Réponses de Noël Ruffieux aux questions posées par Petcu Tudor, de la revue CULTURA

1.) Quelle est votre perspective orthodoxe sur les troubles provoqués par le doute (scepticisme) chez l'homme contemporain et comment l'orthodoxie pourrait-elle répondre à ses besoins? Quel rôle donneriez-vous à l'Orthodoxie dans ce contexte ?

        Celui qu’on appelle « l’homme contemporain » est pris dans le filet du doute, ou plutôt des doutes. Il est au milieu de réseaux d’information dont il ne peut plus contrôler la véracité. Et ces réseaux ne sont pas structurés par la référence à une pensée. Des « idéologies » multiples les brouillent. N’importe qui peut injecter des informations à travers les réseaux sociaux. La liberté d’information est en soi une bonne chose ; mais elle est devenue une anarchie d’informations. On peut y croire naïvement, « parce que c’est écrit » ou « parce qu’on l’a vu à la télé » ; ou les rejeter en bloc, parce que l’expérience révèle que souvent ces informations sont faussées. Pour se protéger, chacun porte le soupçon sur l’information, les informateurs, puisqu’il n’a pas les moyens de les contrôler. Le doute règne.

        Mais le doute contemporain n’est pas le « doute raisonnable » des sceptiques anciens ou de Montaigne, qui pousse à (se) questionner, à chercher toujours, ni même le doute de Cioran pour qui « le scepticisme est l’élégance de l’anxiété ». Les angoisses d’aujourd’hui manquent d’élégance, parce qu’on ne peut pas les embrasser d’un seul regard.

        A l’information succède la désinformation, puis la réinformation... Les « troubles de l’information » sont pour beaucoup, je crois, dans les troubles de la pensée et de la confiance. Si les médias sont victimes de ce manque de confiance, il en est de même pour l’école, la science, la politique, les gouvernements...

        Qu’en est-il de l’Eglise ? Des enquêtes révèlent que dans bien des pays l’Eglise (catholique, orthodoxe, protestante) possède encore un capital de confiance. Il ne s’agit pas nécessairement de foi, mais du sentiment prudent que, parmi les institutions, l’Eglise est moins touchée par la corruption, qu’elle est plus crédible. Toutes les Eglises connaissent des cas de pédophilie, de trafic d’influences, de luxe ostentatoire, d’ambitions personnelles, d’abus de pouvoir... Mais souvent on incrimine moins l’institution Eglise que des individus.

        Certes, la première tâche de l’Eglise n’est pas d’améliorer son marketing ou d’entretenir ses relations publiques. Elle n’est pas une institution comme les autres. Elle est un lieu où l’être humain peut vivre dans la plénitude. En réfléchissant au rôle que l’Eglise - pas seulement l’orthodoxe, mais toute autre réunie au nom de Jésus - peut exercer dans la société, deux mots grecs me viennent à l’esprit : koinônia et diakonia.

        La koinônia, la capacité de créer la communion : dans le sens vertical, créer une relation vivante de l’homme à Dieu, de Dieu à l’homme ; dans le sens horizontal, créer des liens entre les frères et sœurs disciples de Jésus, mais aussi au-delà des murs de l’église avec tous les humains en quête de sens.

        La diakonia, le service des hommes et des femmes, dans l‘église et hors de l’église, d’abord les « petits », les défavorisés, les négligés par la société. « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25,40) La diaconie est la main humaine de l’amour de Dieu.

2.) On parle de nos jours de ce que s'on appelle "le postmodernisme" qui a détruit dans une certaine mesure la conscience spirituelle de l'Occident, surtout de la France. A partir de cette réalité, croyez-vous que l'Orthodoxie, fondée sur la vérité de Jésus-Christ et de ses apôtres, ait la force nécessaire pour faire revivre la conscience spirituelle de l'Occident ?

        Les étiquettes historiques doivent être maniées avec précaution. Postmodernisme désigne des phénomènes artistiques, culturels, économiques, philosophiques, politiques, et religieux, qui se manifestent en Occident depuis le début des années 1980, avec des répercussions dans le reste du monde.

        A la sortie d’une guerre mondiale traumatisante, l’Occident a repris confiance en ses moyens. De 1945 à 1975, pendant Trente glorieuses années, l’économie a connu une forte croissance, le chômage s’est résorbé, la prospérité a touché la plus grande partie de la société, la technique a multiplié ses exploits, la natalité a rebondi... Trente années de confiance dans le progrès ! Trente années de confiance dans l’intelligence et la raison humaines.

        Pendant ces trente années, les pays appartenant à l’empire soviétique - donc la plupart des pays orthodoxes - ont vécu à part, dans une autarcie qui suivait ses propres recettes politiques, sociales et économiques.

        Les Trente glorieuses ne sont pas une révolution, mais l’aboutissement et le couronnement éphémère du grand mouvement social né à l’époque des Lumières, au 18e siècle. Une fois débarrassé des fardeaux religieux et politiques, on a pensé que l’homme moderne peut déployer ses capacités scientifiques, techniques. Grâce à la raison libérée des mythes religieux, le monde pourra connaître un avenir de progrès et de bien-être. L’essor économique sembla donner raison à cette vision du monde. La « conscience spirituelle de l’Occident » a été atteinte à cette époque déjà. Les Eglises connurent la crise, en France plus qu’ailleurs. Dès 1943, on parle de « la France, pays de mission ».

        La crise pétrolière de 1973 annonce un renversement. Plus que pétrolière, c’est une crise économique et sociale, devenue une crise morale, favorisée par les mouvements sociaux et culturels de 1968. Les nouvelles technologies (automatisation, robotisation, informatique) bouleversent le champ du travail. Les techniques médicales contestent des certitudes morales liées à la vie et à la mort. Vers 1990, la chute du communisme détruit les certitudes politiques d’une partie des peuples. Mort des idéologies et mort des utopies créent un vide intellectuel. La mondialisation - qui aurait pu unir l’humanité - devient une globalisation économique où le profit, la spéculation neutralisent le souci du bien commun et le respect des plus faibles. Le chômage est le symptôme de la crise. L’homme mercantile et consommateur découvre qu’il « détruit la planète ». Et quand les mouvements de religiosité fanatique se muent en organisations terroristes, le monde devient incompréhensible.

        Le tableau n’est pas complet. Mais il suffit à dessiner le paysage dans lequel l’Eglise - l’on dira ici l’Eglise orthodoxe - est appelée délivrer son message « pour la vie du monde », comme dit la Liturgie. Le Concile orthodoxe de Crète, de juin 2016, en était conscient. « Le saint et grand Concile, dit le message final, a ouvert notre horizon sur le monde contemporain diversifié et multiforme. »

        Mais les Orthodoxes ne doivent pas se leurrer : L’Occident n’est pas seul à connaître une crise spirituelle, dans une sorte de « choc des civilisations ». Les pays historiquement orthodoxes, sortis de la glaciation soviétique, sont touchés aussi par ces bouleversements : les mises en questions diffusées par les médias franchissent toutes les frontières.

        Un indice de « crise spirituelle » orthodoxe : A Pâques 2014, la plus grande fête de l’année, selon les chiffres officiels, seuls 8% des 7 millions d’Orthodoxes de Moscou ont fréquenté les églises. Cette « pratique religieuse » n’est guère différente de celle d’Occident. En France, on estime la pratique catholique un dimanche ordinaire entre 5 et 10%. Dans ma ville de Fribourg, un dimanche ordinaire, un peu plus de 10% des catholiques fréquentent l’église. Peut-être la situation roumaine est-elle différente.

        Comparaison n’est pas raison ! Je voudrais simplement dire que la crise spirituelle est plus répandue que certains le croient. Qu’elle se manifeste sous d’autres formes ici ou là. On pense à la crise que traverse la Grèce. Voici un autre exemple qui me trouble : Pourquoi si peu d’Orthodoxes roumains communient à la Divine Liturgie ? Pas seulement en diaspora, même en Roumanie, me disent mes étudiants roumains. Participer à la Liturgie sans recevoir le pharmakon, le Pain essentiel, le Sang de vie, n’est-ce pas un symptôme de faiblesse spirituelle ?

        Lors du Concile de Crète, l’Eglise orthodoxe a manifesté sa capacité d’ouvrir son regard sur l’horizon du monde, de diagnostiquer les maladies qui frappent l’humanité, de proposer un message de salut et de vie. Je m’en réjouis. En même temps, déserté par quatre Eglises autocéphales - plus de la moitié de l’Orthodoxie - le Concile a révélé les fractures et tensions dans l’Eglise, l’incapacité actuelle de montrer qu’elle est une koinônia, une communion au service du monde. Un contre-témoignage dont elle aurait pu se passer !

        « Pour faire revivre la conscience spirituelle de l’Occident », l’Eglise orthodoxe doit d’abord reconnaître que l’Occident porte aussi des valeurs justifiées, comme la liberté de conscience, l’éducation pour tous, la lutte contre la misère et les discriminations sociales, l’éradication de la corruption, le souci de l’environnement... Ensuite, faisant le ménage chez elle, l’Eglise doit vivre pleinement ce qu’elle propose au monde. L’orthopraxis doit manifester l’orthodoxie, la vie concrète de l’Eglise et des fidèles doit être en accord avec son message.

3.) Je vous avais proposé de parler de la nécessité de l'Orthodoxie dans le monde contemporain : j'aimerais connaître votre avis sur les engagements moraux que l'Eglise Orthodoxe devrait assumer aujourd'hui, surtout en Occident. Pourrions-nous dire qu'une éthique orthodoxe est possible ?

        Non seulement une éthique orthodoxe est possible, mais elle est nécessaire en Occident comme ailleurs. J’aime dire que notre vie peut être le fruit d’un ethos orthodoxe, une manière de vivre et de penser fidèle à l’Evangile porté par les Pères de l’Eglise et la liturgie. C’est ce que j’ai appris depuis 60 ans que je connais l’Eglise orthodoxe, depuis 35 ans que j’y vis ma foi.

        Je ne peux pas parler de tout, mais je vais choisir trois thèmes :

        L’action de grâces pour la vie donnée. La première chose que le fidèle orthodoxe apprend à l’église est la reconnaissance : reconnaître les bontés de Dieu et le remercier. « Que tes œuvres sont grandes, Seigneur, tu les fis toutes avec sagesse », comme on chante aux vêpres (Psaume 103,24). La louange est l’attitude sacerdotale de l’homme : rien ne se fait sans la bonté de Dieu, même la louange et le sacrifice : « Ce sont tes propres dons que nous t’offrons », dit la Liturgie. « Tout est grâce », dit au moment de mourir le curé de campagne de Bernanos. L’action de grâce induit une attitude aimante envers Dieu, la confiance en son amour, en la vie qu’il nous donne. Cela aide à assumer des principes éthiques par rapport à la vie et à la mort, à l’avortement ou à l’euthanasie. Sur ces thèmes brûlants, tous les chrétiens ne sont pas sur la même longueur d’onde. Mais on sait au moins que l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique romaine défendent les mêmes options.

        La vénération de la beauté. Quand nous vénérons les icônes, non seulement nous découvrons un reflet de la beauté de Dieu : nous contemplons son visage tel qu’il nous l’a donné en Jésus-Christ. Nous découvrons que la matière, créée « bonne » par Dieu, a été jugée digne d’accueillir la Verbe de Dieu. Nous découvrons que la chair de l’homme est compatible avec la Présence de Dieu. Nous découvrons que Jésus, Dieu et Homme, est la parfaite rencontre entre Dieu et l’humanité. Du coup, nous découvrons que tout visage humain, sur lequel aux origines « l’Esprit de Dieu a soufflé », peut devenir icône du Créateur. Tout homme, créé à l’image de Dieu, trouve sa dignité quand il travaille à recomposer cette image. Toute matière, qui a accueilli la chair de Dieu, trouve sa dignité quand l’artiste tente de retrouver cette beauté première et d’en donner un reflet dans son art.

        Le respect de la Création. Plusieurs fêtes orthodoxes aident le croyant à vivre selon un ethos respectueux de la Création : Nouvel-an ecclésiastique, Théophanie, Transfiguration... Se servant d’éléments matériels basiques : l’eau, le pain, le vin, l’huile, l’encens... la liturgie inculque le respect de la nature qui les produit et du travail humain qui les transforme. Pour contrer les dégâts provoqués à la Création par l’homme mercantile et consommateur, l’Eglise appelle à la sobriété, à une ascèse capable de donner plus de place à l’être qu’à l’avoir, à la communion plus qu’à la possession. L’Eglise, quand elle renonce aux ambitions de grandeur et de succès, quand elle utilise des moyens pauvres, se met au services des plus faibles, l’Eglise peut proposer alors le modèle d’une autre économie, d’une gestion de la maison guidée par les principes évangéliques, ce qu’on peut appeler une économie de communion.

4.) Quel serait selon vous l’apport le plus important de l'Orthodoxie à la conscience occidentale contemporaine ?

        Le plus important aujourd’hui, ce qui pourrait être la tâche première de l’Eglise orthodoxe, c’est de donner ou redonner l’espérance à ceux qui l’ont perdue. Redonner confiance aux hommes et aux femmes qui ne voient dans l’histoire qu’un jeu de pouvoirs, de forces, où les plus faibles sont écrasés, niés dans leur identité « à l’image » de Dieu.

        L’Eglise est assez lucide pour lire dans le monde les ravages provoqués par le Malin et ses disciples. L’Evangile qu’elle porte au monde n’est pas une histoire glamour tout le monde est beau et gentil. La vie de Jésus est traversée par la lutte contre le mal, contre toutes formes de mal, au point qu’il a voulu partager la souffrance humaine jusque dans la mort. « Il fallait que, par la grâce de Dieu au bénéfice de tout homme, Jésus goûtât la mort. » (Hébreux 2,9)

        Chaque soir, le journal télévisé nous rappelle la vérité de la parole de Jésus : « L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien ; et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal. » (Luc 6,45) Parler aujourd’hui du bien et du mal, du péché et du pécheur paraît ringard. Chacun admet pourtant qu’il y a des choses qui ne se font pas, des comportements qui scandalisent : violer un enfant, faire sauter une bombe au milieu d’un marché, mitrailler des gens à la terrasse d’un café... Or, cela se fait : il faut donc trouver une explication. On essaie tout, des influences sociales à la complexité du cerveau, en passant par les fantaisies de l’ADN. Cela peut être utile, mais cela va-t-il à la racine du mal ?

        Je ne suis pas spécialiste de la question et je ne vais pas en dire plus. Sauf que la seule espérance peut naître de l’Evangile porté par l’Eglise. Du Grand Vendredi à Pâques, retraçant la chemin de Jésus, elle proclame ce qui seul peut sauver l’homme : « Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a écrasé la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux il donne la vie. » Il est passé par notre mort, il en est remonté vivant, Premier de tous les rescapés qui ont « blanchi leur robe dans le sang de l’Agneau » (Apocalypse 7,14). Le Verbe de Dieu le premier, est venu vers les hommes plongés dans la souffrance et la mort ; il est le premier à les tirer hors de tous leurs enfers et à nous conduire vers la Maison du Père.

        L’Eglise doit trouver les mots pour le dire, pour nourrir l’espérance des hommes. Elle doit trouver les moyens de les aider à élever leur regard. Si les chrétiens vivent comme des ressuscités, ils donneront aux autres hommes des signes d’espérance. Sans déserter le monde, ils pourront leur montrer qu’il y a du sens à vivre dans l’attente du Royaume où il n’y aura plus ni larmes, ni souffrances, ni gémissements.

5.) "L'unité dans la diversité", voila un concept-clé de la politique occidentale et même de la conscience occidentale de nos jours. Comment  devrions-nous percevoir d’un point de vue orthodoxe cette unité dans la diversité et son fondement ?

        « L’unité dans la diversité » peut être un slogan aussi vide que le « vivre ensemble » des politiques. « L’unité dans la diversité » peut être aussi une règle de vie. En politique, cette unité suppose un consensus entre les acteurs. Le peuple, sujet de la démocratie, n’est pas une entité homogène. Ses représentants élus défendent des programmes différents. La domination d’un parti sur les autres n’est pas une solution. Beaucoup de sujets politiques n’appartiennent pas au domaine de la « vérité absolue ». Le « bien commun » peut être atteint avec des méthodes différentes, d’une manière pragmatique, et non idéologique.

        La difficulté vient quand la question posée aux citoyens et à leurs représentants engage une vision éthique fondamentale. Par exemple la protection de la vie (avortement, euthanasie), le mariage et la famille (mariage homosexuel, divorce), le respect de la personne humaine (invalides, migrants, marginaux), la sauvegarde de la Création, la guerre et la paix... Même les questions économiques touchent à l’éthique fondamentale, quand les choix des décideurs provoquent la misère et le désespoir. Les chrétiens convaincus par la vérité de l’Evangile, souvent minoritaires parmi les citoyens, doivent alors, au nom de leur ethos chrétien, pratiquer l’objection de conscience en s’opposant à une politique mortifère.

        L’Eglise fait l’expérience intime de l’unité dans la diversité. Il suffit de lire le chapitre 12 de la 1e Lettre aux Corinthiens où l’apôtre Paul donne un enseignement clair : « Vous êtes le corps du Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. » Paul développe la métaphore du corps en insistant sur la diversité de ses membres et sur ce qui fait leur unité : « De même que le corps est un et qu’il a beaucoup de membres, de même tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps : de même le Corps du Christ. » De la diversité de fonctions des membres du corps, Paul tire une leçon sur la diversité des fonctions et des dons dans l’Eglise.

        Dès le début, les chrétiens y ont lu aussi de quoi comprendre et vivre la diversité dans l’Eglise, et dans les Eglises locales. « Rassemble, Seigneur, des quatre vents l’Eglise que tu as sanctifiée, dans le royaume que tu lui as préparé. » (Didachè, 2e s.) La diversité tend alors à l’unité, à l’accord, à l’harmonie.

        Au 2e siècle, les Pères développent une métaphore musicale. Accorder, c’est mettre ensemble des voix diverses qui veulent produire une réalité nouvelle, l’harmonie. C’est entrer dans une communion où chaque élément garde son originalité, mais la dépasse dans une unité dont la richesse tient à la diversité des éléments. Il n’y a pas de communion sans pluralité initiale, il n’y a pas d’unité sans diversité. La richesse de l’harmonie tient autant à la réussite de l’accord qu’à la contribution de chaque voix. L’harmonie est plus que l’addition des voix. « Que chacun de vous, écrit Ignace d’Antioche (Lettre aux Ephésiens, 4,1), vous deveniez un chœur, afin que, dans l’harmonie de votre accord, prenant le ton de Dieu dans l’unité, vous chantiez d’une seule voix par Jésus-Christ une hymne au Père. » Pour Irénée de Lyon, l’harmonie accorde des notes qui, « envisagées chacune à part soi, apparaissent comme opposées les unes aux autres et discordantes ». (Contre les hérésies, II, 25, 2) Et le rythme fait venir chaque note en temps opportun pour produire l’harmonie. « Tout ce qui était connu d’avance par le Père, notre Seigneur l’a accompli selon l’ordre, le temps et l’heure connus d’avance et convenables : il est de la sorte un et le même, tout en étant riche et multiple. » (ibid. III, 16, 7) L’amour de Dieu entré dans le temps des hommes forme « une mélodie harmonieusement composée » (ibid. IV, 20, 7), la musique de Dieu, assumant la diversité et l’écoulement de l’histoire.

        L’harmonie est un autre nom de la communion. De l’enseignement de Paul et des Pères, l’Eglise orthodoxe doit tirer des leçons pour sa propre vie interne, à l’intérieur de chaque Eglise et communauté locale, entre les Eglises locales et autocéphales. Elle doit aussi se demander quelle est sa responsabilité « harmonique » dans la relation avec les Eglises non orthodoxes, avec l’ensemble des chrétiens qui, qu’on le veuille ou non, forment le corps du Christ. « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Matthieu 18,20)

        A la Pentecôte, fête de l’Eglise, la liturgie chante :

« Jadis par châtiment le mutisme (aphônia)réduisit les langues au silence.

Aujourd’hui, entre elles, pour le salut de nos vies, se renouvelle l’harmonie (symphônia). »

                                                        Noël Ruffieux

                                                n.ruffieux@bluewin.ch

Courtaman/Fribourg (Suisse), 14 janvier 2017

Autoprésentation

Noël Ruffieux, 80 ans, ancien professeur de lettres, co-fondateur et responsable laïc de la Paroisse orthodoxe francophone de Fribourg (Suisse) pendant 21 ans. Collabore à des revues orthodoxes, catholiques et œcuméniques. Donne des conférences, produit des émissions de radio et assure un cours sur la diaspora orthodoxe à la Faculté de théologie catholique de Fribourg.