Interview n°1

Name: Geoffroy Prieur

Nationality: French

Age: 25

Job/background: male nurse

Je t’ai amené deux soirs de suite à des concerts de noise, dans des sous genres différents, tu as pu avoir un assez grand panorama de comment c’est fait et des différentes saveurs que ça peut prendre. Je voudrais commencer par te demander, toi qui a été confronté pour la première fois à cette musique peux tu me dire comment t’es tu senti pendant la première ou les 5 premières minutes, ta réaction immédiate.

Un peu surpris… Il n’y avait aucun moyen pour moi de me préparer à ce que j’allais entendre. La surprise… Quelque chose de très prenant tout de suite. Une curiosité quand même, j’avais vraiment envie de savoir, de comprendre et de vivre, surtout de vivre car ça se comprend assez peu. La première minute a été faite de surprise et d’une curiosité exacerbée par la surprise.

Est ce que ta perception du son a évoluée au fil des concerts ?

Tout à fait, déjà se familiariser au format, assez court entre 10 et 20 minutes, d’avoir vu les personnes avant et après qu’elles aient jouées, j’ai plus vu ça comme une réelle expression plutôt que la création d’une pièce ou d’un morceau. Il ya vraiment quelque chose de très expressif, ce qui m’a fait abordé la musique différemment, plus dans le ressenti de ce que la personne veut envoyer plutot que la réflexion de comment ce bruit est construit.

Y’a t il un moment ou tu ne t’es pas senti bien ?

Plusieurs fois, c’est un son extrêmement prenant, si tu le laisses te pénétrer il va mettre beaucoup de choses en mouvement. Ce n’est pas toujours des choses qui sont agréables et la musique te renvoie à certains moment très différents. Par moment je me suis senti très envahi par la musique qui faisait résonner beaucoup de choses sans que je puisse vraiment le maîtriser. Il y a de vrais moments d'inconfort physique.

Y’a t il eu des moments où tu t’es senti particulièrement bien ?

Autant que de l’inconfort. Je suis passé par relativement tous les stades émotionnels, je sais pas, il y a des moments aussi où la musique qui vient faire écho en toi n’est pas en lutte avec ta personne, ça vient plutôt s’assembler, et quand ça va ensemble ça propulse, assez haut.

C’est intéressant ce que tu dis sur la musique qui est en opposition avec ta personne, ou au contraire quand la musique résonne avec toi. Ce sont ces instants de lutte qui t’ont mis mal à l’aise ?

C’est ça. Il y aussi quelque chose un peu comme avec la drogue. Soit tu gères la chose, soit tu la laisses t’envahir. Tu as quand même une plage de manoeuvre pour te soustraire de cette sensation désagréable, en te coupant de la musique, pour reprendre le contrôle de ce qui se passe en toi.

Passons sur la 2e soirée, le 2e concert, c’était une note, tenue pendant 20/30 minutes avec des variations de timbres uniquement, la note n’a pas changée, c’était le son des oscillateurs utilisés qui varié, mais pas la note. Peux tu me dire ce que tu as ressenti en écoutant une note pendant 30 minutes ?

Je ne l’ai pas forcément senti. Il y avait quelque chose d'extrêmement stable, de permanent. Mais de là à pouvoir cérébraliser… J’étais plus en train de ressentir ce qu’on me donnait… Finalement ça rend peut être les choses un peu plus intense l’absence complète de variations de hauteur. Tu t'adaptes jamais, il n’y a jamais de changements, même s’il y a des évolutions dans la musique, il y a une lame de fond qui est là, ça je l’ai senti, de là à savoir que ce n’était qu’une seule note..

En terme de lutte ?

C’est un des concerts où j’ai le plus lutté. Très envahissant comme musique. Car ça variait peu. Ça vient percuter la falaise encore, encore, encore, encore… Et au bout d’un moment tu ne sais pas comment le renvoyer.

Si je pousse ce que tu disais en parlant de la lutte, était ce une lutte avec la musique ou une lutte avec soi même ?

Avec soi même, qui créé un mal être physique plus que mental. Le corps va bouger, changer de position.

Tu parles de changer de position, tu introduits une dimension physique. Penses tu que la stabilité des sons devaient être contrecarrée par un mouvement quelconque ? Tu essayé de fuir l’apparente monotonie de la musique ?

Bouger ma surtout remis en contact avec mon corps, me savoir présent et pas juste envahi par la musique. Est ce que ça vient contrecarrer cette note unique ? Peut être. Est ce que cette note unique introduit une immobilité, certainement.

Est ce qu’on ne pourrait pas moi j’y vois une dimension méditative, dans le “une seule note” ça permet de rentrer en soi

Dans toutes les musiques que j’ai écouté, le moyens que j’ai utilisé pour gérer ce que ça créait en moi sont des moyens liés à la méditation. Pour reprendre contact avec moi, ou pour gérer une énergie, une émotion. Donc je suis tout à fait d’accord sur la dimension méditative.

Quant à la note unique c’est celle qui a amené le plus loin. La variation fait décrocher à chaque fois. Ça permet de passer à autre chose, de laisser la chose dans le passé, alors que là c’était un présent de 30 minutes.

Toujours sur ce concert, en terme de composition quand tu n’as qu’une seule note c’est “neutre”. On ne peut pas dire que c’est mineur, majeur, que ça monte on que ça décent, que c’est crescendo ou decrescendo. Est ce que malgré l’apparent neutralité, as tu eu des sentiments spéciaux ?

Ça a bien sûr créer des émotions. Il y avait quelque chose de très… Ça faisait un peu des vagues. Ça revenait perpétuellement… Mais qu’est ce que ça a créé comme émotions… Ça je ne pourrai pas… C’est une émotion qui vient de toi, moins de la musique. C’était pas forcément extrêmement joyeux.

Pourquoi tu considérais ça pas joyeux ?

Peut être aussi l’ambiance générale de l’endroit où on était. Le son était aussi très grave, ce qui connotait peut être un peu de tristesse. Et un peu agressif. Donc connoté négativement.

Pourquoi tu penses que cette musique est souvent comme ça, avec des connotations négatives, alors que comme on vient de le mentionner, ça permet de faire ressortir certaines émotions, qui ne sont pas induites directement par la musique, mais par une exploration de soi.

Je pense qu’aujourd’hui on est relativement déprimé et angoissé, avec une perte de sens et de finalité. Et c’est pour ça que cette musique a pu rencontré une certaine forme de succès, la musique reflète en partie notre société, et je pense que c’est une réaction sociétale.

On va repasser sur le premier concert du seconde soir. En complète opposition au second. Il y avait du rythme, il y avait des notes. C’était plus proche de ce qu’on imagine quand on parle de musique. Même s’il n’y avait qu’un seul instrument. As tu une réflexion sur la confrontation des deux mondes ce soir là ? Commencer dans la musique pour finir dans l’abstraction.

Finalement la première performance était assez abstraite aussi, c’était une bonne entrée en matière, très délicate, et selon moi assez joyeuse. Est ce que ça venait des accords plutôt majeurs ? Mais en tout cas il y avait quelque chose de beaucoup plus paisible, qui ouvrait bien sur la suite même si c’était radicalement différent.

Pourquoi paisible ?

Ça me renvoie à nouveau à cette idée de mer ou d’océan. Des vagues qui reviennent perpétuellement. Ça avait quelque chose de fantastique, fantaisiste. C’est peut être juste allé chercher quelque chose de différent en moi.

Pendant le premier concert l’artiste utilisait un mélodica. Le musicien d’après utilisait un générateur de fréquences. Sept oscillateurs. La veille on était sur une formation guitare ou basse, batterie, et pédales d’effets. Est ce que les différents instruments ont changé ta perception du son ? L’aspect visuel t’a t-il également fait comprendre les choses différemment ?

J’ai eu l’impression de partager quelque chose avec les personnes qui jouaient authentiquement d’un instrument. Mais assez coupé des musiciens étant juste derrière leurs machines. La machine met une sorte de barrière. Alors que la personne qui vient et va authentiquement jouer d’un instrument, on s’identifie plus, c’est plus facile. Je me demandais si le fait que le mec jouait du mélodica n’était pas en grande partie ce qui apportait le côté paisible.

Pourquoi penses tu que le synthétiseur, ou les pédales ne jouent pas “authentiquement” d’un instrument ?

On n’est pas habitué à considérer ça comme un instrument. Un instrument va faire vibrer l’air. Un synthétiseur va modifier un afflux électrique. Le mec derrière son synthé il ne fait que jouer avec de l'électricité. Il ne va pas avoir un impact direct visible et notoire, physiquement, entre ce qu’il touche et ce que ça va faire vibrer. La où un mec qui met un coup de médiator sur une guitare, tu vois le son arriver vers toi.

Tu penses que ça devient un peu ésotérique ?

Je commence à être un peu familier avec ça, je mets la différence au niveau de l’air et de l'électricité…

Je vais rouvrir le scope, on sort de nos concerts. En tant que professionnel de la santé, as tu pu imaginer des connections entre ce que tu as expérimenter et ton boulot ?

Avec mon boulot directement, non. Je pense qu’au delà de mon sujet malade, ce qui m’intéresse dans mon boulot c’est l'être humain dans sa globalité. Par ce que ça a mis en mouvement en moi, je pense que cette expérience peut impacter n’importe qui. A partir du moment ou la personne accepte d'être impactés. Car la plupart des gens sont très bien dans leur zone de confort. Cette musique t’en fait sortir. Ça met les choses en mouvement, et ça c’est toujours positif, le mouvement étant la vie.

Parlons de mouvement… Tu es aussi un danseur. La musique normalement met ton corps en mouvement, et là, ton corps sent directement l’impact de la musique, est mis en vibration. D’un côté tu es retenu de danser, mais il y a du micro mouvement qui est créé. Que penses tu du fait d’écouter avec ton corps ?

Je pense que le corps danse, ou vibre bien malgré lui. L’impossibilité de danser est assez frappante. Ça m’a marqué. J’imagine du contemporain qui pourrait s’approcher de la danse sur ces musiques… Mais t’as pas envie de danser, tu es pris dans un truc qui monopolise trop de ton cerveau pour qu’il s’adonne à une autre tâche. J’ai pas l’impression d’avoir penser à  autre chose quand j’étais au concert.

Je pense pour mes futurs explorations qu’il serait intéressant d’aller voir ces musiques comme un sourd. Juste écouter avec ton corps.

J’ai bosser avec des enfants mal entendant, ils adorent sentir les basses. La musique les fait vibrer. Il y a des thérapies comme ça. Ça existe. Te soustraire complètement à ton audition pour aller voir un concert ça va être compliqué… Mais je pense que l’expérience ne sera pas beaucoup différente.

J’ai une dernière question. On a parlé de la difficulté d’écouter ce genre de musique à la maison. Penses tu que cette expérience doit donc passer par ton corps pour séduire ton esprit ?

En parti. Après tu dois aussi vraiment te donner à la musique, et te concentrer uniquement sur la musique, et c’est quelque chose qu’on ne fait jamais autrement. Même un concert ou tu vas voir l’artiste, tu vas danser, discuter avec ton voisin, profiter de l’art scénique… Tout un tas de trucs que tu ne fais pas en écoutant cette musique là. Tu peux pas faire ça chez toi, ça se transformerait en un bruit dérangeant si tu ne t’y adonnes pas complètement. Faut il écouter cette musique très fort ? Probablement.

Pour finir, comment vas ton acouphène ?

Il est parti ça y est.

Merci beaucoup Geoffroy !