Stein - Rodriguez

Mémorial Capablanca ; La Havane 1968

Orang-Outang différée

Une partie de l’intro qui présente Stein  et la méthodologie du livre traduite ici :

“...La contribution générale apportée par Stein et par d’autres géants comme Tal et Spassky, qui furent les piliers de la génération succédant à celle des Botwinnik et Smyslov, fut de développer de manière considérable le concept de dynamisme dans le jeu. Kasparov écrit à ce  sujet : “ Ces trois mousquetaires ont changé notre compréhension de la corrélation entre le matériel et l'évaluation de la position, pour créer les conditions de l'émergence du jeu moderne, ultra dynamique. Avec ce trio, c’est l’intuition qui a joué le rôle principal. Fischer a révélé les règles du dynamisme, et eux ses paradoxes et ses exceptions.”

   Je demande au lecteur de s'arrêter à chaque question posée, exercice et diagramme, car c’est à ces moments particuliers qu’il y a quelque chose à apprendre, en comparant vos solutions à celle de ce grand joueur…”

 Jesus Rodriguez Gonzales ( 1939 - 1995 ) était un maître cubain, triple champion de Cuba. D’après les tables elo, il était alors 193 ème joueur mondial en 1967, avec un elo estimé de 2502.

  1. Cf3 Cf6 2. g3 g6 3. b4

Une manière idéale de jouer l’Orang-Outan, car évitant la variante critique 1. b4 e5

2. Fb2 Fxb4 3. Fxe5 Cf6 avec un bon développement noir.

    3...Fg7 4. Fb2 0-0 5. Fg2 d6

 On a vu 5...a5 dans la partie 42 de ce livre ( Stein move by move,Thomas Enqvist  Everyman chess) mais comme il a été mentionné, la réponse la plus ambitieuse afin de contrer le développement blanc est 5...c6 ( qui empêche b4-b5 ), suivi de ...a7-a5 et de ...Db6, afin de prendre le pion b4 pour cible.

    6. d3 Cbd7 7. Cbd2 e5 8.0-0 a5

Dans l’Informateur n° 6, Ivkov recommande la centralisation avec 8...Te8, alors que Keene considère 8...Ch5 comme plus logique que la recherche de jeu sur l’aile Dame, où les blancs sont mieux à même de générer du jeu sur cette aile.

          Diag 1 : Les blancs doivent ils défendre le pion ou bien le pousser en b5 ?

    9. a3

L’inconvénient évident de 9.b5 est l’affaiblissement de la case c5 pour un Cavalier. Stein préfère donc maintenir son pion en b4 plutôt que de concéder cette case.

     9...Cb6 !

Un bon coup, qui montre un autre défaut au développement blanc : la faiblesse de la case a4. Le même motif positionnel s’est rencontré dans la 22 ème partie du championnat du monde entre Petrossian et Spassky, Moscou 1966 : 1.d4 b5 2. e4 Fb7 3. f3 a6 4. Fe3 e6 5. Cd2 ! Cf6 6. c3 Fe7 7. Fd3 d6 8. a4 c6 9. Ce2 Cbd7 10. 0-0 0-0 11. Cg3 Te8 12. axb5 axb5 13. Txa8 Dxa8 14. Dc2 Ff8 et alors : 15.b4 ! Db8 16. Cb3 créant un avant poste très gênant pour les noirs. Cette partie est sans doute la réfutation stratégique de la défense polonaise. La manoeuvre Cd2-b3 avec un potentiel Ca5, est un motif bon à mémoriser quand on joue de manière trop agressive avec le pion b. Bien entendu, on peut jouer la même idée sur l’aile-Roi avec le pion g.

   10. c4 Fd7 ?!

Il eut mieux valu échanger d’abord : 10...axb4 11. axb4 et jouer seulement alors 11...Fd7. Si les blancs poursuivent comme dans la partie, les noirs obtiennent une position très harmonieuse après 12. b5 Txa1 13. Fxa1 De7 14. Fc3 Ta8 15. Dc2 Fc8, avec l’idée ...Cfd7, et ils n’ont pas de raison de se plaindre, car après tout seuls les noirs dominent la seule colonne ouverte.

       11. b5 a4

Il est compréhensible que Rodriguez cherche à sécuriser son pion ainsi que la case a4, n’autorisant pas les blancs à jouer a3-a4 eux mêmes, suivi de Fc3 et Cb3.

                          Diag n° 2 : Quelle est la plus forte suite blanche ?

       12. Tc1

Un coup logique, qui prépare la poussée blanche c4-c5. Cependant on pouvait jouer 12. c5 ! immédiatement avec la forte suite : 12...dxc5 ( si 12...Cc8, alors 13. b6 ! qui mine la chaîne de pions c7/d6/e5 ) 13.Cxe5 qui donne l’initiative aux blancs qui peuvent jouer contre les faiblesses en b7 et c5.

       12...c5 13. bxc6 Fxc6 14. c5 dxc5

                    Diag n° 3 : Vous prenez en c5 ou en e5 ?

        15. Txc5 !

Stein préfère éliminer le pion c5, dans le style hypermoderne, afin de continuer à exercer une pression sur le centre blanc grâce aux pièces. Prendre le pion e par 15. Cxe5 mène à des simplifications après 15...Fxg2 16. Rxg2 et le pion c peut être facilement défendu par 16...Tc8. Autrement, 15.Fxe5 ?! Cbd7 ne pose pas de problèmes aux noirs : 16. Fd6 Te8 17. Fxc5, car 17...Cxc5 18. Txc5 De7 avec une fourchette sur la Tour et le pion e2, qui récupère immédiatement le matériel.

       15...Cfd7 16. Tc2

Préparant un développement standard “à la Réti” par Da1 et Tfc1 qui met le centre noir sous pression.

       16...De7 17. Da1 Tfe8 18. Tfc1 Cd5

              Diag. n° 4 : Ici, Stein a joué en suivant un plan joué par Réti dans la partie Réti - Rubinstein,Carlsbad 1923.Le connaissez-vous ?

      19. e4 ! Cc7 20. d4

Ces coups de pions centraux sont l’expression du motif connu sous le nom du “paradoxe hypermoderne “ tel qu’il a été défini par Ruben Fine ( 1914-93 ) dans son livre : Les plus belles parties d’échecs . en voici la substance : “ L’occupation immédiate du centre par les pions les affaiblit, et permet à votre adversaire de l’occuper à son tour. Ce n’est donc pas que l’occupation du centre soit mauvaise, mais dans de nombreux cas, son occupation immédiate.” 

Voici la partie de référence où ce “paradoxe”  apparaît pour la première fois :

Réti-Rubinstein : 1. Cf3 d5 2. g3 Cf6 3. Fg2 g6 4. c4 d4 ( 4...c6 est plus sûr ) 5. d3 Fg7 6. b4 ! 0-0 7. Cbd2 c5 8. Cb3 ! cxb4 9. Fb2 ( mais pas déjà 9. Cbxd4 ? à cause de 9...e5 ! suivi de ...e4 ) 9...Cc6 10. Cbxd4 Cxd4 11. Fxd4 b6 12. a3 Fb7 13. Fb2 bxa3 14. Txa3 Dc7 15. Da1 Ce8 16. Fxg7 Rxg7 17. 0-0 ( différer le roque est habituel avec un centre dynamique ) 17...Ce6 18. Tb1 Fc6 19. d4 !

Et voici le paradoxe hypermoderne ! Réti a tout d’abord contrôlé le petit centre avec ses pièces avant d’occuper et de conquérir tout le centre avec ses pions. En d’autres termes, la partie est passée des canons hypermodernes aux canons classiques.

La partie s’est poursuivie par 19...Fe4 ( 19...Fxf3 ? 20. Fxf3 Tad8 n’est pas possible

car la pion a7 est en l’air ) 20. Td1 a5 ( 20...Dxc4 ? 21. Cd2 gagne une pièce ) 21. d5 ! Cc5 ( à présent 21...Fxf3 22. Fxf3 Cc5 échoue sur 23. d6, qui gagne du matériel. )

22. Cd4 Fxg2 23. Rxg2 Tfd8 24. Cc6 Td6 25. Te3 Te8 26. De5 ! f6 27. Db2 e5 28. Db5 Rf7 29. Tb1 Cd7 30. f3 ! Tc8 ( pas 30...Cb8 ? à cause de 31. c5 ! Txd5 32. Cxb8 Txb8 33. Db3 ! qui gagne ) 32. fxe4 Ce5 33. Dxb6 ! Cxc6 34. c5 ! ( un joli coup intermédiaire ) 34...Td7 35. dxc6 Txd3 36. Dxc7+ Txc7 37. exd3 Txc6 38. Tb7+ Re8 39. d4 ( encore une fois le” paradoxe hypermoderne” ! ) 39...Ta6 40. Tb6 ! Ta8 ( la finale de pions est perdue après ...Txb6 : 41. cxb6 Rd8 42. e5 fxe5 43. fxe5 a4 44. e6 a3 45. b7 Rc7 46. e7 ) 41. Txf6 a4 42. Tf2 a3 43. Ta2 Rd7 44. d5 g5 45. Rf3 Ta4

46. Re3 h5 47. h4 gxh4 48. gxh4 Re7 49. Rf4 Rd7 50. Rf5 1-0.On trouvera une analyse détaillée de cette partie par Marc Quenehen dans le numéro de février 2016 dE la revue E.E.

     20 … exd4 21. Cxd4

Paradoxalement, les blancs sont désormais les seuls disposant d’un fringant fort pion central, alors que c'était le cas des noirs trois coups auparavant. Mais la différence est que les pièces blanches sont beaucoup plus actives et le centre de pions est alors plus fort que source de faiblesses. Qui plus est, les noirs sont maintenant dans l’obligation de larguer leur Fou en fianchetto, ce qui laisse les blancs dominateurs sur la grande diagonale.

   21...Fxd4 22 Fxd4 Cb5 23 Fb2 Ce5 ?

Trop hâtif. Les noirs gardaient plus ou moins le contrôle en jouant 23… Tad8 ! 24. Cf1

( ou 24. Cc4 Cc5 25. Ff6 Cb3 ) 24...Ce5 ! 25. Ce3 Cd3 ! Et le fort Cd3 contrôle la situation, comme on peut le voir apres 26. Cg4 ( Si 26. Fh8, alors 26… Ce5 de nouveau, ou 26. Ff6 Dxa3 ) 26… Cxb2 27. Dxb2 Cd4 avec un jeu égal.

       diag n° 5 : Comment exploiter le dernier coup noir ?

    24. Cc4 !

Les blancs cherchent à supprimer tous les obstacles le long de la grande diagonale ; mais pas 24.f4 ? poursuivant le même but, à cause de 24...Cd3 25. Fh8 ( ou 25. Ff6

Dd6 26. Td1 Cxa3 ) 25...Df8 26. Td1 Tad8 et les noirs sont mieux.

    24… Cxc4

Maintenant, 24...Cd3 ne résout pas les problèmes des noirs après 25. Ff6 et 26. Tcd1, alors que 24… Cd7 25. Td1 est aussi très difficile.

    25. Txc4 Cd6 ?!

Un meilleur coup est 25… Df8, préservant et la Dame et l’aile-Roi tout en gardant des options pour le Cavalier.Les noirs menacent maintenant de gagner le pion e après ...Cd6, alors que sur le coup naturel 26.Tb4, 26… Tad8 et ...Cc7-e6 avec une position passive et solide.

    26. Tb4

Une très bonne case pour la Tour, ou elle défend le pion e4 et garde la pression sur  les deux pions de l’aile Dame.

   26… Tec8 

On ne peut pas capturer le pion e4 à cause du clouage mortel après Te1. Au lieu de cela, les noirs libèrent e8 pour leur Cavalier afin de défendre les cases noires de l’aile Roi.

      Diag. N° 6 : Comment les blancs améliorent-ils leur position ?

           27. Tc5 !

Stein manie ses Tours à merveille ! Un tel coup est typique d'une approche hypermoderne : l'idée principale est d'évacuer la case c1 pour la Dame ou elle pourra se rendre soit en h6 soit en c3, alors que 27...Cxe4 ??  perd sur 28. Te5. Mais notons que 28. Fh8 Ce8 29. Te5 n’est pas une menace, car les noirs ont La Défense 29...Df8, suivie de ...f7-f6 et ...Cg7.

           27… Ce8 28. Dc1 Fd7

Les noirs optent pour le plan de défense fondamental consistant à échanger autant de pièces adverses  actives que cela se peut.

      29. Tbc4 Txc5 30. Txc5 Fc6 31. Dc3 f6

       Diag. N° 7 : Quelle est la suite blanche la plus convaincante ?

            32. e5 !

  Mais bien sûr ! Ce simple coup ouvre les deux grandes diagonales avec un effet décisif. L'échange du Fou de cases blanches va renforcer la faiblesse des pions noirs

de l’aile Dame.

           32...Fxg2 33. Rxg2 b6

Cela affaiblit la 6ème rangée, mais 33...Ta6 ne change rien à l’évaluation de la position, car après  le fort coup centralisateur 34. Dd4 !, la Ta6 ne peut plus bouger à cause de la pression sur a4 ; par exemple : 34...Te6 35. exf6 Cxf6 36. Tc8+ Rf7 37. Dxa4 et les blancs gagnent.

          34. Tc6 Td8

        Diag. N° 8 : quelle  est la suite gagnante la plus claire ?

          35.Txb6

On aurait pu rendre les choses plus simples par 35.Dc4+ ! ( pas 35. exf6 ? a cause de

35...De4+ 36. Df3 Dxf3+ 37. Rxf3 Td6, qui augmente les chances de nulle des noirs ) 35...Df7 36. e6 De7 37. Fc3 Cd6 ( ou si 37...Rg7, alors 38. Txb6 etc…) 38. Fxf6 ! Cxc4

( ou 38...Dxf6 39. Txd6 ! ) 39. Fxe7 avec un gain facile.

          35...fxe5

Les noirs auraient dû jouer pour l'échange des Dames par 35...Dxe5 36. Dxe5 fxe5, mais la finale resterait difficile après 37. Fxe5 Td3 38. Tb7 ou 37. Tb4 Td5 38. Txa4

        36. Tb4 !

Un coup tranquille, typique du style de Stein. La Défense noire est plus difficile avec les Dames sur l'échiquier, nul besoin donc d’accepter un échange.

       36… Td4

Comme les noirs vont perdre un pion, ils continuent d'échanger autant de pièces qu’ils le peuvent.

       37. Txd4 exd4 38. Dxd4

Le reste de la partie illustre le motif des deux faiblesses, dans ce cas précis : le Roi noir vulnérable et le pion a.

      38...Db7+ 39. Rg1 Rf7 40. Dh8

La grande diagonale noire a été le thème principal depuis bon nombre de coups. En voici le point culminant par l’invasion du coin, qui augure de certaines récompenses. La centralisation de la Dame noire n’a en compensation qu’une valeur symbolique.

     40… De4 41. Dh7+ Re6 42. Dh3+ Rd6 43. Df1 Cc7

           Diag. N° 9 : Quelle est la manière la plus directe de conclure la partie ?

           44. Dd1 + !

Appuyant sur la faiblesse en a4.

           44… Cd5 45. h4

l'immédiat 45. Fd4 est bon aussi. Mais Stein n’est pas pressé ; en améliorant tranquillement sa position, il suggère à son adversaire d’abandonner.

         45… Re6 46. Fd4 Rf5 47. Dxa4 1-0

Le niveau de cette partie du point de vue des blancs est aussi instructif que la Reti-Rubinstein, les deux constituant des modèles pour la compréhension des idées hypermodernes.

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