Tribune libre

Croissance verte et inclusive : Maixent Accrombessi dans la tambouille

Sans mettre en perspective les leçons apprises des expériences d’autres pays et sans établir de synergies entre les politiques publiques, le directeur de cabinet d’Ali Bongo a tenté, dans une tribune à Jeune Afrique, de démontrer que l’Afrique, singulièrement le Gabon, est sur la voie d’une ″croissance verte et inclusive″.

Par Franck NDJIMBI*

La tribune libre permet à toute personne n’exerçant pas régulièrement dans une rédaction de rendre publiques ses idées. Dans le respect du droit à la liberté de pensée, du droit à la liberté d’expression et de la dignité humaine, elle permet d’aborder des thèmes divers, projeter un éclairage nouveau sur des faits, démasquer des situations sociales et susciter le débat public. Il devrait en être ainsi pour le texte intitulé : ″Vers une croissance verte et inclusive des économies africaines″, publié le 29 avril dernier sur le site de Jeune Afrique par Maixent Accrombessi (lire http://www.jeuneafrique.com/321886/societe/vers-croissance-verte-inclusive-economies-africaines/). Et il en sera ainsi.  

De prime abord, ce texte vise à mettre en lumière l’approche moderne et novatrice des économies africaines. Il entend inscrire le développement du continent dans une tentative de réconcilier efficience économique, lutte contre les inégalités et la pauvreté, aménagement du territoire et préservation de l’environnement.  Mais tant de concepts y sont galvaudés, tant d’approximations avancées, tant de demi-vérités assénées, tant d’incantations psalmodiées. L’auteur parle-t-il de ressources naturelles ? Il n’établit aucune catégorisation, au point de donner le sentiment de plutôt s’intéresser au capital naturel. Evoque-t-il le bois ? Il semble le confondre avec la forêt. Songe-t-il à la biodiversité ? Dans le meilleur des cas, il la ramène à la biocénose, au pire il n’en mesure pas la complexité. Se penche-t-il sur l’énergie ? Il s’emmêle les pinceaux et raisonne comme si énergie propre et énergie renouvelable renvoient à la même réalité. S’avance-t-il sur les parcs nationaux, il situe leur création et celle de l’établissement public dédié à 2000 et non à 2002 et 2007, respectivement. S’intéresse-t-il au couvert forestier national ? Il lui donne une superficie largement au-dessus des 85% scientifiquement reconnus et consignés dans tous les documents officiels. Mentionne-t-il l’interdiction d’exporter le bois en grumes ? Il se réfère à l’année de l’annonce et non à celle de son entrée en vigueur. Rappelle-t-il l’existence d’une loi d’orientation sur le développement durable ? Il se fait aérien et incantatoire, occultant toutes les questions relatives à l’articulation de cette loi avec les législations sectorielles connexes, aux enjeux des compensations écologiques, à la pertinence des différents crédits qu’elle crée et aux conséquences de son application sur le respect des droits des populations rurales.

La croissance verte est, sans nul doute, une notion moderne, séduisante. Elle peut offrir des perspectives en termes de bien-être humain et d’équité sociale tout en garantissant la reproductibilité des ressources et la réduction des risques environnementaux. A bien des égards, le Gabon semble doté des atouts pour l’expérimenter. Il dispose, en tout cas, du capital naturel pour en tirer profit.  Mais, cela ne saurait se faire sans réformes structurelles, le contexte national n’étant pas toujours propice à un changement de modèle. Et pour cause : les politiques publiques ne reposent pas sur des choix clairs et cohérents, les cadres juridiques ne sont pas des instruments de mise en œuvre de politiques, les mécanismes institutionnels ne répondent pas à des exigences reconnues, les ressources humaines compétentes ne sont pas disponibles en nombre suffisant et, les accords internationaux ne font, dans bien des cas, pas l’objet de transcription en droit national.

Doutes et interrogations

Dans son texte, Maixent Accrombessi passe par pertes et profits cet état des lieux. Il s’adonne à des effets petits ruisseaux, accumulant omissions volontaires et erreurs fines pour soutenir son propos ou lui donner de la consistance. A moins de croire que l’exploitant forestier dont l’activité est de couper le bois et l’industriel du bois dont l’activité consiste à le transformer font le même métier, que l’abondance de la ressource suffit à garantir la rentabilité, que la diversification des activités d’une entreprise ne requiert pas de nouvelles compétences, n’importe quel observateur rigoureux peut convenir que l’interdiction d’exporter le bois en grumes n’a pas eu l’effet escompté. Bien au contraire, son impact social s’est révélé désastreux. Sauf si, sans investissements préalables et donc par une opération du Saint Esprit,  les capacités de transformation du pays pouvaient passer de 1,6 million à 3 millions m3 par an, il faut bien reconnaître que cette décision était inopportune. Sauf à méconnaître les dispositions de la loi 16/01 portant Code forestier, on est bien obligé de concéder que cette mesure fut prise en toute illégalité. Au-delà, on constate qu’elle n’a pas été insérée dans les lois de finances successives, pas plus qu’elle n’a donné lieu à une révision de la loi sectorielle. De quoi nourrir tous les doutes et susciter des interrogations.

 

Une vision holistique, cohérente et articulée est nécessaire au développement de toute politique publique, particulièrement des politiques forestières. Le respect des engagements conventionnels internationaux et l’établissement des synergies avec les secteurs connexes est une condition sine qua non de l’efficience et de l’efficacité des mesures restrictives. Or, enivrée par le pouvoir, l’actuelle majorité au Gabon a cru devoir changer de politique forestière et procéder à des restrictions sur simple délibération du Conseil des ministres. En cette ère d’exigence démocratique, elle aurait plutôt dû rechercher un arrimage à des processus internationaux tels que le FLEGT (Forest law for enforcement, governance and trade. En français Application des règlementations forestières, gouvernance et échanges commerciaux). Une telle décision se serait traduite par un renforcement de la légalité du bois, une plus grande lisibilité de sa traçabilité et un meilleur accès aux marchés internationaux, notamment européen et américain. Au demeurant, la signature d’un Accord de partenariat volontaire (APV) sur le FLEGT aurait été un signal encourageant pour les investisseurs, y compris ceux opérant dans la transformation. Sans doute, les investisseurs soucieux de leur image et de leur responsabilité sociétale auraient-ils été attirés ? Il est permis de le croire.  

 

Tambouille programmatique 

Il faut donc formuler et adopter des politiques publiques ainsi que des cadres juridiques et réglementaires qui créent des droits, posent les bases de l’économie verte et lèvent les contraintes préalablement identifiées. A la fin des fins, les politiques mises en œuvre jusque-là se révèlent être sinon des incantations, du moins des arguments de propagande internationale. Or, la transition vers une économie verte doit se traduire par des choix consignés dans les lois de finances. Pour ce faire, il faut accorder la priorité aux investissements qui favorisent le verdissement de l’économie et limitent la destruction du capital naturel. Concrètement cela doit se traduire par des investissements massifs dans les énergies renouvelables (éolien solaire, hydraulique, biomasse, géothermie), la construction écologique (utilisation des matériaux locaux, faible consommation d’énergie, recyclage des eaux usées, respect de la topologie des sols), le développement d’un système de transport multimodal, la gestion intégrée des ressources en eau, la gestion des déchets (collecte, transport, traitement, réutilisation et élimination) et, le développement d’une économie circulaire (petite agriculture, reforestation, afforestation, répartition équilibrée des activités et des hommes). A contrario, les investissements publics et privés dans l’agriculture intensive, l’extension des villes – elles doivent plutôt gagner en hauteur -, et l’industrie doivent être limités et maîtrisés. Dès lors, il y a lieu de réfléchir au développement de la recherche et de l’innovation, au renforcement des capacités et de la coopération internationale ainsi qu’à la mise en place d’incitations fiscales. Maixent Accrombessi peut-il affirmer que nous y sommes ? En tout cas, il n’en dit mot. En clair, il tente de démontrer que le Gabon est sur la voie d’une ″croissance verte et inclusive″ sans mettre en perspective les leçons apprises des expériences d’autres pays et sans établir de synergies entre les politiques publiques.

Le recours à la fonction de l’auteur n’est pas pour faciliter les choses. On baigne dans l’argument d’autorité. Nul besoin de se réfugier derrière un titre pompeux pour convaincre.  Maixent Accrombessi se réfère-t-il au Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) ? Entre Pacte social, Stratégie d’investissement humain du Gabon, Pacte de responsabilité pour l’emploi et maintenant Programme pour l’égalité des chances, sa famille politique est, depuis, tombée dans la tambouille idéologique, conceptuelle et programmatique. Si le Gabon était sur la voie de la croissance verte et inclusive, les Gabonais n’auraient pas eu droit à cette multitude de concepts, cette profusion d’idées, ce déferlement de notions, cette avalanche de programmes. Mais, Maixent Accrombessi ne l’entend pas de cette oreille. Avait-il pour autant besoin et le droit de s’exprimer publiquement sur les politiques publiques en mettant en avant sa fonction ? L’esprit de nos institutions le permet-il ? C’est une autre paire de manches… Pour le moment, il a ouvert le débat. A nous de porter la contradiction… A lui d’en faire autant…

 

*Ancien adjoint au secrétaire exécutif de l’Agence nationale des parcs nationaux du Gabon, en charge de la valorisation et de la communication.