La tribune libre permet à toute personne n’exerçant pas régulièrement dans une rédaction de rendre publiques ses idées. Dans le respect du droit à la liberté de pensée, du droit à la liberté d’expression et de la dignité humaine, elle permet d’aborder des thèmes divers, projeter un éclairage nouveau sur des faits, démasquer des situations sociales et susciter le débat public. Il devrait en être ainsi pour le texte intitulé : ″Vers une croissance verte et inclusive des économies africaines″, publié le 29 avril dernier sur le site de Jeune Afrique par Maixent Accrombessi (lire http://www.jeuneafrique.com/321886/societe/vers-croissance-verte-inclusive-economies-africaines/). Et il en sera ainsi.
De prime abord, ce texte vise à mettre en lumière l’approche moderne et novatrice des économies africaines. Il entend inscrire le développement du continent dans une tentative de réconcilier efficience économique, lutte contre les inégalités et la pauvreté, aménagement du territoire et préservation de l’environnement. Mais tant de concepts y sont galvaudés, tant d’approximations avancées, tant de demi-vérités assénées, tant d’incantations psalmodiées. L’auteur parle-t-il de ressources naturelles ? Il n’établit aucune catégorisation, au point de donner le sentiment de plutôt s’intéresser au capital naturel. Evoque-t-il le bois ? Il semble le confondre avec la forêt. Songe-t-il à la biodiversité ? Dans le meilleur des cas, il la ramène à la biocénose, au pire il n’en mesure pas la complexité. Se penche-t-il sur l’énergie ? Il s’emmêle les pinceaux et raisonne comme si énergie propre et énergie renouvelable renvoient à la même réalité. S’avance-t-il sur les parcs nationaux, il situe leur création et celle de l’établissement public dédié à 2000 et non à 2002 et 2007, respectivement. S’intéresse-t-il au couvert forestier national ? Il lui donne une superficie largement au-dessus des 85% scientifiquement reconnus et consignés dans tous les documents officiels. Mentionne-t-il l’interdiction d’exporter le bois en grumes ? Il se réfère à l’année de l’annonce et non à celle de son entrée en vigueur. Rappelle-t-il l’existence d’une loi d’orientation sur le développement durable ? Il se fait aérien et incantatoire, occultant toutes les questions relatives à l’articulation de cette loi avec les législations sectorielles connexes, aux enjeux des compensations écologiques, à la pertinence des différents crédits qu’elle crée et aux conséquences de son application sur le respect des droits des populations rurales.
La croissance verte est, sans nul doute, une notion moderne, séduisante. Elle peut offrir des perspectives en termes de bien-être humain et d’équité sociale tout en garantissant la reproductibilité des ressources et la réduction des risques environnementaux. A bien des égards, le Gabon semble doté des atouts pour l’expérimenter. Il dispose, en tout cas, du capital naturel pour en tirer profit. Mais, cela ne saurait se faire sans réformes structurelles, le contexte national n’étant pas toujours propice à un changement de modèle. Et pour cause : les politiques publiques ne reposent pas sur des choix clairs et cohérents, les cadres juridiques ne sont pas des instruments de mise en œuvre de politiques, les mécanismes institutionnels ne répondent pas à des exigences reconnues, les ressources humaines compétentes ne sont pas disponibles en nombre suffisant et, les accords internationaux ne font, dans bien des cas, pas l’objet de transcription en droit national.
Doutes et interrogations
Dans son texte, Maixent Accrombessi passe par pertes et profits cet état des lieux. Il s’adonne à des effets petits ruisseaux, accumulant omissions volontaires et erreurs fines pour soutenir son propos ou lui donner de la consistance. A moins de croire que l’exploitant forestier dont l’activité est de couper le bois et l’industriel du bois dont l’activité consiste à le transformer font le même métier, que l’abondance de la ressource suffit à garantir la rentabilité, que la diversification des activités d’une entreprise ne requiert pas de nouvelles compétences, n’importe quel observateur rigoureux peut convenir que l’interdiction d’exporter le bois en grumes n’a pas eu l’effet escompté. Bien au contraire, son impact social s’est révélé désastreux. Sauf si, sans investissements préalables et donc par une opération du Saint Esprit, les capacités de transformation du pays pouvaient passer de 1,6 million à 3 millions m3 par an, il faut bien reconnaître que cette décision était inopportune. Sauf à méconnaître les dispositions de la loi 16/01 portant Code forestier, on est bien obligé de concéder que cette mesure fut prise en toute illégalité. Au-delà, on constate qu’elle n’a pas été insérée dans les lois de finances successives, pas plus qu’elle n’a donné lieu à une révision de la loi sectorielle. De quoi nourrir tous les doutes et susciter des interrogations.
Le recours à la fonction de l’auteur n’est pas pour faciliter les choses. On baigne dans l’argument d’autorité. Nul besoin de se réfugier derrière un titre pompeux pour convaincre. Maixent Accrombessi se réfère-t-il au Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) ? Entre Pacte social, Stratégie d’investissement humain du Gabon, Pacte de responsabilité pour l’emploi et maintenant Programme pour l’égalité des chances, sa famille politique est, depuis, tombée dans la tambouille idéologique, conceptuelle et programmatique. Si le Gabon était sur la voie de la croissance verte et inclusive, les Gabonais n’auraient pas eu droit à cette multitude de concepts, cette profusion d’idées, ce déferlement de notions, cette avalanche de programmes. Mais, Maixent Accrombessi ne l’entend pas de cette oreille. Avait-il pour autant besoin et le droit de s’exprimer publiquement sur les politiques publiques en mettant en avant sa fonction ? L’esprit de nos institutions le permet-il ? C’est une autre paire de manches… Pour le moment, il a ouvert le débat. A nous de porter la contradiction… A lui d’en faire autant…