Florian et Ralph sur le ring

- J’aurais dû être poète, qu’il a dit, Florian.

Il ne s’appelait pas comme ça, je le savais, mais ça ne me dérangeait pas du tout qu’il se fasse passer pour un autre. Si ça l’arrangeait de mentir, ça me convenait aussi.

- Ouais, tu aurais surtout dû laisser le sonotone à sa place.

- Le quoi ?

- Le truc pour mettre dans l’oreille, là. Pourquoi tu l’as pris ?

- Je pensais que c’était une bonne idée, s'est-il défendu.

Il s’est tu et j’ai tourné la tête vers la vitre. De l'autre côté du verre sale, le ciel s'étendait tout triste et dégueulasse. Il avait une couleur laiteuse, du genre drap d'hôpital mal lavé et ça m'a fait repenser à la vieille dans son lit. On avait dit juste le dentier : on était bien d'accord là-dessus. Florian n'était pas un gars fiable, j'aurais dû le savoir depuis le temps. Et j'aurais dû entrer moi-même dans la chambre.

On n'est jamais aussi bien servi que par soi-même...

L'idée n'était pas très bonne, je l'admets. Mais c'est la seule qu'on avait eue ce matin-là. Florian m'avait parlé de la maison de retraite, à deux pas de la station de train, il m'avait dit qu'il connaissait le code à l'entrée, c'était celui de l'année, 2015, tout simplement. Les vieux, ils n'ont plus toute leur tête, qu'il m'avait raconté, c'est pour ça qu'on les met là, ils radotent, ils se font dessus, personne n'écoute ce qu'ils racontent.

Et alors l'idée était venue, lumineuse, comme une ampoule qui s'allume au milieu de la nuit d'hiver. Piquer un dentier, tout simplement et, juste après, réclamer une rançon. C'est petit, une dentier, ça se glisse facilement dans la poche. Hop, on ressort de l'hospice, ni vu ni connu. On fonce dans une cabine téléphonique, on demande à parler à la vieille et on lui propose un marché correct : 50 euros si elle veut revoir son râtelier en un seul morceau. Sinon... Sinon... On le piétine à coups de bottines et on le lui fait avaler avec sa crème vanille au dessert.

C'était tellement simple et sans risque que je me demandais comment personne n'avait eu l'idée avant. Florian était bien d'accord, il était tout excité. Du coup, on s'est dit qu'il ne fallait pas attendre, qu'il fallait passer à l'action au plus vite avant que le marché ne soit pris par des concurrents. Vite à notre échelle, ça signifiait le lendemain, c'est-à-dire ce matin, à l'aube, à l'heure où les infirmières de nuits bâillent aux corneilles et où on n'a pas encore mis en route le percolateur du matin. Florian aurait préféré qu'on débarque un peu plus tard, histoire de s'en verser une tasse en traversant les cuisines, mais j'ai souligné que ce n'était pas une bonne idée de courir deux lièvres à la fois. Il a hoché la tête, mais j'ai bien vu qu'il n'était pas du même avis. Le café le faisait saliver. Surtout l'idée de l'accompagner de petits pains aux céréales et de confiture. Je lui ai expliqué en détail que les vieux n'avaient droit qu'au pain de mie industriel, tout blanc, tout fade, à cause des dents, justement, et que la confiture était certainement sans sucre pour éviter les complications avec le diabète, comme la plupart des trucs qu'on fabrique de nos jours. Des sucreries sans sucre, du coca sans caféine, de la bière sans alcool, des histoires sans intérêt. Dans ce bas monde, il n'y a que la merde qui soit authentique.

Florian a rigolé, sur sa banquette et m'a tiré de mes réflexions.

- Pourquoi tu ris, j'ai demandé ?

- Parce que, tu vois, si j'étais poète, je ne serais pas obligé de voler des dentiers.

J'ai souri.

- Tu sais écrire, toi ? Je savais pas.

Il a ricané, juste au moment où le train s'arrêtait dans une station. Le silence qui a suivi était étrange, comme s'il voulait souligner ce que je venais de dire. Ce n'était pourtant pas très intéressant.

- Évidemment, que je sais écrire. De toute façon, franchement, un poème, c'est pas très long. Tu mets quelques mots sur la page, tu donnes un titre auquel personne ne comprend rien et tout le monde applaudit.

- Qu’est-ce que t’y connais, en poésie, toi, franchement ?

Il n'a rien répondu et a tourné la tête vers un grand barbu qui s’est mis à tousser sur la banquette opposée. Trop facile, comme distraction, j’ai pensé. Florian, poète ? On aura tout entendu. Je ne l’avais jamais vu ni avec un livre ni avec un stylo.

- Qu’est-ce qui t’est passé par la tête, quand tu as empoché l’appareil auditif ?

Il a grommelé un truc que j’ai pas compris. Je lui ai demandé de répéter, il a recommencé à marmonner.

- Laisse tomber, j’ai dit. C’était couru d’avance que ça foirerait. Avec toi, tout foire toujours.

Il m’a regardé avec une drôle de tête, les sourcils dressés vers le ciel, comme si je venais de laisser sortir la plus grosse connerie du monde.

- Avec moi ? qu’il a demandé. Avec moi ? T’as pas pensé qu’à chaque fois qu’il nous arrive une merde à tous les deux, tu es là, toi aussi. Exactement aussi souvent que moi.

Là-dessus, je ne pouvais pas lui donner tort. Du coup, j’ai pris un peu de recul et je nous ai vus, là, tous les deux, sur les sièges du train, sur le point de nous engueuler comme un vieux couple. Ça m’a ramené des années en arrière, dans la cuisine chez mes parents, avant que mon père ne finisse pas taper si fort sur ma mère qu’elle n’était plus en état d’être ma mère du tout et que mon père s'est retrouvé derrière les barreaux. C’était bizarrement le bon temps, dans mes souvenirs. J’étais encore avec les frères et sœurs, on était cinq à l’époque. Y en a trois que j’ai jamais revus après que le juge nous a placés. Moi, j’étais dans une famille d’accueil, vu que j’avais que cinq ans. Peu importe. Les engueulades, moi, je savais bien où ça menait, alors j’ai dit à Florian que c’était rien du tout, qu’on trouverait bien un autre moyen de gagner de l’argent, que c’était pas une si bonne idée, au fond.

Mais, lui, il avait pas envie de s'arrêter en si bon chemin. Il s'est redressé sur la banquette et il m'a hurlé dessus :

- T'as vraiment un culot monstre. C'est toi qu'as pas été foutu de négocier au téléphone et tu prétends que c'est de ma faute !

J'ai senti que les regards des autres voyageurs se tournaient vers nous. Des dames en anorak reculaient pour éviter les coups, si on en venait aux mains, et une mère a fait taire son gosse qui posait des questions.

Florian était incroyable. Ce matin-là, jusqu'à ce qu'il déconne, tout s'était passé comme prévu. On était entré dans la maison de repos avec le code sans problème, on était passés de chambre en chambre pour repérer une victime qui soit en suffisamment bon état pour disposer d'un téléphone à côté de son lit, mais assez décrépie pour que son dentier soit à portée de la main. J'avais pris position devant la porte pour faire le guet tandis que Florian copiait le numéro de téléphone et glissait le dentier dans sa poche. C'est ce que je croyais, du moins.

Parce que quand j'ai téléphoné, une heure plus tard, depuis une cabine téléphonique glacée, que mon interlocuteur a finalement décroché après huit sonneries et que j'ai vu des petits nuages de vapeur sortir de ma bouche pendant que j'expliquais à la vieille qu'il fallait qu'elle paie cinquante euros pour récupérer son dentier, Florian m'a tiré par la manche :

- Et cinquante euros de plus pour ça, qu'il a dit en montrant en bout de plastique rose niché au creux de sa paume.

C'était un appareil auditif, un de ces équipements miniatures qu'on glisse directement dans l'oreille : rose d'un côté, pour le camouflage, jaune de l'autre, pour cause de mauvais hygiène et de manque d'entretien, j'imagine.

- Qui est à l'appareil ? a hurlé une voix à l'autre bout du combiné.

Évidemment, sans son appareil, la vieille ne pouvait rien comprendre à ce que je lui racontais.

J'ai tout répété deux fois, plus fort, plus lentement. Elle restait bloquée sur la même case, elle voulait savoir qui l'appelait, rien de plus.

- Alors, qu'est-ce qu'elle dit ? m'a demandé Florian.

J'ai pas eu le courage de lui expliquer. J'ai raccroché, j'ai donne un coup de pied dans la porte de la cabine et je me suis traîné jusqu'à la station la plus proche. Florian me suivait, avec un air de chien battu. C'est lui qui portait nos sacs. Je l'ai laissé faire. C'était bien fait pour lui.

Nous sommes montés dans le premier train qui passait, nous nous sommes assis à l'avant de la voiture, un étudiant qui jouait sur son téléphone juste à côté de moi s'est levé comme si ma présence le dérangeait. J'avais l'habitude, depuis le temps. Ça devait être l'odeur.

- Qu'est-ce qu'on fait, alors, m'a demandé Florian, qui semblait s'être calmé. On réessaie de téléphoner ?

J'ai soupiré un grand coup. Le train longeait une friche industrielle. Les façades étaient couvertes de tags qui ne signifiaient rien du tout, si ce n'est que des jeunes types étaient passés par là. J'avais l'impression d'être dans le même état. Usé, abandonné, pas encore suffisamment hors d'état pour mériter la casse, mais hors circuit, définitivement. J'ai levé les yeux pour examiner les passagers : ils étaient propres, ils téléphonaient, écoutaient de la musique, riaient sous leurs épais manteaux, les gants à la main, le bonnet sur la tête. Ils ne me ressemblaient pas.

- Je vais pas garder ces trucs toute ma vie dans la poche, a-t-il repris.

Il m'a montré ce dont il parlait : c'étaient une rangée de dents d'un blanc éclatant moulée dans une fausse gencive et le foutu sonotone qui avait tout fait foirer.

- Je m'en fous, je te dis. Débrouille-toi pour une fois. Mange-les, distribue-les, ça n'a pas d'importance.

- Passe-moi ta casquette, m'a dit Florian.

- Pour quoi faire ? Tu ne vas pas mettre ces trucs répugnants dedans, quand même.

- C'est ta casquette qui est dégueulasse. Allez, file-la-moi.

Il s'est levé, le bras tendu, avec ma caquette de base-ball tout au bout, entre ses doigts cuivrés. Il s'est éclairci la gorge, a souri et s'est mis à débiter :

- Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, mon collègue et moi-même sommes poètes et nous étions venus ici pour participer à une émission de télévision. Malheureusement, les producteurs ont décidé en dernière minute que la poésie n'intéressait plus le public. Ils nous ont remplacés par un footballeur qui avait pris part à des matches truqués et une prostituée de luxe. Ils ont eu bien raison parce qu'ils ont fait des scores d'audience extraordinaires, mais mon collègue et moi-même nous sommes retrouvés sans un euro, dans cette grande ville pas très accueillante. Alors, pour payer le billet de retour et rentrer à la maison, nous sommes condamnés à faire la manche. Je vais passer entre les rangs et...

C'est à ce moment-là que les contrôleurs sont montés dans la voiture. Florian les a reconnus tout de suite, il a posé la casquette sur sa tête et il est venu se rasseoir.

- Qu'est-ce qu'on fait ? qu'il a chuchoté.

- Trop tard, j'ai répondu.

Ils était six et ils bloquaient les portes. Impossible de descendre sans se faire pincer. J'ai soupiré une fois de plus et je me suis dit que ce n'était décidément pas notre journée.

Les contrôleurs sont passés lentement d'un voyageur à l'autre, les gens montraient leur titre de transport, souriaient pour avoir l'air moins coupable. Je savais bien de toute façon comment ça allait finir, il n'y avait pas mille issues possibles et ça n'a pas loupé. Ils ont fini par se retrouver à quatre, debout à la sortie de notre banquette, nous surplombant, nous et nos sacs plastiques, avec des airs de gardiens de nuit qui retiennent leurs molosses en laisse.

Ils n'ont même pas demandé si on avait un billet. Ils nous reconnaissaient, je crois. En tout cas, ils ont dit combien ça allait nous coûter, qu'on avait deux semaine pour régler l'amende et que nos coordonnées allaient être intégrées dans un fichier.

- J'ai pas de papiers, j'ai dit.

- Et j'ai pas d'adresse, a ajouté Florian.

Le plus grand des quatre contrôleurs a mis les deux mains sur sa ceinture, comme s'il voulait qu'on capte bien qu'il était à deux doigts de sortir sa matraque et son gaz moutarde, d'appeler la sécurité en renfort ou de nous faire reconduire à la frontière par les forces armées.

- Lâchez-moi ! a soudain hurlé Florian, en se jetant sur le contrôleur.

J'aurais juré qu'il avait perdu la tête.

Il a agrippé le pauvre gars par le col de sa veste et s'est mis à le secouer en criant.

Je me suis levé à mon tour, pour l'aider à se calmer, mais ça n'a pas arrangé les choses, je mesurais deux têtes de plus que Florian et j'étais autrement plus baraqué. Les autres contrôleurs ont cru que je voulais en venir aux mains, ils se sont rués sur moi sans ménagement, j'ai crié à mon tour que je ne voulais pas résister, j'ai senti qu'on me tirait d'un côté et de l'autre, j'ai levé les bras en signe de bonne volonté et j'ai senti qu'on empoignait mes chevilles et mes coudes. Le temps que je tente de comprendre ce qui se passait, je me suis retrouvé avec Florian sur le trottoir devant la station. J'ai entendu le train redémarrer et s'éloigner.

Eh merde. Il faisait vraiment froid.

C'était l'hiver. Et c'est la pire des saisons pour se faire jeter d'un wagon bien chaud.

Heureusement, les transports en commun sont merveilleusement bien conçus. On nous avait raccompagné à une sortie de la station, il nous a suffi de marcher quelques dizaines de mètres pour rejoindre l'autre entrée, gravir deux volées d'escalier et aboutir sur le quai.

Le prochain train était annoncé dans quatre minutes. Le groupe de contrôleurs avait disparu, ils avaient dû monter dans une rame qui repartait dans l'autre sens.

Florian a rigolé. Il s'est massé les côtes parce qu'il avait encaissé quelques coups et il s'est tourné vers moi :

- C'est bon, qu'il m'a dit, je me suis débarrassé du dentier et de l'autre truc rose.

Il a attendu que le train entre en gare pour ajouter, dans le fracas de freins et roues qui cascadent :

- Je l'ai tout glissé dans la poche du grand contrôleur.

On a éclaté de rire tandis que les portes coulissaient et je me suis installé dans le sens de la marche, à l'avant de la voiture, juste à côté de la grande fenêtre.

*

- J’aurais dû être poète, a dit Florian.

Il n'avait pas du tout une tête d'artiste. Il avait plus que jamais une tête de vendeur d'eau de Javel. Du genre qui file des bidons à moitié pleins ou contenant du produit dilué, au fond d'un souk au bout du monde. Une petite tête d'oiseau tombé du nid. C'est peut-être pour ça qu'on s'entendait si bien, parce que j'avais une grande gueule de brute avec un nez tout cassé et des poings qui ressemblaient à des marteaux. Ou des faucilles, ça dépendait du moment.

- Tu vois, a-t-il repris alors que j'avais rien demandé, si j'étais poète, on me traiterait avec respect. Un gars qui vient du bout du monde, qui a traversé la guerre, les camps, qui a abandonné sa famille pour rejoindre l'Europe sur une barque, s'il veut du juste du boulot, on le traite comme une merde. Mais s'il est poète, hein, c'est tout différent.

- Tu crois ? j'ai lâché sans avoir envie d'entendre la réponse.

Dehors, la ville semblait perdue sous une épaisse couche de brouillard crasseux. Les vitres des bâtiments, uniformément rectangulaires, étaient noires comme des entrées de caveau. Je me suis souvenu de l'idée que je me faisais d'une capitale quand j'étais gamin : des grandes avenues, des boulevards interminables et des enseignes clignotantes dans tous les coins. On était loin du compte. La météo faisait virer le rouge vif des néons à l'orange pâlot et le bleu, le vert ou les nuances de marron se rejoignaient en un gris terne peu riant.

- Bien sûr, s'est enthousiasmé Florian. Un poète réfugié, on l'invite à lire ses textes dans des salles bien chauffées, les filles lui tournent autour pour lui masser le dos, le soir, après la lecture.

J'ai souri. Je commençais à comprendre qu'il n'y connaissait guère plus que moi en matière de bouquins et de poèmes.

- Puis tu passes à la télé, tu te fais payer rien que pour signer des livres.

Il s'emballait tellement qu'on aurait dit qu'il parlait du paradis sur terre. Je ne croyais pas un mot de ce qu'il racontait, mais ça faisait plaisir à entendre.

- Pourquoi est-ce qu'on n'écrit pas un livre, tous les deux ? qu'il a suggéré. Ce serait plus drôle que chercher les embrouilles pour trouver quelques billets.

- T'es con. La poésie, ça ne rapporte rien.

- Qu'est-ce que t'en sais ?

- Plus que toi, j'ai dit. J'ai dormi pendant deux semaines dans l'entrée d'une librairie. Je peux te dire que si tu veux vendre, tu ferais mieux de raconter les histoires de cul de la Reine d'Angleterre.

- Mais je les connais pas, moi.

- Justement, c'est du secret total : tu peux raconter ce que tu veux. Personne n'en parle jamais. Tu peux te laisser aller à lâcher tes fantasmes, plus ce sera racoleur mieux ce sera.

- Ouais, mais je sais pas si je suis capable d'écrire un truc très long.

- T'as qu'à écrire les poème érotiques de la reine d'Angleterre.

- Tu crois ?

- Je sais pas. Tu lances une mauvaise idée, je t'aide juste à aller jusqu'au bout. C'est à ça que ça sert, d'avoir un copain.

- Tu crois que ça doit rimer ?

- Je sais pas, moi, j'ai dit ça comme ça. C'est pas une mauvaise idée, c'est une super mauvaise idée. La pire que j'aie entendu depuis des années ! Si t'es pas reine d'Angleterre, tu peux pas écrire ça.

Je me suis demandé pourquoi on s'était mis à parler de cette veille bonne femme à bord de ce train de banlieue, perdu en plein cœur de la vieille Europe.

- Faut quoi, alors ? Des phrases courtes ? Des beaux mots ?

- Tu ne m'écoutes pas, Florian. Faut rien du tout ! Faut laisser tomber, c'est tout. On fait déjà assez de conneries comme ça.

- T'es jaloux parce que t'as pas eu l'idée.

J'ai soupiré. Un soupir si puissant que j'ai eu l'impression que j'allais souffler les vitres du train et faire exploser la mousse des sièges.

Depuis que je vivais dans la rue, j'en avais fréquenté des abrutis. Pas un pour rattraper l'autre. Mais Florian, vraiment, les dépassait tous. Le champion des champions.

- Je devrais peut-être raconter ma vie. Les exploits d'un clochard, ça sonne bien ?

Je n'ai rien répondu. Je me suis dit que si je n'insistais pas, il allait sans doute changer de sujet, changer d'idée, qui sait, changer de vie, même, ou changer de place dans le wagon, tout simplement, pour me laisser respirer.

- Dans une impasse, voyez-vous bien, je suis tombé, voyez-vous bien, un beau matin.

Comment avais-je pu espérer qu'il s'arrête ? Ce type était borné : quand il avait une idée, rien ne pouvait la lui faire lâcher, il était pire qu'un chien sur son os.

- Dans cette impasse, voyez-vous bien, il y avait une ange, voyez vous bien, pas très malin.

- Pourquoi est-ce que tu répètes tout le temps la même chose ?

- C'est pour le rythme, m'a-t-il dit, pour que ce soit joli, pour que ça sonne bien, voyez-vous bien.

J'y connaissais pas grand-chose en matière de poésie, peut-être rien du tout, très précisément, mais j'avais quand même des souvenirs d'école. Pour que ça rime, il ne suffit pas de répéter le même mot, sinon c'est trop facile. Même un gamin pourrait le faire.

- Justement, est-il intervenu, comme s'il lisait dans mes pensées, tous les enfants sont poètes. Ce sont les vieux comme toi qui n'y comprennent rien.

Nous étions au beau milieu de l'après-midi et la lumière déclinait déjà. Je n'avais rien mangé depuis le matin, Florian non plus. Mon ventre faisait de drôles de bruits. J'aurais aimé être comme la banquette qui soutenait mes fesses ou l'affiche publicitaire placardée sous plastique sur la cloison en face de moi : un bête objet inerte, qui se laisse porter par le train, ne pense à rien et ne se tracasse pas. Mais sans argent et sans nourriture, nous étions une fois de plus confrontés à notre problème quotidien.

- Poète ou pas, faudra bien que tu bouffes.

- Justement, t'imagines, si j'étais poète réfugié, je t'emmènerais manger avec moi dans un vrai restaurant, avec des types en costume et une carte où on peut choisir les vins.

- Tu te fais du mal, Florian.

J'ai tourné la tête pour regarder la rame. Les rares personnes assises n'étaient pas du genre à se montrer généreuses avec des épaves dans notre genre. J'ai appris depuis bien longtemps que mon physique de catcheur ne joue pas en ma faveur. Je fais peur aux gens, je ne leur inspire pas la pitié.

- Et il suffirait sans doute que je signe la nappe pour que le restaurateur nous invite. T'imagines, moi, le petit gars qui a dormi sur des bancs pendant des années, applaudi par les vieilles dames qui refusaient de me donner la fin de leur sandwich et qui fuyaient quand je les approchais. Elles ne voulaient pas de moi, voyez-vous bien, ces belles dames de la haute, voyez-vous bien, avec leurs moches sacs à main.

- En attendant que tu reçoives le prix machin, tu n'aurais pas une idée plus concrète, pour nous remplir l'estomac ?

Il s'est arrêté dans son élan, a froncé les sourcils, s'est gratté le menton, puis m'a lancé, plein de bonne volonté :

- Non. Désolé.

Je m'en doutais un peu, mais j'étais quand même déçu. J'allais encore devoir penser pour deux.

- Enfin, si, a-t-il repris. Mais elle n'est pas très bonne à mon avis.

Une mauvaise idée est toujours plus efficace que pas d'idée du tout, alors je l'ai encouragé à s'expliquer. J'aurais mieux fait de me taire, au contraire. J'aurais dû savoir qu'avec Florian, il faut toujours craindre le pire.

- Tu te souviens du chantier où on a été embauchés, la semaine dernière.

On avait dû aider une matinée à monter des plaques de plâtre sur cinq étages à pied, parce qu'elles n'entraient pas dans l'ascenseur. Heureusement, un des clampins qui avait été recruté en même temps que nous, un gros type venu du Mali ou d'un autre coin du monde où il fait un peu plus chaud qu'ici, avait loupé une marche et, pour ne pas lâcher sa plaque, s'était écrasé deux volées plus bas, vu que la rampe et les garde-fous n'avaient pas encore été installés. Sa jambe avait fait un sale bruit de bois mort sur lequel on marche au fond des bois et l'os avait si bien dépassé qu'il lui avait troué le pantalon. Comme il n'avait pas d'assurance, le type qui s'occupait du chantier nous avait tous virés sans nous payer quoi que ce soit et s'en était allé avec le Malien en camion, sans doute pour le déposer sur une décharge ou un autre coin de l'univers où il ne risquait pas d'attirer l'attention sur le chantier.

- Oui, j'ai fait, je vois.

- Il nous doit toujours de l'argent, le gars.

J'ai hoché la tête.

- Tu comptes aller lui demander gentiment de nous régler sa dette ?

- Non, j'ai pensé à beaucoup mieux. Le chantier est sur les deux derniers étages, mais plus bas, le bâtiment est habité.

- Et ?

- Et j'ai retenu le code de la porte.

- Ne me parle plus de codes, derrière tes portes à clavier numérique, on n'a jamais que des mauvaises surprises.

- Attends, écoute jusqu'au bout. On entre la nuit, quand tout le monde est endormi. On monte au dernier étage, on prend les outils dont on a besoin : un pied de biche, un tournevis et quelques marteaux, puis on redescend fouiller les appartements en dessous.

- Un cambriolage, c'est ça ta super idée ?

- Chut ! m'a-t-il intimé, un doigt devant les lèvres. Tout de suite les grands mots. Non, j'imaginais plutôt une visite touristique. On sera gentils. On entre, on vide le frigo, on emporte le lecteur de DVD, un ou deux ordinateurs et on s'en va sur la pointe des pieds.

Entre la théorie et la réalité, il y a souvent un fossé plus large que l'océan Atlantique, que je me retrouve obligé de traverser en pédalo, avec le vent de face. Et ce n'est pas Florian qui viendra m'aider. Il prendra au contraire un malin plaisir à me bourrer le dos de petits coups de poings pour m'encourager. Ou me servir des bières pour me donner des forces...

C'était justement le plan. Comme nous étions persuadés que l'expédition nocturne allait renflouer nos caisses et que Florian avait encore un billet en poche, qu'un passant bienveillant y avait déposé quand mon ami dormait allongé sur un banc du centre-ville, nous avons acheté des bières pour aider le temps à passer. Pour ça il avait fallu descendre du train, remonter des escaliers et en dévaler d'autres, pour enfin arriver chez un marchand pas trop gourmand, un Turc de très bonne volonté, qui vendait des bouteilles bien fraîches à un prix si bas qu'il fallait se baisser pour le ramasser. La première était descendue sans effort et toutes les autres l'avaient suivie avec tant de bonne volonté que la nuit était tombée, avec son froid perçant et sa gueule de vieille sorcière humide, sans que nous nous en rendions compte. Il nous a fallu réfléchir à deux pendant un bout de temps pour retrouver l'adresse et le chemin qui y menait, monter dans le mauvais train, repartir dans l'autre sens et attendre de longues minutes, pour enfin nous retrouver, très fiers de notre exploit devant les deux bâtiments qui hébergeaient le chantier. Il n'y en avait sans doute qu'un, mais les bières avaient si bien cascadé sur mon estomac vide que je le voyais tanguer d'un côté à l'autre de la rue, à peu près au même rythme que Florian.

- Tout va bien, m'a-t-il demandé ?

- Tout roule, ai-je répondu.

Et je ne savais pas si ces deux mots étaient à prendre littéralement ou au figuré. Je me suis désintéressé de la question parce que Florian s'est mis à jurer comme un député régional dont on écrase les testicules sous un piano à queue.

Quelque chose ne tournait pas rond. Et ce n'était pas la poignée. C'était en rapport avec le clavier.

- Putain, zut, merde, j'ai oublié le code.

En effet, ce n'était ni très malin ni très étonnant. Je ne voyais pas comment l'aider.

- Tu aurais mieux fait de le noter, j'ai dit.

Et ça non plus, ce n'était ni très malin ni très étonnant de ma part.

- Tu ne sais pas qu'on ne note jamais un code secret ? C'est le meilleur moyen de te le faire piquer, imbécile.

Il marquait un point. J'ai hoché la tête.

Mauvaise initiative, ça s'est mis à tourner affreusement à l'intérieur, j'avais envide de vomir, mais ça n'allait pas arranger les choses.

J'ai pris appui sur mes genoux et j'ai fermé les yeux pour tenter de retrouver mes esprits. Ça ne marchait pas très bien. J'entendais les bips et les bips de Florian qui essayait toutes les combinaisons qui lui passaient par la tête.

- C'est quoi, ta date de naissance ?

Je n'ai pas répondu. Une machine à lessiver avait pris la place de mon estomac et je la sentais entrer en mode essorage.

- T'es tout blanc, m'a dit Florian. T'es sûr que ça va ?

Non, j'étais certain du contraire, justement. J'ai levé le pouce pour le rassurer, mais lâcher mon genou droit était une acrobatie de trop, je me suis senti tomber vers l'avant, sans pouvoir me retenir. Florian s'est jeté pour me rattraper, mais comme j'étais déjà au sol, il a perdu l'équilibre, a volé par-dessus ma carcasse allongée et s'est encastré dans le porte vitrée, qui s'est ouverte sous le choc.

Elle n'était pas fermée.

Florian s'est remis sur pieds, m'a tiré à l'intérieur avec un air de conspirateur. Il m'a indiqué le haut de la cage d'escalier et j'ai été contraint de le suivre. Je n'étais pas en état d'avancer aussi vite que lui. Il faisait noir comme dans un four à pizza, un jour de congé. Chaque étage me semblait plus haut que le précédent. Je montais à quatre pattes, à mon rythme. Je crois que j'étais au cinquième étage quand j'ai entendu un bruit plus haut, dans le noir. J'ai relevé la tête et j'ai attrapé les fesses de Florian en pleine face. Il a juré, j'ai juré, nous avons roulé quelques secondes jusqu'au palier plus bas et je dois bien avouer que j'étais soulagé de ne pas poursuivre la course comme le Malien, jusqu'aux urgences de l'hôpital. Les chocs que ma tête venait de subir m'avaient un peu dégrisé. Je me sentais moins mal.

Florian, lui, était plus remonté que jamais.

Il est reparti à l'assaut en courant et quand je suis arrivé tout en haut, il était occupé à tirer de toutes ses forces sur une lourde chaîne en métal qui retenait deux plaques de bois pour interdire l'accès au chantier. J'ai couru à sa rescousse et, à force d'acharnement et de coups de pieds, nous sommes venus à bout de la plaque d'aggloméré.

Le bois a cédé avec un craquement terrible et Florian s'est précipité à l'intérieur.

Il a vite déchanté. Il n'y avait pas même un clou, à l'intérieur. L'entrepreneur devait reprendre ses outils tous les soirs ou avoir abandonné les lieux. Florian est passé d'une pièce à l'autre à la lueur de son briquet. Tout était vide, sauf la future cuisine, où il a exulté en découvrant un sachet à pain dans lequel un ouvrier avait abandonné des tartines. On s'est partagé le festin et, quand Florian a vu que le robinet de la salle de bain fonctionnait, il a décidé de prendre une douche nocturne. L'eau glacée ne me tentait pas trop, alors je suis resté assis dans la future chambre à coucher, les yeux rivés sur le velux dans le toit en pente, qui me laissait entrevoir des traînées de nuages orangés. C'était presque beau. J'étais bien, le ruissellement de l'eau me berçait comme un bébé.

Quand j'ai entendu la police crier depuis le haut de l'escalier, je n'ai pas attendu de savoir quel voisin les avait alertés, j'ai ouvert la fenêtre et je me suis glissé dans la nuit.

De mon perchoir, j'ai vu trois flics emporter Florian nu comme un ver, enveloppé dans une couverture crasseuse. Lui, au moins, allait passer la nuit au chaud. J'ai encore regardé la ville dormir pendant de longues minutes, les phares se faufiler entre les hautes façades, les trains au loin troubler le ronron du quartier. Le train de nuit, c'était encore le meilleur endroit pour me réchauffer.

J'ai rouvert la fenêtre, je suis descendu calmement jusqu'au rez-de-chaussée et je me suis élancé dans la rue.

Une drôle de phrase me trottait en tête : Pendant la nuit, voyez-vous bien, j'ai pris une douche, voyez-vous bien, mais j'aurais préféré un bain.

La rame, sans Florian, m'a paru bien triste. Les voyageurs étranglés par leurs écharpes, le casque sur les oreilles, semblaient chacun perdus dans leur monde intérieur, un petit monde solitaire, comme un île qui a coulé sous les flots depuis longtemps. J'avais envie de sourire, mais je n'avais aucune raison de le faire.

J'avais beau scruter la nuit qui défilait à toute vitesse derrière la vitre, je ne voyais plus rien. Les rares traits de lumière, déformés par le mouvement, l'orange des réverbères, le blanc des néons, le rouge des feux arrières, me semblaient s'éloigner à toute allure ou, plus justement, j'avais l'impression d'être moi-même projeté par une force terrible, qui m'éloignait de ce monde, comme si je chutais dans le vide intersidéral.

J'ai eu beau tenter de mettre ça sur le compte des bières englouties en début de soirée, sur le chaud-froid entre la rue et le train, je n'y croyais pas. Je savais précisément d'où venait mon problème : j'étais seul et la solitude, de toute éternité, me renvoyait à cette part de moi-même, terrée tout au fond, sous les viscères, les os et tout l'attirail que je garde bien au chaud sous la peau. Ce petit bout de moi qui s'était mis à pourrir des décennies plus tôt et que j'avais choisi, par lâcheté, de laisser macérer plutôt que de le désinfecter. Je n'étais ni médecin ni psychiatre, pas même psychologue. Comme la plupart de mes congénères, je ne trouvais jamais que des solutions immédiates et fragiles à des problèmes aussi solides qu'éternels.

La noir de la nuit a lentement cédé la place à ma propre image mal reflétée dans le double-vitrage. Ni traits ni détails, juste une silhouette, une esquisse de figure pâle, mal rasée, qui se laisse sombrer au rythme des rails.

Était-ce bien moi ? Évidemment, je reconnaissais mes caries mal soignée et ma mauvaise haleine dans cette image approximative. C'était précisément le Ralf que je détestais. Celui que je fuyais de toute éternité. Je n'avais aucune envie de passer la nuit en sa compagnie, alors j'ai pris une décision.

Une très mauvaise décision, bien sûr. On ne change pas une formule qui agonise.

Je suis descendu à la station suivante, avec mes sacs en plastique, et j'ai attendu sur le quai qu'une rame arrive dans l'autre sens. Il faisait plus que froid, la nuit glacée semblait décidée à venir à bout de ma résistance avant que le train ne fasse son apparition. J'ai sautillé, j'ai tapé du pied, j'ai crié aussi, mais pas trop pour ne pas passer pour le fou que j'étais.

J'ai fini par courir en lâchant des sons rauques comme un taureau furieux. Les autres voyageurs – quelques couples isolés et un groupe de jeunes la clope au bec – m'ont regardé passer avec méfiance, mais à cette heure avancée de la nuit, rien ne semble plus banal sur un quai qu'un demi-fou sorti de la cachette où il se terre en journée.

Le bruit du train m'a pris par surprise et, d'un coup, je me suis assagi, raidi, replié. Je suis resté debout pendant tout le trajet, entouré de mes sacs plastiques, pareil à un poteau indicateur au milieu des sacs poubelles.

J'ai fini par descendre, déterminé. Je n'avais aucune raison de rester dehors, si mon seul ami passait la nuit au commissariat. Je devais le rejoindre au plus vite. Et pas n'importe où, je n'étais pas bête à ce point. Je suis retourné dans la rue où la camionnette avait chargé Florian et je me suis mis à hurler jusqu'à ce que les lumières s'allument.

- J'ai faim, j'ai soif, j'ai envie de baiser ! Ouvrez vos portes, braves gens ! Ouvrez-moi vos frigos et laissez-moi me glisser sur votre oreiller.

À force de répéter la formule, j'ai obtenu quelques réactions. Des lumière se sont allumées, j'ai vu des visages apparaître derrière des tentures. Mais personne pour m'ouvrir, encore moins pour me lancer une banane, une bière ou un matelas pneumatique.

Pendant les dix minutes suivantes, j'ai redoublé les cris, jusqu'à enfin obtenir un : « Ta gueule ! », bien mérité. Il m'a donné l'énergie qui commençait à manquer. J'ai uriné sur une voiture en hurlant :

- Je pisse sur vos voitures, voyez-vous bien, je chante sous vos fenêtres voyez-vous bien, braves gens dormez bien !

Et le résultat ne s'est pas fait attendre : le gyrophare a bleuté, la sirène a pompé, les freins crissé et je me suis retrouvé entre deux policiers, à l'arrière grillagé d'un véhicule officiel.

On m'a pris mes sacs en plastique, on m'a retiré mes lacets et on m'a projeté dans la cellule commune. J'étais ravi.

Sauf que Florian n'était pas là. Les trois gars qui cuvaient leur alcool sur les bancs de la salle n'avait pas grand-chose à raconter, ils n'avaient pas vu de gars à poil, ni de petit teigneux vêtu d'une couverture.

- Vous êtes sûr, un petit bronzé avec des cheveux bouclés et une gueule de vendeur de Javel ?

Les types s'en seraient souvenu, ils étaient du genre à la boire au goulot, l'eau de Javel. Ils n'étaient pas beau à voir. À côté d'eux, je me sentais propre et frais, ce qui n'est pas peu dire. J'ai marché jusqu'à la porte que j'ai cognée sans discontinuer jusqu'à ce qu'un policier vienne ouvrir.

- Tu vas te calmer, oui ou merde, a-t-il lancé pour ouvrir la conversation.

J'avais déjà connu pire entrée en matière, mais pas souvent.

- Vous avez amené un copain ici, Florian, un petit gars à poil... Où est-ce qu'il est passé.

- Qu'est-ce que ça peut te foutre ?

- C'est mon avocat. J'ai le droit de le consulter avant de répondre à vos questions.

- Tu as surtout le devoir de la fermer, si tu ne veux pas qu'on s'occupe de ton dossier à coups de matraque, compris ?

Il a refermé la porte et j'ai recommencé à cogner le battant, jusqu'à ce qu'il s'ouvre enfin et que deux types mes tombent dessus à bras raccourcis. J'ai senti un ou deux coups, guère plus, je me suis retrouvé hors d'état en un temps record.

J'aurais dû faire homologuer mon exploit.

Quand je me suis réveillé, j'avais la tête comme un tambour en plein défilé martial. Ça cognait en continu et je sentais mon visage boursouflé comme une poire flétrie. J'étais en sale état, pas besoin de miroir pour m'en assurer.

J'avais envie de lutter, mais j'avais vidé mes réserves. J'étais à plat, comme une grenouille écrasée. J'ai laissé les heures filer, allongé sur la banquette. Un de mes coéquipiers ronflait si fort qu'on aurait dit qu'il allait claquer à chaque expiration. J'ai voulu le faire rouler sur le côté pour que le raffut cesse, mais l'autre banquette me semblait si loin que je me suis rendormi avant d'être arrivé jusqu'à lui. J'étais encore dans un état second quand un policier est venu me chercher, m'a fait signer au bas d'une feuille sans même me l'avoir fait lire et m'a rendu mes sachets plastiques.

Je me suis retrouvé à la rue dans le froid du matin et je n'avais pas envie de traverser la ville à pied. Pour aller où, de toute façon ? Dans une galerie commerçante ? Je ne tiendrais pas plus d'un quart d'heure avant de me faire jeter par la sécurité. Dans un supermarché ? Je ne voyais qu'un endroit où l'on me ficherait la paix.

La station la plus proche était à deux rues à peine. J'ai pris l'escalator tellement j'étais vidé et je me suis laissé porter jusqu'au quai. Le froid était aussi piquant que la veille, mais plus sec. C'était l'heure des magasins, les familles se pressaient, des sacs au bout des bras. Les poussettes étaient de sortie. On devait être le week-end. Samedi, certainement, j'étais prêt à le parier. L'affichage annonçait trois minutes d'attente, j'ai juste eu le temps de poser mes sachets avant d'entendre crier, depuis l'autre bout du quai :

- Mais enfin, Ralf, où est-ce que tu étais passé ?

Florian a couru vers moi, plus frais qu'une rose à peine un peu fanée. Il m'a balancé une grande tape dans le dos et m'a demandé :

- Tu les trouves comment, mes fringues ?

Il portait une veste de costume bleu nuit sur un jeans délavé, trop court, qui s'arrêtait au-dessus des chevilles. Il avait une écharpe en laine et un bonnet.

- Comment est-ce que tu es dehors ? Florian, ils devaient te garder. T'as même pas de papiers.

- Justement, a-t-il commencé. Mais c'est une longue histoire.

Le train a débarqué, nous avons remonté la rame jusqu'à trouver un place, je m'y suis installé et mon odeur a dégagé une place pour Florian. Il a retiré son écharpe avant d'entamer son récit :

- Quand un rat est coincé, il n'attend pas qu'on vienne l'achever : il attaque en premier.

Je ne voyais pas vraiment l'analogie. J'imaginais qu'il représentait le ras, du coup :

- Tu as tapé sur les flics.

- Mais non, a-t-il corrigé. C'est toi, qui t'es fait tabasser.

- Oui, et moi, ce sont les flics, je te raconterai après.

- J'étais fichu : coincé à poil dans un appartement, sans papier, j'étais bon pour le retour en charter ou le convoi vers la frontière. Alors j'ai joué les victimes. J'ai dit que j'avais été embauché depuis deux semaines sur le chantier, que j'étais contraint de travailler au noir par des négriers qui avaient confisqué mon passeport. Ils m'ont demandé si j'étais prêt à témoigner. J'ai accepté et c'est là qu'ils m'ont emmené au poste.

- Pour t'expulser ?

- Non, pour prendre ma déposition, puis, comme j'étais à poil, ils m'ont proposé à manger et m'ont conduit dans une association où j'ai pu finir la nuit au chaud, sur un fauteuil parce qu'ils n'avaient plus de lits disponibles, et me fringuer. C'est pas le bonheur, ça ? Et je suis convoqué dans quelques jours chez le juge.

Ses yeux pétillaient et j'avais l'impression qu'il avait vraiment l'intention de témoigner.

- Tu vas y aller ?

- À ton avis ? Pas question. J'ai réussi à sortir du commissariat une fois, le miracle ne risque pas de se reproduire. Je leur ai tout donné : un faux nom, une fausse adresse, un faux pays d'origine et des tas de faux espoirs.

Il a éclaté de rire.

- Et toi, qu'il m'a dit, tu vas me raconter ?

- Peut-être, c'est possible. Mais pas tout de suite. Là, j'ai du sommeil à rattraper.

Et sur ces bonnes paroles, je me suis endormi contre la vitre en rêvant de fauteuil rembourré et de vêtements propres.

*

- J’aurais dû être poète, tu sais.

Ça devenait une véritable obsession. Ça faisait des jours et des jours qu'il radotait sur ce thème.

- Non, c'est vrai, quand tu y penses, des poètes, on n'en a jamais assez. Alors que des ratés dans mon genre, il y en a des villes pleines. Suffit de regarder autour de nous. Ou en face de moi...

Je lui ai balancé une poing dans le bras, pour lui montrer que ça ne me faisait pas rire. On a beau vivre dans la rue ou presque, on a sa dignité.

- Et qu'est-ce qui te fait croire que tu n'aurais pas été un poète raté ?

- Parce que je rate tout le reste, justement. Il ne faut pas souffrir, pour être artiste ?

- Non, je crois pas non.

J'étais bien placé pour savoir qu'on peut souffrir beaucoup sans écrire une ligne ou peindre le moindre bout de toile. J'avais boxé pendant plus de dix ans, dans ma jeunesse, sans jamais gagner grand-chose. Je n'étais pas le champion, plutôt le mec en face qui se prend les coups jusqu'à tomber au tapis pendant que l'autre lève les bras, le gars qui tient avec l'arbitre parce que c'est le seul humain dans la salle qui peut arrêter la boucherie. Et déjà bien avant, j'avais encaissé les coups de ceinture et les bottines de mon père. Ça ne m'avait pas aidé à supporter la douleur, juste à ne pas détourner le regard quand on me balançait des coups. Et à ne pas avoir envie d'endosser le rôle paternel quand viendrait mon tour. Il n'est jamais venu, du coup.

- J'ai eu le temps de penser, la nuit dernière. Je n'avais pas sommeil ou, plutôt, j'étais tellement crevé que je n'arrivais pas à dormir.

- Et ?

- Je me suis dit qu'on devrait obliger les gens à écouter de la poésie, au moins une heure tous les jours.

- Il ne comprendraient rien, j'ai dit. Moi je comprends rien à la plupart des poèmes.

- Justement, c'est ça qui serait formidable. C'est par là qu'il faut commencer : par accepter qu'on ne comprend rien à ce grand bordel qui nous entoure.

Il a replacé son écharpe, comme si c'était une cravate.

- Y en a marre de tous ces gens qui prétendent comprendre et expliquer un monde qui n'a pas de sens. Les problèmes sont bien trop complexes pour qu'on colle dessus des solutions simples.

- Et qu'est-ce que tu crois que tu es en train de faire, là, Florian ? Tu radotes comme ces experts, précisément.

Le coup l'a touché juste en dessous de la ceinture, là où ça fait le plus mal. Il n'a pas crié, il a morflé en silence et s'est tourné vers la vitre. J'ai deviné à sa respiration précipitée qu'il râlait. Mais il devait admettre que je n'avais pas tort, sinon, il aurait répliqué.

- N'empêche, n'empêche. La poésie...

- Si tu me parles encore de poésie, je te fais bouffer ton écharpe et tes sacs en plastique. Tu m'as compris ?

J'étais debout, les poings serrés, c'était sorti tout seul, sans que je filtre un peu les mots. Je n'étais pas fier de moi, j'avais l'air d'une crapule colossale qui s'en prend à un avorton. Je lui ai serré l'épaule et je me suis rassis.

- Excuse-moi, Florian, j'ai super mal dormi.

Nous sommes restés comme ça un bout de temps, avant qu'il ne revienne à la charge.

- Tes vêtements, ça fait combien de temps que tu ne les as pas lavés ?

J'ai fait mine de sortir mon agenda, puis de tourner la page. Je l'ai regardé avec de grands yeux ronds et une bouche tombante. Je n'en avais aucune idée. Une éternité, sans doute ?

- Tu ne les as jamais lavés, c'est ça ?

J'ai admis d'un petit mouvement de la tête.

- On va t'arranger ça.

J'ai souri, comme un imbécile. J'aurais dû pressentir que tout ça ne pouvait pas bien finir. Il a souri aussi, en regardant l'affichage pour voir de quelle station on approchait.

- Tu as une marque préférée, pour les vêtements ?

Je n'avais pas mis les pieds dans une boutique depuis... depuis si longtemps que sa question n'avait même pas de sens.

- Je suis sûr que H&M, ça t'irait à merveille.

S'il le disait, j'étais prêt à le croire. Il m'a dit qu'il fallait qu'on aille au centre-ville, de toute façon, c'est là qu'étaient rassemblés tous les magasins. Je n'étais pas contre, de toute façon. Je l'ai laissé me guider.

- C'est ultra simple, qu'il m'a dit. Comme tu es tout sale, tu ne pourras jamais rentrer sans qu'on te montre le chemin le plus court vers la sortie. Moi, je suis tout propre. Je rentre et je te choisis tout ce qu'il faut. Un pantalon bien large, un anorak, une cravate, une chemise blanche.

Il a dû lire dans mon regard que j'étais sur le cul, parce qu'il a corrigé :

- Je rigole, une chemise blanche, c'est ce qu'il y a de plus salissant. Je te prends des caleçons, des pulls, bref, tout ce qu'il faut. Toi, tu m'attends dehors. Tu me laisses dix minutes pour choisir ta garde-robe et courir en cabine enfiler tout ça, puis tu appelles la police pour leur expliquer qu'une bombe va exploser dans les cinq minutes.

- Tu crois que ça peut marcher ?

- J'en suis sûr, ils ne peuvent pas courir le risque. T'imagines, si ça pète...

Je n'ai rien répondu, mais je l'ai fixé droit dans les yeux, la bouche ouverte.

- OK, je sais bien qu'il n'y a pas de bombe. Je veux dire, t'imagines si ça pétait vraiment et qu'ils n'avaient pas réagi à l'alerte.

- Ils viendront sur place et ils vont chercher un coupable.

- Te tracasse pas pour moi, je serai sorti à la première annonce.

- Avec les vêtements ?

- Bien sûr, c'est l'idée. Et je ferai sonner les portiques magnétiques avec toutes les alarmes. Mais comme ce sera la panique.

L'idée était bonne, une fois de plus, elle était même excellente. Dans ma tête en tout cas, et dans celle de Florian. On s'est laissé porter par le train jusqu'en plein centre-ville, on avait tous les deux des sourires qui remontaient jusqu'aux oreilles.

Je me suis même demandé comment Florian faisait pour trouver des trucs aussi géniaux. Comme on n'avait pas de montre, on a réglé les poils de nos poignets et je me suis mis à déambuler sur le trottoir en comptant en silence dans ma tête.

Après cinq bonnes minutes, je me suis dit qu'il fallait trouver une cabine téléphonique. Je n'y avais pas pensé. J'ai fait le tour du pâté, puis je me suis dit que ce n'était pas prudent, que les policiers viendraient certainement voir qui avait passé l'appel, ils interrogeraient les commerçants et, si j'étais encore dans le coin, ils me montreraient peut-être du doigt. J'avais vraiment pas envie de ça, alors je me suis mis à courir tout droit pendant quelques minutes, pour m'assurer d'être assez loin. J'ai trouvé une cabine, elle avait l'air en bon état. Tout allait pour le mieux.

Sauf que je n'avais pas de monnaie.

C'était couru d'avance. Si j'avais eu de l'argent en poche, de toute façon, je l'aurais dépensé depuis longtemps. J'ai regardé autour de moi, il n'y avait pas grand monde. Un type promenait son chien, je lui ai demandé une pièce pour téléphoner, il a pas eu l'air de me croire, il ne m'a même pas répondu. Heureusement, il y avait une vieille qui balayait le seuil d'un immeuble tout moche, j'ai couru pour demander son aide et elle claqué la porte à toute vitesse avant que je n'arrive. J'ai encore demandé à deux personnes avant de me dire que c'était foutu pour de bon. Florian avait eu l'idée du siècle, mais il faisait équipe avec le partenaire le plus naze de tout l'univers.

Les piétons ne voulaient pas m'aider, je pouvais peut-être faire appel à la générosité des automobilistes ? Je me suis jeté devant la première voiture qui passait, le conducteur a pilé sur les freins, s'est arrêté juste à temps et a ouvert la vitre pour me gueuler dessus. Le temps que le moteur électrique abaisse le panneau de verre, je me suis approché la main tendue.

- J'ai juste besoin d'une pièce pour téléphoner.

Le type était tellement surpris qu'il n'a pas su quoi me répondre. J'ai répété.

- Une pièce, rien de plus.

Il a fouillé le vide-poche, a sorti sa monnaie et m'a filé une poignée de pièces. Je l'ai remercié mille fois ou presque. J'ai couru jusqu'à la cabine, j'ai croisé les doigts pour que Florian soit toujours dans celle d'essayage. J'ai composé le numéro, ça m'a paru prendre une éternité. Les tonalités semblaient séparées par des journées entières. Quand ça a finalement décroché, j'ai parlé si vite que la pauvre standardiste n'a rien compris.

Elle m'a demandé de répéter et j'ai repris, plus lentement :

- Ça va péter, je vous préviens. Vous avez quatre minutes pour évacuer les lieux, sinon vous aurez le sang de centaines de citoyens sur les mains. Vous m'avez compris : quatre minutes et ppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppppas une de plus.

J'étais si excité qu'il aurait suffi de me coincer une mèche entre les dents pour que j'explose sur place.

- Je vous ai bien compris, qu'elle m'a répondu, mais vous ne m'avez pas dit de quel magasin vous parliez.

J'ai saisi ce qu'elle disait trop tard, au moment où j'avais déjà raccroché.

Eh merde !

J'ai fouillé ma poche pour prendre une autre pièce, j'ai formé le numéro en tremblant. Les sonneries ont repris leur rythmique interminable puis une voix d'homme au bout du fil m'a annoncé :

- Police centrale, bonjour.

Eh merde.

Le temps que je lui explique que j'avais déjà dit à une de ses collègues tout ce que j'avais à dire, mais que j'avais oublié de préciser le lieu, j'ai senti que j'étais en train de perdre une bonne partie de ma crédibilité, si pas toute.

- Et vous pouvez me dire le nom de cette collègue ?

C'était foutu, je sentais bien que le gars se foutait de ma gueule et tentait de gagner du temps pour me faire avouer qu'il s'agissait d'un canular.

J'ai senti la rage bouillonner en moi, je n'arrivais pas à la contenir. J'ai cogné six fois le cornet contre la vitre en hurlant et j'ai résumé à l'attention du policier, en gueulant si fort qu'il aurait pu m'entendre par la fenêtre sans téléphone :

- Ca va péééééter chez H&M ! Il vous reste deux minutes pour évacuer le bâtiment !

J'allais raccrocher quand j'ai entendu le policier, à bout de souffle, demander :

- Mais quel H&M, il y en a des tas.

- Débrouillez-vous, j'ai dit, c'est votre problème, pas le nôtre.

J'ai replacé le combiné, très fier de ma dernière réplique. Si ça ne suffisait pas pour leur foutre une peur panique, ce « nous » que je trouvais très terroriste, je ne voyais pas ce qui aurait pu le faire.

Je suis reparti au pas de course pour rejoindre le magasin. J'avais l'impression de flotter par-dessus les trottoirs, de survoler les carrefours que je traversais en diagonale, pour gagner du temps, je me sentais aussi libre que les oiseaux qui planaient par-dessus les toits. Je chantonnais comme un gamin, dans ma tête, en silence.

Le fracas qui a suivi m'a tiré de ma rêverie. Le camion de livraison m'a percuté de plein fouet, j'ai rebondi jusqu'à retomber sur le trottoir. Avant de perdre connaissance, j'ai pensé à Florian. J'espérais de tout cœur qu'il était parvenu à sortir à temps du magasin.

Avant que la bombe n'explose ? C'est ça, juste avant l'explosion.

Non seulement il était dehors bien avant, ai-je appris quelques jours plus tard en sortant de l'hôpital, mais il avait attendu si longtemps près de l'entrée que les vigiles avaient trouvé ça suspect. Des cheveux frisés et un visage trop bronzé pour l'hiver européen, c'est le coupable idéal, même si on ne sait pas encore de quoi l'accuser. Ils lui sont tombés dessus à trois et ont soulevé son veston pour voir ce qu'il cachait dessous. Ils espéraient peut-être dénicher une ceinture d'explosif. Peu importe, ils n'ont trouvé que des fringues, toutes neuves, avec des trous à l'emplacement où auraient dû se trouver les antivols. Ils se sont mis à le secouer dans tous les sens et ils n'auraient sans doute rien eu contre un passage à tabac dans les réserves si leur face-à-face n'avait été interrompu par un message dans leurs talkies-walkies. Ils se sont regardés, ont examiné le pauvre Florian de la tête au pied, qui en a profité pour piquer un sprint dans la direction opposée à celle du magasin. Peut-être les vigiles lui ont-ils couru après. Peut-être ont-ils préféré sauver les innocents de l'explosion imminente. En tout cas, ils ne l'ont pas rattrapé et c'est ainsi qu'il m'a fourni une tenue complète de rechange.

Et trois caleçons et autant de paires de chaussettes.

*

- Et toi, tu n'as jamais voulu être poète ? que Florian m'a demandé.

Qu'est-ce qu'il pouvait raconter comme conneries. Chez lui, c'était un véritable déformation professionnelle.

- Jamais. Mon truc à moi, c'était plutôt de taper sur la tête des types qui récitaient des vers.

J'ai éclaté de rire et ça a mis fin à la conversation. Du moins, je le croyais. Il en fallait plus pour arrêter Florian.

- Et tu es resté combien de temps boxeur professionnel ?

- Je ne sais plus, j'ai dit.

Et c'était la vérité. J'avais boxé trop longtemps à mon goût. C'est le seul bilan dont j'étais capable. La seule séquelle qui m'en restait, c'était un nez tordu et une tendance à accumuler la vapeur, façon marmite à pression, avant d'exploser pour de bon à la face du premier qui touchait au couvercle.

- C'est dommage que tu ne combattes plus sur le ring. On pourrait organiser des matches. Tu serais bien payé.

- Les matches ne rapportent que quand ils sont truqués, j'ai expliqué, le plus sérieusement du monde.

- C'est ce que j'imaginais, a repris Florian. Si je t'affrontais, par exemple, personne ne miserait un cent sur moi. Il suffirait que tu t'allonges et on encaisserait tous les paris.

J'ai ri intérieurement. Avec des si, on met un gringalet dans une salle de catch et il ressort avec tous les gars pliés en six dans une valise.

- Je suis sérieux, tu ne serais pas partant. Ce serait une simple simulation de match.

J'ai soufflé pour laisser échapper l'air qui s'était tassé dans mes poumons et pour tenter de garder mon calme, puis j'ai expliqué lentement :

- À mon âge, plus personne ne boxe. Pas plus que tu ne vois un cycliste de soixante dans le peloton du tour de France ou un tennisman à cheveux gris. Chaque chose en son temps.

- Une partie de bras de fer, dans un café ?

J'ai fait non de la tête. J'aurais pu lui casser le bras en deux sans forcer.

- Et de la lutte romaine, avec de l'huile ?

- Où est-ce que tu veux en venir, Florian ?

Ses rafales de questions en mode automatique commençaient à me saouler et je n'étais pas d'humeur. Une fois de plus, nous étions assis dans les premières banquettes du wagon de tête, juste à côté de la porte du chauffeur. C'était un beau dimanche d'hiver, un soleil orangé me tombait droit dans l’œil dès que les bâtiments lui laissaient l'opportunité de venir me chatouiller. On aurait dit qu'il avait envie de réchauffer les grandes herbes jaunes qui hirsutaient les bords de la voie, de fondre les derniers bancs de neige et d'éblouir les passagers qui, comme moi, laissaient leur regard se perdre sur les barres d'immeubles jaunies par la lumière rieuse.

- Je cherche un moyen de nous sortir de la merde dans laquelle on s'enfonce, Ralf, c'est tout.

Je m'en doutais, bien évidemment. Il n'était pas du genre à papoter pour s'écouter parler, il avait toujours une idée bien précise coincée derrière l'oreille, comme le crayon du boucher quand il emballe la viande.

L'image n'était pas terrible, mais elle me plaisait bien.

- Si tu veux vraiment que je reprenne du service, je veux bien bosser dans un magasin qui vend de la nourriture. Une boulangerie, par exemple. Il y en a plein la ville.

Il a pris un air un peu gêné et m'a avoué qu'il n'avait pas plus de filon que moi pour décrocher un vrai boulot. Ce qu'il cherchait, c'était autre chose. Une combine. Une trouvaille.

À force de chercher, il a fini par trouver, bien sûr.

- Est-ce que tu parles anglais ? qu'il m'a demandé un jour.

- Non, pas du tout.

- Oui, mais tu speak English un tout petit little bit, quand même.

- Non, pas même un chouia. Je suis pas allé à l'école assez longtemps pour étudier les langues et je n'ai pas assez voyagé pour en avoir besoin.

- Alors, faut pas que tu parles. Tu te contentes de lâcher des sons, des onomatochoses, avec le fond de ta gorge et tu souris aux petits vieux.

Je ne comprenais rien à ce qu'il me racontait. J'avais l'impression d'avoir loupé une marche et de me retrouver la gueule contre la plinthe, en bas des escaliers. Ça me rappelait un truc, d'ailleurs. Peut-être avec ma mère, peut-être dans les dernières semaines, je mélangeais un peu.

- J'ai aidé un libraire pour son inventaire. J'ai du compter des bouquins toute la nuit. Et remplir des caisses avec tous les livres dont il voulait se débarrasser.

- Hmmm, j'ai grommelé, pour montrer que je n'étais pas encore complètement mort d'ennui.

- C'est un libraire d'occasion, il n'a que des livres de seconde main et des restes de vieux stocks.

Là, il venait de dépasser les limites de mon attention, j'étais descendu du ring, il continuait le combat tout seul.

- Attends, qu'il a repris en claquant des doigts pour que je m'intéresse à son charabia, il a une caisse d'un livre, c'est la biographie d'un catcheur américain des années 80. Regarde.

Il a sorti de ses sacs un livre tout sale avec la photo d'une type en pantalon de lycra, avec des longs cheveux blonds et des pectoraux parfaitement gonflés à l'aide de stéroïdes pour vaches.

- Tu ne trouves pas qu'il te ressemble ?

Euh, à peu près autant que Florian ressemblait à n'importe quel vendeur de kebab, à un scientifique nucléaire iranien, à un guide pour touristes au pied de la grand pyramide. De loin, et en fermant les yeux, ça passait.

- C'était il y a trente ans, plus personne ne se souvient de sa tête exacte.

- Elle est sur la couverture du livre, Florian.

- Et alors, on avait déjà Photoshop en 1989. C'est pour ça que la photo n'est pas très fidèle.

Je commençais à deviner où il voulait en venir et je n'avais pas trop envie d'aller dans cette direction.

- Voilà le deal. Les cinquante exemplaires de la biographie qui lui restent en stock, il ne les vendra jamais, pas même à cinquante cents pièce. Ce livre n'intéresse plus personne...

Il a marqué une pause avant de poursuivre :

- Sauf si le catcheur vient ici en tournée pour dédicacer le livre. Dans ce cas-là, ça se vend vingt euros pièce. Vingt fois cinquante, ça fait ?

- Beaucoup ?

- Mille, exactement. Le libraire nous en donne cinq cents, si tu viens jouer le catcheur.

Cinq cents euros ? L'affaire était pliée. Florian a déniché une perruque blonde et des collants en lycra dans une friperie, on a convenu d'une date, le libraire a fait une photo de moi avec le bouquin en main et je n'ai plus eu le choix.

Même si, à vrai dire, je ne sentais pas trop le rôle qu'on me demandait de jouer.

- Je t'assure, tu ne devras rien dire. Juste saluer les gens, leur serrer la main en lâchant « Elonaïstoumityou », signer le livre avec un gros feutre que le libraire fournira et n'accepter de poser sur les photos que des gens qui ont acheté le livre.

Résumé ainsi, ça ne me paraissait pas très compliqué.

- Le libraire a fait de la pub dans les réseaux de fans de catch, il paraît qu'ils sont super excités.

Je ne sais pas pourquoi, cette information ne m'emballait pas vraiment.

La soirée a fini par arriver et le libraire avait bien fait les choses, j'étais assis derrière une petite table où « mes » livres étaient empilés. Florian avait mis une veste de costume et des lunettes de soleil pour se donner des airs de manager et je trouvais que ça lui allait mieux que mon collant fuchsia et ma perruque qui grattait.

- Ellonaïsse. Toumityou, je me répétais en boucle.

Les lecteurs étaient tout fous. J'avais vraiment l'impression d'être une star. Il n'y en avait pas cinquante, non, mais une bonne trentaine et ça me faisait un drôle d'effet d'être pris en photo, d'écouter des gens me raconter combien ils appréciaient le mec que j'étais censé être. Florian comptait sans doute déjà les sous dans sa tête, moi, je les avait déjà dépensés vingt fois en pensée, au café, au resto, à l'hôtel.

C'était sans compter les derniers clients, qui sont arrivés en retard. J'ai vite compris pourquoi. Ils étaient quatre et avaient des physiques de catcheurs sur le retour. Ils sortaient du restaurant où ils avaient de toute évidence beaucoup plus bu que mangé. Les rares cheveux qui leur restaient sur le crâne étaient gris et filasses, mais leurs muscles étaient encore bien entretenus et, surtout, l'un d'entre eux devait revenir d'une partie de base-ball entre copains. Il avait apporté sa batte. Le libraire a voulu leur parler pour les calmer un peu, mais ils m'ont foncé droit dessus. Si j'avais vraiment été catcheur américain, je n'aurais rien saisi à leur histoire, si ce n'est quelques gestes. Mais je comprenais tout ce qu'ils racontaient, surtout la partie où ils m'accusaient de ne pas avoir respecté les codes, lors d'un match de catch à quatre à Berlin. Le plus grand me montrait une oreille atrophiée en m'accusant de l'avoir bouffée.

- Ellonaïsse. Toumityou, j'ai dit avec la main tendue.

Ce n'était une bonne idée. Le vieux m'a saisi par le bras et je me suis senti soulevé par-dessus la table. Il m'a fait rouler sur son épaule et je me suis retrouvé au tapis, le souffle coupé. Ce n'était que l'apéritif, parce que le vieux a tapé dans la main d'un de ses copains qui venait de grimper sur une étagère pleine de livre et il m'a sauté dessus, les bras en croix, pour me clouer au tapis. J'ai vu des étoiles passer devant mes yeux et ça a commencé à chauffer pour de bon à l'intérieur. Ne pas dire un mot, j'avais promis. Mais ne pas rendre les coups, ce n'était pas précisé dans le contrat. Le colosse s'est remis sur pied et m'a rétabli en position verticale pour que son collègue puisse me sauter dessus, les deux pieds en avant. Je commençais à en avoir un peu marre, alors esquivé l'assaut que le gars qui me tenait a pris à hauteur de l'entrejambe, et j'ai arrosé l'assemblée de crochets et de directs dès qu'un imbécile m'approchait. Ça ne les a pas calmés. Il a encore fallu qu'ils me cassent une chaise sur le dos, puis qu'ils me maintiennent collé au sol pendant qu'ils m'infligeaient des manchettes, des coups de genoux et que, pour finir, quand ils ont réussi à m'immobiliser avec deux clés de bras, une soumission et d'autres trucs tordus dont seuls les catcheur connaissent le nom et l'origine, ils m'ont bouffé l'oreille droite.

À partir de ce moment-là, j'ai un peu perdu le fil des événements, à mesure qu'ils perdaient leurs dents, leur dignité et tout le reste, à coups de poings nus.

Je ne sais pas comment nous sommes sortis de là, je sais juste que Florian m'a raconté que la librairie ressemblait aux ruines d'Alep et que le libraire a refusé de payer le moindre euro pour ma soirée de dédicace, le salaud.

- Et encore, on a eu de la chance, a conclu Florian. Si je ne le connaissais pas, je n'aurais jamais pu l'empêcher d'appeler la police. On s'en est bien tiré.

C'était ma première et dernière séance de dédicaces. J'y ai laissé une oreille et j'ai distribué plus de coups non retenus que pendant mes années de boxe professionnelle.

Si vous voulez mon avis, la littérature est un sport de combat et les lecteurs sont des brutes.

*

- J'aurais pu être poète, radotait Florian.

Ce n'était plus à moi qu'il faisait croire ça, mais à celle qu'il appelait sa fiancée, une fille qu'il ne quittait plus du lundi au dimanche et du matin au soir, qui devait être sourde, à mon avis, pour encaisser son baratin permanent, ses anecdotes imaginaires et tout le reste qu'il enchaînait du soir au matin, du dimanche au lundi, sans cesser de sourire parce qu'il voulait que tout le monde sache qu'il était heureux.

C'était ça, le plus dégoûtant : ce bonheur sirupeux qui imbibait ses vêtements et ses paroles, qui lui collait au bout des doigts et le rendait insupportable.

- Si j'avais voulu, j'aurais pu, mais je n'en ai jamais eu envie, tu vois.

Ah oui, il y a avait ça, aussi, cette manie d'ajouter des « tu vois » à la fin de ses phrases. Il aurait voulu me rendre allergique, il n'aurait pas agi autrement.

Je me rendais compte le matin que je n'avais plus envie du tout de monter dans le train. Si je m'y retrouvais pourtant, la plupart du temps, c'était par habitude et parce que je n'avais pas d'autre endroit pour dormir. Le wagon était chauffé, il tournait en boucle autour de la ville, une fois que j'étais assis à l'intérieur, je me sentais parfaitement libre. J'avais l'impression d'être comme tous les autres, comme ceux qui ont un toit, comme ceux qui ont de l'argent, comme ceux qui ont une famille. Comme eux, je pouvais me mettre à rêver de tout changer et ne rien changer du tout.

Mais depuis que Florian venait avec sa fiancée, c'était plus difficile.

Et les rares fois où elle ne l'accompagnait pas, c'était encore bien pire : il ne parlait que d'elle ou il parlait d'amour, comme si c'était une baguette magique. Une braguette, oui, ça je voulais bien le croire, mais elle n'avait rien de magique. Elle ne demandait qu'à s'ouvrir et, comme la fiancée semblait bien moins pressée que le Florian, il risquait de devoir attendre longtemps. Ce n'était pas de la magie, du coup, mais de la frustration.

J'ai eu le malheur de le lui dire, non pas à la fermeture éclair, mais à son propriétaire, mon ami, le Florian avec qui je partageais mes trajets depuis des années. Ce n'était peut-être pas la gaffe du siècle, plutôt celle du millénaire.

Oh que je me souviens de son visage tout plissé, de ses yeux en fureur et de son haleine de vieux chien crevé !

- Tu es jaloux, voilà tout. Tu en baves, Ralf, parce que tu ne vivras jamais la même chose.

J'ai éclaté de rire et je lui ai répondu tout platement :

- Je préférerais crever, voilà la vérité.

Il n'a rien dit en retour et j'aimais autant qu'il ne le fasse pas, parce que j'avais entendu dans ma voix quelque chose se fêler, quelque chose de fragile dont j'ignorais l'existence. Une pièce de fine mécanique étonnamment placée près de mes cordes vocales et qui n'avait pas résisté à ma dernière phrase. Si j'avais du parler davantage, j'aurais fondu en larmes.

Il s'est levé en silence a fait deux pas puis s'est retourné vers moi. Il a sorti un bout de papier, un crayon et a griffonné quelques mots. Il m'a tendu la feuille et s'est éloigné pour de bon.

Je suis resté sur la banquette du train et j'ai lu, de sa belle écriture croche :

« Si je ne t'adresse plus la parole, c'est parce que je n'ai plus rien à te dire. »

Le con. L'abominable con. Le formidable, insupportable et terrible con. Que j'étais.

J'avais un seul ami et j'avais réussi à le réduire en miettes.

C'est vrai, j'y ai beaucoup pensé dans les heures qui ont suivi : personne ne peut nous dire à quoi sert ce chemin sinueux qu'on trace jour après jour, trajet après trajet, sur cette petite planète toute grise. On s'éveille, on a mal partout, on cherche à remplir son estomac, à ne pas avoir froid et puis... rien, on n'est sûr de rien d'autre. On est toujours seul, quoi qu'il arrive pour affronter les emmerdes. Seul à assumer.

Florian, lui, il était toujours là, à mes côtés. Quand j'avais besoin de lui comme quand j'en avais marre. Dès le réveil, tout au long de la journée, hiver comme été, il était fidèle comme la scie du bûcheron, le boulet du condamné, l'ombre de la lampe. Ou un peu de tout ça mélangé. Je n'avais pas envie que ça s'arrête.

- Tu vois, on n'est pas séparés, regarde, je suis là, qu'il m'a dit un beau matin en venant s'affaler sur la double banquette. J'ai tourné la tête, scruté les portes, elle n'était pas en vue.

- Elle est où, ta fiancée ?

- Pas d'importance, Ralf, je suis là, comme au bon vieux temps.

- C'est fini entre vous ?

- Non, elle est à l'hôpital pour quelques jours.

C'était la meilleure nouvelle qu'il pouvait m'annoncer. Ça m'a fait tellement plaisir que je l'ai bombardé de questions sur sa bien-aimée. Je voulais tout savoir : ce qu'elle aimait faire, où elle passait la nuit, comment il l'avait rencontrée.

Florian était intarissable, c'était son sujet de conversation préféré. Il savait tout sur elle, on aurait dit qu'il l'avait étudiée pendant des heures, sous toutes les coutures, qu'il avait retenu des pages et des pages par cœur. Elle rêvait de voyages, de repas aux chandelles et de maison au bord de la mer. Elle avait grandi dans la banlieue, n'avait jamais quitté le pays et logeait dans un foyer pour femmes battues.

Le sourire de Florian était si large qu'il a fini par s'asseoir à côté de moi pour me montrer des photos. Il en avait deux. Une d'elle quand elle était petite – je la reconnaissais à peine – et une plus récent, où elle me semblait revenir d'un enterrement ou d'un événement plus triste encore.

- Elle est belle, hein ?

Je n'allais pas dire le contraire. Je retrouvais un ami que j'avais failli perdre, je ne voulais pas le contredire. Ce n'était pas le moment.

- Tu veux qu'on aille la voir ensemble à l'hôpital ?

Il y avait une telle lumière dans ses yeux que je n'aurais pas osé refuser. On a poursuivi le trajet, on a changé deux fois de ligne, on a marché un peu pour arriver devant le moche bâtiment avec de moches gens dans de moches habits verdâtres, qui s'amochaient la santé en fumant dans les courants d'air.

- C'est au troisième étage.

Je l'ai suivi et, au dernier moment, je lui ai dit que je l'attendais dehors. Je ne voulais pas m'interposer dans leur histoire, ils avaient certainement besoin d'intimité.

Il m'a remercié et m'a assuré qu'il arrivait très vite.

Il est en effet redescendu moins de trois heures plus tard. J'avais eu le temps de manger le reste d'une dizaine de plateaux repas au self-service, en débarrassant les tables à la place des visiteurs. Un vieux truc qui marche toujours, à condition qu'on fasse preuve d'un peu de patience et qu'on sache à quel moment placer les sourires, histoire que les gens aient l'impression qu'on vient pour les aider.

Je lorgnais les frites d'une vieille qui avait l'air si mal en point que j'espérais en secret qu'elle passe l'arme à gauche avant la fin du repas, quand Florian m'a retrouvé.

- On y va ?

Bien entendu. Je n'attendais que ça. J'ai pris des nouvelles de sa fiancée, je lui ai demandé s'il avait toujours les projet d'écrire de la poésie, il a rigolé et nous avons marché jusqu'au train, comme deux copains qui rentrent de l'école.

J'ai attendu qu'il soit bien endormi sur la banquette du dernier wagon, allongé comme un poivrot, même s'il n'avait rien bu, pour repartir dans l'autre sens.

Un train puis un deuxième, un peu de marche à pied puis six volées d'escalier, un arrêt devant la porte d'une voisine de couloir pour faucher un bouquet de fleurs et, enfin, comme je l'attendais depuis des semaines, un toc toc à la bonne porte.

- J'ai un cadeau pour toi, j'ai chuchoté, la tête glissée par la porte entrouverte.

Elle m'a souri ou elle a esquissé un truc du genre, qui ressemblait plutôt à une grimace triste, et je me suis avancé avec les fleurs. Je les lui ai offertes et je lui ai dit que j'avais encore une autre surprise. Elle s'est redressée dans le lit. Je l'ai priée de fermer les yeux et, quand ses paupières se sont fermées, j'ai saisi l'oreiller et j'ai appuyé de tout mon poids. Elle a un peu gigoté, avec des bruits étouffés que je n'avais pas envie de comprendre et elle a fini par se calmer pour de bon.

Florian aussi.

Il m'a annoncé la triste nouvelle le lendemain. Il était tout abattu. J'ai été à ses côtés pour le soutenir. C'est bien normal. Si les amis ne servent pas à ça, à quoi bon l'amitié. Je l'ai accompagné aux funérailles et, pour lui remonter le moral, je lui ai offert un cahier ligné, que j'avais volé rien que pour lui dans une vraie papeterie.

Son visage s'est éclairé.

- C'est pour écrire ta poésie. Tu vas en avoir besoin, après ce que tu as traversé.

Il m'a dit qu'il était touché.

Et qu'il me dédicacerait son tout premier poème.

*

- J'aurais dû être poète, avant de la rencontrer.

Il était devenu nostalgique, le pauvre, il rejouait des scènes dans sa tête, à la façon d'un petit vieux cloué dans son fauteuil.Sauf qu'il était encore jeune et qu'il avait toute la vie devant lui. Ou derrière, quand il s'asseyait dans le sens opposé à la marche du train. Ça me faisait de la peine, je n'aimais pas le voir ainsi, amoindri, abattu. Il n'était pas né pour ça.

J'aurais aimé lui répéter des mots de réconfort, des expressions mille fois entendues comme « Une de perdue, dix de retrouvées », mais je ne voulais surtout pas lui donner l'idée d'en ramener dix autres. Vous imaginez l'horreur ?

Je le connaissais assez pour deviner qu'il n'y avait qu'une seule manière de le sortir de la déprime. Lui trouver un projet. Une raison de se lever le matin, et de se laver parfois.

J'ai tenté de dresser des listes, mais je n'étais pas doué pour ça.

La plupart des problèmes étaient liés au budget.

Et cette phrase aurait pu s'appliquer sans peine à ma vie toute entière comme à celle de Florian. J'étais né ici, lui à l'autre bout du monde, mais nous étions dans le même état ou presque, sans famille, sans boulot, sans toit. Sans pour sans ratés, auraient dit les statistiques. Pourtant, on ne manquait pas de bonne volonté. Ni d'énergie. Comme plein d'autre gens aussi mal lotis que nous.

J'ai tenté de secouer ma tête dans tous les sens pour en faire sortir autre chose que des éternuements tout au long de la journée et de la bave pendant mon sommeil. Après plusieurs heures de réflexions infructueuses, je me suis rendu compte que d'habitude, c'était Florian qui avait les idées et pas moi. Je me contentais de les mettre en œuvre. Très maladroitement, le plus souvent, et avec un succès tout relatif. Mais un taux d'échec si élevé, que je pouvais en tirer une forme de fierté.

Comment faisait-on pour trouver une idée ? J'aurais pu creuser la question ainsi des heures, voire des journées entières, sans trouver la moindre réponse, si Florian n'était finalement interrompre ma réflexion :

- Ralf, Ralf, j'ai pensé à quelque chose d'incroyable.

Ça me faisait plaisir de le retrouver pareil à lui-même, excité, remonté, prêt à affronter la terre entière à mains nues.

- Tu sais où il y a plein de lits confortables et personne pour les occuper ?

- Dans un hôpital ?

- Non, les hôpitaux sont pleins. Mais chez Ikéa, la nuit, il n'y a personne.

- Tu crois ?

- Evidemment ! Sinon, il faudra refaire les lits le matin et laver les draps régulièrement. Non, je t'assure, c'est rempli de lits super confortables et il n'y a personne pour les occuper.

- Et ?

- Et j'ai pensé qu'on pourrait tenter notre chance...

Je ne comprenais pas exactement ce qu'il avait derrière la tête.

- Pour y travailler ?

- Mais non, tu ne parles pas suédois et moi non plus. Je pensais à une méthode beaucoup plus simple. On va sur place et on se laisse enfermer.

- Tu ne crois pas que c'est prévu ? Il doit y avoir des alarmes et des gardiens.

- Ah ben non, a-t-il corrigé, c'est l'un ou c'est l'autre. S'il y a des systèmes d'alarme dans l'espace d'exposition, les gardiens ne peuvent pas faire leur ronde. Et s'il y a des gardiens, il suffit de ne pas se faire repérer...

- Et tu compte t'y prendre comment.

- C'est super facile, tu verras.

Il y avait une bonne nouvelle, tout de même : l'un des magasins de la marqué était accessible avec le train. Ça simplifiait la question de l'accès. Nous nous sommes arrangés pour arriver sur place une demi-heure avant la fermeture, histoire de repérer les lieux. Le magasin était installé sur deux étages : au premier, les salles de démonstration, avec les fausses salles de bain, les fausses chambres, les faux bureaux et les vrais lits ; en bas, les plantes en pot, les accessoires et les caisses. Florian a passé un long moment à examiner le plan de circulation de l'étage. Il y avait des raccourcis, pour éviter de traverser tous les rayons. Il m'a adressé un clin d’œil, il était sûr de son coup. Moi, je n'étais pas trop à l'aise, j'avais laissé les sacs en plastique à la gare, pour ne pas attirer l'attention dans le magasin et j'avais peur qu'on nous les vole pendant la nuit, même s'il n'y avait rien de valeur.

Florian a beaucoup insisté pour qu'on agisse le plus naturellement possible. Il a fallu passer du temps à ouvrir des tiroirs dans les cuisines, à comparer les hauteurs de bureau, à compter le nombre de paires de chaussures qu'on pouvait stocker dans les rangement pour garde-robes. C'est là qu'il a levé le pouce en m'indiquant les penderies. J'ai compris le message, il voulait qu'on se glisse à l'intérieur à l'heure de la fermeture pour attendre que tout le monde soit parti et s'allonger sur les lits. De mon côté, j'avais surtout repéré un grand lit double avec une couette qui semblait super moelleuse, j'aurais voulu qu'on se mette d'accord avant, parce que je ne voulais pas partager le même lit. Il y en avait bien assez pour qu'on choisisse chacun le sien ou qu'on tire à la courte paille ou à pile ou face. Quand j'ai essayé d'en parler, Florian m'a fait signe de me taire et s'est lancé dans une conversation sans queue ni tête où il se demandait si les Gortz avaient deux ou trois enfants,`parce que cela changeait le nombre de sièges qu'il fallait prévoir pour la salle à manger. Il n'y avait pourtant personne assez près de nous pour entendre ses bêtises.

Il a rejoué le même numéro dans les salles de bain, en expliquant comme le porte-serviette serait pratique quand les Gortz viendraient dormir chez nous. Au final, j'ai été soulagé quand une annonce micro a prévenu que les clients étaient priés de se diriger vers les caisses car le magasin allait fermer. C'est là que j'ai rejoint ma penderie et Florian m'a répété de ne pas bouger avant son signal. Je lui ai répété que j'avais bien compris, que ce n'était pas compliqué. Par la porte entrouverte, je l'ai vu rejoindre les garde-robes et, après avoir posé un pied sur un tiroir et l'autre sur une des planches de l'armoire, se coucher sur l'étagère tout en haut puis refermer la porte. Je me suis dit que le meuble était solide pour soutenir un poids pareil ou que Florian était encore plus léger que je ne l'imaginais.

Je me suis accroupi au fond de l'armoire en réfléchissant à ce que je dirais si un veilleur de nuit venait ouvrir mon armoire dans les prochaines minutes. J'ai vite trouvé une bonne stratégie, je jouerais l'arriéré mental, avec un filet de bave au coin de la bouche. Je répéterais « papa » et « maman » en boucle, jusqu'à ce que le gardien me mette à la porte ou appelle un ambulance pour qu'on vienne s'occuper de mon cas.

Une nouvelle annonce micro a annoncé que le magasin allait fermer pour de bon et l'intensité de l'éclairage s'est réduit d'un coup. Je sentais mes intestins travailler comme à l'école avant une interro. Est-ce qu'il y avait des toilettes à l'étage ? Certainement, mais où ? Et puis j'avais promis de ne pas quitter ma cachette. En arrivant, nous étions passés près du restaurant, ça devait être dans ce coin-là. Mais une promesse devait être tenue. Un troisième et dernier appel amplifié a confirmé que la journée était finie et que le personnel pouvait fermer les dernières caisses. J'étais bien, dans mon armoire tiède. Des souvenirs de cache-cache sont remontés du fond de mon enfance, de ce coin oublié recouvert par la vase que je n'aime pas trop fouiller, de peur de croiser l'un ou l'autre fantôme armé d'une ceinture et de bottines de chantier à bouts renforcés.

Florian a laissé passer un bon moment avant de ne pas venir me chercher. Cela me semblait tellement long que j'ai fini par entrouvrir la porte pour regarder du côté de la garde-robe. La porte était soigneusement refermée et le meuble était beaucoup trop loin pour que je puisse appeler Florian à voix basse. Je n'allais pas crier non plus, alors j'ai attendu. J'avais les jambes raides et le dos tout cassé. Mon placard n'était pas large et je ne parvenais pas à étendre les jambes sans cogner la tête contre l'étagère du dessus. J'avais beau gigoter sur place, mes membres s'engourdissaient. J'ai été contraint à ouvrir la porte pour sortir un genou, puis l'autre et les déplier. Mais ce n'était qu'un début. Sous la lumière tamisée qui provenait de l'éclairage des issues de secours, je devinais le contour des lits, un peu plus loin. Est-ce que nous risquions vraiment quelque chose, si je courais me fourrer sous une couette. J'ai même prêt à troquer mon formidable lit double contre un simple lit d'enfant, superposé s'il le fallait, voire un canapé suffisamment large pour que je m'y allonge pour la nuit. J'ai tenté d'appeler Florian, mais il ne répondait pas. Alors je suis sorti seul, sur la pointe des pieds, guettant le moindre mouvement, le halètement d'un chien de garde, le froissement d'un pantalon, le halo d'une lampe de poche. Rien.

Le silence planait sur le magasin comme un aigle tournoie dans le ciel bleu. Je n'avais pas envie d'être le rongeur qui se fait dévorer. J'ai couru jusqu'aux lits, j'ai cherché celui que j'avais repéré et je me suis glissé sous la couette. J'ai empilé deux oreillers et, allongé sur le dos, je me suis laissé aller à sourire d'aise. Quel confort ! Je n'ai pas attendu mon reste et je me suis endormi, sans plus me soucier des veilleurs de nuit, de Florian et des chiens.

Ce sont les hurlements d'une cliente qui m'ont tiré du sommeil. J'ai ouvert les yeux et j'ai constaté que la matinée était bien avancée : il y avait du monde et personne ne semblait prêter attention à moi. La cliente effrayée, en revanche, se tenait devant la garde-robe où Florian avait passé la nuit.

- Aidez-moi plutôt à descendre, l'ai-je entendu réclamer à la dame, pour l'aider à se taire.

En quelques enjambées, j'ai rejoint son meuble et je l'ai pris dans les bras pour le poser sur le sol. La dame est resté bouche bée, hésitant sans doute entre l'évanouissement et l'alerte générale. Le temps qu'elle tranche la question, nous avions déjà passé les caisses.

- Il y avait une sécurité enfant, m'a expliqué Florian. J'étais tout en haut et le bête crochet en plastique était tout en bas. Impossible d'y accéder. J'ai poussé de toutes les forces et rien n'a bougé. J'ai fini par m'endormir.

- Moi, j'ai passé la meilleure nuit de ma vie, lui ai-je expliqué. Il faudra qu'on recommence.

- Tu aurais pu venir à mon secours...

- T'inquiète, demain, on remet ça et cette fois, tu te planques dans une armoire normale.

Nous étions bien d'accord.

Et nous avions hâte d'y retourner.

Le lendemain, nous avons pris le train un peu plus tard, puisque nous connaissions le fonctionnement et les lieux. Je savais dans quelle armoire attendre, Florian savait laquelle éviter. Pas de bol pour nous, c'était un dimanche et le magasin était fermé.

Quand nous y sommes retournés enfin, en milieu de semaine, nous avions tout calculé, l'armoire, l'attente et la couette idéale. Chacun dans notre lit, nous nous sommes endormis heureux, mais une fois allongé sur le dos, Florian s'est mis à ronfler si fort que trois gardiens ont débarqué. Nous avons tenté de leur faire croire que nous nous étions endormis avant la fermeture, mais nous ne devions pas être très convaincants, car ils nous ont jeté à la rue sans discuter.

Si j'avais su que ça se terminerait comme ça, je serais passer me servir une assiette de boulettes suédoises dans les frigos du restaurant fermé.

*

- Ça y est, je suis un poète, triomphait Florian.

Il avait écrit son premier texte et, quand il me l'a lu, je me suis dit que c'était un vrai poète. De la première à la dernière phrase, je n'avais rien compris. Je crois qu'il y avait des mots, des verbes même, mais ils étaient jetés sur la feuille comme les déchets dans la corbeille. J'étais bien emmerdé.

- Tu en penses quoi ? qu'il m'a demandé.

J'aurais voulu disparaître sous terre, m'évaporer comme l'eau qu'on glisse dans le fer à repasser.

- Tu as remarqué comme on la voit mal, l'église là au loin ? ai-je fait remarquer en collant un doigt contre la vitre du train.

- Si tu n'aimes pas, tu peux me le dire. Je ne serai pas vexé.

Ça c'est un vrai coup en traître. Le gars annonce d'emblée qu'on peut parler librement et, comme c'est un ami, on se dit qu'on peut y aller franco.

- Allez, ça me fera plaisir, ne t'inquiète pas, laisse-toi aller. Juste tes impressions...

Je n'ai jamais été très doué pour les relations humaines. Sans doute que ça un rapport avec mon père qui battait sa famille et ne savait que gueuler, avec ma mère qui est morte trop jeune et les couples horribles chez lesquels j'ai été placé. Peut-être que c'est à cause de la boxe, qui m'a appris à argumenter avec les poings plutôt qu'avec les mots. Qui sait, exactement ? Pas moi, en tout cas.

Florian m'avait demandé d'être sincère, je n'avais pas envie de le décevoir.

- Si tu préfères, tu peux me dire à quoi ça te fait penser.

- A la mort, j'ai dit...

Ses yeux se sont arrondis, son sourire s'est allongé.

- C'est vrai, a-t-il insisté, plein d'espoir.

J'aurais dû mieux interpréter les signes que j'avais devant les yeux. J'aurais mieux fait de me taire sans doute aussi. Je n'y ai pas même pensé. J'ai foncé dans le piège :

- C'est comme si j'étais mort ou dans le coma et que je ne comprenais rien de ce que tu me racontes.

- Il n'y a rien à comprendre, tu peux te laisser aller. T'es peut-être trop tendu ?

- Et ça ne te viendrait pas à l'idée que c'est ton poème qui est trop tordu ?

Il n'a pas aimé du tout, je crois. Il aurait sans doute préféré un crochet du droit dans la mâchoire, même s'il avait dû y laisser une dent ou deux.

- Tu penses vraiment ce que tu dis ? qu'il m'a demandé, tout sérieux.

C'est à cet instant-là que j'ai compris que quelque chose l'embêtait profondément.

- Non, non, t'inquiète, ai-je corrigé. C'est pas mal. J'aime bien.

Je ne faisais qu'aggraver mon cas. Il s'est levé, tout raide, a refermé son cahier.

- Attends, j'ai dit. Tu peux m'en lire un autre ?

Le train arrivait à la station, il a sauté dehors dès que les portes se sont ouvertes. J'ai ramassé mes sacs en vitesse et je lui ai couru après.

- Où est-ce que tu vas ? Florian !?

Il n'allait nulle part, je le voyais bien. Il avançait tout droit, vers l'extrémité du quai, là où il n'y avait pas d'escalier. Je l'ai rattrapé.

- Tu n'es pas vraiment fâché, quand même.

Il avait une mine boudeuse, comme un gamin en rogne.

- On se connaît depuis combien de temps, Florian ? Tu sais bien que je ne suis pas très doué pour m'expliquer.

- T'es nul, oui. Carrément.

Il s'est arrêté pour me regarder dans les yeux :

- Une merde, c'est tout.

Ça m'a fait mal, et pas qu'un peu. Le train était occupé à accélérer et j'ai eu envie de courir très vite pour me jeter sous les roues.

- T'as raison, j'ai dit, je suis une merde. Et je suis désolé, mais ça va être difficile à mon âge de changer.

Il a froncé les sourcils, a cligné plusieurs fois des yeux. Je devinais qu'il ne comprenait pas.

- Excuse-moi, j'ai encore dit. Je suis maladroit, je sais.

Puis je me suis tu. Je crois d'ailleurs que c'est le silence qui sa suivi qui a permis de recoller les morceaux. Je ne sais pas à quoi il pensait, mais moi, je me suis dit qu'il n'avait pas une tête de marchand de Javel, plutôt un tête de chien battu, genre épagneul dépressif ou, pire, mal peint, sur un tableau naïf.

Ce n'était pas très sympa. Heureusement que je ne pensais pas à voix haute.

- Excuse-moi, qu'il a dit, c'est de ma faute. Je n'aurais pas dû te lire ça, c'est trop intime.

- C'est pas grave, j'ai dit. On prend le prochain ?

- Dans quel sens ? il m'a demandé.

J'ai tout de suite senti que c'était reparti comme au bon vieux temps.

Sauf que nous étions plus vieux et que la météo était moche.

L'hiver, l'hiver, l'hiver,

On ne peut rien y faire.

C'était le deuxième poème du cahier, je l'ai su beaucoup plus tard, quand j'ai profité d'une sieste de Florian pour tourner les pages. Là, dans l'immédiat, il m'a juste fait savoir qu'il avait une idée formidable, qu'il avait très envie de m'en parler, mais qu'il n'osait pas.

- Pourquoi ? je lui ai demandé.

- Parce que c'est compliqué, ces derniers temps, avec toi.

- Eh bien, tu sais quoi, j'ai répondu : tu n'as pas besoin de me demander, quelle que soit la connerie que tu me proposes, c'est d'accord. Je suis partant.

- Tu es sûr ?

- Dépêche-toi, avant que je ne change d'avis.

Il s'est frotté les mains, a regardé par la fenêtre et m'a dit que je n'allais pas le regretter.

Tu parles.

Son idée n'avait rien de formidable, elle était aussi pourrie que toutes les autres.

- Tu sais, quand je suis arrivé ici, il y a bientôt dix ans, je n'avais pas un euro. Je mourais de faim.

- Ça n'a pas beaucoup changé, j'ai fait remarquer.

Il était d'accord, mais tout de même. À ses débuts dans la ville, il aurait été prêt à vendre un rein ou un poumon.

- Si on en a deux, de toute façon, qu'il disait, c'est qu'on peut se débarrasser d'un sans problème.

Mais comme il ne savait pas comment trouve acheteur, il dormait sur les bancs publics, espérant que des trafiquants d'organes viennent lui faire des propositions.

- J'ai juste eu droit à des vieux vicelards ou à des jeunes qui voulaient me faire payer.

- Et alors, ton idée ?

Il a toussoté un coup pour s'éclaircir la gorge.

- Je me disait qu'on pourrait quitter ce train...

Avec Florian, je m'attendais à tout, mais ça ! J'en ai eu le souffle coupé. Le train, c'était notre maison, avec ses fenêtres ouvertes sur la ville, le chauffage en hiver, la climatisation en été, les banquettes confortables et tous ces voyageurs qui montent et qui descendent.

- Tu n'as jamais eu envie de voir le monde ?

- Ce n'est pas ça le problème, j'ai répondu. Tu nous as vus ? Je suis aussi sale que le fond d'une poubelle. Toi aussi. Ici, au moins, on nous fout la paix.

- Ce n'est plus la paix, que je veux, Ralf, c'est la guerre.

Il a roulé des yeux comme il aurait gonflé ses muscles sur le ring, pour fiche la trouille aux catcheurs d'en face.

- Tu trouves ça juste, toi, que les gens aient des appartements, des vélos, des enfants, des vacances et que toi et moi on n'ait rien du tout.

Non, ce n'était pas juste. Je n'aurais jamais dit ça.

- Tu trouves ça juste, toi, que le monde s'étende sur cinq continents et qu'on n'en ait vu que cette ville plate et ses bâtiments carrés.

Non, ce n'était pas juste non plus.

- Tu trouves ça juste, toi, qu'on doive dire merci quand on nous offre de la soupe et un bout de pain, alors que d'autres sont nés avec...

Je crois que je n'écoutais plus, je regardais par la fenêtre, en essayant deviner ce qu'il pouvait y avoir de l'autre côté des dernières rues qu'on apercevait du train. D'autres rues sans doute, semblables à celles que je connaissais.

Ou pas.

C'était tentant.

Je me suis demandé comment j'avais pu rester aussi longtemps être tiraillé par l'envie d'aller voir plus loin comment ça se passait.

J'ai levé la tête et j'ai pensé aux nuages, qui de là-haut, devaient avoir réponse à toutes ces questions. J'ai tourné la tête et j'ai vu que Florian parlait encore, il me posait une litanie de questions.

J'ai juste tapoté son épaule et j'ai annoncé :

- Moi, j'y vais, en tout cas.

Et j'ai laissé mes sacs en plastique et j'ai laissé les sièges, j'ai laissé l'ai surchauffé de la rame et les conversations, j'ai franchi les doubles portes et remonté le quai, je suis descendu vers la rue et je me suis mis à marcher. Derrière moi, j'ai entendu des bruits de course et la voix de Florian qui me hélait.

- Attends-moi, qu'il disait.

Alors je me suis arrêté et quand il m'a rejoint, nous sommes repartis en silence.

J'avais les yeux grand ouverts, je respirais à fond et, pour la première fois depuis très très longtemps, j'avais l'impression que le monde était à mes pieds.

- Tu n'as pas oublié ton cahier, j'ai demandé.

Il m'a regardé en souriant.

- Parce que je viens de me rendre compte que c'est encore plus formidable de voyager aux côtés d'un poète.

Et c'était la pure vérité.

F I N

Ce roman a été rédigé en 24h chrono, du samedi 7 février 2015 à midi au dimanche 8 février à la même heure, à bord du Ringbahn, le train urbain qui ceinture le centre-ville de Berlin.

Pour la première fois, nous étions sept auteurs à nous lancer ce défi en même temps.

Nous nous sommes bien amusés et tous les textes, en italien, allemand et français, peuvent être lus ici : https://litteraturesurlering.wordpress.com/