Un léger vent de panique

Si tu coupes la tête à une poule, elle continue à courir :
elle est déjà morte, mais elle ne le sait pas encore.

Certaines journées feraient mieux de ne jamais commencer. On devrait rester au lit, bien au chaud, lové sous les draps, à écouter sa propre respiration, laisser le temps filer derrière les vitres, derrière les murs, laisser la vie s’échapper à toutes jambes et rester immobile.

On devrait, mais on ne le fait pas. On est pressé, stressé, angoissé. On file à toute allure sans se poser de question, sans chercher de réponse surtout.

Je m’appelle Luc Vertruyn, vous ne me connaissez pas et je ne vous connais pas non plus. Je suis né loin d’ici et si je devais remonter le cours du temps pour vous expliquer par quel concours de circonstances je suis arrivé ici, à Hanoï, comment je me suis retrouvé à la tête d’une entreprise d’importation d’alcool et d’exportation de vêtements, j’y passerais non seulement la journée, mais aussi la soirée, il me faudrait si longtemps que je n’arriverais jamais au bout de l’histoire.

Je me concentre donc sur l’essentiel. J’avais rendez-vous cet après-midi là avec des clients chinois, dans une suite de l’hôtel Sofitel Plaza. Pourquoi cet hôtel-là, pourquoi la suite et pas le restaurant, je n’en sais rien et je dois vous avouer que je ne le saurai jamais, car je ne suis jamais arrivé au rendez-vous.

Ce n’est pas la circulation qui m’a posé problème, à Hanoï, on a l’habitude de se noyer dans le flot de motos, de vélos, de voitures et de piétons perdus, on apprend vite à naviguer à contre-courant, les mains crispées sur le volant, à surveiller les flancs de son auto, à garder son sang froid dans le concert de klaxons et de fumées d’échappement. Je suis arrivé à la réception de l’hôtel au pas de course, la chaleur de l’été avait détrempé ma chemise, de larges auréoles se dessinaient sous mes bras, je me suis présenté, j’ai demandé où trouver les Chinois, on m’a indiqué le numéro de la suite, c’est au sixième étage.

Ce détail-là, je ne pourrai jamais l’oublier.

J’ai remercié et j’ai couru vers l’ascenseur. J’ai appuyé sur le bouton deux ou trois fois, la cabine a fini par arriver, j’ai bondi à l’intérieur et j’ai respiré profondément pour retrouver mon calme. Laisser l’air descendre jusqu’au fond des poumons… J’ai fermé les yeux un instant, je les ai rouverts et l’ascenseur s’est mis en marche. Je suivais la progression sur l’affichage lumineux. J’ai vu passer le quatrième étage et c’est là que tout a basculé.

D’un coup, la cabine s’est immobilisée. J’étais dans le noir le plus complet.

Une bête panne d’ascenseur, alors que les clients attendaient deux étages plus haut, assis dans la suite. Je les imaginais un verre de whisky à la main, faisant tourner les glaçons, observant derrière les vitres les toits de Hanoï et le ballet des véhicules sur la grande avenue en contrebas. J’ai sorti mon portable pour éclairer les boutons de l’ascenseur. Il fallait que je trouve celui de l’alarme. Pas de raison de paniquer. On allait venir à mon secours dans quelques instants. Peut-être le personnel de la réception était-il déjà au courant ? J’ai repéré le logo en forme de cloche, j’allais appuyer dessus quand une sirène a retenti. Pas celle de l’ascenseur, non, un hurlement grave et continu, qui provenait des entrailles du bâtiment. Une alarme incendie ? L’annonce d’un bombardement. J’ai attendu de longues secondes que le silence revienne et, quand la sirène s’est tue, j’ai appuyé sur le bouton. Une sonnerie aiguë s’est aussitôt mise en marche pendant quelques secondes, juste au-dessus de ma tête et, après quelques secondes à peine, le son s’est étranglé, comme si l’appareil était à bout de souffle.

Rien de grave, me suis-je dt, les secours ne vont pas tarder à arriver.

Je me suis assis par terre, adossé à la paroi de la cabine. La lumière de mon téléphone s’est éteinte et je me suis retrouvé dans le noir le plus complet.

J’étais bien. L’air conditionné de l’ascenseur était frais, j’étais seul avec moi-même comme je ne l’avais plus été depuis beaucoup trop longtemps.

Une image a surgi du fond de ma mémoire. J’étais encore un gamin, pieds nus dans une rivière, quelque part dans les Ardennes, au milieu des bois. La lumière du soleil d’été était filtrée par les feuilles des grands arbres. J’avais remonté mon pantalon, je crois que je construisais un barrage. Oui, c’était ça : une de ces entreprises inutiles dans lesquelles les enfants se lancent toute une après-midi avant d’être interrompus par le goûter ou l’arrivée de la nuit. Je portais une grosse pierre ronde, elle était beaucoup trop lourde pour moi, mais j’étais fier de contribuer à la construction de l’édifice. Je n’étais pas seul, j’imagine, mais dans ce souvenir, je ne voyais que moi. J’avais la pierre en main quand le cri s’est élevé. C’était la voix d’un copain, Charles, il était de l’autre côté de l’eau. Le son m’a tellement surpris que j’ai lâché la pierre et que j’ai été éclaboussé de la tête au pied. Mon pantalon, ma chemise, jusqu’à mon caleçon. Il avait des raisons de s'époumoner, Charles : son petit frère, Eric, venait de disparaître sous la surface de l’eau. La suite de l’histoire, je ne l’ai pas revue dans l’ascenseur, mais je la connais. Nous avons couru Charles et moi, nous avons tenté de repérer Eric sous la surface, j’ai eu l’impression d’apercevoir une jambe ou un bras, nous avons plongé, replongé et nous ne l’avons pas retrouvé. Ce sont les pompiers qui ont repêché son corps le lendemain, quelques kilomètres plus bas, désarticulé, déjà gonflé sans doute par le travail des eaux. Mes parents ne m’ont plus jamais laissé jouer seul dans l’eau. Je n’ai plus jamais construit de barrage.

Pour la plupart des gens, c’est Eric qui était mort ce jour-là, dans la rivière. A bien y réfléchir, j’ai l’impression que le gamin insouciant que j’étais a disparu ce jour-là. On n’a pas retrouvé son corps le lendemain, cependant. Je continue à le porter. Il est plus vieux, plus grand sans doute, plus usé, mais il a perdu l’innocence qui le faisait pétiller.

Comme il faisait noir dans l’ascenseur, j’ai fermé les yeux. Cela ne changeait pas grand chose, mais d’un coup, j’ai repensé aux acheteurs Chinois dans la suite au sixième étage. J’ai eu l’impression qu’il n’étaient plus à quelques mètres de moi, mais à l’autre bout du monde.

Dix minutes plus tôt, ce rendez-vous me semblait crucial. Je pouvais y signer un contrat capital pour l’année à venir. Là, dans le noir de ma prison de métal, j’avais la certitude que ce rendez-vous d’affaires n’avait plus aucun sens. Ces poignées de mains, ces sourires, ces signatures… tout cela n’était qu’un jeu d’apparences et de rôles mal joués par de sinistres comédiens. Les types avec qui j’avais rendez-vous avaient sans doute aussi construit des barrages avec des cailloux quand ils étaient gamins, ils avaient tenter de pêcher des poissons à main nue, ramassé des grenouilles, éventré des escargots. Ils avaient sans doute perdu des amis, vu naître des enfants, regardé les nuages s’éloigner vers l’horizon dans la lueur orangée du soir. Et pourtant, ils n’en parleraient pas. Ils ne partageraient que les histoires d’argent, la petite météo des affaires courantes, les profits à venir, les échecs à combler.

Je ne pouvais pas leur en vouloir.

J’étais comme eux.

Nous étions tous pareils. Tellement pressés d’arriver que nous ne prenions même plus le temps de réfléchir à la destination.

Pour la destination finale, de toute façon, nous n’avons pas le choix. Comme Eric, il y aura bien un jour où nous perdrons pied pour de bon. On nous retrouvera peut-être quelques kilomètres plus bas dans la rivière…

En attendant, je n’avais pas envie de finir ma vie dans une cabine d’ascenseur. Les minutes avaient passé, personne n’était venu à mon secours. Devais-je crier ? J’avais l’impression que la réaction aurait été déplacée dans un hôtel comme le Sofitel Plaza. Dans ce genre d’établissement, on chuchote, on marche à pas feutrés, on complote : au fond, on les hôtels internationaux sont des temples modernes, des églises, des cimetières. Officiellement, on y vient pour le sacré ; en réalité, on y traite les affaires les plus sordides.

J’ai tendu l’oreille et, malgré les moquettes et les capitonnages, j’ai eu l’impression d’entendre du tumulte. Des voix, des pas, des cris peut-être.

Et si personne ne remarquait la panne ? J’avais déclenché l’alarme et personne n’était venu à mon secours. La pensée m’a angoissé. J’ai hurlé une première fois. A l’AIDE ! Puis j’ai pensé que le français n’était peut-être pas la meilleure langue à utiliser. Comment appelait-on au secours en vietnamien ? Je n’en savais rien. J’habitais ici depuis bientôt dix ans et je n’étais pas même capable de demander mon chemin en rue, ni d’acheter un pain. J’avais un chauffeur pour ça et une femme de ménage. HELP ! HELP ! J’ai collé mon oreille contre les portes en métal, personne ne répondait à mes appels à l’aide. J’ai tambouriné avec mes poings, ça m’a fait mal, j’ai retiré une de mes chaussures et j’ai recommencé. Il m’a fallu plusieurs minutes avant de penser à mon téléphone, dans la poche de ma veste. Quel imbécile ! Je me comportais comme un ringard du siècle précédent. J’ai allumé mon smartphone et la lueur m’a ébloui un instant. J’ai formé le numéro de ma secrétaire pour lui demander d’avertir l’hôtel. Pas de réponse : je n’avais pas de réseau. L’écran de mon Samsung n’affichait pas de barre à côté du petit dessin d’antenne… Sans doute l’effet de la cage d’ascenseur. C’était bien ma chance.

J’ai repris ma chaussure et j’ai recommencé à cogner la paroi. Quelqu’un finirait bien par entendre…

*

Ce n’était pas la première fois que je venais au Westlake Waterpark, mais c’est la première fois que j’y passais l’après-midi accompagné. Nuong avait accepté mon invitation, à condition que je ne l’oblige pas à monter dans les attractions à sensation forte. J’avais promis, bien entendu, et je ne rêvais que de ça, de la faire monter à mes côtés dans un wagonnet lancé à toute vitesse dans les loopings, la tête en bas, les pieds en l’air. J’étais persuadé que, paniquée, elle se serrerait contre moi tout naturellement, que je pourrais en profiter pour l’embrasser, pour glisser une main sous son t-shirt, pour toucher sa peau. Cette seule pensée occupait tout mon esprit depuis dix jours, depuis qu’elle m’avait juré de venir. Attention, n’allez pas vous imaginez que c’était la première, j’avais déjà embrassé des tas de filles, bien entendu, mais Nuong, ce n’était pas la même chose, on s’entendait bien depuis longtemps, je la faisais rigoler au lycée. Elle pouffait en baissant la tête et j’aimais bien regarder sa nuque quand elle était pliée en deux. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça, on ne choisit pas : moi, ce que j’aime bien chez les filles, ce qui me trouble, ce n’est ni leurs fesses ni leurs seins, c’est leur cou vu de derrière, à la naissance des cheveux. C’est là que se concentre la grâce et la beauté. Et si vous voyiez la nuque de Nuong, vous seriez tout de suite du même avis que moi. Quand elle remonte ses cheveux en chignon, je pourrais m’évanouir d’émotion.

Je ne le lui ai jamais dit, bien sûr. Ce sont des choses qu’on garde pour soi. Aux copains non plus, je ne le raconte pas. Je fais comme eux, je commente les poitrines des filles, leurs jambes à la limite, leur cul, bien entendu, mais je ne parle pas de l’essentiel, je garde ça pour moi.

J’étais nerveux en l’attendant devant l’entrée du parc, j’avais l’impression que des heures s’étaient écoulées alors que j’étais là depuis cinq minutes à peine. Elle est arrivée à l’heure, comme toujours. C’est moi qui étais en avance, on s’est échangé un sourire, j’avais déjà acheté les tickets, on a pu entrer sans attendre. On a commencé par les toboggans aquatiques, les bouées, les descentes à toute vitesse. Elle hurlait quand ça tournait, elle hurlait quand il faisait noir, elle hurlait en retombant dans la piscine tout en bas. J’aimais ça. Je sentais qu’à la fin de la journée, elle accepterait de me suivre dans le grand huit. Je tremblais à cette idée. L’après-midi avançait, je me suis dit qu’il fallait la chauffer un peu, j’ai montré la grande roue et je lui ai demandé si elle avait le vertige. Elle a ri, elle a mis sa min devant sa bouche et s’est pliée en deux, j’ai vu sa nuque, si fine et si douce, j’ai pris sa main et j’ai couru jusqu’à la roue. Il ne fallait pas qu’elle réfléchisse. Je ne pouvais pas lui laisser le temps de reculer. Sa main était un peu moite dans la mienne, son coeur devait battre à du cent à l’heure. Nous nous sommes assis et je lui ai dit que, de là-haut, la vue sur la ville était extraordinaire. Elle m’a souri et elle m’a dit une phrase que je n’oublierai jamais.

Toi aussi, tu es extraordinaire.

La terre pouvait s’arrêter de tourner, la fin du monde pouvait pointer son nez, j’étais comblé, je n’avais plus besoin de rien. J’étai heureux. Je n’imaginais pas que mon voeu allait se réaliser et que le monde allait vraiment s’arrêter pour toujours.

La roue s’est mise en mouvement, lentement d’abord, une légère montée pour permettre à d’autres visiteurs de s’installer dans les nacelles suivantes. Nous n’étions pas encore très haut, à peine plus haut que le toit de la baraque où l’on retirait les tickets. Nuong souriait comme si elle était dans un nuage. Elle a regardé vers le haut de la roue, j’ai suivi son regard et j’ai eu le vertige moi aussi. J’ai collé un baiser sur sa joue pour la rassurer, elle s’est serrée plus fort contre moi. Je me suis dit qu’il n’y aurait pas besoin du grand huit pour qu’elle se laisse embrasser.

La grande roue a démarré pour de bon, nous avions les yeux grand ouverts et nous ne voulions rien rater du panorama. Tout en bas, à des dizaines de mètres de notre nacelle, les milliers de lotus en fleur formaient une tache colorée qui ressemblait à un matelas confortable. Plus loin, le lac semblait immense et les buildings, aussi haut fussent-ils, paraissaient minuscule. Nuong voulait repérer notre lycée, elle regardait vers l’horizon, j’en ai profité pour glisser ma main dans son dos. Elle m’a laissé faire. Nous étions tout en haut, la roue continuait de tourner. Nuong attendait avec impatience la prochaine rotation pour tenter à nouveau de situer l’école, je lui ai dit de fermer les yeux pour mieux ressentir la descente, les vibrations de l’air, les odeurs de la ville, mélanges d’hydrocarbures, de sucre caramélisé et d’épices. Elle a suivi mon conseil et, dès que ses paupières se sont closes, j’ai posé mes lèvres contre les siennes.

C’est à cet instant précis que la nacelle s’est immobilisée.

Comme si la rencontre de nos bouches avait provoqué un court-circuit colossal.

Comme si notre union dans le ciel de Hanoï avait fait sauter un disjoncteur imaginaire.

J’ai rouvert les yeux et elle l’a fait aussi, nous avons contemplé le paysage. Quelque chose avait changé du tout au tout. Le parc en dessous de nous s’était immobilisé. Les carrousels étaient à l’arrêt, les baraques de tir, les petits trains, tout semblait figé. Cette histoire de court-circuit n’était peut-être pas aussi absurde qu’il ne paraissait. Une simple panne, ai-je pensé. Ce n’est pas la première fois que l’électricité saute, elle va revenir bientôt. J’ai souri à Nuong et nous nous sommes embrassés plus longuement. J’avais l’impression que mon voeu le plus secret s’était réalisé sans même que je le formule.

Il m’a fallu quelques secondes de plus pour que je comprenne que quelque chose de plus grave était en train de se produire. Le murmure de la ville n’était plus le même. Les voitures et les motos vrombissaient encore, le long des milliers de rues, mais d’innombrables voix venaient s’ajouter. Les gens sortaient dans la rue, se parlaient, s’interrogeaient. Nous avons regardé avec plus d’attention pour tenter de comprendre jusqu’où la panne s’étendait. C’était difficile à deviner, en pleine journée, mais j’aurais dit qu’elle s’étendait à perte de vue.

Nuong a rigolé. C’était vraiment pas de chance d’être précisément sur la grande roue au moment précis d’une panne de courant. Elle a sorti son téléphone pour immortaliser l’instant. Elle a tendu le bras et nous avons fait une série de portraits : nos deux visages collés avec Hanoï pour décor, des grimaces, des baisers, elle a ri à nouveau et elle a voulu partager les images tout de suite avec les copines.

Ca n’a pas marché. Il n’y avait plus de réseau. C’était bien normal, sans électricité. Si la panne est générale, les antennes-relais ne peuvent plus fonctionner. Elle était bien d’accord, mais ça l’embêtait un peu. A quoi bon vivre un grand moment, si on ne peut pas le partager ?

Des cris se sont élevés jusqu’à nous. Ils provenaient des nacelles plus bas : on nous faisait passer le message depuis le sol, il n’y avait plus de courant (on l’avait compris, on n’était pas idiot). Dès qu’il serait de retour, on nous ferait descendre. Pas de problème, ai-je répondu, j’espère que ça va durer : je n’ai aucune envie de descendre.

Ce que je n’imaginais pas, c’est que le courant ne reviendrait plus jamais.

*

Pour la plupart des gens, un téléphone, c’est un petit objet rectanguaire qu’on glisse dans poche. Un objet qu’on achète, trop cher sans doute, dans un magasin bien propre, et qui nous relie au monde entier ou presque. Qui nous met en contact avec les amis et les proches, qui nous donne accès aux réseaux, aux messages, aux photos, qui rend notre vie plus épaisse, plus dense. Pas pour moi.

Un téléphone, dans ma vie, c’est un circuit imprimé sur lequel je viens poser un écran. Quatre fois par minute. La courroie amène devant moi une plaque verte chargée de micro-puces et d’appareillages bizarres auxquels je ne comprends rien, je sais dans un bac plastique orange placé plus haut devant moi un écran muni d’un câble miniature, je le connecte à la plaque et je la redépose sur la courroie. C’est tout. J’ai fini mon travail. Sauf qu’il se répète toutes les quinze secondes, quoi qu’il arrive. Je n’ai pas droit à l’erreur. Ma main ne peut pas trembler, mon dos peut me faire hurler de mal, mes avant-bras aussi, je ne peux pas arrêter. Quoi qu’il arrive, quoi qu’il se passe, je dois tenir mon poste. Placer l’écran, encocher le câble, reposer le tour sur la courroie. Je crois que si l’enfer existe, il doit ressembler à mon boulot. Une courroie infinie, avec des téléphones en pièces détachées qu’il faut assembler jusqu’à la fin des temps. Mais je ne me plains pas. J’ai du travail. Je sais que si je réclame quoi que ce soit, on me remerciera, une autre prendra ma place et la chaîne sans fin poursuivra sa course. Rien n’arrête l’usine. Parfois je rêve que les Chinois bombardent les faubourgs d’Hanoï et qu’un engin explosif tombe précisément sur l’immense hangar où je passe mes journées. Boum. Plus de SAMSUNG géant en lettres lumineuses. Plus de courroie en caoutchouc, plus de palettes chargées de circuits imprimés, plus de bacs d’écrans. Peu importe si je dois mourir dans les décombres, au moins je serai soulagée.

Puis cette idée s’enfuit, comme toutes les autres. Je reste à mon poste et je pense à tout le reste : au village où j’ai grandi, où je suis allée à l’école, pas assez longtemps sans doute, juste assez pour apprendre à lire des instructions, à signer mon nom sous un contrat, à compter les billets en fin de semaine. Je pense à ma grand-mère aussi, je la vois toujours cuisiner, quelle que soit l’heure, quelle que soit le jour, elle est courbée sur les oignons verts, elle touille le bouillon, elle écaille des poissons. Elle ne sourit jamais dans mes souvenirs. Il est trop tard, elle ne sourira plus, elle est partie rejoindre nos ancêtres il y a plus de dix ans et moi, je suis restée. Je ne cuisine pas, je n’en ai pas le temps, quand la journée s’achève, dans le dortoir où je retrouve les collègues de l’usine, je ne prépare que des plats tout faits. De l’eau chaude dans des nouilles chinoises. J’assemble des téléphones coréens toute la journée, je mange des nouilles chinoises, seul le sol est encore vietnamien dans ma vie.

Quand je retourne au village, ma mère est fière de moi, mon père aussi. Il n’y a que mon petit frère qui comprend que mon travail est horrible. Il me demande chaque fois quand je vais arrêter. Je lui fais toujours la même réponse : bientôt. Mais c’est faux. Je n’ai pas le temps de rêver à autre chose. J’ai à peine le temps d’attraper l’écran dans le bac orange, de saisir le câble et de le placer au bon endroit. La courroie ne s’arrête pas.

J’ai déjà vu des filles s’évanouir sous l’effort. Trop d’heure debout, trop de vapeurs atroces qui montent à la tête, trop de concentration pour ne pas rater un geste. On n’arrête même pas la chaîne. On emmène la fille, on la sort de la salle, on ne la revoit jamais. Une autre prend sa place et le cauchemar se poursuit.

On se dit que ça n’aura jamais de fin.

Tout à l’heure pourtant, quelque chose d’étrange s’est produit. Au milieu de l’après-midi, pendant quelques secondes, la courroie s’est arrêtée, les lumières se sont éteintes. Le silence s’est abattu d’un coup sur le hangar. Personne n’a crié, au contraire, j’ai entendu des murmures. Des filles ont chuchoté des trucs à leurs voisines. On se demandait ce qui se passait. Un signal sonore a retenti puis l’éclairage est revenu, plus faible, m’a-t-il semblé, mais je n’en étais pas sûre. La courroie tremblé une seconde puis elle a repris son mouvement. Nous avions quinze secondes pour effectuer chacune notre travail. C’était largement suffisant. En moins d’une minute, la routine avait repris, l’incident était clos. Sauf que… Sauf que la rumeur a fini par traverser le hangar. Une pannée générale de courant. L’usine qui tourne sur des générateurs électrique à essence. Nous avions toutes envie de savoir ce qui se passait dehors. Mais dehors, c’est aussi loin que l’autre bout du monde. Il allait falloir attendre. Et pour patienter, nous avions quelques milliers de téléphones à assembler.

Le contremaître est passé derrière chaque poste de travail. Il aboyait des ordres, on baissait la tête. Comme toujours, j’avais envie de lui balancer ma caisse d’écrans dans la figure, mais je n’en ai rien fait. J’ai saisi une plaque de circuits imprimés et je lui ai ajouté un écran, comme toutes les quinze secondes. Deux cent quarante téléphones par heure. Près de trois mille par jour. Alors que je n’ai même pas de quoi m’en offrir un en fin de mois.

Peu importe.

Peu importe. Que ferais-je avec un téléphone haut de gamme, s’i n’y a plus d’électricité ?

*

De tout en haut de la grande roue, nous avons entendu le hurlement des sirènes monter des quatre coins de la ville. Même si une ville n’a pas de coins, même si Hanoï en a bien plus que quatre. Nuong ma regardé, je lisais la panique dans ses grands yeux. Elle aurait voulu que je la rassure. J’aurais aimé trouver les mots, mais ils ne venaient pas. Le bruit sourd des sirènes d’alerte éveillait en moi une peur profonde. Que pouvait annoncer un tel signal ? Un bombardement imminent ? Un danger pire encore et dont je n’avais pas idée ? J’ai vu en plusieurs lieux la circulation s’arrêter. Je n’étais pas le seul à me poser des questions. Un carrefour au loin s’est mis à grouiller de motos, puis de voitures et de camionnettes à l’arrêt. Quelque chose devait se passer par là. J’ai demandé à Nuong de regarder avec moi, elle avait la même impression. Elle a filmé la vue pendant quelques secondes. Elle ne captait toujours aucun réseau. J’ai regardé en bas et j’ai vu que plusieurs personnes tentaient de quitter leur nacelle pour rejoindre le sol. Elles étaient beaucoup plus bas que nous, la manoeuvre était moins risquée. J’ai observé la structure. Notre nacelle était suspendue par le toit. Je me voyais mal grimper par là pour me cramponner aux tubes d’acier et rejoindre l’axe après des mètres et des mètres d’effort. J’avais facilement le vertige et, surtout, je savais que mes bras ne tiendraient jamais le coup.

- Ils vont finir par nous envoyer les pompiers, a marmonné Nuong.

Comme si ses paroles avaient été entendues, nous avons vu des gyrophares illuminer les façades de l’autre côté du lac.

- Tu crois qu’ils viennent ici, m’a-t-elle demandé.

- Ils ne vont pas tarder, ai-je menti.

Je voyais de la fumée s’échapper d’une villa sur l’autre rive. Il y avait plus urgent que nous.

- L’électricité sera bientôt de retour, ai-je promis.

Nous ne nous embrassions plus. Le coeur était ailleurs. Nuong affichait un air triste que je ne lui connaissais pas. Je l'ai serrée très fort et elle m'a adressé un sourire désespéré.

J'ai posé un baiser sur son front. Je l’ai serrée plus fort encore.

Les minutes semblaient interminables.

*

J’ai regardé l’heure sur l’écran de mon téléphone, dans le noir de la cabine. L’air n’était plus frais du tout, la chaleur avait monté doucement, elle était désormais difficilement supportable et je savais qu’elle allait encore grimper, si on ne venait pas vite à mon secours. J’ai à nouveau hurlé, j’ai cogné la porte avec ma chaussure et mes clefs, dans l’espoir que quelqu’un m’entende. J’ai eu l’impression que l’on me répondait, alors je suis resté silencieux, aux aguets.

J’ai entendu un son qui m’a glacé le sang. Une sorte de cri étouffé, suivi d’un râle rauque. Soit on égorgeait des cochons à quelques mètres de moi, soit on faisait de même avec des êtres humains. Je n’ai plus osé crier, j’ai eu peur d’attirer l’attention. Je me suis rassis, j’ai ouvert une à une les applications de mon téléphone, dans l’espoir que l’une d’entre elles puisse m’être utile. Rien du tout. Échec sur toute la ligne. J’ai tourné et retourné les solutions dans ma tête. Si je restais sans rien faire et que personne ne venait à mon secours, je ne pouvais pas tenir très longtemps. Je n’avais rien à boire et rien à manger. J’ai encore sondé l’obscurité, porté mon attention sur chaque son et, alors que j’entends des martèlement lointains, qui pouvaient aussi bien être des pas précipités dans un couloir que des coups portés contre une cloison, j’étais certain de ne plus entendre le moindre mouvement d’ascenseur. Ni moteur, ni mouvement de câbles. Les autres cabines ne fonctionnaient plus. Et personne ne semblait s’en inquiéter. J’avais beau appuyer encore et encore sur le bouton d’alarme, plus aucun son ne sortait de la cloche.

Je ne pouvais pas rester assis dans le noir, à attendre que le temps passe. Il fallait que j’agisse. A l’aide de la lampe-torche de mon téléphone, j’ai à nouveau exploré la cabine. Il devait bien y avoir une trappe quelque part, pour accéder à la cage d’ascenseur, ou un levier pour actionner manuellement les portes… Pas de trappe au plafond, juste un ensemble de spots encastrés dans une plaque d’aluminium brossé. Très chic, mais peu utile pour sortir de ma prison.

Rien sur les murs non plus.

Restait le plancher. Il était couvert d’une moquette gris sombre, aussi sobre que crasseuse. Je n’ai pas hésité longtemps, j’ai glissé mes doigts sous le bord caoutchouteux et j’ai tiré de toutes mes forces. Le tapis s’est détaché sans trop de résistance. J’ai éclairé la surface, il y avait bien une trappe carrée, vers le fond de la cabine. Restait un problème majeur : la porte était équipée d’une serrure à clef. Si j’avais eu un pied de biche ou un masse de paveur, pas de problème, j’aurais fait sauter le tout en quelques secondes. Or, je n’avais que mon porte-document en cuir mat, mon téléphone et quelques stylos. Des coups de pied ne suffiraient pas à défoncer la trappe, je le savais, mais j’ai tout de même essayé. J’ai enfilé ma chaussure et j’ai cogné tant que j’ai pu. Je ne suis arrivé à rien, si ce n’est à me blesser au talon et à provoquer un raffut insensé. S’il restait quelqu’un dans le bâtiment, j’avais probablement attiré son attention.

Et pourtant, rien ne se passait. J’ai encore gratté l’ouverture avec mes ongles, tenté de glisser tous les objets en ma possession dans la fente, essayé de forcer la serrure avec n’importe quelle clé. En vain. Je me suis effondré à bout de forces, à plat ventre sur le sol de la cabine. Éreinté, désespéré. J’ai repensé à la jambe d’Eric, ou son bras, sous la surface trouble de la rivière. Je l’ai envié. Je me suis dit qu’il était parti au bon moment, avant que tout n’empire, avant d’entrer dans l’âge adulte ou l’on doit se sortir seul de la merde. Il était mort peut-être, mais il était mort en pleine forme. Je commençais à me demander si j’aurais la même chance.

Une voix humaine m’a tiré de mes pensées.

Quelqu’un criait dans la cage d’ascenseur, en vietnamien.

Je me suis relevé d’un bon, j’ai hurlé dans la fente qui séparait les deux portes pour qu’on m’entende. Je ne comprenais rien de ce que l’inconnu racontait, mais il me répondait.

On venait enfin à mon secours.

J’étais sauvé.

Je ne pouvais imaginer ce qui m’attendait dehors.

*

Des rumeurs parvenaient jusqu’à notre ligne d’assemblage. Elles disaient que les SMS ne passaient plus, que les téléphones ne marchaient plus et que quelque chose de grave se tramait à l’extérieur. Une fille a demandé au contremaître si elle pouvait téléphoner à son fils, il a hurlé sur elle et plus personne n’a osé demander. Mais nous voyions bien qu’il était nerveux. Il faisait des aller-retours entre nos postes et son petit bureau, décrochait le téléphone, le reposait aussitôt. Pas difficile de comprendre qu’il n’avait plus de tonalité. Plus le temps passait, plus il suait. Pour nous, la journée n’avait rien d’extraordinaire. Pour lui, elle semblait capitale. Peut-être attendait-il la visite d’un de ses supérieurs ? Celle d’inspecteurs du gouvernement ? Cela semblait peu probable : il aurait sans doute ralenti la cadence de la chaîne ou donné des instructions spécifiques. Je n’osais plus tourner la tête, j’avais peur qu’il ne se fâche et qu’il ne devienne violent. Il ne restait plus que deux heures avant la fin de la journée, je ne sentais plus ni mes jambes ni mes bras, si je réfléchissais trop, j’allais perdre la cadence et commettre des erreurs. J’étais penchée sur la ligne d’assemblage quand la porte s’est ouverte et qu’un autre contremaître est arrivé. Ils ont parlé un long moment, ils avaient l’air perdu. Un troisième homme est venu les rejoindre et la conversation se faisait de plus en plus véhémente.

Je n’arrivais pas à tout entendre, j’ai juste réussi à saisir les mots “guerre” et “ennemis”. Je n’ai sans doute pas été la seule à les attendre parce qu’une fille a lâché un téléphone sur le sol, le bruit a fait tourner les têtes, quelques secondes se sont écoulées pendant lesquelles plus aucune ouvrière ne se souciait ni de la cadence ni de l’assemblage. Il n’en fallait pas plus. La courroie s’est arrêtée, une alarme a retenti et nous avons toutes repris notre poste comme si rien ne s’était passé. Mais les contremaîtres n’ont pas réagi. Ils auraient dû bondir, hurler, cogner. Nous connaissions par coeur leurs réaction violentes.

Rien du tout. Ni à la première seconde ni à la suivante.

Qui allait remettre en route la chaîne de montage ? Pas une ouvrière, tout de même, ce n’était pas notre boulot.

J’ai levé la tête et j’ai vu que je n’étais pas la seule. D’autres s’étaient carrément écartées de leur poste de travail. Elles n’osaient pas regagner le vestiaire, mais elles avaient envie de le faire. Plusieurs regardaient l’écran de leur téléphone et la nouvelle s’est confirmée : rien ne fonctionnait. Ni les textos, ni les mails, ni les appels. Nous étions coupées du monde. Une fille a fondu en larmes, un autre l’a consolée, les contremaîtres continuaient à débattre, une ouvrière est allée leur demander si elle pouvait utiliser le téléphone fixe et la réponse est tombée, comme une bombe dans le hangar :

- Il n’y a plus d’électricité nulle part. Les Chinois ont bombardé la centrale électrique, le courant est coupé.

Nous avons éclaté de rire, c’était plus par nervosité qu’autre chose et nous avons pointé du doigt l’éclairage et la chaîne de montage. S’il n’y avait plus d’électricité, comment est-ce que nous n’étions pas dans le noir ?

Ils nous ont expliqué les générateurs. Tout était prévu pour que nous puissions travailler sans interruption.

- Et à la radio, qu’est-ce qu’ils disent, a demandé une fille.

- Il n’y a plus de radio, plus de TV, plus d’Internet, ont-ils répondu. On n’arrive même plus a entrer en contact avec les bureaux de l’usine.

- Deux autres chaînes de montage sont déjà à l’arrêt, a avoué un contremaître.

Il ne nous en fallait pas plus, nous avons enlevé nos bonnets de protection, dénoué nos tabliers et nous avons marché vers les vestiaires. Nous étions serrées les unes contre les autres, persuadées que les coups allaient voler. Rien n’est venu. Ils nous ont laissé partir. J’avais l’impression que des ailes m’avaient poussé dans le dos. Je riais toute seule et, bientôt, nous avons éclaté de rire comme des fillettes, devant nos casiers ouverts. J’aurais dû être crevée, comme tous les soirs et je ne sentais que de l’enthousiasme. Il aurait suffi d’un mot d’ordre, d’une instruction et nous serions descendues en rang par deux manifester sur les boulevards. Manifester pour ou contre quoi ? Peu importe. Nous avions de l’énergie à revendre.

C’est le coup de feu qui a mis fin à la récréation.

La détonation était si forte que nous avons d’abord cru qu’on venait de tirer dans les vestiaires, mais dans le silence qui a suivi nous avons constaté que tout le monde était indemne et qu’il n’y avait pas d’impact de balle. C’était dehors, de l’autre côté des murs de tôle. Nous sommes restées immobiles et des grognements se sont fait entendre, inhumains. Bien pire que ceux d’une bête blessée. Quelque chose qui ressemblait à l’agonie… d’un démon ?

Nous n’avions plus aucune envie d’aller manifester, ni même de quitter le hangar. Il aurait suffi d’un ordre clair pour que nous démarrions une nouvelle journée de douze heures. Tout, sauf sortir.

Le premier coup de feu a été suivi par une série d’autres.

Quelque chose se passait dehors, quelque chose de sombre et d’inquiétant.

Mes mains se sont mises à trembler et mon dos s’est retrouvé couvert d’une sueur glacée.

*

Je ne savais plus comment consoler Nuong. Personne ne nous était venu en aide en haut de la grande roue et nous comprenions de mieux en mieux pourquoi : de notre perchoir, nous avions observé des affrontements sur différentes axes de la ville. Des gens se battaient, des cris nous parvenaient portés par les rafales du vent. La chaleur était toujours aussi accablante, même si le soleil descendait déjà largement sur l’horizon. L’électricité n’était toujours pas de retour. A deux reprises, nous avions vu un hélicoptère militaire survoler la ville, mais il ne se posait pas. Nous avions l’impression d’être oubliés de tous, sur l’attraction foraine paralysée.

Dans une nacelle en contrebas, un homme a tenté la descente. Il a sauté depuis le portillon en métal chromé jusqu’à l’une des barres horizontales de la structure. Nous l’avons regardé osciller quelques secondes, suspendu au-dessus du vide, puis il s’est mis à déplacer une main, puis l’autre en direction du centre de la roue. Nous l’entendions presque respirer, malgré la distance, tant nous étions concentré. Il avait déjà parcouru près d’un mètre quand sa main a lâché prise. Il s’est retrouvé accroché par une seule main et n’a pas tenu plus d’une minute. Son corps s’est détaché comme un fruit trop mûr. Nous l’avons vu chuter dans un mouvement ralenti jusqu’à heurter le toit d’une autre nacelle et rebondir sur le sol où il s’est immobilisé pour toujours, dans un horrible craquement osseux.

Nuong a hurlé, je l’ai tiré vers l’intérieur de la nacelle et elle est restée ainsi à sangloter pendant de longues minutes, incapables de respirer, de parler, de s’arrêter de pleurer.

- Il est mort ? a-t-elle demandé.

Je ne savais que répondre. Bien sûr qu’il était mort. Il avait fait une chute de plusieurs dizaines de mètres et l’affreux bruit ne lassait aucune place au doute.

- Les secours vont arriver, ils ont beaucoup à faire.

Je n’y croyais plus. Nous avions déjà passé plusieurs heures abandonnés à notre sort et le parc d’attraction s’était vidé. Les visiteurs et le personnel avaient fui. Nous avions vu passer sur les boulevards des voitures chargées : des gens fuyaient la ville, sans doute pour gagner la campagne, emportant sur le toit et dans le coffre leur vie réduite à l’essentiel. Un matelas, très souvent, l’un ou l’autre meuble et des vêtements. Des incendies démarraient dans l’un ou l’autre quartier et plus aucun service d’urgence n’intervenait. Sans téléphone, impossible de prévenir ; sans caméras de surveillance, impossible de tout remarquer. Le chaos semblait gagner la ville dans son ensemble. Les grognements et les cris de détresse que l’on entendait de temps à autre au milieu de l’après-midi, et encore, de très loin, se rapprochaient et ne cessaient plus du tout. On aurait dit que des hordes de loups attaquaient la population.

Nuong avait toutes les raisons de pleurer. Elle était recroquevillée, la tête posée sur mes jambes, j’avais sa nuque sous les yeux, mais je n’étais plus en état d’être ému.

J’étais tétanisé par la peur...

*

Je sentais que ma libération ne tarderait plus. Depuis la cabine d’ascenseur j’avais entendu les coups frappés sur les portes métalliques, puis un craquement réjouissant. Mon sauveteur avait probablement réussi à pratiquer une ouverture à l’étage supérieur, au cinquième, si mon souvenir était bon. Je ne pensais plus aux cliennts Chinois, dans leur suite au sixième étage, je ne pensais plus à Eric et à la noyade non plus, je pensais à la vie qui m’attendait dehors. J’avais envie d’une bonne douche, d’un verre de cognac et d’une longue nuit de sommeil.

J’ai senti quelque chose de lourd se poser sur la cabine, puis des pas et, enfin, dans le faisceau lumineux de mon téléphone, j’ai vu apparaître le bout d’une barre métallique. Ce n’était pas un pied de biche, mais l’utilisation était la même. L’inconnu qui venait à ma rescousse s’est mis à appuyer de toutes ses forces, les portes ont grincé, elles résistaient du mieux qu’elles pouvaient. Le type sur le toit de la cabine s’est mis à lancer de grands coups de pied dans la barre métallique, il employait la bonne méthode : ses efforts portaient leurs fruits. Il a encore cogné dur, je l’entendais ahaner à moins d’un mètre de moi, je l’aurais bien aidé, mais je n’avais pas assez de prise sur le bout de barre qui dépassait et, sans coordonner nos efforts, je risquais surtout de me blesser. Je l’encourageais à m’en brûler les poumons, en français, en anglais, je voulais qu’il sache qu’il ne perdait pas son temps.

Enfin, d’un coup plus puissant que tous les autres, il est venu à bout de l’une des portes le métal est sorti de la glissière et, pendant qu’il poursuivait ses efforts, j’ai frappé la porte de tout mon poids dans l’espoir de la faire tomber dans le vide. J’y suis parvenu, mais la manoeuvre a libéré la barre de métal sur laquelle le gars pesait de tout son poids. Il a perdu l’équilibre, il a vacillé un instant, cherchant à se rattraper tant que c’était possible.

En vain.

J’ai senti son corps glisser à côté de la cabine, accompagné d’un cri horrifié. Il a fallu près d’une seconde avant que l’impact au sous-sol, dans le fond de la cage d’ascenseur, ne se fasse entendre. Je ne dirai rien de ce bruit. Juste qu’on ne devrait jamais entendre un écho si sinistre et définitif. Cet inconnu m’avait sauvé et y avait laissé la vie. Je ne savais si je devais le remercier en pensée ou l’engueuler pour sa témérité.

Je me suis tu, tout simplement et j’ai entendu une nouvelle voix m’appeler. J’ai passé la tête hors de la cabine et j’ai aperçu le contour des portes du cinquième étage. Deux hommes étaient penchés dans l’ouverture, je les ai éclairés avec mon téléphone : il tendaient vers moi une lance d’incendie qu’ils avaient déroulées pour que je puisse tenter l’escalade.

J’étais presque sauvé.

Il m’a fallu bloquer ma respiration et me contorsionner pour parvenir à glisser ma bedaine entre la cabine et le mur. J’ai saisi le tuyau qui pendait et, lentement, pas à pas, je suis parvenu à grimper jusqu’aux deux Vietnamiens qui m’avaient sorti de l’enfer.

Je croyais être tiré d’affaire et le cauchemar ne faisait que commencer.

L’un des deux avait une attelle à la jambe, l’autre un bandage qui lui couvrait l’épaule. Dès que je me suis rétabli dans le couloir, ils ont empoigné l’un une machette et l’autre une barre de fer pareille à celle qui m’avait libéré de l’ascenseur.

Je les ai regardé avec un air interrogateur, ils m’ont répondu en gestes et j’ai eu du mal à déchiffrer leur message. Boxe ? Monstre ? Il y avait des poings serrés et des morsures. Et de la peur dans leurs yeux.

Et plusieurs cadavres dans le couloir qui menait au chambres. Des corps décapités, démembrés et du sang sur les murs. Il y en avait aussi sur les armes de mes deux compagnons. Je leur ai montré les corps, ils m’ont répondu du geste universel qui signifie égorger. Ils ne m’apprenaient rien, je voyais bien que ces pauvres gens avaient été sauvagement assassinés. Mes jambes se sont mises à vaciller sous mon corps. J’ai pris appui sur le mur et j’ai dit que j’avais soif. Ils ont compris et ils se sont mis à avancer prudemment dans le couloir, comme si à chaque porte un ennemi invisible pouvait nous sauter dessus.

Ils m’ont escorté jusqu’aux toilettes en m’ont montré le robinet. Depuis mon arrivée à Hanoï, je n’avais jamais bu que de l’eau en bouteille. Mais au point où j’en étais, après avoir échappé à la mort dans la cabine, j’étais prêt à risquer d’avaler quelques parasites. J’ai glissé la tête sous le robinet et j’ai bu tant que j’ai pu. L’eau fraîche me faisait un bien fou. Pour la première fois depuis la panne d’ascenseur, je me suis senti apaisé. Je me suis arrosé le visage et les avant-bras, puis le cou et toute la tête. Je me suis redressé pour contempler mon état lamentable dans le miroir et ce n’est pas mon visage que j’y ai découvert, mais celui d’un type affreux aux yeux exorbités, aux dents déchaussées, le menton ruisselant de sang, il se tenait derrière moi et s’apprêtait à me mordre à pleine dents.

Je n’ai pas eu le temps d’esquiver ou de me retourner, le sang a giclé et rempli tout mon champ de vision. Le coup de machette avait atteint mon agresseur en pleine joue. Je sentais encore le souffle de la lame à quelques centimètres de mon oreille.

- Dead ! a hurlé l’un de mes deux sauveteurs.

Et il a frappé à nouveau, à hauteur de la gorge à plusieurs jusqu’à ce que la tête se détache.

Mon coeur tambourinait comme un moteur deux temps poussé à fond. Je tremblais, les mains à plat contre la porcelaine de l’évier. Mon camarade a posé une main sur mon épaule pour me rassurer, mais ça ne suffisait pas. Je sentais la panique ma gagner. J’ai tenté de me rassurer, de prendre appui sur du concret, mais je ne trouvais rien à quoi me raccrocher.

En début d’après-midi, j’étais entré dans l’hôtel et tout allait bien. Quelques heures plus tard, je sortais de la cabine d’ascenseur où j’étais resté enfermé et le bâtiment était plongé dans le chaos le plus total. Que s’était-il passé ? Rien de bon.

Je me suis débarbouillé pour tenter de faire disparaître le sang, mais le liquide poisseux imbibait ma chemise et mon pantalon. L’autre sauveteur est entré dans les toilettes à son tour, il m’a tendu un pied de chaise qu’il avait dû arracher à l’aide de sa barre de métal.

Je n’étais pas du genre à me battre, mais j’ai accepté le cadeau. Si un autre malade me tombait dessus, du genre de celui qui venait de perdre la tête, il valait mieux que je sois préparé. Et armé pour me défendre.

Il fallait que je sorte de ce cauchemar au plus vite. Que je quitte l’hôtel. Je commençais à échafauder un scénario. Des terroristes avaient dû prendre d’assaut le bâtiment. Je me retrouvais pris en tenaille dans une scène violente où je n’aurais jamais dû mettre les pieds. Qui étaient les deux locaux qui m’étaient venu en aide. Ils n’avaient pas la dégaine de professionnels. Ce n’étaient pas des agents anti-terroristes. Sans doute pas des policiers non plus. Mais ils n’avaient pas l’air de me garder en otage non plus.

Nous n’avions que cinq étages à descendre pour atteindre le rez-de-chaussée et la rue. Les deux camarades avançaient à pas de loup, cherchant à rester les plus discrets possibles. C’était une technique. Ils avaient dû l’éprouver plus tôt dans la journée. J’en avais une autre en tête. Sans les prévenir, j’ai dévalé les marches quatre à quatre. A chaque palier, le spectacle était plus insoutenable. Ce n’était pas un mort ou deux que j’apercevais, mais des dizaines de dépouilles, sauvagement attaquées. Les escaliers à partir du deuxième étage étaient jonchés de cadavres, je devais éviter en effectuant des bonds de marche en marche.

J’entendais dans mon dos les deux Vietnamiens m’ordonner de revenir ou de m’arrêter, ou je ne sais quoi que je ne faisais pas. Ils me criaient dessus à voix basse. Je ne tenais pas compte de leurs injonctions que je ne comprenais de toute façon pas du tout. Je fonçais droit devant. Il me restait une volée tout au plus. L’air était lourd, humide et brûlant, je sentais que j’approchais des portes d’entrée.

J’ai rassemblé mes forces pour courir plus vite encore. J’avais l’impression de voler vers le rez-de-chaussée. Je l’ai finalement atteint, presque à bout de souffle et j’ai poursuivi ma route jusqu’aux grandes portes vitrées. Elles étaient sorties de leurs gonds.

Je les ai franchies et je me suis figé sur place.

Dans la large rue devant l’hôtel, le chaos était encore plus indescriptible.

Des centaines de personnes erraient au milieu de la route, le regard perdu dans le vide, les bras ballants, la bouche et les mains ensanglantées.

On aurait dit des zombies.

C’étaient des zombies.

J’avais beau être à bout de force, je crois que je n’ai jamais couru aussi vite que pour rentrer à l’intérieur de l’hôtel.

*

 

 Les contremaîtres nous ont donné l’ordre de rester enfermées dans le vestiaire et de n’ouvrir à personne, si ce n’est à ceux qui frapperaient à la porte avec un code précis : trois coups rapides, trois coups lent, trois coups rapides.

Nous avons promis et ils sont sortis tous les trois. Nous avons barricadé la porte et les minutes se sont vite transformées en heures inetrminables.

Comment faire passer le temps quand on sait qu’il se passe quelque chose dehors et qu’on ne peut pas regarder. Nous aurions aimé disposer d’une fenêtre pour jeter juste un oeil, rien de plus, pas par curiosité, mais pour savoir ce qui se tramait à l’extérieur. La chance devait être à mon écoute parce qu’une rafale d’arme automatique n’a pas tardé à se faire entendre et plusieurs balles ont percé le mur en tôle de notre refuge. L’une d’entre elles est allée se ficher dans mon armoire personnelle, droit dans ma blouse de travail. Un joli petit éclat de métal tordu. Alors que mes collègues se retranchaient à quatre pattes sous les banquettes, je me suis précipitée vers la cloison pour coller un oeil contre les trous. Le soir commençait à descendre dehors, mais la scène était assez visuelle pour que je puisse la comprendre. Des grappes d’humains se ruaient sur les grilles de l’usine. Ce n’étaient pas des ouvriers en grève, mais une foule déchaînée. Ils avaient de tenues de paysans pauvres : des chemises déchirées, des t-shirts dégueulasse, on aurait dit qu’ils se grimpaient les uns sur les autres pour franchir les grilles. Les gardes de l’usine avaient ouvert le feu pour protéger le bâtiment. On pouvait voir quelques cadavres au sol, dont un tout près du bâtiment où nous étions enfermées.

Je ne voulais plus sortir. J’aurais même préféré ne pas savoir ce qui se passait au-dehors. Je me suis laissée tomber sur le sol. Mes joues tremblaient, mes dents claquaient. Les collègues m’ont demandé ce que j’avais vu.

- Rien, je leur ai dit. On ne voit rien du tout.

Et je me suis mise à sangloter en silence.

La seconde d’après, elles se ruaient contre le mur pour tenter d’apercevoir ce que j’avais vu.

*

Je ne pensais plus qu’à mes enfants et à ma femme. Etaient-ils en sécurité ? De retour à la maison ou encore à l’école ? Leur bus avait-il été pris d’assaut par ces créatures immondes ?

L’un des deux camarades m’avait empoigné dès que j’étais rentré dans l’hôtel, il avait placé une main sur ma bouche pour que je ne fasse plus de bruit. Nous étions tous les trois enfermés dans la réserve à bagages. J’étais assis sur une grande valise à roulettes.

Je regardais sans le voir l’écran de mon téléphone portable. Toujours pas de signal. Pas un seul réseau wifi à portée. L’électricité semblait coupée dans tout le quartier.

J’aurais aimé poser des questions à mes deux anges gardiens, mais je ne voyais pas comment faire. Avec des mots, c’était impossible. Avec des gestes, beaucoup trop compliqué.

L’adrénaline qui m’avait aidé à descendre l’escalier quelques minutes plus tôt m’avait vidé de mes forces. J’étais lessivé. Je me sentais comme une vieille veste en jeans qui sort de l’essoreuse. J’avais juste envie qu’on me laisse sécher dans mon coin.

Mais mes enfants ?

Je ne pouvais pas les laisser livrés à eux-mêmes. Mon chauffeur devait être dans le coin, il n’aurait jamais osé s’enfuir en m’abandonnant dans des circonstances pareilles. J’ai formé son numéro sur mon portable, puis je me suis rappelé que c’était inutile. Comment pouvais-je traverser la ville ? En bus ? Je n’aurais jamais osé attendre à l’arrêt. Ni même remettre un pied dans la rue. J’ai regardé mes deux acolytes et j’ai mimé un volant de voiture en bruitant le moteur à la bouche. Ils ont eu l’air de comprendre. Ils ont souri et ont pointé des doigts vers le plancher. Après réflexion, je me suis dit qu’ils indiquaient plutôt le sous-sol. C’était là que se trouvait le parking. J’ai levé le pouce en signe d’approbation.

Luc Vertruyn aime ça, aurait traduit Facebook.

Le gars à la machette a ouvert la porte et s’est glissé dans le couloir. Tout était calme. Je me suis demandé pourquoi les sauvages restaient à l’extérieur du bâtiment. Je ne cherchais pas vraiment la réponse car j’avais peur qu’elle ne me rassure pas. Nous avons progressé lentement, en retenant notre souffle et nos pas, jusqu’à une porte qui donnait accès à l’escalier de secours. Celui-là n’était pas encombré de cadavres. Machette était devant, Barre à mine derrière, je serrais mon pied de chaise entre les deux en espérant qu’il ne se passe rien.

J’étais bien naïf.

Dès que Machette a ouvert la porte du sous-sol, un rugissement s’est élevé sur sa droite, il a tourné la tête pour se défendre, mais c’est de la gauche qu’un sauvage a bondi pour se ruer sur lui. Je n’ai pas réfléchi, j’ai tapé au jugé de toutes mes forces et le pied s’est écrasé sur le crâne de l’agresseur. J’ai voulu cogner une deuxième fois mais le clou s’était enfoncé dans la boîte crânienne et je ne parvenais pas à l’en dégager. Machette avait fini de décapiter son adversaire, il s’est tourné pour me prêter main forte. D’un coup bien placé, il a achevé le sauvage cloué. C’était presque trop facile.

J’ai respiré un grand coup pour me remettre et l’odeur des deux cadavres à nos pieds m’a soulevé l’estomac, je n’ai pas pu me retenir, j’ai appuyé une main sur le mur du parking et je me suis vidé. Peut-être était-ce déjà l’effet de l’eau du robinet ?

J’étais encore plié en deux quand des grognements se sont à nouveau fait entendre.

Quand j’ai tourné la tête, j’ai vu dans la pénombre Barre à mine lâcher son arme et se ruer sur Machette pour le mordre. Je n’ai pas eu le temps d’intervenir, Machette a fendu en deux le crâne de son ami avant d’être touché.

J’ai reculé, je cherchais un objet pour me défendre. Il ne faisait pas très clair dans le sous-sol, éclairé seulement par la lueur qui descendait à travers les grilles d’aération. Contre une arme pareille, tout me semblait dérisoire. Un extincteur, peut-être ? Pour interrompre la trajectoire du long couteau ? J’ai tourné la tête de tous côtés et Machette s’est penché pour ramasser la barre de fer. Il me l’a tendue avec un sourire gêné et m’a montré que son camarade avait été mordu. Quelques traces de dents à l’épaule sous le bandage. Combien de temps avait-il fallu pour qu’il soit enragé à son tour ?

Je n’étais pas médecin, mais je comprenais que c’était de cela qu’il s’agissait : d’une folie contagieuse, infectieuse, horriblement transmissible et impitoyable. Comme pour la rage, une morsure suffisait à véhiculer le virus. Etait-ce la salive ? Le sang ? Peu importe, je n’étais pas là pour inventer un remède, je souhaitais simplement rester à l’abri de la contagion. Et pour ça, je ne voyais qu’une technique. C’était celle qu’appliquaient jusqu’ici mes sauveteurs : frapper et détruire avant d’être atteint.

J’ai regardé l’attelle que Machette portait à la jambe avait-il été mordu lui aussi ? Pouvais-je lui faire confiance. J’ai mimé la morsure en montrant sa jambe. Il a ri et a fait non de la main. Il a montré le pneu d’une voiture et fait un mouvement ondulé de la main. Comme si une voiture lui avait roulé sur la jambe. J’avais du mal à le croire, mais je n’avais pas le choix. Seul, je ne m’en tirerais jamais. A deux je doublais les chances. C’est au moment où je me suis souvenu que deux fois zéro font encore zéro qu’un groupe d’enragés est apparu à l’autre bout du parking, ils descendaient la rampe d’accés en grognant.

Machette m’a tourné le dos et a couru jusqu’aux motos alignées près des portes d’ascenseur. Il n’allait pas très vite à cause de son attelle, je l’ai dépassé, mais j’ai dû m’arrêter devant les deux roues. Je ne voyais pas comment choisir ni, surtout, comment faire démarrer un de ces engins. Machette n’avait pas les mêmes réticences. Il s’est penché pour repérer quelle moto n’avait pas de cadenas, puis s’est affairé quelques secondes sur le guidon avant d’enfourcher celle qu’il avait élue. D’un coup de pied bien placé, il a fait démarrer le moteur et j’ai juste eu le temps de m’agripper et de monter à l’arrière pendant qu’il mettait l’engin en mouvement. Les grognements étaient si proches qu’une seconde de plus aurait sans doute suffi à ce que je sois attaqué. J’ai lâché un soupir de soulagement au même instant où Machette, qui venait d’allumer le phare de notre monture, lâchait un juron. Je ne connais pas le mot en vietnamien, mais je suis convaincu qu’il a crié “barrière”, car c’était elle qui, dans le halo lumineux, nous barrait la route. Les enragés nous couraient après, le chemin était bloqué, nous étions coincés comme des rats dans une cage de laboratoire. Machette m’a hurlé un truc en pointant la barrière. J’ai bondi de la moto, j’ai couru jusqu’à l’obstacle pendant qu’il faisait demi-tour avec la moto pour foncer sur nos poursuivants. Je n’ai pas vu sa manoeuvre en détail, je m’affairais pour lever le bout de bois en pesant de toutes mes forces sur le contrepoids, à côté de la guérite du gardien de parking, mais au bruit, j’ai pu compter qu’il avait au moins roulé sur deux sauvages, peut-être trois. Quand le phare m’a éclairé, j’ai compris que Machette revenait vers la sortie, je l’ai attendu et je suis remonté sur notre moto salvatrice.

Je me suis cramponné à ses épaules et, sans attendre, il a donné des gaz pour gravir la pente d’accès du garage.

*

Je savais que cette histoire ne pouvait pas finir bien. Les filles se sont mises à hurler, dès qu’elles ont compris ce qui se passait. Pas toutes d’un coup, juste un ou deux, mais ça a suffi à nous causer de problèmes parce qu’on n’arrivait pas à les faire taire. Et les malades de l’autre côté des grilles ont réagi avec des cris et des aboiements, c’était l’hystérie collective. On a entendu de nouvelles rafales, d’abord espacées, puis rapprochées. Plus personne ne regardait par les trous, mais on sentait que la situation dégénérait. Quand on entendu la grille d’entrer céder sous le poids des assaillants, on a ouvert la porte du hangar pour se réfugier dans les salles de fabrication. Tout sauf rester sur place. On a cherché à se mettre à l’abri, sans trop savoir où se mettre. Se cacher ne me semblait pas une bonne idée, alors j’ai choisi de me réfugier en hauteur. Une échelle donnait accès à une passerelle où était accroché l’éclairage. Le jour déclinait, il faisait presque noir dans le hangar. Avec un peu de chances, personne ne me remarquerait là-haut. De toute façon, il était trop tard pour faire marche arrière, les portes se sont ouvertes et une horde de types furieux s’est engouffrée dans la salle. Ce n’était pas difficile de deviner ce qu’ils cherchaient, ils voulaient violer les ouvrières, ça se voyait à leur acharnement. De là-haut, je ne voyais pas grand chose, mais j’entendais les cris bestiaux et les aboiements. Ce n’était plus des hommes, on aurait des animaux et encore, des bêtes sauvages. Des chiens de chasse. Des hyènes. Des chacals.

Je me suis couchée sur la passerelle et je n’ai plus bougé, retenant mon souffle.

Je priais mes ancêtres de me cacher sous leurs jupes et leurs longs manteaux.

Si personne ne me voyait, je pourrais rester cachée là jusqu’à ce que la situation se calme. C’était juste une question de temps.

Mais le carnage qui se déroulait au rez-de-chaussée était insoutenable. Il n’était pas question de viol, c’était bien pire, j’entendais clairement les bruits de mâchoire et de mastication. Les intrus étaient occupés à dévorer mes collègues vivantes. Elles se débattaient, elles hurlaient, elles résistaient tant qu’elles pouvaient, mais face à un tel nombre,

face à un tel appétit

face à une telle abomination

que pouvaient-elles

sinon crever

et c’est ce qu’elles firent

l’une après l’autre

du moins je le crois

car après quelques minutes à peine

pour ma part

je me suis évanouie

*

(c’était ça ou mourir de peur)

J’ai cru cent fois que Nuong allait se jeter dans le vide pour en finir. Nous n’aurions jamais dû assister aux horreurs que nous avons vues. Si nous avions été au sol, nous aurions fui, nous aurions été assailli, nous nous serions battus et, sans doute, aurions fini comme tant d’autres, à courir après la nourriture à travers les rues de la ville.

Mais nous étions à l’abri, sur la grande roue. Nous étions intouchables, mais nous pouvions tout voir ou presque. Je ne sais pas ce qui a fait basculer Nuong dans la folie. Peut-être le moment ou une meute enragée a traversé le parce et s’est mis à escalader les attractions pour attaquer les derniers survivants restés à l’abri. Ils se sont attaqués à la roue, ils ont décimé les occupants de quelques nacelles. Heureusement, la nôtre était hors de leur portée. Mais le bruit qui montait jusqu’à nous, à lui seul, aurait suffi à rendre fou.

Et les scènes que nous observions de loin étaient tout aussi atroces. Nous avons vu des habitants poursuivis se jeter volontairement dans le lac pour échapper à une mort certaine. Mais l’eau ne suffisait pas à arrêter les affamés. Ils se jetaient à l’eau pour rattraper leur proie et se noyaient, tout comme elles, aboyant et hululant tandis qu’ils s’enfonçaient sous la surface.

Des habitants s’organisaient pour résister. Certains dressaient des barricades, d’autres se terraient derrière des remparts de feu. Tout semblait finir en carnage, en mise à mort et en repas bestial.

J’aurais voulu être médecin pour administrer de puissants sédatifs à ma douce Nuong, qui n’avait plus de larmes à relâcher. Elle pleurait sec, tremblait, sanglotait. Je faisais de mon mieux pour la rassurer, mais la mission était impossible. La nuit descendait à toute vitesse et la ville était privée de courant. Les rues étaient noires, seuls les phares perçaient la nuit, mais ils se faisaient de plus rares. Les plus rapides avaient déjà quitté la ville, les autres s’étaient retrouvés piégés. Des incendies rougeoyaient en plusieurs points, il faisait trop noir pour que je parvienne à les situer. Il fallait que je trouve une arme avant qu’il ne fasse complètement nuit. Je voulais monter la garde, quoi qu’il arrive. Ne pas dormir, veiller aux côtés de Nuong, en espérant que le sommeil la gagne enfin. Je pouvais démonter la banquette, mais qu’aurais-je pu y trouver d’utile ? De la mousse ? Une planche de bois ? Du faux cuir ? Il y avait six ampoules dans le toit de la nacelle, je les ai dévissées pour m’en servir comme projectile, si l’un des agresseurs montait à l’assaut de notre refuge, mais je savais que ce n’était pas suffisant. Restait la rambarde de sécurité au-dessus du garde-corps. Une barre de métal arrondie, solidement fixée par des anneaux métalliques eux aussi. J’ai glissé mes mains sous la barre et j’ai tiré de toutes mes forces. Impossible de faire bouger quoi que ce soit.

- Tu n’y arriveras pas tout seul, m’a dit Nuong.

Elle a essuyé ses joues, s’est dressée à mes côtés et nous nous y sommes mis à deux. Nous tirions si fort que la nacelle s’est mise à osciller de gauche à droite. Impossible d’arrêter le mouvement. Je n’aimais pas cette sensation. Le vertige mêlé au mal de mer me rendait malade pour de bon.

- Tire plus fort, m’a crié Nuong, je vais coincer ma sandale sous la barre, on aura une meilleure prise.

La technique était bonne. Avec ses deux sandales, nous avons réussi à déloger une des attaches et nous avons pu plier la barre dans un sens, puis dans l’autre, jusqu’à la déloger complètement.

Je ne savais pas exactement à quoi elle pourrai servir, mais nous avions une arme : une longue barre de métal chromé, courbe comme une tringle de douche et très solide, nous venions d’en avoir la démonstration. Je ne me sentais pas vraiment rassuré pour autant, mais j’avais l’impression que Nuong l’était un peu et c’était important pour moi. Crucial, même.

Je lui ai proposé de s’allonger sur la banquette et de tenter de dormir. Elle m’a dit qu’elle avait faim, je lui ai promis de faire l’impossible le lendemain matin pour trouver à manger. Dans le noir complet, je me voyais mal jouer les acrobates pour descendre plus de quarante mètres et fouiller le parc à la recherche d’une brochette de poulet ou d’un nem encore tiède.

- Demain, lui ai-je répété doucement en lui caressant les cheveux. Demain.

Elle a fermé les yeux. un léger vent s’est glissé dans la nacelle, il était chaud comme la nuit tout autour de nous. Je tentais de rester attentif à tous les bruits qui nous entouraient. Ca n’a pas vraiment marché. Quelques minutes après Nuong, je me suis assoupi à mon tour.

*

Machette était un vrai Hanoïen, il était capable de rouler à moto en zig zag, en arrière, dans le noir et par-dessus les piétons renversés. Il aurait été capable sans doute d’éviter les balles d’un pistolet automatique par de simples mouvement du guidon. Il ne faisait qu’un avec la machine, comme si son cerveau commandait directement les pistons du moteur et l’axe de la direction. Les rues étaient encombrées de ces humains malades. Plus nous avancions et plus le parallèle avec la rage me semblait juste, sauf que la maladie qui dévastait la ville était bien plus meurtrière. Les assaillants ne se contentaient pas de mordre. Une fois leur proie immobilisées, ils la dévoraient jusqu’à l’os. Le résultat était terrifiant. Des huit millions d’habitants de la mégapole, combien avaient survécu ? Combien étaient indemnes, surtout. Non mordus, non contaminés. Pour moi, j’étais certain. Personne n’avait jusqu’ici réussi à m’atteindre. Mais Machettte avait-il eu la même chance ? Rien ne le prouvait. Je courais à tout moment le risque de le voir s’en prendre à moi. Je ne pouvais pas baisser la garde.

Nous aurions voulu nous arrêter pour discuter de la suite des opérations, mais il y avait deux obstacles majeurs. D’abord, aucun lieu ne nous semblait sûr. Les enragés étaient partout. Pas un quartier, pas un bâtiment ne nous semblait épargné. Ensuite, comment aurions-nous communiqué ? Je ne pratiquais pas le vietnamien, il ne parlait ni français, ni anglais. Les gestes aident à faire comprendre des choses simples, mais quand il est question d’organisation, de stratégie et de plan d’action, il ne sont guère utiles.

Je devais donc réfléchir seul. Plus nous roulions et moins je croyais pouvoir trouver mes enfants en vie. Pire encore pour ma femme qui avait passé la journée à la maison, sans gardien ni personne pour veiller à sa sécurité. Elle était un oiseau pour le chat. Même si nous habitions une villa ceinturée de murs, dans un quartier résidentiel, loin du centre-ville, j’avais vu ces sauvages à l’oeuvre et j’imaginais bien qu’un portail en métal n’aurait pas suffi à les retenir.

Machette ne connaissait pas mon adresse, je ne lui avais pas parlé du Lycée français. Dieu seul savait vers où il roulait. Et encore, je n’en étais pas certain.

J’ai pensé aux casernes militaires, aux prisons, aux hôpitaux. C’étaient des refuges plus sûrs. On pouvait y trouver des hommes en armes, des barrières, des portes blindées. Une banque, peut-être ? Non, sans électricité, la plupart de ces bâtiments perdaient leurs protections. Le danger pouvait même surgir de l’intérieur. Les prisonniers, les malades, les policiers armés, une fois mordus, étaient sans doute plus dangereux encore. J’en étais là dans ma réflexion quand j’ai aperçu des lumières à l’étage d’un bâtiment. J’ai tapoté l’épaule de mon chauffeur et j’ai montré l’endroit. Il a hoché la tête et bifurqué dans la rue qui menait vers l’édifice éclairé.

La rue était déserte, bizarrement, aucun enragé ne semblait rôder dans le coin. Quand le premier coup de feu a claqué, j’ai vite compris pourquoi. Tapi sur son balcon à l’angle de la maison, le propriétaire des lieux tirait à vue sur tout ce qui approchait. Machette l’a bien compris, il a poussé les gaz à fond et, en louvoyant, a rejoint au plus vite le pied du bâtiment d’où partaient les tirs. Il a mis pied à terre, je l’ai imité, et nous nous sommes collés contre la façade. Le balcon était en surplomb. Pour nous tirer dessus, le sniper aurait du se pencher si fort qu’il serait tombé dans le vide. La porte d’accès principale était fermée, bien entendu, mais il en fallait plus pour arrêter Machette. Il a scruté les deux façades et a repéré une fenêtre ouverte au premier étage. Il a déplacé la moto, a grimpé dessus pour atteindre la grille en fer forgé qui protégeait les fenêtres du rez-de-chaussée. Malgré son attelle, il était bien plus souple que je ne le serais jamais. Il s’est hissé jusqu’au premier en posant le pied sur une enseigne au néon, puis il a disparu par la fenêtre ouverte.

Trois minutes plus tard, la porte d’entrée à rue s’ouvrait et je me glissais à l’intérieur. Un doigt sur la bouche, Machette me faisait signe de le suivre dans la cage d’escalier.

Je ne suis pas trouillard de nature. Pour quitter son pays natal et se lancer dans le commerce avec les pays exotiques, il faut aimer prendre des risques. Je dois avouer, d’ailleurs, que ma vie jusqu’ici se résume à cela : une succession de paris, plus ou moins réussis, qui m’a amené à la tête d’une entreprise qui emploie vingt-quatre personnes au Vietnam. J’achète de l’alcool, je le revends, je paie les intermédiaires, j’achète des vêtements, je les fais transporter, je les revends, j’offre des bouteilles sous la table pour aider les fonctionnaires à fermer les yeux, je négocie avec des types qui ont une arme à portée de main et des gardes du corps devant leur bureau. J’ai l’habitude du danger. Mais, là, c’était bien différent.

La cage d’escalier était plongée dans l’obscurité la plus complète. Je ne voyais plus Machette depuis qu’il avait refermé la porte d’entrée, j’avais l’impression de me retrouver abandonné à l’entrée d’un train fantôme et je n’aimais pas ça du tout. Comme mes yeux étaient inutiles, je tendais l’oreille et je sentais l’humidité des lieux percer mes vêtements, elle rejoignait la sueur froide qui les imbibait depuis des heures. Le danger pouvait surgir de tous côté. Un enragé pouvait me sauter dessus depuis l’étage ou remonter de la cave. Le tireur embusqué pouvait être occupé à ajuster son tir depuis le dernier palier, à l’aide d’une lunette infrarouge.

Tout était possible.

Tout était horrible.

Et mes enfants ? Je commençais à me dire que je ne les reverrais jamais, comme ma femme, comme tous ceux que j’aimais et que j’avais laissés sur le vieux continent.

Qu’est-ce qui m’empêchait de redescendre à pas de loup et de laisser Machette poursuivre seul l’ascension des marches ? Il entendrait la porte d’entrée claquer et, le temps qu’il réagisse, j’aurais parcouru une bonne distance, pour me mettre à l’abri… Ou j’aurais pris une balle entre les omoplates. Qu’aurais-je fait dehors, d’ailleurs. Ensemble, nous courions le risque de nous faire étriper à chaque pas ; seul, ce risque se transformerait en certitude. Je n’avais même plus un bâton pour me défendre.

J’ai accéléré pour rejoindre mon compagnon, mais j’avais beau grimper au pas de charge, je ne le rattrapais pas. M’avait-il faussé compagnie ? Il était plus doué que moi pour la survie et le combat, je ne faisais peut-être que le ralentir. Il avait très bien pu profiter de l’obscurité pour se glisser dans un appartement au premier et rejoindre la rue par une fenêtre.

Un bruit de pas qui trébuche, bien plus haut, m’a rassuré. Nous marchions tous les deux dans la même direction. J’ai cherché à faire le vide dans mon esprit, à évacuer les images de rues dévastées, les cadavres a moitié dévorés et l’écume au coin des lèvres des habitants que nous avions croisés. J’ai tenté de compter les marches, de garder le décompte précis des étages. Nous avions dépassé le quatrième. Combien y en avait-il ? Nous ne devrions plus tarder à rejoindre l’étage où le tireur était embusqué.

J’ai d’abord entendu un bruit de moteur, sourd et régulier, puis j’ai aperçu un rai de lumière, qui détourait la porte d’entrée. Nous étions arrivé. J’ai deviné la silhouette de Machette, une main sur la poignée de la porte, l’autre sur celle de son arme. Il a tourné la poigné, avant qu’il ait le temps de faire pivoter le battant, une déflagration a résonné dans la cage d’escalier. Je me suis jeté au sol, mais il n’était pas plat, c’étaient des marches : j’ai dévalé une volée sur le ventre et je me suis écrasé contre le palier inférieur.

Une voix nasillarde a hurlé un truc en vietnamien, j’ai entendu Machette répondre. S’il était touché, il n’était pas mort.

Le tireur nous avait attendus, embusqué sur les marches qui menaient au dernier étage. Il a ouvert la porte de son appartement et, la lumière jaunâtre d’une ampoule nue m’a aveuglé un instant. J’ai pu voir la tête de l’homme armé, il était plutôt petit, le front dégarni, il portait un costume militaire et des gants épais.

- Vite, m’a-t-il crié en vietnamien, puis en anglais parce que je ne réagissais pas. Entrez ! Il ne faut pas perdre de temps.

Son ton était ferme, mais bienveillant. On aurait vraiment dit qu’il voulait que je me mette à l’abri.

Je me suis relevé tant bien que mal, je sentais une douleur aux côtes et je boitais un peu. Je me suis tiré à l’aide de la rampe et j’ai rejoint l’appartement. Le militaire a refermé la porte dans mon dos, il a tiré deux verrous et placé une lourde commode en bois verni pour bloquer le passage. Machette semblait en bon état, je lui ai demandé s’il était blessé et il n’a pas bien compris ma question. L’homme au fusil à lunettes lui a traduit. Non, il n’était pas touché.

- J’ai visé au-dessus de sa tête, a expliqué le militaire. Je ne voulais pas vous tuer, juste m’assurer que vous étiez en bonne santé. Asseyez-vous. Vous avez soif ?

Nous avons traversé le petit hall pour rejoindre un salon où régnait le désordre le plus complet. Les meubles avaient été déplacés devant les fenêtres. Des caisses de munition et des fusils d’assaut étaient posés sur le sol. Seul un canapé, transformé en lit de fortune, occupait le centre de la pièce. Machette s’y est assis sans hésiter. J’ai attendu debout, réfléchissant à toute vitesse à ce que nous étions en train de faire. Cet homme pouvait être aussi dangereux que les sauvages qui avaient pris la ville d’assaut. Il n’avait pas hésité à nous tirer dessus à deux reprises, sans sommation. D’un autre côté, il pouvait sans doute nous protéger bien plus efficacement que la longue lame de Machette.

Les deux vietnamiens ont échangé longtemps d’une voix grave. Mon compagnon expliquait avec de nombreux gestes ce qu’il avait vu à l’extérieur. Le militaire l’écoutait en hochant la tête puis posait de nouvelles questions.

J’en ai profité pour marcher jusqu’aux meubles amassés. Comme je m’y attendais, en se faufilant derrière le vaisselier, on pouvait accéder au balcon. J’ai passé ma tête, tout d’abord, puis, comme tout me semblait silencieux, j’ai osé me risquer à l’extérieur. La nuit était toujours aussi noire et je n’apercevais que le reflet, sur les nuages, des lueurs orangées de quelques bâtiments en feu. Le quartier était étonnamment calme. Seuls des aboiements venaient de temps à autre interrompre le silence. Au loin, en revanche, on entendait encore des moteurs vrombir et des coups de feu éclater. Il m’a encore semblé entendre une sirène, mais sans en être certain.

J’ai levé les yeux vers le ciel. Si la ville était fichue, les secours viendrait sans doute de là : des hélicoptères, des avions, des médecins, des militaires.

En parlant de types en uniforme, le tireur est venu s’appuyer sur la rambarde en béton, juste à côté de moi.

- Je m’appelle Tran, a-t-il commencé. Vous n’avez pas été blessé ? Pas mordu ?

Il a semblé rassuré, mais m’a quand même examiné à la lampe de poche.

- Je suis vétérinaire pour l’armée. La situation est catastrophique.

Merci, j’avais compris. Dans la même série, j’avais des doubles à échanger pour compléter sa collection. L’air est humide à Hanoï. La nuit tous les chats sont gris. Je suis crevé parce que j’ai mal dormi.

- Vous savez ce qui se passe ? ai-je demandé.

Il m’a pris par la main et m’a conduit dans une autre pièce de son appartement. Une ancienne chambre, transformée en laboratoire de fortune… ou en chenil, parce qu’une dizaine de cages métalliques y étaient entassées. L’odeur de la pièce m’a mis l’estomac à l’envers. Pire que celle de la charogne habituelle.

- Regardez, m’a-t-il dit en me montrant une grande cage.

Je me suis penché et j’ai aussitôt détourné le regard. J’aais besoin d’air. Dans le fond de l’enclos, j’ai reconnu une carcasse de chien à moitié dévoré, au milieu des restes d’une poignée de ses congénères : des os, de la fourrure, des tripes et des yeux sortis de leurs orbites, le tout dans une flaque de sang et d’excréments.

J’étais encore occupé à vomir par-dessus la rambarde du balcon, quand Tran m’a rejoint.

- Ils était cinq chiens. Le premier a été contaminé, il a attaqué les autres. Ils se sont dévorés à pleine dent, comme s’ils ne ressentaient pas la douleur et le dernier survivant, après avoir bouffé les autres, a fini par se manger lui-même, jusqu’à ce que la mort l’arrête. C’est ce qui nous attend.

Je n’avais pas le courage de réfléchir à ce qu’il venait de me raconter. Je n’avais pas envie de saisir la portée de ce qu’il tentait de m’expliquer. Il n’était pas content, alors il a repris.

- Vous avez déjà entendu le terme autophagie ?

Je me suis assis sur le sol du balcon, j’ai fait appel à mes vieilles connaissances. Phagie, c’est un vieux truc grec qui a rapport avec la bouffe et les autos, je voyais assez bien. Comme une moto, mais avec quatre roues. Il me semblait que dans le Guiness des records j’avais lu un truc sur un gars qui avait mangé son automobile au complet, boulon après boulon.

- C’est quand un gars mange une voiture ?

Il a éclaté de rire. Ca m’a fait du bien, ça faisait quelques heures que je n’avais plus vu personne se détendre un peu.

- Non, a-t-il corrigé. L’autophagie, c’est le fait de se manger soi-même. Chez les humains, on parle de cannibalisme. Mais le phénomène existe dans la nature, à l’échelle de la cellule. Dans des conditions de stress, par exemple, c’est utile que la cellule puisse ingérer son propre matériel génétique. Cela peut servir, notamment, à faire le nettoyage à l’intérieur d’un coprs vivant.

- Hum, ai-je répondu, et ce monosyllabe résumait parfaitement mon avis sur la question.

- Vous n’êtes pas très scientifique ?

- Pas plus que vous n’êtes belge.

Il a de nouveau éclaté de rire et quand il a eu terminé, j’ai entendu un cliquetis métallique à l’intérieur de l’appartement. Machette chargeait les fusils d’assaut pour passer le temps.

- Depuis des années, les scientifiques font des recherches sur la prolongation de la vie humaine. Les gens veulent vivre de plus en plus vieux et en bonne santé. On cherche dans toutes les directions et la Rapamycine est un produit qui s’est révélé très utile pour accompagner les greffes d’organes. Les transplantations de reins, par exemple.

- Hum, hum, ai-je béagayé, pour indiquer qu’il avait toujours toute mon attention, mais que je n’étais pas sûr de suivre.

- On l’appelle Rapamycine à cause de Rapa Nui : parce qu’elle est extraite d’une bactérie qu’on trouve dans le sol de l’île de Pâques. Rapa Nui, c’est le nom de l’île pour les indigène.

- Et ?

- La Rapamycine a aussi pour effet d’induire l’autophagie des cellules. Elle sert de nettoyant intérieur, pour liquider les cellules devenues inutiles. Quand la bonne dose est injectée, les cellules se mangent elles-mêmes. Vous voyez où je veux en venir ?

- Pas encore, mais j’ai bien l’impression que vous allez y arriver, même si je ne comprends pas grand chose.

- A forte dose, mélangée avec d’autres substances chimiques, la Rapamycine peut contaminer le fonctionnement fondamental de l’organisme. Ce qui s’observe à l’échelle microscopique se reproduit à l’échelle de l’être vivant tout entier. Lors des tests en laboratoire, pour développer un adjuvant militaire qui décuple les forces des combattants, on est arrivé au résultat que vous avez observé : les chiens se sont mangés entre eux. Et, le plus étonnant, c’est que la Rapamycine n’avait été administrée qu’à un seul des animaux…

Je n’ai sans doute pas entendu la fin de sa phrase. il m’avait si bien saoulé avec ses explications que j’étais endormi, sur le sol du balcon, mort de fatigue.

*

Le cerveau humain est une magnifique machine, particulièrement bien adaptée quand il s’agit d’affronter à nouveau une situation déjà connue. C’est grâce à lui que nous accomplissons des tâches aussi complexes que nouer une cravate, confectionner un rouleau de printemps, remplir une déclaration d’impôts, retirer une écharde, conduire une moto en relevant ses mails, discuter de la météo en attendant que la pluie cesse. La première fois que nous avons du les réaliser, le résultat n’était pas parfait, mais avec l’entraînement, nos neurones ont établi des liaisons, les habitudes sont devenus des réflexes et nous n’avons même plus besoin de réfléchir pour venir à bout de la plupart des gestes que nous accomplissons à longueur de journée. Mieux encore, sous l’effet du stress, nous sommes mêmes capables de les enchaîner machinalement, de plus en plus vite, avec une perfection proche de celle d’une machine. Face à un événement imprévu, en revanche, notre cerveau est bien moins équipé.

Ainsi, dans le district 1 d’Ho Chi Minh Ville, lorsque les premiers enragés se sont attaqués aux motos à l’arrêt aux feux rouges sur les grands boulevards, sur Lê Lai, Le loi, Truong Chinh ou Nguyen Van Trôi, les habitants n’ont pas fui, ils n’ont pas même cherché à éviter le contact. Comment auraient-ils pu imaginer que les assaillants étaient contagieux, qu’une morsure suffisait à transmettre le virus dont ils étaient porteurs et qui les condamnait à mordre jusqu’à en crever. C’est donc aux ronds-points et aux carrefours que la maladie s’est d’abord propagée. Les motards blessés, mordus à la cuisse, au mollet, à l’épaule, peu importe, démarraient à toute vitesse pour s’éloigner de ces scènes de furie. Ils croyaient trouver un abri loin de là, dans leurs quartiers, dans leurs appartements, dans les hôpitaux et ils n’ont fait que propager l’épidémie dans tous les districts de la ville. Depuis les rives du Mékong jusqu’au abords de l’aéroport, en passant par les ruelles tordues où s’alignent les échoppes, les artères rectilignes et leurs magasins proprets, les parcs ombragés et les ronds points bondés. Partout, dans les piscines comme dans les centres commerciaux, dans les escalators comme dans cuisines surchauffées, les gens se sont jetés les uns sur les autres, l’écume au bord des lèvres, le regard halluciné, cherchant à dévorer la chair humaine, à manger et encore manger jusqu’à en crever.

Il n’a pas fallu plus de quelques heures pour que la mégapole ne se transforme en boucherie à ciel ouvert. Alors qu’Hanoï encaissait l’épidémie en même temps qu’une coupure générale d’électricité, Ho Chi Minh la traversait sans que l’énergie ne manque. Du coup, les tééphones piaillaient dans tous les coins, la télévision et la radio propageaient la panique et ce sont des motos surchargées, où les habitants avaient entassé l’essentiel, qui un matelas, qui un téléviseur, tous leurs enfants bien entendu, qui se faisaient prendre d’assaut par des enragés déchaînés. On aurait pu croire que l’électricité aurait été la ville à mieux tenir tête à l’épidémie. C’était le contraire : la catastrophe avançait plus vite, la panique gonflait, amplifiée par les réseaux sociaux, les coups de fils et le ronflement des hélicoptères militaires par-dessus les toits. Une ville en état de siège…

Il n’a pas fallu plus de quelques heures pour que la ville ne s’effondre, comme un château de carte : les casernes et les commissariats se sont bientôt retrouvées peuplées de cannibales, les hélicoptères étaient pilotés par des enragés incapables de garder le contrôle de leur appareil. Ils allaient s’encastrer dans la façade des immeubles, comme les camions, les bus, les trains et les bateaux. Non seulement les centrales électriques se sont retrouvées à l’arrêt, mais des stations d’essence ont pris feu, des réservoir d’eau et des barrages ont cédé, plongeant la ville dans le chaos le plus total.

Dans des circonstances pareilles, le cerveau n’est plus une machine efficace. Obligé de décider en urgence quel comportement adopter, sans avoir les moyens de trancher, il se fie à de mauvais repères, il copie le comportement du voisin, fonce à toute allure dans la mauvaise direction, cherche un repère dans le maelström pour le guider vers un refuge. Et dans le centre de la ville, il n’y a pas mille bâtiments pour jouer ce rôle. La plupart des habitants ont vu dans la tour Bitexco une planche de salut.

Et on peut les comprendre : avec ses 68 étages et la même hauteur que la tour Eiffel, cette gigantesque frite aux parois métallisées semble hors d’atteinte de tout ce qui peut monter du sol. Sans compter que plus de deux cent mètres au-dessus de la rue, une plate-forme d’atterrissage pour hélicoptères se déploie hors du bâtiment, faisant ressembler la tour à la silhouette caricaturale d’une femme à plateau d’Ethiopie. Quand le chaos règne dans la rue, rien de tel qu’un édifice qui monte vers le ciel, équipé d’une porte de sortie pour une évacuation par les airs. Les premiers à y avoir pensé étaient les occupants des lieux eux-mêmes, les employés de la tour financière. Ils s’étaient rués dans les ascenseurs pour rejoindre l’héliport, bon nombre d’entre eux s’étaient retrouvés prisonniers des cabines, tandis que les autres prenaient d’assaut les escaliers, ne redoutant pas les très longues minutes d’escalades qui leur permettraient de rejoindre les étages supérieurs.

Mais un bonne idée, quand elle est partagée par plusieurs centaines d’humains au même moment se transforme vite en mauvaise. La porte de sortie devient la porte de l’enfer.

Sous l’effet de la panique, de la cohue et des tirs des gardiens privés qui, d’en haut, sur ordre des cadres de plusieurs sociétés d’assurance et de courtage, avaient ouvert le feu le cortège des employés a été traversé par une sorte de réflexe animal, il s’est replié sur lui-même, ceux qui avançaient en tête sont retombés sur ceux qui les suivaient, la bête s’est repliées sur elle-même, écrasant au passage les corps et les espoirs de s’en sortir par là. Fuir restait la priorité, mais le sens de la foule avait changé. Quand le courant est reparti vers le bas, il s’est retrouvé face à la cohue de tous ceux qui envahissaient le bâtiment par le bas. Ils étaient plus nombreux, ils étaient surtout poussés aux fesses par des grognements, des aboiements et une peur panique. Sans sortie vers le haut, sans issue vers le bas, la foule ressemblait à un interminable anaconda pris au piège. Les enragés n’en ont fait qu’une bouchée. Ils ont attaqué la queue - ou la tête, dieu seul le sait, et encore, je n’en suis pas convaincu - et bien vite ont transformé le serpent en meute affamée.

Quand, en début de soirée, un hélicoptère de l’armée est venu se poser sur l’héliport pour venir en aide à ceu qui s’étaient réfugiés tout en haut, il a été accueilli par une telle puanteur qu’aucun doute n’était possible : pas un seul humain n’avait survécu à l’intérieur de la Tour Bitexco. Ne restaient que les parois de verre, les châssis métalliques, et la magnifique silhouette de femme éthiopienne, dressée au milieu du carnage qu’était devenu Ho Chi Minh Ville.

*

S’il s’agit d’une maladie, ai-je pensé en me réveillant sur le balcon, il suffit d’un vaccin pour en venir à bout. On paie des médecins pour ça. Si ça se trouve, les pharmacies regorgent d’une remède tout simple, qu’il suffit de s’injecter pour être à l’abri.

- Votre rapamachin, là, est-ce qu’on peut…

- Rapamycine, a corrigé Tran avant que je ne finisse ma phrase.

- Est-ce qu’il y a un médicament pour la soigner.

Il m’a aidé à me relever, m’a planté un fusil entre les mains.

- La rapamycine est un médicament. On ne fait pas de médicament ou de vaccin contre les médicaments.

J’étais bien avancé.

- Hoai m’a expliqué que vous avez des enfants, a repris Tran.

Hoai ? C’était le nom de Machette. Dommage, j’aimais bien son surnom. Je trouvais qu’il lui seyait parfaitement. Hoai, donc. Et il avait compris plus que je ne le pensais.

J’ai approuvé de la tête, et j’ai ajouté :

- Et une femme.

- Ils sont ensemble ?

Je ne savais pas. Je ne savais plus rien. Je n’avais aucune envie de porter un fusil, j’allais faire plus de conneries avec que sans. J’aurais préféré un costume de bonhomme Michelin pour me protéger des morsures.

- Nous allons les trouver, a annoncé Tran, d’une voix assurée. Hoai, vous et moi. On va faire sauter la cervelle de tous ceux qui nous barrent le chemin.

C’est moi qui ai rigolé, cette fois. Son idée était stupide, je n’avais aucun espoir de retrouver mes enfants vivants, mais, quitte à y laisser la peau, j’étais prêt à faire l’impossible pour sauver ma famille.

Tran a déployé un plan de la ville. Il a indiqué au feutre le bâtiment où nous nous trouvions. J’ai entouré le quartier du bloc résidentiel ou j’habitais et le lycée français où mes enfants allaient à l’école.

Ils faisaient nuit noire. J’espérais de tout coeur qu’ils étaient à la maison et à l’abri depuis longtemps.

J’ai senti mon coeur se nouer, comme un lapin se retrouve d’un coup étranglé au sortir du terrier par le collet d’un braconnier.

*

Le problème dans la vie n’est ni de boire des bières, ni de jouer au ping pong. Ce qui est compliqué, c’est de se réveiller le lendemain matin, avec la gueule de bois. Parce que pour Dao et ses copains, le ping pong se joue à coups de bière. Cinq bières par partie, offertes par le perdant à son adversaire. Et comme une partie à onze points gagnants ne dure guère plus d’un quart d’heure, on peut en jouer quelques unes en une soirée. La bière préférée de Dao, c’est la 333, ce qui, en mathématique de Ho Chi Minh donne 5 x 333 x 3 matchs = 4995. Presque 5000, donc. Cinq mille quoi ? On ne le sait plus, après 15 bières de 33 cl, soit, 495 cl ou 4,95 litres de bière en une soirée. On s’endort et, le matin, quand on se fait réveiller à l’aube par sa mère pour charger la moto du durian, on a tout oublié. Combien de parties on a gagné, avec qui on a joué et comment on s’appelle. Ce n’est pas grave, Dao a l’habitude de conduire la moto en pilotage automatique.

Il charge les immenses fruits à coques dans des sacs qu’il entasse à l’arrière de son deux-roues et le voilà parti.

Direction le marché Cho Ben Tanh, en plein centre-ville.

Là, après plus d’une heure de route, il décharge ses fruits sur une grande bâche plastique à l’extérieur du bâtiment, il en découpe quelques morceaux pour appâter le chaland et, en attendant que la foule se presse, il se couche sur la selle de sa moto, les pieds posés sur le guidon et s’endort dans la minute.

Dans cette position inconfortable, ce marchand de durian à lui seul pose des questions fondamentales en l’ensemble de l’humanité. Comment peut-on s’endormir ainsi, allongé sur un perchoir si peu stable, au milieu du tintamarre de klaxons, de cris de marchands et de moteurs qui vrombissent ? Comment surtout peut-on supporter une odeur pareille ? Car le durian a beau être un fruit qu’on s’en va cueillir tout en haut de l’arbre, il n’en a pas moins une des odeurs les plus fortes que la nature ait engendrées, plus corsée que celle d’un fromage abandonné, plus épicée et écoeurante que celle d’un abcès dentaire non traité, plus entêtante que celle d’un cadavre humain en décomposition sous les tropiques. Et ce n’est pas le pire: cette odeur est non seulement insupportable, elle est aussi et surtout tenace, elle porte plus loin que le regard, le vent la charrie sur des dizaines de mètres à l’air libre, elle se moque des rues et des pâtés de maison, elle empeste au-delà du tolérable.

Dao est né au milieu des durian. Ses parents en récoltaient déjà au village avant qu’ils ne pensent à faire des enfants. Dao a têté sa mère et sucé des cailloux dans l’odeur lourde du durian, il joué au foot et couru des heures dans la même atmosphère, il a bu sa première bière, connu son premier orgasme et son premier chagrin d’amour dans le même fumet. Certains vivent en musique, lui, il vit en odeurs. En odeur, au singulier, car celle du fruit qui le fait vivre couvre toutes les autres. Alors, le soir, il peut bien jouer au ping pong pour des bières, se saouler jusqu’à s’écrouler sous la table verte, il l’a bien mérité.

Regardons-le ronfler sur la selle de sa moto. Il est heureux, un sourire sur le visage. Il ne sait pas qu’en ce moment-même, à quelques centaines de mètres du marché Cho Ben Tanh, les premiers enragés viennent de s’en prendre à des clients à la terrasse d’un restaurant de rue.

*

Quand j’ai repris connaissance, j’ai cru pendant quelques instants êtres allongée en enfer. Les premières lueurs de l’aube teintaient d’une clarté bleutée la verrière au-dessus de ma tête, mais il flottait dans l'air une fumée âcre. Mes jambes étaient engourdies et ma gorge sèche. Je n’avais aucune idée d’où je me trouvais, j'ai tourné la tête d'un côté puis de l'autre, je ne voyais que le vide et des hautes cloison de métal, à plusieurs dizaines de mètres de moi. Je me suis cramponnée au garde-corps métallique pour me redresser et j'ai enfin reconnu la passerelle au-dessus de la chaîne de montage, dans l’usine Samsung. Je me suis penchée avec précaution pour voir ce qui se déroulait en contrebas. La pièce était si silencieuse que cela me semblait suspect. Je n’ai rien vu du tout. La fumée épaisse et le manque de lumière m’empêchaient de comprendre quelle scène se jouait au sol. Je n’ai pas osé descendre, je suis restée assise longtemps, jusqu’à ce qu’une quinte de toux ne me plie en deux. La fumée était irritante. Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu, plus jeune, sur une télévision chez une amie. J’ai arraché un morceau de mon t-shirt, j’ai uriné dessus et je l’ai collé contre mon visage. J’ai marché jusqu’à l’échelle qui descendait vers le sol et, en conservant le tissu collé contre ma bouche et mon nez, j’ai entamé la descente.

Mes jambes flageolaient. J’avais, à chaque échelon, la peur de tomber. Je sentais le poids dans mon bras gauche cramponné à l’échelle, mais je n’osais lâcher le morceau de tissu que ma main droite maintenait en place. A quatre mètres du sol, environ, j’ai entrevu ce qui m’attendait et je me suis figée. Ce n’était pas possible. Mes yeux devaient être trompés par la fumée ou l’obscurité. Ces masses informes entassées, ces os saillants, ce rouge brunâtre qui imbibait les vêtements, était-ce une hallucination ? Un cauchemar ? J’ai en un instant pris conscience de ’odeur des corps. Comme j’avais baigné dedans pendant toute la nuit, je l’avais ignorée à mon réveil, mais je ne sentais plus qu’elle à présent.

L’odeur de la mort. Et celle de l’incendie qui, sans doute, avait ravagé une bonne partie du bâtiment.

Après de longue minutes d’attente, cramponnée aux barreaux, j’ai fini par poser un pied sur le sol. J’ai tâtonné jusqu’à atteindre le mur de l’atelier et j’ai trouvé ce que je cherchais : un extincteur. Sa masse compacte et métallique m’a rassurée. Je l’ai empoigné à deux mains et, laissant tomber le bout de t-shirt, j’ai couru vers l’entrée. J’étais prête à frapper si qui que ce soit s’interposait sur ma route. Mes yeux pleuraient, peut-être autant sous l’effet de la fumée qu’à cause de l’horrible spectacle qui s’étalait de tous côtés sous mes yeux.

Dans le hangar où je travaillais tous les jours, des cadavres déchiquetés.

Dans le vestiaire où je parlais avec mes collègues, des cadavres entassés.

Dans la cour de l’usine, dans le poste de garde, dans la rue, dans les avenues à perte de vue, sous le jour naissant, des morts et encore des morts.

Et moi, j’étais vivante.

Je n’arrivais pas à y croire. Ce n’était pas un cadeau d’ailleurs, encore moins un miracle, je ressentais ma présence comme une punition. Si on m’avait laissée en vie, c’était pour me châtier.

J’avais du commettre quelque chose d’horrible.

Mes ancêtres avaient peut-être eux aussi fauté.

Je portais sans doute sur mon épaule le lourd passé de ma famille, de mon village.

C’est à eux que j’ai pensé alors que mon petit corps était secoué par les larmes. A mes frères, à mes soeurs, à mes parents et mes tantes, qui étaient restés au village. Ils y étaient peut-être bien plus en sécurité qu’ici. Bien plus en sécurité que moi…

Qu’est-ce qui avait bien pu se passer ? Une bombe ? Une invasion sauvage ? Un fléau tombé du ciel ? Une intoxication alimentaire foudroyante ?

Il fallait que je quitte la ville. Ma montre indiquait six heures douze. J’ai pensé aux bus, j’ai tout de suite laissé tomber cette idée. J’ai regardé autour de moi, il n’y avait plus de voitures dans les rues, juste des corps et des véhicules accidentés.

Et un vélo.

Un simple vélo comme je n’en avais plus utilisé depuis des mois, depuis que je travaillais chez Samsung, dormait chez Samsung, rêvait et pleurait chez Samsung.

Je me suis approchée, je l’ai remis sur ses roues. Il avait l’air en bon état. La selle était confortable. Comment allais-je accrocher mon extincteur pour me défendre ? Ce n’était pas la bonne arme. J’ai examiné les objets qui traînaient sur la chaussée et j’ai vu une houe : l’outil universel. Avec ça, je pourrais me défendre et, mieux encore, une fois rentrée au village, je pourrais retourner la terre et me rendre utile à la maison.

Je l’ai accrochée au porte-bagage, j’ai ramassé un chapeau conique pour m’abriter du soleil quand il serait plus violent et j’ai regardé derrière moi l’usine où je ne reviendrais plus. Je la quittais sans regret, mais les visages de toutes les filles avec lesquelles j’avais travaillé journée après journée m’a terrassée. Je me suis mise à trembler, les mains serrées sur le guidon.

Il fallait que je bouge. J’ai vérifié que la houe était bien attachée.

Je me suis mise à pédaler.

Il allait falloir être forte. J’avais plus de cent trente kilomètres à avaler.

*

  Tran a sorti une clef de sa poche. Il me l’a tendue avec un air cérémonieux et il a fait de même ensuite avec Machette. Il nous a expliqué tour à tour que nous pourrions venir nous réfugier ici en cas de besoin, que sa porte nous était ouverte. Il nous a expliqué comment faire démarrer le générateur électrique, où trouver de l'eau potable et des provisions. Il y avait un accent solennel dans sa voix, comme si l'heure était plus grave que jamais.

- On part tous les trois ensemble, lui ai-je fait remarquer.

- Je sais, Luc, mais c'est la jungle, là, dehors. Personne ne sait ce qui peut nous arriver. Le pire plus facilement que le meilleur. Si j'y laisse la peau, au moins, je sais que vous pouvez vous abriter, en sécurité.

Tran possédait une vieille jeep de l’armée américaine. Un véhicule tout terrain d’une autre époque. Nous avons chargé deux motos à l’arrière et nous nous sommes mis en route. Il avait planifié tout un itinéraire pour que nous passions par plusieurs points cruciaux de la ville. Il voulait retrouver mes enfants, c’était sa mission, mais il souhaitait aussi dresser un état des lieux de la ville, pour le cas où il devrait faire rapport à ses supérieurs de l’armée.

Sur le principe, je n’avais pas la moindre objection. Ce qui m’étonnait tout de même, c’est qu’au milieu du chaos il conserve ses réflexes militaires, qu’il pense encore aux gradés alors que la première urgence était de survivre. Et qu’il avait largement enfreint les règles depuis la veille. Avait-il reçu l’autorisation d’ouvrir le feu sur des civils depuis son balcon ? Puis de leur distribuer des armes ensuite ? Non, bien entendu. Il ne pensait à la hiérarchie que par accident, quand celle-ci ne venait pas trop bousculer ses plans de survie.

Elle le rassurait, sans doute. Il devait trouver dans cet ensemble de règles complexes et inébranlables une stabilité qui faisait défaut au monde chamboulé que nous traversions.

Dans la lumière bleutée du matin, Hanoï était méconnaissable. Les bâtiments n’avaient pas vraiment changé, même si des pâtés de maisons entiers avaient été ravagés par les flammes, non, ce qui me plongeait dans le désarroi le plus profond, c’était l’absence totale de vie. Je connaissais la ville sous les trombes d’eau comme sous la grisaille, je savais à quel point l’humidité peut être glaçante en hiver et accablante en été, j’avais vue les ruées sur les fleurs en préparation du Têt et les jours de fêtes nationales. Mais jamais, au grand jamais je n’avais observé Hanoï déserte en pleine journée. La nuit, une fois les bars fermé, la ville s’endort tous les soirs, mais en plein jour, c’était un spectacle désolant. Notre périple dans la ville était comme une promenade dans la montagne, une visite au cimetière la nuit, une traversée du désert glacé. Pas un souffle, pas un cri.

La vie s’était échappée de la ville.

Après quelques minutes, Tran s’est tourné vers moi :

- Je ne veux pas me montrer pessimiste, mais pour le vaccin ou un remède quelconque, il faudrait non seulement des semaines de recherches, mais autant pour fabriquer les produits. Il n’y a plus d’électricité, je ne vois pas qui pourrait accomplir un pareil exploit.

- Il n’y a plus d’électricité ici, mais nous ne sommes pas seuls au monde. Le pays est grand. Les autres pays nous viendront en aide, comme pour un tsunami. On peut compter sur la communauté internationale.

- En théorie, oui, mais pas si la catastrophe s’est répandue à travers le monde.

- C’est impossible.

- C’est non seulement possible, mais c’est très probable. Avec le nombre d’avions qui sillonnent la planète, pour peu que la maladie ait plus de dix heures d’incubation, elle peut s’étendre à toute la planète en quelques heures ou quelques jours. Tout à l’heure, je vous ai parlé de la Rapamycine. Elle ne peut à elle-seule expliquer les mutations que nous avons observées. Je crois qu’il s’agit d’une réaction de cette bactérie avec un virus très commun, celui de la rage. Je n’ai pas étudié tout cela de près, mais j’ai l’impression que c’est ce coté-là qu’il faudrait fouiller. Un virus classique, qu’on maîtrise bien, celui de la rage, qui mute suite à la rencontre avec cette bactérie qui déstabilise les cellules. Et hop, les porteurs de la maladie se transforment en pacman et bouffent leurs copains.

Je n’ai rien répondu. Je n’avais pas envie de me plomber le moral. Ce qui s’était produit était horrible. La population entière de la ville était dévastée. La capitale d’un pays de 90 millions d’habitants hors d’état en quelques heures… Et ma famille ?

J’ai laissé Machette guider la Jeep à travers la ville et je gardais les yeux fixés sur le ciel gris pour ne plus voir les rues. Mon esprit refusait d’accepter le désastre qui s’étendait sous ses yeux.

Avant même d’arriver au lycée français, je savais ce que nous allions y trouver. Pourquoi ce lieu aurait-il échappé à la catastrophe ? Les impacts de balle sur le portique blanc de l’entrée et sur la façade du bâtiment principal prouvaient qu’on s’était battu, mais pour le reste, c’était la même désolation qu’ailleurs. Je n’avais pas le coeur de fouiller les bâtiments déserts pour soulever les corps un à un. Mieux valait filer vers la maison au plus vite.

Au plus vite ?

Quand on sait que la catastrophe est imminente, pourquoi devrait-on se presser. Rien ne sert de courir, il faut mourir avant, aurait dû dire la tortue au lièvre, dans la fable. J’aurais dû rester dans ma cabine d’ascenseur, laisser la chaleur me cuire à l’étouffée, pendant des heures et des heures, jusqu’à ce que l’air se fasse rare, jusqu’à ce que le manque d’oxygène m’étourdisse et que je m’écroule sur le sol, inconscient. Et que je ne me réveille plus jamais.

- On vous attend, a crié Tran depuis la jeep.

J’ai repris ma place, je serrais la crosse du fusil.

Si j’avais pu tenir en ligne de mire le malade mental qui avait imaginé un virus pareil, je l’aurais fusillé sans attendre le procès. Et si je croisais des enragés, je leur balancerais quelques représailles en guise de rafales, ou l’inverse, je perdais mon sang froid, j’avais envie de cogner, de sauter de la voiture et de balancer des grenades dans les bâtiments abandonnés, alors je me suis penché par la fenêtre comme un chien en promenade motorisée, les oreilles au vent et j’ai hurlé. Des insultes en français. Ca ne pouvait pas faire de mal. Machette riait comme un fou, il a fait la même chose de l’autre côté. On gueulait comme des abrutis fin saoul et, pourtant, nous n’avions pas bu une goutte d’alcool.

Je me suis mis debout sur le siège passager et j’ai étendu les bras en croix, dans le vent, pour me sentir en vie. Ça n’arrangeait rien, mais les yeux me piquaient, la gorge me faisait mal et tout ça m’empêchait de penser.

Quand nous sommes arrivés près de la maison, il régnait un silence de mort dans la voiture. Machette a coupé le moteur et ils m’ont laissé avancer seul, le fusil en bandoulière. J’ai poussé la porte de la grille d’entrée. Elle n’était pas fermée. Je n’avais pas besoin d’aller plus loin, ce signal à lui seul m’a fait deviner le reste.

Je ne trouverais personne de vivant là-haut.

Je pouvais me faire croire que... ou encore imaginer que…supposer que si… mais non.

Non.

J’ai avancé dans le jardin jusqu’au bord de la piscine. Je n’avais jamais vu le jardin aussi calme. Les feuilles épaisses de la plante grasse m’ont rappelé que depuis des années je me promettais de regarder son nom exact sur Internet. La même chose pour le gros arbre qui ressemblait à un banian sans en être un. Puis j’ai vu la bouée en forme de canard, flottant à la surface. C’était trop d’un seul coup. J’ai posé le fusil sur le sol, à la verticale. Le bout du canon arrivait sous mon menton. En fléchissant un peu les genoux, ce serait parfait.

J’ai fermé les yeux.

De l’autre côté de la grille d’enceinte, il y avait la jeep avec deux inconnus perdus comme moi.

Une fois quittée la rue, il y avait une ville en ruines, dévastée.

Plus loin encore, l’inconnu le plus complet.

Ils ne verraient rien du tout. Ils entendraient la détonation, ils attendraient quelques minutes puis ils repartiraient avec la jeep.

Ce serait définitif.

Définitivement foutu.

Parfait.

J’avais grand besoin de repos.

J’ai serré les paupières plus fort, j’ai crispé les mâchoires et j’ai pressé la détente.

Clic.

Mon fusil n’était même pas chargé.

La voix de Tran s’est fait entendre depuis la grille.

- Luc ! On t’attend, il faut qu’on y aille. La journée n’est pas finie.

J’ai laissé le fusil dans l’herbe à côté de la piscine et j’ai rejoint la jeep.

*

 

A Ho Chi Minh, avant même que la nuit ne tombe, la ville s’était transformée en champ de bataille. Et lorsque le soir était descendu pour de bon, très tôt, comme chaque jour, il ne restait plus sur pied que des êtres atroces, avec des contours humains et un appétit de bêtes sauvages. Quelques heures de nuit allaient suffire pour que la population se retrouve anéantie.

C’est à ce moment à peu près que Dao est sorti de son sommeil profond. Il avait dormi toute la journée sur sa moto, sans se soucier ni des passants ni des durians. Sans remarquer le carnage qui se déroulait dans les rues tout autour du marché et dans le reste de la ville.

Il s’est levé. A étendu les bras, s’est penché vers le sol, s’est rabaissé à nouveau, a recommencé quelques fois pour conserver sa souplesse, un bien précieux pour qui aime pratiquer le tennis de table, même en amateur. Il a regardé sa montre, s’est dit qu’il pourrait bientôt replier boutique, repartir vers le village et se préparer pour une soirée de sport et de 333.

Comme il avait envie de partager ses projets avec quelqu’un, il a tourné la tête vers les autres marchands et c’est alors, seulement, qu’il a remarqué que quelque chose ne tournait pas rond. La vieille aux fleurs avait le ventre déchiré en deux et son intestin était étendu à travers la route comme si un chien avait tenté de l’emporter, à la façon d’un vulgaire chapelet de saucisses. Les vendeurs de bananes et de jamboses était encore assis sur sa moto, mais il lui manquait la tête. On aurait dit qu’un coup de canon la lui avait enlevée.

Dao était bien embêté. Avec qui allait-il papoter ?

Il s’est mis à crier pour voir si quelqu’un allait lui répondre. Ca n’a pas manqué. Un grand type tout maigre a levé le nez de son guidon. Il semblait assoupi. Pas de chance, c’était Nhat Anh, le concurrent direct de Dao. Ils venéaient de deux villages voisins pour vendre leurs produits en direct et ils étaient deux des principaux marchands de durian dans la ville.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? a demandé l’un.

- Je n’en sais rien, a répondu l’autre.

- Moi non plus, a repris le premier.

- Ils sont tous partis ?

- Qui ça ?

- Les gens.

- Les clients ?

- Oui, c’est ça.

- Je ne sais pas, je dormais.

- Moi aussi.

- C’est embêtant.

- Quoi ?

- De ne pas savoir.

- Il y a peut-être quelque chose d’important.

- Je ne sais pas… Un discours.

L’autre a éclaté de rire.

- Tu veux une bière ? a demandé Nhat Anh.

- Tu en as ?

Nhat Anh a souri et a pointé le doigt de l’autre côté de la rue.

- S’ils sont tous partis, l’imbécile de marchand de journaux est parti lui aussi. Et sa boutique est ouverte. Et son frigo est rempli.

Dao n’avait jamais réalisé que Nhat Anh était un type si attachant.

- Tu gardes ma boutique ? a demandé le grand maigre.

Il a traversé la rue et est revenu avec deux bières bien tièdes.

- A ta santé !

- A la tienne !

Ils ont bu une gorgée et ils allaient en boire une deuxième quand le tas de durian de Nhat Anh s’est mis à bouger. Les deux hommes ont reculé. Dao a saisi un durian bien massif et l’a empoigné comme une grosse pierre. Il s’est approché de la pile pour voir de plus près ce qui se tramait là-dessous. Un serpent ? Un nid de rats ?

Nhat Anh restait courageusement à l’arrière, encourageant son nouvel ami d’un silence qui en disait long.

- Qui est là ?

Comme personne ne répondait, Dao a tapé sa tong à plat sur le sol à plusieurs reprises, puis a touché l’empilement de fruits du bout du pied. Toujours rien. Il a alors flanqué un bon coup de pied dans la pile, moitié pour voir ce qu’il y avait dessous, moitié dans l’espoir de ruiner le stock de son concurrent. Mais le durian est un fruit endurant : le tas s’est effondré et une petite voix a juré.

- Ne me mordez pas. Ne me mordez pas, je suis très indigeste.

Nhat Anh et Dao se sont regardés avec des airs d’ahuris.

- C’est promis, a rigolé Dao. on ne vous mangera pas.

Nhat Anh a ricané derrière lui et en a profité pour reculer d’un bon mètre. On n’est jamais trop prudent.

La bâche en plastique bleue que Nhat Anh avait posée en arrivant le matin s’est alors soulevée et une petite vieille dame en est sortie, une paire de lunettes cassées sur le bout du nez.

- C’est vous, qui m’avez frappée sous la bâche ?

Dao a ri.

- C’est pas moi, c’est ma chaussure.

Pendant que Nhat Anh ricanait de plus belle, la petite vieille a flanqué une gifle bien sentie à Dao.

- Un peu de respect, tout de même. Les jeunes ne savent plus se comporter correctement.

Dao et Nhat Anh se sont excusés et ont demandé ce qui se passait en ce moment, si c’était l’ouverture des Jeux olympiques, la finale de la Coupe du Monde de foot ou le lancement du nouvel album de Lady Gaga. La vieille dame les a regardés avec des yeux aussi étranges que des ramboutans coupés en deux. Les verres brisés de ses lunettes n’y étaient pas pour rien.

- D’où sortez-vous ? Vous deux ? C’est la fin du monde !

Et la vieille, sans reprendre sa respiration, s’est mise à leur raconter tout ce qu’elle avait vu la veille, les gens qui perdaient la tête, les autres qui se défendaient comme ils pouvaient, puis les combats de rue, les pillages de magasin, les scènes de canibalisme. Elle avait tenté de trouver refuge dans l’église, près de la poste centrale, mais quand elle avait vue les cadavres à l’entrée, elle s’était dit que ce dieu-là ne pouvait pas grand chose pour elle. Elle était revenue vers le marché et elle avait remarqué que les hommes-chiens - c’est ainsi qu’elle appelait les sauvages qui avaient attaqué la ville - ne s’approchaient pas de coin du marché.

- C’est bien normal, a souligné Dao. Le durian, ça fait même fuir les morts.

Nhat Anh a grincé des dents, ils se sont tapé dans la main et sont tombés d’accord sur l’idée de charger les motos avec les fruits qui restaient et les bières d’en face.

- Si c’est vraiment la fin du monde, ce serait dommage de ne pas en profiter, a jugé Nhat Anh.

Pour une fois, c’est Dao qui a ricané.

*  

La vieille en avait vu des malheurs au cours de ses soixante-cinq ans d’existence. Si elle avait dû en établir la liste exacte, il lui aurait fallu plu sde soixante-cinq jours. Elle avait eu la chance d’aller à l’école à une époque où c’était encore un luxe pour les petites filles. Elle avait adoré ça : non seulement l’ambiance de la classe, avec le tableau et les bancs, mais l’idée même qu’il suffit d’ouvrir un livre pour devenir plus malin. Elle trouvait ça magique à l’époque. Elle voyait la bibliothèque de l’école comme une caverne d’Ali Baba, regorgeant de trésors cachés. Elle n’aimait pas trop la fiction. C’était toujours des histoires venues d’Europe, peuplées de gens riches avec des problèmes à mille lieues des siens. En revanche, elle aimait beaucoup les journaux et les livres de géographie. Elle voyageait dans les atlas, se laissait bercer par les noms exotiques venus du bout du monde : le mont Pidurutalagala l’impressionnait particulièrement, elle qui vivait dans une langue où les syllabes vivent chacune leur propre destin à l’intérieur de la phrase. Elle ne serait pas allée jusqu’au Sri Lanka pour l’observer à la longue vue, son nom suffisait à la combler.

En revanche, elle avait au cours de sa longue existence appris à observer les hommes dans les circonstances les plus diverses, pour comprendre leur comportement et se méfier de leurs excès. Elle avait vécu la guerre, la répression sous de multiples formes, les époques troublées où chacun soupçonne son voisin et elle en avait tiré de riches enseignements. Sans bien comprendre le carnage dont elle avait été témoin au cours de la journée, elle avait cru deviner que les fruits puants n’étaient pas pour rien dans leur survie à tous les trois. Les hommes-chiens avaient dévoré toute la population autour du marché, elle avait entendu les cris d’agonies et les bruits de mastication, ils avaient transformés d’honnêtes commerçants en bêtes sauvages et ils avaient laissé deux simples paysans dormir sur leurs motos.

Elle n’était pas certaine de ses déductions.

Elle allait tout de même en parler à son médecin à l’occasion. C’était un homme érudit et rigoureux. Il pourrait lui confirmer si son intuition était juste.

En attendant d’en être certaine, elle avait glissé dans son panier en osier deux gros durian bien puants qui ne pourraient pas lui faire de tort.

*

Nhat Anh et Dao avaient décidé de faire la route ensemble. Ils roulaient de front dans les rues plus ou moins calme. Si le quartier du marché central était à présent déserté, d’autres districts plus éloignés du centre étaient en proie à des affrontements d’une violence si atroce qu’elle faisait rire les deux paysans, passablement éméchés. Ils prenaient le temps de s’arrêter le long de leur route pour assister aux assauts de ces fameux hommes-chiens dont la vieille leur avait parlé. S’ils n’avaient eu peur de se faire voler leur précieuse cargaison de bières, ils auraient bien pris le temps de se battre un petit peu, non pas qu’ils aient particulièrement aimé la violence, mais plutôt que l’alcool qui s’était dilué dans leur sang leur donnait envie de s’attarder en route.

Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on se découvre un nouvel ami.

Après une bonne demi-heure de route dans la ville, ils s’arrêtèrent d’un commun accord pour une pause dans un bar de quartier, histoire de profiter des lieux d’aisance. Ils rangèrent leurs motos sur le trottoir et s’avancèrent tout sourire vers l’entrée. Nhat Anh gardait un souvenir ému de la serveuse. Dao n’y avait jamais mis les pieds.

- Est-ce que tu joues au ping pong ? demanda-t-il à Nhat Anh.

- Pourquoi

- Comme ça. Tu as déjà joué, alors ?

La réponse n’a pas eu le temps de se glisser entre les lèvres de Nhat Anh. Un type furieux, les yeux exorbités, la bouche couverte de bave se précipité dans leur direction, aussitôt suivie par une jolie jeune fille qui aboyait comme un caniche.

- Couché, couché, les chiots ! a rigolé Dao.

Deux secondes plus tard, il ne rigolait plus parce que les deux locaux lui avait sauté dessus avec une violence incroyable. Ils s’élancèrent vers ses joues, les mâchoires ouvertes, mais s’arrêterent en plein vol.

Ils reculèrent épouvanté, comme si Dao était le diable den personne.

- Ils n’aiment pas ton haleine de bière, a rigolé Nhat Anh.

Il ne croyait pas si bien dire. Les deux assaillants se sont repliés contre la façade du bar pour vomir tout le contenu de leur estomac. Et le spectacle n’était pas joli à voir.

- Je crois que je n’ai plus besoin, a prétendu Nhat Anh.

Il a reculé prudemment vers la moto et Dao a fait de même.

Cependant, de l’autre côté de la rue, un groupe de locaux s’était mis à aboyer dans leur direction. Ils étaient une dizaine dont deux grands gars qui avaient des physiques de sumo.

Dao s’activait déjà pour démarrer sa moto, mais Nhat Anh n’avait pas encore enfourché la sienne. Les hommes-chiens allaient le mordre dans moins d’une seconde.

Sans hésiter, Dao saisit le seul projectile à sa portée, un fruit couvert d’épine, pareil à une gigantesque bogue de marron bien dure. Il le balança sur le groupe d’agresseur et l’effet fut celui d’une bombe.

Ils s’écartèrent du lieu où le fruit s’était écrasé, comme s’il s’était agi d’une grenade lacrymogène. Dao en lança un deuxième, puis un troisième, histoire des faire fuir le troupeau bien loin de la moto de son ami.

Nhat Anh avait mis le moteur en marche, ils ne s’attardèrent pas une seconde de plus.

- La vieille avait raison, mon vieux. Ces abrutis veulent nous bouffer, mais ils ne supportent pas l’odeur du durian.

- Ils sont mal tombés, avec nous, a ricané Nhat Anh.

Quand ils ont fini par rejoindre la campagne, ils se sont dit qu’ils avaient échappé à un fameux cauchemar. Et qu’ils en avaient des choses à raconter.

*

 

Tran avait pris le volant de la jeep, je dormais avec Machette à l’arrière. Nous espérions encore, en quittant la capitale, retrouver la civilisation dans la campagne : du réseau pour le téléphone, un contact avec d’autres points de la planète, des êtres encore en vie, un bon repas, un lit, n’importe quoi au fond, mais un peu de repos figurait parmi nos priorités. Je ne dormais pas, je pensais à ma femme et à mes enfants.

Je me disais que je n’allais plus faire que ça, de toute façon, jusqu’à la fin des temps : penser à eux, ruminer, déprimer. S’il y avait eu une balle dans ce fusil. Cette pensée m’a rendu furieux.

- Pourquoi est-ce que tu m’as donné un fusil sans cartouche, Tran ?

Il a ri.

- Parce que tu m’as dit que tu ne savais pas t’en servir. Hoai, lui, il a pensé à mettre des balles. Pas grave, de toute façon, tu n’as pas eu besoin de tirer jusqu’ici.

- Qu’est-ce que tu en sais ?

- Tu n’as pas la tête à ça. La guerre, vous la faites aux quatre coins du monde, vous les Occidentaux, mais vous ne vous en rendez pas compte parce que vous n’êtes pas soldats. Vous laissez les militaires mourir et surtout les populations dans les pays où vous faites la guerre, mais vous avez l’impression d’avoir toujours les mains propres. Il n’y a pas de guerre propre. Si la guerre ne vous tue pas, vous, c’est qu’elle tue vos ennemis.

- C’est un proverbe ?

- Non, une pensée qui me vient comme ça. Mais, si ça se trouve, à Washington, Londres et Berlin, les enragés font les mêmes dégâts qu’ici. Au bout du compte, nous sommes tous à peu près pareils. Un ou deu bras, une ou deux jambes et une seule tête.

- Parfois pas de cervelle du tout à l’intérieur.

Un soleil timide se laissait entrevoir entre les nuages paresseux. La voiture roulait sur une route droite.

J’étais en vie.

J’étais crevé.

Je n’avais plus envie de discuter, je ne voulais plus que dormir, comme Machette, qui ronflait, la tête appuyée sur mes genoux.

*

Au début du trajet qui me ramenait au village, sur le vélo, je vérifiais régulièrement la présence de la houe, près de ma main droite. Mais le passage était dégagé. J’avais non seulement l’impression que la fin du monde avait eu lieu, je trouvais qu’elle avait remis un peu d’ordre dans les choses. Les paysages étaient paisibles, j’observais de temps à autres passer un vol d’échassiers près de l’horizon ou, plus simplement, un nuage s’étirer pour prendre la forme d’une grande limace souriante. Ca me plaisait.

J’avais un vieux téléphone dans la poche. C’est tout ce que j’emportais avec moi de la ville. J’avais tout abandonné pour fuir. Il n’y avait plus de réseau. Il n’y avait plus personne à Hanoï, peut-être qu’une page s’était tournée. J’ai pris mon téléphone, j’ai à nouveau tenté d’appeler ma famille au village et je n’y suis pas parvenue. J’ai lâché mon téléphone sur la route, il a rebondi sur l’asphalte et s’est cassé en deux, j’ai trouvé ça beau.

Je ne me suis pas retournée, j’ai pédalé plus vite pour sentir le vent sur mon visage. Il était tiède.

Ma peau était encore poisseuse. Je me suis fait une promesse. Dès que je croisais un cours d’eau sur la route, je me jetterais dedans pour me débarrasser de toute la  crasse que j’avais accumulée depuis la veille, depuis le début de cette incroyable panne de courant.

Etait-ce une simple coïncidence ? Cinq minutes plus tard, la route passait sur un pont, enjambant une rivière calme. Je ne connaissais pas son nom. Je n’étais jamais passée ici qu’en bus, et encore, pas souvent.

Je me suis déshabillée sous un arbre et j’ai sauté dans l’eau.

J’avais l’impression d’être à nouveau une petite fille.

*

Nhat Anh et Dao se sont réveillés ce matin-là devant la porte d’un bar, sur une route de campagne.

Ils s’étaient arrêtés la veille, loin de la ville, pour raconter leurs aventures à des gens qui n’en avaient évidemment pas entendu parler. Ils avaient eu un succès incroyable, ils en avaient rajouté quelques couches en échange de quelques bières, naturellement. Dans leur récit, Dao avait foncé sur des hommes-chien au volant d’une voiture d’ambassade, Nhat Anh avait sauvé deux jeunes filles d’une mort certaine en leur versant sur la tête et le t-shirt du jus de durian. Ils avaient aidé l’armée à repousser les hommes-chiens, ils avaient utilisé un sabre et un fusil anti-char pour faire face à l’invasion.

Quand le bar avait fermé, ils avaient continué à partager leurs aventures en vidant le stock de bières chargé sur leurs motos. Ils ne regardaient plus l’heure tourner, ils ne sentaient pas leur tête faire de même, Dao avait fini par s’écrouler, épuisé, en plein milieu d’une anecdote. Nhat Anh, par précaution, avait disposé des durian tout autour de son nouvel ami, pour former un grand cercle protecteur, dans lequel il était venu garer sa propre moto et s’endormir sans demander son reste, allongé sur la selle, les pieds sur le guidon.

Au réveil, alors que le soleil était monté bien haut dans le ciel, ils avaient mal à la tête et des tout petits yeux.

- La vie est belle, hein, Nhat Anh ?

- Elle est merveilleuse, a répondu l’autre.

Et il s’est mis à ricaner sans trop savoir pourquoi.

Il ricanait encore en remballant ses fruits posés sur le sol.

Il ricanait en démarrant.

Il ricane sans doute encore aujourd’hui, allongé quelque part, pour la sieste, sur le siège de sa moto. Et sans doute que Dao n’est pas bien loin. Si vous ne le voyez pas, c’est qu’il est allé chercher des bières.

*

 Un bruit étrange m’a sorti d’un rêve angoissant. Je ne me souvenais plus s’il s’agissait à proprement parler d’un rêve ou d’un cauchemar. Les habitants de la ville devenaient à moitié fous et je me retrouvais, par un hasard incroyable, perché en haut d’une attraction foraine. Les montagnes russes, je crois.

Peu importe, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai réalisé que mon cauchemar et la réalité n’étaient qu’une seule et même chose, terrifiante. J’étais bel et bien tout en haut d’une attraction dans le Waterpark de Hanoï. Je n’étais pas dans un wagonnet à l’arrêt, mais dans une nacelle de la grande roue, allongé sur un banc. Le bruit que j’avais entendu était un cliquetis répété. Je me suis penché pour tenter de comprendre d’où il provenait. Je ne voyais rien, mais j’entendais clairement les déclics successifs, comme si on avait coincé des cartes à jouer dans les rayons d’un vélo. Je me suis penché de l’autre côté et j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire : la roue bougeait presque imperceptiblement.

Le jour était déjà levé depuis longtemps. Il faisait doux, grâce un vent léger qui traversait notre refuge. Nuong dormait encore, je n’ai pas voulu la réveiller. J’ai ouvert grand les yeux pour examiner le sol et, au bout de quelques minutes d’observation, j’ai repéré un petit homme courbé au pied de la grande roue. Il actionnait une manivelle à bout de bras : grâce à une magnifique démultiplication de poulies et de contrepoids, ce petit monsieur seul mettait l’attraction en mouvement pour libérer les infortunés qui, comme nous, avaient passé des heures atroces bloqués en hauteur. Il a fallu un bon quart d’heure pour que notre nacelle atteigne une hauteur d’où je pourrais sauter. J’ai passé ces longues minutes à admirer la nuque étroite de Nuong, à me demander si j’avais le droit de glisser ma main à la naissance de ses cheveux. Je n’en ai rien fait. Je lui ai simplement chuchoté qu’il était l’heure de se réveiller et de rentrer à la maison.

Elle m’a souri et j’ai failli m’évanouir de bonheur.

Ou de faim, à vrai dire. Nous n’avions plus rien mangé depuis la veille en début d’après-midi.

Dès que j’ai posé le pied sur la terre ferme, j’ai couru vers notre sauveur pour le serrer dans mes bras. Ce n’était pas une bonne idée, il dégageait une odeur de fruit pourri abominable. J’aurais voulu me laver de la tête au pied avant de rejoindre Nuong et de l’aider à descendre à son tour. Elle a fait quelques pas hésitants, comme si elle redoutait que la terre ne s’ouvre sous ses pieds.

- Ne t’inquiète pas, ai-je dit, tout est fini.

- Non, m’a-t-elle répondu, tout ne fait que commencer.

Et elle a accompagné cette dernière phrase d’un interminable baiser.

FIN

Ce roman a été rédigé en direct pendant un marathon de 24h d’écriture au Vietnam, pendant 12h le 25 septembre à l’Espace, à Hanoï et pendant 12h à la librairie-café Nhã Nam à Ho Chi Minh Ville.

Ce projet a été rendu possible grâce à l’excellente collaboration entre toute l’équipe des éditions Nhã Nam et celle de la Délégation Wallonie Bruxelles au Vietnam.

Merci mille fois à toutes et tous en encore davantage à Minh et Nhung qui ont assuré la traduction en vietnamien pendant toute la durée de l’écriture de ce roman.

Achevé à Ho Chi Minh Ville le 30 septembre 2014 à 19h25 heure locale.

Petit bilan pour les statistiques: 123517 caractères, 21452 mots en 23h30, soit une moyenne de 5256 car/h et 912 mots/h à peu près.