quand même !” Je sais qu’elle a raison. Je le rappelle et décline sa proposition dans un immense effort, alors que tout mon être ne rêve que de lui. Nous décidons de nous revoir en terrain neutre, juste avant que je ne reparte le lendemain, à côté d’Oxford Street. “Si tu changes d’avis tu es la bienvenue.”

VENDREDI 02/09/11

Le lendemain, il est au rendez-vous. Nous achetons de la nourriture indienne végétarienne à emporter (il est dans sa période saine), puis marchons pour rejoindre Soho Square Gardens dans les ruelles ensoleillées. Il est tout en extrême, comme le sont souvent les âmes sensibles perdues dans leur quête d’absolu. Un jour, il est à trois grammes de coke et d'alcool dans le sang, le lendemain il me parle de retraite spirituelle, de Yoga Bikram et d’arrêter la viande. Je prie pour qu’il trouve la paix à laquelle il aspire tant au fond de lui, moi je ne peux pas l’aider, j’ai déjà bien trop à faire avec moi-même. Je vois clairement nos chemins se séparer et je dois accepter et continuer d’avancer sans avoir l’occasion de lui rendre tout ce qu’il m’a donné.

Il me parle du tour du monde qu’il projette de faire bientôt, il devrait partir en janvier pour un an. Je le revois encore, assis sur l’herbe, le soleil qui fait briller ses cheveux et sa barbe tirant vers le roux, contrastant avec ses yeux bleus. Je ne l’écoute qu’à moitié, je suis juste éblouie. Mon coeur bat à cent mille à l’heure, je n’arrête pas de me répéter, sans y croire vraiment : “Je suis avec Andrew en ce moment même.”, alors qu’il m’a tant manqué jusque là que son absence devenait insupportable. Notre conversation se veut amicale et légère mais mon coeur est brisé en millions de petits morceaux et il ne le voit même pas. Il est passé à autre chose, je ne lui fais plus ni chaud ni froid. Je regarde ses yeux, dans lesquels brûle ce feu qui me bouleverse tant. Dans ma tête je suis en train d’hurler que je l’aime, et à haute voix je lui mens, en faisant tout mon possible pour garder l’air détaché de la fille sûre d’elle, ce rôle auquel je me raccroche stupidement même quand le navire coule, et qui sonne de plus en plus faux. Je lui dis que je n’ai pas voulu venir la veille car j’ai rencontré quelqu’un, que cette fois, ça pourrait mener quelque part. Il me dit : “T’es sûre que c’est celui avec qui tu as envie d’être ?” Est-ce qu’il aurait aimé que je réponde non ? Je ne saurai jamais.  Et il faut encore que je mente pour sauver le peu d’honneur qu’il me reste. Mon coeur se brise encore un peu plus. De toute façon, ça a l’air de l’atteindre de très loin.

Je sens que j’ai bien agi hier, c’était sûrement pour le mieux. Il faut que j'arrête de tendre des perches à ceux qui n’ont aucune intention de les saisir.

Wayne nous rejoint et nous parlons tous les trois de la pluie et du beau temps, comme des amis de toujours. Tous ces moments déterminants où ma vie prend un tournant radical, n’ont qu’une apparence des plus banales.

C’était la dernière fois que je l’ai vu.

ÉPILOGUE

L’infirmière chinoise avait raison, c’était vraiment mon année. Deux mois après cette dernière entrevue, en France, je rencontre l’homme de ma vie. EXACTEMENT comme je l’avais demandé, quelqu’un de bien ET d’équilibré, qui vit à la campagne.

Aujourd’hui, du décor de ces années-là ne reste qu’un quartier charmant où tout m’est étranger, je ne reconnais plus rien ni personne : l’Island et le Paradise ont changé de propriétaire, le Miro’s a même changé de nom ; tout le monde a déménagé. Tout comme moi, Hanna, Wayne et Andrew sont surement mariés, ont fondé une famille. Nous ne sommes tous plus que des grains de sable éparpillés sur la planète. Chacun a joué son rôle, et est reparti dans le “tourbillon de la vie”. 

Alors que j’écris ces dernières lignes, huit ans plus tard, je cherche a donner un sens ultime à cette histoire, parce que je ne peux m’empêcher d’y repenser encore. L’Univers intervient pour m’aider à mettre un point final à mon récit : “Qu’attends-tu de plus, ça ne te suffit pas de l’avoir vécu ?”

Oui, peut-être bien que c’est assez. Ne faisons-nous pas partie des chanceux ? Nous sommes de ceux qui ont aimé. Et Dieu sait ce que demain nous réserve encore.


[1] “Partage l’amour”

[2] ennuyeux

[3] Ne rien avaler

[4] Nounou

[5] “Bon retour à Londres !”