Sri Lanka : la face cachée du tourisme

Le gouvernement entend occulter tous les stigmates de la guerre civile.

- Les autorités ont baptisé leur pays « la merveille de l’ Asie ».

- Indignant ceux qui se souviennent des exactions de la guerre civile.

- A quand une enquête internationale?

- Entretien avec Frances Harrison, ex de la BBC et d'Amnesty.

Depuis la fin de la guerre civile en 2009, les touristes reviennent au Sri Lanka. « La merveille de l'Asie» est le slogan gouvernemental pour promouvoir l'île et sa beauté. Derrière cette image se cache une réalité plus inquiétante, avec la mise à l'écart de la minorité tamoule et l'omniprésence militaire.

C'est ce que nous explique Frances Harrison, ancienne correspondante de la BBC et qui a dirigé le service d'informations d'Amnesty International. Elle vient de publier « Still Counting the Dead », qui relate les récits de Tamouls ayant survécu aux derniers mois de la guerre.

L'un des guides touristiques les plus renommés Lonely Panet a élu le Sri Lanka comme “la destination à visiter en 2013”. Qu’en pensez-vous ?

Les paysages du Sri Lanka sont magnifiques mais ils ne sont pas un paradis pour la minorité tamoule, les journalistes indépendants et les défenseurs des droits de l'homme. D'après les Nations Unies, entre 40 et 70.000 civils ont été tués sur ces sublimes plages de sable blanc du nord de l'île, rien qu'en 2009. Des familles se sont cachées dans des tranchées creusées sous les palmiers, alors qu'elles étaient bombardées par les lance-roquettes et l'artillerie lourde du gouvernement. La communauté majoritaire continue à nier les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité perpétrés par son armée, et cela en dépit du travail documenté des experts appointés par le Secrétaire général de l'ONU. Les armes se sont tues mais la répression continue, à l'abri des regards des touristes.

Quel serait votre message à un touriste occidental partant en vacances au Sri Lanka?
Iriez-vous en vacances en Bosnie sans être conscient des atrocités  qui y ont été commises? Vous n'avez peut-être pas entendu parler de Mullivaikal , mais plus de gens y sont morts qu'à Srebrenica. Renseignez-vous et visitez : l'ancienne zone de guerre, dans le nord de lîle. Assurez-vous de ne pas séjourner dans les hôtels contrôlés par l'armée impliquée dans des crimes de guerre.

Un reportage du journal télévisé de France 2 a récemment glorifié l'armée sri lankaise pour sa transition vers la paix et sa capacité à participer au développement du tourisme. Cette perception est-elle exacte?

Elle est inexacte. L'armée monopolise l'économie dans l'ancienne zone de guerre . Cela n'aide ni les Tamouls ni le processus de réconciliation. Je connais un Tamoul qui travaillait dans l'humanitaire. A la fin de la guerre, ses parents et ses sœurs ont disparu. Sa tante et sa fille ont été victimes de viols collectifs par les soldats. Et son frère a fui à l'étranger. Des milliers de gens ont disparu au cours de décennies de conflit et continuent à disparaître, et pas seulement la minorité tamoule mais tous ceux qui désapprouvent un gouvernement de plus en plus autocratique et népotiste.

Que pensez-vous de l'armée qui participe au tourisme et fait la publicité, par exemple, du nouvel hôtel « Lagoon's Edge » dans l'ex-zone des ultimes combats ?

Lagoon's Edge est un hôtel tenu par l'armée au coeur des champs de la mort du Sri Lanka, face à un lagon et une zone où des milliers de gens ont péri. L'hôtel se  vante d'avoir une piste de danse !  C'est d'une grande insensibilité, même à l'encontre des soldats morts au combat, sans parler des civils tamouls. C'est une façon d'enraciner l'armée dans l'ancienne patrie tamoule.

Les Tamouls bénéficient-ils eux aussi du tourisme?

Lisez les rapports publiés par les défenseurs des droits de l'homme sur la situation dans le Nord, et vous entendrez parler de pauvreté, chômage, peur, insécurité physique et marginalisation politique. Il y a aussi l'enjeu des disparités économiques. La majorité des touristes vont dans le Sud et remplissent les caisses d'une économie qui soutient le gouvernement. Leurs dollars renforcent le décalage avec les zones déchirées par la guerre.

Croyez-vous que Ban Ki-moon imposera une enquête internationale sur le massacre des civils perpétré par en 2009 ?

Je n'en suis pas convaincue, car il en a eu l'opportunité et l'a manquée. Certains ont baptisé le Sri Lanka en 2009 « le Rwanda de Ban Ki-moon ». Mais pour être juste, le secrétaire général n'a pas  le soutien politique des Etats membres pour agir.

Sources : Le Soir et Le Point | 8 janvier 2013