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Callie J. Deroy

LIENS DE SANG Tome 1



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Prologue

Certains secrets sont soigneusement gardés par ceux qui les possèdent. Ils sont murmurés dans l’ambiance feutrée d’un bureau, après un bon repas entre amis, quand l’heure est aux confidences, et aux cigares. A l’ombre d’un pommier, entre une mère et sa fille qui, se sachant seules, se confient en sirotant du thé. Et ce secret-là est sans doute le plus protégé, le plus doucement chuchoté. De sombres histoires d’adultère ou d’enfant illégitime sont plus facilement dévoilées que cette histoire-là. Combien sont au courant ? Une centaine de familles à travers le monde peut-être.

William Eddington sait depuis toujours. Ces contes ont bercé son enfance et nourri ses cauchemars pendant des années. Cela fait des générations que sa famille fait partie de « ceux qui savent ». S’il a tout dit à sa femme, Claire, il a toujours tenté de protéger sa fille. Sous le feu nourri des questions de Julia, il a feint un certain degré d’ignorance.

Il sait probablement tout ce qu’il est possible de savoir sur le sujet, mais il est hors de question pour lui de l’exposer davantage. Et par-dessus tout, William Eddington est bien trop intelligent pour ne pas prendre au sérieux les recommandations de sa propre mère. Théodora n’avait jamais explicitement formulé pourquoi, mais si cette dernière voulait à tout prix éloigner Julia de tout cela, elle avait certainement d’excellentes raisons. Meilleures encore que celles qui retiendraient tout père de faire entrer sa fille unique dans ce monde de peur et de mort...

William a jusqu’à présent admirablement réussi à préserver sa fille. Mais à vingt-cinq ans, Julia vient de prendre une

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décision qui va sérieusement compliquer les choses. Si la menace a toujours été présente, là, quelque part, elle sera désormais plus proche que jamais.

Parce qu’ils existent. Ils vivent parmi nous et jouent leur rôle de gens ordinaires à la perfection. Des siècles d’entraînement les ont rendus insoupçonnables. Qui pourrait imaginer ? Qui pourrait admettre que, tout près, peut-être dans la maison d’à côté, vivent des créatures que l’on pensait nées de l’imagination ?

Et pourtant... des prédateurs rôdent. Capables de tuer sans aucune hésitation, en un battement de cils. Plus forts que n’importe quelle autre espèce ayant un jour foulé le sol de notre planète.

Et ce dont ils ont besoin pour vivre et se nourrir, c’est nous.

Eux. La descendance du Dernier, le seul à avoir survécu à l’extermination qui, menée par les hommes des siècles plus tôt, les avaient tous éradiqués. Tous, sauf un. Depuis lors, sa rage envers l’espèce humaine ne l’a plus quitté. Sa haine dévorante, diluée dans le sang au fil des générations, est toujours présente, gravée dans l’âme morte de chacun de ses descendants.

William le sait, les ennuis vont commencer. Comment pourrait-il en être autrement ?

Il regarde sa montre et se dit que, justement, Julia doit être arrivée à destination.

* * *

À Lakewood, trois d’entre « eux » ne prêtent aucune attention à la Range Rover qui se gare le long de la maison de feu Théodora Eddington.

Julia, elle, ne voit même pas la voiture qui passe à ses côtés.

Ils ne soupçonnent pas à quel point leurs vies vont changer. Changer d’une manière qu’aucun n’aurait pensé possible.

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Julia claque avec enthousiasme la portière de sa voiture, marquant ainsi la fin d’un périple de plusieurs centaines de kilomètres. Elle lève les yeux vers l’imposante maison de style colonial qui se dresse devant elle. Quelle merveille. Sa façade en bardeaux blancs resplendit sous le soleil du mois d’août.

La demeure respire toujours le même charme désuet que dans les souvenirs de Julia. Si le grand jardin, qui n’a pas été entretenu depuis des mois, s’est transformé en un gigantesque fouillis végétal, la maison n’en dégage pas moins une certaine majesté.

Sous le porche se trouve toujours le vieux rocking chair dans lequel sa grand-mère s’asseyait pour boire son thé au jasmin. Comme il est étrange de constater que rien n’a changé. Hormis le jardin, la maison ne semble pas avoir souffert d’avoir été ainsi abandonnée. Pas le moindre éclat de peinture bleue ne paraît manquer sur les volets.

Il faut dire que Teddy n’avait ménagé ni ses efforts ni son argent pour entretenir sa chère maison, avec un soin qui frisait la maniaquerie.

Pourquoi, alors, avoir menti à sa petite-fille en lui disant que la maison était en travaux ? Comment se fait-il que Théodora lui ait raconté tout un tas d’histoires compliquées (et fort peu vraisemblables) à chaque fois que Julia parlait de venir la voir ? Résultat, voilà plus de deux ans qu’elle n’a pas mis les pieds à Lakewood. Elle aurait préféré que les retrouvailles avec la maison de son enfance se soient faites dans de meilleures circonstances.

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Mais pas le temps de s’appesantir sur des questions qui resteront sans réponses. Audrey sort à son tour de la voiture.

– Ça n’a pas changé ! déclare-t-elle. C’est splendide. J’en arriverais presque à penser que tu as eu une bonne idée...

– Arrête de râler, lui répond Julia en souriant. Tu sais bien que je n’ai que de bonnes idées !

– Ah, vraiment ? Tu veux qu’on reparle de cette fameuse soirée à Montmartre ?

Julia grimace à l’évocation ce souvenir. – Bon, très bien... peut-être pas que de bonnes idées... Alors qu’elle retourne à la contemplation de la maison, Audrey contourne la voiture pour ouvrir le coffre et jette un œil à son amie.

– Est-ce que tu veux que je te laisse faire le tour tranquillement ? demande-t-elle.

Julia lui sourit. Après tant d’années, elles se connaissent si bien qu’elles n’ont plus besoin de s’expliquer pour se comprendre. Il n’y a rien au monde qu’elle ne ferait pas pour Audrey. Elle a connu trop de trahisons pour ne pas se rendre compte de la valeur d’une telle amitié.

Elle inspire profondément et avance en direction du porche. Elle ne réalise pas encore très bien que cette fois-ci, Teddy ne sera pas là pour lui ouvrir la porte. Voilà déjà six mois qu’elle n’est plus là, et il arrive encore à sa petite fille de composer son numéro.

Toutes deux avaient toujours été très proches. La distance qui les avait séparées n’avait jamais été un obstacle à leur complicité, et elles se retrouvaient avec plaisir quand arrivait juillet.

Julia avait vécu en France la majeure partie de sa vie, mais ses étés appartenaient à Lakewood, et à Teddy.

Elle gravit les quelques marches qui mènent sous le porche, vers la porte d’entrée du même bleu profond que les volets. Elle serre dans sa main les clés de sa grand-mère, et résiste difficilement à l’envie de frapper, tant il est inconcevable pour elle que la maison soit vide.

Les clés tintent et la porte s’ouvre. Après un premier pas à l’intérieur, elle se fige, avec l’impression d’être une intruse dans cette maison qu’elle connaît par cœur.



– Je suis là Teddy, dit-elle doucement. Elle ferme les yeux et inspire l’air... rien. L’odeur délicate du parfum de rose que la vieille dame vaporisait partout a disparu. Ça sent seulement le renfermé.

– Quelle idiote... murmure Julia pour elle-même. Évidemment, après six mois.

Teddy en serait malade si elle voyait l’état de sa maison. La poussière s’est invitée dans chaque recoin. Il faudra que les deux amies s’arment de courage pour rendre présentables les deux cent cinquante mètres carrés de la demeure.

Julia pose une main sur la rambarde en bois clair du grand escalier qui est à sa gauche, puis se tourne vers la console blanche qu’elle et sa grand-mère avaient chiné un après-midi de juillet, il y a des années. Teddy avait l’habitude d’y poser un immense vase rempli de roses pour accueillir ses visiteurs. Le miroir la surplombant est toujours là, mais les fleurs ont disparu.

Le jaune vif des murs semble avoir perdu de son éclat, comme si lui aussi portait le deuil de son enjouée propriétaire.

Le parquet en bois clair grince sous le poids de Julia, qui passe l’arche menant au salon. Tout semble endormi. Même la grande cheminée paraît attendre le feu qui la réveillera. Les canapés ivoire sont recouverts de bâches.

En parcourant la pièce des yeux, Julia se rend compte qu’elle en avait presque oublié la taille impressionnante. Les immenses bibliothèques, remplies des livres d’art et des romans policiers que sa grand-mère affectionnait tant, occupent les deux pans de mur entourant la cheminée.

Son regard s’attarde sur les toiles impressionnistes accrochées çà et là, qui illustrent si bien la façon dont Teddy avait vécu sa vie : capturer l’instant présent.

La mort de son mari, alors que Julia était une toute jeune enfant, avait été une épreuve terrible pour sa grand-mère. Avec son regard de petite fille, elle avait eu peur de la voir perdre de sa joie de vivre et avait guetté, avec une certaine inquiétude, des signes de cela. Mais si une ombre passait parfois sur le visage de la vieille dame, jamais la gaieté ne l’avait quittée. Au contraire. Elle avait mis un point d’honneur à apprécier chaque petit bonheur de l’existence et, surtout, avait essayé d’en créer pour tous ceux qu’elle aimait.

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Théodora Eddington avait régné sur sa famille avec une autorité bienveillante. Elle avait été une femme malicieuse et drôle, pleine d’énergie et aimante.

C’est donc avec résignation que Julia écrase la larme qui perle à son œil. Elle veut faire honneur à sa grand-mère.

C’est étrange, cette impression de tout découvrir pour la première fois. Dans un coin du grand salon, deux méridiennes font face à un haut meuble blanc, dans lequel se cache la télévision à écran plat de Teddy. Si la vieille dame était attachée aux valeurs ancestrales, elle estimait qu’il y avait de la place pour la modernité en toute chose.

À côté se trouve un petit bureau ancien, sur lequel reposent un encrier et une plume. Moderne certes, mais point trop n’en faut quand même...

En passant sous l’arche menant à la salle à manger, Julia retrouve l’immense table, mélange de bois blanc et de bois clair, qui avait accueilli un nombre incalculable de convives.

Cette pièce, plus petite que le salon, est habituellement baignée de lumière. Avec tous les volets fermés, elle semble triste. Les nombreuses plantes vertes en piteux état n’arrangent rien. Le vaisselier est lui aussi couvert de poussière.

La grande cuisine blanche, avec ces plans de travail couleur châtaignier, ses placards vitrés et son grand îlot central, est étrangement accueillante. Étrangement, car Julia n’a pas souvenir d’avoir vu Teddy y passer plus de dix minutes d’affilée. Elle avait restauré cette pièce avec soin, l’avait aménagée comme un cordon-bleu l’aurait fait. Avec son grand piano et des appareils électroménagers dernier cri, elle aurait pu cuisiner pour un banquet.

Mais il s’agissait pour la vieille dame d’une pièce purement décorative qui, même si elle était indispensable à sa maison, ne méritait pas qu’on y passe trop de temps.

– Comment ça va ? demande Audrey en se plaçant à côté de Julia pour lui prendre la main.

– C’est étrange, répond-elle. La maison à l’air... d’avoir perdu son âme...

Elle serre un peu plus fort dans la sienne la main de son amie.



– Allez ! La pause nostalgie est terminée ! se reprend Julia. Si on veut s’installer, on a intérêt à faire un peu de ménage. Sinon on ne trouvera même pas où s’asseoir pour déboucher la bouteille de champagne que je vais de ce pas mettre au frigo !

Le restant de la journée est donc consacré à l’époussetage, l’aspiration et le frottage en tout genre. Mais avec une telle superficie, quand le soir arrive, elles sont loin d’avoir fini.

– Tu ne crois pas que ça va aller pour aujourd’hui ? demande Audrey.

– Oh, bon sang, si ! Je n’osais pas te le demander ! Toutes deux se laissent tomber sur le canapé ivoire, qui, fort heureusement vu leur état de saleté, est toujours bâché.

– Tu crois qu’on a quand même mérité le champagne ? s’inquiète Julia.

– Et comment ! Je vais le chercher !

Assises sur un morceau de plastique, au milieu du salon de Teddy, Julia et Audrey trinquent à leur nouvelle vie qui commence.

Nouvelle, sans doute. Et elles ne sont pas au bout de leurs surprises.

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Alors qu’Andrew devrait être entièrement absorbé par ce qu’il est en train de faire, il se rend compte en regardant le réveil pour la troisième fois qu’il s’ennuie énormément. Pire, la jolie rousse qui gesticule au-dessus de lui, gémissante et ondulante, l’énerve au plus haut point.

Avec un peu de chance, Daniel et Lizzie sont encore à la maison.

Aussi vif que l’éclair, il retourne... la fille sur le dos. Il ne se souvient déjà plus de son prénom. Clara ? Lisa ? Lila ?

Peu importe, songe-t-il. Il plonge son regard bleu dans le sien. Croyant à un geste passionné de son amant, elle entreprend de lui lécher le cou. Andrew lève les yeux au ciel et se défait de cette étreinte humide. Il porte à son tour ses lèvres à la gorge de la jeune fille, en se disant qu’il va enfin lui trouver quelque chose d’intéressant. Sa bouche papillonne, effleurant la jugulaire de celle dont le nom comprend, il en est presque sûr, un L et un A.

Ses yeux deviennent noirs, ses canines s’allongent... et il la mord.

Précis et rapide. La fille pousse un petit cri de surprise, qui se transforme en gémissement.

Alors que le liquide chaud et sirupeux coule dans sa gorge, Andrew ne ressent pas l’apaisement et le plaisir auquel il s’attendait.