Revue historique de Bordeaux et de la Gironde, T. 3, 1910, pp. 213-216

                

Le capitaine au long cours Pierre Desse (1760-1839)1

Le capitaine au long cours Pierre Desse était Girondin2. Il naquit à Saint Lambert (Pauillac) le 30 août 1760 . Son père se nommait Jean et sa mère Thérèse Chadirac. Il fut baptisé par le curé de Saint-Lambert le jour même de sa naissance. Il eut comme parrain Pierre Lamena et comme marraine Jeanne Maurin, habitante de Verteuil.

Il avait vingt ans quand il entra dans la marine.

Le 9 octobre 1780, il s'embarqua comme pilotin sur le Duc-de-Penthièvre, capitaine Bernard, se rendit à la Martinique et revint à Bordeaux où il débarqua le 14 Juin 1782. Il est à remarquer que ce fut toujours à Bordeaux qu'il s'embarqua sur les navires où il pris du service et qu'il en débarqua.

Du 24 octobre 1782 au 19 septembre 1783, il sert sur le même navire, capitaine Verchaud, et fait un voyage à Saint-Domingue ; du 28 mai 1784 au 18 février 1785, sur les Deux-Chéries, capitaine Lustre (Saint-Domingue), il était alors lieutenant; du 18 juillet 1785 au 27 avril 1786, sur le Chêne- Vert, capitaine Seignoret (Saint-Domingue); du 29 mai 1786 au 15 janvier 1787, sur le Comte-de-Fumel, capitaine Lareguy (Saint-Domingue); du 24 avril 1787 au 17 octobre 1788, sur l' Arrada, capitaine Desmartis ( à la Côte d'Or).

Il épouse, le 22 décembre 1788, Marguerite de Fillietas de Fretas qui mourut en l'an X et dont il eut deux enfants. L'un de ses fils, Jean, devint directeur de la Banque de France à la Réunion, et, en cette qualité, fut fait chevalier de la Légion d'honneur.

Le 2 avril 1789, il est reçu capitaine de navire. Quelques jours après, il prend le commandement de l'Union, qu'il conduit à la côte d'Afrique. Il débarque à Bordeaux le 27 juillet 1790.

Du 12 mars 1791 au 24 juillet 1792, il commande le Joujou, avec lequel il fait un voyage au Sénégal et à la Côte d'Or.

Le 14 février 1794, il s'embarque, toujours à Bordeaux, sur le Henry. Il se rend au Sénégal. Dans une note manuscrite où il retrace les principaux événements de sa vie jusqu'en 1823, le capitaine Desse raconte ce voyage. Il avait été chargé par le gouvernement de porter des dépêches au gouverneur de la colonie, le colonel Blanchot. Mais, quand il arriva à Saint-Louis, la population paraissait à la veille d'une révolution et l'insubordination gagnait les troupes. Très connu dans la colonie il unit ses efforts à ceux du gouverneur pour rétablir le calme. Il réussit : l'ordre et la discipline reparurent et la colonie put ainsi échapper aux convoitises anglaises. Le capitaine Desse rapporta les dépêches du colonel Blanchot au gouvernement qui le nomma lieutenant de vaisseau et lui donna l'ordre d'aller à Rochefort pour y recevoir un commandement. Mais, selon les termes de sa note de 1823, « comme il ne lui convenait pas de servir sous le gouvernement de ce tems là», il feignit une maladie et rentra dans ses foyers. Il attendit deux ans et demi pour reprendre la mer.

Desse place en 1795 un fait qui est certainement antérieur à cette année, puisqu'il se produisit à l'époque où la commission militaire siégeait à Bordeaux et que te singulier tribunal termina ses opérations le 31 juillet 1794. Deux propriétaires de Saint Christoly, dans le Médoc, MM. Delmas et Lussac, furent accusés «d'avoir voulu favoriser les projets des royalistes dans une descente sur nos côtes ». Ils durent répondre de crime devant la commission militaire. Des témoignages entachés de parti pris et de passion les accablèrent. Leur sort n'était pas douteux. Alors Desse les recueillit chez lui et pendant six mois les cacha dans sa maison. Désireux de les sauver, il fit des démarches auprès des témoins et du rapporteur pour les amener à une appréciation plus impartiale des faits. Enfin les deux accusés comparurent, devant la Commission militaire. Ravez plaida pour eux et ils recouvrèrent la liberté .

Le 23 mars 1797, Pierre Desse reçu le commandement du corsaire trois-mâts l'Incroyable. Ce navire bordelais avait trente-deux canons et portait trois cents hommes d'équipage. Quelques jours après son départ de la Gironde, il tombait aux mains des Anglais et son capitaine était conduit prisonnier en Angleterre.

Il se remaria le 8 messidor an XIII avec une Jeune fille de Bordeaux, Marie-Anne Ladurantie. De ce second mariage il eut régalement deux enfants.

Le 7 juin 1808, il s'embarqua à Bordeaux, en qualité de second capitaine, sur le navire trois-mâts la Diane, qui était armé en guerre. Ce navire, commandé par le capitaine Guillot, devait porter des marchandises à l’Île-de-France. Mais il ne semble pas avoir navigué longtemps; il rencontra un vaisseau anglais qui s'en empara. De nouveau Desse fut amené en Angleterre. Il fut interné au cautionnement de Tiverton, en Devonshire. Sa captivité aurait pu être fort longue s'il n'avait eu la bonne fortune d'accomplir un acte de sauvetage. En novembre 1809, il sauva une personne sur le point de se noyer. Il attira ainsi sur lui l'attention et la sympathie des autorités anglaises, qui négocièrent son échange et lui rendirent la liberté en avril 1810.

Du 5 juillet 1817 au 8 mai 1818, le capitaine Desse commande la Jeune-Elisa (voyage au Sénégal) et du 17 août 1818 au 21 juin 1819 le Marcelin (voyage de Santiago à Cuba).

Le 24 avril 1822 il prend, à Bordeaux, le commandement de la Julia à destination de Bourbon. C'est avec ce navire qu'il accomplit l'action héroïque pour laquelle la croix de chevalier de la Légion d'honneur lui fut donnée. L'état de ses services rapporte cette action dans les termes suivants : « Le 23 juillet 1822, à deux heures après-midi, étant par 25.39 de longitude orientale et 35 de latitude sud, la Julia eut connaissance d'un navire démâté de son grand mât et de celui d'artimon et dégréé de sa vergue de petit hunier. Le cap. Desse se dirigea sur ce bâtiment pour lui porter secours. Vers les trois heures et demi du même jour, s'en étant assez rapproché, il entendit les cris de supplication : Sauvez-nous, nous sommes dans le plus grand danger ! Le cap. Desse, mû par un sentiment d'humanité que lui inspirait la position vraiment terrible où se trouvait l'équipage de ce bâtiment, augmenté par un nombre considérable de passagers parmi lesquels se trouvaient plusieurs femmes et enfans, répondit qu'il allait faire tous efforts pour les secourir et qu'il ne les quitterait pas. Il a été assez heureux, après six jours du plus mauvais temps, et après avoir couru lui-même les plus grands dangers, de recueillir à son bord l'équipage et les passagers, au nombre de quatre-vingt-douze, du navire nommé le Columbus qui était parti de Batavia et se rendait en Hollande. Il a déposé une partie des hommes qu'il a sauvés à Saint-Denis-Bourbon et les autres, au nombre de cinquante-quatre, ont été débarqués à Bordeaux le 8 mars 1823. Sa Majesté, informée de ce trait de courage et jalouse de récompenser, dans toutes les classes, les actions honorables, a bien voulu en témoigner sa satisfaction au capne Desse en le nommant chevalier de l'Ordre royal de la Légion d'honneur. Le roi des Pays -Bas, voulant également témoigner sa satisfaction au capne Desse du dévouement et de l'humanité dont il a donné une si belle preuve dans cette circonstance, lui a fait remettre par le consul de Hollande de Bordeaux la décoration de l'Ordre du Lion-Belgique.3 »

La nomination du capitaine Desse dans la Légion d'honneur fut faite sur la proposition du ministre de la Marine et des Colonies le 22 janvier 1823, et la cérémonie de la réception dans l'Ordre eut lieu le 8 mars 1823. Desse fut reçu par le commissaire général de la Marine à Bordeaux, M. Bergevin.

Le gouvernement, par décision du 1er février 1824, l'autorisa à accepter et à porter la décoration qu'il tenait du roi de Hollande.

Enfin, la Chambre de commerce de Bordeaux fit frapper en son honneur une médaille qui lui fut remise solennellement au début de l'année 1823.

Ici malheureusement ne s'arrête pas l'histoire du capitaine Desse. Pour avoir sauvé un grand nombre de ses semblables, il vit le malheur fondre sur lui. Il fut en effet déclaré responsable de la perte des marchandises du Columbus qu'il avait fait jeter à la mer, et, à la suite d'une sentence arbitrale prononcée à Bourbon, puis d'un procès jugé à Amsterdam, il dut payer une somme totale de 87,550fr. 37. Il fit appel à la générosité ou plutôt à la loyauté du roi de Hollande dont il avait sauvé les sujets. Ce monarque ne lui envoya que 20,000 francs. Il fut donc obligé, pour s'acquitter de sa dette, de vendre la Julia4, et un moment il se vit sérieusement menacé de la contrainte par corps5.

Le capitaine Desse demeurait alors à Bordeaux, rue de la Grande-Taupe, n° 72.

En 1828 et 1829, il commanda les transports du roi la Truite et le Robuste. Une ordonnance royale du 20 juin 1830 le nomma lieutenant du port de Bordeaux. Il mourut le 15 juin 1839.

André VOVARD

        

1 Archives départementales de la Gironde,         cote : J 850 BIB4L1273

        

2  V. Archives de la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, dossier Pierre Desse

        

3 V., outre le dossier de la Grande Chancellerie, le Moniteur Universel, n° des 22 et 23 janvier 1823.

        

4 M. Otard, armateur de la Julia n'était pas propriétaire du navire.

        

5 Ces renseignements nous ont été communiqués par notre distingué compatriote M. Jean-René Desse.