NOTE 12
L'APOSTOLAT ESSENTIEL, PROPRE ET IRREMPLAÇABLE DES LAÏCS.
1. Tous les fidèles prennent part à tout l'apostolat de l'Eglise apostolat hiérarchique, doctrinal, sacramentel, liturgique, ascétique, catéchistique, missionnaire, etc.
2. Mais dans l'apostolat de l'Eglise, les laïcs ont une mission propre, essentielle et irremplaçable qui fut donnée à toute l'humanité par le Créateur au moment même de la Création : celle de procréer, de prendre possession de la terre, de l'utiliser et de l'aménager (Genèse I, 26-31) :
« Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.
« Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.
« Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ».
Dieu dit : « Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture. A toutes les bêtes sauvages à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes ». Et il en fut ainsi. Dieu vit ce qu'il avait fait : cela était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin. Sixième jour ». (Bible de Jérusalem) .
3. Cette mission primordiale de l'homme et de l'humanité fut viciée par le péché originel et par les péchés actuels qui ont entraîné l'ignorance, l'erreur, la corruption, l'injustice, le sous-développement. Elle perd de plus en plus sa signification divine et religieuse. Et la propagation d'une conception matérielle et laïciste du monde — avec toutes ses conséquences pratiques — est la plus grande menace pour l'humanité et pour l'Eglise.
4. C'est cette mission primordiale de l'homme et de l'humanité que le Christ est venu, non seulement rétablir, mais par son Incarnation, élever à une participation plus intime à l'oeuvre de la Rédemption de tout le genre humain. Comme le dit l'Eglise dans chaque sainte Messe :
« O Dieu, en créant la nature humaine, vous lui avez donné une admirable dignité : en la rachetant, vous l'avez restaurée plus admirable encore. Accordez-nous, par le mystère de cette eau unie au vin, de prendre part à la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ ... » (Missel biblique).
5. La mission, l'apostolat propre du laïc consiste donc à redécouvrir la mission divine et propre de l'humanité, et à la rattacher au mystère de la Création et de la Rédemption. Le laïc doit donner ou redonner au monde temporel, profane, sa signification divine, religieuse, rédemptrice, dans et par le travail, la science et la technique, l'éducation, l'action internationale, etc. C'est toute la « consecratio mundi » dont a parlé si souvent Pie XII :
« Vous êtes des catholiques, et vous l'êtes au plein sens du terme, c'est-à-dire, non seulement comme individus professant les vérités révélées par le Christ et vivant personnellement de la grâce de la Rédemption, mais en tant que membres de la communauté chrétienne et remplissant dans cette communauté, une tâche propre, indispensable à sa vie et à son équilibre ». (Discours aux jocistes, 25 août 1957, n° 19. Nombreux sont les autres textes de Pie XII où il proclame et développe l'idée de la consécration du monde profane).
C'est cette mission dans leur vie temporelle qu'il faut faire découvrir et comprendre aux laïcs. Ils doivent connaître et faire connaître la valeur divine du monde profane dans lequel ils vivent ; ils doivent vivre intégralement leur mission propre et primordiale dans ce monde profane, ses milieux, ses institutions existantes ou en préparation. Et ils doivent répandre cette conception divine du temporel et ce sens de leur mission religieuse propre, parmi les laïcs au milieu desquels ils ont été providentiellement placés. Ainsi, ils transformeront le monde et ils le consacreront réellement à la gloire de Dieu (Voir Annexe) .
6. Cette mission divine du laïc et de tout le laïcat - procréer, dominer et aménager toute la création - acquiert aujourd'hui une importance apostolique et missionnaire, non seulement primordiale, mais décisive ; et cela, aux dimensions mondiales,
7. L'Eglise et la religion ne peuvent rester en marge de la construction, de l'humanisation, de la transformation du monde. Tout en étant distinctes des autorités laïques responsables et des moyens techniques de travail et de progrès, elles ne peuvent être ni séparées, ni ignorées. Cette séparation serait mortelle pour l'humanité et pour l'Eglise.
8. L'apostolat essentiel, propre et irremplaçable des laïcs, dont l'importance ne pourrait être exagérée, est inséparable de leur apostolat religieux proprement dit : doctrinal, sacramentel, liturgique, etc. comme d'ailleurs de leur vie religieuse proprement dite. Comme le disait Pie XII aux jocistes :
la JOC « s'emploie à restaurer dans toute sa noblesse la notion chrétienne du travail, de sa dignité, de sa sainteté. Vous aimez à considérer les gestes des travailleurs comme des actes personnels d'un fils de Dieu et d'un frère de Jésus-Christ, par l'esprit et par le corps, pour le service de Dieu et de la communauté humaine. Puissent les membres de votre mouvement (...) faire pénétrer cette conception du travail dans les usines, dans les bureaux, dans les écoles professionnelles. C'est là un apostolat à un très haut degré pratique et nécessaire ». (Discours du 25 août 1957, n° 16)
Cet apostolat, à la fois sanctifie les laïcs et construit un monde plus humain, toujours plus conforme au plan de Dieu et du Christ, toujours plus au service du bonheur temporel et de la destinée éternelle de l'humanité, toujours plus exaltant pour la gloire du Créateur.
9. Tout le clergé et tous les fidèles laïcs doivent voir la nécessité de transformer toute la vie laïque, de comprendre la mission propre et irremplaçable, de plus en plus importante et décisive, des laïcs. Ils doivent donner et recevoir la formation indispensable, pour que toute la vie laïque devienne apostolique. La religion doit s'incarner dans toute la vie, faire de cette vie un apostolat qui aide à transformer tous les milieux et toutes les institutions de vie.
« L'Eglise a besoin aujourd'hui plus que jamais des jeunes travailleurs pour construire vaillamment, dans la joie et dans la peine, dans les succès et les épreuves, un monde tel que Dieu le vaut, une société fraternelle dans laquelle la souffrance du plus humble sera partagée et allégée. » (Discours du 25 août 1957, n° 19).
10. Susciter cette prise de conscience et donner cette formation sont l'unique moyen, non seulement de sauver les fidèles des fausses conceptions de la vie laïque, mais aussi d'exercer un apostolat adapté auprès des non-fidèles - chrétiens ou non-chrétiens - qu'ils côtoient tous les jours dans leurs milieux de vie et dans les institutions ; de collaborer avec eux sur le plan temporel et laïc ; de faire tomber les préjugés et les erreurs afin de révéler peu à peu, dans toute leur dimension, la religion et l'Eglise et d'obtenir que toute la création soit rachetée par le Christ et chante la gloire de Dieu.
Jos. CARDIJN.
Bruxelles, 9 janvier 1962.
ANNEXE.
L'APOSTOLAT DANS LA VIE TEMPORELLE, D'APRES QUELQUES DONNEES D'EXPERIENCE.
L'expérience des 25 dernières années, qui a orienté, par la formation de l'Action Catholique, un grand nombre de laïcs vers leur apostolat spécifique dans la vie, les institutions et les milieux temporels, montre que cette présence et cette action dans le temporel sont étroitement liées à la christianisation, à l'évangélisation de milieux dont la plupart ne sont pas atteinte par l'Eglise. L'apostolat religieux s'insère dans l'action apostolique au coeur de la vie profane.
L'expérience de la JOC s'est réalisée dans cette ligne et y a été encouragée par les derniers Souverains Pontifes[1]
1. En général l'apostolat concret commence sur le plan humain proprement dit : des jeunes gagnent des camarades à des attitudes qui suscitent plus de respect, plus de justice, plus de sécurité, plus de dignité soit dans le milieu du travail, dans les loisirs, soit dans le domaine de la santé, de la préparation à l'avenir, etc.
Et cela, ils le veulent et l'obtiennent, non seulement pour leurs camarades immédiats, mais pour tous : pour tous ceux qui sont autour d'eux, sans distinction, et pour tous les travailleurs du monde, d'autres races et d'autres couleurs, d'autres religions et idéologies.
Ces actes multipliés à l'infini créent une attitude habituelle, permanente qui donne elle-même naissance à un climat de confiance, d'amitié, d'ouverture et de collaboration entre tous ; ils répandent peu à peu une conception de vie, font surgir une sorte d'opinion publique ; ils transforment les milieux de travail, les milieux de loisirs et de vie ; ils provoquent des rapports humains d'un type nouveau, au plan individuel, national et international : ce sont désormais des rapports de confiance, de solidarité, de collaboration pour la solution équitable et positive des problèmes humains communs.
2. Cet apostolat qui part de gestes personnels, s'étend ainsi progressivement et devient un apostolat de groupe, plus structuré, organique.
D'une part, il donne naissance à des groupes apostoliques de base (dans la paroisse, le quartier, etc.) qui s'unissent les uns aux autres et s'épanouissent on fédérations régionales, en mouvements et en organisations nationales et internationales d'apostolat. D'autre part, au plan local comme au plan national ou international, il provoque des interventions dans les organisations et institutions profanes existantes privées, publiques ou semi-publiques.
3. Pour les militants chrétiens qui agissent dans la via profane quotidienne, ces actes, ces réalisations, ces démarches, sont vraiment des actes d'apostolat. Pour cela, ils font des sacrifices personnels et toute sorte de renoncements qui les transforment eux-mêmes ; pour cela ils prient et s'unissent au Christ et à l'Eglise dans la vie sacramentelle, liturgique et ecclésiale. Dans leur vie personnelle, l'unité se fait entre leur vie religieuse et leur via profane ; dans leur action avec et sur les autres. Leur intention ne s'arrête pas au plan humain et temporel : elle vise la gloire de Dieu, le règne du Christ, l'extension de l'Eglise, l'évangélisation et le salut des âmes. Leur présence et leur action, qui s'insèrent profondément dans l'humain, préparent le terrain à une action beaucoup plus profonde : elle fait tomber des préjugés, des obstacles ; elle invite à chercher et à reconnaître la vérité.
4. Pour les non-chrétiens qui participent à cette action ou qui du moins la voient, elle est d'abord un choc et un témoignage. Elle soulève en eux des questions : Pourquoi nos camarades font-ils cela ? Pourquoi renoncent-ils à ceci ? Comment peuvent-ils le faire ? Pourquoi s'insurgent-ils contre l'injustice alors que nous croyions que la religion prêchait la résignation ?
Et pour un certain nombre de non-chrétiens, le choc et témoignage conduisent à un catéchuménat dont les premières découvertes sont celles d'une religion vécue intégralement dans la vie quotidienne et profane. Car c'est à propos de tous les problèmes profanes que l'amitié et la confiance suscitent des échanges : « Pourquoi respecter, aider et aimer les autres ? Pourquoi travailler, pourquoi fonder une famille ? A quoi sert l'argent, pourquoi le gagner et pourquoi le partager ? » Les échanges occasionnels provoquent à leur tour des prises de contact plus approfondis et plus complets : visites à la maison, livres et revues, action commune dans le quartier, participation à une réunion..
La révélation du Christ et de l'Eglise se fait ainsi dans un climat d'ouverture, de sympathie et d'amitié qui est déjà celui de la charité vécue. La foi ne s'impose pas par une pression, mais surtout de l'intérieur ; elle est cherchée, devinée puis demandée, comme un don, une grâce qui transforme la personne, la famille, la société. Elle n'atteindra pas toujours et immédiatement le baptême, la vie sacramentelle et ecclésiale. Mais combien d'exemples ne pouvons-nous pas citer de conversions complètes et radicales, de jeunes travailleurs qui étaient des Saul et sont devenus des Paul ! Dans tous les continents, dans toutes les races, dans toutes les formes de civilisations.
Le chemin suivi, la pédagogie apostolique qui sont valables pour les non-chrétiens, le sont également pour les chrétiens non-pratiquants ou pour les chrétiens habitués à séparer leurs pratiques religieuses de leur vie quotidienne ; ou encore pour tous ceux, si nombreux hélas ! qui n'ont pas reçu de formation religieuse réelle ou n'ont qu'une formation d'enfant ou d'adolescent.
5. Dans cet apostolat - qui ne sépare pas l'action dans le temporel de l'apostolat religieux proprement dit - le prêtre est toujours le guide, le soutien, le conseiller indispensable des chrétiens militants. Et peu à peu, il devient aussi le guide des catéchumènes qu'il conduit jusqu'à leur conversion totale. Il est ainsi l'âme de la transformation des individus, et par eux, des milieux, des communautés, des structures, de la société tout entière.
Aussi n'y aura-t-il jamais d'apostolat laïc à la mesure des besoins du monde actuel, sans un clergé qui comprenne la nécessité de cet apostolat qui vaut faire la « consecratio mundi », qui comprenne ses méthodes spécifiques, sa fécondité et l'assistance sacerdotale qui lui est indispensable.
SOURCE
AGR, Archives Cardijn, No 1577/1
[1] Le bref commentaire concret qui est fait dans ces paragraphes part de l'expérience de la JOC dans le domaine des jeunes travailleurs ; mais beaucoup d'applications similaires peuvent être faites dans les domaines intellectuel, technique, économique, culturel, politique, scientifique, international, etc.