Bernard Vatrican

Entre un double chemin

L’AUTONOMIE, une réponse à la Crise


Au lecteur

« Les petits ruisseaux font les grandes rivières ». Encore faut-il qu'ils se rejoignent, qu'ils coulent, ensemble, dans une même direction. Aujourd'hui, la direction a disparu. Et le Sens avec.

Cet ouvrage peut faire songer au lit d'une rivière : quelques pépites, empruntées à de bons auteurs ; peut-être, aussi, une poignée de pierres plus ou moins précieuses, souvent mal dégrossies ; et beaucoup de cailloux.

Si, ensemble, nous faisons le tri, taillons plus finement les quelques gemmes qui méritent de l'être, notre ruisseau sera plus chatoyant. Et, charriant avec lui un peu du sens perdu, son cours en rejoindra d'autres

me contacter :

vatrican.bernard@orange.fr

06 74 99 02 54

JE PARLE POUR DANS DIX SIÈCLES et je prends date

Léo Ferré
24 août 1916 - ...

À tous les autonomes,

pour qu’ils prennent conscience de leur responsabilité collective

À la mémoire de Peter Schwiefert


Sommaire

Prologue ………………………………………………………………………  5

I. LE SENS PERDU ...………………………………………………………. 11

1. Krisis …………………………………………………………………… 12

 2. L’écologie environnementale ……………………………………..…..  17

 3. L’écologie sociale …………………………………………………….... 22

 4. L’écologie mentale …………………………………………………….. 24

 5. Un monde schizophrène ………………………………………………  32

II. QUE VIVONS-NOUS ? …………………………………………………. 40

 6. Les trois étapes ………………………………………………………... 43

 7. L’effacement du mode constitutif de la Culture …………………….. 48

 8. La crise des fondements de la Civilisation et la fin de l’Hétéronomie 56

 9. Des crises de la Modernité à la Crise de la modernité finissante …... 67

10. Les trois mutations …………………………………………………… 82

III. OÙ ALLONS-NOUS ? …………………………………………………. 90

11. La “victoire” de l’individu …………………………………………… 91

12. Autonomie et individualisme ………………………………………… 96

13. Les trois chemins ……………………………………………………. 103

14. La nouvelle grille ……………………………………………………  111

IV. L’ALTERNATIVE …………………………………………………….. 115  

15. L’autonomie ………………………………....…………………….… 117

16. Les raisons d’espérer ……………………………………………..… 133

17. Vers l’homonomie ………………………………….……………...… 141

18. S’engager sur le bon chemin ……………………………………..… 149

V. L’AVENIR OUVERT ………………………………………………...… 159

19. Le Seuil …………………………………………………………….… 161

20. Le Cadre ………………………………………....…………………... 164

21. La Métamorphose – 1. Sortir du Cadre …………………………… 173

22. La Métamorphose – 2. Vivre autrement ………………………...… 184

23 Les Valeurs ou le Sens retrouvé …………………………………..… 198

24. Le Projet Humain ………………………………………………...…  207

Épilogue ……………………………………………………………………. 215


Prologue

La crise, c'est ce clair-obscur
entre un monde qui se meurt
et un monde qui tarde à apparaître.

Antonio Gramsci

C’est en ces jours principalement que les hommes parviennent à un stade critique. Tout ce qu’ils tiennent de leur histoire (philosophies, sciences, technologies, et jusqu’à leur raison même), il leur faut le repenser, le remettre en œuvre, en prendre la mesure, confrontés qu’ils sont à l’exigence de leur survie. Nul d’entre eux (ainsi le veut la situation où ils se trouvent) ne peut s’en remettre à d’autres du soin de tels travaux. Chacun en son champ et selon ses moyens doit s’acquitter de la tâche. Bien des doctrines tenues pour vraies s’écrouleront. D’autres seront amendées. Bien des institutions seront détruites, et peut-être bien des formes sociales disparaîtront. Toutes seront ébranlées. En quoi les hommes courront le plus grand risque : car fugace et mobile est l’occasion et l’art, pour une part, encore inconnu.

Jean-Toussaint Desanti, Sur la Crise

On s'acharne sur un modèle qui est mort.
Pierre Rabhi

Dans
Les grandes découvertes perdues, nouvelles qui allient humour noir et science-fiction, un savant russe découvre (bien avant les technoprophètes de Google) le secret de l'immortalité ; il ne se résout à s'en servir qu'à la dernière extrémité, quand il se sait condamné par une pneumonie lobaire ; il sombre alors dans un coma perpétuel, car les pneumocoques se trouvant dans son organisme sont, eux aussi, devenus immortels[1].

Capitalisme, productivisme, libre concurrence, marché mondialisé, démocratie représentative à l'occidentale... la plupart des gens sérieux, des responsables, vous le diront : le monde actuel est le seul possible ; envisager d'en changer est impensable ; il est là et bien là, peut-être pour toujours. Effectivement, jamais système n'a été aussi puissant, n'a eu autant de moyens pour se perpétuer ; il est partout, contrôle tout, détient tous les pouvoirs : financier, économique, politique, idéologique...

Un monde qui se meurt, qui est déjà mort, mais que l'on ne peut ni détruire, ni quitter. Un moribond éternel ! Comme dans la fable de Fredric Brown. Tel est le paradoxe devant lequel se trouve notre génération, le défi qu'elle doit relever si elle veut espérer sortir de la Crise avant que le plus grand risque n'advienne, avant qu'il ne soit trop tard – car fugace et mobile est l'occasion...

Les questions-clés

D'autres paradoxes nous attendent :
une liberté qui nous est imposée,

des certitudes qui se dérobent sous nos pas,
un individu qui se dissout en s'affirmant
.

L'histoire s'accélère. Les événements majeurs s'accumulent. Il y en a de deux sortes. Certains témoignent de la crise d'un système à bout de souffle ; les dérèglements se multiplient, alors que sont annoncées des catastrophes bien pires encore. D'autres sont porteurs d'espoir ou, du moins, de changements profonds ; ils accompagnent des mutations telles que l'humanité n'en avait jamais connues.

Cette dichotomie elle-même est source de confusion. En opposant l'ancien et le moderne, le passé qui n'en finit pas de mourir et l'avenir naissant, elle nous masque la vraie question, la seule qui vaille : quel va être cet avenir ? Car plusieurs sont possibles. Pour la première fois, la liberté qui fonde le « projet humain » s'ouvre devant nous et nous rend collectivement responsables de notre destin. Le meilleur et le pire sont là, à portée de main, ce sera l'un ou l'autre, et le choix nous en incombe.

Que demain soit ce que nous déciderons d'en faire... Ne laissons pas, comme le craint Nicolas Hulot, le temps décider à notre place.

Or, ce qui naît est confus, porteur d'orientations multiples, parfois diamétralement opposées. Perspectives qu'il nous faut décrypter, pistes qu'il nous faut dégager : la pire des erreurs serait de toutes les mettre sur le même plan, de croire que la sape du vieux-monde suffirait, que le nouveau s'imposera de lui-même.

Si, comme nous le croyons, la postmodernité n'est que l'accomplissement effectif des idées de la modernité, pour comprendre la crise et exercer avec profit notre liberté nouvelle, il faudra avoir la lucidité et le courage de remettre en question nos croyances les plus sûres, nos vérités les mieux établies. Bien des doctrines tenues pour vraies s’écrouleront...

Hier, décolonisation, effondrement du communisme... enjeux mineurs d'un monde finissant. Aujourd'hui, réchauffement climatique, mondialisation, Daesh... menaces dont l'importance même contribue à occulter les vrais défis du monde qui vient.

Le défi majeur, l'enjeu décisif, touche à la place de l'individu dans notre société. Aurons-nous à choisir entre un individualisme exacerbé et le retour à des appartenances fortement antagoniques ? Entre deux voies tout aussi mortifères ?

La thèse centrale de ce livre, empruntée à Alain Renaut (et vérifiée par mes travaux de sociologue), est qu'il ne faut pas confondre émergence de l'individu et individualisme. La première est un événement éminemment positif, probablement le plus important survenu sur le plan sociétal depuis l'apparition de l'homme sur la Terre. Le second, la forme calamiteuse qu'il prend avec la modernité, surtout depuis le tournant néolibéral, et qui pourrait mener à la disparition même du Sujet.

Une autre voie existe. Cet ouvrage se propose de la défricher.

La démarche

Je suis long à écrire... Cela fait plus de vingt années que je porte ce livre, que j'engrange le grain que je m'essaie, grossièrement, à moudre ici. Deux réflexions, recueillies au tout début des années 1990, furent, avec les articles de Jean-Toussaint Desanti et d'Alain Renaut et les encouragements de Félix Guattari et Georges Labica, à l'origine de mon engagement :

La prise de conscience existe, la formulation aussi, mais elle est inaudible.
Abdellatif Laâbi, interviewé peu après la guerre du Golfe

On a tous les ingrédients, mais il manque la marmite pour faire la soupe.
Mon coiffeur

Monde paradoxal. Vingt ans après, grâce, notamment, à de nouveaux outils qui mettent en relation la planète entière, la prise de conscience s'est considérablement renforcée, les ingrédients sont toujours plus nombreux, mais on comprend de moins en moins ce qui se passe et où l'on va ; la soupe n'est encore qu'un brouet inconsistant et immangeable. Et l'ancienne marmite menace d'exploser. Que dis-je, menace, elle s'atomise sous nos yeux incrédules – nous devions pourtant nous douter que la résilience des sociétés n'était pas infinie ! Au XXIe siècle, c'est une évidence, la « marmite » ne peut être produite que collectivement.

Comme Gorz, je crois à l'obligation où nous sommes d'élaborer un projet culturel, de société, qui ... transforme en énergie politique l'exigence morale et le besoin de donner un sens à l'avenir. Il pourrait prendre la forme d'une sorte de « Manifeste », ouvert et évolutif, élaboré à partir de contributions multiples. Je ne prétends pas, ici, en proposer une ébauche mais, plutôt, illustrer ce qu'il serait possible de faire, en infiniment mieux, si nous nous y mettions à plusieurs. Je crois à la nécessité d'un « intellectuel collectif ».

Si je me suis lancé dans cette tâche, probablement présomptueuse, c'est parce que mon travail de sociologue et de consultant m’a appris à analyser des situations complexes et à faire des synthèses. C’est ce à quoi je m’essaie ici : tenir ensemble les fils de l’écheveau, rassembler les pièces du puzzle, tout mettre à plat pour essayer de comprendre. Mon objectif est de faire apparaître du sens à partir d'une lecture transversale, la plus large possible. Je crois que c'est ce dont nous manquons le plus aujourd'hui. Je sollicite donc l'indulgence des « spécialistes » de tous bords, savants ou militants, qui consacrent tout leur temps, toute leur énergie à approfondir un domaine donné. J'aborde une multiplicité de sujets, plus que superficiellement. Les pièces du puzzle, les briques assemblées seront donc, forcément, bancales, mal ajustées. C'est la perspective qu'ensemble elles dégagent qui m'importe. Aujourd'hui, d'aucuns raisonnent de travers avec des idées justes ; faute d'atteindre à la perfection, mon ambition serait plutôt inverse.

Confrontés qu’ils sont à l’exigence de leur survie, les habitants de ce monde, chacun en son champ et selon ses moyens, sont tous concernés ; nul d'entre eux ne peut s’en remettre à d’autres… J'assume donc, ici, ma part de responsabilité. En essayant de ne pas jouer les Cassandre. Car mon analyse me pousse à un profond pessimisme. Pour ne pas y sombrer, pour rester motivé afin d'écrire ce livre, je me dis que nous sommes en présence d'une ruse de l'Histoire mettant notre liberté nouvelle à l'épreuve, et qu'il est donc normal que la tâche soit épouvantablement difficile.

Pour qu'un sursaut puisse avoir lieu, décrire les catastrophes qui nous attendent ne suffit pas. Montrer qu'une autre route existe que celle sur laquelle nous avançons et qui nous y mène tout droit est, certes, indispensable. Il faudra, surtout, indiquer comment, concrètement, s'y engager. Cela sera-t-il suffisant pour emporter notre conviction ? Je n'en suis pas sûr. Nonobstant, il faut s’acquitter de la tâche. Sauf à se détourner du projet humain.

L'ouvrage

Il répond à deux préoccupations récurrentes : retrouver du sens, sortir de la crise sans fin.
Trois mots résument cette crise et structurent ce livre :
 Immensité, Incompréhension, Impuissance.

Le plus grand risque

D'abord, un devoir d'inventaire. Partir de l'état des lieux, du monde tel qu’il est, de la crise dans toutes ses composantes. Une crise dont les issues pourraient s'avérer bien plus graves encore que nous ne le pressentons. Car sont en jeu le devenir de la planète, de la société, de l'homme lui-même. Ce ne sera pas la partie la plus originale ni la plus agréable à lire de cet ouvrage, mais il faut en passer par là.

Une nouvelle grille

L'humanité se trouve confrontée à des questions auxquelles elle ne sait pas encore répondre, les outils à sa disposition étant devenus inopérants. Pour retrouver du sens, discerner les voies qui s'ouvrent devant nous, il nous faut une nouvelle grille de lecture. Penser ce qui arrive : de quel monde vivons-nous la fin ? Quelles ruptures et quelles mutations ? Prévoir ce qui nous attend : quels chemins se dessinent à l'horizon ?

Le bon chemin

Enfin, agir. Approfondir notre analyse des avenirs possibles et, pour s'engager sur le bon chemin, proposer une méthode. Adaptée à la situation totalement nouvelle qui est la nôtre – Rien de ce qui est maintenant disponible en ce champ (idéologies, formes d'organisation) n'est adéquat à la tâche, urgente, qui nous attend (J.T. Desanti). Arriver à bâtir, tous ensemble, un projet de société qui redonne un sens à l'avenir, qui soit le vecteur d'une nouvelle espérance. Pour construire un monde meilleur. Les ressources existent pour cela.

Seuls ceux qui sont assez fous pour penser
qu'ils peuvent changer le monde
y parviennent.

Jack Kerouac

Avertissement

Ce livre était déjà fort avancé quand je me décidai à lire quelques ouvrages dont les comptes-rendus avaient attiré mon attention, ou à en relire de plus anciens qui, en leur temps, m'avaient fort intéressé.

Je trouvais dans certains d'entre eux tellement de convergences avec mes propos, dans une forme souvent supérieure, que je n'ai pu résister à la tentation de les citer abondamment. D'autres apportaient des compléments d'information qui me permettaient d'illustrer ou d'étayer mon discours. D'autres, enfin, m'ont permis de préciser et d'approfondir mon raisonnement – ce qui fut bien utile au généraliste que je suis.

On pourra me reprocher la longueur excessive de certains extraits ; cela témoigne de l'état d'esprit qui anime ce travail : déjà un début de synthèse plus qu'un apport strictement personnel.

Pour éviter de multiplier les notes de bas de page – il y en a déjà suffisamment – et afin de faciliter la lecture, je ferai suivre les citations des principaux ouvrages référencés par un sigle permettant de les reconnaître, suivi du ou des numéros des pages concernées.

Voici la liste de ces ouvrages (l'édition d'origine est entre parenthèses lorsque ce n'est pas elle qui est référencée), précédés des abréviations utilisées :

JMB/DP : Jean-Michel Besnier – Demain les posthumains – (A. Fayard, 2010) ; Pluriel, oct. 2012

JMB/HS : Jean-Michel Besnier – L'homme simplifié – Fayard, octobre 2012

C : Pierre Dardot et Christian Laval – Commun – La Découverte, mars 2014

JPD : Jean-Paul Delevoye – Reprenons-nous ! – Tallandier, janvier 2012

AG : André Gorz – Métamorphoses du travail Quête du sens – Galilée, octobre 1988

JCG : Jean-Claude Guillebaud – La refondation du monde – Le Seuil, septembre 1999

I.I : Ivan Illich – La convivialité (v.f. en collaboration avec Luce Giard et Vincent Bardet) – Le Seuil, 1973

FL : Frédéric Lenoir – La guérison du monde – (Fayard, 2012) ; Le Livre de Poche, 2014

BM : Bénédicte Manier – Un million de révolutions tranquilles – Les Liens qui Libèrent, nov. 2012

MRdA : Myriam Revault d'Allonnes – La crise sans fin – Le Seuil, septembre 2012

PV : Patrick Viveret – La cause humaine – Les Liens qui Libèrent, mai 2012

Toutes les citations de Léo Ferré (sauf une) sont extraites du recueil de textes
Testament phonographe
paru en 1980 aux éditions Plasma[2]
(nouvelle édition en novembre 2002 par La Mémoire et la Mer -
repris dans
Les Chants de la fureur, somme presque exhaustive des textes de Léo Ferré,
publié en octobre 2013 par Gallimard & La Mémoire et la Mer, en
Hors-série littérature).

Tous les passages en italiques sont des citations ou des extraits de citations
presque toujours antérieures à l'extrait (mais pas toujours) ;
lorsque le  d'une note est en italique, cela veut dire que la note émane de l'auteur de la citation.

  


I. LE SENS PERDU

La crise…


1. Krisis

Jean-Toussaint Desanti au début de son article Sur la crise[3] rappelle l’origine du mot :  Krisis, ce que la médecine hippocratique désigne par ce terme, c‘est le moment où le sort de la maladie (et du malade) se décide et se laisse discerner ; ce moment que guette le regard clinique, où tout va brusquement changer, en mal, en mieux ou en autre chose. Un moment pas nécessairement désespéré, mais toujours décisif.

La double crise du sens

Aujourd'hui, nous ne vivons pas une crise de plus, nous sommes entrés dans « la Crise » : une crise de civilisation[4]. Tout est en train de changer, mais aucune route ne se laisse encore discerner. La gravité de la crise vient de là, de cette absence totale de vision d'avenir et du profond pessimisme qui en résulte[5].

Avant, j'étais alarmé, mais j'étais optimiste, actif, positiviste. Je pensais que les économistes, les politiques, les citoyens pouvaient changer les choses. J'étais confiant dans notre capacité à trouver une solution. Aujourd'hui, je ne le suis plus… sauf à espérer un sursaut inattendu de l'homme[6].

Il n’y a pas que la planète qui soit malade ; les propos du glaciologue peuvent se rapporter à chacune des dimensions de la crise. Et le sursaut doit les concerner toutes, sauf à être inopérant. Or, si dans le domaine écologique les perspectives sont relativement claires – ou, plutôt, sombres – dès que nous abordons les questions de société nous n’avons plus aucun repère.

Nous sommes dans un monde déjà devenu fou ; un monde qui perd ses repères de façon encore plus fondamentale que nous ne l’avons cru ; on ne sait plus ce qui va se passer, les experts sont désemparés, le système a perdu tout repère ; les gens qui savent disent qu’ils ne savent plus rien[7].

Nous sommes dans une société où il n’y a plus de projet au sens global, où le sens a disparu[8].

« Sens » : le mot indique la direction, « mouvement orienté » dit le Robert, mais aussi la signification, l’entendement. Aujourd’hui, nous avons perdu les deux : nous ne comprenons ni ce qui se passe, ni où nous allons. Nous n’avons plus ni discernement, ni perspective.        

Au début des années 1990, en introduction à un article De l’hétéronomie à l’autonomie, dont le sous-titre est Comprendre la crise et comment en sortir, j'écrivais : 

La crise est générale. Elle est d’abord celle du sens. Crise visible mais non lisible. Les forces porteuses du nouveau monde sont à l’œuvre, beaucoup de ses éléments constitutifs sont déjà en place. Mais un fantastique brouillard idéologique masque tout. Résistance d’une société moribonde, tellement sûre d’elle-même qu’elle parle de « fin de l’histoire », comme pour arrêter le temps et empêcher sa propre fin. Une société dont les effets pervers se multiplient, dont la barbarie s’étale au grand jour. Pour la changer, il faut dissiper le brouillard, chercher à comprendre[9].

Pour comprendre, il va d'abord falloir comprendre pourquoi on ne comprend plus rien !

La désertion des clercs


Christian Jambet parle de ces temps de détresse où la philosophie se tait, comme elle ne l’a jamais fait depuis vingt-cinq siècles, laissant place aux voix de l’intérêt, du désir de survivre et de la toute-puissance[10]


Alain Duhamel constate, pour le déplorer, le désert idéologique français : 

Même au cœur du pays traditionnellement le plus fiévreux d’Europe, le débat politique est devenu un véritable désert idéologique. Il n’y a plus un seul maître à penser comme le furent Aron, Sartre ou Camus. Il n’y a plus, en politique, d’intellectuels phares sur le modèle d’Althusser, Furet, Braudel ou Foucault. Le monde s’est métamorphosé, le communisme s’est effondré, la mondialisation s’est imposée, l’individualisme a triomphé, la crise financière, économique, écologique, sociale submerge les clivages. On aurait pu imaginer que, face à de tels tremblements d’univers, la pensée politique allait se renouveler, que des projets allaient surgir, que des auteurs allaient grandir, que des idéologies allaient se reconstruire. Il n’en a rien été[11].

Y a-t-il encore un lieu où du sens puisse apparaître ? Tous les mouvements politiques, tous les cercles de réflexion sont en faillite, ou tournent en rond. Les « clercs » ont trahi, une énième fois ; les uns prisonniers de grilles d'analyses largement périmées, les autres, en réaction aux premiers, refusant l'idée même de grille.

Au début des années 80 s’est produit un tournant bizarre, associant deux phénomènes opposés. L'un éminemment positif, « la fin des idéologies » – l’effondrement des croyances en un « avenir radieux » précédant de peu celui du mur de Berlin ; l'autre, beaucoup moins : l’avènement d’une nouvelle idéologie, tout aussi totalitaire que ses devancières, mais qui avance masquée, l’ultralibéralisme ; idéologie qui, bien qu'ayant, manifestement, elle aussi, fait son temps, prend son temps pour mourir.

Son triomphe s’accompagna de la fin de toute analyse en profondeur, de toute réflexion critique sur la société. Pire, un consensus s’installa comme quoi cette réflexion devenait inutile : plus la peine de rechercher du « sens » puisque celui-ci était, enfin, tout tracé ! La croyance la plus folle de ce temps – entretenue par la disparition de cet avatar du capitalisme qui se nomma communisme –, celle en « la fin de l’histoire », frappa nos « élites » intellectuelles d’alors, ces philosophes de salon, ou, plutôt, de plateau de télévision, autoproclamés « nouveaux », et qui, comme le vin de même nom, ne se bonifient pas en vieillissant – quand on se prétend « penseur », on ne peut, à la fois, suivre la mode et durer. Revenus eux-mêmes de certaines idéologies, ils eurent alors tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain. Un quart de siècle plus tard, nous pleurons dans le vide.

Pour embrouiller un peu plus les choses cette période se baptisa « postmoderne » ; comme si elle avait su tirer les leçons de la crise de la modernité alors qu’elle en exprimait la quintessence. Point d’orgue d’une pensée déjà bien établie du temps de Musset :

La lâcheté nous bride, et les sots vont disant
Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent

Une soirée perdue

Depuis 1840, les « sots » n'ont pas changé ! Sauf que, depuis 1980, ils verrouillent l'espace intellectuel. Car l'avènement de l’ultralibéralisme ce n'est pas seulement la primauté absolue de la richesse matérielle, le règne du profit immédiat, la fin de toute vision globale et à long terme ; c'est aussi – cela va avec – l'individualisme exacerbé, le nivellement des valeurs, un relativisme généralisé : nous avons pris l’habitude de tout accepter, de tout mettre sur le même plan. Et nous avons ignoré cet avertissement de Marx : on ne peut juger une époque sur la conscience qu'elle a d'elle-même[12]. Parce qu'ils ont, depuis longtemps, perdu tout sens critique, nos pseudo-penseurs sont bien en peine de faire émerger du sens tout court. Le désert idéologique n'est pas étonnant !

Le sens retrouvé ?

La fin des messianismes s’accompagne d’un éclatement de la pensée ; l’accélération prodigieuse des moyens de communication provoque un feu d’artifice d’informations, d’idées, de croyances de toutes sortes, qui, comme les figures pyrotechniques, s’effacent dès leur apparition et sont remplacées par d’autres, tout aussi éphémères. Pis, celles que nous regardions, hier encore, comme avérées se délitent à la vitesse grand V. Les courants dits progressistes se sont transformés en gardiens d’un temple qui s’est effondré sans qu’ils s’en aperçoivent, en conservateurs d’un musée dont les œuvres ne sont plus que poussière. Et les  « révolutionnaires » sont devenus réactionnaires.

Toutes les branches auxquelles nous nous raccrochions cèdent les unes après les autres : idéologies, religions, même la science ! N’est-ce pas de cette désorientation, de cette disparition des valeurs et de la mesure que nous sommes en train de crever ? Et après avoir perdu le sens, cela voudrait-il dire qu’en cherchant bien nous allons le retrouver ? Qu’il aurait été le laissé pour compte de la brusque accélération de l’Histoire et qu’en revenant sur nos pas, en glanant, ci, là, quelques pierres dans les décombres des anciens édifices, nous pourrions le reconstituer ?

Illusion. Car était illusoire le sens qui était censé régir nos sociétés jusqu’à ces « temps de crise ». De « sens », en vérité, il n’y en a jamais eu. Chacun y allait du sien. Après Moïse, Bouddha, Jésus, Mahomet, Descartes, Marx, Nietzsche, Freud et quelques autres, Einstein aurait-il donc raison ? Tout serait « relatif » ? Les « nouveaux philosophes » auraient-ils enfoncé des portes ouvertes ?

Je crois que c’est exactement l’inverse. Ce que la « crise » permet, le véritable enjeu qu’elle porte, peut-être le seul, car il conditionne tous les autres, c’est, justement, de faire apparaître du « sens ». Pour la première fois. Car jamais les questions ne se seront posées et, nous le verrons, les réponses ne se seront imposées avec autant de flagrance.

Décider de notre avenir

Après nous avoir alerté – l’irréversible est à notre seuil – Nicolas Hulot poursuit : L’impératif écologique, paradoxalement, offre une opportunité providentielle à l’humanité de se ressaisir … En agrégeant toutes les crises à un niveau inouï, en combinant pauvreté des peuples et pénurie des ressources, le drame écologique a une capacité de nuisance sans précédent : celle de nous ramener au pire de l’homme et à la barbarie. La conscience de ce risque, qui revient à prendre la mesure de la démesure, constitue sans doute la seule issue qui puisse nous en préserver.

En même temps, si nous savons le maîtriser, l’impératif écologique offre l’occasion d’approfondir et de renforcer la civilisation humaine. C’est, en quelque sorte, une aubaine ! Il ouvre une perspective sur autre chose que ce monde implacable et violent, de plus en plus difficile à vivre pour le plus grand nombre[13]

Nous ramener au pire de l’homme ou renforcer la civilisation humaine : je crains, comme Nicolas Hulot, qu'il n'y ait d'autre choix ; ce sera l'un ou l'autre. Sont en jeux l’existence de la planète, mais aussi la nôtre, en tant qu’espèce « humaine ». Si nous ne faisons rien, le pire est certain.

S'il n'est pas – pas encore – tout à fait sûr, c'est que, pour la première fois aussi, maîtriser notre destin n'est plus un projet utopique. Cela devient même un impératif. Nous n'avons plus l'excuse de l'ignorance. Certes, les obstacles sont considérables. Chimère, diront certains, que de vouloir guérir ce monde… déjà devenu fou.

Pour espérer un sursaut inattendu de l'homme, pour réussir l’impossible, il nous faut prendre la mesure de la démesure. Les conditions existent pour cela. Une fenêtre s'ouvre. Pour combien de temps ? Fugace et mobile est l’occasion nous a prévenu J. T. Desanti, voici 35 ans, déjà !

Ouvrir les yeux, devenir lucides, comprendre les défis du présent et les enjeux du futur, dissiper le brouillard pour, enfin, se ressaisir : ce livre ambitionne de nous y aider.


Les trois écologies

– Florilège –

Lasciate ogni speranza, voi che' ntrate
Dante, Inferno, c.III, v.9.

D'abord, donc, prendre la mesure de la démesure.

Depuis une quarantaine d'années, un défi majeur s'est imposé à nous : la défense de l'environnement. Ce début de troisième millénaire, du 11 septembre à la faillite de Lehmann Brothers, met en lumière les autres dimensions de la crise.

Nous nous servirons d'un concept emprunté à Félix Guattari, celui des trois écologies[14]: environnementale, sociale, mentale. L’impératif écologique les concerne toutes les trois.

Il s'agit juste, ici, de nous rafraîchir un peu la mémoire. Nous nous attarderons sur deux dangers majeurs, les plus inquiétants pour l'avenir, aux deux extrémités du spectre : le réchauffement de la planète, le mental de la jeunesse.

Le lecteur qui connaît déjà un peu ces sujets – ou qui n'éprouve aucune tendance au masochisme – pourra survoler ou même sauter ces trois chapitres.


2. L’écologie environnementale

La planète menacée

L'extinction des espèces

L'extinction de l'Holocène est le nom donné habituellement à l'extinction massive et étendue des espèces durant l'époque contemporaine. Le taux d'extinction actuel est de 100 à 1 000 fois supérieur au taux moyen naturel constaté dans l'histoire de l'évolution de la planète … une espèce d'oiseaux sur huit, un mammifère sur quatre, un amphibien sur trois et 70 % de toutes les plantes sont en péril. Nous sommes au début d'une extinction massive anthropogénique qui s'accélère de manière terrifiante. Edward Osborne Wilson de Harvard, dans The Future of Life (2002), estime qu'au rythme actuel de la perturbation humaine de la biosphère, la moitié de toutes les espèces vivantes aura disparu d'ici 100 ans[15].

La destruction des écosystèmes

La déforestation de l'île de Pâques est longtemps restée comme l'exemple emblématique mais isolé des méfaits de l'action humaine sur un écosystème. Aujourd'hui les cas se multiplient, au point que, pour les désigner, on a été amené à inventer le terme « écocide » : destruction systématique et totale d'un écosystème. La quasi-disparition de la mer d'Aral en fournit l'illustration la plus frappante.

C'est un accident d'une autre nature qui attend le Groenland...

Le réchauffement climatique

Habitué du Groenland, Gordon Hamilton[16], après avoir constaté que sept des glaciers les plus gros de l'île ont accéléré leurs mouvements de rejet de la calotte glacière dans les océans, alerte : Si l'ensemble de la glace qui recouvre l'île du Groenland venait à fondre, cela représenterait l'équivalent de 7 mètres d'élévation du niveau des eaux à la surface du globe.

Dans ses « Dossiers », le CNRS explique : contrairement à la fonte de la banquise, la fonte des glaces d'eau douce, c’est-à-dire des calottes glaciaires et des glaciers, contribue à la montée du niveau de la mer. Sur le continent antarctique, ce sont 30 millions de km3 de glace qui sont stockés, soit 2 % de l'eau terrestre, mais 75 % de l'eau douce et 90 % des glaces. La fonte totale de l'Antarctique équivaudrait à une hausse du niveau de la mer de l’ordre de 60 mètres auxquels il faudrait ajouter la fonte du Groenland...

La hausse des températures dans l'Antarctique occidental est trois fois plus forte que la hausse moyenne à la surface du globe[17]; conséquence, la fonte des glaciers de l'Ouest de l'Antarctique est plus rapide que ne le prévoyaient la plupart des scientifiques et aurait atteint un point de non-retour[18]. De même, la hausse rapide des températures dans le Grand Nord fait craindre le pire aux scientifiques. Le dégel du sous-sol de ces régions (appelé permafrost) va libérer du méthane qui a un potentiel de réchauffement 25 fois plus puissant que le CO2, ce qui risque de relarguer dans l'atmosphère des quantités de gaz à effet de serre bien supérieures à ce que prévoient les modèles actuels ; les effets en seraient dramatiques et risqueraient d'emballer le cercle infernal. Car, sur cette question, tout est interdépendant explique Claude Lorius. Plus la surface des glaces diminue, plus leur pouvoir réfléchissant disparaît, amplifiant encore le réchauffement[19].

Le GIEC indique qu’« un changement de la température moyenne mondiale supérieur à 4° C au-dessus des niveaux de 1990-2000 » serait au-delà de « la capacité d’adaptation de nombreux systèmes. » Arrivé à ce point on ne peut plus rien faire pour, par exemple, prévenir la perte d’écosystèmes, la fonte des glaciers et la désintégration des principales calottes glaciaires. Alors qu'une réduction à l’échelle mondiale des émissions de 3% par an à partir de 2020 n'empêcherait pas un réchauffement de quatre degrés d’ici à la fin du siècle, à l’heure actuelle, les émissions croissent au contraire à peu près à ce rythme. Si cela se poursuit ainsi, quelles en seront les conséquences ? Six ? Huit ? Dix degrés ? Qui sait ? … Ce serait la fin pour l’homme – et à peu près tout le reste[20].

Kyōto, Copenhague, Cancun, Durban, Doha, Paris... Vingt ans que l'on se réunit pour tenter de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Pour quel résultat ? La concentration de CO2 dans l'atmosphère a atteint, en 2015, un record historique[21]. Malgré les cris d’alarmes des scientifiques et les prises de position des politiques, rien ne laisse vraiment présager un sursaut... de l'homme. Le navire sur lequel nous sommes embarqués est beaucoup trop gros pour pouvoir manœuvrer aussi rapidement que les circonstances l’exigeraient. On ne pouvait – malheureusement – rêver meilleur cas de figure pour comprendre pourquoi nous restons empêtrés dans la Crise : l'impossibilité où sont la plupart des décideurs, mais aussi des citoyens, d'envisager de chambouler leurs modes de pensée et d'existence.

Claude Lorius, toujours : C'est sûr, nous aurons des catastrophes, des cataclysmes, des guerres. Les inondations, les sécheresses, les famines s'amplifieront, mais l'homme sera toujours là. Ce que nous devons comprendre, c'est que nous entrons dans une nouvelle ère, l'anthropocène[22], où pour la première fois dans l'histoire de la Terre, l'homme gouverne l'environnement. Il est la première cause des menaces et modifications qui pèsent sur la planète : à lui de savoir ce qu'il veut en faire et comment il va se comporter avec elle.

Aujourd'hui, à la différence du passé, nous savons. Mais nous ne faisons rien – ou si peu ! Optimisme de l'intelligence, pessimisme de la volonté : faut-il inverser la belle formule de Gramsci ? Qu'est-ce qui nous rend impuissants ? Qu'est-ce qui nous paralyse à ce point ? Est-ce parce que nous n'avons pas encore de vision globale ? Que nous ne percevons pas encore le « sens » de ce qui se passe, la direction à prendre ? Car la situation est la même dans les autres domaines, les solutions à apporter sont tout aussi révolutionnaires et, donc, aussi peu pensables.

Pour arriver à agir, pour réveiller « l'optimisme de la volonté », il nous faut aiguiser notre intelligence des choses, pousser plus loin, beaucoup plus loin, la compréhension des événements, mettre en évidence le nœud de contradictions dans lequel nous nous débattons. Condition sine qua non pour arriver à le dénouer. Reprenons donc notre écheveau. Bien des fils manquent encore...

L'apprenti sorcier

La démiurgie prométhéenne qui nous anime depuis quelques siècles prend un tour plus qu'inquiétant. Nombre d'objets qui ont transfiguré notre mode d'existence quotidien, même parmi les plus anodins, se métamorphosent, sous nos yeux, en menace, comme, dans Fantasia, le balai et le seau qui assaillent Mickey.

De l'amiante au bisphénol A, des substances chimiques toxiques dans les vêtements aux champs électromagnétiques de radiofréquence des téléphones portables, des particules fines dans nos poumons aux micro-particules de polluants organiques persistants qui envahissent les océans, du poisson contenant du mercure aux lasagnes au goût de cheval, et même les produits censés nous soigner : 50 années après le thalidomide (qui provoqua dans 46 pays de graves malformations congénitales chez 12 000 enfants et la mort du tiers d'entre eux avant leur premier anniversaire) c'est le Mediator qui aurait causé entre 500 et 2000 décès.

Le docteur Bernard Bégaud, membre de la commission de pharmacovigilance de 1982 à 2000 et co-auteur d'une étude sur le sujet, affirme que les effets secondaires des médicaments sont responsables d'au moins 18 000 décès chaque année en France, plus que les suicides et les accidents de la route réunis. Parmi eux, beaucoup de cas sont inévitables, mais un tiers de ces décès correspond à des prescriptions qui ne sont pas justifiées : Mourir pour un produit dont vous n'avez pas besoin est quelque chose de très grave[23]. Les professeurs Debré et Even dénoncent les conflits d’intérêts entre les experts qui travaillent pour les agences sanitaires et l’industrie dont ils sont censés contrôler les produits ; pour eux, un médicament sur deux est inutile et un sur vingt dangereux[24].

Un autre secteur où les méfaits du progrès sont particulièrement visibles (et scandaleux), c'est l'agriculture.

Perte de souveraineté alimentaire, emprise des marchés, surendettement, destruction des écosystèmes et dilapidation de la biodiversité constituent les différentes facettes d'un même phénomène : la perte de contrôle progressive des agriculteurs sur leur activité. L'agriculture est devenue un processus industriel qui, de plus en plus, leur échappe. Les fermes représentent avant tout un débouché pour les industries métallurgiques (machinerie agricole) et pétrochimiques (engrais, pesticides). … l'agrobusiness est en train de prendre le contrôle de la majorité des terres arables de la planète.

Les semences OGM en particulier bouleversent la vie des paysans ... Les multinationales ont en effet conçu des graines stériles, obligeant les paysans à en acheter de nouvelles chaque année. En Europe, un règlement de 1994 interdit à un agriculteur de réensemencer ses champs avec ses récoltes, sauf s'il paie une redevance aux multinationales semencières. ... De plus, les variétés anciennes qui ont nourri l'humanité pendant des générations, sont aussi interdites : les multinationales ont obtenu des pouvoirs publics que seules leurs semences modernes soient légalement utilisables, par leur inscription à un catalogue officiel. Il s'agit d'une confiscation sans précédent, à laquelle s'ajoute, depuis la fin des années 1980, le brevetage par les mêmes multinationales des gênes et principes actifs des plantes – pourtant patrimoine commun de l'humanité. [BM 160-162]

Quand existent des produits sains, respectueux de l'environnement, souvent moins chers, les agriculteurs ne peuvent les utiliser car obtenir une AMM (autorisation de mise sur le marché) est une procédure longue et coûteuse (4 millions d'€) que seuls peuvent se payer les grands groupes. Or, chaque année, des accidents mortels surviennent dans le secteur agricole en raison d’une forte absorption de pesticides[25].

Le développement de nombreuses maladies actuelles est consécutif à la dégradation de l'environnement ... Notre santé, celle de nos enfants et celle des générations futures est en péril s'alarme l'association pour la recherche thérapeutique anti-cancéreuse. [Cf. FL 104-5]

Vers l'homme programmé[26] ?

La science va nous confronter, dans les décennies à venir, à des dilemmes cruciaux, dont l’enjeu sera la préservation de notre humanité elle-même. Natacha Polony

Avec Les apprentis sorciers : demain la biologie, dès 1979 Jeremy Rifkin et Ted Howard lancent une mise en garde prémonitoire. Reprise, en 2004, par un éditorial de la revue scientifique Nature : Si les biologistes sont sur le point de synthétiser de nouvelles formes de vie, l’étendue des désastres qui pourraient être provoqués volontairement ou par inadvertance est potentiellement immense. La même année, au Massachusetts Institute of Technology, un congrès signe la naissance officielle de la biologie synthétique contemporaine.

C’est bien une logique prométhéenne qui se répand dans la recherche aujourd’hui : une volonté de « réparer la machine-terre », depuis sa structure globale par le « géo- engineering » jusqu’à la nanomatière, en passant évidemment par la « maîtrise » du vivant. La nature n’est plus le modèle unique et singulier que la science doit interpréter, mais un simple objet que les ingénieurs doivent améliorer.... et si possible au nom de la « liberté du chercheur », c’est-à-dire sans que les citoyens puissent s’emparer ni des décisions d’orientation de la recherche, ni de l’évaluation [de ses] conséquences. Nous sommes ... dans la course aux applications susceptibles de faire frétiller les investisseurs du capital-risque car vendre est bien l’objectif de ces recherches en biologie synthétique – systématiquement protégées à coups de brevets. Et c'est entre « partenaires » investis dans les mêmes rapports d’argent et de pouvoir que se définissent les règles d’auto-régulation que l’on souhaite s’auto-appliquer. Dans cette réflexion, n’oublions jamais les volontés prométhéennes d’une partie de la communauté scientifique, particulièrement au sein des mavericks (fous) de la génomique[27]...

Les progrès de la science nous apparaissent souvent comme bien plus inquiétants que rassurants. L'essor des biotechnologies, l'invention des nanoparticules ou des OGM (les organismes génétiquement modifiés), la convergence entre les sciences de l'information, la physique nucléaire, la biologie et les sciences cognitives, ouvrent des perspectives formidables – c'est-à-dire à certains égards effrayantes – sur la manipulation du vivant, aux conséquences difficiles à anticiper, même si elles peuvent apporter des solutions hier inespérées, comme on le voit déjà dans l'exemple de la maladie de Parkinson. Une chose est sûre, les questions éthiques qu'elles posent sont nombreuses et essentielles, et le principe de précaution – inscrit dans la Constitution française – d'un usage ambigu. Certains en concluent que l'homme est capable de se dépasser ; et d'autres qu'il est sur le point de s'autodétruire. [JPD 38]

Nous reviendrons sur ce sujet dans les chapitre 17 et 21.


3. L'écologie sociale

La société décomposée

L'économie déréalisée – Le règne de la finance

Aujourd'hui, l’économie virtuelle est 50 fois supérieure à l’économie réelle : 2 % des transactions correspondent à une production de biens et services, 98 % à des opérations financières. Le capital financier accumulé représente 7 à 11 fois la richesse mondiale. Il s’est déployé en comprimant les salaires et en réduisant la part des investissements.

L'entreprise et ses dirigeants n'ont plus pour vocation première de créer de la richesse, du travail, d'innover, mais, uniquement, de distribuer toujours plus de dividendes aux actionnaires et, donc, de réaliser des profits toujours plus élevés. Les résultats d'une entreprise, qui vont déterminer ses cours en Bourse, ne se calculent plus tous les ans mais tous les trimestres. Faire le maximum de profit à court terme est devenu le seul objectif auquel tous les autres sont subordonnés. Les banques tiennent le même raisonnement : il est devenu plus intéressant, pour elles, de prêter à des spéculateurs qu'à l'économie réelle.

Le primat du financier fait que l'on conduit le nez sur le guidon ; le très court terme occulte toute autre vision. Dans une période de mutations profondes, c'est là, probablement, le premier et le plus inquiétant des paradoxes.

L'économie inhumaine - La compétition généralisée

Le maître-mot maintenant c'est la libre concurrence ; tous les secteurs d'activité sont dérégulés. On n'en mesure pas encore toutes les conséquences en terme de qualité du service rendu, mais au niveau des salariés des groupes concernés, elles sont dramatiques !

Danièle Linhart dénonce la croyance que la modernité implique la mobilité, qu'un salarié qui s'est "enkysté" dans un poste, y a acquis de l'expérience, un réseau, un équilibre, en un mot qui y est bien, ne peut être efficace. … La direction de France Telecom a poussé cette logique très loin, en créant de l'instabilité permanente, mettant ses salariés en concurrence. ... Si ces derniers n'atteignent pas leurs objectifs, c'est de leur faute. Le drame, c'est qu'alors non seulement ils sont mis sur la touche, mais en plus ils perdent l'estime d'eux-mêmes[28].

D'où des dizaines de suicides, à France Telecom mais aussi à La Poste, elle aussi privatisée et exposée à la concurrence. Et ceux de nombreux petits exploitants agricoles.

"Il y a eu une série de suicides qui ne sont probablement pas dus à des problèmes personnels mais essentiellement à une angoisse sur l'avenir" a indiqué le président du département [de la Manche] et sénateur UMP Jean-François Legrand pour qui "la solution n'est pas libérale" [29].

Pour Robert Zoellick, alors président de la Banque mondiale : Ce qui a commencé comme étant une grande crise financière et est devenu une profonde crise économique, dérive aujourd'hui en une crise du chômage ... dans ce contexte, personne ne sait vraiment ce qui va se passer ... Si l'on ne prend pas de mesures, il existe un risque d'arriver à une grave crise humaine et sociale, avec des implications politiques très importantes[30].

L'économie inégalitaire - La société réifiée


La rentabilité du capital étant très supérieure à celle de l'économie, ceux qui le détiennent s'enrichissent beaucoup plus vite que ceux dont les revenus proviennent uniquement de leur travail et dont l'évolution est liée à la croissance. Le néolibéralisme est un système qui, par nature, concentre de plus en plus la fortune entre les mains d'une minorité[31].

L'ONG Oxfam estime que les 60 personnes les plus fortunées de la planète possèdent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,5 milliards d'individus. La part du patrimoine mondial détenu par les 1 % les plus riches a dépassé les 50 % en 2015. La même année, ce n'est plus aux États-Unis que l'on a recensé le plus grand nombre de milliardaires mais dans la Chine « communiste »[32].

Hier facilitateur des échanges, donc des relations entre les hommes, l’argent, aujourd'hui, sert, d'abord, à faire de l’argent. L'argent est devenu pervers dit Boris Cyrulnik. Résultat, le monde sans l’autre qu’a dénoncé Michel Foucault. L'écologie sociale rejoint, ici, l'écologie mentale.


4. L'écologie mentale

Une pollution du cœur et de l'esprit

Nous l'aborderons à partir de trois sujets : l'indifférence à autrui ; la tendance à l'uniformisation de nos sociétés ; la montée de la violence, particulièrement chez les jeunes.

Le repli sur soi

Les composantes de la société ne sont pas les êtres humains,
mais les relations qui existent entre eux.
Arnold J. Toynbee

Le repli sur soi, l'indifférence à autrui expliquent en grande partie le délitement social mais sont aussi révélateurs du dérèglement mental qui touche nos sociétés.

J.P. Delevoye explique qu'après la Seconde guerre mondiale, les Américains se sont trouvés face à un problème de surproduction … C'est alors qu'on a « inventé » la société de consommation en faisant appel au désir des individus. À la différence des besoins, les envies sont sans limites … Cette mutation fondamentale … centre l'individu sur lui-même, sur ses émotions, sur son ressenti. Elle fixe ses désirs sur des objets, alors qu'ils étaient auparavant investis dans des relations. Donc elle l'isole en le saturant d'émotions qu'elle suscite et manipule ... L'individu finit par croire qu'il existe à travers ce qu'il consomme … L'homme et la femme de la société de consommation valent par ce qu'ils dépensent et non plus par ce qu'ils pensent.

Pour l'individu centré sur ses émotions, qui tend à s'identifier à sa consommation, le rapport à l'autre a changé. Les entreprises ne sont pas les seules à traiter l'humain comme un matériau consommable et jetable. Lorsque le partenaire ou le conjoint ne donne pas satisfaction, on s'en débarrasse. Lorsque l'ami n'est plus utile, on l'oublie. Lorsque le vieillard devient encombrant, on le « place »... La solitude dans les hôpitaux ou les maisons de retraite est parfois abyssale. [JPD 48-52][33]

Autre symptôme de cette tendance : la disparition de nombre de règles sociales qui facilitaient les échanges entre les gens. La politesse fait place aux incivilités. Une amie linguiste me faisait remarquer que « la fonction phatique[34] se perd », ce qui veut dire que l'interaction sociale s'appauvrit.

Toujours plus coupés de leurs racines, de leur entourage, les individus se referment sur eux-mêmes. Se développent égoïsme, absence de compassion ou tout simplement désintérêt pour les malheurs d'autrui ; chacun vit dans sa bulle et ne se soucie que de lui (ou de son petit univers personnel). Une société atomisée. Et, donc, uniformisée.

L'uniformisation

Il faut que les gens « rentrent dans le moule ». [JPD]

Conformisme et mimétisme ne datent pas d'aujourd'hui. Le terme « mode » apparaît à la fin du XVe siècle. Pour Oscar Wilde, la mode est une forme de laideur si intolérable qu'il faut en changer tous les six mois. À son époque, elle ne concerne encore que la frange la plus aisée de la société.

Avec le passage à la production – et, donc, à la consommation – de masse, le processus se généralise. L'aliénation du consommateur fait écho à celle subie, sur sa chaîne de travail, par l'ouvrier des Temps modernes[35]. La société du profit produit les clients dont elle a besoin : recherche de publics captifs (enfants, adolescents, femmes, gays, seniors...) ; multiplication des produits dérivés lors de chaque événement populaire important (manifestation sportive, film à grand budget...) ; succession accélérée des modes ; marques, objets, vêtements avec lesquels on doit être vu ; il faut être « in », « dans le vent »...

La publicité, après avoir envahi nos paysages, se faufile maintenant dans le moindre message. Impossible d'y échapper. Elle a une action subliminale et nous conditionne sans que nous y prenions garde. Comme les sondages d’opinion qui se multiplient à tout propos et agissent plus subtilement puisqu'ils sont censés nous informer sur... ce que nous sommes censés penser.

A la suite de Thomas Friedman[36], Jean-Michel Besnier évoque un monde plat : La platitude exprime d'abord l'homogénéité d'où chacun tient sa ressemblance avec chacun, et par suite son caractère interchangeable : des objets de consommation identiques, qui prescrivent les mêmes comportements et introduisent des préoccupations communes. L'aliment du cerveau planétaire tend au régime unique, dont Coca-Cola, Sony ou Nike sont les marques. [JMB/HS 94-95]

Déjà anticipé par Ivan Illich : Les individus, qui ont désappris à reconnaître leurs propres besoins comme à réclamer leurs propres droits, deviennent les proies de la méga-machine qui définit à leur place leurs manques et leurs revendications. … Le consommateur-usager a besoin de sa dose de savoir garanti, soigneusement conditionné. Il trouve sa sécurité dans la certitude de lire le même journal que son voisin, de regarder la même émission télévisée que son patron. [I.I 126]

L’homme sans qualité

Or, télévision et médias électroniques emploient de plus en plus de mots qui n'engagent à rien, de mots valises, mais des valises vides constate Yves Prigent[37], et il avance l'hypothèse que cet affadissement du logos, cette dérive vers l'insignifiance, cette stéréotypie dans l'expression sont des manifestations d'un sentiment d'une force sans précédent, le besoin de ressembler à tout le monde pour ne déplaire à personne[38]. Et comme les médias obéissent au besoin qu'ils ont eux-mêmes créé, tout le monde ressemble de plus en plus à tout le monde...

Nous vivons sous l'empire de la norme … on craint les impertinents, les originaux, les esprits indépendants et même les créatifs … Le système s'ingénie à brider l'innovation, l'initiative … L'administration s'emploie souvent à raboter ce qui dépasse … Surtout ne pas être dérangé … Il faut que les gens « rentrent dans le moule »... [JPD 64-66]

Jean-Claude Guillebaud cite le philosophe Michel Meyer [qui] ironise à bon droit sur ces ressacs désespérés de l'égocentrisme new age : Chacun veut ce que l'autre veut parce qu'il le veut, et non parce que des raisons intrinsèques, désormais défaillantes, commandent ce choix. L'homme est devenu sans qualité, support vide d'un narcissisme épuisant, où chacun est le comptable frustré de ce que fait son voisin, le boutiquier de sa propre bêtise arrogante, immergée dans le bien-être et l'assurance d'être "comme tout le monde" : un être qui compte, en somme. Aux dépens de l'autre, qui fait de même lorsqu'il est le même[39]. [JCG 242-3]

Notre société de consommation de masse a besoin de gens qui pensent les mêmes choses, qui ont les mêmes comportements, qui consomment les mêmes produits, notamment ceux issus du secteur quaternaire, celui de l'information et de la culture. En cela nous courrons le plus grand danger, car ce sont les esprits qui sont ainsi formatés. Et, dans ce contexte, les nouvelles technologies, qui pourraient être un formidable vecteur de progrès humain (et qui le sont parfois), démultiplient les tendances à l'uniformisation des masses.  

Aux États-Unis, « meme »[40], raccourci du grec « mimesis », est l'un des mots les plus en vogue en 2012 ; il désigne les phénomènes de mimétisme et de contagion sur les réseaux sociaux[41].

A l'heure des réseaux sociaux, c'est souvent la similitude qui fait le regroupement. Le « même » l'emporte sur l'altérité. [JPD 47]

Avec quelles conséquences sur la subjectivité des internautes en question ?

Nous avons désormais affaire … à des hommes disposés à se débarrasser de leur intériorité au profit d'une étourdissante propension à communiquer tous azimuts les signes de leur subjectivité appauvrie. [JMB/DP 203-4]

Après les « baladeurs », les écrans électroniques portatifs : l’esprit est distrait en permanence, il ne pense plus. Si Descartes a raison, l'Homme « est » de moins en moins. Est-ce pour cela que les comportements inhumains se généralisent ?

La violence

Il y a une écologie des mauvaises idées comme il y a une écologie des mauvaises herbes.
Gregory Bateson (Vers l’écologie de l’esprit – T. II, Paris, 1980),
cité par Félix Guattari en exergue de son ouvrage Les trois écologies

Nous sommes tous les témoins passifs d'une barbarie sans cesse renouvelée.
Günter Grass, extrait du discours In Praise of Yasar Kemal, Francfort, octobre 1997

J'ai découvert la cruauté, la cupidité, la violence de l'individu contemporain. [JPD]


Aux dérèglements climatiques et sociétaux qui s’annoncent, s’ajoute le dérèglement mental. Plus de trente années après Bateson, plus de quinze années après Grass, la
barbarie ne cesse de se renforcer.

Celle qui va m'intéresser ici, c'est la violence au quotidien, celle qui surgit dans un fait divers qui, pour quelques instants, va faire la une de nos journaux, papiers, audiovisuels ou électroniques. Le criminologue Alain Bauer apporte un précieux éclairage sur son évolution :

Dans l'Histoire criminelle de la France publiée avec Christophe Soullez nous rappelions à quel point la perspective est importante sur ces questions [de statistiques criminelles]. En fait la situation s'est fortement améliorée pendant 4 siècles, disons depuis la mise en place de l'état civil par Francois 1er en 1539 jusque dans les années 70 (hors périodes de guerre peu comparables). Puis un retournement se fait jour au milieu des années 90 pour les violences physiques et on constate une progression quasi exponentielle de ces dernières, toutes sources statistiques confondues (mains courantes, plaintes, services d'urgences). Donc, pour la période couvrant les deux dernières décennies, la violence connue, déclarée et enregistrée, a fortement progressé en France[42].

On la retrouve partout, dans tous les milieux. Violences politiques, violences sociales, violences familiales... Attardons-nous sur ce qui constitue la sève d'une société, qui porte ses espérances, détient entre ses mains son avenir : sa jeunesse. Et commençons par les plus jeunes.

Dans les cours de récréation

Vous connaissez le jeux du foulard ou de la tomate ? le jeu « noir et blanc » ou « S.O.S. » ? le « happy slapping » ? le jeu du petit pont massacreur ?

Le petit pont massacreur, c'est le jeu en vogue dans les cours de récréation. Le principe est simple : un enfant écarte les jambes, un ballon est tiré ; s'il ne le rattrape pas, il est roué de coups. Un jeu bête, méchant et surtout dangereux...

Un collégien âgé de 14 ans a été hospitalisé récemment après avoir été passé à tabac par des camarades à Stains (Seine-Saint-Denis) dans le cadre d'un "jeu" qui prévoyait de sortir de la classe en courant vite et le dernier devait subir les coups de ses camarades[43].

Dans un livre Alerte aux jeux dangereux paru en 2006, l'association SOS Benjamin, qui regroupe des parents de victimes, recensait quelque 90 variantes de jeux dangereux. Toujours selon cette association, ces jeux auraient tué plus de 200 enfants depuis 1995.

L’impact des nouvelles technologies - À moins de 300 friends, t’es rien !

Je sais des assassins qui n'ont pas de victimes
Qui s'en vont faire la queue pour voir le sang d'écran
Et cette pellicule objective qui pellicule sur le vif
[44]

Depuis que le poète a écrit ces lignes plus besoin de faire la queue à l'entrée des salles obscures, on peut rester chez soi, devant son ordinateur ou sa console de jeu, et, même, devenir acteur. Avec Internet et les réseaux sociaux, une nouvelle étape est franchie. La violence est mise en scène. Elle quitte les écrans de la télévision et de la console pour être diffusée sur ceux des téléphones portables. Elle se démocratise et, du même coup, se généralise.

Ce qui semble émerger dans la société actuelle, c'est la violence en tant que telle. On voit se généraliser une impression de non-sens, de chaos ... On recherche la violence pour la violence... sans savoir ce qui nous y pousse. … Avec les réseaux sociaux et le partage de vidéos sur les portables, cela peut produire des effets très dangereux ... les jeux ont pour but de mettre en scène la violence pas seulement de défouler son agressivité[45].

Vous connaissez les opérations Pélican ? Cela peut ravager un appartement en quelques minutes. Au départ, votre adolescent envisage une petite fête à la maison ... L'information circule ... Le soir venu, [des] «faux amis» débarquent parfois à 80 ... des groupes aux rôles bien étudiés, l'un s'attaque au parquet, l'autre aux lustres, ou encore aux vitres. La casse nourrit, une fois filmée un site Internet, un blog, un Facebook. «C'est la génération Google», résume le psychanalyste Serge Tisseron. « Ce qui compte, c'est le trafic que génère une vidéo sur son site. » Pour augmenter sa visibilité, rien de tel qu'une mauvaise action[46].

Aux USA, certains ont trouvé encore plus amusant : On appelle cela des «bum fights». Le principe: inciter des SDF, pour quelques dollars ou packs de bières, à se battre entre eux, filmer les combats, et diffuser les vidéos sur Internet. En 2008, 106 SDF ont été agressés gratuitement, dont 27 en sont morts... En juillet, on comptait sur youtube près de 86.000 vidéos dégradantes sur des clochards. Les auteurs [en] sont souvent des jeunes hommes, voire des adolescents[47].

Le phénomène de cyber-harcèlement – qu’il soit le fait d’escrocs ou d’adolescents qui s’en prennent à un bouc émissaire – est en train de devenir un fléau majeur sur la Toile : Cédric avait 17 ans, une bonne bouille et des rêves plein la tête. Sa vie a basculé quand des escrocs l’ont piégé sur Internet. Croyant dialoguer avec une jeune fille, il avait eu l’imprudence d’accepter de se dénuder quelques instants. S’il ne payait pas, la vidéo serait diffusée sur YouTube et Facebook. Il n’a pas supporté la menace, et un après-midi d’hiver, à Marseille, il s’est pendu dans sa chambre[48].

Faits divers

Fondre sur des manifestants ou des fêtards, les frapper à dix contre un, lire l'effroi sur les visages autour, «c'est marrant», résume Moussa, de Stains, habitué «des descentes à Paris». … Habitués à se battre pour des «mauvais regards», ces jeunes ont une véritable fascination pour la violence[49].

Vous pouvez finir vos jours prématurément pour avoir refusé une cigarette à un petit malfrat, l'avoir éconduit à l'entrée d'une boîte de nuit ou vous être intéressé d'un peu trop près à sa petite sœur.

Quelques dépêches de presse, sur un mois à peine. 11 mai 2011 : un élève de troisième "sans problème" est passé à tabac par trois ou quatre jeunes ; il a été placé en coma artificiel ; 15 mai 2011 : un jeune de 17 ans a été retrouvé grièvement blessé dans les toilettes d'un cinéma de Créteil ; son pronostic vital est engagé ; 18 mai 2011 : un lycéen de 17 ans est poignardé et grièvement blessé lors d'une altercation avec un autre jeune ; 25 mai 2011 : un collégien, passé à tabac, est hospitalisé dans un état critique ; 9 juin 2011 : un collégien de 17 ans est poignardé par un garçon du même âge ; 20 juin 2011 : décès d'une adolescente de 13 ans, rouée de coups par le frère d'une camarade avec qui elle était en conflit.

Cela ne va pas nous consoler, mais constatons que la société française n'est pas encore tout à fait aussi « avancée » dans ce domaine que d'autres, nordiques ou anglo-saxonnes. C'est là-bas qu'il faut aller pour trouver les massacres les plus conséquents ; les plus spectaculaires étant ceux qui ont pour cadre le milieu scolaire ou universitaire.

De Columbine à Virginia Tech

20 avril 1999. Eric Harris et Dylan Klebold, deux élèves du cycle supérieur, pénètrent dans le lycée de Columbine à Littleton, Colorado. Tête couverte, mains gantées, manteaux noirs. Les deux adolescents sont armés de pistolets, de fusils à pompe, de carabines et de couteaux de chasse. Une fois entrés, ils tirent. Douze lycéens et un professeur sont tués et vingt-quatre autres personnes plus ou moins grièvement blessées avant que Harris et Klebold ne se suicident.

Ce massacre sera suivi par bien d'autres, en Allemagne, en Finlande, en Belgique, au Brésil, aux États-Unis... Mais le plus « réussi » des massacres scolaires reste, à ce jour, celui de Virginia Tech.

Le 16 avril 2007, sur le campus de l'Université Virginia Tech, à Blacksburg, en Virginie, un étudiant sud-coréen de 23 ans, Cho Seung-hui, tue trente-deux personnes et fait une vingtaine de blessés, dont certains graves, avant de se suicider. Il avait envoyé à la presse diverses photos rappelant l'imagerie du film sud coréen Old Boy, ainsi qu'une lettre faisant référence aux « martyrs comme Éric et Dylan », les « héros » de Columbine, et où il écrit : « À cause de vous, je meurs, comme Jésus Christ, pour inspirer des générations de faibles et de sans défense ».

George W. Bush, Jacques Chirac, Angela Merkel, la reine d’Angleterre, le ministre chinois des Affaires étrangères et jusqu'à l'iranien se disent « horrifié », « consterné », « choqué », « attristé »... Tout le monde « regrette » et « condamne »...

Le primat du spirituel

Est-ce la gloire que ces individus recherchent ? Veulent-ils être vu, avoir un public, laisser une trace, marquer les esprits ne serait-ce qu’un instant ? N’est-ce pas, plutôt, le contraire : devenir comme ces héros virtuels qui massacrent à longueur de journée sur ces écrans qu’ils ne quittent plus des yeux ? En passant à l’acte, ils les rejoignent : le réel leur permet d'entrer, pour de bon, dans le virtuel. Par ces meurtres, ils se débarrassent de leur carapace humaine et intègrent, enfin, pleinement, le monde de leurs héros. Objectivement, ils quittent la sphère de l’humanité – en 2015, Daesh fait décapiter ses prisonniers par de jeunes recrues européennes qui, une fois exécutée leur macabre besogne, se replongent dans leurs jeux vidéos favoris.

Il y a une différence de degré, pas de nature, entre les massacres rappelés ci-dessus et les meurtres virtuels ou le « happy slapping ». Version soft d'un même phénomène. Violence qui pollue les esprits comme le CO2 pollue l'atmosphère, insensiblement, sans que des effets majeurs soient immédiatement perceptibles, mais sûrement. Nous atteignons là au summum de la Crise. Si nous ne sommes pas capables de lire ces symptômes, d'en tirer les leçons, si nous laissons le mal se répandre, c'en sera fini de l'homme en tant qu'être « humain ». À quoi bon, alors, sauver la planète, réguler la société ? L'effort qu'il faut consentir pour préserver la couche d'ozone, il faut aussi le faire pour retenir la jeunesse de sombrer dans une barbarie pas toujours « soft » et de perdre les valeurs mêmes qui fondent le « projet humain ».

La conjonction des crises fait que c’est aujourd'hui l'éthique, le spirituel qui priment. Ce n'est plus l’économique ; il est, en quelque sorte, coincé entre deux impératifs qui le dépassent largement : le devenir de la planète et celui de notre part d'humanité. Si les trois écologies sont intimement liées, l'écologie mentale est, à l'évidence, première. Or, personne n'en parle !

Presque personne.

de même qu'il existe une pollution atmosphérique qui empoisonne l'environnement et les êtres vivants, de même il existe une pollution du cœur et de l'esprit qui mortifie et empoisonne l'existence spirituelle. Alors qu'il ne faut pas s'habituer aux poisons de l'air - et pour cela l'engagement écologique représente aujourd'hui une priorité -, on devrait agir de même pour ce qui corrompt l'esprit[50] / [51].


5. Un monde schizophrène

ce clair obscur

Une question que se poseront, peut-être, demain, les historiens d'un monde devenu « sage » : comment, en ce début de troisième millénaire, sur une planète en voie d'unification, ont pu ainsi coexister le meilleur et le pire, tant d'abominations et tant de vecteurs d'espoir ?

Paradoxe d’un monde où les bonnes nouvelles le disputent aux mauvaises, où les occasions de se réjouir sont aussi importantes – mais moins visibles – que celles de se désespérer.

Paradoxe d’un monde où règnent guerres, terrorismes, intégrismes, fanatismes, nationalismes, racismes, compétition effrénée, inégalités fabuleuses, gaspillages éhontés, refus de l’autre, misère, drogue, isolement, dépressions et suicides[52]… Et où, en même temps, se développe une formidable prise de conscience des problèmes et des enjeux ; où des gens de tous milieux et sur toute la terre se mobilisent dans des structures de toutes sortes, ONG, associations, coopératives, mouvements informels ; où de plus en plus de personnes ont un comportement responsable, font preuve de compassion, de solidarité ; où, un peu partout sur la planète, la société civile prouve sa capacité d'innovation et où nombre de citoyens recherchent et expérimentent ensemble des solutions.

Dialogue entre un disciple de Leibniz et un partisan de Schopenhauer

– Quelle époque fantastique nous vivons ! Jamais les progrès n'ont été aussi importants, aussi rapides, dans presque tous les domaines.

– Ah, vous trouvez ? Et jamais les dérèglements, les risques de catastrophes n'ont été aussi grands ! Quel monde allons-nous laisser à nos enfants – si nous en laissons un !

– Un monde infiniment meilleur que celui dont nous avons hérité.

– Je suis curieux de voir comment vous allez pouvoir étayer une aussi grotesque affirmation !

– Le monde change plus vite aujourd'hui que jamais auparavant.

– Pas les miasmes qui l'accompagnent : guerres, génocides, famines, pandémies… Eux, sont éternels !

– La guerre froide, c'est terminé. Il n'y a plus d'affrontement entre des blocs hostiles, le risque d'une nouvelle guerre mondiale s'estompe…

– …et le « choc des civilisations[53] » se profile. Grâce à MM Bush père et fils ! Si nous nous montrons incapables d’inverser l'infernale et vicieuse spirale enclenchée le 16 janvier 1991 et renforcée le 11 septembre 2001, si les Palestiniens ne retrouvent pas leurs droits et leur dignité, la majeure partie du monde musulman pourrait basculer du côté des intégristes. Et n'oubliez pas que des djihadistes, on en trouve au cœur même de nos cités !

– Le monde entier se développe ; les « pays émergents » ce ne sont plus seulement quelques petits dragons asiatiques mais la Chine, l’Inde, le Brésil ; même l’Afrique décolle et connaît un fort taux de croissance.

– Vous savez qu'il faudrait exploiter quatre planètes pour que tous les Chinois aient le même niveau de vie que nous ? Et même sans envisager un tel rattrapage, au rythme actuel d'utilisation des ressources naturelles nous allons vers leur épuisement programmé. Non seulement le modèle occidental est impossible à généraliser mais il n'est même pas soutenable en l'état.

– Alors ceux que l'on appelait, autrefois, les « sous-développés » n'auraient pas droit au progrès eux aussi ? Le PIB s'accroît partout et ce ne serait pas une bonne nouvelle ?

– Progrès pour qui ? Ce sont des moyennes. Au sein des pays, les inégalités elles aussi s'accroissent fortement un peu partout, même en Europe. Dans nombre de vos anciens « sous-développés », la corruption éhontée des classes dirigeantes est d'autant plus scandaleuse que leurs populations sont encore loin du minimum vital. Même chez nous, l'essentiel de la richesse créée est distribuée en dividendes ou en bonus et ne profite qu'à une petite minorité.

– Pointer du doigt les dérèglements n'est pas très difficile ! Il vaut mieux se demander comment les corriger. Et nous y mettre.

– Qui va le faire ? Ici, les pouvoirs politiques ont de moins en moins de prise sur le réel ; ailleurs, ils mettent en coupe réglée des sociétés tenues d'une main de fer. On a le sentiment d'un délitement total, d'une régression généralisée…

– Régression ? Vous êtes sûr ? Rappelez-vous les dictatures militaires, les régimes fascistes, les autocraties, l'apartheid, le rideau de fer… En un quart de siècle, la démocratie a progressé presque partout.

– Elle risque de sombrer, demain, cette démocratie, quand le monde sera sous la coupe des puissances de l'ombre, celles qui auront l'argent, donc le pouvoir.

– Les « puissances de l'ombre »… Vous pouvez clarifier votre propos ?

– Vous connaissez la mafia italienne. Et les triades chinoises, les cartels colombiens ou mexicains, les réseaux albanais, turcs, bulgares ?

– Le crime organisé…

– Oui. Le crime n'est plus ce qu'il était, ce que les films noirs du passé décrivaient ; il est effectivement « organisé », dispose de « cerveaux » sortis des grandes écoles, a constitué de petits empires qui se font la guerre entre eux – les règlements de compte, eux, sont toujours là ; au Mexique, ils font des milliers de morts chaque année. Drogues, armes, prostitution, cela ne leur suffit plus. Ils réinvestissent leurs bénéfices. Dans nombre de pays, ils contrôlent des systèmes bancaires ou des entreprises de travaux publics. Ils se transforment en « combinats », en multinationales, et n'hésitent pas à déclencher des crises boursières ou économiques pour accroître leurs gains. On a dit qu'ils étaient pour quelque chose dans la crise des Subprimes en 2007. Les États, eux, sont de moins en moins puissants ; dans certaines zones, ils sont même inexistants, au Mexique, en Afghanistan, dans la Corne de l'Afrique… Nous assistons à une hybridation entre la grande criminalité et le terrorisme et pas seulement au Sahel… Avec une double menace sur nos démocraties : qu'elles se laissent circonvenir par cette pieuvre qui prolifère très discrètement et très efficacement ou bien que, pour lutter contre elle, elles soient obligées de restreindre les libertés. Pour le moment, on fait des « rapports » ! Mais les moyens restent dérisoires. Aveuglement funeste[54]!

– Les gouvernements, je vous l'accorde, ne sont pas à la hauteur des enjeux du moment. Cela laisse toute sa chance à la société civile : nous allons enfin prendre notre destin en main, collectivement !

– Comment ça « collectivement » ?

– Grâce aux nouvelles technologies. Nous avons maintenant des outils fabuleux qui mettent le progrès à la portée de tous. Un exemple : les imprimantes 3D révolutionnent les méthodes de production ; nous serons bientôt tous des artisans polyvalents capables de créer quantité de biens.

– Ainsi, chacun pourra se fabriquer ses propres armes, et il deviendra totalement impossible d'enrayer leur prolifération.

– Vous ne voyez que le mauvais côté des choses !

– Il faut bien que quelqu'un le fasse. Vous savez que la Corée du Sud est un des pays les plus connectés au monde ?

– Cela ne m'étonne pas.

Près de 64 % des jeunes ont un smartphone et 18,4 % des 10-19 ans l’utilisent plus de 7 heures par jour.

– Ça me paraît beaucoup !

Ils tapotent frénétiquement pendant des heures, sans se douter qu’ils sont en train de calciner leur cerveau avant même qu’il se soit développé et vont devenir des zombies, incapables de se souvenir de leur propre numéro de téléphone. Car l’usage abusif des nouvelles technologies empêcherait le développement des capacités cérébrales, les utilisateurs outranciers de smartphones ne développent que la partie gauche de leur cerveau, laissant la partie droite sclérosée. Dommage, c’est elle qui génère les facultés de concentration, de mémoire et d’attention. Si elle n’est plus stimulée, dans 15 % des cas, les jeunes peuvent développer les premiers signes de « démence digitale ». L’expression inventée spécialement par les médecins sud-coréens recouvre un nouveau mal qui englobe des troubles de la mémoire, le sous-développement émotionnel et les premiers signes de folie[55].

Le sous-développement émotionnel… À Virginia Tech, c'est un Sud-Coréen qui…

– Oui.

– L'abus de bonnes choses nuit ! Nous le savons depuis longtemps. Vous ne pouvez cependant ignorer les possibilités offertes par la révolution numérique. Regardez Internet ! Un fantastique outil de recherche et de communication, où chacun peut circuler librement…

– …et où toutes nos pérégrinations sont soigneusement répertoriées par des « espions » électroniques pour définir notre « profil d'utilisateur » et en informer les marchands tapis dans l'ombre des réseaux.

– Il commence à il y avoir trop de pub, effectivement.

– Et de sollicitations directes : on démarche jusque chez vous, sur votre tablette ou votre ordinateur – même l'Obs s'y met !

– Ce sont des inconvénients mineurs comparés aux avantages retirés ; tous les jours vous vous servez d'Internet.

– Oui, vous vous servez d'Internet et Internet se sert de vous, et vous n'avez aucun contrôle là-dessus.

– Pensez à tous ces mouvements qui secouent nos sociétés depuis quelques années ; ces nouveaux outils y jouent un rôle déterminant : la technologie est maintenant au service de la libération de l'humanité.

– Ou de son aliénation. Prenez le Web. La toile. Cette image d'un réseau tissé tout autour de la planète où, chaque seconde, circulent des milliards d'informations - textes, photos, sons, vidéos - peut aussi ressembler à un filet, une nasse, voire un chalut aux capacités infinies. La révélation de l'existence du système Prism par l'analyste américain Edward Snowden, un système mis au point et utilisé par la National Security Agency (NSA), en donne l'impression. En se branchant directement sur les principaux câbles, en puisant continuellement dans les informations qui y circulent, en se ménageant un accès aux serveurs des acteurs majeurs d'Internet, l'agence de renseignement américaine s'est dotée d'un passe-partout auquel rien ne résiste. Comme si les agents de la NSA pouvaient à tout moment, et comme bon leur semble, perquisitionner dans la correspondance, la sphère personnelle, voire privée, de chaque internaute sans mandat officiel, et sans que l'intéressé s'en aperçoive. Pour un espion, Prism est un rêve devenu réalité, le nec plus ultra du renseignement, le paradis de la surveillance…

Selon les éléments ultraconfidentiels révélés par Snowden, la NSA disposerait d'accès aux serveurs des plus grands noms de l'Internet: Microsoft[56], Yahoo, Google, Facebook, AOL, Skype, Youtube, Apple… Excusez du peu. Rares sont les internautes dans le monde qui n'ont pas au moins un lien avec un de ces fournisseurs d'accès ou de messagerie. En d'autres termes, la NSA a le pouvoir de fouiller dans la vie de chacun d'entre nous[57].

– Et alors ? Qu'est-ce qu'elle peut en faire la NSA de toutes ces informations ? Se focaliser sur ces égarements, qui sont tout à fait condamnables, je vous l'accorde, c'est voir les choses par le petit bout de la lorgnette. Regardez donc devant vous ! Nous sommes dans une période tout entière tournée vers l'avenir…

– Quel avenir ? Vous voyez quelque chose se dessiner à l'horizon ? Vous avez une bonne vue… ou une puissante « lorgnette » ! On a plutôt l'impression que passé, présent, futur, tout se télescope dans une sorte de maelström immobile, comme si l'Histoire s'arrêtait pour de bon.

– …le passé s'éloigne à une vitesse étourdissante !

– Et nous, nous y replongeons encore plus vite ! Nous le revisitons, même jusques aux temps les plus reculés. Des choses que l'on croyait disparues resurgissent. En mer Rouge, les pirates sont de retour. Avec Boko Haram et Daesh, l'esclavage refleurit. On pensait avoir localisé les derniers cannibales en Nouvelle-Guinée, ils réapparaissent au cœur de nos cités, en Allemagne, au Canada. Médée est toujours parmi nous : quand un couple se sépare, l'époux délaissé punit l'autre en tuant leurs enfants. Demain, peut-être, un Thyeste moderne s'attablera devant un nouveau funeste festin…

– Vous exagérez ! Regardez les jeux de rôles, les jeunes s'inventent un Moyen Âge imaginaire. On ne reproduit pas le passé.

– Vous avez raison, on fait mieux ! Négresses à plateau ou chinoises aux petits pieds ne sont rien devant les corps suppliciés de certains adeptes du body art. Des Tirésias, aujourd'hui, vous pouvez en croiser à chaque coin de rue – ou presque. Et faut-il parler du « harlem shake » ?

– Du… ?

– Ceux qui nous liront dans quelques années, ou, peut-être, seulement, quelques mois, se demanderont, comme vous, de quoi il s'agit. D'une de ces modes qui se répandent comme une trainée de poudre sur toute la planète et ne durent pas : une danse d'avant la danse, où toute règle a disparu ; on fait ce qu'on veut, on bouge dans tous les sens. Déjà, les graffiti ou le rap témoignaient de ce retour aux origines, de cet amoindrissement de l'ambition créatrice.

– Cela a quand même permis à de vrais artistes de se révéler…

– À quelques-uns, forcément – dans le lot !

– …et à beaucoup de jeunes de prendre la parole, ce qui est loin d'être négligeable. Mais vous n'avez pas entièrement tort ; d'une époque aussi riche en possibilités d'expression et de création on pourrait attendre mieux quant au contenu exprimé, y compris sur le plan intellectuel.

– Un nivellement généralisé par le bas.

– C'est, du moins, le sentiment qui se dégage si l'on s'en tient aux grands médias, aux sites les plus consultés du Net. Peut-être est-ce une impression erronée.

– Ce qui n'est malheureusement pas une impression, c'est la montée de la barbarie quotidienne : indifférence à autrui, fascination pour la violence ou le gore, mépris de la vie. Des jeunes de familles souvent aisées collectionnent armes et vêtements militaires ; ils mélangent dans leur symbolique croix gammée et faucille et marteau ; ils prennent les minorités pour cibles. Dans toute l'Europe, les idéologies néo-nazie ou ultranationaliste ont le vent en poupe. Les actes racistes, antisémites, homophobes sont de plus en plus nombreux. Al-Qaeda, Daesh ou le Gang des Barbares sont des arbres qui nous cachent la forêt.

– Mais il y a aussi tellement d'actions exemplaires, de témoignages de solidarité, de compassion… Où s'exprime notre humanité vis-à-vis de nos semblables ou de nos frères dits « inférieurs », les animaux.

– Vous savez qu'aux Îles Féroé, pour prouver leur virilité, chaque année, les jeunes hommes rassemblent dans une rade des centaines de dauphins et les massacrent à coups de couteau ?

– En janvier 2006, un peu plus au sud, à Londres, une baleine s'est échouée dans la Tamise. Des moyens importants ont été mobilisés et l'animal a pu être ramené en pleine mer. Un Anglais, interviewé à cette occasion, se désole : « elle doit être stressée, traumatisée »…

– au même moment, au Japon, se déroule la chasse à la baleine.

– …une parcelle d'humanité au sein d'un océan de barbarie. Nous serons « humains » quand nous ressentirons tous la même compassion que ce Britannique.

– Vous croyez qu'on en prend le chemin ? Nos sociétés ont-elles l'air de s'humaniser ?

– Des voix se font entendre en ce sens. Écoutez le pape François.

– Il prêche dans le désert.

– Parce que nous ne discernons pas la route… Ce manque de visibilité accroît notre angoisse et explique notre sentiment d'impuissance.

– Tout s'effondre et nous ne faisons rien !

– Je vous dis que c'est parce que nous ne voyons pas encore ce qu'il faudrait faire.

– On ne le voit que trop bien ! Et on refuse d'en assumer les conséquences, en termes de niveau de vie, de confort matériel. Nous sommes dans un monde trop riche qui nous éblouit, nous fascine, comme un miroir aux alouettes ; et nous restons paralysés, incapables d'agir.

– Peut-être que tout ne s'effondre pas vraiment et que nos sociétés vont arriver à surmonter leurs problèmes. Contrairement à ce que vous dites, beaucoup de gens réagissent.

– Seront-ils assez nombreux ? Notre monde possède-t-il encore les ressources nécessaires pour se ressaisir ?

– Sans être exagérément optimiste, on peut garder « des raisons d'espérer ». Chaque jour, des signes multiples montrent que des forces de vie, de paix et de démocratie sont à l’œuvre non seulement pour empêcher le pire, mais aussi pour promouvoir le meilleur. [PV 29] Tellement de choses prometteuses se passent ici ou là ! Vous avez lu Un million de révolutions tranquilles ?

– Pas encore, mais le titre est intéressant : c'est presque un oxymore !

– Voyez ce que nous en dit Bénédicte Manier :

Ce livre est né de l'observation, durant plusieurs années, de projets portés par la société civile partout sur la planète. L'émergence simultanée, dans des contextes géographiques et socioculturels très différents, de réalisations de formes identiques – alterconsommation, monnaies locales, coopératives de travail et d'habitat, jardins urbains, agricultures durables, formes participatives de démocratie – constitue par bien des aspects un phénomène inédit, à commencer par son ampleur… ces mouvements concernent probablement plusieurs millions de personnes dans le monde… Chaque jour… voit émerger de nouvelles [alternatives] : la reprise en main par les citoyens des enjeux qui les concernent est une histoire qui semble constamment en train de s'écrire… Cette capacité d'innovation de la société civile reste toutefois encore largement ignorée en tant que phénomène global. [BM 295-6]

– Oui, les gens impliqués, les actions novatrices ne manquent pas, mais on en parle peu ; on ne voit que ce qui va mal. Notre monde préfère les mauvaises nouvelles aux bonnes : c'est symptomatique.

Ruth Stegassy a longtemps fait – et gagné – le même pari dans son émission Terre à terre, le samedi matin sur France Culture : être à l'affût des initiatives locales, qu'elles émanent de particuliers, d'associations ou de collectivités territoriales, savoir ce qui se fait à l'étranger et être un relais des expériences réussies ; l'objectif avoué est de tisser un réseau entre tous ceux qui, en France et à l'étranger, sont dans la recherche active, expérimentent des solutions [58]. Nous allons du microcrédit au Bangladesh au reboisement du Sahel, de Fukushima à Notre-Dame-des-Landes, des monnaies alternatives en Argentine et en Grèce à celles du Kenya, des projets miniers en Laponie aux menaces sur la forêt du Morvan, de l'habitat mobile ou éphémère aux coopératives agricoles du Jura, de l'amiante aux OGM, de la transhumance contre le puçage des troupeaux aux dérives de la bio… Au fil des semaines, nous nous laissons convaincre qu'effectivement le monde ancien a entamé une forme de mutation. [BM 312]

– Peut-on espérer voir cette mutation aboutir ? Les solutions germer et l'emporter demain ? Pour retrouver un monde pacifié, harmonieux, confiant en lui… Espoir bien ténu tant les forces qui s'opposent au changement sont puissantes.

– Sans compter une force bien plus grande encore, la force d'inertie ! Le plus navrant – le plus rageant aussi – c'est de penser que, si nous ne nous ressaisissons pas, s'il n'y a pas un sursaut collectif, toutes ces initiatives remarquables, tous ces gens formidables qui se mobilisent un peu partout, tout ça risque d'être balayé et n'aura servi à rien !

– Vous voyez, vous aussi vous doutez.

Quel paradoxe que le monde en ce début de XXIe siècle ! Globalement la démocratie y a progressé depuis la chute du Mur de Berlin et les inégalités entre pays ont tendance à se résorber, mais les gouvernants politiques font semblant de tenir le gouvernail ; le pouvoir réel est aux mains d'une finance qui ne peut recenser ni maîtriser son pouvoir mais qui s'oppose à toute régulation !

Accélération du réchauffement climatique, crise de la dette, impuissance de la communauté internationale en Syrie, poudrière israélo-palestinienne, violent affrontement sunnites-chiites, tension Chine-Japon, crise du leadership américain, dissémination des conflits, prolifération des armes nucléaires et chimiques, crise financière latente

– N'en jetez plus ! La barque est suffisamment chargée !

– La barque… le monde est, pour l'heure, un bateau ivre, jeté à grande vitesse[59]. Et qui risque de finir comme le Concordia.

– Ou le Titanic.

– C'est qui le pessimiste, c'est moi ou c'est vous ?

– Quelle importance ?

– Oui, Schopenhauer comme Leibniz sont bien loin maintenant !

– Pour Leibniz, je n'en suis pas si sûr : nous allons le retrouver dans quelques chapitres.

– Le retrouver vraiment ? Notre époque s'est ingéniée à trahir tous les penseurs dont elle se réclame ; voyez Marx, Nietzsche…

– Ce n'est pas nouveau, Jésus déjà…

– C'est juste. Quand il y a des hommes de bonne volonté qui nous montrent la voie à suivre, nous ne les entendons pas. Croyez-vous que l'on pourra quand même, un jour, améliorer un peu les choses ?

– Si nous arrivons à comprendre ce qui se passe, ce que nous vivons, à retrouver du sens, peut-être.

– Certains disent que ça a toujours été comme ça et que ça le sera toujours.

– S'ils disaient vrai, alors, il n'y aurait plus qu'à se taire… Et à laisser la parole à ceux qui la méritent encore, les poètes.

Pour le chiffre évadé de la calculatrice
Pour le regard du chien qui veut te pardonner
Pour la Légion d'Honneur qui sort de ta matrice
Pour le salaire obscène qu'on ne peut pas montrer
Pour la haine grimpant du fond de l'habitude
Pour ce siècle imprudent aux trois quarts éventé
Pour ces milliards de cons qui font la solitude

Pour tout ça le silence[60]

II. QUE VIVONS-NOUS ?

Retrouver du sens / Comprendre

Nous sommes en crise. Depuis 1968. Ou 1973. Ou 1980. Depuis que la Modernité a basculé dans l'ultra-libéralisme.

Cette crise va de conserve avec trois ruptures et trois mutations.

Les mutations s'enclenchent toutes les trois à la même époque, de 68 à 75.

Les ruptures, nous les vivons ; elles ne sont pas terminées. Les plus visibles, celles qui touchent aux éléments constitutifs de la Civilisation, ont pour conséquence la fin de l'hétéronomie.


Les trois étapes et la triple rupture

Mai 1968, la Sorbonne :

À l'entrée du grand amphithéâtre, sur le pilier de droite, une inscription tracée sommairement au crayon chinois. Elle n'est ni politique, ni polémique, ni contestataire. Elle sonne comme un coup de clairon désespéré :

« Cours camarade, le vieux-monde est derrière toi »[61].

Un demi-siècle et quelques tremblements d'univers plus tard, le coup de clairon résonne toujours à nos oreilles ; encore plus désespéré. Car, si l'on ne voit toujours pas dans quelle direction courir, il est devenu évident pour tous que le vieux-monde n'est plus là. Il se perd dans les brumes de l'Histoire…

Bien des doctrines tenues pour vraies s’écrouleront. D’autres seront amendées. Bien des institutions seront détruites, et peut-être bien des formes sociales disparaîtront. Toutes seront ébranlées.

En 1980, J.T. Desanti ne peut nous en dire plus. Aujourd'hui, essayons d'aller plus loin. Qu'est-ce qui est ébranlé, voire détruit ? Qu'est-ce qui « se perd dans les brumes de l'Histoire » ? Pour retrouver une direction, du sens, peut-être faut-il, auparavant, arriver à répondre à ces questions. Et, pour cela, il nous faut revenir en arrière, remonter aux sources de la civilisation, et même de la « culture », et retracer les différentes étapes de notre histoire.

Notre monde est le résultat d’une longue évolution, commencée il y a plusieurs centaines de milliers d'années (avec l'apparition de l'homo sapiens), qui s’est progressivement accélérée, et que l’on peut diviser en trois grandes périodes, trois strates, séparées par deux tournants majeurs ; nous vivons un troisième tournant.

Au début, il y a la « Culture » (au sens où l’entend Claude Lévi-Strauss). Puis, voici quelques milliers d'années, apparaissent les civilisations. Vers le milieu du précédent millénaire, sous l’effet des progrès décisifs de la connaissance et des techniques, naît l’ère moderne, que j’appellerai la Modernité.

À chaque étape est lié un mode dominant de production des richesses : chasse et cueillette, agriculture et élevage, enfin industrie. À chacune correspond un mode dominant d'intégration et de régulation sociales : la tribu et la loi du Père, les empires et la loi de Dieu, les nations et la loi de l’État. Attali parle d'Ordre rituel, d'Ordre impérial et d'Ordre marchand[62].

Trois âges qui se superposent : la « Culture », la « Civilisation », la « Modernité ». Tous trois s'achèvent sous nos yeux. Nous vivons l'effondrement des trois modes constitutifs de la société. Trois ruptures simultanées. Le vieux-monde est bien derrière nous !


6. Les trois étapes

1. La Culture

Les Hommes, contrairement aux autres animaux sociaux, ne se contentent pas de vivre en société, (mais) produisent de la société pour vivre[63]. Maurice Godelier

Ce qui a permis l’aventure humaine, ce qui a fait qu’une espèce s’est imposée sur toute la planète au détriment de toutes les autres, c’est sa capacité à constituer des groupes toujours plus importants. La main et le cerveau n’ont pas suffi à faire l’homme ; il est le produit de la vie en société. Vivre ensemble suppose des règles communes, des mécanismes assurant la cohésion sociale.

À l'origine du processus, la question de la relation à l'Autre. Lévi-Strauss l'illustre dans des pages sublimes au début de sa thèse de doctorat[64].

À partir de l'observation du cérémonial du repas dans les restaurants à bas prix du Midi de la France (nous sommes dans les années 1940), il analyse comment l'échange du vin entre deux personnes étrangères l'une à l'autre mais placées pour deux ou trois demi-heures dans une promiscuité assez étroite des deux côtés d'une table de restaurant à bon marché permet de résoudre un conflit, pas très aigu sans doute, mais réel, et qui suffit à créer un état de tension… entre la norme de la solitude et le fait de la communauté.

La distance sociale maintenue, même si elle ne s'accompagne d'aucune manifestation de dédain, d'insolence ou d'agression, est, par elle-même, un facteur de souffrance, en ce sens que tout contact social comporte un appel et que cet appel est un espoir de réponse. C'est de cette situation fugace mais difficile que l'échange du vin permet la résolution.

Dans ce cérémonial, Lévi-Strauss reconnaît des vestiges encore frais d'expériences psycho-sociales très primitives…

En ce sens, l'attitude respective des étrangers du restaurant nous apparaît comme la projection infiniment lointaine, à peine perceptible, mais néanmoins reconnaissable, d'une situation fondamentale : celle dans laquelle se trouvent des individus ou des bandes primitives, entrant en contact pour la première fois ou exceptionnellement, avec des inconnus… expérience, entre toutes angoissante, de la vie primitive.

Les primitifs ne connaissent que deux moyens de classer les groupes étrangers : ils sont ou bien « bons » ou bien « mauvais ». Mais la traduction naïve des termes indigènes ne doit pas faire illusion. Un groupe « bon », c'est celui auquel, sans discuter, on accorde l'hospitalité, celui pour lequel on se dépouille des biens les plus précieux ; tandis que le groupe « mauvais » est celui dont on attend et auquel on promet, à la première occasion, la souffrance ou la mort. Avec l'un on se bat, avec l'autre, on échange. Or, l'échange, phénomène total, est d'abord un échange total, comprenant de la nourriture, des objets fabriqués, et cette catégorie de biens les plus précieux, les femmes.

L'autre, l'inconnu, c'est l'ennemi, celui dont on attend et auquel on promet, à la première occasion, la souffrance ou la mort. Pour s'en faire un allié, un ami, il faut apprendre à le connaître, ce que permet l'échange. Un exemple édifiant, bien que non encore concluant, nous en est fourni par l'histoire récente de l'Europe.

Les premiers hommes ne possèdent ni stocks de nourriture, ni objets fabriqués : c'est en échangeant leurs femmes avec le groupe voisin qu'ils s'en font un « allié » – à tous les sens du terme – et sortent par là de l'engrenage de la peur et de la violence. Ainsi naît, selon Lévi-Strauss, la « Culture » : par la prohibition de l'inceste. Prohibition dont l'enjeu n'est en rien génétique ou moral, comme c'est le cas dans nos sociétés occidentales, mais uniquement social.

Dans Mœurs et sexualité en Océanie, Margaret Mead sonde, avec difficulté, les membres de la tribu Arapesh sur l'inceste, car la question ne se pose pas pour eux ; elle essaie donc de savoir ce que diraient les vieux à un jeune qui veut épouser sa sœur :

Je questionnai les vieillards, l'un après l'autre. Les réponses furent toutes les mêmes. Elles se résument à ceci : « Quoi donc ! Tu voudrais épouser ta sœur ? Mais qu'est-ce qui te prend ? Ne veux-tu pas avoir de beau-frère ? Ne comprends-tu donc pas que si tu épouses la sœur d'un autre homme et qu'un autre homme épouse ta sœur, tu auras au moins deux beaux-frères, tandis que si tu épouses ta propre sœur tu n'en auras pas du tout ? Et avec qui iras-tu chasser ? Avec qui feras-tu les plantations ? Qui auras-tu à visiter ? [65] »

Claude Lévi-Strauss précise : La prohibition de l'inceste est moins une règle qui interdit d'épouser mère, sœur ou fille, qu'une règle qui oblige à donner mère, sœur ou fille à autrui. C'est la règle du don par excellence[66].

Une transition continue existe, de la guerre aux échanges, et des échanges aux intermariages ; et l'échange des fiancées n'est que le terme d'un processus ininterrompu de dons réciproques, qui accomplit le passage de l'hostilité à l'alliance, de l'angoisse à la confiance, de la peur à l'amitié[67].

Il étaye magistralement sa théorie en décortiquant l'extraordinaire complexité des structures de parenté chez les peuplades les plus primitives, tels les Murgin du nord de l'Australie (mariage avec la fille du frère de la mère : chacun connaît ainsi quasiment dès sa naissance son futur partenaire). Règles primordiales (au double sens du terme), car la parenté est le seul mode d'organisation des sociétés dites « archaïques ». Petites sociétés fortement intégrées : l'appartenance y est maximale, la régulation sociale quasi parfaite. La norme qui vient de la communauté est pleinement respectée par chacun de ses membres.

Pendant des centaines de milliers d'années, la destinée d'un homme se confondait avec celle de son groupe, de sa tribu, hors laquelle il ne pouvait survivre. La tribu, quant à elle, ne pouvait survivre et se défendre que par sa cohésion. D'où l'extrême puissance subjective des lois qui organisaient et garantissaient cette cohésion[68].

Dans ces sociétés, l’individualisme est inconnu ; c'est le groupe qui est fortement individué. La maîtrise de l'environnement y reste très limitée ; la nature est respectée, souvent sacralisée.

2. La Civilisation

Une première mutation, qui s'étend sur plusieurs millénaires, commence, il y a environ 12 000 ans, avec l'entrée dans le néolithique, ce tournant décisif où l'être humain a quitté un mode de vie nomade de chasseur-cueilleur pour un mode de vie sédentaire d'agriculteur-éleveur, cette grande bifurcation qui façonna alors un homme nouveau. [FL 52]

C'est au Proche-Orient que l'on trouve les traces des premières habitations en dur. Leurs occupants stockent céréales et légumineuses sauvages, puis les plantent. Les premières grandes inventions humaines – la roue, la charrue – favorisent la formation de surplus agricoles qui permettent la division du travail et un fort accroissement démographique. Surgissent les premières cités, puis les premiers empires, en Mésopotamie et en Égypte. Enfin apparaît l'écriture[69].

Se repose alors le problème de la cohésion sociale : comment arriver à réguler des sociétés autrement étendues ? Dans la dernière période de la Préhistoire, la notion de sacré est déjà présente[70]. Elle va connaître une véritable mutation ; surviennent ensemble les grandes religions et l'État. Dans la société pyramidale égyptienne, la symbiose est parfaite : au sommet, Pharaon est Dieu. Un seuil qualitatif est franchi. La Loi est écrite[71]. Un pouvoir absolu et sacré domine des sociétés qui se stratifient en classes ou castes. Esclavage et servage se répandent. Par le biais de la religion et de l'art, souvent liés, fatum et catharsis vont aider le plus grand nombre à supporter l'insupportable.

Sur la « famille élargie », l'autorité du « pater familias » est toute puissante[72]. L'individu a peu de droits. Sa vie continue à être soumise aux intérêts du groupe auquel il appartient.

Dans [les] sociétés traditionnelles, l'individu n'existe pas en tant que tel : il est membre de son groupe, il adopte les valeurs, les coutumes, les modes de vie de ce groupe. On ne lui demande pas si ceux-ci lui conviennent : il a pour obligation de s'y conformer. Il ne choisit pas son métier, il ne choisit pas de convoler avec qui il veut, il choisit rarement même son lieu de résidence. Il a des comptes à rendre à la collectivité et, s'il dévie de la ligne que celle-ci a fixée, il en est puni… [FL 111]

Les crises jalonnent l’histoire de l’humanité. Des empires se sont effondrés, des civilisations ont disparu. Des envahisseurs ont réduit en cendres des États florissants. Mais, un peu plus loin, ou à l’autre bout de la planète, d’autres se maintenaient. Après l’effondrement de l’Empire romain sous les coups des « barbares », la chrétienté va préserver un lien entre les multiples petites communautés de la société féodale et préparer le terrain pour une Renaissance…

3. La Modernité

La deuxième mutation est bien plus rapide, quelques siècles seulement : 1440, Gutenberg ; 1486, Pic de la Mirandole : Discours sur la dignité de l'homme ; 1492, Christophe Colomb (et L'homme de Vitruve, de Léonard de Vinci) ; 1513, Machiavel ; 1517, Luther ; 1530, Copernic.

1600, Hamlet. 1605, Don Quichotte. 1610, les Vêpres de la Vierge. Le Caravage meurt la même année. L'art moderne est né. C'est en 1604 que Galilée (1564-1642) fait ses découvertes majeures.

1637, le Discours de la Méthode : Descartes invite l'homme moderne à prendre possession du monde et à le mettre à son service.

1690, Denis Papin – travaux prolongés par ceux de Thomas Newcomen (1712) et de James Watt (1765) : une source d'énergie révolutionnaire, la machine à vapeur, ouvre l'ère industrielle.

L'emprise de l'homme sur la nature se renforce considérablement. Les progrès décisifs de l'agriculture permettent le développement des villes. Le commerce prend un essor considérable ; relayé, à partir du XVIIIe siècle, par celui de l'industrie.

Nous entrons dans les temps modernes. La pensée suit. Les paysages politique et idéologique sont chamboulés. Noblesse et clergé s'effacent ; la bourgeoisie prend les commandes. Les « Lumières » embrasent l'Europe. Les idéologies prennent – en partie – la place des religions. Naissance de l’« individu », de la foi en la « raison », dans le « progrès ». Benjamin Constant oppose les Anciens et les Modernes.

Le primat de l'économie impose un nouveau mode de régulation, la loi du marché. La compétition remplace la coopération ; la liberté des échanges s'installe à la place des multiples normes et conventions qui régissaient la société traditionnelle ; l'entreprise apparaît et supplante les antiques corporations ; l'argent s'émancipe du carcan de la religion. L'homme va exploiter non seulement son semblable mais la Terre entière.

Pour réguler des sociétés aussi complexes, le rôle de l'État devient prépondérant. En France, Richelieu et Colbert, avant Napoléon, préparent la voie au jacobinisme républicain et à l'omniprésence des pouvoirs publics. Si les deux autres modes de régulation, religion et famille, sont affaiblis, ils sont toujours présents et efficients.

Puis le progrès technique s’accélère encore : après la vapeur, l’électricité, l’atome, l’informatique… Toujours plus vite, toujours plus loin : chemin de fer, automobile, avion, fusée… Télégraphe, téléphone, enfin Internet : nous basculons dans une nouvelle ère.

La modernité finissante

La pression sociale reste très forte jusqu'au milieu du XXe siècle. Ceux qui ne sont pas « comme tout le monde » sont encore marginalisés. En 1952, Georges Brassens commence sa carrière avec La mauvaise réputation :

Non les « braves gens » n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux.

En 1969, dans La Fiancée du pirate, Nelly Kaplan dénonce les préjugés moraux et la tartuferie de certains bien-pensants ; c'est, dit-elle, « l'histoire d'une sorcière des temps modernes qui n'est pas brûlée par les inquisiteurs, car c'est elle qui les brûle » (rôle de Marie, admirablement interprété par Bernadette Laffont)[73]. Nous sommes à une date charnière : le vieux-monde est toujours là, mais il est dévoilé et fortement contesté. Pourtant, il n'est pas encore tout à fait mort. Et il va, par tous les moyens, tenter de se perpétuer. Quelques années plus tard, le poète se désole : même si l'édifice est profondément lézardé, un coup d'aile d'oiseau ne suffira pas pour qu'il s'effondre[74].

Depuis – c'était hier ! – quelle évolution ! Et combien il est malaisé d'y voir clair ! Le troisième tournant est bien plus complexe et difficile à analyser que les deux premiers. On peut en faire deux lectures : ou bien nous sommes devant un seuil, une rupture totale avec les trois âges que nous venons d'esquisser, ou bien ce mouvement a commencé depuis déjà plusieurs siècles, avec la Modernité, et nous en vivons l'aboutissement. Pour trancher – il le faudra – il nous faut analyser les ruptures en cours.


Les trois ruptures

un monde qui se meurt

7. L'effacement du mode constitutif de la Culture

Nous venons de voir, avec Claude Lévi-Strauss, comment les sociétés se constituent : par la prohibition de l'inceste qui permet de transformer des étrangers, ennemis potentiels, en alliés. On se connaît grâce à l'échange.

Pierre Manent, dans son ouvrage Les métamorphoses de la Cité, Essai sur la dynamique de l'Occident[75], approfondit la dichotomie connu/inconnu et l'élargit historiquement.

[La frontière entre l'extérieur et l'intérieur] nous aide à dessiner la forme, et pour ainsi dire à trouver le rythme, d'une des articulations principales, peut-être de l'articulation principale du monde humain. Je la représenterai par les deux séries parallèles suivantes :

guerre

extérieur

inconnu

nature

monde

paix

intérieur

connu

loi

cité

C'est cette articulation qui est en train de disparaître.

Les nouvelles oppositions

J'ai vécu les mois les plus intenses de mon existence en Afrique. Dans un pays qui avait été coupé du monde durant plus de quinze années, et, ainsi, « préservé », du fait d'un dictateur épouvantable. J'y arrivai six mois après sa disparition. Ayant établi des relations de confiance et d'amitié très fortes avec nombre d'autochtones, je questionnai l'un d'entre eux sur le fait que, hors le centre de la capitale, où que nous soyons, il était de coutume de saluer toute personne croisée sur le chemin. Il me répondit : « si tu ne le salues pas, tu n'existes pas pour lui, et s'il t'arrive quelque chose, un malaise et que tu tombes, il ne peut pas te secourir. » Traduction pragmatique d'une donnée fondamentale, où transparaît la nature même de l'humain tel qu'il s'est constitué depuis les origines.

L'échange de la parole, d'un sourire, ou même d'un simple geste, un hochement de tête, une inclination du buste, la main portée au niveau du cœur, suffit pour indiquer à l'autre, rencontré sur mon chemin, qu'il existe pour moi, et, sans devenir un ami, il n'est plus, alors, tout à fait un inconnu, partant un possible ennemi. Par là, on s'assure – et, donc, on se rassure – que l'on n'est pas en présence de quelqu'un d'hostile. Comme, aux origines, l'échange des femmes a permis de transformer des ennemis en alliés, l'échange d'un simple salut fait de l'autre un allié potentiel. Le geste lui-même appelant une réponse et, ainsi, se crée un lien, souvent fort ténu et éphémère, mais qui permet d'éviter l'angoisse sourde de l'inconnu et même, parfois, comme dans la parabole de mon jeune guinéen, de recevoir un secours inespéré. En fait, le secours que tout humain est en droit d'attendre de ses congénères.

Transportons-nous, maintenant, dans une grande cité, où nous croisons des milliers de « semblables » dans la plus totale indifférence. Où il arrive, même, que personne ne s'arrête pour secourir un accidenté au bord de la route ou n'intervienne pour empêcher une jeune femme de se faire violer dans un bus ou une rame de métro. Cas, malheureusement pas exceptionnels, où l'indifférence devient lâcheté. Mais il arrive, aussi, que des quidams se mobilisent, que des inconnus volent au secours de leur prochain, ou, plus simplement, qu'ils échangent quelques propos ou un simple sourire, sans se connaître, sans que ne s'impose à eux un quelconque rituel. Nous sommes dans un tout autre univers[76].

Dans la grande ville, la sagesse africaine n'est plus opératoire. Nous n'attendons rien de l'autre. Nous n'avons pas, non plus, en principe, à conjurer une quelconque crainte. La sociabilité, lorsqu'elle s'exprime, est, en quelque sorte, une sociabilité « gratuite ». On est en présence d'une démarche spontanée, non dictée par une coutume ou un intérêt. Dans mon village guinéen l'échange est quasiment institutionnalisé, il engage toute une communauté (c'est ce que veut dire notre parabole : l'autre « existe », forcément, toujours), et c'est encore le cas dans le restaurant languedocien observé par Claude Lévi-Strauss dans les années 40. Ici, il est librement choisi et distingue ceux qui le pratiquent des autres – j'allais écrire « de la masse ». De la pure convivialité. Au sein d'un océan d'indifférence.

La gêne décrite par Lévi-Strauss, lointain souvenir de l'angoisse des premiers hommes, subsiste encore, pour quelques-uns d'entre nous, dans quelques rares situations ; par exemple, lorsque l'on se retrouve seul dans un ascenseur avec un inconnu : on regarde le bout de ses souliers, on lève les yeux au plafond… ou on échange quelques mots sur le temps qu'il fait. Mais j'ai le sentiment que pour beaucoup, aujourd'hui, cette gêne a disparu : l'autre n'est tout simplement pas là – il « n'existe pas ». Quelques-uns en sont même revenus à des comportements d'avant la Culture : on tue pour un regard de travers, une cigarette refusée… – ce qui provoque la violence, c’est la déculturation explique Boris Cyrulnik.

Peu à peu, sous l'effet de l'urbanisation accélérée et de la mondialisation, le couple fondateur de toute société humaine, le couple connu/inconnu (ou ami/ennemi) s'estompe et fait place à de nouveaux antagonismes : convivialité/indifférence, altruisme/égoïsme, empathie et compassion/insensibilité voire inhumanité. Qui renvoient à des attitudes personnelles et non plus collectives.

Avec des conséquences considérables. Car sont alors remises en question toute une série d'autres oppositions et jusqu'à l'articulation principale du monde humain. Notre cité, demain, sera le monde. Et plus rien ne nous y sera inconnu. L'extérieur, maintenant, c'est Mars ou Jupiter… Est-ce à dire que la guerre devient impossible, que la Loi sera partout reconnue, que l'homme saura réconcilier nature et culture ? Nous en sommes loin. Car nous vivons une mutation dont l'issue est encore incertaine. Et où coexistent toutes les oppositions, les anciennes comme les nouvelles. Nous allons retrouver les mêmes conclusions si nous abordons le sujet par le biais de l'appartenance.

Vers la fin des appartenances

Je suis d'un autre pays que le vôtre, d'un autre quartier, d'une autre solitude[77]

Le couple connu/inconnu pose la notion fondatrice d'appartenance.

Depuis les origines, les hommes se définissent par leur appartenance. Toutes les sociétés se sont constituées autour de ce fait. On appartient à une tribu, un clan, une famille, une religion, une nation, une classe, un parti, un club… Avec le temps, les appartenances évoluent, relayées par de nouvelles résultant de scissions (schismes religieux…) ou de fusions (constitution d’États-nations…). Dans les sociétés complexes, plusieurs sous-appartenances coexistent au sein d'une grande, leurs oppositions étant souvent structurantes – par exemple le conflit des générations ou la lutte des classes. L'appartenance soude les membres du groupe par la distance qu'elle instaure avec les groupes voisins.

Tout au long de l'histoire, les hommes se sont affirmés en s'opposant – aux étrangers, à ceux qui n'appartiennent pas au même ensemble qu'eux. Cet héritage a perduré longtemps ; il y a peu encore, les habitants de certaines vallées alpines (ou pyrénéennes) ressentaient de l'hostilité pour ceux de la vallée voisine et voyaient d'un mauvais œil qu'un jeune de chez eux fréquente ou s'allie avec un jeune de l'autre vallée.

Aujourd'hui, cette frontière entre l'extérieur et l'intérieur est, elle aussi, en voie d'effacement.

Les appartenances du passé ont été remplacées, pour beaucoup d’entre nous, par des relations interindividuelles plus nombreuses, dans des registres plus variés, et reposant sur des liens beaucoup plus distendus. Les « nous » fusionnels, comme la famille élargie, sont de plus en plus rares. Il n’y a plus d’appartenance globale, de groupe unificateur, porteur de normes, d’une culture ; cela ne subsiste qu’à l’état de survivance, ici ou là, parfois en réaction au rouleau compresseur uniformisateur français ou européen. Mais ce ne sont plus de grandes appartenances. Celles-ci sont toutes en déclin.

Reprenons quelques-unes d'entre elles (nous en aborderons quelques autres dans le chapitre suivant).

La Nation : on en parle beaucoup, surtout en France (avec hymne national et drapeaux à l'appui lors du moindre meeting), parce qu'elle est de moins en moins là. On a pointé les effets de la décentralisation et de la construction européenne ; il y a aussi l'afflux récent de populations allogènes qui restent attachées à leur terre d'origine (en partie parce que leur terre d'accueil ne sait plus les intégrer – comment le pourrait-elle, étant elle-même de moins en moins « intégrée » ?) ; mais, plus généralement, en Europe du moins, les nationalismes régressent, et si l'idéal européen a du mal à prendre c'est, peut-être, aussi, parce que beaucoup d'Européens ne ressentent plus le besoin de se définir collectivement.

Les classes sociales : à l'exception d'une petite minorité de très riches et d'un nombre un peu plus grand de très pauvres presque tout le monde, aujourd'hui, se situe dans la « classe moyenne ». En quelques décennies, la nature du monde du travail s'est profondément modifiée. Le clivage propriétaire des moyens de production/salarié fait de moins en moins sens[78] / [79]. Les conflits traditionnels font place à l'affrontement entre les 1 % les plus riches et les 99 % autres et à de multiples mouvements d'indignation. Mais la Puerta del Sol ou Occupy Wall Street, cela n'a plus grand chose à voir avec la lutte des classes.

Les orientations politiques : quasiment plus rien n'oppose les grands partis de gouvernement, de centre-droit ou de centre-gauche, surtout si on prend un peu de recul et que l'on regarde au niveau européen. Seule la montée des populismes, de droite et de gauche, qui se ressemblent d'ailleurs de plus en plus, semble encore maintenir en vie des clivages qu'une majorité de citoyens juge, aujourd'hui, dépassés[80].

Les trois âges de la vie : combien y en a-t-il à présent ? 5 ? 6 ? 7 ? Et les frontières entre eux sont de plus en plus floues. Edgar Morin parle de continuum de l'âge.

Les races ? Ce n'est pas « politiquement correct » d'en parler, bien que le métissage ne les ait pas encore totalement fait disparaître.

Reste une appartenance fondamentale, qui était avant même que nous soyons et qui fait que nous existons, l'appartenance sexuelle. On naît homme ou femme. Le masculin et le féminin. Et bien, même celle-là est aujourd'hui ébréchée ! Non seulement sur le plan psychologique et comportemental mais même physiologique : il est possible, maintenant, de changer de sexe (et même de ne plus en avoir[81]).

Pourtant, toutes les appartenances ne sont pas en voie de disparition. Certaines semblent, au contraire, s'exacerber. Périodiquement, de vieux antagonismes se réveillent, comme des volcans mal éteints. Hutus et Tutsis, sunnites et chiites… Par l'effet de minorités agissantes, mais qui, prises dans des enjeux géopolitiques, peuvent être à l'origine de drames épouvantables.

D'autres sont influencées par la culture zoroastro-américaine opposant le Bien et le Mal, les bons et les méchants. Après les Indiens, il y eut les « Rouges » ; après les rouges, Saddam Hussein, les Serbes, Ben Laden, l'Iran… Toujours ce monde en noir et blanc, toujours ce besoin d'ennemi, ce tropisme de la diabolisation[82], cette peur de l'Autre[83] qui en découle.

Enfin, sans être exagérément optimiste, on peut penser que, à l'instar d'une majorité d'Européens, des milliards d’individus, tout autour de la planète, ont dépassé ce stade ; ils n’ont plus peur de l’autre, n’ont plus besoin de s'opposer pour se fédérer, de haïr pour exister. Sur le moyen terme, nous devrions aller vers un monde où l'on « appartiendra » de moins en moins, où les appartenances qui subsisteront seront de moins en moins fortes.

Nous sommes donc dans une situation complexe et contrastée, avec des signes de retour vers un passé archaïque[84] et d'autres annonciateurs d'un dépérissement des antagonismes primordiaux, ceux relevant du schéma alliance/hostilité. Avec cet autre paradoxe : ce qui a fortement contribué à l'éclatement de ce schéma, l'apparition des mégalopoles, est également source de crispation et de repli sur soi.

Nous sommes dans une société d'éloignement ; les gens ont peur les uns des autres parce qu'ils ne se connaissent pas. Nous avons besoin de davantage de compréhension et de connaissance mutuelles dans la société[85].

Dans un même présent cohabitent des générations différentes, contrastées, dont on ne saisit que la juxtaposition : leur filiation est devenue opaque tant ce qui saute aux yeux est la « non-contemporanéité effective d'existences simultanées[86] ». [MRdA 80]

Avant, on connaissait ses voisins, son quartier, son « pays »… ; l'autre, c'était l'étranger, il se trouvait à – ou venait de – l'extérieur. Maintenant, les autres, ce n'est plus un groupe défini (sauf dans certaines banlieues ghettoïsées, quand coexistent des communautés bien identifiées). Dans la grande ville, l'Autre c'est toujours l'inconnu mais ce n'est plus l'étranger. Ce peut être, justement, le voisin – et pas nécessairement venu d'un pays lointain ou appartenant à une collectivité spécifique, différente de la mienne. Et c'est parce que les « Nous » s'effacent, parce qu'il y a de moins en moins d'appartenances, et, donc, de références, qu'il devient si difficile de se connaître.

Dans ce contexte, le besoin… de connaissance mutuelle est inédit et la réponse nécessairement nouvelle : elle repose sur les gens eux-mêmes, ou, plus exactement, sur chacun de nous, sur notre capacité de compréhension, notre ouverture à l'Autre. Et plus « aux autres », trop nombreux, trop diversifiés… C'est l'Autre, en général, qu'il nous faut appréhender, pour pouvoir accepter tous les autres, avec toutes leurs différences. Sortir de la société d'éloignement passe, ici aussi, par une démarche individuelle, et non plus collective. Et la fin des appartenances, si elle se confirmait, laisserait, là encore, l'avenir ouvert.

La fin des interdits ?

Les interdits tombent les uns après les autres. Au nom de la liberté plénière de l'individu, tout devient permis. Reste l'inceste, l'interdit fondateur.

Toujours, les artistes nous parlent mieux de nous et de ce qui nous attend que les penseurs ou les politiques. Dans Greek, Steven Berkoff transpose l'histoire d’Œdipe dans la banlieue londonienne des années 70/80 ; en en modifiant le dénouement.

je me suis assis dans des cafés et j'ai pensé à mon épouse désirable, charmante, savoureuse et bourrée de miel… / j'ai aiguillé son visage sur la ligne d'horizon comme la lune qui se lève et fixé pour toujours l'espace / et quand le café a fermé j'étais assis et je regardais toujours et toujours, à travers mon esprit passaient toutes les combinaisons possibles de son visage de son sourire de ses yeux des mimiques et des courbes de ses lèvres, j'étais assis et je projetais son image sur la lune et j'étais obnubilé par chaque page de notre vie commune telle une grande sainte bible d'événements magiques j'ai examiné chaque trait de son paysage et j'ai dévoré chacune des parties d'elle et j'aimais chaque partie dont la somme totale faisait cette créature, mon épouse. Et puis la lune devint aussi rouge que du sang / les nuages courraient à travers son visage et devinrent sa chevelure et puis ses yeux et le vent étira ses cheveux par dessus son visage / comme il faisait quand nous marchions ensemble à travers champs et forêts, quand les arbres tremblaient et le soleil nous embrassait et l'univers nous enveloppait dans une cape d'étoiles et de pluie et d'herbe écrasée et de crèmes glacées et de tasses de thé et de doigts entrelacés / tiens-moi / tiens-moi et je te tiendrai et je ne te laisserai jamais partir / tiens-moi, quelle importance que tu sois ma mère, je t'aimerai même si je suis ton fils / nous faisons-nous mal l'un à l'autre, nous tuons-nous l'un l'autre, nous blessons-nous et nous tuons-nous, nous infligeons-nous de vicieuses blessures l'un à l'autre ? Nous ne faisons que nous aimer alors cela n'a pas d'importance mère, mère cela n'a pas d'importance. Pourquoi devrais-je m'arracher les yeux à la grecque / pourquoi devrais-tu te pendre ? / As-tu vu un enfant conçu par la mère et son fils ? Non. Et moi ? Non. Alors, comment savons-nous que c'est mal / devrais-je être si épouvanté. Qui moi ? Avec mes ongles et mes doigts, plonger et extraire ces tendres et chaudes boules tremblotantes et sanguinolentes. Œdipe comment as-tu pu le faire ? Ne plus jamais revoir le visage d'or de ta femme, ne plus jamais poser tes yeux sur elle, plus jamais les siens sur les tiens. Quelle ignominie j'ai commise, je suis cette foutue peste, arrache-les Eddie, extrais-les, extirpe-les comme des boules de crème glacée. Passe juste le pouce derrière l'orbite et pousse. Sors-les et étire-les jusqu'à ce que le nerf pète et clac ! Noir. Quelle couillonnade tout ça. J'aimerais mieux rentrer en courant et me fourrer dans les draps, rendre hommage au corps doré de ma femme, monter dans son sanctuaire ; refaire le chemin tout droit jusqu'à ce qu'on ne voit plus que ma tête, et me cacher là-bas en sûreté et bien au chaud. Ouais. Je veux remonter dans ma maman. Pourquoi ce serait mal ? C'est mieux que de fourrer un bâton de dynamite dans le cul de quelqu'un et d'être décoré pour ça. Alors je rentre. En courant, en courant, mon pouls saute et mes pieds frappent le sol. Je sens que c'est l'amour quelle que soit la forme qu'il prend, c'est de l'amour que je ressens pour tes seins, pour tes tétons sucés deux fois, pour ton ventre connu deux fois, pour tes mains caressées deux fois, pour ton haleine respirée deux fois, pour tes cuisses, pour ton con connu deux fois, une fois la tête la première, une fois la queue la première, con bien-aimé de ma sainte mère-épouse / source bien-aimée de mon existence / sortie du paradis / entrée des cieux.

FIN [87]


Un ami psychiatre dit : le refus de l'inceste repose tout autant sur l'absence de désir que provoque la familiarité, l'habitude de l'autre que sur un tabou. Ce que confirme, a contrario, la mésaventure d’Eddie/Œdipe.

Dans nos sociétés « ouvertes », il n'y aurait désir sexuel que pour quelqu'un de peu ou pas connu. La relation sexuelle serait, alors, la forme la plus achevée de la connaissance de l'Autre[88] – on rejoint là la connotation biblique du terme, sans sa dimension sexiste. Potentiellement, TOUS les Autres (sexuellement majeurs, s'entend) deviennent désirables, sont des partenaires possibles, à l'exact opposé des Murgin (et à la différence de la société traditionnelle, où l'on se marie souvent entre « proches » : cousin(e), ami(e) d'enfance…). En témoigne la multiplication du nombre de ces partenaires tout au long de la vie, la progression des unions mixtes, et, maintenant, entre personnes de même sexe. Ces alliances n'obéissent plus à aucune règle et mettent en jeu une infinité de combinaisons virtuelles. Et dans ce foisonnement des possibles, le risque génétique de l'inceste s'éteint, tout comme la dimension sociale de sa prohibition. Définitivement. Quant à la « morale »… notre monde contemporain l'a depuis longtemps oubliée.

Mais, prenons garde de nous fourvoyer ; car la permissivité d'une société qui souvent se perd croyant s'émanciper pourrait, en l'occultant, nous empêcher d'appréhender l'essentiel : l'interdit ne disparaît pas, il change de nature. À l'accroissement potentiel du nombre de partenaires correspond, pour beaucoup, un élargissement parallèle du cercle qui délimite l'inceste : chez l'individu « libéré », la relation sexuelle est plus facile avec des inconnus ou des peu connus, mais plus difficilement envisageable avec des proches, consanguins ou non. S'estompant et se diffusant en même temps, l'interdit s'autonomise : c'est moi qui le définis. Le refus de l'inceste devient une évidence consciente, un choix volontaire. Ce n'est plus un tabou. C'est ce que nous dit Berkoff : l'humain s'émancipe ; ce ne sont plus les dieux qui gouvernent notre destinée. Et, donc, si on ne sait pas, il n'y a pas de mal à ça – pas de quoi en faire une tragédie ! Il congédie, ainsi, non seulement les dieux mais, avec eux, un peu, aussi, Freud.

La famille n'a plus grand-chose à voir avec ce qu'elle était en son temps, il y a un siècle – une éternité ! Le couple Père/Mère est moins présent et tellement d'autres influences modèlent notre personnalité dès le plus jeune âge. Aujourd'hui, le conflit œdipien fait de moins en moins sens[89].

Si le désir de la mère et le « meurtre symbolique » du père ne constituent plus la structure centrale du psychisme humain (du moins masculin), cela modifie radicalement ma relation à l'Autre. Ce n'est plus l'attachement ou le conflit qui définissent d'abord cette relation. L'autre est avant tout un autre Être, comme moi. Ses appartenances – y compris, et en premier, la sexuelle – deviennent secondaires. Je n'éprouve plus le besoin de le « classer ». Il n'est plus   « ami » ou « ennemi ». Frontières[90] et étiquettes s'effacent de concert. Nous retrouvons là notre première approche.

Reprenons ensemble ces trois approches.

Dans un monde où les appartenances se diluent, la relation à l'autre n'est plus prédéfinie par l'insertion géographique ou sociale de chacun. Le champ et la nature de cette relation sont ouverts et reposent sur l'individu et ses qualités intrinsèques, sur une démarche personnelle, volontaire, sans l'assistance des règles et coutumes d'antan.

S'estompe corrélativement l'articulation principale du monde humain, le schéma hostilité/alliance, et, avec lui, la nécessité de l'échange qui permettait le passage de l'une à l'autre[91]. Le lien inconnu/ennemi est rompu, mais le « connu » n'est plus nécessairement « ami » ; il devient plus difficile d'établir de fortes et durables relations avec autrui – et l'individu libéré court alors le risque de l'isolement. Domine, désormais, le binôme convivialité/indifférence.

L'extérieur, maintenant, c'est moi qui le définis. Je peux, si je le veux, considérer qu'il y a, autour de moi, des connus potentiels, des « plus ou moins bien connus », mais plus d'inconnus, partant, plus d'ennemi. Mais, dans une société de plus en plus déstructurée, qui favorise le repli sur soi et l'égotisme, le contraire peut aussi se produire : il n'y aurait, autour de moi, quasiment plus que des inconnus ; l'extérieur serait partout – régnerait, alors, vraiment, la non-contemporanéité effective d'existences simultanées.

L'avenir est ouvert. Selon le type d'individu qui va prédominer plusieurs mondes sont possibles : une société pacifiée, où chacun sera en lien avec de nombreux autres ; une société de l'affrontement de chacun contre tous ; ou encore une somme de solitudes coexistant dans l'indifférence généralisée. Ou un mélange des trois.

Parce que s'efface le fondement même de la Culture, ce qui fut la pierre angulaire de toutes les sociétés connues jusqu'à ce jour, la Crise que nous vivons n’est pas une crise de plus, une rupture comme ont pu l’être le tournant du néolithique ou celui de la modernité. Il se passe quelque chose de beaucoup plus profond, de radicalement nouveau dans l’histoire de l’humanité.

L'effacement du mode constitutif de la Culture pose la question centrale
de l'INDIVIDU et de sa relation à l'Autre

8. La crise des fondements de la Civilisation
et la fin de l'Hétéronomie

Nous devons inventer de nouvelles formes de vivre ensemble.
Philippe Descola

Cités, empires… toutes les civilisations jusqu'à nos jours se sont bâties sur un même  triptyque : la religion, la famille, l'État. Les trois vacillent aujourd'hui, posant de manière totalement nouvelle la question de la régulation et du lien social.

Paradoxe que de parler de crise de la famille ou de la religion alors que nous voyons ces institutions occuper de plus en plus le devant de la scène. Après un réel déclin, elles semblent partout se renforcer. Illusion d'optique due au télescopage de deux tendances. La Crise a pour effet de provoquer un recroquevillement des sociétés sur elles-mêmes, un retour aux « valeurs traditionnelles » auxquelles on s'accroche pour se rassurer. On assiste à une poussée « réactionnaire » qui n'est, probablement, que provisoire. Pour comprendre, il faut prendre de la hauteur, voir dans la durée, et il est indéniable, alors, que famille et religion connaissent une crise profonde. En Occident du moins. Je fais l'hypothèse que nous ne faisons qu'anticiper un mouvement qui, dans les décennies à venir, touchera la planète entière.

La crise des religions[92]

Et si vraiment Dieu existait
Comme le disait Bakounine
Ce Camarade Vitamine
Il faudrait s'en débarrasser
[93]

Je déteste l'habitude que l'on a prise de respecter l'acte de croire comme ayant une valeur en soi, indépendamment de son contenu[94].

Huit membres de la bande (à Fofana) sur vingt-cinq sont des convertis à l’islam. Or, ils en font une interprétation totalement délirante. L’un des geôliers, emmitouflé dans sa doudoune, gardait Ilan Halimi nu dans une cave humide et glaciale. Mais lorsqu’il rentrait chez lui, il rattrapait ses cinq prières[95].

Sur le long terme, la crise des religions est manifeste. Elle a commencé au XVIe siècle, avec Galilée et s'est accentuée au XVIIIe, qui reste, cependant, globalement, déiste. Au siècle suivant, Nietzsche, après Schopenhauer, pourra dire : « Dieu est mort ».

La sécularisation désigne la perte progressive d'importance des religions dans la vie des sociétés modernes (crédulité et superstition n'ont pas disparu pour autant, mais elles se passent du biais religieux). Les mutations sociétales qui se sont produites depuis une cinquantaine d'années témoignent de son étendue. La culture des années 50 était encore fortement imprégnée par les valeurs religieuses. Les mouvements des années 1960 et 1970 ont fait éclater ce cadre.

En Occident, une majorité de la population se dit, maintenant, agnostique ou athée[96]. Mais c'est aux comportements, au mode de vie qu'il convient de juger de l'influence de la religion et, sur ce plan, il faut constater un formidable recul. Même chez les croyants, nombreux sont ceux qui ne respectent plus les prescriptions de leur culte, notamment dans le domaine sociétal.

La morale dominante dans les milieux catholiques post-conciliaires est une morale de convenance personnelle… Hors quelques îlots, bien isolés, de résistance traditionaliste, c'est partout le laxisme ou l'insoumission : chacun prend et refuse ce qui lui convient dans le magistère romain[97].

Les religions ne semblent plus capables de fournir à la société une grille de valeurs partagées par tous. [JPD 33]

Dans Le désenchantement du monde, Marcel Gauchet explique que la religion ne structure plus la société. Une « sortie de la religion » est en cours, mais cela ne signifie pas nécessairement la fin du religieux : « Dieu ne meurt pas, il cesse de s'occuper des affaires politiques des hommes. » Le religieux, c'est une religion désinstitutionnalisée. Le retrouver est vital pour notre civilisation pensait Malraux[98]. Peu avant lui, André Maurois écrivait : Nous vivons une époque dangereuse, mais qui pourrait devenir aussi miraculeuse que celle de Platon si elle savait se donner une vie spirituelle[99].

On n'en prend pas le chemin ! Matérialisme effréné et hédonisme ici, montée des intégrismes là… Ce sont les religieux qui, aujourd'hui, font le plus de tort au religieux. Chrétiens, juifs, musulmans, tous sont touchés. Même les bouddhistes. La religion est instrumentalisée à des fins politiques ou sert d'exutoire à des minorités humiliées. Elle ne régule plus rien, quand elle ne dérégule pas. Et ses excès, visibles aux yeux de tous, ne font qu'accentuer le mouvement de « sécularisation ». Y compris chez ceux qui conservent la Foi.

Y compris là où la prégnance de la religion est la plus forte. Les révolutions arabes du début 2011 témoignent d'une évolution, certes contrariée par la suite, mais probablement irréversible, d'un retour du religieux dans la sphère privée ; nombre de musulmans ne remettent pas en cause la religion mais son rôle de contrôle social ; elle devient une affaire de conscience, comme en Occident. Olivier Roy et Asaf Bayat font la même analyse :

Le mouvement est « séculier », car il sépare religion et politique. La pratique religieuse s'est individualisée. On manifeste avant tout pour la dignité, pour le « respect »[100].

Les jeunesses iraniennes hier, tunisiennes et maintenant égyptiennes se sont battues, et se battent pour la justice, la dignité et tout simplement pour un gouvernement démocratique qui protégerait les droits fondamentaux. L'islam a très peu à voir dans tout cela. Ce qui le frappe, c'est plutôt le caractère post-nationaliste et post-idéologique de ces mouvements[101].

La crise de la famille

Quand même je vivrais jusqu'à la fin des temps
Je garderais toujours le souvenir content
Du jour de pauvre noce où mon père et ma mère
S'allèrent épouser devant Monsieur le Maire.

Cortège nuptial hors de l'ordre courant
La foule nous couvait d'un œil protubérant
Nous étions contemplés par le monde futile
Qui n'avait jamais vu de noce de ce style.

Aujourd'hui, Brassens ne pourrait plus écrire La Marche nuptiale[102], lune de ses plus belles et de ses plus émouvantes chansons. Il y a quelques décennies encore, les couples non mariés étaient l'exception, réservée aux artistes et militants « progressistes » ; les « filles-mères » étaient une petite minorité, encore réprouvée et tenue à l'écart de la société ; les divorces étaient rares.

En un demi-siècle, le visage de la famille a été totalement transformé. Si dans les années 60, on regardait dans la cour des écoles les enfants de divorcés comme des « spécimens étranges », que l'on pointait de temps en temps du doigt, aujourd'hui, les familles « non recomposées » sont devenues des exceptions. [JPD 39]

Plus de la moitié des naissances ont lieu hors mariage. Nombre de femmes, à l'instar de Catherine Deneuve, revendiquent de « faire » et d'élever seules leur enfant. Le mariage apparaît comme une institution largement dépassée. La notion de couple elle-même est bien chahutée.

Si le couple est la norme dans la plupart des sociétés, c'est avant tout pour des raisons culturelles… la monogamie continue de changer. « Les femmes accédant plus souvent au travail et devenant plus indépendantes, les couples se font et se défont plus facilement»… « C'est une sorte de monogamie sérielle qui est en train de se mettre en place dans les sociétés occidentales. » Une forme de compromis entre les avantages du couple et la tentation d'aller voir ailleurs en somme[103].

La famille est menacée par les avancées scientifiques.

Aujourd'hui, la désaffiliation touche au cœur même du « moi » : filiation, procréation, différenciation sexuelle, intégrité des corps, etc. Voilà donc que, l'un après l'autre, ces repères essentiels, ces codes généalogiques, se voient déconstruits par les entreprises prométhéennes de la biologie[104]. [JCG 240]

Familles éclatées, familles recomposées, familles monoparentales, familles homoparentales… Peut-on encore parler de « famille » ? De plus en plus d'enfants ont plusieurs pères et/ou mères, du fait des remariages comme des nouvelles méthodes de procréation. Cela ne contribue pas à renforcer les rôles parentaux. Et fragilise la fonction de premier régulateur social qui fut longtemps celle de la famille.

La société patriarcale, en Occident, c'est terminé depuis belle lurette, et le phénomène gagne le monde entier. Maintenant, certains parlent de la fin du rôle paternel.

Aujourd’hui, la place du père est bousculée, contestée, voire remplacée. Dans La Fin du dogme paternel, le psychanalyste Michel Tort suggère même que « le Père est le nom d’une solution historique en passe d’être relayée » et il ajoute que « c’est un arrangement des rapports de sexe et de pouvoir, utilisant certains aspects du fonctionnement psychique, arrangement qui a fait son temps ».

La psychanalyse… constate… que ce qu’on pourrait appeler la « déchéance de paternité » peut faire des dégâts importants. « C’est comme si les enfants d’hier pouvaient grandir abrités par l’idée que, quelque part dans les cieux, il existe un père idéal qui les protège de leurs actes, promettant l’acceptation de l’âge adulte à un avenir plus radieux… aujourd’hui le ciel est vide et le contemporain découvre qu’il doit se débrouiller seul »[105].

…et de l'éducation

Et il n'est pas nécessairement bien préparé pour cela. De toutes les faillites qui accablent notre époque, la plus flagrante et la plus lourde de conséquences est celle du système éducatif.

L'école devrait être un outil d'intégration. Mais sur ce plan, elle est complètement en panne.… Force est de constater que l'école est devenue une machine à exclure.… C'est le système dans son ensemble qui broie les uns et les autres [enseignants et élèves]… Il faut beaucoup de talent, d'énergie, d'astuce pour passer dans les interstices des directives et des règlements d'un appareil qui privilégie son confort au bien-être et à la réussite de l'élève, qui attend des enseignants qu'ils respectent davantage le programme que les enfants. [JPD 69-70]

Et Jean-Paul Delevoye de dénoncer l'hypocrisie d'un système pour qui, l'important… c'est de s'assurer que les statistiques sont bonnes. Mais à l'entrée du collège, alors que la maîtrise des « fondamentaux » laisse de plus en plus à désirer, les enseignants s'arrachent les cheveux avec un nombre grandissant d'élèves en grandes difficultés.[JPD 71]

En France, l'inégalité scolaire bat tous les records… L'évaluation à laquelle [sont soumis les élèves] s'accompagne d'un jugement moral : ce n'est pas seulement leur « faire » que l'on juge, mais c'est leur « être »… L'école est faite comme si les enfants étaient capables de faire tous le même usage de ce qu'ils entendent, alors que tout le contexte qui est le leur les situe à des distances très différentes ; l'hétérogénéité est invisible, ce qui est visible c'est qu'ils sont tous là ensemble ; on leur parle de la même façon ; [s'ils échouent] ils ont le sentiment que c'est de leur faute, alors qu'en réalité, c'est la structure qui est fautive[106]

Notre pratique de la notation sanctionne ce qui n'est pas su. Elle pointe la faute et non pas les acquis, les progrès. Trop d'enfants quittent le système scolaire en ayant le sentiment que celui-ci s'est davantage soucié de leur montrer leur incapacité que de développer leur potentiel. [JPD 144]

L'école, en France, n'apprend pas du tout [à l'élève] le développement de sa singularité ; elle doit se développer à côté, et c'est bien dommage[107]!

L'école continue de passer à côté de l'essentiel : développer la singularité, le potentiel de chacun, la confiance en soi, mais aussi l'aptitude à coopérer, à travailler en équipe, et, d'abord, le sens de l'altérité. Pour faire des êtres libres, responsables, respectueux des autres, capables d'apprendre par eux-mêmes, d'être des. Et d'être capables d'affronter – et de maîtriser collectivement – une société en pleine mutation. Car les structures dont c'est la mission en sont devenues incapables.

La crise de l’État

En France plus qu'ailleurs, l’État joue un rôle prééminent. Or l'évolution du monde a fait qu'il a perdu beaucoup de sa puissance.

Dans un vif essai (Il n'y a pas de malheur français, Grasset), Philippe Delmas remonte aux gènes de la France, à Richelieu, qui, pour trancher de la querelle du roi et de la noblesse, « mit en théorie et en pratique l'idée que l'intérêt de l’État s'imposait à tous, roi compris ». De cet État supérieur, né il y a près de quatre siècles, les Français attendent toujours qu'il garantisse la liberté et organise les inégalités, bref, tout. Or l'évolution du monde, de l'économie et de la démocratie, a privé cet État national de beaucoup de sa puissance. D'où l'angoisse des Français orphelins, leur crise de « défiance généralisée », leur pays « dont la conduite politique devient infernale », leur France au bord de la crise de nerfs[108].

Des Français schizophrènes : ils n'ont plus confiance dans l’État, mais ils continuent à tout attendre de lui ; ils ont de plus en plus d'exigences vis-à-vis de l’État-providence mais supportent de moins en moins les dysfonctionnements et même les pouvoirs de l’État régalien. Les attentes comme l'attitude vis-à-vis de la « puissance publique » ont profondément évolué. Certes, de tout temps, le « citoyen », surtout en France, a cherché à contourner les lois communes pour son propre bénéfice (le meilleur exemple en est la fraude fiscale). Aujourd'hui, il s'agit moins d'incivisme que d'émancipation ; on voit apparaître un sentiment de refus de l’ordre imposé, moins pour des motifs idéologiques – nous ne sommes plus en 68 – que pour des raisons pragmatiques, parce que les citoyens pensent – souvent à juste titre – mieux maîtriser les dossiers locaux que leurs élus ou la techno-bureaucratie. Notre-Dame-des-Landes[109] n'en est que l'exemple le plus médiatisé. Un peu partout, il y a collusion (sans qu'il y ait nécessairement corruption) entre l'Administration, les politiciens locaux et de gros intérêts privés. Et, un peu partout, cela provoque de salutaires réactions citoyennes.

Les individus se sentent de plus en plus responsables de mener leur propre barque et ils n'ont plus confiance dans le pouvoir, où qu'il soit – « Qui t'a fait roi ? ». Les citoyens réalisent que les privilèges n'ont pas tous été abolis, que le pouvoir est loin d'être équitablement partagé et que ceux qui l'exercent ne sont pas nécessairement les plus compétents ou méritants. D'où un état de défiance générale par rapport aux « élites ».

Je risquerai une autre hypothèse (qui ne contredit en rien la précédente) : une analyse un peu plus fine des faits révèle, en fait, que « le roi est nu ». J'en ai pris conscience après mon séjour en Guinée, pays sous l'emprise, durant 25 années, d'un petit clan qui avait annihilé toute autre forme de pouvoir : l'État était inexistant ; le nouveau président, plein de bonne volonté, ne put rien faire : il était une tête sans bras. À mon retour en France, chargé de quelques missions au niveau des rouages de l'État, je me suis rendu compte qu'il en allait de même : une « tête » avec tellement de bras et de ramifications qu'elle en perd, de fait, toute autorité réelle ; les politiques, élus du peuple, font de la figuration ; l'essentiel du pouvoir est entre les mains d'une techno-bureaucratie qui est à elle-même sa propre fin. Conséquence, l’État serait moins la « personnification juridique » de la Nation[110], l'incarnation du bien public, que le pré carré d'une caste prépotente, celle des fonctionnaires. La perspective de son « dépérissement » prend, alors, un tout autre relief…

Les institutions délégitimées

Des structures politiques et administratives qui fonctionnent mal, tant au niveau de l’élaboration de la Loi qu'à celui de son application, ce n'est pas nouveaux ; mais l’évolution de la société vers plus de liberté, de transparence, de reconnaissance des droits des individus, rend les défauts et bavures visibles du système de moins en moins acceptables.

Je cite ici un texte écrit récemment mais qui fait référence à des expériences bien plus anciennes qui me paraissent toujours d'actualité :

Depuis quelque temps, la démocratie semble faire des progrès. Sur un peu tous les continents. En Europe, ne subsiste guère qu’un seul régime réellement autocratique, le Belarus. Beaucoup de pays votent aujourd’hui, mais démocratie formelle et démocratie réelle ne coïncident pas nécessairement. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Des libertés qui pour nous sont élémentaires restent inconnues de la majorité des habitants de la planète. Or, le retard synchronique brouille le regard diachronique. Face aux excès ou aux insuffisances des autres, nous ne voyons plus les imperfections de nos vieilles démocraties occidentales.

Je parlerai de la France et d’un domaine que je connais, ayant milité des années pour y défendre les droits de l’homme, celui de la Justice. « Outreau » n’est, malheureusement, que la partie émergée d’un imposant iceberg. Le récent rapport européen sur les prisons françaises ne fait que révéler une situation qui était déjà à l’origine de « la révolte de la centrale Ney[111]» en décembre 1971, et que j’ai encore bien connue dans les années 1980. J’ai aussi personnellement pu apprécier le comportement des « cow-boys de banlieue » pour reprendre l’expression par laquelle des policiers plus matures désignaient certains de leurs collègues de commissariats de quartiers dits « à risques » (comportement à l’origine de réactions qui, a posteriori, permettent de le justifier – mais, à ce jeu, les perdants sont toujours les mêmes). Et j’ai eu de multiples témoignages d’attitudes ouvertement racistes de la part de policiers ou de magistrats. Le « pays des droits de l’homme » a encore bien des progrès à faire[112].

Jean-Paul Delevoye va plus loin : Il y a un rejet viscéral de l'Administration. Ce n'est plus celui qui donne du sens qui se fait entendre ; le procédurier qui gagne, ce n'est pas celui qui a raison ; il y a un sentiment généralisé d'injustice et d'impuissance[113].

Il n'y a pas que la Justice ou la police ; toutes les institutions, tous les corps constitués en prennent pour leur grade : la médecine comme l'enseignement, les politiques comme les journalistes… Comment, dans ces conditions, pourraient-ils être efficaces ? L'école fabrique des exclus ; la prison des délinquants, quand ce ne sont pas des djihadistes ; les politiques de l'incivisme, ou, mieux, de l'extrémisme ; et les médecins, plus rarement, des malades, mais aussi, quelquefois, (nous l'avons vu) des cadavres !

Le délitement social

La conjonction de ces différentes crises fait que le tissu social se désagrège ; là où il est le plus fragile, dans les milieux sociaux défavorisés, mais pas seulement. Les premiers cris d'alarme remontent au début des années 1980.

Je reprendrai les conclusions de deux enquêtes, celle que j’ai effectuée sur le travail social dans le cadre de la préparation du XIe Plan[114] et celle de François Dubet, réalisée en 1983-1984 auprès des jeunes des banlieues[115].

Citons d’abord Bourdieu et Touraine :

La crise a brisé les fondements des solidarités anciennes… il y a destruction des liens sociaux fondamentaux[116].

Notre société ne tend plus à l’intégration ; les logiques en œuvre sont totalement opposées. Nous allons vers une société de plus en plus différenciée et même décomposée[117].

Puis des extraits d’entretiens auprès d’assistantes sociales et d’éducateurs :

Depuis une vingtaine d’années, il y a disparition des éléments d’autorégulation internes à la société. Il n’y a plus de socialisation par l’appartenance à une classe ouvrière et les valeurs religieuses et familiales ont subi un déclin identique. Le travailleur social se trouve en situation d’être le contrôle social alors qu’avant il pouvait s’appuyer sur du contrôle social.

Tous les réseaux de solidarité ont disparu : famille, voisinage, commerces de proximité, syndicat, paroisse… Les gens sont isolés, il n’y a plus de tissu social. On voit des formes de décomposition sociales nouvelles… Depuis un an, on voit des choses qui ne s’étaient jamais produites avant, des actes gratuits commis par des préadolescents. Le quartier a basculé en six mois : drogue… Il y a de plus en plus de problèmes psychologiques.

Il y a un accroissement de la violence… des violences familiales… Il y a une dégradation des valeurs. Les choses se délitent… Les gens n’ont plus la notion de règles… Les gens sont résignés. C’est le délabrement physique et moral… On est entré dans des phénomènes d’anomie, de repli sur soi, d’autodestruction… Les gens sont complètement cassés ; ils n’ont plus envie de communiquer.

On nous demande de faire des reprises sur un tissu qui n’existe plus. La première chose, c’est de reconstruire le tissu.

Pour François Dubet, il faut lire la galère cette expérience de zonage, d’exclusion et de violence, comme le produit de la destruction d’anciens modes d’action et de régulation, et comme une des conséquences de l’échec des mouvements capables de donner un sens à la domination subie. [page 22]

Lui aussi constate que le tissu social, les solidarités et les régulations se défont et provoquent un vide de la socialisation et une absence de communication… La délinquance augmente, l’insécurité s’accroît, l’avenir est inquiétant, parce que la société est désorganisée et anomique. Non seulement la vie n’a pas de sens avec l’épuisement des convictions et l’avenir devenu imprévisible, mais on ne peut plus compter sur personne pour nous soutenir, chacun s’enfonce dans son égoïsme…

La famille semble détruite et chaotique. Un juge explique que les jeunes n’acceptent plus aucune autorité ou aucune activité organisée… l’enfant fait n’importe quoi et n’éprouve aucun sentiment de culpabilité… les parents acceptent les choses volées par leurs enfants… absence totale d’éducation… disparition des règles de politesse… L’école n’est plus l’agent d’une éducation morale fondamentale… elle perd sa légitimité républicaine, devient une pure machine à sélectionner. [pages 231 à 241]

Les jeunes des groupes oscillent vers [la logique] de la violence sans objet qui associe le nihilisme et le sentiment de vivre dans un monde pourri. La société est définie comme une jungle, non comme un ordre, et les jeunes évoquent volontiers Mad Max lorsqu’ils deviennent « dingues ». « On devient salauds, on est des vrais fachos. » « On est arrivés à faire ça à cause des lois qui sont pourries. » On est seul, il n’y a aucune solidarité, tout est permis et tout est possible, y compris entre les jeunes eux-mêmes. La violence latente est très largement tournée vers les autres, mais aussi vers soi-même puisqu'« on n’a rien à perdre »... Cette violence devient méchante, gratuite et provocatrice… Dans la jungle, les plus forts tapent sur les plus faibles et c’est ainsi que va le monde… [page 103]

Un quart de siècle après, le commandant Mohamed Douhane, membre du bureau national de Synergie Officiers, dresse un constat tout aussi accablant : Depuis 20 ans, les délinquants sont de plus en plus jeunes et de plus en plus violents… C’est une délinquance purement gratuite, à base de motifs futiles. Pour une moquerie, on a un mort et deux blessés… Le pays est frappé par une crise morale sans précédent. Les familles ont de plus en plus de mal à assumer leurs responsabilités, l’école de plus en plus de mal à intégrer, la justice est paralysée par son manque de réactivité et de moyens[118].

Depuis 20 ans, le désordre et la crise morale empirent de concert. Les institutions censées y remédier sont devenues inopérantes : la famille, l’école, mais aussi l'État qui utilise des boucs émissaires, sans-papiers ou gitans (on dit « Roms » maintenant), pour masquer une impuissance d'autant plus flagrante que le discours sécuritaire est omniprésent. Quant à la religion, censée relegere (rassembler) ou religare (relier), elle devient, du fait de minorités qui s'agitent (ou que l'on propulse) sur le devant de la scène, un vecteur de fureur et de haine.

Une société de moins en moins régulée, un tissu social déliquescent ; c'est la fin d'un ordre millénaire.


La fin de l’hétéronomie


L'histoire de l'Humanité est une statistique de la contrainte[119].

L'hétéronomie, du grec heteros, « l'autre », et nomos, « la loi », désigne le fait de recevoir de l'extérieur les règles organisant sa conduite, les impulsions et les principes d'action, au lieu de les trouver en soi, de façon autonome. [JCG 218-9]

La question première qui se pose à une société est toujours la même : Comment vit-on ensemble ? Sur quoi se fonde le lien social ? Comment la société est-elle régulée ?

« Ne fais pas à autrui… », « Aimez-vous les uns les autres »… Malgré l’universalité des préceptes et des messages, leur mise en pratique s’est toujours avérée difficile et ne s'est réalisée, pour le plus grand nombre, que sous la contrainte : celle exercée par le chef ou les prêtres, le groupe ou la force publique. C'est toujours « l'autre » qui impose la loi.

Les membres d’une société hétéronome sont régis par des règles qu’ils ne se sont pas librement données, mais qu’ils peuvent, par contre, accepter plus ou moins librement. C'est généralement le cas, conditionnés qu'ils sont – Marx dirait aliénés – par la pression idéologique qui imprègne leur société, la principale et la plus efficace ayant longtemps été la religion – « l'opium du peuple »[120].

Sociétés fortement intégrées. « Intégration » est à prendre, ici, dans un double sens : une réelle cohésion sociale, qui fait que les marginaux, quels qu’ils soient, ne peuvent menacer le groupe, et cette cohésion résulte du fait que la grande majorité des membres du groupe a « intégré » dans son esprit les normes collectives ou, du moins, l’obligation de les respecter et les risques que leur non-respect lui ferait encourir. Peur du père (ou de ses pairs), peur de l’enfer, peur du gendarme. Normes souvent différentes d’un lieu à un autre (« Vérité en-deçà des Pyrénées… »), d'une communauté à une autre : hétéronomie et appartenance vont de pair. C'est cet « ordre millénaire » qui est aujourd'hui bouleversé. Et ce phénomène touche progressivement tous les continents, toutes les cultures de la planète.

Rupture avec la « culture » : sortie des appartenances fortes, remise en cause de schémas immémoriaux. Rupture avec la « civilisation » : affranchissement de l'autorité du patriarcat, de la religion, de l’État. Crise des institutions, des corps intermédiaires… D'un côté, les facteurs qui assuraient la cohésion et l'ordre sont de moins en moins efficients ; de l'autre, les individus s'émancipent et ont, pour cela, des outils de plus en plus performants. De nouveaux acteurs émergent, de plus en plus nombreux et diversifiés, de moins en moins structurés ; soumis à des influences multiformes, mouvantes, souvent éphémères. D'où la difficulté d'une nouvelle régulation.

Alors, crise de l’hétéronomie ou fin de l’hétéronomie ? Il y a 20 ans, j'écrivais : Nous vivons l’accélération brutale du processus, enclenché lors de la révolution industrielle, de décomposition des formes d’organisation sociale traditionnelles. L’ancien mode d’intégration et de régulation sociales fondé sur le triptyque Religion-Famille-État est en crise profonde. Je fais l’hypothèse qu’il s’agit non d’une crise passagère mais d’un effondrement définitif qui nous pose d’une façon radicalement nouvelle la question du lien social. Loi de Dieu, Loi du Père, Loi de l’État : par quoi les remplacer ? Quel va être le nouveau mode d’acquisition de la Loi ? Et quelle va être cette Loi ? Comment acquérir le sens de l’altérité, comment refonder de la régulation sociale, puisque les structures dont c’était la fonction – Famille, Église, École – ne le font plus ?

Pour la sociologue Dominique Schnapper[121], le problème de fond qui se pose dans la démocratie, c'est celui des valeurs partagées. Dans la mesure où il n'y a plus de valeurs imposées de l'extérieur, soit par une église, soit par une autorité supérieure, dans la mesure où toutes les institutions sont remises en cause et critiquées par l'individu-citoyen, le problème des valeurs devient central puisqu'il faut que les individus-citoyens les adoptent et les pratiquent pour qu'il reste un principe d'intégration sociale – puisqu'il n'est plus imposé de l'extérieur.

Puisque ni les valeurs ni le principe d'intégration sociale ne sont plus imposés de l'extérieur, c'est donc que la société n'est plus hétéronome. C'est aujourd'hui à l'individu-citoyen d'adopter (et de se conformer à) de nouvelles valeurs partagées.

Cette sortie de l'hétéronomie est progressive et plus ou moins avancée ici ou là, mais on en retrouve des indices un peu partout. Non seulement les forces de régulation sociale ne jouent plus leur rôle, mais, plus fondamentalement, le lien social se désagrège. Il nous faut, à la fois, refonder de la règle commune (de la Loi) et inventer de nouvelles formes de vivre ensemble. Comment[122]?

La fin de l’hétéronomie ouvre une ère de liberté. Une liberté difficile, exigeante, qui nous place face à des choix que nous ne maîtrisons pas encore. Car le monde est de plus en plus complexe, de moins en moins lisible. Car les crises que nous venons d'aborder ne sont pas les seules : depuis que la Modernité s'est installée, tout entre en crise.

La rupture avec les fondements de la Civilisation
pose la question-clé de la régulation sociale


9. Des crises de la Modernité
à la Crise de la modernité finissante

La modernité se caractérise massivement par un mouvement d'arrachement au passé et à la tradition. [MRdA 53]

La modernité source de crise

La meilleure analyse de ce rôle subversif, on la trouve au début du Manifeste du Parti Communiste de 1848 :

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale…

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés[123].

Marx fait preuve, ici, d'un rare don d'anticipation. Car, à son époque, ce qu'il décrit n'en est qu'à ses balbutiements. Que ce soit l'impact du capitalisme, où tout est réduit à des rapports d'argent (les eaux glacées du calcul égoïste… l'unique et impitoyable liberté du commerce…), ou, plus encore, le bouleversement continuel de la production. Depuis qu'il a écrit ces lignes, en un siècle et demi, les forces productives ont plus changé que durant toute l'histoire précédente de l'humanité ; conséquemment, l'ébranlement de tout le système social, l'agitation et l'insécurité perpétuelles se sont, eux aussi, accrus de manière exponentielle et ont, donc, encore bien plus « révolutionné » les rapports de production. S'il revivait au XXIe siècle, Marx n'y retrouverait pas ses petits…

Au tournant du XXe siècle, Durkheim prolonge l'analyse de Marx : Une caractéristique de notre évolution est qu'elle a détruit successivement tous les contextes sociaux préétablis ; ils ont été bannis l'un après l'autre, que ce soit par la lente usure du temps ou la révolution violente, mais de telle façon que rien n'a été mis en œuvre pour les remplacer[124].

La modernité est la première cause des tensions qui la traversent et, d'abord, de la crise des éléments constitutifs de la Civilisation. On peut donc la considérer comme une transition, une étape de déconstruction de la précédente, bien que l'aboutissement de cette déconstruction se produise au moment où elle-même entre en crise. C'est de cette crise que nous traiterons ici. De l'effondrement des trois piliers dont accouche le deuxième tournant, entre les XVIe et XVIIIe siècles : le capitalisme, la démocratie représentative, la foi en la science, la raison, le progrès.

Les trois crises de la modernité

La crise de la modernité peut s'appréhender sur le triple plan économique, politique et idéologique.

La crise du capitalisme

Comment peut-on parler de crise du capitalisme alors que le monde entier – à l'exception, et pour combien de temps, de la Corée du Nord – est devenu capitaliste ? C'est justement parce qu'il est maintenant partout, qu'il s'est accaparé toutes les terres, tous les secteurs d'activité, que le capitalisme est en crise. Et que c'est grave ! Zygmunt Bauman explique :

Le capitalisme est par définition un système parasitaire. Comme tout parasite, il s'attache à un organisme encore sain et prospère à ses dépens. Mais à mesure qu'il le grignote, il voit s'anéantir les conditions mêmes de sa survie. Il a prouvé son habileté à changer de cible dès que l'organisme parasité commençait à s'épuiser. Une fois annexées toutes les terres vierges précapitalistes, le capitalisme s'est mis en quête d'une « nouvelle virginité ». Il s'est lancé à l'assaut d'un territoire inexploité jusqu'alors : les millions d'épargnants qui n'avaient pas encore accès à l'endettement. La carte de crédit a enclenché le processus, avec ce slogan racoleur : « Qu'attendez-vous pour vous faire plaisir ? »

Vous avez envie de quelque chose qui est au-dessus de vos moyens ? Autrefois, il fallait ronger son frein. Max Weber, un des pères de la sociologie moderne, attribuait d'ailleurs à cette frustration l'avènement du capitalisme moderne : se serrer la ceinture, renoncer à certaines fantaisies, dépenser avec parcimonie, économiser sou après sou, dans l'espoir qu'un jour, à force de patience et d'efforts, on finira par réaliser son rêve…

Grâce à Dieu et à la providence bancaire, cette sombre époque est révolue ! La carte de crédit a renversé le paradigme weberien : profitez-en maintenant, vous paierez plus tard ! Elle a fait de nous les gestionnaires de notre propre jouissance : désormais, les fins ne dépendent plus des moyens.

Et Zygmunt Bauman s'interroge sur la viabilité de cette société propulsée par le double moteur du consumérisme et de l'endettement[125].

Il semblerait aussi que le schéma de la société industrialisée et de l’économie de marché ne soit plus adapté à la société informationnelle : Aujourd’hui, il faut des investissements financiers, industriels et humains considérables pour obtenir une très faible augmentation des bénéfices, des parts de marchés ou de la compétitivité économique. Les chiffres du chômage atteignent des records. Pourtant, la sphère des activités, elle, est en constant développement.… Mais, « ces nouvelles activités ne sont pas toujours solvables en termes d’économie classique »[126].

Elles promeuvent un développement de la sphère financière bien supérieur à celui de l'économie réelle : Les dix plus grandes entreprises d'Internet, comme Google, Facebook ou Amazon ont créé à peine deux cent mille emplois avec des centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière[127].

Assisterions-nous à une forme inédite de blocage des « forces productives » qu'en son temps, Marx ne pouvait prévoir ?

Pierre Bezbakh, maître de conférences à l'université Paris-Dauphine, dont une partie des travaux ont porté sur l'histoire des crises… pense que la crise actuelle signe « une rupture totale de société. Le capitalisme n'est plus en voie de développement, mais en voie d'achèvement. Les puissances occidentales ne peuvent plus faire payer à d'autres pays le coût de la crise, comme elles l'avaient fait en 1929 avec la baisse du prix des matières premières. Nous assistons à un processus d'autodestruction soit du système, soit de son fonction- nement ». Et la crise actuelle en serait la signature la plus forte[128].

Réflexions qui datent d'avant la faillite de Lehmann Brother. Immanuel Wallerstein développe le même constat : les possibilités d'accumulation réelle du système ont atteint leurs limites[129].

Nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c'est que le capitalisme ne parvient plus à « faire système »… La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu'alors, et l'on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l'usage du mot « crise » à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin.

Tous ces auteurs valident une idée que, en son temps, André Gorz était bien seul à défendre, l'annonce d'une « sortie du capitalisme ». Gorz était convaincu de l'incapacité du capitalisme à assurer sa propre soutenabilité. Or la conjonction actuelle de crises dont le caractère interconnecté est de plus en plus net – crises climatique, sociale, financière – pose bien de nouveau la question systémique du capitalisme. [d'après PV 126-7]

Plus globalement, c'est le primat de l'économie qui est remis en question : Max Weber… dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, a montré que l'entrée dans ce que l'on a appelé la modernité peut être résumée par le « passage de l'économie du salut au salut par l'économie ». Or nous pouvons poser l'hypothèse que nous sommes en train de sortir du cycle historique du salut par l'économie – à la fois parce que les promesses de salut n'ont pas été tenues et parce que les dégâts écologiques, sociaux, technologiques ont été considérables. |PV 63-4]

Comme commence à être rejetée une société qui n'a plus d'autre valeur que l'argent – on a rempli les portefeuilles et vidé les cœurs [JPD] – et où la notion de bien commun est évacuée : Dans un monde où le politique est dominé par les puissances économiques et financières, et où le toujours plus de la croissance s’impose comme une fin en soi, la seule référence non économique qui subsiste est celle des droits individuels. La référence au bien commun a été évacuée. Des millions de citoyens, pourtant, continuent de s’en soucier. Encore faudrait-il qu’émerge une conception renouvelée du bien commun. Et que celui-ci reprenne sa place dans les préoccupations des politiques[130].

Politiques qui, à cette heure, ont d'autres préoccupations, bousculés qu'ils sont, eux aussi, par la crise.

La crise de la représentation

Lorsque, au XVIIIe siècle, la souveraineté tombe des mains du monarque (qui la tenait de Dieu) dans celles du Peuple (Rousseau) ou de la Nation (Sieyès), apparaît logiquement le régime représentatif, puisque le peuple et encore moins la nation, concept abstrait, ne peuvent exercer par eux-mêmes le pouvoir. Longtemps censitaire, puis réservé aux seuls hommes, le suffrage n'est devenu « universel » en France qu'à la Libération. Le pouvoir était alors l'apanage de « notables », issus de la bourgeoisie (ou de la « nomenklatura ») locale[131]. Puis, ils ont été, en partie, remplacés par des professionnels de la politique s'appuyant parfois sur une « clientèle »[132], ou par des technocrates. Dans ce système, le seul « pouvoir » du citoyen (ou du militant) lambda est de mettre un bulletin dans une urne ; bien qu'étant théoriquement détenteur de la souveraineté, il n'a quasiment aucune chance d'arriver à représenter ses semblables.

Pour l'avoir brièvement côtoyée en 1848, Proudhon émet un jugement sans appel sur cette forme de démocratie : Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu'on appelle Assemblée nationale, pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l'état d'un pays sont presque toujours ceux qui le représentent.

En 2013, 82 % des Français sont de l'avis de Proudhon : ils ne font plus confiance aux politiques[133]. Pour seulement 18 % des Français le civisme s'exprime par le fait de voter aux différentes élections[134]. Nombre de commentateurs dénoncent l'absence totale de crédibilité de ceux qui aujourd'hui portent la parole politique[135]. La « représentation » est devenue inaudible.

Alors que, pour la première fois, avec les progrès de l'éducation et de l'information, les citoyens auraient les moyens d'exercer un pouvoir qui est, théoriquement, le leur, paradoxalement, ils s'en détournent. Au moment où la démocratie libérale à l'Occidentale se répand sur toute la planète, elle entre dans une crise profonde. C'est le système représentatif lui-même qui est aujourd'hui en question. Bénédicte Manier parle d'une réelle crise de légitimité :

Celle-ci se manifeste un peu partout par une défiance grandissante à l'égard de représentants élus qui répondent peu, ou mal, aux besoins réels. Les électeurs reprochent aux élites politiques d'être peu représentatives de la population, coupées de la réalité et davantage à l'écoute des lobbies économiques que de leurs concitoyens. Ils les critiquent aussi pour ne pas savoir dépasser leurs calculs politiciens et répondre aux grands enjeux collectifs. Affaires de malversations et de corruption ajoutent à ce discrédit. Ce désaveu d'un système dans lequel les électeurs ne se sentent plus représentés s'exprime par un abstentionnisme croissant[136].… Au-delà du désenchantement vis-à-vis du personnel politique, ce phénomène traduit aussi une certaine désillusion vis-à-vis de la res publica elle-même. [BM 292]

Cette désillusion favorise ceux qui se présentent comme extérieurs au système et que le pouvoir n'a pas – pas encore – usés, puisqu'ils n'y participent pas. La confiance dans les institutions s'amenuise, les classes les plus meurtries ont tendance à voter pour les extrêmes. Vient, mondialement, l'heure des gourous et des démagogues[137].

Aujourd’hui, la démocratie est rattrapée par ses contradictions. Avec le risque, au nom de la nécessité de tenir compte de ce que veulent « les opinions publiques », d’arriver à une sorte de démocratie d’opinion où le politique se trouve à la remorque des multiples demandes et soit incapable de proposer des analyses et des actions qui ne soient pas « populaires ». Le risque du populisme vient autant du fait que la société ne se retrouve pas dans ses élites, que dans la tentation d’effacer l’inévitable différence entre les deux, et de faire de la société l’arbitre final de tout[138].

Une critique radicale de la démocratie représentative

Élections, piège à cons – Slogan de 68
Ils ont voté… et puis, après ?[139]

La crise de la démocratie est encore plus visible là où les peuples, croyant s'émanciper, ont remplacé des despotes par des obscurantistes. Comme en Égypte. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu'on demande aujourd'hui n'est plus un produit d'importation[140].

Cela amène certains auteurs à développer une critique de fond de la représentation. Pour David Van Reybrouck, elle n'est pas la seule procédure légitime pour connaître la volonté populaire ; il préconise le recours au tirage au sort, comme à Athènes. Pour lui, ce sont les élections qui, aujourd'hui, mettent en péril la démocratie[141].

Pour Alain Badiou, le problème de l'Assemblée nationale, ce n'est pas ce qu'elle représente, c'est ce qu'elle décide : Je pense que le résultat [des élections de juin 1968] ne pouvait pas être différent. Pas plus qu'on ne pouvait attendre des élections en Tunisie ou en Égypte un triomphe des idées des jeunes révoltés. Tout simplement parce que au moment où l'on passe à la représentation en terme de décision politique, on donne la parole à une gigantesque masse qui est restée inerte durant les événements, qui en a été spectatrice au sens théâtral du terme, et dont il n'y a aucune raison pour que la décision coïncide avec ceux qui ont été réellement dans l'action ou dans l'insurrection… On n'a aucun exemple de majorité « révolutionnaire ». On n'a jamais vu des élections amener une discontinuité politique véritable ; elles ne sont pas faites pour ça. Le système représentatif suppose un consensus ; il ne fonctionne que si les différents partis qui s'affrontent sont d'accord sur un nombre de choses considérable ; la continuité l'emporte inévitablement. Ce système évite les guerres civiles, mais le prix à payer c'est que la politique dominante, c'est-à-dire la politique fondée sur la perpétuation du capitalisme, est la politique acceptée par tout le monde. À ce prix-là, vous avez la paix. Mais il faut être prêt à accepter une paix de ce genre[142].

Une mutation historique

À partir de sa vision d'historien, Patrice Gueniffey souligne : la Révolution est morte comme événement historique et comme marqueur politique … elle ne permet plus de décrypter la politique. On a changé de décor. Le citoyen, l'État, la nation, la souveraineté : toutes ces notions et ces institutions qu'elle avait inventées sont mortes … Après 1989, c'est la conception de la politique née au siècle des Lumières qui s'effondre. Et l'économie s'installe dans le vide qu'elle laisse … l'émancipation de l'économie à laquelle nous assistons depuis les années 1990 a engendré un sentiment généralisé d'impuissance politique. Surtout en Europe, où les effets de cette mutation historique ont été aggravés par la destruction délibérée et méthodique de tous les leviers de l'action politique[143].

Impuissance politique d'autant plus douloureusement ressentie que l'époque aiguise l'esprit critique des citoyens. Dominique Wolton constate un décalage inévitable pour le citoyen, entre un volume croissant d’informations venant du monde entier, l’augmentation naturelle de l’esprit critique qui en résulte, et la conscience aiguë de la difficulté à agir dans des sociétés bureaucratisées et confrontées à la mondialisation. Le citoyen européen ? Un géant en matière d’information, un nain en capacité d’action. Y compris les acteurs politiques[144].

Nous avons là tous les ingrédients de la crise qui néantise la sphère politique. Le pouvoir a de moins en moins de pouvoir, mais les peuples n'en ont pas plus pour autant. C'est l'économie qui s'est installée dans le vide laissé par la politique. Avec les résultats que nous voyons ! Et la tentation de rejeter le système dans son ensemble.

Pourtant, cette fatigue de la démocratie se double, paradoxalement, d'une réelle exigence citoyenne. Avec un niveau d'éducation et d'information aujourd'hui élevé, les populations ont des convictions sur les enjeux collectifs (environnement, services publics…), convictions qu'ils (sic) énoncent massivement dans les nouveaux espaces d'expression que sont les blogs, les réseaux sociaux, les émissions de radio ouvertes aux auditeurs, les sites d'information participatifs et les cafés citoyens… [BM 292-3]

D'autres formes de démocratie deviennent possibles. Ce qui s'effondre (et relativise l'aphorisme churchillien[145]), c'est la conception de la politique née au siècle des Lumières.

La crise du rationalisme et de la notion de progrès

Le vrai savoir donne plus lieu de trembler que de s'enorgueillir.
Pierre Corneille

Tenez, le trop de science, de même que l'ignorance, arrive à une négation.
Honoré de Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu

La crise remet en question toute la représentation moderne de lui-même que l'homme s'est forgée, depuis Galilée et Descartes[146]. Ses valeurs les plus sûres sont ébranlées : démocratie, libéralisme, humanisme… La raison même vacille en son cratère, comme la flamme d'une bougie agonisante.

La modernité, c'est vouloir donner à la raison la légitimité de la domination politique, culturelle et symbolique, remplacer Dieu ou les ancêtres par une autorité venant de l’homme lui-même à condition qu’il soit guidé par des principes universalisables plutôt qu’assujetti à ses penchants ou à ses intérêts…

C’est la dialectique de la raison qui explique l’échec de la modernité. La raison, au cours de son histoire, s’est progressivement vidée de sa capacité à déterminer des buts universalisables. Elle devient muette et incapable de dire aux hommes comment vivre. Ses succès n’ont lieu que dans le champ des sciences naturelles et de la technique, pas dans celui de la morale ou de la politique.

Succès qui, selon l'École de Francfort, ne sont pas neutres. La raison mise au service du principe de la conservation de soi est entrée dans un processus historique de domination de la nature externe et interne de l’homme. L’homme s’est lui-même enchaîné par la médiation de cette domination de la nature … Pour Habermas, [il convient] de ne pas abandonner le monde social au rapport de force causé par le triomphe de la raison instrumentale (simple moyen) sur la raison entendu au sens de la philosophie grecque ancienne c'est-à-dire comme un instrument de compréhension des fins et de leurs déterminations[147].

Nous assistons au triomphe de la raison instrumentale, mais celle-ci semble de moins en moins « raisonnable ». Que ce soit dans le domaine de la science – atome, manipulations génétiques – ou dans celui de l'économie – démesure de la finance, désastre écologique… Quant aux sociétés, elles sont totalement désorientées, ayant perdu la compréhension des fins et de leurs déterminations. Et, ce qui va avec, la foi dans le progrès.

L'hypertrophie de la rationalité technique et instrumentale et les déploiements catastrophiques des systèmes totalitaires ont remis en cause l'idée des « temps nouveaux ». Nous n'adhérons plus aujourd'hui à l'espérance des Lumières de voir se réaliser … la marche de l'humanité vers le mieux. Certains … y voient même une marche vers le pire … le « principe responsabilité » de Hans Jonas, fondé sur une « heuristique de la peur » s'est substitué de manière emblématique au « principe espérance » d'Ernst Bloch. La démesure de la puissance technologique, devenue pour l'homme un problème crucial et même vital, oblige à repenser la question centrale de la responsabilité. Car, l'homme est devenu dangereux pour l'homme … Dans cette perspective, seule la considération du danger… peut nous servir de « boussole »[148] … La croyance au progrès s'est effondrée, tout au moins sous la figure d'un avenir téléologiquement[149] orienté vers le mieux. [MRdA 120-122]

La rupture avec la Modernité interroge la rationalité elle-même

Au second jour de son voyage en République tchèque, en septembre 2009, lors d'une messe en plein air à Brno, Benoît XVI met en garde contre le progrès scientifique et économique qui est ambigu :

À l'époque moderne, la foi aussi bien que l'espérance ont été déplacées, car elles ont été reléguées sur le plan privé et comme des sujets d'un autre monde, tandis qu'a été affirmée dans la vie concrète et publique la confiance dans le progrès scientifique et économique… Nous savons tous qu'un tel progrès est ambigu : il ouvre à la fois de bonnes possibilités et des perspectives négatives … Les développements techniques et l'amélioration des structures sociales sont importants et certainement nécessaires mais ils ne suffisent pas à garantir le bien-être moral de la société. L'homme a besoin d'être libéré des contraintes matérielles mais il doit (aussi) être sauvé, et ce plus profondément, des maux qui troublent son esprit.

Benoit XVI d'ajouter : Et qui peut le sauver si ce n'est Dieu qui est Amour[150]. Si ce n'est cette péroraison, le reste de son propos peut être repris par tout observateur lucide de ce temps.

Tous ? Non. La modernité finissante a trouvé la réponse à la crise : elle supprime la question. Elle efface la notion même de crise puisque est à son tour en crise ce qui permet de juger de la crise. Le bien-être moral ? Fi de cela ! Éthique, valeurs, sens, espérance, tout a disparu ; même le temps s'est arrêté !

La modernité finissante et la Crise

« Du passé, faisons table rase… » : en 1871, Eugène Pottier, l'auteur des paroles de L'Internationale, ne se doutait certainement pas qu'au moment où l'idéologie qu'il glorifiait s'effondrerait l'accélération de l'histoire, si bien décrite par son mentor, se chargerait de mettre en œuvre la célèbre formule. Car c'est le néolibéralisme qui réalise pleinement la prophétie de Marx :

Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.

Malheureusement, la grille marxienne n'est plus opératoire. Et les yeux, s'ils sont toujours désabusés, ne sont pas pour autant dessillés. Car un fantastique brouillard idéologique masque tout. Le néolibéralisme, qui se fait aussi appeler « postmodernité », et que je préfère qualifier d'ultralibéralisme, c'est d'abord cela : une idéologie tellement puissante (elle a les moyens pour ça) qu'elle en est devenue invisible. Et dont la fonction première est de nous persuader que nous sommes arrivés au bout de l'Histoire – sans qu'il soit possible d'ajouter :  « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Processus théorisé par les philosophes postmodernes.

Je ne vois aucun moyen […] de revenir au point où la distinction était possible entre le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux, etc. Autrement dit, de revenir aux conditions d'un exercice rationnel et traditionnel de la pensée. Ma vision est sans doute plus catastrophique, mais pas au sens apocalyptique, plutôt d'une révolution ou d'une mutation des choses. Et cette mutation est due à une accélération : on essaie d'aller de plus en plus vite, si bien qu'en fait on est déjà arrivé à la fin. Virtuellement ! Mais on y est quand même[151].

Francis Fukuyama[152], après la chute du mur de Berlin et l'éclatement de l'Union soviétique en conclut que la démocratie et le libéralisme n'auront désormais plus d'entraves et que la guerre devient quasiment impossible. La démocratie libérale satisfait seule le désir de reconnaissance, qui serait l'essence absolue de l'homme[153].

Fin du temps ? Vraiment ? Plus de Crise ? Allons donc ! Depuis 40 ans, ça n'arrête pas ! Pourquoi, alors, ce sentiment qu'on ne peut plus rien faire ? Parce qu'on nous persuade qu'il en est ainsi. Pourquoi cette désespérance généralisée alors que la Modernité est née avec la croyance au progrès, la foi en l'avenir ? Parce que le système a compris que le changement, s'il se poursuivait, allait se retourner contre lui. Déjà, avec la culture pop, les contestations étudiantes puis pacifistes des années 68-75, il avait senti passer de près le vent du boulet. C'est l'avènement, vers 1975-80, du néolibéralisme qui lui permet de s'en sortir, et remarquablement, au point d'être convaincu, après 1990, de son triomphe définitif.

Les faits

1968, révoltes étudiantes et crises sociétales ; 1971/73, sortie du système de Bretton  Wood[154]; 1973/74, première crise pétrolière ; 1975, les États-Unis sont défaits au Vietnam…

La fin de la régulation monétaire ouvre la voie aux politiques ultralibérales. La maîtrise des ressources pétrolières par les pays producteurs (l'OPEP) marque le début de la fin du processus d'exploitation des rentes issues de la colonisation. Cela va amener le capitalisme au tournant financier – c'est dans les années 80 que les investisseurs se désintéressent du secteur productif et s'orientent vers celui de la finance. Et au « retournement social » : le travail devient « flexible » ou « précaire » et la courbe séculaire de réduction des inégalités s'inverse, depuis 1980 elles s'accroissent à nouveau.

Le système sait faire des concessions qui ne lui coûtent pas grand choses : libération sexuelle, émancipation de la femme, place accrue de la jeunesse… On a ainsi pu dire que la dimension libertaire (sur le plan sociétal) était le pendant de la dimension libérale (sur le plan économique). Or, le tournant libéral n'intervient qu'après les mouvements libertaires. Et il ne concède ces évolutions que pour mieux reprendre en main la société : le libéralisme sociétal sert d'enfumage au libéralisme économique ; pis, il l'accompagne : l'émancipation de l'individu va devenir le premier carburant de la « société de consommation ».

Individu qu'il faut détourner des idéaux qui sont alors les siens – Faites l'amour, pas la guerre… Se développent en même temps le marché de la pornographie, des films violents (Orange mécanique, 1971 ; Phantom of the Paradise, 1974) et d'épouvante (Massacre à la tronçonneuse, 1974 ; Les dents de la mer, 1975) ; ils vont se multiplier, devenir de plus en plus « gore » et réalistes avec, dans les années 80, le recours à la technique des effets spéciaux numériques.

1989, chute du Mur de Berlin ; 1991, Guerre du Golfe ; à la fin de la même année, éclatement de l'URSS.

En moins d'une génération, la superpuissance contestée, humiliée et sur la défensive va retrouver tout son lustre. Le capitalisme et leur champion triomphent. C'est en 1992 que Francis Fukuyama publie son essai sur La fin de l'Histoire… Euphorie de courte durée. Bosnie, Rwanda, 11 septembre… Enfin, en ce début de XXIe siècle, la crise devient globale.

On ne parle plus aujourd’hui d’une crise succédant à d’autres crises – et préludant à d’autres encore – mais de « la crise », qui plus est d’une crise globale qui touche aussi bien la finance que l’éducation, la culture, le couple ou l’environnement. [MRdA 4e de couverture]

Un « burn out » généralisé

La crise affecte tout le corps social. Chacun s'éloigne des autres comme de la collectivité. Jean-Paul Delevoye, alors Médiateur de la République, évoque dans son rapport annuel 2011 un « burn out » généralisé.

Nous vivons des sommets d'inquiétude ; une crise du civisme ; une insurrection civique … Il y a dans toute l'Europe une révolution conservatrice face à la mondialisation … On échange de plus en plus et se parle de moins en moins … Il y a usure psychique. Aujourd'hui les Français sont au bord de la crise de nerf … On assiste à un choc des égoïsmes. 1995, c'était la « fracture sociale », cela renvoyait à plus de solidarité. En 2002, la peur de l'autre ; on était encore, même négativement, dans du relationnel. 2012, c'est chacun pour soi. On a rempli les portefeuilles et vidé les cœurs[155].

Il écrira par la suite : J'ai découvert la cruauté, la cupidité, la violence de l'individu contemporain. Cela pose des questions quant à la nature humaine mais aussi quant aux effets de la société postmoderne sur les hommes et les femmes qui la constituent. [JPD 17]

Un quidam, au hasard de ces rencontres qui, par la récurrence des propos tenus, sont porteuses de sens, lâche : « Tout déconne, tout est en train de s’effondrer à la vitesse grand V, c’est terrifiant ce que l’on vit ; à chaque seconde, il y a quelque chose qui vous le rappelle. Je suis bien content de ne pas avoir d’enfant ». Quand je lui demande : « Depuis quand ça va mal selon vous ? » La réponse est : « Depuis trente ans »… Nous sommes alors en 2010. Spontanément, probablement inconsciemment aussi, les gens associent début de « la Crise » et avènement du néolibéralisme[156]. Avec ses trois leaders emblématiques : Thatcher, Reagan… et Mitterrand.

Le tournant néolibéral - le cas français

Il nous faut mettre nos montres à l'heure.
Pierre Bérégovoy[157]

Or c'est le moment que la France choisit pour basculer « à Gauche » ! Rendant totalement illisible le phénomène. Erreur on ne peut plus funeste ! Entretenue par le déplacement du regard vers des choses, certes, importantes, mais, en soi, secondaires : suppression de la peine de mort, dépénalisation de l'homosexualité[158]… Il faut avoir vécu de près cette période charnière des années 1980 pour, rétrospectivement, constater, avec effarement, à quel point le pouvoir socialiste a été aveugle concernant les domaines-clés, ceux qui engagent l'avenir : la révolution numérique[159], l'idéologique (audiovisuel, éducation) ou le géopolitique (coopération, immigration, Guerre du Golfe)… À défaut de pouvoir « changer le monde », on va au moins prouver qu'on sait le gérer ! Et les valeurs suivent. En 1997, Jean Baudrillard s'interroge :

Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ?[160]

Mais en France, on ne fait les choses qu'à moitié : l’État reste pléthorique et la « providence » œcuménique.

Position de plus en plus intenable, car « le social-étatisme[161]» a fait son temps. André Gorz démontre que la redistribution [n'a été] qu'un ensemble de correctifs, d'adjuvants et de compléments… pour empêcher l'économie de marché d'aboutir au désastre collectif… Dénoncer l’État-providence au nom du libéralisme économique relève donc d'un idéologisme imbécile. [AG 166]

Or, en l'absence d'expansion, l'économie de marché redevient un jeu à somme nulle, rendant ce que l'on a appelé le « compromis fordiste » caduc. L’État technocratique qui en était l'artisan indispensable a perdu sa légitimité aux yeux de la bourgeoisie… On connaît la suite. D'une part, l'épreuve de force n'a pas été tentée ou a rapidement tourné court (il pense à la France de 1981-83 ; depuis on a eu Blair, Schröder…), surtout la mondialisation du marché financier prend à revers le pouvoir de régulation des États nationaux, empêchant tout contrôle politique de l'économie.

La « contrainte extérieure », qui n'était rien d'autre que la loi du marché sous une forme apparemment irrésistible, paraissait s'imposer aux individus, aux peuples et aux États comme une « force majeure ». Puisqu'elle échappait apparemment au pouvoir des hommes, il n'y avait qu'à s'incliner devant elle. Personne, ni les gouvernements, ni le patronat, ni le capital financier, ne devait être tenu pour responsable des contraintes qu'imposait la concurrence sur le marché mondial. [AG 228-230]

Dès 1988 Gorz avait tout compris. Mais, depuis, quels progrès ! Combien de temps encore la France pourra-t-elle continuer à faire semblant de traîner les pieds dans une Europe toute entière convertie à la doxa néolibérale ?

Le néo ou ultralibéralisme est la forme ultime du capitalisme, ce que Robert Reich[162] appelle l'hyper-capitalisme et qui repose sur le modèle « DCD » : dérégulation, compétition à outrance[163], délocalisation.

La dérégulation


Le néolibéralisme, c'est d'abord la dérégulation. Milton Friedman – 1962, Capitalisme et liberté – en est le principal théoricien. Le marché est tout. Les pouvoirs publics doivent intervenir le moins possible dans la vie économique et sociale. Il préconise réductions d'impôts et déréglementation ; l’État-providence devient une peau de chagrin. Friedman conseilla Richard Nixon mais c'est avec Ronald Reagan, président de 1981 à 1989, que ses théories sont vraiment mises en œuvre, après qu'elles aient été testées  par  les « Chicago Boys » dans le Chili de Pinochet[164].

Toutefois, le vrai père du néolibéralisme est Friedrich Hayek (1899-1992) ; sa théorie englobe toute la sphère sociale et pas seulement l’économie.

Pour lui, « la société est un ordre naturel, apparu et perpétué de lui-même, au gré de l’adaptation des individus à des circonstances changeantes ». C’est ainsi qu’il définit le processus de civilisation, depuis son origine et dans son évolution comme un « ordre étendu de coopération humaine » et non comme le résultat d’une histoire orientée, émanant d’une volonté ou d’un dessein quelconque.

Ce sont les individus dans leurs interactions constantes qui constituent cet ensemble mouvant et qui, d’une manière spontanée, le font progresser par l’activité économique et un sens bien compris de leur intérêt… l’idée que l’ordre social est le résultat d’une construction intellectuelle, contrat social ou souveraineté populaire, n’est qu’une abstraction néfaste, toujours imaginée après coup pour justifier un état de fait…

Pour Hayek, les prix concentrent toute l’information disponible en un lieu et à un moment donné et ils « permettent aux efforts concurrentiels d’engendrer une utilisation optimale des connaissances dispersées sur le marché ». C’est donc la détention partielle et isolée des connaissances qui, en fin de compte et globalement, produit ce qu’il appelle un « ordre spontané » et c’est lui qui règle la dynamique de l’innovation et du progrès.… de même la société est conçue comme un ensemble de traditions et de valeurs morales auxquelles les individus se conforment de manière non intentionnelle et par conformisme. D'où une appréhension spontanéiste du politique qui, selon cette vision des choses, ne serait que le résultat d’une convergence de décisions individuelles aléatoires mais conformes[165].

Ainsi, l'histoire se fait toute seule ; elle est le résultat de décisions aléatoires d'individus qui agissent de manière non intentionnelle… et par conformisme !

Si la dérégulation se situe dans le prolongement du discours libéral et est donc en adéquation avec la Modernité, la détemporalisation, elle, lui tourne le dos.

La détemporalisation

Un processus de détemporalisation est aujourd'hui à l’œuvre. [MRdA 123]

En son temps déjà bien troublé, Husserl écrivait : Pouvons-nous vivre dans ce monde dont l'événement historique n'est rien d'autre qu'un enchaînement incessant d'élans illusoires et d'amères déceptions ?[166] À quoi le nôtre, de monde, répond : « oui, nous le devons, car il n'y en a pas d'autre, et il est devenu tout à fait illusoire de vouloir le changer. » Le présent n'est plus porteur d'avenir. Nous sommes dans une société a-téléologique. En rupture totale avec ce qui a été l'essence même de la Modernité.

« Il n'est pas difficile de voir que notre époque est une époque de naissance et de passage à une nouvelle période ; l'esprit a rompu avec le monde où son existence et sa représentation se tenait jusqu'alors ; il est sur le point d'enfouir ce monde dans le passé et il est dans le travail de sa propre transformation. »

C'est Hegel qui écrit cela. En 1807[167]. Et Myriam Revault d'Allonnes, qui le cite, explique que s'il y a sortie de crise… elle est toute entière dans l'ouverture à l'avenir. La crise est un concept opératoire censé rendre le présent intelligible et vivable… « le concept profane de Temps moderne » [exprimant] la conviction que « l'avenir a déjà commencé »[168]. Or, depuis quelques décennies, les thématiques inhérentes à la temporalisation de l'expérience historique sont elles-mêmes en crise. [MRdA 120]        

Depuis le XVIIIe siècle au moins, la crise était censée être un moment, une étape vers un nouvel ordre des choses. Une instabilité passagère, qui ébranlait les repères usuels, ruinait les valeurs établies, renversait les hiérarchies sociales, juste le temps d’installer de nouveaux repères, de fonder de nouvelles valeurs. Bref, un seuil à dépasser, comme chez Hegel, par exemple. Après quoi, un nouvel ordre stable se mettrait en place. Jusqu’à la prochaine crise, au nouvel ébranlement provisoire de l’ordre des choses, débouchant à nouveau sur une refondation. […]

Mais voici que la crise s’éternise, qu’elle ne semble plus porteuse d’un renouveau radical, mais se contente de saper sans rien construire. Nos sociétés se délitent ; le politique semble ne plus maîtriser aucune des manettes du destin collectif ; on ne voit plus rien se dessiner sur la ligne d’horizon. Nous avons le sentiment d’être placés dans un interrègne interminable. Il devient de plus en plus difficile de penser l’histoire que nous faisons[169].

La postmodernité serait un interrègne que l'accélération de l'histoire fait paraître interminable.

Les événements qui se succèdent ne s’inscrivent plus dans une perspective ou un projet. Ils se déroulent inéluctablement et semblent s’imposer sans que nous ayons notre mot à dire. Nous sommes submergés par la contrainte du présent sans possibilité de construire un avenir. La pression de l’instant nous fige dans l’impuissance. Et si l’enjeu de notre époque résidait dans notre capacité à sortir du présentéisme pour reconstruire une temporalité que l’homme puisse de nouveau habiter[170]?

Est-ce le néolibéralisme qui a dévoyé un mouvement positif, celui de la Modernité, et il suffirait alors de mettre entre parenthèses cette relativement brève période, de sortir du présentéisme, pour que la marche en avant du progrès reprenne ? Ou bien est-ce toute la Modernité qu'il faut remettre en cause, comme ses multiples crises pourraient nous y engager ? La postmodernité est-elle en rupture avec la Modernité ou en est-elle l'aboutissement ?

Son triomphe coïncide avec un bouleversement sans précédent de notre environnement, sur le triple plan technologique, géopolitique et sociétal. Une triple mutation qu'il nous faut enfin analyser afin d'avoir toutes les cartes pour comprendre la Crise.


10. Les trois mutations

Le tournant des années 1970

Nous avons vu que tous les éléments constitutifs de la société sont soit en crise, soit muent profondément, nous amenant sur une période fort brève à des bouleversements bien plus considérables que ceux qui se sont produits au néolithique et à l'aube des temps modernes. La radicale nouveauté de ce troisième tournant c'est qu'il ébranle tous les mécanismes forgés au cours des millénaires et qui ont permis à toutes les sociétés connues d’être intégrées et régulées. Les germes de ces destructions sont présents dès les origines de la modernité mais ils aboutissent aujourd'hui sous l'effet d'une triple mutation. Trois révolutions liées entre elles et pourtant fort différentes, puisque la première, technologique, concerne les forces productives, la deuxième, géopolitique, la configuration planétaire, la troisième, sociétale, l'homme dans son ipséité même.

Trois phénomènes dont la conjonction est unique et qui se nouent tous trois au même moment.

La révolution technologique

Elle se prépare lentement, presque souterrainement. Un phénomène dont on est loin, au départ, de soupçonner les conséquences, commence au XIXe siècle et explose au XXe : la déréalisation. Dès 1794 apparaît le télégraphe optique ; suivent : la photographie – 1826, le téléphone – 1876, le cinéma – 1895, la radio – 1900, la télévision – 1926. Parallèlement, Volta met au point la pile électrique en 1799, et quatre vingt années plus tard, Edison, l'ampoule à incandescence.

Le XXe siècle sera d'abord celui de « la fée électricité » et du 7e art, avant de devenir celui de la télévision. Mais c'est dans son dernier quart que la numérisation va pousser à ses extrêmes limites la déréalisation, provoquant la mutation la plus rapide et la plus importante de l'histoire de l'humanité. Ce nouveau bouleversement des forces productives met au premier plan non plus les secteurs productifs traditionnels, production de biens ou de services, mais l'idéologique : la production de biens dits quaternaires. Avec comme autre conséquence, la dématérialisation de la richesse, la déconnexion de l'économie financière et de l'économie réelle.

Le tournant technologique se concentre sur une période extrêmement réduite (au regard du temps historique) ; quelques décennies, voire quelques années.

Née durant la Seconde Guerre mondiale, la cybernétique est ainsi baptisée par Norbert Wiener en 1947. Si le premier robot industriel, Unimate, utilisé par General Motors, date de 1961, la robotique décolle véritablement en 1970 avec Lunokhod 1, le robot lunaire soviétique qui permet de recueillir plus de 20 000 images du sol de notre satellite.

Le mathématicien Alan Turing pose les bases théoriques de l'informatique dans les années 1930 ; le transistor est inventé en 1947 ; le circuit intégré en 1958 ; mais c'est en 1971 que la société américaine Intel réussit, pour la première fois, à placer tous les transistors qui constituent un processeur sur un seul circuit intégré, donnant ainsi naissance au microprocesseur. Le premier Intel, 4004 4bits, contient 2 300 transistors. En 2008, sur le Core 2™ Quad (Penryn), il y en a 2 410 000 000.

C'est en 1972 qu'est faite la première démonstration sur une grande échelle de courrier électronique avec l'Arpanet, ancêtre de l'Internet. La même année est lancée sur le marché la première console de jeux vidéo répertoriée, l'Odyssey. En 2010, les trois consoles Nintendo Wii, Xbox 360 et Play Station 3 sont diffusées à près de 140 millions d'exemplaires. Chaque minute, 1 600 000 américains seraient devant une console.

En 1973, Paul Berg fait une découverte décisive pour pour établir une cartographie du génome, ouvrant ainsi la voie au génie génétique et aux biotechnologies.

1974 : Norio Tanigushi forge le terme nanotechnologie (manipulation de la matière à l'échelle de l'atome ou de la molécule) ; la même année, A. Aviram et M. Ratner inventent la diode moléculaire.

Vont suivre micro-ordinateur qui met l'informatique à la portée de tous (juin 1977 : le premier ordinateur personnel à connaître une large diffusion est l'Apple II[171]) et révolution numérique (la première platine compact disc est vendue au Japon en 1982).

On peut aussi retenir la même période pour marquer la naissance, au moins symbolique, de la globalisation.

La globalisation

Il n'y a plus d'ailleurs. Olivier Roy

1969. Une grosse boule bleue suspendue dans l'espace. La photo fait le tour du monde. Pour la première fois, l’homme peut voir « sa » planète. Pour la première fois, il peut se dire « terrien ». Un sentiment d’appartenance partagé par toute l'humanité.

L’habitacle est clos. Il renferme sur un même radeau une humanité proliférante[172].

La nouveauté radicale de notre époque est que, malgré les traditions et les cultures différentes, malgré les réaffirmations identitaires, le monde a fait son unité, notre humanité est désormais une. Les menaces auxquelles elle est confrontée sont globales. Les réponses seront globales[173].

Dès 1964, André Maurois avait prédit : les distances ont tellement été réduites par la rapidité des transports, les moyens de destruction sont devenus si puissants que l’homme se verra un jour condamné à choisir entre un monde ou pas de monde[174].

Monde unifié, globalisation, mondialisation, universalité ne sont pas synonymes.

Pour Baudrillard, mondialisation et universalité ne vont pas de pair, elles seraient plutôt exclusives l'une de l'autre. La mondialisation est celle des techniques, du marché, du tourisme, de l'information. L'universalité est celle des valeurs, des droits de l'homme, des libertés, de la culture, de la démocratie. La mondialisation semble irréversible, l'universel serait plutôt en voie de disparition[175].

Pour ma part, je distinguerai globalisation et mondialisation[176]. La première est un mouvement, que je crois, lui, réellement irréversible, provoqué par les mutations technologiques récentes dans le domaine des transports comme de la communication. Déjà avec l'avion, le téléphone, la télévision et la diffusion simultanée des images sur toute la terre, le monde s'était considérablement rétréci. Avec Internet et le Web, il s'unifie réellement. En quelques clics on peut, maintenant, entrer en contact avec n'importe quel autre habitant de la planète, ou presque. La « mondialisation » c'est tout autre chose. Sous un camouflage « universaliste », elle est le bras armé (le dernier ?) du néolibéralisme. On ne peut donc associer, comme le fait Baudrillard, techniques et marché.

Les prémisses de la mondialisation naissent avec la modernité : colonisation, destruction des civilisations amérindiennes, traite des noirs… Aujourd’hui, elle arrive à son terme : seules quelques rares peuplades y ont échappé, tels les Zoé en Amazonie que Nicolas Hulot nous fit découvrir dans son émission Ushuaïa ou les Mashco-Piro au Pérou.

[La] positivité éthique du « droit-de-l'homisme » sert très souvent d'habillage – et d'alibi – à l'extension indéfinie de la rationalité marchande. En disqualifiant les appartenances, en détruisant les affiliations nationales ou sociales, en congédiant les identités collectives au profit d'une sorte de solipsisme fusionnel, on accélère la disparition de toute médiation entre l'individu et le marché. La mondialisation, dès lors, est d'abord celle du commerce, de la publicité, de la vulgarité mercantile. C'est ce qu'on pourrait appeler la « stratégie Benetton ». [JCG 192]

Ses effets sont désastreux et se retournent contre le principe même qu'elle prétend incarner, l'universel, qui, ici Baudrillard a raison, serait en voie de disparition : Ainsi, la mondialisation fabrique-t-elle mécaniquement son contraire. L'universalisme – largement dévoyé – produit un surcroît de différence, au pire sens du terme. André Gorz décrit bien ce processus paradoxal et cumulatif. « Culturalisme, racisme, intégrisme sont les conduites chargées de ressentiment agressif par lesquelles les victimes des appareils de pouvoir cherchent à préserver une forme ultime d'appartenance. […] Le prix qu'il leur faut payer pour cette sécurité est la soumission totale aux traditions, aux rites et aux chefs de leur communauté, le renoncement total de l'individu à exister par lui-même[177]. » [JCG 193]

Jean-Claude Guillebaud en conclut : Le propre de la mondialisation telle qu'elle est dévoyée par la société marchande est qu'elle menace tout à la fois l'universel et la différence. Elle détruit son contraire tout en se détruisant elle-même. Les deux sont donc à réhabiliter et à défendre ensemble. Telle est la question posée. Je ne crois pas qu'il en existe beaucoup d'aussi fondamentales. [JCG 210]

Aurons-nous à choisir entre un surcroît de différence (au pire sens du terme) et l'uniformisation – vérifiant ainsi la prédiction d'Edgar Morin pour qui la mondialisation amène la barbarie ? Afin que demain arrivent à vivre ensemble chinois, indiens, africains, européens, américains… va-t-on se contenter de solutions a minima, un monde unifié à partir du plus petit commun dénominateur (la vulgarité mercantile) ? Ou aurons-nous d'autres exigences, afin de réhabiliter, en un même mouvement, l'universel et la différence ?

En attendant, l'habitacle est clos. L'unification en cours dépasse largement sa dimension libérale (ou « mondialisation »). C'est beaucoup plus aussi qu'un simple rapprochement géographique. La globalisation est facteur de conscientisation, d'accélération ; les inégalités sont beaucoup plus visibles qu'avant ; les mêmes questions (droits de l'homme, de la femme, des minorités…) se posent un peu partout. Tout est lié, les problèmes comme les continents. Un lien ténu mais réel unit cours de la Bourse, famine au Sahel, fonte de la banquise, crashs aéronautiques, stress au travail, jeux des cours de récréation… Nous ne pouvons plus isoler une sphère des autres. De graves déséquilibres dans un secteur peuvent se propager partout sur la planète. Toutes les menaces se renforcent mutuellement. Dans l’état auquel est parvenue notre société, sa maîtrise « globale » est devenue obligatoire.

La globalisation accentue les problèmes mais peut, aussi, faciliter les solutions. Surtout, elle nous oblige à en trouver, des solutions, car, pour la première fois, il n'y a plus de recours ailleurs. Et pour la première fois aussi, les questions se posent non seulement au niveau de la Terre toute entière mais également à celui de chacun de ses habitants. Car la révolution « individualiste » domine tout.

L’émergence de l’individu

Pour Marcel Gauchet, les dernières traces de transcendance ou d'hétéronomie ont été effacées « à un moment qui doit se situer vers 1970 ou à peu près ». [JCG 233]

Sur le plan sociétal aussi, les années 1970 sont une période de brusques changements. Mouvements de la jeunesse, luttes de libération des femmes, des homosexuels, mouvements antiracistes, anti-apartheid, pacifistes, débuts de la prise de conscience écologique témoignent tous d'un profond renouveau par rapports aux luttes traditionnelles fondées sur l'économique et l'appartenance à une classe, et menées par des organismes très structurés, PC et syndicats, déjà fortement contestés en 68.

Deux émancipations majeures, celle des femmes (contraception, avortement, modification du statut matrimonial, des règles du divorce, émancipation économique – possibilité d'avoir un compte en banque distinct de celui du mari…), celle des jeunes (abaissement de l'âge de la majorité, nouveau statut de l'élève à l'école, nouvelles méthodes d'éducation, liberté sexuelle, culture pop…), marquent, pour les sociétés occidentales, la sortie définitive du modèle patriarcal judéo-chrétien.

Dès le milieu des années 1980, c'est devenu pour tous une évidence : En quinze ans la scène bascule … Honneur à l'individu ! Il est partout, envahit tout, incarne tout[178].

Dans mon article De l'hétéronomie à l'autonomie j'écrivais :

Pour la première fois dans l’histoire sur une grande échelle émerge l’individu. On en parle depuis deux siècles, aujourd’hui, il est là. Omniprésent, il envahit la société, la fait éclater. Avant, nous appartenions à des groupes plus ou moins fortement intégrés et structurés, par des liens de sang ou idéologiques, sur des bases territoriales ou sociologiques : familles, églises, nations, classes… Le déclin constaté dès 1848 par Marx, et qui se poursuit de manière accélérée durant un siècle encore, n’empêche pas qu’après la Deuxième Guerre mondiale la plupart des Français appartiennent encore à une société intégrée. L’influence de l'État a certes supplanté celle de la religion mais cette dernière continue à imprégner culturellement une grande partie de la société. La lutte des classes est une autre forme, conflictuelle mais efficace, d’intégration. L’affrontement des générations joue le même rôle, comme le chante Brel dans « Les Bourgeois » et le décrit Dubet dans son analyse des bandes de blousons noirs des années 50-60.

J’ai connu dans ma lointaine province, je suis monégasque, au début des années 50, ce monde qui faisait maigre le vendredi, où les femmes commençaient à oser sortir seules, sans se sentir obligées de se couvrir la tête, où celles qui fumaient ou conduisaient étaient l’exception… Situation fort proche de celle qui se rencontre encore outre-Méditerranée. Mais entre temps, là-bas comme ici, la société a implosé.

Le phénomène a mûri dans les années 60-70 et a éclaté dans les années 80. Il a suivi la diffusion des technologies de la communication, celle de la télévision étant la plus visible et la plus marquante [lorsque j'écris cela, les (N)TIC sont encore dans les limbes]. Les jeunes de 1986 ne sont plus ceux de 1968. Beaucoup plus individualistes, a-t-on dit. Les structures censées les représenter n’eurent qu’un succès éphémère. Même constat lors des nombreuses autres luttes et mouvements sociaux que nous avons connus depuis. On est entré dans la crise des idéologies et des organisations. Aucune se réclamant du changement ne sera épargnée. Seules les plus réactionnaires s’épanouissent …

La crise, « image pessimiste d’une mutation » (François Dubet), concerne tous les milieux, toutes les régions. Crise universelle. Dans un village breton ou une petite ville du Massif Central vous pouvez entendre des propos voisins de ceux que tiennent les jeunes de Vaux-en-Velin ou du Val Fourré à Mantes-la-Jolie. Les ethnologues constatent chez les jeunes couples de la vallée du fleuve Sénégal un comportement beaucoup moins communautaire. Un sociologue égyptien décrit l’avènement de l’individu dans la société arabe.

Ce qui me paraît essentiel, c’est l’éclatement de la société, la fin de l’identité collective. Il peut y avoir aujourd’hui beaucoup plus de différence entre deux voisins de palier de même origine sociale et culturelle qu’entre chacun d’eux et d’autres habitants des quatre coins du monde [je l’ai vécu dans l’immeuble que j’habitais alors, rue du faubourg Montmartre, à Paris]. Une fraction de nos sociétés fonctionne toujours selon les anciennes valeurs, une autre s’en est libérée.

Vingt ans après, Tzvetan Todorov fait le même constat : La globalisation, d’un côté, son accélération, la montée de l’individualisme de l’autre, sont les deux grands phénomènes de nos dernières décennies, et ils sont totalement invisibles : ce sont des abstractions, mais elles ont considérablement changé nos vies. Nous avons vécu la dissolution des identités collectives, les normes communes ont cédé la place aux choix personnels, que ce soit en manière de sexe, de religion, ou de lendemains qui chantent[179].

En quelques siècles nous sommes passés de réalités sociales fortes, ancrées sur le terrain, ethnies, communautés, « pays »… à l'abstraction de l'État-Nation qui s'est affirmé aux dépens des premières, puis à son effacement, laissant l'individu seul, face à lui-même.

Dans cette société « fluide », mondialisée, virtualisée, les repères éclatent, les frontières s'effacent, les liens se distendent et se « superficialisent ». On s'éloigne d'autrui, on s'inscrit moins dans la durée. Et si l'on n'y prend garde, la pente est celle de l'indifférence et du désengagement. L'individu apparaît de plus en plus isolé, fragilisé, pour ainsi dire « excluable ». Et il en a durablement conscience. Dans le même temps, l'étau des normes et des contraintes collectives (la religion, la famille, l'école) se desserrant, la responsabilité individuelle est magnifiée. Dans chaque secteur de la vie, l'individu se voit confier la responsabilité de son destin. Chacun est sommé de faire son chemin[180].

Des trois mutations, la plus importante, celle qui a exercé une influence déterminante sur le dernier demi-siècle, c'est l'avènement de l'individu. Produit des trois ruptures, elle contribue à les parachever. Elle donne tout son sens – et son poids – à ce que nous avons appelé « la fin de l'hétéronomie ». Et elle est grandement confortée par les deux autres révolutions, la technologique et la géopolitique.

La société informationnelle – les liens entre les trois mutations

La révolution technologique a changé le système de valeurs d'environ quatre milliards d'individus. Un écrivain égyptien

Nous avons vu le rôle décisif des années 68-75 au niveau des trois mutations. Vingt ans après, un autre tournant majeur s'opère, qui va les consolider et tenter de les orienter.

La guerre du Golfe constitue, selon moi, le moment-clé. Fin 1990 : 2/3 d'opposants à la guerre ; quelques semaines plus tard, la proportion s'est inversée – les velléités humanistes des héritiers du premier tournant sont balayées. 1989, chute du Mur ; 1994, création de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). L'idéologie néolibérale voit un boulevard s'ouvrir devant elle. Sauf que les prolongements de la troisième mutation, la technologique, vont être bien plus difficiles à maîtriser, laissant le jeu ouvert.

Anticipé dès 1988, le Web naît officiellement le 30 avril 1993. C'est l'application la plus spectaculaire de l'Internet, comme on l'appelait alors, un réseau informatique mondial qui se forme au tournant des années 1990, réseau lui-même constitué de millions de réseaux. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) vont déferler sur toute la planète[181]. Avec des incidences fabuleuses sur notre système de valeurs, notre façon d'être au monde, nos modes d'organisations sociales. Nous commençons à peine à les entrevoir. Mais on peut déjà en mesurer quotidiennement l'impact, du Printemps arabe à Wikileaks et à Prism.

Dès 1996[182], Joël de Rosnay analysait le lien entre l'émergence de la société informationnelle et celle des personnes :

En pleine crise, et à l’aube du vingt et unième siècle, les sociétés industrialisées reçoivent de plein fouet le nouveau choc du futur : celui de la société informationnelle … La société naissante s’organise en réseaux plutôt qu’en pyramides de pouvoirs, en cellules interdépendantes plutôt qu’en engrenages hiérarchiques, au sein d’un « écosystème informationnel » plutôt que par filières industrielles linéaires … Autre bouleversement : l’émergence des personnes. Aux nœuds du réseau informationnel, évoluent désormais, simultanément, des acteurs diversifiés, communicants et potentiellement créateurs : les « neurones » d’un cerveau planétaire en voie de surgissement[183]. Ce ne sont plus les « usagers » de naguère, passifs utilisateurs de services pensés par d’autres, mais les producteurs/consommateurs de nouveaux outils interactifs décuplant le pouvoir et l’efficacité de chacun.

La conjonction, sur une aussi brève période, de ces trois bouleversements nous le confirme : nous sommes bien en présence d'une rupture radicale avec le « vieux-monde ». Mais se repose, alors, la question qui clôt le chapitre précédent : cette rupture s'est-elle produite au moment où s'enclenchait ce triple processus, avec l'avènement de la « postmodernité » (« Cours camarade… »), ou n'est-elle qu'amorcée et, pour l'essentiel, encore à venir ? La postmodernité signe-t-elle l'aube des « temps nouveaux » ou, au contraire, le crépuscule de ce que j'appelle « la civilisation barbare » ?

Autre manière d'aborder cette question décisive : la Modernité est-elle un « projet épuisé » ou peut-elle se prolonger ? Et vers quoi ? La réponse passe par une dernière interrogation que va nous aider à formuler, dix-sept ans après Joël de Rosnay, un autre scientifique.

Dans une époustouflante synthèse, Étienne Klein associe la fin de l'idée de progrès, la fermeture du temps, la révolution technologique, l'idéal démocratique, l'éducation des enfants, l'émancipation – et la déréliction – de l'individu[184]:

L’idée de progrès, c’est une idée qui faisait aimer le temps historique. Elle était doublement consolante … elle rendait l’histoire humainement supportable … elle donnait un sens aux sacrifices qu’elle imposait … croire au progrès, c’était accepter de sacrifier du présent personnel pour fabriquer du futur collectif. Pour accepter un tel sacrifice, il faut un rattachement symbolique au monde, à son histoire, à son avenir. Ce rattachement fut longtemps perspectiviste. Il ne l’est plus. Nous avons perdu en profondeur temporelle. Le présent est désormais « sans épaisseur »[185]. Nos rattachements sont plus horizontaux, plus fluides, plus réversibles. C’est d’ailleurs le réseau des télécommunications qui incarne le mieux ce nouveau rapport au temps : les nœuds qui le constituent ne sont que des nœuds de passage qui ne nécessitent aucune direction, ni aucune finalité. Se trouvent ainsi abolies toute idée de récit, et même toute idée de filiation qui, jusqu’à présent, étaient seules capables de donner du sens au collectif et au politique. En fait, le récit parvenait à vaincre l’aporie du temps en « inventant une histoire ». Le temps mondial, lui, veut la vaincre en arasant le temps historique. Du coup, le futur s’absente progressivement du présent (et « s’absenter du présent », faut quand même le faire…), comme si l’urgence et « la Crise », la Crise avec un grand C, la crise transcendantale avaient partout répudié l’avenir comme promesse. Nous entrons dans le règne d’un « présent omniprésent », d’un présent limité à lui-même, qui absorbe en quelque sorte le passé aussi bien qu’il annule les perspectives d’avenir.

Klein continue son propos en s'appuyant sur un événement historique qui est en général passé sous silence, presque comme s’il n’avait jamais eu lieu, mais qui, heureusement, a fini par être finement analysé par le mathématicien Olivier Rey dans son ouvrage Une folle solitude. Le fantasme de l’homme autoconstruit[186]. Il y a quelques décennies, en effet, s’est produit un événement très important : le retournement des poussettes. Avant, l’enfant était transporté dans un face à face rassurant, le situant dans un rapport affectif permettant sourires, grimaces, gestes de tendresses ou de menaces, échange de paroles avec la personne qui le poussait, en général sa mère. Maintenant, l’enfant est mis devant le vide, son regard ne rencontre que des passants anonymes, il est laissé à sa solitude, « ouvert sur le monde » disent ceux qui veulent louer cette pratique, et non plus prisonnier du cercle familial, mais en réalité livré à l’inconnu, qui, comme chacun sait, est source possible d’angoisse[187].

Ce renversement spatial est typique d’un nouveau rapport au temps, à soi, aux autres. L’enfant n’a plus d’autre horizon qu’un présent informe, et donc troublant. Olivier Rey défend l’idée que ce sont la démocratie et la science qui ont contribué à ce retournement des poussettes, l’une et l’autre privilégiant un sujet libéré du poids du passé, des entraves traditionnelles, un sujet regardant d’emblée vers l’avant. Il retrace au passage la longue histoire de l’émancipation de l’individu, partant du présent pour remonter vers l’élan de l’idéal démocratique et du projet scientifique et technique, avant d’en revenir à l’apogée de la techno-science où nous sommes aujourd’hui : celle de l’individu condamné à s’inventer à partir de ses propres forces, et par là-même plombé de solitude.


Difficile de retrouver une profondeur temporelle et de pouvoir, à nouveau, fabriquer du futur collectif avec un individu plombé de solitude – même s'il est potentiellement en réseau avec tous les autres habitants de la planète ! Car domine maintenant le couple individu/planète ; l'avenir de la seconde va dépendre des premiers, de ce qu'ils seront et de ce qu'ils feront.

Devenu l'acteur-clé d'un monde devenu « village »[188], quel sera, donc, demain, cet individu sommé de faire seul son chemin, condamné à s’inventer à partir de ses propres forces ? C'est à cette question qu'il nous faut, maintenant, prioritairement, tenter de répondre pour comprendre où nous allons, et s'il est encore possible d'exercer notre liberté de choix.

Les trois mutations confortent la crise de la modernité finissante :
une crise de la temporalité, une crise du « sens »
.


III. OÙ ALLONS-NOUS ?

Retrouver le sens / Choisir

un monde qui tarde à apparaître

Triple rupture et triple mutation laissent, derrière elles, un champ de ruines et, devant elles, une immense terre vierge, à défricher. Et, pour ce faire, les outils que nous a légués le vieux-monde ne sont plus opérants. Tout ce qu’ils tiennent de leur histoire (philosophies, sciences, technologies, et jusqu’à leur raison même), il leur faut le repenser, le remettre en œuvre… Comme nous y invite J. T. Desanti, il nous faut définir de nouveaux paradigmes, élaborer une grille de lecture efficiente pour arriver à comprendre non seulement ce qui se passe – la Crise – mais, surtout, ses issues possibles.

Repenser notre héritage, notamment intellectuel, mais non l'ignorer. Il peut nous être fort utile. Comme nous allons le voir.

Quel individu ?

De quel individu héritons-nous de la Modernité ? Comment peut-il évoluer ? Et vers quoi ?

Jean-Claude Guillebaud décrit la «victoire» d'un individu qui se retrouve «les mains vides», errant dans sa liberté toute neuve comme dans un désert glacé. [JCG 229 & 235]

L'analyse d'Alain Renaut permet de comprendre pourquoi on en est arrivé là et comment on peut en sortir ; il nous fournit les clés qui ouvrent les voies de l'avenir.


11. La « victoire » de l'individu

L'or de la liberté s'est changé en plomb. [JCG 234][189]

Individus libérés, nous voilà pris de vertige devant notre propre victoire. Celle-ci est désormais si totale qu'elle nous affranchit et nous oppresse tout à la fois. Chaque jour, au tréfonds de nous-mêmes, nous ressentons le poids de ce dilemme : une absolue liberté alliée à un absolu désarroi. La modernité nous a légué et la première et le second, au point que nous savons les deux indissolublement liés. Nous nous sentons pris au piège. Pour rien au monde, nous ne renoncerions à cette précieuse autonomie, mais nous n'en pouvons plus, décidément, de ce vide. Nous balançons sans relâche entre la conscience d'un privilège et l'obscur sentiment d'un deuil … Ainsi sommes-nous devenus des solitudes souveraines et désemparées. [213-214]

Jean-Claude Guillebaud dans un chapitre intitulé Le « moi » en quête de « nous », analyse le comment de cette victoire et ses conséquences.

Pour définir cette prodigieuse conquête, le terme de liberté est insuffisant. Il évoque un seul aspect des choses … La démarche la plus éclairante est sans doute celle qui combine deux classifications. Elles ne se confondent pas mais se complètent. La première, chère à Louis Dumont, oppose le holisme à l'individualisme ; la seconde, souvent utilisée par Marcel Gauchet, met plutôt en vis-à-vis l'hétéronomie et l'autonomie.

Le holisme, du grec holos, qui veut dire « entier » … qualifie la priorité accordée au groupe, à l'ensemble, à la communauté, plutôt qu'à l'une de ses « particules élémentaires », c'est-à-dire l'individu. Les sociétés holistes sont celles qui mettent en avant les valeurs collectives … en limitant volontairement la souveraineté de chacun. Pour l'essentiel, l'histoire du monde fut dominée par le holisme … Tout le mouvement d'émancipation, surtout depuis les Lumières, peut être compris comme une lente et progressive valorisation de l'individualisme impliquant un recul correspondant du holisme. Cette libération doit être entendue au sens large. L'individu moderne ne se libère pas seulement des sujétions imposées par l’État. Il s'affranchit tout autant des « assignations à résidence » : villageoises, familiales, culturelles, communautaires, biologiques, etc. Il se déracine pour s'affronter à l'universel.

L'opposition entre hétéronomie et autonomie évoque, quant à elle, un aspect sensiblement différent de la même question. L'hétéronomie … désigne le fait de recevoir de l'extérieur les règles … au lieu de les trouver en soi, de façon autonome[190]. Jusqu'à l'époque moderne, la loi était arrimée – et fondée – sur une transcendance, le plus souvent religieuse. Elle était dictée du dehors, ou du moins d'en haut, par un pouvoir qui l'imposait à ses sujets …

Nos sociétés démocratiques ont définitivement récusé toutes [les] formes, même résiduelles, d'hétéronomie. Elles entendent se fonder de façon autonome, c'est-à-dire s'auto-instituer, ou s'auto-organiser, pour reprendre la terminologie de Cornélius Castoriadis. Mieux encore, elles concèdent à chacun de leurs membres la capacité de choisir lui-même librement – dans les seules limites du droit – les valeurs auxquelles il adhère …

L'utopie moderne conjugue ainsi l'individualisme et l'autonomie ; elle place le « moi » au centre de son projet et affronte, mais sans le secours d'une transcendance, sa propre incomplétude. [217-219]

Ce « moi » perçu comme valeur première est une invention récente. Toute récente, même … Fernand Braudel évoque cette quasi-inexistence de la conscience individuelle au temps – pas si lointain – où l'humanité était encore ensevelie dans ce qu'il appelle la « vie matérielle », c'est-à-dire une réalité communautaire hantée par la survie … Il faut bien comprendre que, pendant des millénaires, la perspective d'une échappée hors de cette nécessaire solidarité du groupe était tout simplement impensable. [215-216]

Avec la Modernité, le bouleversement des forces productives nous affranchit des contraintes de la « vie matérielle » et permet du même coup cette échappée hors du groupe.

Deux éléments accompagneront cette lente victoire de l'individualisme au cours des siècles : l'émancipation progressive à l'égard du religieux et la montée en puissance des logiques économiques … « Le protestantisme sous sa forme puritaine va donner à l'Occident une impulsion nouvelle. L'individualisme poussé à l'extrême suscite une ‘’morale’’ radicalement profane et économique : l'utilitarisme[191] » … À l'éthique de la gloire, du gaspillage et de la conquête (la libido dominandi) se substitue un « nouveau modèle de civilité dans lequel la pratique du commerce et l'acquisition de biens conquièrent une place sans précédent[192] » … Les Lumières, puis la Révolution française s'inscriront dans cette perspective à la fois bourgeoise et individualiste … La distance progressive prise avec la religion, le rejet sans cesse plus accentué de l'hétéronomie et de la transcendance creusent un « vide » qu'occupera, peu à peu, la seule rationalité économique et un ordre libéral qui « n'a d'autres mythes collectifs que ceux des représentations de l'argent ou ceux d'une dynamique de la quantité[193] » … Schumpeter nous rappelle que l'individualisme ne fut pas seulement le produit d'une laïcisation de l'héritage chrétien mais qu'il eut aussi, et depuis le début, partie liée avec l'industrialisation et le capitalisme … Louis Dumont avait souligné à quel point l'individualisme, devenu la valeur fondatrice de nos sociétés modernes, était consubstantiel à la primauté de l'économie sur l'éthique ou la politique. Il était l'une des conditions du « tout économique[194] ». [227-229]

L'individualisme est la condition du capitalisme ; il en subit le contrecoup. Au tournant du XXe siècle deux grands sociologues allemands s'en inquiètent.

[Max] Weber redoute que l'émergence d'un individualisme strictement pragmatique et rationaliste n'aboutisse à une sorte de glaciation morale, chacun n'ayant plus avec les autres que des relations marchandes. Pour Weber, « les hommes risquent [donc] de rester enfermés dans des activités dont les moyens seront calculés rationnellement, mais dont les fins non renouvelées auront de moins en moins de signification pour eux[195] ».

Georg Simmel … disait craindre l'arrivée d'une époque où l'échange monétaire serait le seul lien entre les personnes[196]. [230-232]

Aujourd'hui, s'alarme Jean-Claude Guillebaud, c'est peu de dire que l'inquiétude s'est muée en effroi.

C'est l'ampleur même de la victoire du « moi » qui donne tout son sens à l'anxiété qui l'accompagne … Aucune société, avant la nôtre, n'avait tenté de faire vivre ensemble des individualités que n'assujettirait plus aucun absolu contraignant, nul dogme – qu'il soit d'essence mythologique, philosophique ou religieuse – sur la nature du Bien commun … Un seuil décisif semble cette fois avoir été franchi, au-delà duquel, non seulement la société menace de se défaire, mais l'individualisme lui-même se retourne contre l'individu … nous aurions outrepassé le stade de la libération pour entrer dans celui de la désaffiliation. C'est-à-dire de la solitude.

À l’individualisme désiré d’avant-hier succède l’individualisme subi d’aujourd’hui

« La société se révèle incapable de produire les individus pour qu'ils la servent et de se servir des individus qu'elle produit. Il n'y a plus assez de société pour que les individus puissent se définir par la manière de la servir. Au lieu de la servir, il s'agit maintenant de la produire[197]». [232-235]

Il n'y a plus assez de société, nous dit Gorz. Il nous faut donc en produire … une nouvelle ? Avec quels individus ? Ceux que l'actuelle société « produit » ? Ce qu'ils savent produire, ce sont des micro-sociétés...

La fragilisation de l'individu [exacerbe] chez lui un désir de reconnaissance identitaire … Chacun se sent donc tenu de revendiquer et d'affirmer sa « différence », ne serait-ce que pour être considéré. Mieux encore, « les individus ne se satisfont plus d'une identité privée, et l'extension du processus d'individualisation s'accompagne désormais d'un désir d'affirmation publique des identités[198]». Or là est le piège. Pourquoi ? Parce que l'affirmation consolatrice d'une identité, la proclamation publique d'une « différence » dans le cadre d'une société multiculturelle exigent que l'on adhère à des groupes, des communautés, des « tribus » ou catégories qui sont toutes jalouses de leurs différences collectives … [et qui] effacent l'individu en l'intégrant. Elles refabriquent une forme nouvelle et redoutable de micro-holisme : le holisme identitaire. Le raisonnement vaut aussi bien pour l'appartenance à une bande de quartier que pour l'adhésion à une minorité raciale, religieuse ou sexuelle … [un] multiculturalisme qui, tout en arborant l'étendard de la différence, fabrique des micro-conformismes encore plus contraignants que ceux de jadis … « les idéologies de la différence en réalité anéantissent la différence ». (En l'occurrence, il s'agit de la différence individuelle.) Elles réinventent à l'échelle d'une minorité, « cet "impérialisme de l'assimilation" si souvent décrié ». … Telle serait « l'hypocrisie » d'une modernité « qui, alors même qu'elle promet l'individu, se moque de lui[199] ». [239-240]

Mais, nous dit J.C. Guillebaud, on ne peut s'en tenir là. Les dislocations sociales et l'émiettement des identités qui les accompagne ne sont que l'aspect visible, extérieur, d'un ébranlement encore plus profond.

Aujourd'hui, la désaffiliation touche au cœur même du « moi » … Nous avançons, désormais, à tâtons, vers un horizon d'appartenances incertaines, d'identités génétiques aléatoires, de personnalités fractales et de réseaux complexes … L'individu n'est plus seulement fragilisé ou désemparé ; sa consistance secrète est en question.

...cette boulimie de « signes » distrayants et d'images télévisuelles ; cette surconsommation d'euphorisants et de neuroleptiques ; cette versatilité affolante de la conscience moderne : tout trahit un manque essentiel. … Que sommes-nous donc tentés de fuir sinon l'effroi du non-être ? Partout autour de nous, des signaux nous indiquent que la dissolution du « sujet humain » n'est plus tout à fait inimaginable. De la technicisation médicale (soigner des organes plus que des hommes) aux bouleversements de la procréation (donneur anonyme, clonage, etc.) ; de la déréalisation numérique au triomphe du virtuel : quelque chose paraît s'effriter vertigineusement dans la tessiture du « moi »[200]. L'individu victorieux bascule dans la crainte de se dissoudre … Tous les mouvements dits de « l'épanouissement de soi » et du « potentiel humain » qui prolifèrent en Amérique témoignent de cette panique silencieuse … Ces hommes et ces femmes se barricadent dans un solipsisme à peine tribal, mais fortement médicalisé, et ne sont plus capables de s'identifier à la moindre collectivité politique. [Ce sont] des lobotomisés volontaires … ils demeurent prisonniers d'un conformisme d'imitation qui ridiculise, par avance, toute prétention à « l'authenticité du moi ». [240-242]

Moi et l’autre

Anxiété, solitude, fragilisation, effroi du non-être, lobotomisés volontaires… et jusqu'à une possible dissolution : l'individu est la première victime de sa « victoire ». Comment une « libération » peut-elle ainsi se transformer en son contraire ? Il y a, nécessairement, dans le raisonnement qui fonde l'individualisme des vices cachés. Nous allons en relever deux.

Le premier, c'est celui pressenti par Schumpeter, Dumont et quelques autres : la révolution libérale est toute entière au service de l'économie, pas des individus ; leur « libération » n'est qu'une des conditions du « tout économique » – par leur soumission aux lois du marché, à l'industrialisation et au capitalisme. Point donc de transcendance dans le poulailler « libre » – qu'il soit ou non avec « renard »… Peu importe, alors, l'anxiété, la solitude si elles favorisent la boulimie, la surconsommation…

Pour débusquer le second vice de raisonnement – ce sera plus difficile – reprenons la conclusion que Jean-Claude Guillebaud donne à son chapitre ; il y pose LA question primordiale de la relation à l'Autre, mais y apporte une réponse qui, me semble-t-il, n'est qu'à moitié satisfaisante : l'individu butte sur une évidence qui peut se formuler assez simplement. Il ne suffit pas de dire que le « moi » a besoin du « nous », sans quoi il sombre dans la désaffiliation et la désespérance solipsiste. La dépendance est plus forte encore. Le nous est constitutif du moi, voilà la vérité. La présence de l'autre ne me « prive » pas d'une partie de moi-même, sous l'effet de je ne sais quelle prédation. Bien au contraire, elle me construit dans mon être véritable. Je suis fait de l'autre comme d'un matériau originel. De lui, je reçois langage, conscience et identité. C'est l'autre qui me définit comme personne et fait de moi autre chose qu'une « marionnette vivante », pour parler comme Pierre Legendre. L'individu émancipé de la culture occidentale se trouve engagé, bon gré mal gré, dans ce réapprentissage de l'autre que l'individualisme lui avait désappris. Si le « moi » est aujourd'hui en quête de « nous », c'est pour se retrouver lui-même. [243]

Quel est ce nous que recherche le moi pour se retrouver ? C'est l'autreL'autre, ce n'est pas un nous, c'est un autre moi ! On sent que Guillebaud pour récuser – à juste titre, nous le verrons – l'individualisme, ne peut s'empêcher de revenir à une certaine forme de holisme : le nous est constitutif du moi, je suis fait de l'autre comme d'un matériau originel… Cette ambiguïté vient de la confusion opérée au niveau des deux classifications : holisme vs individualisme et hétéronomie vs autonomie.

Une société non hétéronome n'est pas pour autant autonome. Elle peut s'être libérée de toutes les transcendances, s'être sécularisée, cela ne veut pas dire que les individus qui la composent soient, eux, nécessairement, des « autonomes » – et peut-on alors appeler « autonome » une société dont les membres ne le sont pas ? De plus, croire que nos sociétés démocratiques ont définitivement récusé … l’hétéronomie, qu'elles se fondent de façon autonome est une illusion, savamment entretenue par le libéralisme ; nos sociétés ne sont, en rien, « auto-instituées » ou « auto-organisées », contrairement à ce que pense ou, plutôt, me semble-t-il, souhaite Cornélius Castoriadis. Il n'y a aucune part d'autonomie dans la révolution libérale, bien au contraire, nous allons le voir.

La fin de l'hétéronomie n'est donc, en rien, synonyme d'avènement de l'autonomie. Pas plus que le holisme, en s'effaçant, ouvrirait inévitablement la voie à l'individualisme : il permet l'émergence de l'individu, c'est tout autre chose ! Or, là nous rejoignons J.C. Guillebaud, la nature, les qualités de cet individu dépendront essentiellement de sa relation à l'Autre, de son ouverture aux autres[201]; c'est bien l'autre qui me définit comme personne.

Puisque c'est l'individualisme qui a désappris l'autre à l'individu émancipé de la culture occidentale, le réapprentissage de l'autre sera le fait d'individus non individualistes ; il ne passe pas nécessairement par un « nous » (sauf à définir ce « nous » à partir de cette part d’humanité commune qui se trouve en moi et qui est irréductible à l’affirmation de ma seule singularité[202]).

La classification pertinente, celle qui va nous permettre de dissiper le brouillard, d'éclairer le paysage, de comprendre l'énigme de la modernité, c'est l'opposition autonomie vs individualisme – ou, plus exactement, des couples Humanisme/Autonomie vs Individualisme/Indépendance.

Ce qu'Alain Renaut va magistralement nous démontrer.

12. Autonomie et individualisme

Détour par la philosophie

À partir d’un article d’Alain Renaut, « L’ère des monadologies »

Alain Renaut fait partie des auteurs qui ont eu une influence décisive sur la construction de ma pensée. Je venais de terminer mon étude sur les jeunes[203] quand je lus l'article qu'il publia dans le numéro du Magazine littéraire d'avril 1989 consacré à « L'individualisme ». Bien que son analyse, purement philosophique, ait le XVIIIe siècle pour cadre, elle rend parfaitement lisibles les enjeux majeurs de notre époque. Car c'est en ces « temps de Crise » que sonne l'heure du choix entre autonomie et individualisme. Je lui laisse ici la parole.

Il souligne d’abord la rupture que l’individualisme représente par rapport à l’humanisme, entendu comme la conception et la valorisation de l’humanité en tant que capacité d’autonomie.

Nous nous sommes accoutumés, notamment depuis la redécouverte des écrits politiques de Benjamin Constant, à nous représenter de façon binaire l’histoire de la culture, scandée qu’elle serait essentiellement par l’opposition de l’ancien et du moderne. Cette représentation ne m’apparaît que partiellement juste et, en tout cas, elle conduit, si on ne la complexifie pas, à masquer la plus profonde énigme de la modernité, celle où réside précisément toute la problématique de l’individualisme …

Au cœur de la modernité se dissimule en effet une dynamique que les oppositions binaires de l’ancien et du moderne, homogénéisant le moderne, ne permettent pas d’appréhender[204]. Dans la perspective de l’humanisme, la valorisation de l’autonomie admet parfaitement l’idée d’une soumission à une loi ou à une norme, dès lors qu’elles sont librement acceptées. En revanche, lorsque se met en place l’idéal de l’indépendance, si bien décrit par Constant, une culture surgit qui, tendanciellement, ne s’accommode plus d’une telle limitation du Moi et vise au contraire l’affirmation pure et simple de celui-ci comme valeur imprescriptible. À la normativité auto-fondée de l’autonomie, tend alors à se substituer un pur et simple « souci de soi ». Corrélativement, la recherche d’une communication autour de normes partagées tend à être remplacée par la scission du public et du privé, le culte des bonheurs particuliers et la désertion parallèle de l’espace public.

Pur et simple « souci de soi », culte des bonheurs particuliers, désertion de l’espace public… saisissant raccourci pour décrire la culture qui domine notre monde dit « postmoderne ». Mais laissons Renaut poursuivre son propos :

puisque trois termes il y a (assujettissement, autonomie, indépendance), [il faut] apprendre à différencier, chez les Modernes, l’humanisme (valorisation de l’autonomie) et l’individualisme (valorisation de l'indépendance).

L’individualisme constitue un moment de l’humanisme moderne – mais un moment seulement évanouissant d’un humanisme, dont, tout en le supposant, il fait disparaître la substance même. Car, en glissant subtilement du principe d’autonomie à celui d'indépendance, la dynamique de la modernité a porté en elle la perspective d’une dissolution de cette sphère de normativité supra-individuelle autour de laquelle (tel était, depuis la Renaissance, l’essentiel de l’humanisme) l’humanité cherchait à se constituer et à se reconnaître comme telle (comme intersubjectivité).

Plus précisément encore : ce que sape l’individualisme en ne retenant d’autre valeur que celle de l’affirmation du Moi, c’est paradoxalement (puisqu’il en procède) l’idée même d’autonomie. La perspective d’une soumission à des lois que je me suis moi-même données suppose en effet la possible référence à une telle ipséité du moi-même, posée comme distincte de ce qui, en moi, s’y soumet. L’idéal humaniste d’autonomie requiert donc en moi la définition d’une part d’humanité commune, irréductible à l’affirmation de ma seule singularité et à laquelle ma singularité doit se soumettre.

Idéal qui est aussi celui de Condorcet et des Révolutionnaires libéraux pour qui seule la reconnaissance de cette part d’humanité commune permet de fonder un projet collectif[205].

A. Renaut recherche ensuite les principaux moments d’une fondation intellectuelle de l’individualisme. De ce point de vue, on ne saurait surestimer l’importance de la monadologie leibnizienne. Là s’élabore la conviction constitutive d’un individualisme philosophique…

[Pour Leibniz] il n’existe que des « monades », réalités individuelles ou individuées indépendantes les unes des autres, qui « n’ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir ». Dans la perspective qui définit la monadologie, l’idée d’autonomie perd en fait l’essentiel de son sens. Il n’est, pour s’en convaincre, que d’examiner le statut de l’ordre qui régit les relations intermonadiques… Un tel ordre du réel ne peut en effet être conçu ici comme auto-institué par de quelconques sujets fondant en commun les limites qu’ils s’imposent réciproquement : l’idée même d’une causalité horizontale entre des monades dépourvues de « fenêtres » se trouve exclue.

Le véritable fondement de l’ordre du réel ne saurait être trouvé que dans la seule causalité qui soit concevable au sein d’un système monadologique, à savoir la causalité verticale de Dieu préétablissant une harmonie entre les spontanéités des monades : les individualités monadiques sont ainsi, tout au plus, les substrats d’un ordre inscrit en elles, de toute éternité, à travers les formules qui les programment. En ce sens, la liberté leibnizienne, que Kant assimilait déjà, avec ironie, à la « liberté d’un tournebroche qui, une fois remonté, exécute de lui-même ses mouvements », n’est donc nullement autonomie, soumission à une loi que l’on s’est soi-même donnée : elle est bien plutôt l’accomplissement par chaque monade de la loi constitutive de son être, auto-déploiement de sa déterminité propre et non pas autodétermination.

Définition de la liberté comme indépendance entre les êtres, valorisation de l’auto-suffisance, décomposition de la communication intersubjective au profit de l’affirmation des individualités comme autant de « mondes à part», avec Leibniz se trouve d’ores et déjà acquis (et fondé philosophiquement) le principe même qui légitime l’individualisme au sens éthique : c’est à travers le repli sur soi et le fait de ne se soucier que de soi-même, par la culture de son indépendance et la soumission à la loi de sa nature, que chaque individu contribue à manifester l’harmonie et la rationalité de l’univers.

Ici, la modernité a basculé : pour la première fois, la contradiction n’était plus insurmontable entre le souci exclusif de soi et l’affirmation de la rationalité du réel, puisque cette rationalité préétablie s’exprimait à travers la programmation de chaque « individu » à accomplir sa « nature ». Invention géniale : celle d’un dispositif intellectuel inédit, perfectionné ultérieurement par Hegel (à travers le thème de la « ruse de la raison »), qui fait émerger les valeurs de l’individualisme en les rendant compatibles avec l’idée d’un ordre rationnel du monde … En montrant que l’affirmation de l’individualité n’était pas intrinsèquement contradictoire avec la valorisation moderne de la raison, l’ère des monadologies a rendu possible une promotion des valeurs de l’individualisme sans renversement général de toutes les valeurs.

Reprenons les idées-clés de ce texte et prolongeons-les de quelques remarques personnelles :

La Monadologie de Leibniz date de 1714. En 1723, Mandeville publie La Fable des abeilles où il développe la thèse de l’utilité sociale de l'égoïsme : « les vices privés font le bien public ».

1651, le Léviathan. Hobbes y fait le constat que, à l'état de nature, « l'homme est un loup pour l'homme ». D'où la nécessité d'un souverain qui dispose d'un pouvoir absolu et dont l'intérêt se confonde avec l'intérêt général. Ce souverain doit être l'émanation de la volonté   commune[206]. À l'instar de Descartes, Hobbes conçoit un monde régi par la Raison, un monde dans lequel peuple et souverain agissent de manière parfaitement rationnelle. Hegel, puis Marx, s'en inspireront.

1776, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Adam Smith y pose les principes fondateurs du libéralisme économique. Selon lui, les marchés sont autorégulateurs et conduisent à l'harmonie sociale. Smith reprend l'idée que, les individus étant fondamentalement égoïstes, la confrontation des intérêts individuels, i.e. la concurrence, amène naturellement chacun à produire ce dont la société a besoin : « Ça n'est pas de la générosité du brasseur ou du boucher que nous attendons notre pinte de bière ou notre bifteck, mais de son égoïsme et de son âpreté au gain. »

En un peu plus d'un siècle, l'idéologie libérale est fondée. Sur le plan politique, puis philosophique, enfin économique.

Depuis la Révolution, nous vivons en France dans l'idée d'une continuité entre le XVIe et le XVIIIe siècle, Montaigne annonçant les Lumières. Renaut démontre qu'il n'y a pas continuité mais rupture. Lorsque triomphe le libéralisme, imposant le primat absolu de l'individu et, ce qui va de pair, la croyance en une régulation extérieure qui fait que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », l'humanisme pensé par les premiers philosophes modernes est mis au rancart. C’est par la soumission à la loi de sa nature, que chaque individu contribue à manifester l’harmonie et la rationalité de l’univers. La « main invisible » d'Adam Smith est la traduction sur le plan économique de la « causalité verticale » de Leibniz. Cette idéologie « libérale » accompagne la révolution industrielle et l'avènement du capitalisme. Elle en est même la condition. Le recours à Dieu n'est qu'un habile subterfuge qui masque le règne sans partage du marché et de l'argent.

Le volet politique du libéralisme, c'est la démocratie représentative. Ce n'est plus sur l'agora, par une communication autour de normes partagées, grâce à la confrontation des idées, que naît une opinion commune éclairée, que se prennent les décisions qui engagent une collectivité. Chaque citoyen s'exprime seul, coupé de tous les autres. Comme la monade, l'isoloir n'a pas de fenêtre. La « main invisible » prend ici l'apparence d'une pluie de bulletins tombant dans une urne. « Le vote remplace la palabre ; l'isoloir, la terrasse de café. Le citoyen s'assoit en face de l'écran et se tait… » [I.I 126]

Les deux faces de l'idéologie libérale, l’économique et la politique, se développent parallèlement tout au long des XIXe et XXe siècles. Avec leurs avatars totalitaires. Pour aboutir à l'impasse actuelle. Avec la tentation de jeter le bébé avec l'eau du bain.

Puisque, comme le montre Alain Renaut, l'humanisme est un projet avorté, ne nous laissons pas piéger par le faux dilemme dans lequel semble nous plonger la Crise. Ce n'est pas la modernité dans son ensemble qu'il nous faut condamner ; c'est celle qui l'a emporté au XVIIIe siècle. Celle qui s'est incarnée dans l'individualisme triomphant et la main invisible. Or, une autre modernité était concevable, valorisant l'autonomie. Nous avons fait le mauvais choix. Comme avec saint Paul. Rompre avec la modernité est donc possible sans pour autant renoncer à ses valeurs fondatrices, celles contenues dans le message humaniste qu'il conviendrait de réhabiliter.

Le mauvais choix ? Je n'en suis pas sûr. Au XVIIIe siècle, le monde n’était pas encore prêt à sortir de l’hétéronomie ; l’individualisme ne pouvait que revêtir la forme d’une idéologie, le libéralisme. Et l'humanité n'était pas encore en mesure de « choisir » ; le déterminisme historique régnait toujours.

Durant deux siècles encore, malgré le travail de sape du capitalisme décrit par Marx, la société reste globalement régie par les modes de régulation traditionnels : famille et voisinage, religion, État ; individualistes, comme autonomes, y sont très minoritaires. Plus maintenant. C'est à partir du tournant des années 1960/70 que s'instaurent les grands principes de l'individualisme tel qu'Alain Renaut le décrit. Ils se généralisent à la fin du XXe siècle, avec l’entrée dans l’ère de la communication et la mondialisation. Quand l'horizon de la démocratie libérale occidentale paraissait insurpassable et que certains parlèrent, alors, de « fin de l'histoire ».

Aujourd'hui, l’individu arrive sur le devant de la scène. Massivement. Enfermé dans sa tour d'ivoire, face à de multiples écrans, comme la monade de Leibniz ; en lutte permanente avec ses semblables, à l'école, au bureau, sur les stades, entre bandes de quartier, comme Hobbes le décrivait ; privilégiant son intérêt personnel et immédiat sans se préoccuper d'autrui ni de la collectivité, comme dans la fable de Mandeville. L’ultralibéralisme est, en fait, la réalisation effective, l'accomplissement poussé jusqu'à leurs limites, des idées de la modernité, de celle qui s'est imposée voici trois siècles.

Aujourd'hui, il devient possible de juger à l'aune des faits comment la causalité verticale de Dieu préétablit une harmonie entre les spontanéités des monades et à quoi aboutit la programmation de chaque « individu » à accomplir sa « nature »…

Mais nous voyons aussi de plus en plus de citoyens conscients, responsables, solidaires, engagés sur le terrain de l'humanitaire, du social, de l'environnemental, ayant le sens de l'altérité, faisant preuve de compassion, révélant une humanité qui cherche à se constituer et à se reconnaître comme… intersubjectivité ; incarnant donc, comme jamais auparavant sur une aussi grande échelle, l'idéal humaniste. Ce qui veut dire que l'autre option de la modernité, celle de l'autonomie, devient, elle aussi, envisageable ; croire en l'avènement d'une société plus humaine ne relève plus de l'utopie.

Hyper-individualistes et autonomes, « monades » et hommes libres, sont maintenant là, face à face, face à nous, en nous, dans un affrontement pas encore explicite mais déjà perceptible. Un choix entre deux mondes, à l'opposé l'un de l'autre.

C'est en ces « temps de Crise », durant ces quelques décennies à cheval sur l'entrée dans le troisième millénaire, que se noue le débat qui court souterrainement depuis la naissance de la Modernité. Aujourd'hui, le conflit analysé par Alain Renaut n’est plus théorique, il prend vie. Et c'est bien, une fois encore, « au sein des modernes » (si l'on ne connote pas historiquement le terme) que tout se joue. Ce n’est pas l’ancien monde, hétéronome, contre le nouveau. Les intégristes ou fondamentalistes de tout poil, les fachos et les réacs ne sont pas – et ne doivent pas nous masquer – le vrai danger : il est devant nous, pas derrière !

Affûtons donc notre regard, car il devient urgent de comprendre où nous allons.

Question de sémantique

Auparavant, il me paraît indispensable de préciser l'acception donnée dans cet ouvrage aux termes « autonomie » et « autonome ». Elle s'appuie entièrement sur l'analyse d'Alain Renaut et est donc plus restrictive que celle couramment admise qui associe autonomie et individualisme[207]. L'ouvrage de Frédéric Lenoir, avec lequel, nonobstant cette divergence linguistique, je suis en parfait accord, va me servir à illustrer ce propos.

La valeur philosophico-politique cardinale de la modernité, nous dit-il, c'est le Sujet autonome [FL 228] qui émerge en Europe, à partir du XVIIe siècle [197]. Si Socrate et Jésus ont jeté en Occident les fondements de la liberté individuelle… ce qui était compris comme une liberté de conscience ou une libération à vocation spirituelle va devenir, à partir de la Renaissance, et surtout des Lumières, une quête d'autonomie de l'individu sans autre finalité que la liberté en soi [206].

Cette acception, en « homogénéisant le moderne » (je reprends ici les termes d'A. Renaut), ne distingue pas autonomie et indépendance (pas d'autre finalité que la liberté en soi) ; la plus profonde énigme de la modernité – l'or de la liberté s'est changé en plomb [JCG] – reste, alors, inintelligible.

F. Lenoir reprend l'analyse de Ferdinand Tönnies, le grand sociologue allemand de la modernité, montrant que nous sommes historiquement passés de la Communauté (Gemeinschaft) à la Société (Gesellschaft). Dans le cadre de la société moderne … l'acquisition de son autonomie permet à l'individu de construire sa vie en totale liberté. Mais ce qu'il gagne en liberté, il le perd en solidarité, en communion. Et le tribut à payer est parfois lourd. Car la liberté, dans le cadre de la Gesellschaft, fait évoluer l'individu dans un monde désenchanté et de plus en plus impersonnel. C'est le risque que court l'autonomie du sujet : se voir transformée en individualisme forcené. Et il se demande : La liberté de l'homme est-elle même possible si nous opposons autonomie du sujet et   socialité ? [232-3]

Pourtant, F. Lenoir reconnaît, lui aussi, que dans l'humanisme occidental moderneplusieurs images de l'homme et de sa liberté s'affrontent. Il distingue deux postures intellectuelles majeures : la première est celle de l'Homo universalis ; comme l'humanisme grec, l'humanisme de la Renaissance est de nature holistique … la liberté équivaut à la prise de conscience du caractère relationnel de l'identité humaine. Il dira, un peu plus loin l'humanisme de la Renaissance reste profondément enraciné dans une vision spirituelle. S'il revendique déjà son autonomie, celle-ci ne doit pas couper l'individu du monde. … La seconde [posture] … est placée sous le signe de l'autonomie, et non plus de la relation. René Descartes donne philosophiquement ses lettres de noblesse à ce nouvel humanisme … l'homme trouve sa liberté dans sa solitaire individualité [236-238].

Renaut aurait dit : « placée sous le signe de l'indépendance et non plus de la relation » ; on ne peut, en effet, si l'on s'en tient à sa définition, opposer autonomie du sujet et socialité ou autonomie et relation, bien au contraire ! Autonome, le « Sujet », contrairement à la monade « individualiste », a des fenêtres ouvertes sur les autres et sur le monde. Ce n'est donc pas « le Sujet autonome qui émerge en Europe, à partir du XVIIe siècle », mais l'individu – qui peut être « autonome » ou « individualiste », selon. Avec Descartes, on assiste à la naissance non pas d'un nouvel humanisme (dont la substance même va disparaître) mais de l'individualisme. Nous sommes donc bien en présence de deux définitions incompatibles du terme « autonomie ».

L'acception courante, celle qui « confond » autonomie et indépendance, se retrouve (avec les mêmes conséquences) chez J.M. Besnier (La volonté d'autonomie générée et entretenue par les promesses de la philosophie cartésienne ainsi que par celles de la science de Galilée, a engendré une manière de « fatigue d'être soi »[208][JMB/DP 48]), chez Jean-Claude Guillebaud, chez Marcel Gauchet, chez Alain de Benoist et bien d'autres. Alain Renaut aurait-il raison seul contre tous ? Ou bien faudrait-il utiliser un autre terme que celui d'autonomie pour désigner l'idéal humaniste de la Renaissance ? Ou encore, Renaut se trompe-t-il en clivant, comme il le fait, le moderne (il y a déjà du Leibniz dans Pic de la Mirandole[209]) ? Le partage entre l’humanisme (valorisation de l’autonomie – une autonomie ayant alors rompu avec le holisme) et l’individualisme (valorisation de l'indépendance) devenant lisible – parce que prenant « vie » – seulement de nos jours ?

Je ne sais. Je ne suis ni philosophe ni historien. Mon propos n'est pas de répondre à ces questions, de trancher entre ces définitions. Il est de poser un concept opératoire. Il me suffit de constater que la distinction opérée par Alain Renaut aujourd'hui fait sens. Mieux, elle nous permet de comprendre la Crise et d'entrevoir comment en sortir. La définition couramment utilisée, celle reprise ici par Frédéric Lenoir, ne le permet pas ; elle nous laisse dans un brouillard idéologique profond au sein duquel aucune issue n'est visible : comme le fait, d'ailleurs, très justement remarquer F. Lenoir, ce n'est pas l'individualisme utilitariste contemporain qui peut être posé en modèle de civilisation [FL 239].

En nous aidant à dissiper ce « brouillard », Alain Renaut rend perceptibles les chemins qui s'ouvrent devant nous.


13. Les trois chemins

Reprenons les différents éléments que nous venons d'analyser et essayons de les agencer, comme les pièces d'un puzzle, pour qu'à la compréhension s'ajoute la perspective. Afin de retrouver le sens. Au second sens du terme.

Les trois mutations semblent irréversibles ; pour la technologique, et la globalisation qui l'accompagne, c'est une évidence ; l'émergence de l'individu est, probablement aussi, une tendance lourde sur laquelle nous ne reviendrons pas. Mais quel sera cet individu ? Là, rien n'est joué. Et, répétons-le, selon le type d'individu dominant, ce qui se profilera à l'horizon sera fort différent !

Ce qui va dynamiser le schéma, ouvrir des perspectives, c'est la fin de l'hétéronomie, la crise des modes d'intégration et de régulation sociales. Si l’hétéronomie s’achève sous nos yeux, par quoi va-t-elle être remplacée ? Comment nos sociétés vont-elles se réguler à l’avenir ? Et le pourront-elles ? Comment arriver à assurer un minimum d'ordre et de cohésion dans une société à la fois mondialisée et éclatée, voire émiettée ?

On pourrait, dans une vision très optimiste, imaginer que la fin de l’hétéronomie permette l'avènement d'une ère de liberté, d'un individu désaliéné. Malheureusement, ce n'est pas aussi simple.

Les chemins ou le choix virtuel

Août 1833. Musset écrit son poème majeur : Rolla. Œuvre étonnamment « moderne », avec un héros profondément ambivalent ; l'absolue liberté y côtoie l'extrême déréliction. Comme souvent, Musset multiplie les incises ; telle celle-ci :

Hercule, fatigué de sa tâche éternelle,
S'assit, un jour, dit-on, entre un double chemin.
Il vit la Volupté qui lui tendait la main:
Il suivit la Vertu, qui lui sembla plus belle.
Aujourd'hui rien n'est beau, ni le mal, ni le bien.
Ce n'est pas notre temps qui s'arrête et qui doute;
Les siècles, en passant, ont fait leur grande route
Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien.

La disparition des « sentiers » – disons des notions de « bien » et de « mal » – est le produit de la sécularisation de la société qui accompagne la révolution industrielle. Tout est chamboulé dans tous les domaines, mais l'avenir, à coup sûr, sera meilleur ; les lendemains chantent ! La foi en la raison, la science, le progrès remplace les anciennes croyances et superstitions – Marcel Gauchet parle du « désenchantement du monde ». Et les hommes ambitionnent de se gouverner eux-mêmes.

La désillusion va être à la hauteur de l'ambition. Avec la Crise, les piliers de la Modernité s'effondrent les uns après les autres. Et le monde est désenchanté une seconde fois.

Aujourd'hui, la grande route est manifestement devenue une impasse. Nous allons droit « dans le mur ». Pour « en sortir », il nous faut retrouver les chemins, ou, si vous préférez, dégager les voies qui se présentent à nous. Afin de pouvoir choisir une direction. Et pour « bien » choisir, il faudra prolonger suffisamment ces chemins de manière à apercevoir où ils nous mènent – voir quelque chose se dessiner sur la ligne d’horizon.

Au préalable, il nous faut écarter quelques fausses pistes.

Puisque, à l'évidence, nous faisons fausse route, certains préconisent de rebrousser chemin. Soljenitsyne prolonge le pessimisme de Musset :

L'un des phénomènes intellectuels mondiaux les plus importants … c'est l'effondrement,       au XXe siècle, des fondements de la philosophie des Lumières et de l'anthropocentrisme séculaire[210].

Nostalgique du tsarisme et profondément religieux, Soljenitsyne critique la démocratie représentative occidentale et se dit favorable à « une période autoritaire de transition » en Russie. Plus menaçantes sont les velléités ouvertement réactionnaires du Tea Party aux États-Unis ou de fondamentalistes musulmans préconisant l'application stricte d'une loi élaborée il y a plus de mille ans. Mais l'Histoire ne revient pas sur ses pas, et les Restaurations, lorsqu'elles se produisent, ne sont pas faites pour durer.

Doit-on, aussi, qualifier de « nostalgiques » ceux qui continuent à croire au « grand soir », aux « lendemains qui chantent », tels qu'on les rêvait il y a un siècle ? Qui, pour critiquer une société qu'ils condamnent – à juste titre – se servent des outils qui la fondent : l'économisme, le productivisme ? Ils se condamnent ainsi, eux-mêmes, à « tourner en rond »…

D'autres enfin, tels Jean Baudrillard ou Jean-François Lyotard, théorisent la disparition du sens lui-même. Il est donc inutile de partir à sa recherche. Croire en l'émancipation de l'humanité est une illusion. Modernisme comme humanisme sont périmés, valeurs et vérité surannées. Pour les « postmodernes », il n'y a plus ni chemins, ni grande route. Et, par suite, plus de choix à faire.

Faut-il donc renoncer à vouloir changer le monde ? Peut-on, quand même, essayer de prévoir où nous conduisent les tendances actuelles et quel sera notre destin si nous ne faisons rien, comme nous y engagent les adeptes du « temps fini » ?

L’anomie

Un monde non aliéné n’est pas nécessairement un monde « libre »

D'un survol rapide des événements de ce début de millénaire, une première tendance se dégage. De moins en moins d'ordre, de plus en plus de pagaille. Nous avons le sentiment d'être sur un chemin où il n’y a plus de régulation du tout, une jungle où chacun est « libre » de faire ce qu'il veut – et, dans la jungle, les plus forts tapent sur les plus faibles…

Peut-on parler de liberté quand toute norme, toute règle ont disparu ? Quand personne ne se préoccupe des conséquences de ses actes, pour autrui, pour la société, pour la planète, voire pour lui-même ? L’homme est libre de se sauver ou de se perdre, mais s’il choisit de se perdre, est-il vraiment « libre » ?

Plus de loi ni de gendarme, plus aucune contrainte, est-ce cela la liberté ? Dans le langage courant, on parlera d'anarchie[211]. En son sens péjoratif, je préfère parler d'anomieib..

Nous avons relevé plus haut les symptômes d'une croissance de l'anomie : la dilution du pouvoir des États, la perversion de l'influence des religions, le délitement social, d'une manière générale tout ce qui participe de ce que nous avons appelé la fin de l'hétéronomie.

Se profile devant nous la perspective d'une société sans règles, où règnera la loi du plus fort – ou des plus malins, des mieux organisés… Hier, c'étaient les multinationales ; aujourd'hui, la haute finance ; demain, comme le craint Attali, les mafias de la drogue et du crime organisé. Une société où l'argent est roi, où, pour s'en procurer toujours plus, on ne recule plus devant rien.

Et si les puissants peuvent tout se permettre, pourquoi le citoyen lambda se sentirait-il obligé, lui, et lui seul, de respecter les règles de la vie commune ? Pourquoi participer de l'effort collectif alors que l'évasion fiscale est devenue tellement facile pour ceux qui en ont les moyens ? Les nationalismes régressent, mais le civisme aussi. Avec la mondialisation, c'est chacun pour soi. Et les organismes régulateurs, anciens et récents, États ou organisations internationales, ont de moins en moins de prise sur le réel.

La planète et la société sont à la merci de comportements individuels aberrants. L'impact des conduites déviantes, la capacité de nuisance d’un individu ou d’un petit groupe d’individus sont devenus considérables. Des kamikazes qui se crashent en avion sur des gratte-ciels aux « volontés prométhéennes » des « fous de la génomique », du dépité amoureux qui tue au hasard quelques voisins au fanatique qui supprime ceux qui ne pensent pas comme lui, des tireurs illuminés aux traders allumés, des pirates aux hackers[212]

Après Al-Qaïda, qui a donné naissance à une nébuleuse de groupuscules, voire de djihadistes isolés, de plus en plus difficiles à détecter et, donc, à contrôler, l’État islamique… Hier, le monde se coalisait pour s'opposer à des dictateurs fous ; demain, bombes atomiques et armes chimiques risquent d'échapper au contrôle des États. Lorsqu'une multiplicité d'acteurs peut influencer de manière décisive l'avenir de chacun et de tous, toute régulation devient quasiment impossible.

En valorisant les aspects les moins positifs de l'humain, la compétition, la cupidité, la violence, notre société encourage le développement de l'anomie. Si elle l’emporte, nous pourrions assister à l’effondrement de toute la « Civilisation », sans qu’il y ait de recours à nos portes, puisqu’il n’y a plus de portes. Et même à la disparition de la Culture – l'Autre devenant nécessairement un ennemi.

Mais un monde où les individus sont en lutte perpétuelle les uns avec les autres, où il n'y a ni règles globales ni cohésion sociale, n'est pas viable sur le long terme. Lassés par le désordre, les peuples voudront un nouvel « ordre », le retour vers l'ancien, contrairement aux vœux de Soljenitsyne, étant peu probable. Notre société libérale a, peut-être, trouvé la solution. Ayant compris que l'hétéronomie c'était fini, elle met en place un autre mode de régulation qui préserve ses valeurs, mieux, les réalise, enfin, pleinement.

L’homonomie ou Ordre des Codes

La fin de l'hétéronomie ce n'est pas nécessairement la fin de l'aliénation

Par la combinaison de ces valeurs – la recherche unique du bien-être individuel, la suprématie absolue du marché et de l'argent – avec la domination des TIC et le pouvoir de conditionnement idéologique qui est le leur, s'ouvre la voie vers une société parfaitement régulée.

Dès 1984, dans La figure de Fraser, Jacques Attali a la géniale intuition du mode de contrôle qui va remplacer celui qui s'efface. Après l'Ordre rituel, l'Ordre impérial et l'Ordre marchand, il prédit le basculement vers l’Ordre des Codes. Un système qui s'auto-entretien ; l'homme deviendra son propre vigile contre les menaces qu'il désignera lui-même. Mais, ajoute Attali, ce n'est qu'un leurre… une copie du vrai vigile. Le pouvoir de veille passe en fait à ceux qui élaborent les normes et les codes, à ceux qui génèrent les objets d'auto-vigilance et qui désignent le Bien et le Mal dans ces normes : matriceurs, rentiers de l'avenir, artistes et fabricants de logiciels, créateurs de programmes, vigiles de l'Ordre et guetteurs du   désordre[213]

Le Bien et le Mal ? Plus ceux de l'hétéronomie, ceux que regrette Musset. Plus de morale ici, ni d'éthique. Juste ce qui permet au système de se perpétuer. Une description fascinante – et effrayante – en est donnée dans l'un des chefs-d’œuvre de Silverberg, Les Monades    urbaines[214].

Avant lui, Kafka, Huxley, Orwell avaient imaginé un monde qui, subrepticement, pointe le bout de son nez. Avec le système Prism, la National Security Agency, a le pouvoir de fouiller dans la vie de chacun d'entre nous. Pour contrer l'anomie, qui, aujourd'hui, a le visage du terrorisme – et faire un peu d'espionnage économique. Et demain ? Quel nouveau McCarthy désignera les nouvelles sorcières à qui donner la chasse ? Celles qui voudront s'attaquer au « système », en contester les valeurs ?

Car l'Ordre des Codes c'est ce qui va permettre au « système » de se perpétuer, sans renversement général de toutes les valeurs. Nous avons bien là, en effet, la concrétisation des idées de Leibniz. Aujourd'hui, les monades sont parmi nous, mais ce n'est plus Dieu qui manie le tournebroche. Les technologies contemporaines engendrent une « main invisible » séculière autrement puissante et capable d'assurer un ordre nouveau suppléant au divin.

La monade est sans lien avec les autres, c'est de l'égoïsme pur (l'Autre, alors, « m’indiffère », ou, même, « n'existe pas »). Or, nous ne nous découvrons qu'à travers notre relation aux autres ; sans cette relation, ou si elle est très appauvrie (risque que nous font encourir les nouveaux liens sociaux « numérisés »[215]), nous restons nous-même « pauvre », nous ne nous épanouissons pas, nous ne développons pas ou peu notre personnalité, nos potentialités ; l'autre, lui aussi, reste « pauvre », et tous les êtres, réduits à leur plus petit commun dénominateur, auront alors tendance à se ressembler. Conditionnés par un système qui a besoin, pour se perpétuer, de consommateurs conformes et dociles. C'est ainsi que, poussée à ses limites, la logique leibnizienne veut que toutes les monades soient semblables, aient les mêmes opinions, obéissent aux mêmes motivations. Quand l'objectif suprême est d'avoir toujours plus, l’Être s'efface, et les êtres s'uniformisent. De la monade au clone, il n'y a qu'un pas. Que notre société « de consommation » franchit allègrement.

Chacun se croit libre. Croit savoir ce qu'il veut. Se fixe normes et objectifs. En fait, tous ont quasiment les mêmes, conditionnés qu'ils sont par les vigiles de l'Ordre et guetteurs du désordre. L'aliénation est parfaite puisqu'elle est devenue invisible. J'appellerai cette issue homonomie (de nomos, la règle, et homo, le même).

Issue pressentie, dès le XIXe siècle, par Alexis de Tocqueville : 

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres… Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort et qui ne cherche… qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance…

Tocqueville poursuit : C'est ainsi que tous les jours il [ce pouvoir] rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. … Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J'ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu'on ne l'imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu'il ne lui serait pas impossible de s'établir à l'ombre même de la souveraineté du peuple[216].

L'heure serait-elle venue d'un début de réalisation de la vision tocquevillienne (reprise par Nietzsche avec son « dernier homme » au début de Ainsi parlait Zarathoustra) ? Les deux grands penseurs de la pré-postmodernité s'en étaient, en leur temps, inquiétés :

Dans l'Homme unidimensionnel[217], Herbert Marcuse soutient que la rationalité technologique organise chaque secteur de la société (culture, politique, social, économie) pour qu’ils suivent le principe idéologique essentiel de la productivité matérielle. La vie personnelle se replie alors sur des modes de vie uniformes et non contestataires[218].

Pour Ivan Illich, les individus qui ont désappris à reconnaître leurs propres besoins comme à réclamer leurs propres droits, deviennent les proies de la méga-machine qui définit à leur place leurs manques et leurs revendications. [I.I 126]

Ce qui se joue à l'échelle de l'individu se retrouve à celle de la société : La mondialisation, en disqualifiant les appartenances, en détruisant les affiliations nationales ou sociales, en congédiant les identités collectives au profit d'une sorte de solipsisme fusionnel, en accélérant la disparition de toute médiation entre l'individu et le marché, entraîne un nivellement par le bas des peuples (comme des individus), qui, réduits, eux aussi, à leur plus petit commun dénominateur (« la vulgarité mercantile »), se ressemblent de plus en plus. [D'après JCG 192]

L’autonomie

Aujourd'hui, médias et réseaux sociaux privilégient mauvaises nouvelles ou ce qui fait le « buzz » ; seules sont visibles anomie et homonomie.

Doit-on confondre liberté et absence de régulation ? Ou bien ordre et aliénation ? Sommes-nous condamnés à choisir entre deux voies tout aussi détestables ? Un autre chemin existe. Une vraie liberté ne peut être que collective ; nous ne serons réellement libres que lorsque nous aurons réussi à instaurer une normativité à la fois auto fondée et supra-individuelle qui assure régulation et cohésion sociales entre des individus qui acceptent librement et en toute conscience de s'y soumettre. Que, à la suite d'Alain Renaut, j'appellerai des « autonomes ».

Dans toutes les sociétés des personnes se comportent selon des normes que l’on peut qualifier d’universelles sans qu’elles ne leur soient en rien imposées. Pour nombre d’humains, croyants ou athées, partisans de l’ordre ou libertaires, le meurtre, le viol, le vol… sont impensables, sans que la peur de l’enfer ou du gendarme soit nécessaire pour les en dissuader. De ces « humains », il y en a toujours eu ; on peut penser que dans nos sociétés éduquées ce nombre est nettement plus élevé que par le passé. Une majorité de la population a probablement fait sienne ces valeurs, sans en être pour autant aliénée ; au contraire, elle s’est libérée de ses peurs et pulsions primitives.

Une étape supplémentaire est franchie aujourd'hui avec la prise en main par un nombre croissant de citoyens de questions relevant de l’espace public ; des citoyens responsables, concernés par ce qui se passe, autour d'eux, mais aussi plus loin, parfois à l'autre bout de la planète, et même du devenir de cette dernière. Un peu partout abondent les initiatives qui vont dans ce sens.

Des êtres capables de s'autoréguler, individuellement et collectivement ; seul moyen de retrouver, demain, un « ordre » qui respecte la liberté humaine.

Des êtres ayant le sens de l'altérité. À l'opposé de la « monade » qui est « sans lien avec les autres ». Or, nous a expliqué Jean-Claude Guillebaud : La présence de l'autre… me construit dans mon être véritable… C'est l'autre qui me définit comme personne et fait de moi autre chose qu'une « marionnette vivante », pour parler comme Pierre Legendre. [JCG 243]

Des « personnes ».

Trois termes il y a, nous a dit A. Renaut : assujettissement, autonomie, indépendance. La sortie de l'assujettissement, ou fin de l'hétéronomie, a permis l'émergence de l'individu. Et puisqu'il faut différencier… l’humanisme (valorisation de l’autonomie) et l’individualisme (valorisation de l'indépendance), cet individu devrait répondre de l'un des « modèles » suivant :

Distinction fondamentale, au cœur du paradoxe de la société moderne[219], mais que cette dernière ne sait pas encore appréhender correctement ; elle est donc pareillement incapable d'en percevoir toutes les implications.

Les trois libertés

La fin de l'hétéronomie nous fait entrer dans l'ère de la liberté (ou de l'illusion de la liberté)

Dès les années 60, Octavio Paz écrivait : En Occident et dans les « développés », c’est l’interrègne : rien n’est venu remplacer les principes anciens, la foi ou la raison. La société occidentale, coupée du passé et lancée vers un futur toujours insaisissable, vit au jour le jour. Son abondance matérielle et intellectuelle ne saurait masquer son essentielle pauvreté : elle dispose du superflu, mais l’essentiel lui manque. Son être a disparu par un trou sans fond, le temps qui a perdu sa consistance de jadis. Le vide s’annonce comme désorientation, et celle-ci comme mouvement. C’est un mouvement qui, du fait qu’il est sans direction, ressemble à une immobilité frénétique[220].

La Modernité a mis à bas l'ancien monde. La foi a disparu. La Crise ruine la Modernité. La raison chancelle. Si nous n'avançons plus, ce n'est pas parce que l'Histoire aurait pris fin, c'est que, au milieu du vide, qui est désorientation, nous sommes condamnés à faire du surplace, en une immobilité frénétique.

Combler le vide, retrouver l'essentiel, et, par là, notre être, suppose de remplacer les principes anciens et de dégager une direction ; alors, nous cesserons de vivre au jour le jour et le temps recouvrera sa consistance (nous aurons reconstruit une temporalité). Des principes, une direction, c'est-à-dire un chemin. Mais pas n'importe lequel. Un chemin que nous aurons choisi en toute connaissance de cause. Cela exige de nous un effort de lucidité, d'analyse, de réflexion. Cet effort est, aujourd'hui, possible. Nous en avons les moyens.

C'est notre première liberté : comprendre ce que nous vivons et ce qui nous attend. Pour échapper, enfin, au déterminisme historique. Sortir non de l'Histoire mais de la Préhistoire, telles que les entendait Marx. Liberté potentielle. Elle peut être refusée. Continuer à faire l'autruche est tellement plus confortable – et logique – pour une société qui ne se préoccupe plus que de son bien-être immédiat.

Notre deuxième liberté sera de choisir entre les sentiers ainsi défrichés. Comme l'a fait Hercule. Ce choix peut être conscient ou non, délibéré ou contraint. Car les nouveaux outils dont nous disposons peuvent tout autant servir à nous affranchir qu'à nous conditionner.

Notre troisième liberté nous sera donnée si nous faisons le « bon choix ». Car si la liberté s'ouvre devant nous, comme les deux chemins devant Hercule, nous voyons bien qu'il y en a un qui fera de nous des êtres plus libres, débarrassés de leurs pulsions et de leurs atavismes, et un autre qui nous y enfonce ; il y a une liberté libératrice et une qui ne l'est pas.

Aujourd'hui, nous sommes doublement renvoyés à notre liberté. Nous devons choisir, et nous pouvons faire le choix d'une société qui favorise l'émancipation de ses membres – une société libertaire, au sens noble du terme, synonyme pour moi d'autonome. Mais nous pouvons aussi faire un choix par défaut, en nous dérobant, faute d'avoir, au préalable, fait l'effort de compréhension nécessaire.

Sapere aude ! nous dit Kant. Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières[221]. Devise que le temps présent nous impose de suivre.

14. La nouvelle Grille

Une grille de lecture est, par définition, schématique. Aussi, après en avoir tracé les grands axes, j'essaierai de dégager les pistes les plus probables, celles entre lesquelles, demain, peut-être, il nous faudra choisir.

Derrière nous, le monde de l’hétéronomie, où l'individu reçoit de l'extérieur les lois qui le gouvernent ; il est en voie de disparition.

Devant nous, trois directions, réparties sur deux axes.

L'axe de l’aliénation, ou de l’Ordre, tel que l'entend Jacques Attali, prolonge l'hétéronomie vers l'homonomie ou auto-aliénation : un monde constitué de « monades », d'individus clonés.

L'axe de l’aliénation est croisé par l'axe de la liberté, celui de l'individu « libre » ; libre de toute influence, soumis à ses pulsions, ou libéré d’elles et en lien avec ses « semblables », parce que reconnaissant en chacun d'eux une part d'humanité commune.

La fin de l'hétéronomie nous fait sortir de l'espace A, un espace où les NOUS dominent, pour entrer dans l'espace B : une société globalisée et principalement constituée d'individus.

Un double chemin

Aujourd'hui nous sommes au carrefour des deux axes. Nous vivons une transition. Vers quoi ? Les quatre tendances sont présentes, parfois inextricablement mêlées. Ce qui explique la perte de perspective (la détemporalisation, l'interrègne interminable) et, conséquemment, la sensation de crise sans fin.

Trois voies s'offrent à nous ; quatre si l'on tient compte encore de l'hétéronomie qui n'a pas dit son dernier mot : retour en force des intégrismes, de certaines formes de populisme. Cependant, la société, dans son ensemble, à la différence du passé, n'est plus hétéronome ; seules certaines franges s'accrochent ou retournent à la Loi traditionnelle – et le paradoxe, dans ce dernier cas, c'est que nous sommes souvent en présence d'une démarche librement choisie ; peut-on alors encore parler d'hétéronomie ? Sauf triomphe sur une grande échelle de l’intégrisme musulman ou, ce qui serait sans doute pire encore, de l'extrême droite américaine, le retour au passé est illusoire et serait, de toute façon, provisoire.

Mais il n'y a, probablement, que deux « chemins ».

Le premier, sur lequel nous sommes bien engagés, est une combinaison d'homonomie et d'anomie, avec un fort reliquat d'hétéronomie, les trois tendances se confortant mutuellement ; source de crises incessantes, il ne pourra se stabiliser que par le triomphe de l'homonomie.

Issue la plus logique et, donc, la plus probable. Parce que c'est le prolongement de la voie actuelle. Que c'est la seule manière pour le système libéral de se perpétuer – et il détient, aujourd'hui, tous les pouvoirs. Parce que la mutation technologique a créé les outils de massification qui la rendent possible. Enfin, elle a été théorisée voici déjà trois siècles – et elle continue à l'être aujourd'hui : selon Hayek, l'histoire est le résultat de décisions aléatoires d'individus qui agissent de manière non intentionnelle… et par conformisme.

Toutefois, ce système recèle une contradiction qui peut lui être fatale : il s’appuie sur ce qu’il y a de plus primitif dans l’être, ses pulsions les plus négatives et favorise ainsi la montée de l’anomie. L'anomie serait alors un « mode mineur » qui s'ajouterait à l'homonomie dans la mesure où la société du profit n'aurait pas la capacité de contrôler la dimension négative qu'elle révèle et fortifie chez les individus. Si l'homonomie ne parvient pas à circonscrire sa part de désordre – en éliminant les « anomos » comme dans l'ouvrage de Silverberg[222] – cela prouverait l’impossibilité d’arriver à une nouvelle régulation sociale non autonome. Encore faudra-t-il que la société ait conservé une capacité de réaction, qu'elle n'ait pas été totalement circonvenue.

L'autre option, l'autonomie, a, elle aussi, été pensée depuis longtemps. Elle aussi est grandement facilitée par les technologies nouvelles. Mais elle ne peut s'instaurer sans un renversement général de toutes les valeurs. En sommes-nous capables ? Nous avons vu, au niveau des trois écologies, les difficultés, les blocages, même quand les données scientifiques sont incontestables, comme pour le réchauffement climatique. Chimère diront certains de vouloir prendre notre destin en main, changer la société, sortir du système…

D'autant que la modernité finissante fait tout pour brouiller les pistes et nous persuader que la voie est toute tracée. En généralisant la permissivité, en se débarrassant des règles et normes qui ne la gênent pas – dans le domaine sociétal notamment – elle nous donne le sentiment d'être de plus en plus libres. Alors que c'est l'inverse qui se produit. Des clones n'ont aucune liberté – ou, seulement, celle du tournebroche. Et ils ne remettent certainement pas en question les normes et les codes élaborés par ceux qui détiennent le pouvoir de veille et qui génèrent les objets d'auto-vigilance, qui désignent le Bien et le Mal…

Le primat de l’idéologique

Le propos d'Attali s'inscrit dans une lecture marxiste : alors que le secteur quaternaire, celui des connaissances, de l'information, de la communication devient prépondérant au niveau des forces productives, la classe dominante est celle qui détient ce secteur, qui contrôle son contenu. Le vecteur-clé de l'aliénation a muté : la soumission ne relève plus de l'ordre économique et social mais idéologique et mental. Et elle est de plus en plus acceptée, voire recherchée : l'auto-aliénation est déjà largement à l’œuvre.

Sortir d'un monde fondé sur l'avoir, où l'argent est roi, cela contrarierait les intérêts d'une petite minorité qui détient le pouvoir économique et financier, mais aussi ceux de milliards d'individus qui ont intégré les valeurs de la société marchande mondialisée et pour qui l'objectif premier dans la vie est d'avoir encore davantage pour consommer toujours plus ; objectif honorable, me direz-vous, pour ceux, nombreux, qui sont à la limite ou au dessous du minimum vital (notion qui serait à redéfinir à partir d'un nouveau système de valeurs). Mais lutter contre les inégalités sociales ce n'est pas nécessairement exiger d'avoir toujours plus – avec les conséquences que l'on sait dans le domaine environnemental. Et une société totalement aliénée par l'argent peut très bien se concevoir parfaitement égalitaire. Tocqueville nous en a averti : L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses… et même à les regarder comme un bienfait.

Le risque majeur pour les décennies à venir, c'est de voir s'installer un monde où la grande majorité de la population, accédant à un « niveau de vie » convenable, intègre pleinement les valeurs de la société de consommation. On pourra se débarrasser des capitalistes, et même des financiers, le résultat sera le même, ou pire encore, puisque le dernier ressort d'une possible mobilisation – « l'ennemi de classe » – aura disparu.

Dans une telle société, nivelée, uniformisée, régnera une indolente harmonie ; l'anomie aura régressé, non parce que les hommes seront plus conscients et responsables, mais grâce au conformisme généralisé – à cette servitude, réglée, douce et paisible. Nous en serons alors vraiment à « la fin de l'histoire », dans « le meilleur des mondes », mais nos sociétés auront perdu leur âme ; elles n'auront plus d'autre « projet » que celui de se perpétuer à l'identique. Car des clones ne feront pas preuve d'une bien grande créativité…


Faire échec au système

Dans son essai Power Inferno[223], Jean Baudrillard décrit le combat entre l'homonomie (la loi féroce de l'équivalence) que cherche à imposer l'ex-Occident (i.e. le système libéral, qui s'étend aujourd'hui sur presque toute la planète) et ce qu'il appelle des singularités :

Il ne s'agit donc pas d'un choc des civilisations, mais d'un affrontement, presque anthropologique, entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d'une altérité irréductible. Pour la puissance mondiale, tout aussi intégriste que l'orthodoxie religieuse, toutes les formes différentes et singulières sont des hérésies… La mission de l'Occident (ou plutôt de l'ex-Occident, puisqu'il n'a plus depuis longtemps de valeurs propres) est de soumettre par tous les moyens les multiples cultures à la loi féroce de l'équivalence.

Ce qui peut faire échec au système, ce ne sont pas des alternatives positives, ce sont des singularités. Or les singularités ne sont ni bonnes ni négatives. Elles ne sont pas une alternative, elles sont d'un autre ordre. Elles n'obéissent plus à un jugement de valeur ni à un principe de réalité politique. Elles peuvent donc être le meilleur ou le pire. On ne peut donc les fédérer dans une action historique d'ensemble. Elles font échec à toute pensée unique et dominante, mais elles ne sont pas une contre-pensée unique – elles inventent leur jeu et leurs propres règles du jeu.

Le système en se délitant génère des singularités qui ne sont ni bonnes ni négatives (on est toujours sur la « grande route »). Ces singularités semblent faire échec au système – développement de l'anomie – mais elles ne pourront le faire éclater, car on ne peut les fédérer dans une action historique d'ensemble – qui pour Baudrillard, en bon postmoderne, devient impossible. Sa féroce lucidité reste, alors, stérile. Je crois, au contraire, que seule l'apparition d'une nouvelle pensée porteuse d'une action historique enfin maîtrisée permettra de rendre visibles les alternatives et de faire, pour de bon, échec au système. En attendant, chacun invente ses propres règles du jeu

Elles peuvent donc être le meilleur ou le pire[224]. L'avenir est ouvert. Soit l'emporte le système, et c'est le triomphe de l'homonomie, soit nous basculons sur l'axe de la Liberté, avec, là aussi, le meilleur ou le pire, l'autonomie ou l'anomie. Cela dépendra de la capacité des autonomes à faire triompher les valeurs qu'ils portent. Afin de promouvoir un monde plus humain, qui permette de refonder du lien social et une règle commune, et qui écarte le risque d'une société basée sur l'uniformisation des êtres et la suppression de tout libre-arbitre.

Autonome ou monade ? Être plus ou ne plus être ? Une société enfin « humaine » ou le cauchemar absolu ? Je crois que c'est le choix, le seul, qui s'offre à nous aujourd'hui.

Choix primordial, rendu difficile parce que, au départ, les éléments constitutifs de l’individualisme et de l’autonomie sont les mêmes. Il nous faut donc approfondir notre analyse des chemins, rendre évidente, limpide, l'alternative qui s'offre à nous.


IV. L'ALTERNATIVE



15. L'autonomie

Rentre en toi-même
Saint Augustin


Deviens ce que tu es
Friedrich Nietzsche

Avant d'aborder les principales caractéristiques de l'autonomie,
voyons comment ce concept s'est imposé à moi.

1. Les autonomes existent, je les ai rencontrés

Approche sociologique

Si tu veux voir, écoute d'abord.
Bernard de Clairvaux

Cette partie pourra sembler chimérique à certains. Elle est, pourtant, directement inspirée par la seule période de ma vie où j’ai effectué un vrai travail de sociologue, des études de terrain rigoureuses, qualitatives, certaines validées par des enquêtes quantitatives très pointues ; quatre commandes et une recherche personnelle. Ma description de l’autonomie n’est, donc, en rien, un concept abstrait né des limbes du cerveau d’un utopiste béat, d'un optimiste invétéré. Au contraire. Elle a d'abord été le produit, fortuit, de plusieurs travaux effectués entre 1982 et 1984. J'ai décidé, par la suite, d'y consacrer une enquête auprès des jeunes. J’ai eu ensuite le réconfort de trouver une analyse fort proche de mes conclusions dans la remarquable étude de François Dubet, déjà citée, La galère, jeunes en survie. Je commencerai par là.

Chez nombre de jeunes rencontrés Dubet décèle une logique de l’autonomie qui esquisse des enjeux collectifs, des « émotions », ce qui fait qu’on peut se sentir engagé. Le désir d’autonomie se construit contre une représentation de la domination sociale plus apparentée à la manipulation, aux contraintes de l’organisation et du conformisme contrôlé, qu’à l’exploitation économique. On est enragé parce qu’on n’existe pas comme sujet. Le thème de l’autonomie… apparaît en contrepoint de la rage par le sentiment d’exclusion historique et l’impossibilité de contrôler sa vie. « On est exclus du troisième millénaire, dans le monde des ordinateurs, on est dépassés. » L’histoire se fait en dehors de nous …

L’autonomie est le désir d’exister comme sujet social et pas seulement comme sujet personnel. Le système d’assistance qui tient lieu de participation sociale est refusé. C’est aussi au nom de l’autonomie personnelle … que le syndicalisme est rejeté. « On a l’impression que le syndicalisme, c’est surtout un embrigadement … son esprit critique, il faut le garder pour soi » dit Yasmina qui veut pourtant militer et organise des activités pour les enfants de la cité. Il se crée une sorte d’éthique de l’engagement personnel qui est identifié à la vie même et à une morale, plus à des « idées ».

L’action exemplaire est préférée à la déclaration idéologique. « Tu me fais rire quand tu dis que la société est dégueulasse, la société, c’est toi, c’est moi, à nous de nous mettre en cause »… La rage est d’autant plus forte, explique Rosa, « qu’on se sent manipulé dans son cerveau »… « Le nouveau monde, il est dans la tête, on veut être des hommes libres ». Les jeunes des Minguettes désirent des projets « autogérés » et n’adhèrent pas aux programmes « balancés », comme la formation en informatique… L’autonomie est définie comme une émotion, comme le mouvement lui-même, sans se porter vers des références précises. C’est en cela qu’elle est à la fois intime et collective, et surtout morale[225].

Dans l'article qui me fut commandé par Georges Labica, au début des années 1990, j'introduisais la présentation que je faisais de l’autonomie par un bref compte-rendu de mes recherches personnelles.

La première fois où ce concept s’est imposé à mon esprit, ce fut lors d’une enquête effectuée en 1982 pour une compagnie d’assurances auprès des clients de grands magasins, essentiellement de jeunes cadres. La plupart d’entre eux reproduisaient le schéma classique – fuite devant le « produit-assurance », d’où ignorance de son contenu, d’où inquiétude et transfert de l’angoisse liée à l’éventualité du sinistre sur le moment du dédommagement : dans le discours l’assureur est responsable de tous nos maux mais dans la pratique on lui fait une confiance « aveugle », on ne veut surtout pas entendre parler du produit ; le transfert fonctionne. Une fraction de nos enquêtés a tenu un discours inverse : plus d’angoisse face à l’avenir, donc plus de fuite, plus de récriminations contre l’assureur, mais exigence d’un produit-assurance lisible, modulable, « à la carte ». Nous les avons appelés « autonomes ». Une enquête quantitative selon la méthode dite « en composantes principales » (les personnes classent 6 à 8 items et un ordinateur regroupe celles qui font des réponses semblables ou voisines) a permis de vérifier totalement les hypothèses de départ (si elles sont fausses, aucun groupe n’apparaît) et d’estimer la proportion des « autonomes » dans l’échantillon à 20 %.

Deux autres études ont fait apparaître le même clivage entre une majorité qui tient des propos convenus et une minorité – entre un quart et un cinquième chaque fois – qui a un discours nouveau, parfois surprenant. Ce sont ces jeunes agriculteurs de Picardie, super informatisés et communiquant directement avec New York ou Chicago, qui disent (en 1983 !) : « L’Europe ne pourra plus nous protéger longtemps. Il faut nous rendre capables d’affronter seuls la compétition internationale ». Inutile de rapporter le discours des plus « anciens » sur l’Europe, l’État… Ce sont ces jeunes instituteurs de Bretagne disant : « Le forfait hospitalier, c’est normal (nous sommes en 1984) ; ce qui est important, c’est d'être couvert pour les maladies graves et surtout que la femme de ménage soit mieux prise en charge, c’est elle qui en a le plus besoin. Nous, pour les petites choses, on peut se débrouiller. » Alors que les agrégés, militants du SNES, vitupèrent, à propos de ce même forfait : « On y met le petit doigt puis… ».

Une première remarque : la relation au pouvoir s’est modifiée. Ce qui est premier, ce n’est plus la revendication ou la contestation, c’est l’émancipation. Le parapluie refermé, la vision change. La responsabilité mais aussi la solidarité se manifestent concrètement (nous allons retrouver cela dans une enquête effectuée en 1991 pour la préparation du XIe Plan auprès des travailleurs sociaux).

En 1988 j’ai entrepris une recherche par interviews approfondies non directives auprès des 18-35 ans. Plusieurs dizaines d’entretiens, durant chacun plusieurs heures. Plus d’une moitié de l’échantillon tient un discours que j’ai modélisé comme celui des « autonomes »[226].

Pour illustrer, dans la section suivante, les différentes caractéristiques de ce que j'appelle l'autonomie, je reprendrai plusieurs autres extraits de cet article, que je concluais ainsi :

L’autonome dont je viens de tracer le portrait est bien sûr un type idéal dont les caractéristiques se retrouvent chez beaucoup de personnes rencontrées, jeunes et moins jeunes, mais rarement à l’état pur. Les jeunes à dominance autonome ne sont pas exempts de contradictions. Ils ont souvent l’impression d’une grande liberté et ne sont pas toujours conscients des influences qu’ils subissent. Chez beaucoup, l’autonomie n’est que potentielle. Leur refus du discours idéologique peut dériver vers le rejet de toute réflexion critique. L’agir les décevant souvent, ils se replient sur eux-mêmes, deviennent plus individualistes.

De Socrate à La Boétie, des autonomes il y en a depuis (presque) toujours. Ce qui est radicalement nouveau, c’est leur nombre et surtout le contexte dans lequel ils apparaissent : l’effondrement des anciens modes d’intégration et de régulation sociales. C'est lui qui explique en grande partie leur développement et donne à l'autonomie valeur de modèle pour refonder une société composée d'individus. Individus qui peuvent être autonomes ou – c’est probablement aujourd’hui le plus grand nombre –  individualistes. Il ne faut surtout pas confondre les deux !

Si, après avoir lu Alain Renaut, la confusion est devenue tout à fait impossible, il nous faudra néanmoins (dans un autre ouvrage ?) revenir sur la ligne de partage entre ces deux concepts, qui est loin d'être évidente.

2. Les caractéristiques de l'autonomie

Je dégagerai cinq caractéristiques constitutives de l'autonomie. L'autonome est un individu qui :

Les deux premières sont les plus importantes. L'appartenance a été la valeur-clé des sociétés préindustrielles. Avec la Modernité, la compétition s'installe et son empire va tout subjuguer. L'autonomie se définit, d'abord et essentiellement, en opposition avec ces deux forces structurantes de la société. Deux forces du « passé », mais qui peuvent aussi gouverner l'avenir : l'anomie, c'est la compétition généralisée, et l'homonomie, le comble de l'appartenance (puisque, sous l'illusion d'une parfaite indépendance, chaque être, dans son tréfonds, sera conforme au modèle généré par les matrices de l'Ordre des Codes).

L’autonome n’appartient plus

Je me sens proche de tous parce que je n’appartiens à rien.
Simone Weil

La première caractéristique de l’autonomie, c’est le rejet de toute appartenance[227].

L'autonome a rompu avec la relation à l'Autre prédominante du temps de l'hétéronomie. Refusant les étiquettes, ne se définissant plus par une ou des appartenances fortes, il ne cherche pas, non plus, à classer l'autre dans un « nous » quelconque ; il ne se pose plus en s'opposant ; il n'éprouve plus le besoin d'avoir des ennemis. C'est en cela, aussi, qu'il dépasse ses appartenances : elles ne le séparent plus des autres. Il peut alors se rapprocher de n'importe quel « autre ». La théorie de l'autonomie permet de renvoyer dos à dos holisme et individualisme.

L’autonome ne juge pas les autres. Il n’est plus manichéen, il n’y a plus pour lui de « bons » et de « méchants ». Il ne projette plus, ni ne dénonce chez autrui sa propre noirceur : « Le Mal est projection… Quant au méchant, chacun a le sien : c’est un homme que sa situation met à même de nous présenter en plein jour et sous une forme objective les tentations obscures de notre liberté. Si vous voulez connaître un honnête homme, cherchez quels vices il hait le plus chez les autres : vous aurez les lignes de force de ses vertiges et de ses terreurs, vous respirerez l'odeur qui empeste sa belle âme[228]. » Il s’accepte et accepte les autres tels qu’ils sont, indifférent à leurs mœurs, à leurs idées. Il n’a plus besoin du bonheur d’autrui pour s’illusionner ni de son malheur pour se rassurer.

S'il n'appartient plus à des ensembles spécifiques, il a le sentiment d'appartenir à ce grand ensemble qu'est l'humanité. L'autonome se dit « terrien », « citoyen du monde », ou se définit par une multi-appartenance. En 1991, Abdellatif Laâbi me disait (je cite de mémoire) : « je suis arabe et berbère, marocain et français, africain, européen, méditerranéen, musulman, juif, chrétien, croyant et athée, homme, avec une part de féminin… ». Il ne s'agit pas, pour l'autonome, de renier ses origines, de se couper de ses racines, au contraire, il s'agit de toutes les faire vivre ensemble, pour pouvoir accepter celles qui ne sont pas siennes. Chez lui, l'universel et la différence[229] ne s'opposent pas.

La prise en compte de cette caractéristique permet d'éclairer nombre de débats actuels. Prenons des exemples dans le domaine sociétal.

Dans la société hétéronome finissante, les luttes catégorielles prenaient tout leur sens. Dans les années 70 et encore 80, les combats des féministes (MLF, MLAC…), des homosexuels (FHAR puis Act Up, Aides…), les luttes anti-racistes ont joué un rôle éminemment progressiste. Aujourd'hui, même si ces luttes sont loin d'être abouties, même si le contenu des combats menés est toujours parfaitement pertinent, leurs formes peuvent s'avérer contreproductives. Le repli identitaire des féministes comme des homosexuels ou de certaines communautés participe, nous l'avons vu avec J.-C. Guillebaud, de la tendance vers le micro-holisme – des tribus qui effacent l'individu en l'intégrant – donc vers l'homonomie. Cercle vicieux : c'est parce qu'on les discrimine que certaines minorités clament leur droit à la différence ; leurs revendications, certes justifiées dans la conjoncture présente, favorisent alors la segmentation de la société et le repli de chacun sur soi, le limitant à ses appartenances, souvent réductrices.

Quel est l'enjeu ? Est-ce que chacun puisse vivre comme il l'entend ? Pour la société libérale, le maître-mot est « tolérance » ; qui rime avec indifférence. Ne faut-il pas, plutôt, réfléchir à ce que ces débats peuvent apporter à tous, donc à chacun de nous pris dans sa singularité, et pas seulement aux groupes concernés ? Reconnaître notre part de masculinité et de féminité, notre part de bisexualité, notre part d'humanité commune au-delà de la variété des cultures ; découvrir ce que l'autre, différent, peut m'apporter et me révéler sur moi-même, non seulement parce qu'il est différent mais parce qu'il possède une part d'universel qui est également en moi et que j'ignorais peut-être. Je vivrais alors certainement « mieux » que replié dans ma tour d'ivoire – tour qui peut avoir plusieurs étages – entouré de gens « comme moi », à qui « on fout une paix royale », et dont l'existence est réglée une fois pour toutes ! Or, nous dit Amin Maalouf, l'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence.

Si tolérance il doit y avoir, ce n'est pas, prioritairement, envers l'Autre différent, mais, d'abord, vis-à-vis de cette part d'Autre qui est en moi (part si souvent refoulée[230]) et qui me renvoie à toutes les différences. Je suis homme et aussi femme ou femme et aussi homme, je suis athée et aussi croyant… comme A. Laâbi. Une seule différence compte réellement pour l'autonome, celle qui existe entre lui et tous les autres : il est unique.

Mais, au fond, l'homme, qu'on dit animal social, n'est social que par surcroît. Le sentiment de son intimité, de son autonomie, est chez lui d'un ordre bien supérieur à celui de cette solidarité, dont la certitude ne joue qu'à la surface de l'être, tandis que l'autre se tient à son cœur[231].

Abellio décrit magnifiquement cette ipséité qui caractérise l'humain et que l'autonome ressent profondément. En rien une entrave au lien social, elle en est, je crois, la condition : la qualité, la force de ce lien, de cette solidarité qui est censée unir les hommes, est proportionnelle à la plénitude de ce sentiment d'autonomie[232]. Car, nous a dit Simone Weil, c'est parce que je n’appartiens à rien que je me sens proche de tous.

Quel plus profond et bouleversant témoignage de ce sentiment cosmopolite que cette lettre de Peter Schwiefert, en date du 15 novembre 1941, écrite à une amie sioniste, Ilse Hirsch, installée en Palestine avant la guerre :

une chose me paraît claire : les idéaux politiques et humains doivent être cosmopolites. Cela ne sert à rien de rester agglutinés en familles, en communautés ou en nations. Le fait en lui-même est peut-être naturel, mais on doit le considérer comme une base, un point de départ et non comme une fin. Si on le prend comme une base, la voie est libre pour une évolution et un développement, mais dans le second cas, les hommes se bornent volontairement, ils deviennent étroits d'esprit et finissent dans le patriotisme. Et pour maintenir une telle disposition dans des limites acceptables, il faut une nation d'une immense discipline intérieure, d'un grand empire sur soi et d'une expérience séculaire[233]. Très peu en sont capables. Regarde ce qui est arrivé à l'Europe. Mais puisqu'il existe un groupe humain qui, de par son histoire, est cosmopolite de visage et d'esprit (peu importe que ce soit par force ou de sa propre volonté), qui a dépassé une certaine étape de l'existence humaine pour accéder à une étape supérieure, un groupe qui est un exemple, un exemple terrible par la succession d'épreuves qu'il a dû subir, qu'il subit encore et qui l'on fait ce qu'il est, et pourtant un exemple magnifique parce qu'il montre de quoi est capable l'humanité ; oui puisque de tels hommes existent pourquoi leur appliquer des procédures et des formes anachroniques qui ne peuvent que les condamner à la régression ? Pourquoi essayez-vous de bâtir une nation, cela n'est pas souhaitable du tout. Des nations ! Mais nous en avons assez ! Pourquoi créer un peuple avec du matériel humain à seule fin de lui obtenir une « patrie », un drapeau et un hymne national ?[234]

De père allemand et de mère juive convertie au catholicisme, issu de la haute bourgeoisie berlinoise, Peter choisit de revendiquer sa judéité, de quitter l'Allemagne et de s'engager dans les Forces Françaises Libres. Il mourra au front, en Alsace, le 7 janvier 1945 ; il avait 27 ans.

L’autonome ne “compétit” plus

Je n’aime pas les anglicismes, mais, ici, il s’impose[235]: c'est la culture libérale anglo-saxonne qui, parallèlement à l'émergence progressive de l'individu, promeut la compétition à tous les niveaux de la société. Associée à l'idéologie de la performance, elle est portée à son summum avec le néolibéralisme : chacun s'oppose à tous les autres, dans les grandes écoles, au sein d'une même entreprise, sur les écrans comme sur les stades.

La compétition, la lutte pour la vie sont enseignées dès le plus jeune âge. Les élèves, les étudiants sont notés, classés… Il faut apprendre à se battre pour réussir, être le meilleur, un « winner », et même un « killer ». Dans l'entreprise, on avance en marchant sur ses collègues. Dans les jeux télévisés (maillon faible, reality show) il faut éliminer l'autre par tous les moyens – et ce sont rarement les meilleurs qui restent. Quant au sport, qui associe appartenance et compétition, sa part « noble » se réduit comme peau de chagrin, coincée entre l'argent qui règne dans les coulisses (ou plutôt les vestiaires) et la violence qui envahit les stades et, parfois, même, le terrain. Dans le monde des affaires, c'est pire. Et ne parlons pas de la sphère politique. Valeurs détestables ! Mais, surtout, complètement dépassées.

Jusqu'à nos jours, dans toutes les économies, la richesse a toujours été matérielle : or, terres, immeubles, usines, biens de toutes sortes[236]… Un bien appartient à A ou à B. Si B le récupère, c'est que A l'a perdu.

Nous sommes dans un univers où 1 + 1 = 0 + 2.

Dans l'économie dématérialisée, ce n'est plus le cas. La connaissance, l'information peuvent se partager. Si A et B échangent leurs données, ils seront riches, tous deux, non seulement du total de ce que chacun d'eux possédait auparavant mais de quelque chose de plus : une plus-value résulte de l'échange.

Nous entrons dans un univers où 1 + 1 = 3 + 3[237].

Les jeux ne sont plus à sommes nulles. Je peux donner sans m'appauvrir. Dans un tel univers, la compétition est stérile ; pis, contreproductive. Seuls le partage, l'échange, la transversalité pourront favoriser la création des richesses (de toutes sortes) et le mieux-être de tous. Les autonomes s'inscrivent parfaitement dans le cadre de ce nouveau paradigme.

Bénédicte Manier, après avoir recensé de multiples expériences de consommation relocalisée, de réappropriation de la distribution, d'échanges sans argent, conclut : Ces multitudes d'échanges décentralisés, conviviaux et solidaires conduisent à une collaboration intelligente, où la coopération remplace le tout-marchand… Ces nouveaux types de consommation favorisent ainsi le déclin de l'individualisme et la montée d'un sentiment d'appartenance à une vaste communauté, dont les membres habitent à la fois la même ville et un pays lointain (grâce à Internet) et se retrouvent dans les nouvelles agoras que sont les forums participatifs, les plateformes de troc, les réseaux de mutualisation d'objets ou de savoirs (Rers, Wiki…) ou les groupements d'achats comme les Amap. [BM 102]

Elle ajoute : Un des meilleurs exemples de cette nouvelle économie est l'essor des logiciels libres, mis au point de manière coopérative et dont l'usage est fondé non sur la propriété mais sur la distribution libre. Hackers et makers cassent les codes d'accès à l'informatique ; ils veulent savoir comment ça marche et partagent leurs découvertes, sans se soucier d'intérêts économiques ou de protections juridiques[238]. Mouvements qui s'inscrivent à contre-courant de la doxa économique libérale dominante et qui anticipent, selon moi, les profondes mutations sociales que ne manquera pas de provoquer le bouleversement en cours des « forces productives ».

Ainsi se livre sous nos yeux une bataille entre ceux qui prétendent imposer les valeurs libérales, celles nées avec la société industrielle, à l'ensemble de la production, y compris, et d'abord, puisqu'elle devient prépondérante, à sa part dématérialisée, et ceux qui, bien au-delà de « l'exception culturelle », pensent, au contraire, qu'il faut étendre les valeurs nouvelles d'échange, de coopération, de mutualisation à tous les secteurs de l'activité économique[239].

L’autonome est responsable


L’autonomie est à la mesure de la dépendance[240].
Jacques Robin

L’autonomie est le désir d’exister comme sujet social et pas seulement comme sujet personnel.
F. Dubet

L’autonome est un individu qui s’est construit une personnalité propre, qui a acquis « la libre disposition de soi ». Il ne se décharge plus de sa responsabilité sur une instance supérieure, père, chef ou puissance publique. Il se fixe ses propres normes. Il est donc capable d’autorégulation. …

L’autonome intègre l’aspect collectif des problèmes. Il vit sa responsabilité sur le double plan privé et public. Il se sent co-responsable de ce qui se passe autour de lui. Comme Peter Schwiefert, il se pose la question : « est-ce que je suis utile ? »

Le pouvoir

L’autonome a désacralisé l’institution. S'il s'oppose au(x) pouvoir(s) en place, ce n'est pas par esprit de contestation mais parce qu'il entend assumer la part qui lui en incombe[241]. Il conçoit le pouvoir comme quelque chose d’opératoire, donc de transitoire, et devant être partagé par ceux qui ont la capacité de se prononcer sur un sujet donné à un moment donné. L’autonome rejette toute relation d’autorité qui ne lui paraît pas justifiée. Il ne recherche pas le pouvoir pour lui-même et refuse d’exercer pleinement celui qu’on lui délègue. « Le pouvoir, d’où qu’il vienne, devient inefficace et insupportable » dit une assistante sociale. Et elle se réfère autant aux réactions de ses « usagers » qu’à la sienne propre face aux « contraintes de plus en plus lourdes » de l’Administration. Les travailleurs sociaux, les éducateurs qui arrivent à préserver leur autonomie dans leur travail sont aussi ceux qui respectent l’autonomie des personnes dont ils s’occupent.

Une nouvelle régulation sociale

Il s’agit simplement de remettre de la conscience et de l’éthique dans notre intelligence collective. Le système social mis en place fait tout pour déresponsabiliser l’homme au nom du progrès, du gain de temps. La loi du marché décide de ce dont nous avons besoin pour être heureux. Il est de la responsabilité de chacun de savoir que tel produit acheté, consommé, a tel impact sur l’homme, sur notre environnement, sur le monde. Nos actions individuelles construisent ou détruisent. Nous avons donc le pouvoir de changer la société[242].

Comme Marion Cotillard le pressent, seule l’addition d’une multitude d’actions individuelles permettra, demain, d'instaurer de véritables démocraties ou de lutter contre l'anomie. Maîtrise de soi et régulation globale se rejoignent, alors que, dans le passé, elles étaient séparées (sauf chez les peuples dits « premiers »). En associant l'individuel et le global, l'autonomie met un terme à la scission du public et du privé ; elle ouvre la voie à une nouvelle régulation sociale non aliénante. Voie qu'il ne sera pas facile d'emprunter, car,

l’autonome n’appartient plus à une organisation, ne se réfère plus à une idéologie, n’obéit plus à un chef. Si, comme je le crois, l’autonome constitue « l’avant-garde » du nouveau mouvement social, la contradiction saute aux yeux : comment faire naître un mouvement avec des gens pareils ?

Contradiction sur laquelle je reviendrai.

L’autonome a le sens de l’altérité[243]

Nul homme n'est une Isle complète en soy-mesme ; tout homme est un morceau de Continent, une part du tout ... la mort de tout homme me diminue, parce que je suis solidaire du Genre Humain.
John Donne, 1572-1631

L'autonome est capable d'empathie, de compassion, de convivialité : il sait qu’il est une part du tout[244]. Mais l'autonome est d'abord une Isle : il a, chevillé au corps, le sentiment de son intimité, de son autonomie ; sentiment qui, chez lui, ne s'oppose pas au sentiment de l'autre, au contraire. Comme nous l'explique Boris Cyrulnik, les deux sont liés :

Quand un enfant débarque au monde, il sent qu'il est, mais il ne sait pas ce qu'il est. Ce n'est que progressivement, sous l'effet conjugué du sentiment de soi sous le regard de l'autre, qu'il découvre qu'il est homme. L'idée commune qui émerge des travaux sur l'ontogenèse du sentiment de soi, c'est que sa construction dépend du développement du sentiment de l'autre[245].

Alors le « moi » ne s'oppose plus aux autres « moi ». Retrouver l'Autre, ce n'est, en rien, renoncer à sa liberté, c'est, au contraire, la parachever. Ainsi les autonomes, contrairement aux individualistes, sont capables de développer une altérité non irréductible, pour reprendre l'expression de Baudrillard. Altérité qui se construit à partir de la pleine conscience du sentiment de soi.

« Je est un autre »[246]. La « pitié » – au sens où l’entendent Rousseau et Lévi-Strauss « sentiment actif et raisonné qui se fonde sur la conviction que tout autre est un Je » – devient possible. « Il n’y a d’injonction éthique que pour une conscience singulière » souligne Gabriel Gosselin[247].

Peut-on dire que l'autonome est solidaire ? Le sociologue anglais Richard Sennett oppose la solidarité entendue comme l'adhésion à un programme idéologique, en France celui du républicanisme, et la « socialité », beaucoup plus moderne, fondée sur la participation, sur la coopération entre gens différents que rapproche une proximité de vie, dans une sphère d'adhésion sociale plus petite et avec une interaction plus faible que dans le cas de la solidarité ; la socialité n'a pas de formulation politique, elle relève de la société civile[248]. L'autonome participe manifestement plus de cette « socialité » que de la « solidarité » au sens traditionnel du terme.

Survolons quelques corollaires de cette caractéristique.

Parce qu'il se sent proche de tous l'autonome ne reste pas indifférent aux malheurs de ses semblables, et, encore moins, s'en réjouit, comme nombre de crétins.

L'autonome n'est ni égoïste, ni avare. Vertus complémentaires, car, comme le déplore, le 8 juillet 2013, le pape François à Lampedusa : La culture du bien-être nous rend insensibles aux cris d'autrui et aboutit à une mondialisation de l'indifférence.

L'autonome est pacifiste. Il ne supporte plus l'expression de la violence. Dans la réalité mais aussi dans les représentations.

Le respect de la vie, de toute vie, est, pour lui, la valeur suprême. Sa compassion s'étend à tout être sensible, bien au-delà des frontières de l'humanité. Frédéric Lenoir exprime avec force cette caractéristique en faisant référence à la compassion bouddhiste et en dénonçant vigoureusement les souffrances infligées aux animaux, notamment les animaux de ferme, dans le cadre de l'élevage industriel comme dans celui des abattages rituels.

Un cœur compatissant ne saurait faire souffrir un animal ou rester indifférent et inactif face à la souffrance infligée aux animaux. Loin de nous éloigner de notre humanité, la compassion envers les animaux tend à nous rendre plus pleinement humains, car elle grandit notre cœur en lui permettant de dépasser la différence entre espèces. De fait, plus on est égoïste, plus la compassion se circonscrit à ceux qui nous sont le plus proches (famille, clan, tribu, peuple, nation). Plus on est altruiste, plus on peut aimer et aider son prochain/lointain… Être capable de dépasser la frontière du genre humain pour compatir à la souffrance d'un être sensible d'une autre espèce… c'est le signe de ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre humanité. [FL 218-9]

L'autonome a rompu avec le primat proclamé de l'homme sur la nature (pour Descartes, la nature n'a aucune valeur en soi et doit être mise au service de l'homme) et est bien plus proche de la « sagesse » des indiens d'Amérique du nord :

Nous le savons : la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. L'homme n'a pas tissé la toile de la vie, il n'est qu'un fil de tissu. Tout ce qu'il fait à la toile, il le fait à lui-même. Seattle, chef indien Suquamish

Il a aussi rompu avec les « passions tristes », celles dont parle Schiller à propos de la Révolution française : l'envie, la jalousie, le ressentiment, la haine. Cela a donné la Terreur. De cette période majeure de son histoire, la France a hérité d'une culture de la confrontation. On les retrouve encore, ces « passions », chez certains propagandistes des causes les plus diverses.

Créatif et évolutif, l'autonome est dans une logique de « l'Être »

« Deviens ce que tu es » : l'autonomie repose sur la pleine réalisation de soi. C'est parce qu'il s’est construit une personnalité propre, qu'il se sait « unique », « singulier », que l'autonome peut développer toutes les caractéristiques précédentes.

Et qu'il peut se libérer des différentes formes d'aliénations, qu'elles soient matérielles (il n'attache aucune importance au paraître, n'est pas consumériste, n’est plus dans une logique de l'Avoir) ou spirituelles : l'autonome peut avoir des convictions mais n'en est plus le zélé serviteur ; il agit hors de toute injonction religieuse ou idéologique ; il est ouvert à de multiples attaches ou questionnements.

Les actes de l’autonome sont spontanément en accord avec ses idées, car ces dernières ne le dominent plus. C’est plus un instinctif qu’un intellectuel ; il dit réagir « avec ses tripes ». Il a une approche globalisante de la vie, n’a pas plusieurs « casquettes » ou personnalités, comme ces militants « progressistes » qui, dans le privé, peuvent devenir des patrons intraitables ou des maris odieux. Lui s’attache aux comportements. Il est mû par l’agir, par son implication dans un projet. La bonne conscience ne l’intéresse pas ; il veut être efficace, ne s’engage que s’il peut réaliser quelque chose de concret, ne se bat plus uniquement pour un idéal.

La logique de l'Être associe développement personnel et ouverture aux autres. Elle repose sur le besoin de comprendre, de connaître, de créer, de se perfectionner, de partager, de donner, de recevoir. Mais ce peut être aussi une démarche profondément singulière ; c'est le cas pour nombre d'artistes.


Art et spiritualité

L'art est la meilleure expression de cette part d'autonomie qui réside en chaque être humain. Les – vrais – artistes sont, forcément, tous, des autonomes. Capables d'exprimer ce qui, en eux, est à la fois unique et universel. Unique, dans une absolue différence d'avec tous les autres êtres, et universel car capable de « parler » à tous. Ainsi de Mozart ou de Michel-Ange…

Ou de ce concert d'août 2010 à Lucerne, où Claudio Abbado dirigea la 9e symphonie de Malher.

In the last movement, richness and transparency fight for supremacy. The lush passages were underpinned by a powerful, growling double-bass section, but it was transparency that won out. As the violins began the slow winding-down and decomposition of the final pages, the texture thinned to a spectral web. Several times, the music seemed almost to stutter to an exhausted halt. At last, the strings whispered the final phrase, almost inaudibly.

And nothing happened. Abbado kept his arms raised, the players held their instruments in position. I almost forgot to breathe. Then, slowly, he lowered his hands and the musicians put down their instruments.

And still nothing happened. The rapt audience sat in silence, unwilling to break the mood, for maybe two minutes – an eternity in the concert hall.

At last the applause started and went on even longer than the silence. It was an extraordinary end to an extraordinary concert[249].

Seul l'art est capable de créer un lien aussi intense entre des êtres tous différents mais capables de communier à l'unisson, de devenir, durant un instant, UN.

Privilégier l’Être, se détourner d'une démarche purement matérialiste, cela ouvre aussi la voie vers certaines formes de spiritualité. Car, nous dit Paul Valadier, l’aspiration humaine à la beauté rejoint l’élan vers la transcendance[250].

Vers l’autonomie

Les sociétés hétéronomes n'offraient que peu de possibilités pour que s'épanouisse la personnalité de chacun. Puis la société a cherché à formater la masse et à casser ceux qui présentaient un profil trop original par diverses méthodes : service militaire, périodes de bizutage, institutions scolaires « enveloppantes » (classes préparatoires…) ; ceux qui résistent sont mis à l'écart ou s'y mettent eux-mêmes. Si la création suppose l'autonomie de la personne, elle a besoin, pour s'exprimer chez le plus grand nombre, d'un environnement favorable qui respecte et favorise cette autonomie, ce qui est rarement le cas dans notre société.

Valoriser chaque individu en ce qu'il a d'unique, lui permettre de développer toutes ses potentialités et d'exprimer sa créativité, afin qu'il puisse atteindre cette part d'universel qui est en lui et arrive, par là, à reconnaître l'autre comme un autre lui-même : c'est ainsi que nous aiderons au développement de l'autonomie et combattrons les tendances à l'homonomie et à l'anomie. La ligne de partage entre les deux « chemins » passe par là.

Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée
nous permettraient de créer l’avenir[251].


Annexe au 15e chapitre

Lettres de Peter Schwiefert à Ilse Hirsch[252]

1. 15 novembre 1941 (suite de l’extrait cité ci-dessus in L’autonome n’appartient plus)

Pourquoi créer un peuple avec du matériel humain à seule fin de lui obtenir une « patrie », un drapeau et un hymne national? Tu me diras que c'est nécessaire. Ce qui est nécessaire, c'est d'aider les gens et de les amener quelque part et en cela la Palestine a mon entière approbation comme tous les autres pays de bonne volonté. Je connais ton objection : « La Palestine avant tout parce qu'elle est Eretz Israël (le Pays d'Israël*). Les Juifs ne peuvent être heureux et en sécurité que là. As-tu entendu parler de l'antisémitisme américain? » Mais je réponds : tu as certainement entendu parler de l'antisémitisme en Palestine et des difficultés que les Juifs rencontrent dans ce pays. Il n'y a donc qu'une seule et même tâche : l'élimination de l'antisémitisme et l'éducation de l'humanité afin de faire naître la tolérance et l'estime réciproque. Je sais que c'est une tâche immense. Et elle n'est pas moins problématique en Palestine qu'en Amérique. De ce point de vue on doit donc pouvoir accueillir les victimes de l'intolérance sans recourir à tout cet attirail « national », comme on le fait dans le monde entier. Pourquoi les Juifs devraient-ils avoir un « foyer national »? Ils ne le doivent pas. Ils doivent vivre parmi les autres peuples et garder pleine conscience de leur identité. Il faut quelqu'un pour accomplir cette tâche, elle est très importante […]

* Eretz Israël, expression biblique qui désigne en hébreux la Terre, le Pays d'Israël, le seul, comparable à nul autre.

2. 16 septembre 1942

[…] J'ai très mauvais moral, Ils'chen, je suis terriblement mécontent de moi et de tout ce que je fais. Ou plutôt de ce que je ne fais pas, car je ne fais rien du tout, c'est cela l'inquiétant. J'ai bien peur de ne jamais me mettre à écrire, si cela continue. J'ai des projets, des idées, et un ardent désir de les coucher sur le papier. Tous les jours ma première et ma dernière pensée est : « Tu dois écrire, il le faut, pourquoi ne le fais-tu pas… » Et puis… rien. Brusquement plus de mots, plus de pensée cohérente; tout devient de plus en plus vague et se dissout progressivement dans le néant. Au moindre dérangement (et dans la vie que je mène il n'y a que cela) j'abandonne avant d'avoir commencé. Je me rends compte que je ne peux rien faire, que je suis incapable d'entreprendre quoi que ce soit. Tout est pour moi obstacle, jusqu'au désir même de faire quelque chose. C'est absurde. Je manque totalement de calme, de concentration, d'initiative. Je rêve, c'est tout. Je n'agis pas. Et toujours, à chaque heure, presque à chaque minute, ce même sentiment de honte, de devoir négligé, et cette constatation ridicule : « je ne peux pas ». Pourtant je le veux tellement, plus que tout autre chose au monde, alors pourquoi ne le puis-je pas? Que se passe-t-il au juste, qu'est-ce qui m'entrave? Est-ce seulement le monde extérieur, le fait que je sois soldat, que je n'aie aucun endroit où m'isoler et que je sois dérangé mille fois par jour? Ou bien est-ce un défaut de mon esprit, un manque essentiel? Une paresse insurmontable, une suprême indolence? Mais peut-être les choses ne sont-elles pas encore mûres et je n'ai rien d'autre à faire qu'à attendre patiemment. Quoi encore… oh je n'en sais rien. C'est tellement ridicule, parfois j'ai l'impression d'être infirme… Et il me vient aussi une grande peur : si réellement je n'y arrive pas, si je ne parviens pas à entreprendre une œuvre, si décidément je suis incapable d'écrire… alors que me reste-t-il ? Ma vie n'a plus aucun sens, je suis absolument inutile…

Cette lettre m'a bouleversé. Je me suis totalement retrouvé dans ces pensées, ces angoisses… Elle m'a servi d'aiguillon pour me pousser à aller au bout de ce livre. Tu dois l'écrire… pas que pour toi, pour lui aussi, et pour tous ceux qui pourront s'y reconnaître. Est-ce que j'exprime ici ne serait-ce qu'une infime part de ce que Peter portait en lui ? Peut-être. Je l'espère…


À la croisée des chemins

Plus d'un quart de siècle après mes études de terrain, le concept d'autonomie est-il toujours pertinent ? Y a-t-il encore, parmi nous, des autonomes, en nombre, et où ?

Nous allons, maintenant, aller à leur rencontre. Certains se sont manifestés récemment dans de multiples mouvements qui firent grand bruit mais furent, pour la plupart, sans lendemains ; d'autres agissent discrètement au plus près du terrain, sans rencontrer beaucoup d'écho.

Pendant ce temps, l'homonomie continue à tisser sa toile ; le déferlement de l'anomie, voire de la barbarie, lui servant de faire-valoir. Augurer de ce qui nous attend si elle l'emporte pourrait être le meilleur moyen de nous motiver et, donc, de nous en préserver.

Mais le sentier vertueux est ardu, escarpé, s'y engager ne sera pas facile. Il faudra, néanmoins, tenter de trouver les voies et moyens d'y parvenir.


16. Les raisons d'espérer

1. L’autonomie perdue et retrouvée

La nouvelle Grille éclaire ce qui nous attend, les choix qui sont devant nous, mais elle aide aussi à comprendre le passé, en particulier la période qui nous sépare du tournant des années 1968/75, des trois mutations de la Modernité triomphante et finissante à la fois.

Les prémices de l’autonomie

J'ai vécu intensément les événements de 68 et ceux des années qui suivirent, jusqu'à la Révolution des Œillets, ayant passé l'été 75 au Portugal. Les relents idéologiques qui ont fortement imprégné ces mouvements (marxisme-léninisme, maoïsme, trotskysme, anarcho-syndicalisme…), tout comme leur dimension sociétale/libertaire, ont masqué l'essentiel. En mai/juin 68, des milliers (des millions ?) de citoyens ordinaires se sont rassemblés, par quartiers, entreprises, professions ou services publics, non pour refaire le monde ou s'écharper sur la juste ligne à appliquer, mais pour repenser leur travail, leur vie quotidienne, concrètement, à partir de leur expérience vécue. J'ai ainsi suivi nombre de débats passionnants où l'on se rendait compte qu'en écoutant les acteurs de terrain, le citoyen lambda, il était possible d'améliorer considérablement le fonctionnement de la société dans son ensemble. J'ai retrouvé la même effervescence, la même créativité au Portugal en 1975. Dans les deux cas, une fois les choses rentrées « dans l'ordre », il n'en est plus rien resté. Une sorte d'amnésie collective… Je crois, aujourd'hui, que cela révèle la dimension profondément déroutante de ces moments, annonciateurs de quelque chose alors encore incompréhensible.

Dans les années 70 et 80 s'est développé un fort courant de libération de l'individu, de remise en cause des valeurs de l'hétéronomie. Avec une composante autonome qu'il n'est pas toujours facile de distinguer de la mouvance individualiste dominante. Nous avons eu, par la suite, beaucoup d'indices du délitement du monde ancien mais peu qui soient préfigurateurs d'une nouvelle société. Depuis que la Crise se généralise, cette effervescence renaît.

L’autonomie contrariée

Entre temps, la société, sentant le danger, a tout fait pour contrecarrer les tendances à l’autonomie. Elle s'est d'abord habilement servie des revendications exprimées lors des premiers mouvements d'émancipation sociale. Elle a compris que, s'ils heurtaient profondément les tenants de l'« ordre moral », ceux qui pensent que toute évolution est, en soi, perverse, ils ne gênaient en rien le système qui, au contraire, allait en faire son beurre. La libération sexuelle est ainsi devenue source de profits, des sexologues aux magazines du cœur, de la pornographie aux messageries « roses », des préservatifs aux sextoys… Les nouvelles « méthodes » d'éducation, intronisant l'enfant-roi, ouvrent un autre marché tout aussi juteux. La télévision est alors le principal outil de diffusion de l'idéologie dominante : valoriser le paraître, l'avoir, la jouissance immédiate. Et distraire l'esprit. Panem et circenses. Mais Juvénal n'est plus là pour s'en offusquer.

Après 1980 la culture de masse va pleinement mériter son nom. Les médias se multiplient mais ils véhiculent à peu près tous la même chose ; la violence soft de la télé-réalité y côtoie celle, beaucoup plus hard, des films et des séries. Les jeunes y ont largement accès. Ils sont soumis aux mêmes modes, aux mêmes sollicitations, ils ont les mêmes références, adulent les mêmes vedettes ou héros.

Les « autonomes » représentaient entre 20 et 50 % des échantillons rencontrés dans mes recherches effectuées entre 1982 et 1988. Dès 1995 j’estimai que cette proportion était en nette régression. Les jeunes d'alors me parurent beaucoup plus conformistes que leurs aînés. En ces temps, les valeurs dominantes sont celles de la réussite, de la performance, de la compétition ; les plus réactionnaires sont réactivées. Et la jeunesse est particulièrement influençable. Or, individualisme et autonomie sont deux tendances que l'on retrouve mêlées chez nombre d'individus ; ils peuvent facilement basculer d'un côté ou de l'autre. Au début des années 90 ce combat sembla tranché par la victoire du néolibéralisme et de sa conception de l'homme. Vingt années plus tard, de fortes turbulences la remettent en question.

Le retour de l’autonomie

Pain, Liberté, Dignité, Humanité.
Slogans scandés par les Égyptiens

Il faut tout reconstruire à partir de la base.
Tag d'un ingénieur égyptien près de la place Tahrir

Printemps 68 : nous sommes à l'aube du monde « postmoderne ». À son crépuscule, on reparle de « printemps ».

En 1989, déjà, les jeunes chinois expriment place Tian'anmen leur soif de liberté et de reconnaissance. La même année les Praguois font leur « révolution de velours ». En 2009, c'est la révolution verte des Iraniens. Entre temps, plusieurs autres mouvements eurent lieu dans les États post-communistes. Depuis un quart de siècle, hors d'Occident les sociétés se réveillent. On a interprété cela comme la volonté de rattraper leur retard en matière de droits de l'homme, de démocratie, de bien-être… Ce fut encore en partie l'analyse du Printemps arabe. Mais d'autres expressions apparaissent alors. Avec les événements de Tunisie et d’Égypte, les commentateurs deviennent lyriques. Ainsi L'Orient le Jour à Beyrouth :

Dans le monde arabe rien ne sera jamais plus comme avant… La révolution informatique, la création d'espaces virtuels libres comme facebook twitter ou youtube ont permis l'expansion à l'infini de la confiance en soi et du processus d'individuation … chaque individu devient autonome dans une grande expansion de la conscience qui est expansion de la liberté et que rien ne pourra plus arrêter[253].

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, cette nouvelle génération ne s'intéresse pas à l'idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets. On ne peut pas faire plus pragmatique, c'est vrai, que « dégage ! » … Ceci dit une révolte ne fait pas une révolution. Le mouvement n'a pas de leaders, pas de partis politiques et pas d'encadrement, ce qui est cohérent avec sa nature mais pose le problème de l'institutionnalisation de la démocratie[254].

Cela pose d'abord le problème de la pérennité et donc de l'efficacité du mouvement lui-même. La démocratie me semble moins à « institutionnaliser » (on retombe dans la critique qu'en fait Alain Badiou) qu'à redéfinir, à partir de cette nouvelle donne qui combine acteurs autonomes (pas de leaders, pas de partis politiques, pas d'encadrement : on ne peut faire plus autonome !) et nouveaux outils interactifs. Rappelons-nous ce qu'écrivait déjà, en 1996, Joël de Rosnay : Aux nœuds du réseau informationnel, évoluent désormais, simultanément, des acteurs diversifiés, communicants et potentiellement créateurs … Ce ne sont plus les « usagers » de naguère ... mais les producteurs/consommateurs de nouveaux outils interactifs décuplant le pouvoir et l’efficacité de chacun.

Ce vent de protestation n'est pas cantonné au Moyen Orient écrit la Repubblica. C'est un vent de contestation qui cherche à redonner du sens au monde globalisé dans lequel nous vivons… à l'opposé de la majorité silencieuse qui végète, passive, dans les mains d'autrui… Et c'est ainsi que les manifestations qui enflamment le monde arabe, comme celles des femmes qui descendent par milliers dans la rue en Italie, ne rentrent dans aucun schéma … chez nous aussi, le vernis craque[255].

Avec la crise économique et ses conséquences sociales, d'autres mouvements se font jour : En 2011, la Grèce s'est soulevée contre l'austérité. En Espagne, 10 000 jeunes Indignés ont occupé la Puerta del Sol, à Madrid … Au Portugal, c'est la « génération 500 euros » qui manifeste … Propagée par les réseaux sociaux, la protestation a gagné le Danemark, l'Allemagne, la Suisse puis en septembre, les États-Unis, avec le mouvement Occupy Wall Street [qui] a ensuite touché plusieurs dizaines de villes aux États-Unis, au Canada et au Mexique … Le Chili et le Québec ont connu des mois de protestation contre la marchandisation de l'éducation. En Israël, la classe moyenne a campé dans les rues pour dénoncer la politique néolibérale du gouvernement. Par référendum, les Islandais ont refusé de payer les aberrations du capitalisme financier. En Inde et au Brésil, de vastes manifestations ont aussi eu lieu contre la corruption des élites, ainsi qu'en Chine, où la société civile semble pourtant muselée. [BM 299-300]

On peut citer aussi la Russie, la Turquie, la Bulgarie…

Tout ces mouvements sont, de toute évidence, porteurs de certaines valeurs de l'autonomie. Leur présence simultanée sur plusieurs continents en même temps témoigne que, malgré le matraquage idéologique de la société néolibérale, souterrainement, le « virus autonome » cheminait. Et pas seulement hors des sociétés fatiguées, « usées psychiquement », de la modernité occidentale. Mais tous restent sans lendemains. Laissant « usagers » passifs de naguère et majorité silencieuse conforter les pouvoirs en place.

Avec des manifestations qui ne rentrent dans aucun schéma, on a le sentiment que la contestation, elle aussi, piétine, tourne en rond, dans une immobilité frénétique… Quand ne se produit pas, comme en Égypte, une brutale régression.

2. Une autre route existe

Tu ne changeras jamais les choses en combattant ce qui existe déjà.
Pour changer les choses, construis un nouveau modèle qui rendra l'ancien obsolète.
Richard Buckminster Fuller

Pour que la crise trouve une issue positive, faut-il encore que cette issue soit « visible ». Et crédible. Pour que le vieux-monde disparaisse, il faut qu'un nouveau émerge. Pour persuader un nombre suffisant de citoyens que le changement est possible, il faut leur donner des témoignages concrets de ce qu'il pourrait être. Construire plutôt que (ou avant de pouvoir) détruire : c'est la philosophie des autonomes. Convaincre par l'exemple. Raoul Vaneigem parle de « capillarité ».

Or, des actions positives, des fragments d'avenir, des « révolutions tranquilles », nous pouvons en trouver… « un million »[256]! Elles jalonnent le chemin sur lequel nous devons nous engager. Recenser le plus exhaustivement possible ces expériences qui foisonnent un peu partout sera un des premiers objectifs que devra se donner un mouvement qui se voudra porteur du changement. Abordons quelques-unes d'entre-elles, la plupart à partir de l'ouvrage de Bénédicte Manier.

Ces « révolutions silencieuses » concernent l'eau, l'agriculture, l'énergie, l'économie, l'habitat, la santé, la démocratie… Elles touchent tous les continents, nombre de pays de la planète.

B. Manier consacre de longs chapitres aux actions qui se situent dans le monde rural, en Inde, en Afrique, en Amérique latine, en Europe : des luttes contre les OGM à celles pour préserver la biodiversité, des agronomes aux pieds nus du Burkina Faso aux acequias de comûn, ruisseaux communautaires d'Amérique latine ; elle nous raconte l'histoire de Chandramma, paysanne de l'Andhra Pradesh, qui a réussit à éradiquer la faim dans son district, en instaurant « un système de banques de semences, où on emprunte et où on rend », à l'origine d'une démocratie locale qui déconcerte le monde politique (crèches collectives, structures éducatives, radio locale), « une démonstration magistrale d'autogouvernance ». [BM 147-166].

A partir d'une étude de l'institut américain Rodale, elle démontre que si l'agroécologie était étendue à la totalité des terres arables du monde, elle améliorerait considérablement les rendements, tout en captant 40 % des émissions mondiales de CO2 ... ces nouvelles agricultures, dédiées à l'autosuffisance des populations, représentent à terme la seule perspective durable, tant pour l'alimentation des hommes que pour la planète où ils vivent. [166-175]

Partie de New-York en 1973, l'agriculture urbaine a fait le tour du monde pour finir par redonner vie et espoir à la capitale déchue de l'automobile, Détroit : « Ici, seuls 25 % des gens ont un travail. Mais aujourd'hui ils ont de quoi manger. Et nous sommes tous devenus plus proches. Le quartier est plus calme, il y a moins de criminalité et tout le monde respecte les maisons et les cultures. » « Un jardin communautaire, ce n'est pas seulement produire de la nourriture, c'est construire du vivre-ensemble. » Aujourd'hui, les jardins collectifs des villes constituent une forme moderne de commons. [105-138]

Bénédicte Manier s'attarde sur les nouveaux modes de vie : la slow attitude, une consommation relocalisée, les circuits courts (en France les AMAP), les coopératives de consommateurs, la consommation collaborative, les services participatifs (covoiturage, Repairs Cafés…), les systèmes d'échanges locaux, les Réseaux d'échanges réciproques de savoirs, l'économie du don...[63-104]

Si toutes ces initiatives se développent, c'est que, en quelques décennies, les mentalités et les modes de vie ont profondément évolué. Une partie des classes moyennes a pris du recul vis-à-vis de la société de consommation… Des acheteurs réfléchis… une consommation minimale, très choisie… ils n'hésitent pas à quitter un emploi bien payé pour exercer une activité plus conforme à leurs aspirations… ils sont devenus exigeants sur le sens de leur vie… ils cherchent davantage à être qu'à paraître. Ces groupes sociaux ont été baptisés créatifs culturels … [ce sont les] pionniers d'un changement plus global : en mettant en œuvre leurs transitions personnelles, ils sont les acteurs d'une révolution postmatérialiste qui amorce une transition collective vers de nouveaux modes de vie. [92-95]

En écho, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron dit, à propos du financement participatif ou crowdfunding : c'est un témoignage parmi beaucoup d'autres que notre société est en train de changer ; on pourrait citer aussi le co-voiturage, la cuisine collective, l'économie solidaire… Presque chaque semaine il y a un mot nouveau qui est créé pour désigner de nouvelles pratiques basées sur la solidarité et l’entraide[257].

Il aurait fallu également développer le modèle coopératif, les empresas recuperadas en Argentine, les réseaux coopératifs d'énergie verte, l'économie circulaire, les coopératives d'habitants, l'autoconstruction, les sociétés en propriété collective, les cliniques gratuites, les maisons médicales autogérées, les médecins aux pieds nus, les ingénieurs aux pieds nus...

Au Québec, Serge Mongeau, auteur de La simplicité volontaire, constate : la société bouge par en bas. Tout ce monde-là commence à se parler et le changement de société va se faire comme ça, par différentes zones qui vont se connecter. Rien ne changera d'en haut. Mais de la base va émerger une conscience collective. [100]

Bénédicte Manier conclut son tour du monde par la belle histoire de Rangaswamy Elango, un « intouchable », devenu chimiste, puis, en 1996, maire de sa localité qu'il a métamorphosée à partir de l'action des habitants regroupés dans la gram sabha, l'assemblée villageoise.

Hormis pour les voitures, l'essence et l'informatique, les habitants sont autosuffisants, ce qui rend leur économie imperméable aux aléas des crises et profite à l'emploi local. Une économie « démondialisée », relocalisée et prospère … R. Elango a radicalement transformé le vivre ensemble. En misant sur le dialogue, la tolérance et l'entraide, il a permis la cohabitation paisible de catégories socioreligieuses qui s'ignoraient, s'évitaient ou se détestaient. Au sein de la localité, les affrontements entre castes et la délinquance ont disparu. [279-288]

Des milliers d'autres formes de participation citoyenne existent à travers le monde… Citons la démocratie citoyenne de Barcelone et l'expérience spectaculaire et particulièrement efficace que connaît l'Islande après la crise de 2009.

Pour Guillaume le Blanc[258], il faut cesser d'aborder le raisonnement politique par le biais des institutions mais au contraire le faire par l'infra-politique, c'est-à-dire les vies considérées comme inférieures, ordinaires.

Terminons avec quelques mouvements transnationaux.

Les Forums sociaux mondiaux : nés en 2001 à Porto Alegre, ils font se rencontrer des organisations citoyennes du monde entier sensibles à la cause altermondialiste pour construire un monde débarrassé de la domination des puissances financières ou économiques mais aussi politiques, ce qui passe par le développement de l'autonomie et d'une citoyenneté coresponsable[259].

Dialogues en humanité, fondés par Patrick Viveret, à Lyon, en 2002 : Face aux échecs, aux limites et aux déviations des expériences historiques de recherche de transformation, s’est imposée l’idée que la plupart des maux dont souffre l’humanité, ne viennent pas seulement des structures socio-économiques, mais aussi de la barbarie intérieure à chaque collectivité ou à chaque être humain.… Contrairement à toutes les autres questions, la question humaine n’a aucun expert : elle est l’affaire de tous et de chacun d’entre nous ; elle est une affaire d’expérience de vie, de sensibilité, de conscience[260].

Les villes et communautés en transition, mouvement né en Grande-Bretagne en 2006 : La Transition est le passage « de la dépendance au pétrole à la résilience locale » … Chaque collectivité locale trouvera par elle-même les actions qui lui conviennent en fonction de ses ressources et de ses enjeux … L'action locale est le niveau auquel les citoyens peuvent inventer des solutions bien adaptées à leur réalité et passer à l'action[261].

Enfin Alternatiba qui a lancé, en 2013, depuis Bayonne, un Appel à multiplier les villages des alternatives : Le dérèglement massif, brutal, en un temps aussi court du système climatique est un défi sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Mais … les solutions existent, elles sont déjà mises en œuvre par des milliers d'associations, de collectivités locales, d'individus. Mieux, ces alternatives construisent une société plus agréable à vivre, plus conviviale, plus solidaire, plus juste et plus humaine … La lutte contre le changement climatique n'est pas une contrainte mais un élan formidable pour construire un avenir plus humain …

L'objectif sera d'unir tous ceux qui d'une manière ou d'une autre, par les alternatives ou les combats dont ils sont porteurs, contribuent, parfois sans le savoir, à préserver le climat. Ce qu'a fait Alternatiba à Bayonne, nous pouvons le reproduire partout, dans des formats les plus divers … Unis et déterminés, nous pouvons gagner cette bataille au Nord comme au Sud. Pour nous et pour les générations à venir. Pour que l'on puisse dire, aujourd'hui aussi bien que demain : "nous nous sommes engagés quand il en était encore temps !"

Conclusion - Une autonomie naissante

La crise joue auprès de beaucoup un rôle de dévoilement. [On assiste à une] prise de conscience grandissante, ces dernières années. Car, bien que nous soyons désespérément lents face à une situation d’urgence, de plus en plus de monde s’engage au sens le plus noble du terme. Tous ces hommes et femmes qui vouent leur vie à ce combat noble qu’est la préservation du vivant et qui prônent un peu plus de logique humaine[262].

La prise de conscience existe ; les acteurs également, et ils sont de plus en plus nombreux ; les outils sont là, bien plus efficaces que les tracts ou le téléphone de jadis ; les valeurs sur lesquelles refonder quelque chose sont aussi de plus en plus évidentes. Et pourtant ! Les progrès semblent bien minces depuis la publication, en 1984, du rapport de la Commission des valeurs fondamentales du SPD que cite André Gorz :

« La volonté d'autonomie se traduit par la critique et la lutte contre toute forme d'hétérodétermination non légitimée et en même temps par la disposition à participer aux formes de vie et de travail auto-organisées ; par des conduites qui traitent autrui en partenaire et non en subordonné ; par la priorité donnée à la qualité de la vie sur la carrière et le succès matériel ; ainsi que par une sensibilité croissante à la vulnérabilité des bases naturelles de la vie ». La commission s'appuie sur les résultats de sondages… Des enquêtes scandinaves et britanniques vont dans le même sens : « la consommation et l'argent qui la permet n'ont qu'un faible rapport avec ce qui rend les gens heureux : l'autonomie, l'estime de soi, le bonheur familial, l'absence de conflits dans la vie hors travail, l'amitié[263]».

Gorz conclut : cela signifie que les catégories sociologiques ne peuvent plus rendre compte des conduites et des motivations individuelles[264]. La sociologie touche ses limites [qui] sont l'autonomie des individus. C'est une autonomie naissante, mal assurée, guettée et menacée par les industries culturelles et les marchands de loisirs, qui constitue l'espace vacant dans lequel le projet de société d'une gauche renouvelée devra prendre pied, si la gauche veut continuer d'exister. [AG 128-9]

30 ans après, le verdict est sans appel : la gauche n'existe plus. Mais les messages de Gorz ou du SPD allemand sont, eux, plus actuels que jamais. Malgré des industries culturelles et des marchands de loisirs bien plus nocifs encore, l'autonomie naissante semble un peu mieux assurée. Bien que l'espace soit toujours vacant pour un projet fédérateur convaincant.

Son absence est, probablement, pour quelque chose dans l'échec de la plupart des mouvements recensés ci-dessus et dans le fait que nous soyons désespérément lents. Pourra-t-il naître d'expériences disséminées et souvent isolées ? Pourrons-nous dire un jour : nous nous sommes engagés quand il en était encore temp? Quelle marge de manœuvre avons-nous avant que la pesanteur qui nous entraîne vers le pire ne soit trop forte ? Et que risque-t-il alors de se produire ?


17. Vers l'homonomie

– Esquisse –

Malheur ! Les temps sont proches où l'homme ne mettra plus d'étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. Voici ! Je vous montre le dernier homme.
F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Montrez-moi donc un homme dans cet univers du matricule ![265]

Fugace et mobile est l’occasion...

Nous sommes la première génération de l’histoire de l’humanité qui a entre ses mains, en une décennie, le sauvetage de la planète ou le désastre absolu[266] ; notre génération est la première à disposer d’un diagnostic irréfutable et la dernière à pouvoir agir : Nicolas Sarkozy, comme J.L. Borloo, évoque, ici, la crise environnementale. Nous ferons le même pronostic concernant les deux autre crises, la sociale et la « mentale ». À la différence près, et elle est considérable, que, pour ces crises, le « diagnostic » nous ne l’avons pas encore fait. Nous pensons surtout que ces trois crises n’en font qu’une, qu'elles signent un moment unique dans l’histoire de l’humanité, au carrefour des deux axes, au croisement des chemins, un moment où le choix est encore possible.

Mais il est probable, comme le pressent J.T. Desanti, que cette période soit de courte durée, fugace à l’échelle de l’histoire, peut-être quelques dizaines d’années. Une fenêtre s’ouvre, durant laquelle nous pouvons exercer notre libre-arbitre. Fenêtre qui peut se refermer d'un jour à l’autre, quand nous aurons dépassé un point de non-retour sur l’axe de l’aliénation qui nous mène à l'homonomie. Quand la société aura perdu toute faculté de réaction, qu'elle aura été quasiment totalement circonvenue et que ceux qui résisteront ne seront plus que des petits groupes isolés (pas nécessairement menacés, car des minorités qui se contentent de revendiquer leur droit à la différence ne gêneront pas plus cette société qu'elles ne gênent la nôtre).

Point qui pourrait se situer au moment où les adultes qui ont échappé au conditionnement idéologique mis en place par le néolibéralisme, c'est-à-dire ceux nés approximativement avant 1975, auront disparu du devant de la scène[267], c'est-à-dire dans pas bien longtemps. Où domineront ceux que J.M. Besnier appelle les « digital natives » habitués à se considérer comme de simples neurones de la planète [JMB/HS 108], ceux de « la génération Google » que décrit Serge Tisseron, ceux que nous avons rencontrés plus haut, lors de cet insoutenable périple au cœur de la violence. Non qu'il y ait des jeunes porteurs des valeurs de l'autonomie, mais sauront-ils les défendre, les faire triompher, avant d'être noyés dans la masse de ceux qui seront – qui sont déjà – soumis aux matriceurs, rentiers de l'avenir, artistes et fabricants de logiciels, créateurs de programmes… ? Un jour prochain risque d'advenir où les politiques, les « experts », les éducateurs eux-mêmes, seront tous tellement imprégnés de l'idéologie néolibérale qu'elle deviendra, comme le pressentait Fukuyama, le socle invisible et inaltérable de toute pensée et de toute action.

Nous serons, alors, peut-être, dans le monde imaginé dans Neuromancien[268] par William Gibson : « Le cyberespace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d'opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques… » Dans ce monde virtualisé, on peut bien vivre – à défaut de vivre bien –, à condition de s'adapter à la dimension sans profondeur ni affect que les technologies ont imprimé à l'humain. Seuls quelques réfractaires en voie de disparition paraissent encore éprouver la douleur d'exister et le souci de la liberté. [JMB/DP 46]

Ou bien ce sera le jour où les « fous de la génomique » auront terminé et breveté leurs travaux – travaux financés et, donc, contrôlés par les puissances du moment (ce pourraient être alors « les mafias de la drogue et du crime organisé ») – et qu'il deviendra possible, moyennant finance, de programmer les « qualités » des enfants à naître, de « se payer » un cerveau plus performant ou de devenir « immortel ».

le plus grand risque...

Et il y a pire encore. Que la société impose ses choix en la matière. Issue que craint Jacques Attali si l'Ordre du Code l'emporte :

Au lieu de surveiller la faute, on en viendra à la prévenir génétiquement. Déjà, le choix du sexe n'est plus éloigné [il écrit cela en 1984]. Un peu plus tard, ce sera peut-être celui des qualités de l'enfant, jusqu'à exclure ab initio celui qui menace de souffrir d'une erreur au regard d'un code. Et au-delà de l'objet d'auto-vigilance point dans l'horreur l'objet industriel biologique, produit en série à l'identique, demande ultime de l'Ordre industriel : l'homme comme prothèse de lui-même… Homme identique à l'Autre et donc, selon l'antique loi, désirant la même chose que l'Autre, sauf à être programmé différent jusque dans son intime volonté… Si un tel Ordre du Code l'emporte un jour sur l'Ordre marchand, l'être humain n'y sera plus qu'un obstacle à la circulation des objets marchands, une légende pour les autres hommes, devenus eux-mêmes des robots[269].

10 ans plus tôt, Illich imaginait que les gens remettent de leur plein gré leurs destinées entre les mains d'un Grand Frère et de ses agents anonymes, des technocrates… chargés de conduire le troupeau au bord de l'abîme.

L'homme vivrait protégé dans une bulle de plastique qui l'obligerait à survivre comme le condamné à mort avant l'exécution. Le seuil de tolérance de l'homme en matière de programmation et de manipulation deviendrait bientôt l'obstacle le plus sérieux à la croissance. Et l'entreprise alchimique renaîtrait de ses cendres : on tâcherait de produire et de faire obéir le mutant monstrueux enfanté par le cauchemar de la raison. Pour garantir sa survie dans un monde rationnel et artificiel, la science et la technique s'attacheraient à outiller le psychisme de l'homme. De la naissance à la mort, l'humanité serait confinée dans l'école permanente étendue à l'échelle du monde, traitée à vie dans le grand hôpital planétaire et reliée nuit et jour à d'implacables chaînes de communication. Ainsi fonctionnerait le monde de la Grande Organisation. [I.I 144-5]

Craintes qui ne relèvent plus des divagations d'un nouvel Orwell.

En quelques décennies, les choses paraissent s'être précipitées et ce qui effrayait hier est désormais admis, sinon comme désirable du moins comme envisageable. [JMB/DP 78]

Une expérience ratée

Partout autour de nous, des signaux nous indiquent que la dissolution du « sujet humain » n'est plus tout à fait inimaginable. [JCG 242]

Le technoprophétisme apparaît à Jean-Claude Guillebaud[270] comme une utopie de substitution. Le transhumanisme… vient combler le décalage existant entre les réalisations techniques dont l’homme s’est montré capable au cours de l’Histoire et l’infirmité meurtrière de son cheminement éthique, moral et politique.

Le préfixe « techno » souligne le fait que les prophètes en question s’en remettent à la technique – et souvent à elle seule – pour remédier aux malheurs du monde et tempérer la désespérance des hommes.… La technique, en somme, est vue comme une « réponse » beaucoup plus efficiente que n’importe quel volontarisme politique ou même que le patient effort éducatif pour civiliser les mœurs.…

À l’essayiste américain Mark Dery, spécialiste de la cyberculture, qui l’interrogeait en 1993 sur les inégalités qu’entraînerait une « amélioration » de l’espèce, laquelle ferait naître deux types d’humains : ceux qui auraient été « améliorés » (une minorité) et les autres, le technoprophète Hans Moravec répond : « Cela vous gêne-t-il beaucoup aujourd’hui que la branche des tyrannosaures se soit éteinte ? Le destin des humains sera sans intérêt pour les robots super-intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée. »

Jean-Michel Besnier a consacré deux de ses derniers ouvrages à essayer de comprendre comment la vision d'un futur dans lequel nous ne serons plus rien – ou plus grand-chose – a pu se dessiner. [JMB/DP 204]

Il cite, ici, Jean-Pierre Dupuis : « La question essentielle est la suivante : comment expliquer que la science soit devenue une activité si "risquée" que, selon certains scientifiques de premier plan, elle constitue aujourd'hui la principale menace à la survie de l'humanité ? Certains philosophes répondent que le rêve de Descartes – "se rendre maître et possesseur de la nature" – a mal tourné. Il serait urgent d'en revenir à la "maîtrise de la maîtrise". Ils n'ont rien compris. Ils ne voient pas que la technologie qui se profile à l'horizon, par "convergence" de toutes les disciplines, vise précisément à la non maîtrise. L'ingénieur de demain ne sera pas un apprenti sorcier par négligence ou incompétence mais par finalité.… Des disciplines comme la vie artificielle, les algorithmes génétiques, la robotique, l'intelligence artificielle distribuée répondent déjà à ce schéma. Ce qui va cependant porter cette visée de non maîtrise à son accomplissement est le programme nanotechnologique, ce projet démiurgique fait de toutes les techniques de manipulation de la matière, atome par atome. Pour la mettre en principe au service de l'humanité[271]. » En principe, espère-t-on en effet… [JMB/DP 194-5]

Les enjeux évoqués par ces auteurs se retrouvent déjà, en filigrane, dans des débats bien présents : autour de la PMA ou de Google par exemple.

La PMA

Suite aux controverses qui ont accompagné le « mariage pour tous » et qui se sont vite élargies à la question de la procréation médicalement assistée, Alexis Escudero lance un cri d'alarme :

Les progrès du techno-capitalisme depuis deux siècles concourent à la stérilisation chimique de la population, contraignant les hommes et les femmes à recourir à la PMA pour faire un enfant. La procréation elle-même devient une industrie, soumise à la guerre économique… un gigantesque business… une nouvelle forme de la traite des êtres humains qui ne dit pas son nom… Sélection des reproducteurs, sélection des embryons, manipulation génétique des embryons : ce qu’on fait aux animaux, on le fait aux humains. Il n’y a pas de reproduction artificielle sans eugénisme … Derrière la prétendue « lutte pour l’égalité des droits » : le fantasme d’un monde d’hommes et de femmes rendus, non pas égaux, mais identiques par la technologie. Un monde de cyborgs unisexe et monocolore, où manipulations, sélections génétiques et embryonnaires, implants bioniques et technologies convergentes effacent les différences, et uniformisent les corps – et les esprits ?[272] / [273]

Le « projet politique » de Google[274]

Google a un « projet politique transhumaniste ». Construire, à terme, un « meilleur des mondes », à partir de trois grands objectifs : développer l'intelligence artificielle ; interfacer cette intelligence artificielle avec le cerveau humain ; « euthanasier la mort ». Dès 2035, des implants cérébraux nous permettront de nous connecter à Google qui pourra répondre à nos questions avant même que nous les ayons formulées et nous connaîtra mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. D'ores et déjà, le moteur de recherche le plus puissant et le plus consulté de la planète interfère avec notre vision du monde. Google s'appuie sur une société civile vivante, autonome, créatrice ; sur le web, chacun fait et dit ce qu'il veut, dans la plus totale liberté[275]. Mais, « au-dessus », toutes ces informations, tout ce « savoir » sont centralisés, agrégés ; en est produite une représentation « globale » qui s'impose à tous. Dans la pure logique de la notion de marché pensée par Hayek. La « main invisible » ici s'incarne dans les algorithmes : ils traitent toutes les données et ont réponse à tout, des réponses irréfragables, qui ne se discutent pas ; l'espace du débat n'a plus, alors, lieu d'être, il est clos. Le « projet politique » caché de Google… c'est de tuer la politique[276] ! L'acmé de la philosophie libérale…

Une « société libertarienne » ou le summum du totalitarisme ? Ou les deux à la fois ? On touche là à la profonde ambiguïté du projet et à l'insigne difficulté où nous sommes, à ce stade, de le juger[277].

Une voie “soft” vers l’homonomie

Le « pire » peut aussi s'installer en douceur, sans que nous y prenions garde. Il suffit de prolonger les tendances actuelles. Car l'homonomie n'est pas un épouvantail que l'Histoire agite à l'horizon pour nous faire peur ; elle est déjà bien présente.

Les « hommes libres » ont toujours été une petite minorité. Avant, cette minorité croissait, aliénation et hétéronomie reculant de concert. La société libérale s'est servie de ces avancées, tant sur le plan démocratique qu'économique, pour imposer sa philosophie matérialiste à des populations encore peu évoluées culturellement et spirituellement, donc malléables, et hypnotisées par l'enrichissement (relatif) dont elles ont bénéficié, surtout depuis les « Trente Glorieuses ». Ainsi, les « nouveaux (relativement) riches » d'une société dont la hiérarchie des valeurs est toute entière fondée sur l'avoir vont non seulement assurer la croissance économique de cette société dite de consommation mais surtout sa domination idéologique : le règne de la publicité, des sondages et de l'audimat est aussi celui de la médiocrité triomphante. Puisqu'il suffit, maintenant, de posséder pour être quelqu'un, beaucoup, qui ne sont pas grand chose, s'imaginent être arrivés. C'est pour cela que les valeurs ont disparu. Et que les Juvénal, La Bruyère, Musset, Cioran, Céline, Desproges de ce temps sont inaudibles.

Des êtres conformistes, donc, conformes, permettront au transhumanisme de, subrepticement, s'imposer. Quelle différence entre des hommes sans qualités, des hommes à la subjectivité appauvrie, des lobotomisés volontaires, et de futurs « posthumains » ?

L'uniformisation dans l'insignifiance n'est pas le seul travers de l'homonomie moderne ; elle sait prendre une forme encore plus insidieuse, celle prédite par Leibniz. Combien en ai-je déjà rencontré de « monades » ! Des êtres parfois et même souvent sympa, intelligents, tolérants, « ouverts » sur le plan des idées… mais incapables de se poser la question : « Que ressent l'autre ? », d'essayer de se mettre à sa place, d'aller vers lui, incapables d'avoir un comportement altruiste. Des êtres centrés quasi exclusivement sur eux-mêmes ou leur petit cercle. Des égocentriques égoïstes.

Et dans ce contexte, ceux qui, toute leur vie, de manière désintéressée, se sont préoccupés des autres, ont compati à leurs malheurs, ont essayé de devancer leurs désirs, en fin de course se sentent un peu floués, se disent qu'ils ont assez donné, que ça suffit comme ça. Alors, pour, aussi, un peu se préserver, ils se replient sur eux-mêmes, deviennent plus insensibles… Insensibles, oui ; pas indifférents. Indifférents, ils ne le seront jamais. Ils pensent au monde dont pourrait augurer cette sorte d'autisme sociable. Car si l'égoïsme l'emporte sur l'empathie, l'indifférence sur la convivialité, qu'est-ce qui, demain, s'opposera à la montée de l'anomie, au déferlement de la violence ?

L’anomie en renfort ou Comment est-ce possible ?

Revenons sur deux faits marquants de la précédente décennie en France.

2006. Ilan Halimi, un jeune juif, est enlevé et séquestré dans des conditions inhumaines par la bande de Youssouf Fofana avant d’être assassiné. Ce n'est pas un simple fait divers. C’est un symptôme de l’évolution de notre monde en pleine régression[278]. Juillet 2009. Une chanson du rappeur Orelsan fait le « buzz » : « Sale Pute » où dans des termes extrêmement violents il déclare vouloir tuer celle qui l'a trahi. Le 15 juillet 2009, à C dans l’air, Alain Piot, sociologue, pose la question : « Comment un tel discours archaïque peut-il être produit aujourd’hui dans notre société ? »

Jean-Paul Delevoye apporte quelques éléments de réponse : La violence s'est banalisée. On la voit sur le petit écran tous les jours. En flot presque continu. Dans les journaux télévisés, dans les documentaires, dans les séries, jusque dans les dessins animés … Les enfants grandissent avec. [JPD 28] Les drames planétaires sont à la une, mais aussi les faits divers les plus sordides. [37] Les nouvelles générations sont beaucoup moins protégées de la violence du monde que nous l'étions … les enfants y sont confrontés en permanence, dès leur plus jeune âge, avec la télévision. Les images sont infiniment plus brutales. La mort est un spectacle qui nous est proposé en boucle … cette violence n'est pas cantonnée dans « l'actualité », on la retrouve dans les séries télévisées, les jeux vidéos, les films, la presse, la publicité. [138]

La culture qui imprègne notre jeunesse fait l'éloge de la méchanceté, voire de la cruauté. Cela ne peut manquer de se traduire dans le vécu : les faits sont là pour en témoigner. Car la violence ne s'est pas seulement banalisée … sur le petit écran. Chaque semaine, ou presque, un jeune tue. Ces actes troublent tant qu'on finit par les banaliser et les nier[279].

Ce sont des petits meurtres entres ados. La routine, dit-on. Même leurs auteurs le clament : « Des scénarios comme ça, il y en a tous les jours à la télé », a lancé aux policiers un garçon de 17 ans avant de narrer comment, avec un copain, il avait tué Cédric, 15 ans, coupable de les avoir dénoncés pour un vol de voiture, de 14 coups de couteau, au Teil (Ardèche) … Rixe qui dégénère, règlement de comptes ou crise d'ego, chaque semaine ou presque, on apprend qu'un jeune, en bande ou seul, a rayé de la planète l'un de ses proches … Le psychologue Frank Ardouin, qui suit des adolescents meurtriers en prison, insiste: « En Europe, depuis l'affaire Dutroux, on se préoccupe désormais plus du meurtre psychique – la violence sexuelle – que du meurtre réel. J'ai vu récemment deux ados condamnés à dix et douze ans pour viol, tandis que deux autres ont pris sept et huit ans pour meurtre. » … Tout se passe comme si on voulait lourdement surligner l'interdit sexuel et gommer la réalité du meurtre : l'élimination d'un être. Moins grave qu'un viol, vraiment ?

Pourquoi notre société veut-elle gommer la réalité du meurtre ? Parce qu'elle-même s'est édifiée sur le meurtre. La violence est constitutive de la société postmoderne. Depuis son « acte fondateur », un certain 16 janvier 1991, quand la barbarie de la pire espèce s'est drapée dans les oripeaux du droit et de la justice. Avec les conséquences cataclysmiques que l'on sait, en sang versé, en souffrances, en destructions, toujours présentes, toujours plus dramatiques. Et avec comme autre conséquence une désinhibition des pulsions les plus primitives, particulièrement chez les plus influençables, les jeunes – on est loin d'avoir mesuré toutes les incidences de la Guerre du Golfe, qu'elles soient sociétales (Depuis un an, on voit des choses qui ne s’étaient jamais produites avant ... Le quartier a basculé en six mois – interviews de travailleurs sociaux réalisées fin 1991 : voir ci-dessus Le délitement social ; c'est au milieu des années 90 que s'inverse la courbe centenaire de réduction des statistiques criminelles : voir A. Bauer, in La violence) ou géopolitiques (c'est en 1992 que se constitue la mouvance islamique à l'origine d'Al Qaeda et de Daesh et, alors qu’en 1990 on voyait le monde s’unifier et la paix universelle s’instaurer, depuis, combien de guerres ?).

Désinhibition encouragée par les industries dominantes, celles de l'image et des nouvelles technologies. La question concernant Orelsan pourrait se poser pour un nombre quasiment infini d’œuvres ou de spectacles de toutes sortes. Si nous ne nous la posons plus, c'est bien parce que cela s’est « banalisé » au fur et à mesure que se généralisait la perte du « sens » qui caractérise notre univers contemporain. « Perte » pas pour tous : un formidable marché s'est développé pour exploiter, et, même, modeler, lesdites pulsions.

« Rage » ou l'art de la violence : Où l'on se réjouira du retour d'un studio mythique du jeu vidéo, qui a bâti en silence un jeu d'orfèvre pour les esthètes de la barbarie ordinaire… un jeu qui ambitionne ni plus ni moins de réveiller les réflexes les plus viscéraux du joueur aguerri, dans un univers post-apocalyptique impitoyable … Le bruit et le recul des armes sont (presque) plus vrais que nature et l'animation détaillée … des combattants ennemis rend les combats infiniment plus vivants. Plus jubilatoires aussi[280].

La publicité pour le jeu DeadSpace : « une véritable tuerie »…

Et, demain, l'égalité progressant de concert avec l'uniformisation, les femmes cesseront d'être « l'avenir de l'homme » ; elles rattraperont, et, peut-être, même, dépasseront, dans ce domaine comme dans les autres, leurs collègues mâles.

Le 10 avril [2013], en Italie, deux filles de 15 ans ont, « pour s'amuser », battu et tué un homme de 67 ans qui les avait prises en stop. L'une d'elles a déclaré: « J'avais l'impression de jouer à GTA, c'était comme si j'étais le héros du jeu »[281].

Alors, pour éviter que la planète entière ne devienne un super GTA, sera « justifié » le recours au « remède » imaginé par Attali : puisqu'il deviendra impossible de surveiller la faute, on en viendra à la prévenir génétiquement.

...et l’art, pour une part, encore inconnu

Est-ce ce monde que nous voulons ? Si nous arrêtons de faire l'autruche, si nous affûtons un peu notre regard, nous pourrions déceler tellement d'indices annonciateurs de son avènement ! Que va-t-il se passer si nous ne bougeons pas ? Avons-nous encore le temps d'attendre ? Déjà, dans le domaine environnemental, où tout doit se jouer en une décennie, nous en sommes au milieu et c'est bien pire qu'il y a cinq ans ! Et dans les autres domaines, les perspectives sont tout aussi sombres.

Pourtant nous dit Illich, l'installation du fascisme techno-bureaucratique n'est pas inscrite dans les astres. Il y a une autre possibilité… la société conviviale [I.I 145] – ou « autonome », c'est la même.

Que faire ? À la croisée des chemins, il est difficile de discerner l'avenir. Commençons à avancer, ensemble, dans la bonne direction, et le brouillard se dissipera ; l'art, alors, ne nous sera plus inconnu.


18. S'engager sur le bon chemin

Des portes de secours sont ouvertes là-bas
Il suffit de pousser un peu plus, rien qu'un geste…
Il suffit de pousser un peu plus, rien qu'un geste…
Il suffit de pousser un peu plus, rien qu'un geste…[282]

L'histoire peut mettre les chances d'une plus grande liberté à notre portée ; mais elle ne peut nous dispenser de nous emparer de ces chances et d'en tirer parti. Nous ne serons pas libérés par un déterminisme matériel et comme à notre insu. Le potentiel de libération qu'un processus contient ne s'actualise que si les hommes s'en emparent pour se faire libres. Le problème est donc par essence politique. [AG 225-226]

Quel nouvel acteur historique va pouvoir s'emparer du potentiel de libération que l'histoire met, aujourd'hui, à notre portée ? Et comment ? Il nous faut, maintenant, aborder ces questions fondamentales et tenter d'y apporter un embryon de réponse. André Gorz et Bénédicte Manier confortent tous deux nos hypothèses concernant le chemin à prendre et les nouveaux acteurs qui pourront remplacer les anciens, devenus inopérants.

Mais, puisque le problème est par essence politique, il nous faudra, ensuite, aborder la question de la traduction politique de toutes les actions rencontrées, voir comment arriver à mobiliser, sur un terrain auquel ils sont, a priori, réfractaires, les autonomes.

L’autonomie au coeur de l’action

Gorz définit parfaitement le cadre et les lignes de forces d'une nouvelle action historique.

Le développement des forces productives ne produit pas par lui-même ni cette libération ni son sujet social et historique. Si les individus … luttent, ce n'est pas en vertu de ce qu'ils sont déjà mais en vertu de ce qu'ils aspirent à être et ne sont pas ou pas encore[283].

Tout est en suspens dans notre liberté, y compris elle-même. La condition de l'homme post-marxiste, c'est que le sens que Marx lisait dans le développement historique demeure pour nous le seul sens que le développement puisse avoir, mais que nous avons à poursuivre ce sens indépendamment de l'existence d'une classe sociale capable de le réaliser.

L'action politique ne peut compter sur aucune base sociale homogène … [elle] ne peut réussir que si elle réussit à « amalgamer des "majorités" qui additionnent des groupes sans ancrage déterminé[284] » … La tâche est claire mais difficile. Elle suppose « un projet très convaincant et une audace imperturbableib. ». Elle suppose, autrement dit, un projet culturel, de société, qui – comme ce fut le cas du projet socialiste – transforme en énergie politique l'exigence morale et le besoin de donner un sens à l'avenir.

Autant dire que l'autonomie du politique devient la condition indispensable de l'action politique. Celle-ci ne peut plus se fonder sur les intérêts de clientèles électorales, sous peine de conduire à une balkanisation de la vie politique qui accélèrera encore la décomposition de la société. Elle exige un projet de société qui dépasse la sectorisation des intérêts par une vision – une « utopie » – capable de  donner à la troisième révolution industrielle un sens[285], c'est-à-dire une finalité et une orientation chargées d'espoir et non plus d'inquiétudes frileuses … projet nécessairement chargé d'un fort contenu éthique. [AG 123-126]

Tout est dit dans ce texte.

Le mythe ouvriériste n'est plus : il n'y a plus de classe sociale porteuse d'avenir. Pis, l'action politique ne peut compter sur aucune base sociale homogène – déjà, en 1984, le SPD constatait que les catégories sociologiques ne peuvent plus rendre compte des conduites et des motivations individuelles.

Sur qui compter alors ? Gorz nous dit que les buts, les individus ont à les puiser en eux-mêmes [AG 124], des individus qui s'emparent réflexivement d'eux-mêmes pour se faire les sujets de ce qu'ils sont [AG 122] : il n'y a pas de doute, ce sont bien les autonomes qui constituent la nouvelle base sociale à laquelle il pense. Pour qu'elle parvienne, dans sa diversité, et sans renoncer à son autonomie, à construire cette « utopie » capable de donner à la troisième révolution industrielle un sens, il lui faudra amalgamer des "majorités" à partir de groupes sans ancrage déterminé. Nous en avons croisé ci-dessus quelques-uns. Comment arriver à les faire se rapprocher et travailler ensemble ?

Pragmatique(s)

Bénédicte Manier va nous apporter un éclairage décisif. Ces groupes, elle est allée à leur rencontre. Elle les connaît mieux que quiconque. À la fin de son ouvrage, elle brosse une lecture transversale de toutes les initiatives citoyennes locales qu'elle a recensées et tente d'en tirer des leçons. Elle nous dit d'abord ce qu'elles ne sont pas :

[Elles] ne reposent pas sur des idéologies en -isme. À leur origine, il n'y a souvent ni théorie ni théoricien. [BM 305] … contrairement aux militantismes du passé ou aux anciennes utopies de la contre-culture, ces entreprises ne relèvent plus de communautés marginales, de petits groupes militants plus ou moins retranchés du monde, mais d'individus et de groupes vivant au cœur même de nos sociétés, dans les classes moyennes et populaires… au sein de catégories sociales que l'on croyait acquises aux valeurs néolibérales. [BM 296]

Leur caractère original tient aussi au fait qu'elles n'appartiennent pas vraiment à la première vague de mobilisation des acteurs issus de la société civile [celle] des ONG … [qui agissent] de manière organisée, professionnalisée et médiatisée … Elles relèvent d'autres formes d'organisation … la mobilisation y est plus autonome, plus locale, plus informelle, elle passe par des individus seuls ou de petits groupes d'habitants, des réseaux, des mouvements transversaux et des coalitions de proximité, constituées de manière pragmatique autour d'objectifs limités.

Cette émergence d'initiatives de terrain ne correspond pas non plus à la grille de lecture classique de l'organisation collective – le modèle Loyalty, voice or exit (se conformer, protester ou partir) Constatant leur impuissance à influer sur les affaires du monde, ils renoncent à aller chercher ailleurs un improbable monde meilleur et préfèrent changer concrètement leur environnement immédiat. Se tournant intuitivement vers des solutions à leur portée … Agir localement donne en effet un visage réel au changement … Ils redonnent alors à leur vie un nouveau sens… et, surtout, prennent conscience de leur pouvoir d'action.

C'est ce désir de réinventer le monde autour de soi, de manière pragmatique et sans véritable cadre de référence politique, qui caractérise aujourd'hui ce foisonnement d'initiatives à la base de nos sociétés … la plupart traduisent la fin de l'aveuglement consumériste et manifestent une véritable responsabilité écologique … [elles] constituent aussi un pari sur l'intelligence collective : elles misent sur la coopération, sur la mutualisation des moyens humains, non sur leur mise en concurrence. Sur l'échange, non sur le commerce. Sur la convivialité, non sur l'individualisme. Elles redonnent aussi vie aux valeurs de partage, de don, de gratuité, de contribution au bien-être collectif. En outre, les changements qu'elles mettent en place semblent avoir un caractère irréversible … Enfin, l'apparition simultanée de ces solutions dans des sociétés industrialisées et des pays en développement leur confère un potentiel universel … elles sont toutes facilement transposables ailleurs.

L'enjeu est de favoriser leur interconnexion et leur duplication, selon un mode de diffusion translocal, que les technologies de communication devraient évidemment faciliter. À terme, leur reproduction à plus grande échelle leur permettra peut-être d'atteindre une masse critique, susceptible de peser sur les choix collectifs. [BM 306-9]

Mais, comme Gramsci, lucide, elle ajoute : un changement global ne sera sans doute ni rapide ni facile : la vision gramscienne d'un monde ancien qui ne peut disparaître sans convulsions est probablement lucide, les crises sont là pour le démontrer. La mise en place de nouvelles formes d'organisation sociale, économique et politique nécessitera d'ailleurs d'actionner des forces profondes, des leviers politiques et économiques dépassant les seules ressources de la société civile. [BM 312]

Redescendons donc sur terre, sur celle qui nous héberge aujourd'hui et qui, dans son écrasante majorité, ignore tout de ces « révolutions ». Parce qu'elles sont trop « tranquilles » ? Non. Parce que le « brouillard » ou, si vous préférez, l'enfumage de l'idéologie néolibérale est toujours aussi épais. Comment le dissiper ? Continuer à « marcher » en espérant « convaincre par l'exemple » et être suivi par nombre d'autres ? Cela ne suffira pas. Pour arriver à influencer l'avenir, il faudra actionner des forces profondes, des leviers politiques – puisque le problème est par essence politique. Mais ces forces ne pourront être que celles d'acteurs autonomes et résulter, pour partie du moins, de l'interconnexion des révolutions en cours. Sinon, nous ne prendrons pas le bon chemin.

Le nœud de la question

Influencer l’avenir

Immanuel Wallerstein conclut ainsi l'article cité plus haut :

Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l'impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd'hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d'influencer l'avenir par notre action individuelle. Mais comme cet avenir sera la somme du nombre incalculable de ces actions, il est absolument impossible de prévoir quel modèle s'imposera finalement. Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu'il est tout aussi possible de voir s'installer un système d'exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif.

Wallerstein commet une double erreur. Il continue de privilégier la sphère économique, qui n’est plus, aujourd'hui, première ; l’enjeu est-il d’avoir un modèle plus égalitaire et redistributif ou de repenser complètement la production des richesses et la notion même de « valeur » ? Ensuite, il laisse sans réponse la question-clé : comment arriver à influencer positivement l'avenir ? Pas plus que Baudrillard, il n'envisage de pouvoir fédérer toutes les singularités dans une action historique d'ensemble. On en reste alors aux réponses apportées par les penseurs libéraux, la causalité verticale de Dieu ou la main invisible – et donc, les deux ayant fait faillite, à la fin de toute action historique.

Or, il nous dit aussi quelque chose d'essentiel : nous avons chacun la possibilité d'influencer l'avenir par notre action individuelle – comme Marion Cotillard : nos actions individuelles construisent ou détruisent, nous avons donc le pouvoir de changer la société. Il y a une place pour le libre arbitre de chacun. Tout va dépendre alors de la « nature » de ces « chacun ». Si ce sont des « individualistes », effectivement, il est impossible de prévoir quoi que ce soit de la « somme » de leurs actions. S'il s'agit d'autonomes, cela change tout. Rassembler toutes les actions individuelles en une action collective téléologiquement orientée devient envisageable. À condition d'arriver à gérer de front deux exigences antithétiques :

En fait, ces deux questions se rejoignent autour d'une troisième, centrale, qui concerne les formes mêmes de l'action politique et du pouvoir. On peut penser que si le cadre de cette action ne leur convient pas, les autonomes s'en détourneront et nous serons, alors, renvoyés à notre première problématique, c'est-à-dire à la contradiction inhérente aux autonomes, contradiction qui signe l'enjeu politique majeur de ce temps.

Ce noeud qui nous assigne

Les formes d'organisation qui permettront d'opérer le changement et de construire une nouvelle société devront, à la fois, convenir aux autonomes et préfigurer le monde à venir et, pour cela, satisfaire à une exigence incontournable que Patrick Viveret formule ainsi : Il faut penser un système qui remplacerait le système dominant sans devenir à son tour un modèle dominant. [BM, Postface, 318]

Et qu'avait déjà soulevée Jean-Toussaint Desanti :

Qui ici peut dire, sans mentir, qu'il gardera toujours l’œil ouvert et qu'il ne cèdera pas lui-même à l'attrait des jeux de pouvoir, contribuant ainsi à reproduire le nœud qui nous assigne ? Nous nous trouvons donc dans cette situation d'avoir à bouleverser les structures de pouvoir en annulant, dans ce mouvement, les effets de pouvoir que ne peut manquer d'engendrer ce bouleversement même. Ce qui suppose que nous repensions entièrement les conditions de l'action dite « politique ». Rien de ce qui est maintenant disponible en ce champ (idéologies, formes d'organisation) n'est adéquat à la tâche, urgente, qui nous     attend[286].

Les autonomes satisfont à l'objectif : ils récusent toute forme de pouvoir et sont donc peu susceptibles de céder à l'attrait des jeux de pouvoir. Mais ils ne semblent pas satisfaire aux moyens pour y parvenir : comment bouleverser les structures de pouvoir quand, justement, on se situe hors des enjeux de pouvoir ? Comment, quand on se détourne de l'action politique, arriver à résoudre un problème qui est… par essence politique ?

Pour enclencher le processus, une action volontariste est nécessaire. Pour remplacer le système dominant, il faut actionner des forces profondes qui dépassent les seules ressources de la société civile Avec le risque majeur que ceux qui actionnent ces forces cèdent, eux, à l'attrait des jeux de pouvoir et récupèrent ce dernier, recréant ainsi un nouveau modèle dominant – comme cela a toujours été le cas par le passé.

Dénouer le nœud qui nous assigne et dépasser la contradiction inhérente aux autonomes sont donc bien les deux faces d'un même problème.

Repenser entièrement les conditions de l’action dite « politique »

ou Comment faire naître un mouvement avec des gens pareils ?

L’autonome n’appartient plus à une organisation, ne se réfère plus à une idéologie, n’obéit plus à un chef.

Comment, à partir des autonomes, déjà présents, en nombre, sur le terrain, déclencher un processus de transition vers une société autonome ? En clair, quelle traduction politique donner à toutes les actions recensées ci-dessus, tout en mobilisant d'autres acteurs qui n'ont pas encore trouvé à s'engager ?

Les nouveaux acteurs

L'autonome est à son aise dans le binôme local-global, beaucoup moins dans les situations intermédiaires ; il s'engage sur le terrain, dans des actions de proximité ou pour des causes planétaires (écologie, humanitaire…) mais pas politiquement ou syndicalement. D'où la difficulté de concevoir une action collective efficiente – les mouvements des Indignés ou des Printemps arabes en apportent la preuve[287].

L'autonome ne déléguant pas sa responsabilité ni quoi que ce soit d'autre – ce n'est pas un citoyen « par procuration » – il s'inscrit de moins en moins dans la forme de démocratie dont nous avons hérité des Lumières, la représentative. Qui est un peu partout en crise. Comme, de surcroît, l'autonome n'appartient pas – il se refuse à avoir des « ennemis » fictifs – il ne s'inscrit plus non plus – cela va avec – dans le système dit « des partis ». Si on ajoute à cela son refus des idéologies en -isme et la perte de pertinence des anciens clivages, on voit que c'est tout notre paysage idéologique, politique et, au-delà, institutionnel qui est remis en question. Qu'il nous faut, donc, « repenser entièrement ». En témoigne la profonde crise du militantisme ressentie depuis le début des années 1990.

Les impasses et la crise de l’engagement

Un militant, c'est un militaire qui porte son uniforme à l'intérieur[288].

Face à la dégradation accélérée de la situation, nous sommes nombreux à nous sentir de plus en plus concernés par notre avenir collectif, à ne plus supporter les miasmes générés par la société néolibérale, à vouloir la changer, et à ne pas savoir que faire. Crise de l’engagement liée à une crise du sens : pour quoi et comment agir ? Cela provoque chez les plus lucides – qui devraient être, aussi, les plus motivés – un profond pessimisme. Sentiment qui s'explique non par la peur de voir s'effondrer un monde dont les imperfections et les tares sautent aux yeux, mais par l’impuissance où nous sommes d'en bâtir un autre, meilleur, dont nous savons qu'il est possible, qu'il est peut-être là, à portée de main, mais dont nous ne voyons pas encore comment en accoucher ; c'est notre absence de prise sur les événements qui nous désespère.

Y contribue la crise des modes de pensée et d'action des forces progressistes traditionnelles, crise qui, malheureusement, stérilise l'énergie de nombreux « militants », perdus pour une lutte orientée vers la mutation nécessaire, et détourne beaucoup de « bonnes volontés » de l'action. En quoi la référence à la notion de « gauche », les idéaux d'inspiration socialiste[289], pourraient-ils nous être encore d'un quelconque secours pour lutter contre le réchauffement climatique, l'extinction des espèces, l'épuisement des ressources naturelles, ou encore le sous-développement émotionnel, le surcroît de différence (au pire sens du terme), et empêcher l'avènement du posthumanisme ? Le décalage est flagrant entre des outils hérités d'une période quasi antédiluvienne et les périls qui se profilent à l'horizon. Hier, les enjeux étaient politiques, économiques, sociaux ; ils étaient circonscrits géographiquement. Demain, ils relèveront de l'univers mental, de l'éthique, du spirituel, et concerneront la planète entière. Les acteurs porteurs du changement appartenaient à des organisations structurées et hiérarchisées, partis, syndicats, grosses associations. Ils sont devenus sans ancrage déterminé et récusent toute idéologie, toutes formes d'organisation ou d'autorité. Nous rentrons bien dans un nouvel univers où rien de ce qui est maintenant disponible (idéologies, formes d'organisation) n'est adéquat à la tâche, urgente, qui nous attend – tâche bien plus urgente encore aujourd'hui !

La Révolution est morte comme événement historique et comme marqueur politique nous a dit Patrice Gueniffey. La « révolution » à venir devra tout réinventer à partir de l'autonomie de l'éthique et l'autonomie du politique. [AG 124]

Comment agir ?

Comme si je vous disais que les amis de vos amis peuvent faire des millions d'amis[290]

Il nous faut construire des alliances dynamiques dans les territoires. [PV 154]

Pour permettre aux autonomes de s'engager, il nous faut inventer du collectif (du politique) hors de l'organisationnel. C'est devenu possible avec les nouveaux outils ; à condition de les mettre au service de l'action, pour en renforcer l'efficacité, et pas d'en faire un but en soi. Nous pouvons nous inspirer de la « Toile » pour mailler les territoires selon un mode de diffusion translocal (BM), sur des bases géographiques et thématiques. Croiser lieux, domaines, espaces d'activité, niveaux d'intervention ; des « conseils » d'établissements, publics et privés, des assemblées généralistes locales, d'autres traitant de problématiques précises (agriculture, santé…) et fonctionnant sur une plus grande échelle ; des délégués/animateurs constituant, tous ensemble, les niveaux supérieurs.

Une démarche, ouverte à toutes « les bonnes volontés », regroupant nombre d'actions diverses, qui permette de rassembler tous ceux qui sont sans ancrage, mais aussi ceux qui ont déjà franchi le pas, où qu'ils soient. Pour inventer de nouvelles formes d'action « politique » qui dépassent et fédèrent les engagements des uns et des autres, pour amalgamer un maximum d'acteurs de terrain, il faudra qu'ils puissent, si nécessaire, concilier plusieurs appartenances. La multi-appartenance sera, au moins dans un premier temps, un élément facilitateur indispensable à toute action collective. Pouvoir agir ensemble sans renier ses origines – pour arriver, progressivement, s'il le faut, à les dépasser. Et ce sera aussi un antidote à toute nouvelle appartenance forte, que récuseront les autonomes.

L'effet boule de neige : C'est au niveau local que les citoyens peuvent inventer des solutions bien adaptées à leur réalité et passer à l'action. Faisons déjà se rapprocher toutes les initiatives recensées par B. Manier, R. Stegassy ou d'autres ; puis, répertorions les enjeux exprimés et demandons-nous : ne sommes-nous pas, chacun de nous, également concerné par chacun d'eux ? Pourquoi rester à militer seul dans son coin ? Certes, ceux qui militent diront : nous avons déjà assez à faire avec nos problèmes. Mais, dans l'équipe, il peut y avoir quelqu'un en charge des relations avec les autres collectifs, et la synergie des actions profitera à tous. Le plus important est de lancer le processus. Une fois enclenché, il se poursuivra de lui-même, et de plus en plus vite ; de plus en plus d'actions se connecteront au réseau et la « toile », en s'élargissant, deviendra plus solide. De plus, en faisant ses preuves, le mouvement attirera de nouveaux membres, des « individualistes » qui, par leur action, en s'engageant, se transformeront eux-mêmes, deviendront plus « autonomes » (les autonomes n'étant pas une nouvelle classe, tout le monde a vocation à les rejoindre).

L'effet pelote de laine : On dira chacun a son domaine d'intervention, et il n'est pas évident de faire que les uns s'intéressent à ceux des autres. Objection fallacieuse. Nombre d'actions concernent l'écologie. Or, la seule maîtrise de l'environnement est illusoire. Lorsque le fil environnemental commencera à se dévider, tout le reste viendra avec[291]. La sauvegarde de la planète exige une refonte totale du système économique qui ne peut s'opérer que si nous changeons de mentalité. La crise sociale nous impose de repenser notre mode de répartition des richesses. La crise mentale de revoir notre rapport à la consommation et à l'argent. Nous sommes devant l'obligation d’une remise à plat générale. Beaucoup d'expériences sont déjà multiformes, abordent plusieurs champs d'activité. L'interconnexion renforcera cette approche transversale et, donc, l'émergence d'un sens global.

Ce maillage ne peut être qu'une première étape. Tout en prenant soin de respecter l'autonomie des acteurs de terrain, groupes ou individus, il faudra se doter d'une structure qui les englobe. Pourquoi et comment ?

Des « élites »

Pour réussir, face à l'ampleur des résistances, des obstacles à franchir, il faut arriver à mobiliser un maximum d'acteurs, partout dans le monde. Relier, coordonner, faire des synthèses, élaborées puis traduites en plusieurs langues, les diffuser, tout cela demande un important investissement. On peut espérer qu'une grande part de ce travail s'effectuera « à la base », au niveau des différents réseaux. Mais ce sera insuffisant ; une telle tâche nécessite que des militants s'y consacrent pleinement. Nous retrouvons alors le « nœud » évoqué ci-dessus et la nécessité d'arriver à annuler les effets de pouvoir que ne peut manquer d'engendrer le processus lui-même. I. Illich nous apporte un élément de réponse : En fait, l'issue de la crise imminente dépend de l'apparition d'élites impossibles à récupérer. [I.I 150]

Des Cincinnatus modernes, en quelque sorte. « Élites » produites par l'action et émanant du terrain, ouvertes à tout nouveau membre qui désirera en faire partie, travaillant dans la plus totale transparence – les nouvelles technologies le permettent – au sein d'une structure informelle en charge d'une animation souple du réseau, sans en être un « centre » ni une direction puisqu'elle aura le même statut que tous les autres acteurs qui pourront interagir avec elle.

Ainsi autonomie des acteurs et ébauche d'une pensée et d'une action collectives ne s'opposeront plus mais, au contraire, s'enrichiront mutuellement, instituant, par là, une praxis qui corresponde aux vœux de Castoriadis, en rien « l'application d'un savoir préalable » mais s'appuyant sur un savoir qui émerge de l'activité elle-même, interdisant par là toute position d'extériorité et de domination[292].

Le sens

De la base va émerger une conscience collective. Serge Mongeau

Selon moi – et c'est la motivation première qui m'a poussé à écrire ce livre – la clef de voûte de la réussite c'est André Gorz qui l'a énoncée : élaborer et diffuser un projet culturel, de société, qui … transforme en énergie politique l'exigence morale et le besoin de donner un sens à l'avenir / avoir une vision – une « utopie » – capable de donner à la troisième révolution industrielle un sens. Sans cela, rien ne se passera.

Certes, les utopies du passé n'ont pas eu beaucoup de succès. Mais celle que Gorz appelle de ses vœux est déjà bien incarnée. Des millions de personnes la vivent quotidiennement. Nombre de briques qui serviront à bâtir la nouvelle société sont en place ici ou là. Ce qu'il faut, maintenant, collectivement, c'est imaginer une nouvelle « architecture ». Sans se méprendre : il ne s'agit pas de concevoir une nouvelle idéologie, un nouveau modèle fermé sur lui-même, mais de tracer des perspectives, de donner un sens à l'avenir, de faciliter l'émergence d'une conscience collective.

L'interconnexion entre tous les acteurs de terrain que nous avons évoquée ci-dessus devrait permettre de retrouver rapidement la créativité sociale entrevue en 68 (ou en 75 au Portugal). Tous ensemble nous saurons trouver des réponses pertinentes aux défis de ce temps, aux différentes crises que nous traversons. Et les faire connaître. Cela ouvrira les yeux d'un nombre toujours plus grand de citoyens. Nous pourrons ainsi espérer rassembler, à côté d'une minorité agissante, une majorité au moins bienveillante.

Repenser la lutte idéologique

Le recours à un discours idéologique fort et clivant serait donc totalement contre-productif. Il faudra être efficace sans être agressif, sans faire schisme. Convaincre par la clarté, la justesse du discours. S'adresser à l'intelligence, au « bon sens », à l'humanité du citoyen, à l'« autonome » qui sommeille en lui.

De notre capacité à concevoir de nouvelles formes d'actions politiques, capables de générer un mouvement puissant, qui ne trahisse pas les idéaux qui l'auront porté – et ce ne sera ni rapide ni facile – dépend la réussite de la transition mais aussi la nature de celle-ci (on ne peut dissocier les deux). Seuls un projet très convaincant et une audace imperturbable permettront d'arriver au changement global sans trop de convulsions. Nous pourrons alors effectuer un passage en douceur, un glissement (qui, lorsqu'il sera bien avancé, provoquera un basculement) plutôt qu'un bouleversement (toujours immaîtrisable) : je crois que c'est la condition de la réussite.

Il faudra, et ce ne sera pas le plus facile, revoir tous nos anciens clivages idéologiques qui, nous l'avons vu, ont perdu beaucoup de leur pertinence et contribuent grandement à perpétuer le « brouillard » ambiant. Surtout, ils constituent un sérieux obstacle au rassemblement des acteurs porteurs de changement. Des « hommes /et femmes/ de bonne volonté », de tous bords, devront se rassembler, mettre à plat idées, doctrines, manières de voir et de penser, et bâtir, à partir de la nouvelle grille, une éthique adaptée aux enjeux du XXIe siècle. Ce sera une composante importante du futur projet de société et un outil indispensable pour réussir la phase de transition.

La stratégie : un inventaire, un réseau, un Manifeste

Nous pouvons maintenant esquisser une stratégie. Elle comporte, selon moi, trois étapes, pouvant et même devant être concomitantes.

Le principal rôle des structures fédératives sera donc, dans un premier temps, de faire des synthèses entre les différents apports et de les diffuser. Des synthèses évolutives. De leur rapprochement se dégagera une vision globale, c'est-à-dire politique. D'autres modes d'organisation, alors, surgiront[293].

Les trois dimensions de la stratégie sont liées : fédérer souplement toutes les actions et ressources existantes permettra, de leur rapprochement, non seulement de faire émerger un Sens global mais aussi le Mouvement capable de le porter.

Inventons, collectivement, l'outil fédérateur qui, tout en respectant nos personnalités, décuplera notre efficacité. Il suffit, pour enclencher le processus, que se mette en place un embryon de structure fédérative. Sachant que, si nous ne voulons pas rester toujours désespérément lents, il nous faudra, aussi, arriver à rassembler très souplement toutes celles et ceux qui, hors des structures militantes, agissent, enracinés sur leur terrain, étrangers à toute appartenance.

Des initiatives en ce sens existent déjà. Allons plus loin. Sachons bousculer nos habitudes (et nos certitudes), laisser nos égos au vestiaire, sortir de nos multiples chapelles. Sinon, nous n'aurons plus de choix à faire, l'autre « chemin » s'imposera de lui-même.

Conclusion –  L’heure du choix

Nous sommes, comme Hercule, à un carrefour. Pour s'engager sur le sentier vertueux, celui de l'autonomie, il faut quitter la grande route, bifurquer ; cela exige de nous une conscience aiguisée, un engagement résolu, une démarche volontaire ; ce ne sera pas facile. Sur l'autre voie, nous y sommes déjà ; il suffit de se laisser guider ; et d'en assumer toutes les conséquences.

Humanisme ou barbarie ? La théorie de l'autonomie, en rendant intelligible l'alternative qui s'offre à nous, nous alerte quant au caractère crucial de ce temps, de cette époque charnière où tout devient possible, où les chemins du futur se dessinent, où l'heure du choix a sonné. En aidant à dissiper le « brouillard idéologique » distillé par la postmodernité, elle permet de comprendre à la fois ce que nous vivons et vers où nous allons ; elle répond à la double crise du sens ; elle rouvre devant nous un avenir téléologiquement orienté.


V. L'AVENIR OUVERT

Je tiens ce monde pour ce qu’il est, un théâtre où chacun doit jouer son rôle.
Macbeth

La vie est un récit conté par un idiot, plein de bruits et de fureur, et qui ne signifie rien.
Le roi Lear

Le génie de Shakespeare éclot au moment où, dans de violentes convulsions, le monde accouche de la Modernité. Comme au temps de Sophocle, le fatum règne en maître sur les hommes. Alors que la Modernité agonise, va-t-il, enfin, fléchir ? Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle ère, l'anthropocène, où pour la première fois dans l'histoire de la Terre l'homme gouverne… Il est la première cause… à lui de savoir ce qu'il veut[294].

Pour la première fois, le décor du théâtre se fissure, les coulisses s’entrebâillent, la machinerie devient visible ; nous allons, enfin, pouvoir y accéder. Il y a urgence, car l’idiot s’est tellement démené qu’elle en est toute détraquée !

Donner un sens à nos vies individuelles et collectives, écrire notre rôle et le mettre en scène, c’est le pari que l’histoire nous propose : le pari humain. Celui de l’intelligence et de la volonté.

La Crise, c’est cette mutation fantastique qui englobe toutes les autres et que nous commençons tout juste à discerner : l’avenir qui s’ouvre devant nous, comme un gouffre béant ; cette liberté ensemble offerte et imposée, car ne pas choisir c'est déjà choisir. Inconsciemment, et parce que la dimension « autonomie » préexiste à son appropriation sociale, nous pressentons les enjeux mais n’osons y croire. Ce qui nous arrive est à la fois trop beau et terriblement angoissant. Car cela nous met face à nos responsabilités.

Nous n'y sommes pas habitués – c'est peu de le dire. Nos malheurs futurs, nous ne pourrons plus les imputer à d’autres. Ce ne sera plus la faute à… La faute au destin, la faute à pas de chance, la faute au Bon Dieu ou à un dieu malin, la faute aux Américains, aux Chinois, aux Juifs, aux Arabes, aux immigrés, aux pauvres, aux riches, la faute aux patrons, aux syndicats, aux fonctionnaires, aux banques, à l'Europe, à la mondialisation, la faute aux journalistes, aux politiciens, la faute au gouvernement – surtout au gouvernement ! La faute aux autres – toujours aux autres !

Maintenant, ce n’est plus possible : si demain tout s’effondre, ce sera notre faute.

Et demain se décide aujourd'hui.


Le Seuil et la Métamorphose

N'attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites. Décide de vouloir ce qui arrive… et tu seras heureux.

Épictète s'adresse à ses contemporains dans un monde où la maîtrise des événements est quasi nulle ; 2000 ans après, la situation s'est inversée, et Nicolas Hulot peut revisiter le précepte du stoïcien :

Que demain soit ce que nous déciderons d’en faire et pas ce que le temps décidera à notre place.

Hormis les tremblements de terre, nous pouvons, aujourd’hui, si nous le voulons, tout maîtriser, y compris le climat. Il n'y a plus de fatalité. Sauf à renoncer de décider. Sauf à se complaire dans « la crise sans fin ». Or, nous le savons, la sortie de crise… est toute entière dans l'ouverture à l'avenir. [MRdA 51]

Avenir toujours impénétrable. Très peu de personnes en 1780 en France, ou en 1980 en Russie, auraient prédit la situation de leur pays 10 ans plus tard. Les prophètes et les utopistes sont rares, et, depuis que la raison a étendu son empire sur le monde, on leur accorde, de toute façon, bien peu de crédit. La dernière grande croyance en l'aptitude pour l'humanité à bâtir un avenir meilleur, le communisme, a laissé la désillusion que l'on sait.

Aujourd'hui, la problématique est tout autre. Il ne s'agit plus d'imaginer une nouvelle utopie, de rêver à des lendemains qui chantent… Il s'agit de sauver la planète, le lien social, et, peut-être, le projet humain lui-même. Continuer à conduire « le nez sur le guidon » serait, proprement, suicidaire.

Et si l’enjeu de notre époque résidait dans notre capacité à sortir du présentéisme pour reconstruire une temporalité que l’homme puisse de nouveau habiter[295]?

Le « de nouveau » ici peut prêter à confusion. Il ne s'agit plus seulement de croire en l'avenir, au progrès… Il nous faut en avoir une vision relativement précise (l'homme gouverne… à lui de savoir ce qu'il veut) et la mettre en œuvre par une politique volontariste (Que demain soit ce que nous déciderons d’en faire). Il s'agit de passer d'Épictète à Nicolas Hulot, ou de la « Préhistoire » à l'« Histoire ».

Ce tournant, inédit dans l'histoire humaine, nous est imposé parce que nous sommes devant un seuil. Qui peut ouvrir sur une véritable métamorphose.


19. Le Seuil

Les hominidés seraient apparu sur terre voici 6 à 7 millions d'années. Mais notre espèce, l'homo sapiens, est beaucoup plus récente, 200 à 500 000 ans, selon les estimations. On sait peu de choses sur ses modes d'existence en ces temps reculés. Ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que durant les quelques millénaires qui jouent entre le début du néolithique et la mise en place des premiers empires, l'humanité a plus évolué que pendant les centaines de milliers d'années qui ont suivi l'apparition sur Terre de notre lointain ancêtre. Durant les quelques centaines d'années de la Modernité, elle a plus changé que pendant les dix mille années précédentes. Et depuis quarante ans, elle s'est encore plus transformée qu'au cours des quatre siècles antérieurs. Nous sommes en présence d'une fantastique accélération de l'histoire.

Sur un schéma qui aurait le temps en abscisse et le changement en ordonnée, la courbe reste pratiquement horizontale durant des millions d'années, jusqu'à l'apparition de l'homo sapiens ; elle décolle très légèrement voici probablement 200 000 ans ; elle commence à se redresser il y a environ 10 000 ans ; une deuxième inflexion, plus forte, se produit vers 1600 ; et une troisième inflexion, celle qui s'est enclenchée au tournant des années 1970, rend la courbe quasiment verticale. Une croissance exponentielle. Et nous sommes tout au bout.

Nous voyons bien que ce processus a atteint ses limites. Le changement ne peut se poursuivre. Du moins, de la manière dont il s’est déroulé jusqu’à ce jour. Nous sommes bien arrivés à un seuil.

La planète menacée / L’humanité malade

Une manière de l'aborder, c'est de prolonger le cours actuel des choses et de montrer à quelles extrémités voire impossibilités cela nous mènerait.

Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), l'humanité consomme chaque année moitié plus de ressources que la Terre n'en fournit, si bien qu'en 2030, il faudra deux planètes pour répondre à nos besoins si nos modes de vie ne changent pas[296]. [BM 98]

Et si les pays émergents rattrapent leur retard, c'est beaucoup plus que deux planètes qui seront nécessaires. Ce qui veut dire qu'à plus ou moins brève échéance nombre de matières premières vont se tarir et disparaître – au rythme actuel de fabrication des ordinateurs et autres tablettes, les métaux rares qui entrent dans leur composition seront épuisés d'ici trois ou quatre décennies seulement.

La population terrestre va continuer à augmenter ; sous l'effet de la montée des eaux, la surface des terres cultivables va se réduire : la Banque mondiale prévoit une chute des stocks alimentaires. Or, déjà, nous dit Pierre Rabhi :

L’environnement est dégradé, mais l’humanité aussi est mal en point. Chaque jour sur la planète, environ 100 000 personnes meurent de faim et 826 millions d’individus sont gravement sous-alimentés[297].

Maintenant, l’habitacle est clos, et la société informationnelle a rendu le monde transparent : tout se sait. Combien de temps pourra-t-on encore contenir des peuples qui ne supportent plus l'étalage indécent des inégalités, entre les pays ou au sein de chacun d'eux ? Comment satisfaire au désir, attisé par la diffusion planétaire d'une culture consumériste, d'un niveau de vie acceptable pour tous ? Corruption ici, impuissance là, le pouvoir est en crise partout, même en Chine. Prolifèrent les germes d'un désordre généralisé. Laissant le champ libre aux pires dérives.

Les puissants, qui sont aussi, souvent, les plus riches, essaieront de se maintenir en instaurant un Ordre implacable. Mais ils ne pourront échapper à la règle générale : en quelques décennies, nous pourrions retrouver la température moyenne de la fin du pléistocène. Quelles seraient les conséquences d'une variation d'une telle ampleur sur une aussi brève période ? George Monbiot les a décrites : un réchauffement de quatre degrés d’ici à la fin du siècle entraînerait la désintégration des principales calottes glaciaires avec pour conséquences… Six ? Huit ? Dix degrés ? Qui sait ?… Ce serait la fin pour l’homme – et à peu près tout le reste.

Le troisième tournant

Rappelons-nous Baudrillard : on essaie d'aller de plus en plus vite, si bien qu'en fait on est déjà arrivé à la fin. Baudrillard a raison : nous sommes à une fin. Mais est-ce la Fin ? Si nous ne faisons rien, si nous prolongeons encore durant quelques décennies la courbe sur laquelle nous sommes depuis les origines, cela se pourrait bien… La fin du monde. À moins que ce ne soit la fin d'un monde. À nous de décider. Car le monde que nous connaissons n'est pas le seul possible. Pour en changer, il nous faut bifurquer.

Les deux premiers « tournants » de l'histoire de l'humanité ont, chaque fois, permis d'accélérer le changement dans le sens d'une croissance toujours plus forte. Le « troisième tournant », celui qui nous est aujourd'hui imposé, c'est de cesser d'aller de plus en plus vite, d'arrêter de « monter », de quitter la courbe exponentielle. Une inflexion, un pas de côté… et nous voilà ailleurs, dans un nouvel univers. Hors du cadre du tableau, celui que nous connaissons et que nous croyons être le seul.

Un seul chemin permet de franchir le Seuil, celui de l'autonomie. L'autre, celui de l'homonomie, n'est que le prolongement imaginé par le système actuel pour se perpétuer ; il ne va pas rompre avec tout ce qui le fonde : le profit, l'exploitation des ressources naturelles, la surconsommation… Il nous mène « droit dans le mur », c'est-à-dire contre le bord supérieur du « Cadre » : soit nous nous y fracassons, et ce sera la fin, soit notre société régressera brutalement et fortement, comme l'envisage l'historien belge David Engels[298].

Le seuil qui est devant nous est autrement important que ceux franchis par le passé, ceux dont parle Hegel ; « il est donc normal que la tâche soit épouvantablement difficile ». Il combine deux ruptures. La première est en cours, nous l'avons appelée la triple rupture (« l'effondrement des trois modes constitutifs de la société ») ; elle sape tous les fondements du vieux-monde. Mais celui-ci a encore des ressources ; pour se prolonger, il met en place une nouvelle société, dite postmoderne, et c'est avec celle-là, maintenant, qu'il faut rompre en priorité. C'est cette seconde rupture qui permettra de franchir le seuil. Pour ce faire, il faut tourner le dos aux valeurs de l'ultra-libéralisme – qui ne sont, en fait, nous le verrons, que l'accomplissement effectif de celles de la Modernité. Aujourd'hui, elles dominent tout et nous imprègnent sans que nous nous en rendions toujours compte. Certains – Mumford, Marcuse, Lefebvre, Schumacher, Ellul, Bookchin, Castoriadis, Partant, Illich, Debord, Vaneigem… – les ont dénoncées dans les années 60-70, alors qu'elles commençaient à s'affirmer, sans que cela ait produit beaucoup d'effets. Nous étions au tout début du processus, la triple rupture comme les trois mutations étaient à peine ébauchées, le monde n'était pas encore mûr – et il ne se laissait pas gouverner par les idées, comme on le croyait en ces temps là.

Le paradoxe de Mai 68, c'est qu'il contribue grandement aux deux tournants majeurs qui caractérisent notre époque – la fin de l'hétéronomie et l'émergence de l'individu – mais qu'il faudra attendre que l'(inévitable ?)interrègne néolibéral se déroule – et prenne fin – pour que certaines des idées exprimées alors aient une chance de s'imposer. Nous en retrouverons quelques-unes lorsque nous aborderons la Métamorphose.

Mais, auparavant, nous allons devoir faire un long détour. Parce que pour pouvoir « sortir du Cadre », il faut, d'abord, mieux le définir. Et essayer de comprendre comment se sont fondées ces valeurs qui dominent notre monde. Sinon, nous ne pourrons pas nous en débarrasser.


20. Le Cadre

Il remonte aux origines. Et à chaque grande étape, un nouvel élément constitutif s'est ajouté.

La rareté des ressources et le primat de la production (l’Ordre rituel)

Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front !
Ancien Testament, Genèse

Le premier souci de l'humanité a été de se procurer sa subsistance. Tant que cela resta pour elle une préoccupation quotidienne, le reste ne put occuper une bien grande place. Nous sommes dans ce que Fernand Braudel appelle la « vie matérielle », c'est-à-dire une réalité communautaire hantée par la survie. [JCG 215]

À l'origine, donc, il y a la rareté. Et un environnement hostile. D'où le primat de l'économique. L'homme doit travailler pour produire ce qu'il va consommer – sinon, il serait encore au « paradis terrestre ». Il se contente d'abord de ramasser et cueillir, mais, déjà, pour la chasse et la pêche, il transforme pierre, corne et bois pour faire des massues, des harpons, des flèches… Avec l'agriculture, puis l'industrie, il va utiliser et transformer de plus en plus de « matières premières » et, grâce au progrès technique, produire de plus en plus. Au point, qu'aujourd'hui, il consomme plus de ressources que la Terre n'en fournit et épuise donc un capital qui n'a plus le temps de se renouveler.

L’aliénation au pouvoir et à la religion (l’Ordre impérial)

Le deuxième élément majeur du Cadre se met en place avec les « civilisations ». On passe de petites sociétés relativement égalitaires à des sociétés fortement hiérarchisées et inégalitaires, les « producteurs » ayant souvent un statut servile ou tout bonnement d'esclave. L'hétéronomie impose sa Loi. Le Pouvoir, sous toutes ses formes – religieux, politique, idéologique – est tout puissant ; l'aliénation des hommes, maximum.

Le règne de la marchandise (l’Ordre marchand)

La Modernité est le temps des paradoxes. Elle promet à l'homme une triple libération :

Elle s'achève sur un triple échec : économique, politique et spirituel. Échec programmé dès le départ, car, alors que les hommes s'imaginent se libérer en brisant des chaînes séculaires, une nouvelle forme de domination, particulièrement agressive et perverse, s'installe : le règne de la marchandise (ou de la « rationalité économique », ou du capitalisme : c'est la même chose).

Marx, en son temps, avait prédit que seul un progrès décisif des forces productives pourrait rompre notre dépendance à la sphère de l'économie et permettre, ainsi, aux hommes d'avoir de nouvelles priorités : les progrès de l'humain étant conditionnés par ses progrès matériels.

Depuis son époque, les forces productives ont connu un développement fantastique. La production a suivi. Et pourtant, nous ne sommes toujours pas sortis du « règne de la nécessité et de la rareté » ; nous sommes encore loin de pouvoir donner « à chacun selon ses besoins » (ni même « à chacun selon son travail » : l'échelle des rémunérations n'ayant pas grand chose à voir avec le mérite des uns et des autres). Pauvreté et misère sont toujours présentes. Nous sommes dans une double impasse : écologique et sociale. On ne peut continuer à produire toujours plus, et les problèmes matériels sont loin d'être résolus.

À quoi donc ont servi tous ces progrès ? Machinisme, énergie, transport, informatique, robotique… Il y a forcément un défaut quelque part. Comme dans le raisonnement qui fonde l'individualisme. Ici, c'est André Gorz qui va nous éclairer. Magistralement, lui aussi. En faisant la Critique de la raison économique.

Critique de la raison économique

À partir d'un chapitre d'André Gorz :

Du « ça me suffit » au « plus vaut plus »[299]

La rationalisation économique commence avec le calcul comptable [qui] est la forme par excellence de la rationalisation réifiante. Il pose la quantité de travail par unité de produit en elle-même, abstraction faite de son vécu : du plaisir ou du déplaisir que ce travail me procure, de la qualité de l'effort qu'il demande, de mon rapport affectif, esthétique à la chose produite. Pour que la rationalité économique l'emporte, le travail doit avoir pour fin l'échange marchand et non l'autoconsommation… la production doit être destinée à l'échange sur un marché libre où les producteurs sans lien entre eux se trouvent en concurrence face à des acheteurs avec lesquels ils n'ont aucun lien (condition non remplie jusqu'au XVIIIe siècle). [138-140]

La nature limitée des besoins fait obstacle à la rationalité économique. D'où l'extrême difficulté qu'ont éprouvée les premiers industriels à obtenir un travail continu et à plein temps (le gain supplémentaire attirait moins l'ouvrier que la préservation de son temps libre).

La rationalité économique n'est donc pas appliquée lorsque l'individu est libre de déterminer lui-même le niveau de ses besoins et le niveau de l'effort qu'il fournit. Il tend alors spontanément … à proportionner son effort au niveau de satisfaction qui lui paraît suffisant. … Or la catégorie du suffisant n'est pas une catégorie économique : c'est une catégorie culturelle ou existentielle. Catégorie [qui] était centrale dans la société traditionnelle … Le désir d'avoir plus était par lui-même une atteinte à l'ordre du monde … la « convoitise », l'« envie », l'« orgueil » étaient autant de péchés et l'usurier était intolérable, ce Midas pour qui la richesse c'était argent et qui n'en avait jamais assez, quelle que fut sa fortune, pour la simple raison que, si on commence par mesurer la richesse en numéraire, assez n'existe pas. Quelle que soit la somme, elle pourrait toujours être plus grande. La comptabilité connaît les catégories du « plus » et du « moins », elle ne connaît pas celle du « suffisant ».[141-2]

On sait que la dislocation de l'ordre traditionnel et le développement du capitalisme marchand et financier, puis industriel, se sont engendrés mutuellement, chacun étant à la fois la cause et la conséquence de l'autre.

Gorz montre alors comment le calcul comptable permet de s'émanciper de toute tutelle extérieure et comment la rationalité économique va fonctionner comme un substitut de morale religieuse . Son but, par delà les fins matérielles qu'elle se donnait, était de rendre les lois de l'activité humaine aussi rigoureusement calculables et prévisibles que celles du fonctionnement de l'horloge cosmique.

Le sens de l'activité économique était donc cette activité elle-même, en tant que, indépendamment de tout but, elle était production d'ordre et de soumission à des lois indépendantes de la volonté humaine.… La passion rationalisatrice s'autonomisait vis-à-vis de tout but déterminé. À la place de la certitude vécue que « assez, c'est bien », elle fait surgir une mesure objective de l'efficacité de l'effort et de la réussite : le montant du gain … La quantification faisait surgir un critère irrécusable et une échelle hiérarchique qui n'avait besoin d'être validés par aucune autorité, aucune norme, aucune échelle de valeurs. L'efficacité était mesurable et, à travers elle, la capacité d'un individu, sa vertu : plus vaut plus que moins, celui qui réussit à gagner plus vaut mieux que celui qui gagne moins[300].

Or le propre de la mesure quantitative, c'est qu'elle n'admet aucun principe d'autolimitation. Elle ignore non seulement la catégorie du « suffisant » mais aussi celle du « trop ». … Aucune quantité n'est la plus grande possible, aucune réussite n'est si grande qu'une réussite plus grande ne puisse être imaginée[301]. Le rang que chacun occupait dans la hiérarchie des capacités et des mérites était un rang par essence relatif : c'est la comparaison avec les autres qui allait le déterminer, c'est avec eux qu'il devait se mesurer, c'est en les dépassant dans une compétition perpétuelle qu'il avait à mériter son rang. Aucune autorité, aucun statut ne pouvait le lui garantir[302]. [142-4]

La rationalité économique, dont le principal indicateur va être le taux de profit, exige la croissance la plus élevée possible du rendement du travail et, par conséquent, de la production.

La rentabilisation de quantités croissantes de capital exigeait évidemment que les productions croissantes trouvent des acheteurs, donc que la consommation continue de croître bien au-delà de ce qui était nécessaire à la couverture des besoins ressentis à un moment donné … la consommation allait devoir être mise au service de la production. Celle-ci n'allait plus avoir pour fonction de satisfaire le plus efficacement possible des besoins existants ; ce sont les besoins, au contraire, qui, dans une mesure croissante, allaient avoir pour fonction de permettre l'expansion de la production. … Il fallait effacer la frontière entre besoins, désirs et envies [et] conférer aux envies l'urgence impérieuse du besoin. Bref, il fallait créer une demande … reproduire sans cesse des raretés nouvelles au sein de l'opulence par l'innovation et l'obsolescence accélérées, par cette reproduction des inégalités à un niveau de plus en plus élevé qu'Ivan Illich, dans La convivialité, a appelé « la modernisation de la pauvreté ».

la rationalité économique avait donc besoin d'élever continuellement le niveau de consommation sans élever le taux de satisfaction ; de reculer la frontière du suffisant … [et, ainsi de soumettre] les consommateurs de la « société opulente » [à] une « mimésis », c'est-à-dire … l'envie – d'ailleurs méthodiquement orchestrée par la publicité commerciale[303] – d'avoir ce que « les autres » avaient de plus, de mieux ou d'autre que vous. Il était donc essentiel qu'un important écart subsiste toujours entre la masse de la population et l'élite privilégiée dont les consommations ostentatoires devaient tirer vers le haut les désirs des autres couches et façonner leurs goûts au gré de modes changeantes.

Cette hétérodétermination du niveau des besoins aurait été beaucoup plus difficile si les individus avaient été libres de proportionner leur durée de travail au revenu dont ils estimaient avoir besoin. [Avec l'accroissement de la productivité du travail réel], une proportion croissante de la population aurait choisi de travailler moins. Or cette possibilité d'arbitrer entre durée du travail et niveau de consommation lui a été constamment refusée. [144-6]

Gorz montre ici la complicité objective qui s'est établie entre le patronat et les syndicats pour qui les individus devaient se définir comme étant avant tout des travailleurs, tout le reste relevant de l'accessoire et de la vie privée. Pour le patronat … le salarié qui passait le seuil de l'entreprise cessait d'être une personne pour devenir une fonction.

C'est que l'individu, dans son temps libre, cesse d'être un travailleur. Bref, par l'accroissement du temps libre, l'individu risquait d'échapper à l'emprise patronale aussi bien que syndicale … Il risquait surtout d'échapper à l'emprise de la rationalité économique en découvrant que plus ne vaut pas nécessairement plus, que gagner et consommer plus ne signifie pas nécessairement vivre mieux, donc qu'il peut y avoir des revendications plus importantes que les revendications de salaire. Plus importantes mais aussi plus dangereuses pour le patronat, pour l'ordre social, pour les rapports de production capitalistes dont elles impliquent une contestation radicale. En effet, les revendications salariales sont les seules qui n'entament pas la rationalité du système économique. Elles restent conforme au principe « plus vaut plus », à la quantification des valeurs. … « L'ordre marchand » est mis en question dans ses fondements quand des gens découvrent que les valeurs ne sont pas toutes quantifiables, que l'argent ne peut pas tout acheter et que ce qu'il ne peut pas acheter est essentiel, ou même est l'essentiel.

Gorz insiste ensuite sur l'importance du temps libre pour permettre au travailleur de découvrir une sphère de valeurs non quantifiables, celles du « temps de vivre », de la souveraineté existentielle.

À l'inverse, plus le travail est contraignant par son intensité et sa durée, moins le travailleur est capable de concevoir sa vie comme une fin en elle-même, source de toutes valeurs ; et plus par conséquent il est porté à la monnayer, c'est-à-dire à la concevoir comme le moyen de quelque chose d'autre qui vaudrait en lui-même, objectivement : l'argent. [147-8]

Le travailleur en arrive à ne plus désirer que plus de travail pour gagner plus. À partir des propos d'un ouvrier qui travaille en 3x8[304], Gorz conclut : le travail est discipline et mise en ordre de la vie, il protège l'individu contre la ruine des certitudes normatives et contre l'obligation de se prendre en charge. Sa vie est toute tracée, le boulot est une coquille protectrice, « tout est réglé à ta place », la question du sens et du but est résolue d'avance : puisqu'il n'y a pas de place dans la vie du travailleur pour autre chose que travailler pour de l'argent, le but ne peut être que l'argent. Il est la seule compensation à la vie gâchée par le travail.

Le « sous-système économique » a alors atteint son but : Il s'agit de façonner le mode de vie et le modèle de consommation des individus en fonction de la seule rationalité économique … Le principe de la quantification de toutes les valeurs prévaut dans la mesure où il réussit à régler les conduites et les préférences dans tous les domaines : plus vaut  plus … quelle que soit la valeur d'usage des grandeurs croissantes.

Mais le système sait quelles consommations privilégier :

Il faut qu'une proportion croissante de salariés travaillent et gagnent au-delà de leurs besoins ressentis, afin qu'une proportion croissante des revenus aille à des consommations qu'aucun besoin ne détermine. Car ce sont ces consommations-là, facultatives, superflues, qui peuvent être orientées, façonnées, manipulées selon les « besoins » du capital et non plus des individus eux-mêmes. Pour soutenir l'activité économique, il y a donc intérêt à pourvoir le riche plutôt que le pauvre (le capitalisme n'a donc que faire de l'élimination de la pauvreté et de la réduction des inégalités), à innover continuellement dans le domaine des produits « hauts de gamme », à forte valeur symbolique[305]. [d'après AG 150-3]

Gorz montre ensuite comment il suffit d'adopter la quantification comme méthode d'évaluation et guide des décisions pour que l'exigence d'accroissement illimité surgisse à tous les niveaux : des individus, des capitaux partiels, du système, et même de la civilisation.

Le terme de « croissance » … désigne le bien et le but suprêmes, son contenu est totalement indifférent, seul importe son taux Croissance de l'économie en tant que système, croissance de la consommation, croissance des revenus individuels, de la richesse globale, de la puissance nationale, du rendement des vaches à lait, de la vitesse des avions ou des coureurs, nageurs, skieurs, etc. … le Bien devient mesurable et calculable … « L'irrésistible dynamique » avec laquelle le « sous-système économique » phagocyte toutes les sphères de l'activité sociale et de la vie s'éclaire ici sous un nouveau jour : elle n'est pas inhérente à ce système économique ; elle est inhérente à la rationalité économique elle-même.

Ce n'est pas le capitalisme le responsable, il a juste servi de révélateur puisque la rationalité économique n'a jamais pu s'exprimer pleinement avant l'avènement du capitalisme … elle était serve, soumise à de nombreuses contraintes politiques ou religieuses[306].

Le capitalisme a été l'expression de la rationalité économique enfin affranchie de toute entrave … [il] éliminait les critères moraux ou esthétiques du champ des considérations réglant la décision. Ainsi rationalisée, l'activité économique pouvait donc organiser les conduites et les relations humaines de manière « objective », c'est-à-dire en faisant abstraction de la subjectivité du décideur et en soustrayant celui-ci à la contestation morale. La question n'était plus de savoir s'il agissait bien ou mal mais seulement si son action était correctement calculée. La « science économique » en tant que guide de la décision et de la conduite à tenir, relevait le sujet de la responsabilité de ses actes. … Il n'avait plus à assumer ses décisions … le sujet ne se pense et ne se vit plus comme sujet d'un certain rapport intentionnel à la réalité mais comme un opérateur qui met en œuvre un ensemble de procédés de calcul [et obtient ainsi] des résultats sur le sens et la valeur desquels [il] n'a pas de jugement. [153-6]

Et voilà pourquoi ont disparu les deux sentiers entre lesquels, un jour, s'assit Hercule.

Voilà pourquoi Didier Lombard peut, sans états d'âme, se moquer de la vague de suicides qui touche France Telecom.

Voilà pourquoi, eux-aussi sans états d'âme, les décideurs en matière de transports utilisent une même référence, la VVH ou valeur de la vie humaine, laquelle est fixée à 1,5 millions d'euros. C'est Philippe Meyer qui nous l'apprend dans sa chronique du 10 octobre 2013, sur France Culture : On peut ainsi arbitrer les questions de sécurité selon une méthode strictement économique. Par exemple, pour évaluer le coût de la réfection d'un carrefour dangereux en fonction de la valeur estimée des vies épargnées et décider si oui ou non on refait le carrefour… Boeing face à une défaillance d'un système de fermeture d'une porte de soute de l'un de ses modèles avait décidé, après un crash, qu'il était plus rentable de risquer d'autres crash en ne faisant rien plutôt que de payer le coût de la réparation[307]

Idem, on donne une « valeur » au temps ; Rémy Prud'homme explique qu'une réduction de la limitation de vitesse sur les routes à 80 km/h épargnerait 1281 vies humaines par an, soit un « gain » de 1921 M2 d'€, mais coûterait, en temps perdu, 7200 M2 d'€… Et Philippe Meyer de conclure : …m'ouais, vous vous dites : « Que fait toute cette arithmétique de la douleur des proches ? » Autant que vous le sachiez : la douleur des proches est comprise dans le calcul de la VVH…

Revenons à André Gorz ; il en conclut qu'au bout de ce chemin surgira tout naturellement la « philosophie de la mort de l'homme » : Ce qui est vrai de l'opérateur mettant en œuvre des techniques de calcul charriant un sens pétrifié qu'aucune intention ne nourrit plus, la « philosophie de la mort de l'homme » l'élève au rang de vérité universelle : le sujet est parlé par le langage, il n'y a que des machines parlantes, désirantes, etc. L'autodénégation du sujet qui est propre aux techniques du calcul devient le paradigme de tout penser … Le structuralisme aura été l'idéologie du technicisme triomphant.

La formalisation mathématique permet de penser ce qui ne peut être vécu ni compris. Elle fait du penser une technique … Il s'agit là, comme n'a cessé de le souligner Husserl à propos de Galilée, d'une des plus grandes conquêtes de l'esprit, à condition que l'abstraction de soi que permet l'opérer mathématique demeure consciente en tant qu'opération du sujet et que méthode. Mais c'est précisément cette condition qui cessera d'être et de pouvoir être remplie avec la banalisation des techniques de calcul…

Débuts de la Modernité, 1645 : Blaise Pascal présente la première machine à calculer, la Pascaline. 1961 : apparaît la première calculatrice entièrement électronique de Sumlock Comptometer ; mais les premières calculatrices de poche datent de 1971, quelques années avant que ne se diffusent les « micro-computers ». C'est avec la postmodernité que s'opère vraiment la banalisation des techniques de calcul.

Elles permettent des actions qui ne peuvent être ni pensées ni voulues et dont l'efficacité résulte de formules elles-mêmes opaques pour la pensée … [le sujet opérant], grâce à elles, se fait absent et innocent de ces opérations ; il peut fonctionner comme un automate … et concevoir ses propres opérations – donc se concevoir lui-même – sur le modèle de la machine[308]

Et Gorz analyse la place de l'ordinateur, à la fois machine à calculer et « intelligence artificielle », machine à composer de la musique, à écrire des poèmes, à diagnostiquer des maladies, à traduire, à parler… l'esprit devenu capable de fonctionner comme une machine se reconnaît dans la machine capable de fonctionner comme lui – sans s'apercevoir qu'en vérité la machine ne fonctionne pas comme l'esprit mais seulement comme l'esprit ayant appris à fonctionner comme une machine.

La technicisation, la réification, la monétarisation des rapports ont leur ancrage culturel dans cette technique du penser dont les opérations fonctionnent sans l'implication du sujet et dont les sujets, absents, sont incapables de rendre compte d'eux-mêmes. Ainsi peut s'organiser cette civilisation froide dont les rapports froids, fonctionnels, calculés, formalisés, font des individus vivants des étrangers au monde réifié qui est pourtant leur produit, et où une formidable inventivité technique va de pair avec le dépérissement de l'art de vivre, de la communicativité, de la spontanéité[309]. [157-9]

Ce que Gorz appelle cette inculture du vivre

Dans ce texte, Gorz dévoile des effets souvent ignorés du passage au capitalisme. Il nous montre que l'hétéronomie prend un nouveau visage (l'activité économique devenant par elle-même production d'ordre et de soumission à des lois indépendantes de la volonté humaine) ; que l'homonomie se trouve en germe dès les origines de la civilisation technicienne, mais qu'elle ne peut véritablement se déployer qu'après 1970.

La domination de la rationalité économique a des effets redoutables, dont nous mesurons pleinement aujourd'hui les enjeux, écologiques, sociaux, mentaux. Et c'est cette domination qui permet de comprendre pourquoi, paradoxalement, malgré tous les progrès réalisés, nous ne pouvons sortir du « règne de la nécessité » : le primat de la production sur la consommation impose de créer une demande et, conséquemment, de reproduire sans cesse des raretés nouvelles au sein de l'opulence par l'innovation et l'obsolescence accélérées ; d'où, d'une part, l'hétérodétermination du niveau des besoins, forme moderne de l'aliénation, d'autre part, une exigence d'accroissement illimité dont nous voyons les effets désastreux sur le plan environnemental.

Un système qui n'a que faire de l'élimination de la pauvreté et de la réduction des inégalités et qui préfère pourvoir le riche plutôt que le pauvre[310]. Qui met en place une nouvelle échelle hiérarchique : celui qui réussit à gagner plus vaut mieux que celui qui gagne moins. Avec, comme corollaire, une compétition perpétuelle et généralisée entre les individus. Et qui aboutit, in fine, à cette civilisation froide, cette inculture du vivre…

L'enjeu majeur, le vice le plus flagrant, c'est la réification de l'individu. Simple opérateur qui met en œuvre un ensemble de procédés de calcul, il n'a pas de jugement à porter, il n'a plus à assumer ses décisions, la question n'est plus de savoir s'il agit bien ou mal : le sujet est relevé de la responsabilité de ses actes. D'où des sujets absents et incapables de rendre compte d'eux-mêmes. D'où cette autodénégation du sujet théorisée par la « philosophie de la mort de l'homme ». Avec, comme perspective ultime, l'homme qui se conçoit sur le modèle de la machine et qui fonctionne comme un automate.

Nouvelles formes d'aliénation, poursuite (sous une autre forme) de l'hétéronomie, un « sujet » irresponsable, en compétition perpétuelle, « absent » de lui-même, un automate… : le primat de la rationalité économique, c'est la voie royale vers l'homonomie.

Pour l'éviter, il nous faut bifurquer, mettre fin au règne de la marchandise : basculer du quantitatif au qualitatif, savoir que « plus » ne vaut pas « plus », que l'argent ne peut pas tout acheter et que ce qu'il ne peut pas acheter est essentiel, ou même est l'essentiel ; nous verrons alors que l'ère de la nécessité est révolue et que les ressources à notre disposition, autrement utilisées, mises au service des besoins réels (et non de la production) sont bien suffisantes pour éliminer la misère (et, a fortiori, la « pauvreté moderne », celle dont parle Illich) et mettre en place une culture de l'art de vivre, de la communicativité, de la spontanéité, à partir de sujetscapables de concevoir leur vie comme une fin en elle-même. Des sujets désaliénés, dont les besoins ne seront plus hétérodéterminés, qui se seront libérés des chaînes du pouvoir, qu'il soit économique ou politique. Car rompre avec l'Ordre marchand c'est nous débarrasser, du même coup, des autres éléments constitutifs du Cadre.

Conclusion - Une autre rationalité

La rationalité économique est une rationalité fondamentalement instrumentale pour laquelle les moyens sont leur propre fin. Avec le plein développement des forces productives, elle entre en crise : c'est l'activité elle-même qui porte son but en elle ; elle ne sert à rien d'autre.

La crise de la rationalité économique est ainsi comme la place vide d'une autre rationalité qui donnera à tout le développement antérieur son sens. Celle d'individus pleinement développés qui s'emparent réflexivement d'eux-mêmes pour se faire les sujets de ce qu'ils sont … prendre le libre épanouissement de leur individualité pour but. [AG 121-2]


Gorz ne se contente pas de définir idéalement ceux que nous avons appelé les « autonomes », il nous dit, aussi, qu'eux seuls pourront faire émerger cette autre rationalité qui, en donnant à tout le développement antérieur son sens, en dissipant le brouillard idéologique dans lequel nous a plongé la Modernité, nous permettra de sortir du « cadre » et d'entamer notre Métamorphose.

Nous ne pourrons définir cette métamorphose que collectivement, lorsque nous nous serons engagés « sur le bon chemin ». Nous ne ferons, ici, qu'esquisser quelques pistes.

Pour sortir du Cadre, il faudra démonter – et repenser – les trois fondements de l'Ordre marchand : la technique, l'économie, le penser lui-même. Ensuite, nous essaierons d'imaginer à quoi pourrait, concrètement, ressembler la nouvelle société, une fois le seuil franchi.


21. La Métamorphose – 1. Sortir du Cadre

J'ai voulu mettre en évidence la racine commune de la rationalité économique et de la « raison cognitive-instrumentale » : cette racine étant une formalisation (mathématique) du penser qui, codifiant celui-ci en procédés techniques, le verrouille contre toute possibilité de retour réflexif sur soi et contre les certitudes de l'expérience vécue. La technicisation, la réification, la monétarisation des rapports ont leur ancrage culturel dans cette technique du penser. [AG 158]

L'analyse de Gorz va continuer à nous servir de guide. Elle fait le lien entre toutes les facettes de la crise, tous les enjeux majeurs qui en résultent : ils relèvent des forces productives (la technicisation), de l'organisation sociale (la monétarisation), de l'univers mental (la réification). Ils exigent, tous trois, que nous rompions avec la « raison cognitive-instrumentale ». Pour concevoir sur une base et dans une perspective nouvelles la société de demain. [AG 213]

Repenser la technique

À l'origine de notre « richesse » contemporaine, il y a la révolution industrielle et, d'abord, la scientifique. Nous avons parfois le sentiment d'avoir joué à l'apprenti sorcier ; le progrès semble être devenu immaîtrisable. Bifurquer hors du cadre, est-ce arrêter de chercher, tourner le dos à la science ? On arrête tout ? On revient en arrière ? Jusqu'à quel point ? Remède pire que le mal – et négateur du « projet humain ». Comme la langue d’Ésope, toute invention, tout progrès technique peuvent être la meilleure ou la pire des choses. On peut déjà dire cela de la maîtrise du feu.

En soi, la recherche est neutre. Elle peut déboucher sur des avancées considérables dont profiterait toute l'humanité – même dans les secteurs les plus sensibles, le nucléaire ou la génétique ; mais aussi à des catastrophes. La réponse ne consiste certainement pas à devenir scientophobe ou technophobe. Au contraire. C'est « le projet humain » de comprendre le monde et de le transformer, d'en faire quelque chose de plus vivable, au service du bien-être et du bonheur de chacun. Louise Michel[311] comme Bergson[312] nous l'ont dit. De plus, si l'on veut sortir du « primat de l'économique », la maîtrise des « forces productives » est obligatoire. Quel que soit l'avenir choisi, la technique y jouera, nécessairement, un rôle-clé. Mais quelle technique ?

Le sens de la révolution technique dans le secteur de la production

La puissance accrue de la technique a un prix : elle coupe le travail de la vie et la culture professionnelle de la culture du quotidien ; elle exige une domination despotique de soi en échange d'une domination accrue de la nature ; elle rétrécit le champ de l'expérience sensible et de l'autonomie existentielle.

Le prix de la technicisation ne devient acceptable que dans la mesure où elle économise du travail et du temps. C'est là son but déclaré. Elle n'en a pas d'autre. Elle est faite pour que les hommes produisent plus et mieux avec moins d'efforts et en moins de temps … les individus ne s'accomplissent pas seulement dans leur profession … le travail n'est pas tout … il y a des choses aussi importantes ou plus importantes que lui. Des choses pour lesquelles les gens n'ont jamais assez de temps … que le « technicisme machinique » leur donnera le temps de faire … leur restituant alors au centuple ce que « l'appauvrissement du penser et de l'exigence sensible » leur a fait perdre.

Je le répète encore et encore : un travail qui a pour effet et pour but de faire économiser du travail ne peut pas, en même temps, glorifier le travail comme la source essentielle de l'identité et de l'épanouissement personnels. [L'actuelle révolution technique] n'a de sens que si elle élargit le champ des activités non professionnelles dans lesquelles chacun [puisse] épanouir la part d'humanité qui, dans le travail technicisé, ne trouve pas d'emploi. [AG 113-6]

On ne peut être plus clair. La technique et le travail sont bien remis à leur place. Qui est seconde. Au service de l'homme. Qu'est-ce qui leur a permis de prendre l'ascendant et de mettre l'homme à leur service ? La rationalité économique...

Une recherche déconnectée des intérêts privés

Si la technique comme la recherche sont suspectes, c'est d'abord parce qu'elles sont soumises aux seuls intérêts privés. C'est le système libéral qui rend difficile voire impossible une étude rigoureuse et désintéressée des dangers (et des bienfaits !) du « progrès », notamment au niveau des biens proposés sur le marché, qu'ils soient industriels, alimentaires ou censés nous soigner[313]. Nous l'avons bien vu avec le tabac. Nous le voyons encore avec Monsanto ou avec les eurocrates qui veulent modeler et normaliser la vie au nom de la liberté de breveter et de faire du profit – aujourd'hui, les semences, demain, l'humain ?

Il faut mettre la recherche au service exclusif de la planète et de ses habitants. Cela suppose qu'il n'y ait plus la moindre interférence entre elle et de quelconques intérêts privés. Il faut, aussi, que les chercheurs aient un profond sens de l'éthique ; nous retrouvons là le principal défi de notre temps : le primat de l'individu – avec des « fous de la génomique » ou d'autres, gare aux dégâts ! On peut espérer, alors, qu'ils ne trouvent pas en face d'eux des adversaires obtus, animés par des « passions tristes », opposés, par principe, à toute recherche, à tout progrès.

Mais on voit bien, aussi, que cette explication, toute pertinente qu'elle soit, est insuffisante.

L’avènement d’une science et d’une technique nouvelles

Émigré aux États-Unis, Marcuse découvre un totalitarisme de type nouveau, imposé moins par la terreur que par une certaine rationalité technocratique[314].

Marcuse, en son temps, fut l'un des seuls à penser qu'une société non-répressive impliquait aussi un changement dans les techniques, là où Marx pensait qu'un changement dans les rapports de production était suffisant. Dans L'Homme unidimensionnel, il soutient que la rationalité technologique organise chaque secteur de la société … pour qu’ils suivent le principe idéologique essentiel de la productivité matérielle. Pour lui, le concept de raison technique est déjà idéologique ; cette raison est à elle-même sa propre finalité. Il préconise l'abolition du travail aliéné et l'avènement d'une science et d'une technique nouvelles, qui seront au service de l'être humain[315].

Avènement peut-être un peu moins utopique aujourd'hui : Les luttes imprévues sur des questions telles que le pouvoir nucléaire, l’accès aux traitements médicaux expérimentaux ou la participation des usagers à la conception technique des ordinateurs sont là pour nous rappeler que l’avenir de la technique n’est nullement prédéterminé. L’existence même de ces luttes suggère qu’un changement dans les formes de la rationalité technique est effectivement possible. Elles préfigurent une refonte générale de la modernité dans laquelle la technique pourrait rassembler un monde en elle-même sans réduire l’environnement naturel, humain et social au statut de simples ressources[316].

Pour Ivan Illich, il existe non pas une façon d'utiliser les découvertes scientifiques, mais au moins deux, qui sont antinomiques. Il y a un usage de la découverte qui conduit à la spécialisation des tâches, à l'institutionnalisation des valeurs, à la centralisation du pouvoir. L'homme devient l'accessoire de la méga-machine, un rouage de la bureaucratie. Mais il existe une seconde façon de faire fructifier l'invention, qui accroît le pouvoir et le savoir de chacun, lui permet d'exercer sa créativité, à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir chez autrui… Passer de la productivité à la convivialité, c'est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur matérialisée une valeur réalisée. La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d'une société dotée d'outils efficaces. [I.I 12 & 28]

Se libérer du primat de la production et du poids du travail n'est possible que grâce à une maîtrise accrue des forces productives – donc de la technique – mises au service de tous ; pas en les entravant dans un obscurantiste retour en arrière. Pour surmonter nos problèmes, répondre aux enjeux du moment, nous avons besoin d'une société dotée d'outils efficaces. Illich, ici, rejoint Marx. Mais ce dernier nous a aussi délivré un autre message, qui s'est toujours vérifié jusqu'à ce jour : le primat des forces productives sur les rapports de production.

Où l’on retrouve le primat de l’idéologique

Selon Marx, le fonctionnement de la société, les rapports sociaux, assimilés à de simples « rapports de production », non seulement se constitueraient autour des techniques, mais encore se déduiraient d'un état technologique déterminé, historique. Il y a cependant dans le marxisme une dimension libertaire, en ce sens que des techniques plus avancées permettraient à l'homme et à la société de s'affranchir du règne de la nécessité et de la  rareté[317].

En son temps, Marx ne pouvait imaginer les formes que prendraient, au XXIe siècle, ces techniques plus avancées… Non maîtrisées, elles pourraient, demain, représenter le premier danger pour notre liberté, et, même, pour notre existence en tant qu'être humain. Or, la technologie qui se profile à l'horizon, par "convergence" de toutes les disciplines, vise précisément à la non-maîtrise nous a expliqué Jean-Michel Besnier ; il évoque la perspective d'un monde où l'homme ne sera plus rien ou plus grand chose et où il aura laissé la place à des créatures de son invention, mi-machines, mi-organismes, posthumains issus du croisement des biotechnologies, des nanotechnologies, de l'intelligence artificielle et de la robotique … un monde de l'imprévisible, du surgissement aléatoire … rendant inutile ou vaine l'initiative humaine. [JMB/DP 4e de couverture]

Faudra-t-il, pour arriver à franchir le Seuil, inverser le schéma marxien, sortir du déterminisme des forces productives ? Si on continue à leur laisser jouer le premier rôle alors clonage, transgénisme, homme augmenté (i.e. simplifié), toutes les craintes exprimées par Jean-Michel Besnier se vérifieront : puisque nous pouvons le faire, nous le ferons ! Et la logique décrite par Gorz ira à son terme, celui redouté par Attali : l'homme, après s'être conçu sur le modèle de la machine, deviendra, lui-même, machine (ou objet industriel biologique).

Or, l'origine de ce déterminisme se trouve dans le primat de la vie matérielle dû à la rareté des ressources. Aujourd'hui, c'est le système économique qui crée sans cesse des raretés nouvelles au sein de l'opulence. La maîtrise de la technique passe donc par la maîtrise de l'économie : il faut d'abord rompre avec ce déterminisme-là.

Repenser l'économie

Mettre fin au règne de la marchandise

Au XXIe siècle, la maîtrise des forces productives est possible ; nous pouvons nous affranchir du règne de la nécessité et de la rareté. Avec, me direz-vous, 100 000 personnes qui meurent de faim chaque jour ? Pierre Rabhi répond : 

Selon un rapport de la FAO (2000), la Terre peut nourrir 12 milliards d’êtres humains. Une agriculture naturelle, économe et respectueuse des écosystèmes, dédiée aux marchés locaux et nationaux, et non plus à l’exportation et fondée sur le seul profit financier, redonnera aux populations leur souveraineté alimentaire. Du Nord au Sud, cultiver soi-même son potager ou acheter des aliments locaux, biologiques et de saison : voilà des alternatives d’avenir[318].

Ce n'est pas seulement parce que l'exploitation de la planète par l'homme, et donc la croissance économique, ont atteint un seuil critique qu'il nous faut changer de système économique ; c'est aussi parce qu'il lui est impossible de satisfaire aux besoins de l'humanité. Pierre Rabhi et bien d'autres peuvent énoncer des vérités pleines de bon sens, l'expulsion ou la ruine des paysans africains et brésiliens s'accélère, la forêt amazonienne laisse place au soja, en Afrique, les poulets « bicyclette » à ceux aux hormones et les cultures vivrières locales aux surplus européens subventionnés.

Le profit financier règne, seul, en maître sur quasiment toute la planète. Au sein des « développés », cela l'a amené à organiser la gabegie, promouvoir le gaspillage, raccourcir la durée de vie des produits, programmer l'obsolescence, créer toujours plus de besoins superflus, voire pernicieux ; et, pour cela, il a mis en place de formidables outils de conditionnement : mode, publicité, culture consumériste diffusés partout et par tous les moyens. Sans parler des dépenses militaires.

Patrick Viveret fait ce constat accablant : à peine 10 % des sommes consacrées à ces trois secteurs – les stupéfiants, l'armement, la publicité –, qui constituent ce que l'on pourrait appeler le cœur de l'économie du mal-être, permettraient de régler le problème des besoins vitaux non satisfaits de l'humanité entière ! [PV 61]

C'est une évidence. Avec d'autres priorités, en affectant différemment les ressources disponibles, les progrès continus des connaissances, utilisés intelligemment, pourraient assurer un niveau de vie convenable à tous les Terriens, en ne laissant aucun des besoins essentiels, nourriture, logement, santé, éducation, culture insatisfaits, ni personne seul, sur le bord de la route.

Maîtriser l'usage des ressources naturelles, produire des biens qui durent beaucoup plus longtemps, relocaliser la production, réduire considérablement la pollution et les risques de réchauffement climatique, assurer un bien-être satisfaisant au plus grand nombre, sont des objectifs à notre portée. La maîtrise des forces productives est, aujourd'hui, largement suffisante pour résoudre les deux défis majeurs de notre époque : l'écologique et le social.

C'est impossible dans le cadre du système économique actuel. Il faut le condamner, moins pour des raisons idéologiques, ni même morales, à cause des inégalités qu'il génère, mais parce qu'il lui est impossible de supporter ni même d'envisager la multiplicité des changements indispensables pour franchir le seuil. Il faut s'en débarrasser parce qu'il est consubstantiel à la courbe exponentielle.

Il ne faut donc pas se contenter de le juger sur son bilan, un bilan mitigé : certains diront qu'il est calamiteux, d'autres mettront en avant les progrès réalisés. Il faut aussi avoir à l'esprit ce qu'il risque d'engendrer dans les décennies à venir. Un bref aperçu.

Les retombées économiques des mutations technologiques des années 1970 ne se concrétisent pleinement que depuis peu. Prenons les nanoparticules. Un fantastique marché se développe autour d'elles et on en trouve maintenant quasiment partout, même dans les produits « bio » (ceux des grandes marques), car elles ne sont pas réglementées. Or, elles sont capables de traverser les membranes de toutes nos cellules ; on les soupçonne de provoquer des maladies neurodégénératives et de nombreux cancers[319]. Qu'à cela ne tienne ! Demain, des puces électroniques décèleront et traiteront nos cancers et répareront notre cerveau ; là aussi, un sacré marché en perspective. Alexis Escudero a dénoncé la corrélation existant entre le développement des industries chimiques et la hausse de la stérilité des couples, d'où la PMA, un gigantesque business… Il y a une logique dans tout ça, une logique technico-économique : pour pouvoir réparer, faut d'abord détraquer ! Et, dans les deux cas, on explose le taux de profit[320]!

Encore plus inquiétant : la géo-ingénierie. C'est un projet de manipulation délibérée du climat terrestre pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique dû à l'émission de gaz à effet de serre. Pour certains scientifiques (David Keith, Martin Bunzl), elle pourrait avoir d'importants effets pervers. Ces critiques mettent en avant l'ignorance où nous sommes de ses effets secondaires étant donnée la complexité du système climatique. Elle s'apparente à une fuite en avant : la technologie de demain serait censée résoudre les désordres engendrés par la technologie d'hier[321].

Trois exemples qui illustrent jusqu'à la caricature la logique perverse du « règne de la marchandise »[322] et la dimension monstrueuse qu'il pourrait prendre au XXIe siècle.

L’opérer mathématique

On ne pourra remettre l'économie à sa juste place qu'après avoir remis le calcul à la sienne ; après Gorz, le mathématicien Laurent Lafforgue en fait une lumineuse démonstration :

Les mathématiques financières sont la technique de la gestion de l'argent ; et l'argent est l'abstraction du travail des hommes. S'il faut récuser les mathématiques financières, il faut récuser aussi le point de vue exclusivement technique et abstrait qui est au fondement de toute l'économie moderne et même de toute la représentation moderne de lui-même que l'homme s'est forgée. Or c'est ce que l'on ne fait pas : comme tous les phénomènes de nos sociétés, la crise financière actuelle n'est envisagée que comme un problème technique, susceptible d'être traité ou résolu par des mesures techniques, de nouvelles règles générales et abstraites, un nouveau mode d'organisation « qui fonctionnerait mieux », etc. On ne raisonne qu'en termes mécaniques, comme si les individus vivants étaient des particules élémentaires soumises à des lois, économiques ou autres, conçues sur le modèle de la physique galiléenne. Une civilisation qui n'envisage plus la vie que comme une série de problèmes techniques et fonctionnels se voue elle-même à la mort[323].

Peut-on concevoir une critique plus radicale de l'économie moderne et, au-delà, de la Modernité ? Une civilisation composée non pas d'individus vivants mais de particules élémentaires, qui, en cherchant à se survivre, se voue elle-même à la mort : mort physique, possiblement ; mort spirituelle, sûrement !

Ce qui est aujourd'hui en question c'est bien le point de vue exclusivement technique et abstrait qui domine toute la représentation moderne de lui-même que l'homme s'est forgée. Il ne suffit donc pas de rompre avec le capitalisme ; il faut aussi le faire avec « la raison moderne ».

Repenser le penser

Jusqu’à leur raison même

On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré[324].
Albert Einstein
        

Les idées ne sont pas faites pour être pensées mais vécues.
André Malraux

Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes
IL FAUT METTRE EUCLIDE DANS UNE POUBELLE[325]

La destruction des mots

La pensée attachée aux mots anciens aura naturellement disparu avec eux. [JMB/HS 71]

Dans un chapitre intitulé « Une belle chose, la destruction des mots » [JMB/HS 57-78], Jean-Michel Besnier illustre, avec l'aide de George Orwell, la pensée de Gorz à partir des enjeux qui se font jour autour du langage.

L'évidence s'est imposée que l'homme était le produit de la co-évolution du langage et de la technique (la station verticale dégageant à la fois la main et les organes phonatoires). Cette co-évolution est le facteur d'épanouissement essentiel de l'humanité et résume sa vocation à construire une histoire qui l'éloigne toujours davantage de la condition animale. [63]

Aujourd'hui, cette « co-évolution » est menacée.

Le langage périclite. Le langage SMS – ckwa ? kestufé ? ght… – mais pas seulement. Déjà, de nombreux indices suggèrent que la désacralisation de la syntaxe et de l'orthographe est consommée … les fautes d'orthographe dans un CV ou une lettre de motivation apparaissent de plus en plus anecdotiques  Du langage ordinaire, on pourra bientôt faire table rase. [59-61]

J.M. Besnier s'inquiète de l'opposition, installée dans nos cursus scolaire et universitaire, entre une culture humaniste et une culture scientifique : En se détournant du langage réputé imprécis pour lui substituer une simple technique combinatoire appliquée à des symboles univoques, les mathématiques ont provoqué un schisme au sein des humanités[326] issues de la Renaissance européenne, un schisme qui pourrait bien expliquer la déshumanisation galopante de l'environnement scientifico-technique qui est devenu le nôtre. Dans le couple langage-technique, c'est donc la seconde qui a pris barre sur le premier et l'humanité marche depuis lors à cloche-pied. [64-65]

Ce primat de la technique trouve son origine dans la part prise par le cartésianisme et ses valeurs de simplicité dans le développement de la pensée scientifique moderne. [67]

Après avoir analysé la place du novlangue dans la fiction d'Orwell, 1984, (« rendre définitivement impossible tout autre mode de pensée » que celui requis par le monde que veulent imposer les réformateurs de l'Angsoc), J.M. Besnier cite Roland Barthes, lors de son intronisation au Collège de France : « Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire ». En d'autres termes, c'est formater les esprits avec des catégories sémantiques censées être épurées, qui ne donneront à déchiffrer qu'une réalité dépouillée de toute densité et livrée aux manipulations des techniques possédées par les dominateurs[327].

Le novlangue « taille le langage jusqu'à l'os ». [71] Or, en vidant les mots de leur     substance[328] on ruine l'historicité même dont a besoin l'esprit pour se développer et croître. [77-8]

Les ressources du langage nous dit J.M. Besnier sont décidément la mémoire et la promesse de la liberté, ce pourquoi le fascisme veut en venir à bout. Et de s'inquiéter : [Dans « les principes du novlangue » qui servent d'appendice à 1984] on croirait hélas reconnaître les consignes de quelque manuel destiné à nous rendre aujourd'hui plus simple l'usage quotidien du lexique et de la syntaxe tels qu'ils sont rabotés par les SMS, les forums interactifs sur le Web ou bien le format des 140 caractères de Twitter. Au nombre de ces principes, celui-ci qui paraît d'abord anodin : un mot doit désigner moins une réalité qu'une opération. Ainsi du mot « liberté » … il s'ajustera au sens minimal que voulait lui maintenir Thomas Hobbes en son temps … « le chemin est libre » … rien ne s'oppose à la marche … Le mot « liberté » n'en dit pas davantage, cela suffit. On dira d'individus qu'ils sont libres seulement quand ils ne rencontrent pas d'obstacles. [72-73]

Principe que met en œuvre le néo-libéralisme quand il se réclame d'une « éthique de la liberté » fondée sur deux exigences « minimalistes », dépourvues de contenu substantiel : « s'assurer que l'activité qu'il s'agit d'apprécier moralement est librement consentie par l'individu qui l'accomplit ; examiner si cette activité librement consentie ne nuit pas à autrui » … ce qui permet de justifier par exemple la prostitution ou la demande de clonage reproductif. [d'après JMB 74]

La liberté conçue comme simple absence d'objection fonde ici une éthique dans laquelle on ne tient pour rien le rapport moral que l'homme ou la femme pourraient entretenir avec soi-même ou l'invocation d'un principe de dignité qu'on pourrait leur opposer. Seule est prise en compte la logique de l'individu, au détriment de celle du sujet[329]. En d'autres termes, l'éthique minimale vaut seulement pour l'homme pensé comme simple monade dépourvue d'intériorité, qui recherche seulement à sauvegarder son indépendance et n'a plus de vision concernant son autonomie. Tel est l'avatar de la simplification qui rend ici la morale sans profondeur et associe l'éthique à la seule recherche d'un équilibre fonctionnel entre des individus réduits à la condition de boîtes noires autorégulées.

« C'est une belle chose, la destruction des mots », conclut O'Brien, chargé dans la fiction d'Orwell, 1984, de traquer les « criminels par la pensée ». [74-75]

J.M. Besnier pose LA question de la liberté : est-elle un outil au service de l'homme, de son devenir, dans une dialectique qui lui permet, en se faisant sujet, de se rendre toujours plus « libre », ou, au contraire, un voile qui l'illusionne sur lui-même et fait obstacle à son évolution ? Le système dit « libéral » a manifestement choisi la deuxième option : il n'a que faire d'un sujet « libre »… qui est, pour lui, un danger mortel[330]!

Grâce à l'union des nouvelles technologies et du néolibéralisme, les principes de la pensée libérale, qu'ils soient politiques (Hobbes), scientifiques (Descartes) ou philosophiques (Leibniz), trouvent enfin à s'incarner. L'enjeu étant de faire disparaître le « sujet » autonome au profit d'un homme pensé comme simple monade ; car ce n'est qu'à cette condition que le système peut espérer se perpétuer. La postmodernité est bien l'accomplissement, mieux, l'épiphanie du mode de penser introduit par la modernité. Après Marcuse et Gorz, Besnier ne nous permet plus d'en douter. Il nous faut en tirer toutes les conséquences.


L’imposture moderne

Un occident qui sous nos yeux se termine[331]

Abordons le problème sous un tout autre angle. Peut-on, tout en récusant le mode de penser de la Modernité, sauvegarder ses apports fondamentaux, notamment ses idéaux émancipateurs ? Ou y a-t-il contradiction à vouloir faire les deux ? Sommes-nous condamnés à jeter le bébé avec l'eau du bain ou à tout conserver ?

De la démocratie

Nous allons, pour éclairer ce propos, partir de l'apport majeur de la Modernité, la démocratie.

De toutes les conceptions politiques [la démocratie] est… la plus éloignée de la nature, la seule qui transcende, en intention au moins, les conditions de la « société close ». Elle attribue à l’homme des droits inviolables. Ces droits, pour rester inviolés, exigent de la part de tous une fidélité inaltérable au devoir. Elle prend donc pour matière un homme idéal, respectueux des autres comme de lui-même, s’insérant dans des obligations qu’il tient pour absolues, coïncidant si bien avec cet absolu qu’on ne peut plus dire si c’est le devoir qui confère le droit ou le droit qui impose le devoir. Le citoyen ainsi défini est à la fois « législateur et sujet », pour parler comme Kant[332]. L’ensemble des citoyens, c’est-à-dire le peuple, est donc souverain. Telle est la démocratie théorique[333].

Bergson nous l’explique : est souverain un peuple formé d’« hommes idéaux ». Autant dire qu'une telle souveraineté ne se retrouve nulle part. La question est moins la forme que prend la démocratie – représentative, participative, semi-directe, directe – que la nature des acteurs qui vont la faire vivre : pour qu'elle ne soit pas « théorique », ils doivent être respectueux des autres comme d’eux-mêmes, i.e. autonomes ; elle est donc tout à fait envisageable… une fois le Seuil franchit. En attendant, c'est un pis-aller qui prend de plus en plus l'allure d'un leurre, ce qui explique la profonde crise politique qui se généralise tout autour de la planète, quels que soient, d'ailleurs, les régimes en place. Le même raisonnement vaut pour tous les grands idéaux nés avec elle.

De l’égalitarisme abstrait

Avant J.M. Besnier, Alain de Benoist a parfaitement mis en évidence le lien entre mode de penser et système économique modernes : Du point de vue de l'égalitarisme abstrait, mieux vaut une société concrètement plus inégalitaire, mais qui s'affirme acquise au principe d'égalité, qu'une société moins inégalitaire, mais qui n'adhère pas à ce principe. Cette position qui se soutient de l'idée que dans la société moderne, le fait et l'idéal parviendront bien « un jour » à se rejoindre (on peut toujours rêver), résume parfaitement un système qui attribue formellement les mêmes droits à tout le monde, mais ne permet pas en pratique à tout le monde d'en user. Les injustices n'étant plus de droit, c'est-à-dire fondées en nature, mais « seulement » de fait, sans que personne les ait décidées à l'avance, les auteurs libéraux (Hayek) n'auront plus qu'à avancer l'idée que ceux qui en sont les victimes seraient mal venus de se plaindre et n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes[334].

La crise de la Raison

La Raison déraisonne quand elle n'est pas irriguée par le bas et interpellée par le haut[335].

Pour comprendre ce qui fut, au mieux, une illusion, au pire, une mystification, il faut se pencher sur le statut même de la pensée chez les « modernes » : les idées y prennent le pas sur la réalité. Cela explique, probablement, l'éclosion d'une pensée philosophique foisonnante et luxuriante ; mais les effets pervers de cette précellence sont loin d'avoir été correctement analysés. Car l'affichage de toutes ces idées libératrices a, en fait, masqué l'emprise sur les esprits et dans les faits d'une idéologie toute puissante, que l'on peut nommer, selon l'angle sous lequel on la considère, individualisme, libéralisme ou capitalisme. Dans un chapitre intitulé La raison arraisonnée, Jean-Claude Guillebaud cite Horkheimer et Adorno :

« Avec l'extension de l'économie bourgeoise marchande, le sombre horizon du mythe est illuminé par le soleil de la raison calculatrice, dont la lumière glacée fait lever la semence de la barbarie[336]

Semence qui, si l'on en croît Jean-Michel Besnier, n'a pas fini de lever.

Nous vivons l'apothéose de la crise de la pensée moderne ; le seul savoir mathématico-physique, héritage conjoint de Galilée et de Descartes, aboutit à la réification du monde ; il n'a rien à nous dire sur le sens de la vie, les valeurs à promouvoir ; la modernité a rendu caduques les réponses apportées par les religions sans en apporter de nouvelles.

La raison, au cours de son histoire, s’est progressivement vidée de sa capacité à déterminer des buts universalisables. Elle devient muette et incapable de dire aux hommes comment vivre. Ses succès n’ont lieu que dans le champ des sciences naturelles et de la technique, pas dans celui de la morale ou de la politique[337].

C'est bien le tournant qui s'est produit aux XVIIe et XVIIIe siècles qu'il nous faut revisiter. Certains s'y emploient, tels les tenants de la sémantique générale, comme Korzybski dont la formule « la carte n'est pas le territoire » prévient contre la simplification à laquelle se sont condamnées la science et la philosophie occidentales qui s'imaginaient réduire la nature aux concepts qu'elles en pouvaient forger. … Cette résistance de la réalité à se laisser remplacer par l'expression qui prétend en tenir lieu est au fond un gage de liberté souligne J.M. Besnier. [d'après JMB/DP 51-52]

Quelques pistes à suivre : relativiser le primat de l'homme sur la nature, de l'Occident sur les autres cultures, du « savant » ou du « spécialiste » sur l' « honnête homme »[338], redonner toute leur place à toutes les formes de « savoir », notamment aux savoirs traditionnels, décentraliser le savoir comme le pouvoir et permettre à la créativité sociale de s'exprimer dans toute sa richesse ; retrouver l'Homo Universalis néoplatonicien, celui de la Renaissance, réconcilier muthos et logos[339], tenir ensemble les deux ressorts du « projet humain », sa dimension scientifique d'une part, éthique ou spirituelle de l'autre, surtout ne pas les opposer :

L’homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d’appui. Il devra peser sur la matière s’il veut se détacher d’elle[340].

Conclusion

Rappelons-nous les questions posées ci-dessus : La postmodernité signe-t-elle l'aube des       « temps nouveaux » ou, au contraire, le crépuscule de ce que j'appelle « la civilisation  barbare » ?… La Modernité est-elle un « projet épuisé » ou peut-elle se prolonger ? Et vers quoi ?

Nous pouvons, maintenant, répondre. Tout va dépendre du chemin que nous prendrons : l'homonomie est bien le prolongement logique de la Modernité, imaginé et mis en œuvre par la postmodernité, la mal nommée, qui, si l'opération réussit, sera alors considérée comme l'aube d'une ère nouvelle. Si nous voulons éviter cette issue et choisir la voie de l'autonomie, il faudra donc rompre à la fois avec la postmodernité et avec la Modernité, celle qui a prévalu au XVIIIe siècle.

Et réhabiliter d'autres manières de penser – et de vivre – que celles imposées par l'universalisme européen et américain qui n'a abouti qu'à des champs de ruines[341].

22. La Métamorphose – 2. Vivre autrement

Ce qui empêche l'homme d'accéder au bonheur ne relève pas de sa nature,
mais des artifices de la civilisation.
Claude Lévi-Strauss

En introduction à ce chapitre, deux textes écrits en 1973 – date charnière ! – par deux auteurs, E.F. Schumacher et Ivan Illich, que le néolibéralisme a revêtu d'une épaisse couche de poussière, croyant les faire tomber à jamais dans l'oubli, mais qui, 40 années plus tard, retrouvent une seconde jeunesse et dont les écrits sont plus pertinents que jamais.

Tout à l'excitation que lui procure la démonstration de ses pouvoirs scientifiques et techniques, l'homme moderne a construit un système de production qui viole la nature et un type de société qui mutile l'homme. … On attribue à l'argent un caractère de toute puissance … Développer la production et acquérir des richesses sont donc devenus les objectifs les plus élevés du monde moderne. À côté d'eux, tous les autres objectifs – peu importe tout l'intérêt que l'on semble encore leur porter – sont devenus secondaires. [Ils] doivent en fin de compte se justifier en faisant valoir les services qu'ils rendront, une fois atteints, pour permettre d'atteindre à son tour l'objectif supérieur qui est celui de l'enrichissement. Telle est la philosophie du matérialisme, et c'est cette philosophe – ou cette métaphysique – qui est maintenant remise en question[342].

Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. La relation industrielle est réflexe conditionné, réponse stéréotypée de l'individu aux messages émis par un autre usager, qu'il ne connaîtra jamais, ou par un milieu artificiel, qu'il ne comprendra jamais. La relation conviviale, toujours neuve, est le fait de personnes qui participent à la création de la vie sociale. [I.I 28]

Pour devenir capable de participer à la création de la vie sociale, il nous faut rompre avec la philosophie de l'ère industrielle, le matérialisme. Sortir du matérialisme, donner la priorité à l'être, cela passe par d'autres choix de vie qui ne pourrons s'opérer que si le temps leur en est donné, si notre existence n'est pas toute entière consacrée au travail ou à sa recherche. Il nous faut donc également, peut-être, même, prioritairement, repenser l'activité par laquelle, quotidiennement, sans que nous y prenions garde, cette philosophie de l'ère industrielle exerce sur nous le plus d'influence. Et, à partir de ce fil, toute l'organisation sociale va se dévider.

Repenser le travail

Travailler n'est pas produire seulement des richesses économiques ;

c'est toujours aussi une manière de se produire. [AG 105]

Un des thèmes majeurs de « Métamorphoses du travail » est qu'il convient de distinguer le travail de toutes les autres activités humaines qui, dans la société capitaliste, sont indûment rattachées à la sphère marchande, et que, si l'on circonscrit ainsi la définition du travail, ce dernier peut être très fortement minoré, libérant alors du temps pour entreprendre nombre d'activités dans le champ de la vie sociale, du partage, de l'échange, du don, activités qui permettront de refaire société.

Il nous faut … réapprendre à penser ce que nous sommes en partant de nous-mêmes ; réapprendre que le sujet, c'est nous … réapprendre à différencier la notion de travail afin d'échapper au contresens qui consiste à rémunérer les activités sans but marchand et à assujettir à la logique du rendement les actes qui ne sont conformes à leur sens que si le temps n'y est pas compté. Il ne suffit donc pas de définir les critères de la rationalité économique. Il faut définir des critères de leur applicabilité. Et pour cela il faut interroger les activités sur le sens des relations qu'elles nouent avec autrui et sur la compatibilité de ces relations avec la rationalisation économique.[AG 170-1]

Activités marchandes et non marchandes

Il ne suffit pas qu'une activité soit entreprise en vue de son échange marchand (de sa rémunération) pour qu'elle soit du travail au sens économique. Les activités marchandes sont celles qui :

a) créent de la valeur d'usage ;

b) en vue d'un échange marchand ;

c) dans la sphère publique ;

d) en un temps mesurable et avec un rendement aussi élevé que possible.

Le fait qu'une activité fait l'objet d'un échange marchand dans la sphère publique dénote d'emblée qu'il s'agit d'une activité socialement utile, créatrice d'une valeur d'usage socialement reconnue comme telle. [Elle] correspond à un « métier » … je peux me la faire payer par un nombre indéfini de clients ou d'employeurs sans avoir à nouer avec eux une relation personnelle et privée. … Le droit d'accéder, par le travail, à la sphère économique publique est indissociable du droit à la citoyenneté.

Gorz démontre comment la « ménagère » qui se fait embaucher dans une cantine scolaire ou la fille de paysans qui va travailler dans une fabrique de conserve … accèdent à un statut social différent. [172-5]

Mais, à côté de ce travail comme émancipation, Gorz recense trois autres formes de « travail » qui ne relèvent pas de la sphère économique, parmi lesquelles les « Fonctions, soins, aides [a) + b) + c)] »

Ce sont des activités pour lesquelles il est impossible de mesurer et, partant, de maximiser le rendement : le gardien de la paix, le pompier, le fonctionnaire de la répression des fraudes ne doivent pas avoir intérêt à ce qu'il y ait du travail à faire ... ils ne peuvent donc être payés au rendement … et agir « par devoir ». Ce sont aussi les fonctions de médecin, d'aide à domicile … La prestation ne peut être définie en elle-même indépendamment des personnes aux besoins individuels desquelles elle répond. Gorz souligne les effets pervers qu'entraîne la quantification des activités de soin. Ces métiers ne sont bien faits que s'ils correspondent à une « vocation », c'est-à-dire au désir inconditionnel d'aider autrui. La prestation, même bien rémunérée, a aussi un caractère de don, plus exactement de don de soi de la part du thérapeute (ou du maître, etc.).

Gorz en conclut que ces activités ne sont bien assurées que par des personnes qui les ont choisies ; et beaucoup seront le mieux assurées par des bénévoles. Il dénonce la tentation de notre société de les monétariser pour tenter de réduire le chômage, et de faire, ainsi, de la « convivialité » un métier au rabais[343].

Or, dans une société où le temps et les ressources productibles cessent d'être rares, c'est la solution inverse qui est à envisager : les activités conviviales peuvent être progressivement déprofessionnalisées et, à mesure que diminue la durée du travail, assumées de manière bénévoles dans le cadre de réseaux d'aide mutuelle. [Elles] deviendraient l'un des pôles d'une vie multipolaire, à côté du travail rémunéré (20 à 30 heures par semaine) et d'autres activités non économiques : culturelles, éducatives, d'entretien et de rénovation du cadre de vie, etc. Gorz propose une synergie, au sein d'un système à deux piliers : des services institutionnalisés et centralisés d'un côté, des services auto-organisés, coopératifs et bénévoles de l'autre. [176-181]

Gorz analyse ensuite le travail de serviteur ([b) + c) + d)] duquel on peut rapprocher la prostitution [a) + b) + d)] : Nous trouvons ici le rapport servile dans sa pureté : le « travail » de l'un EST le plaisir de l'autre (mais ce sont des actes dont je ne peux me faire payer que le simulacre). Il fait le lien avec le sujet des « mères porteuses » et dénonce le risque que la fonction génitrice puisse être spécialisée et professionnalisée selon des principes d'eugénisme … pour donner naissance à des enfants présentant les dispositions génétiques les plus utiles au système. On retrouve là Le meilleur des Mondes d'Aldous Huxley mais aussi les pratiques du IIIe Reich… [182-9]

Il analyse la « fonction maternelle » et la place spécifique des femmes dans la société et s'élève vigoureusement contre l'attribution d'un « salaire ménager ». [204-5]

Dans les activités non marchandes, Gorz distingue Le travail pour soi et Les activités autonomes.

Du travail pour soi, il ne subsiste aujourd'hui que les activités d'auto-entretien (toute la production domestique a été transférée à la sphère publique). Certains voient dans l'extension des services personnels et à domicile des « gisements d'emploi » (de l'esthéticienne au livreur de pizza…). Et Gorz de vitupérer : L'idéologie de l'emploi pour l'emploi rend aussi idiot que la néo-libérale « économie de l'offre ».

Il faut donc rappeler encore cette évidence : pour payer autrui afin qu'il fasse à ma place deux heures de « travail ménager » que je pourrais aussi bien faire moi-même, il faut que deux heures de mon travail me rapporte plus que deux heures de son travail ne lui rapportent. Le développement des services personnels n'est donc possible que dans un contexte d'inégalité sociale croissante, où une partie de la population accapare les activités bien rémunérées et contraint une autre partie au rôle de serviteur … Seule la persévérance obstinée dans l'idéologie du travail empêche les partisans de ce modèle de voir que si tout le monde travaillait moins, tout le monde pourrait assumer ses propres tâches domestiques ET gagner sa vie en travaillant.

La question, nous dit Gorz, est de savoir quelle société on veut mettre en place.

L'économie (en fait : l'anti-économie) fondée sur la prolifération des services aux personnes organise ainsi la dépendance et l'hétéronomie universelles. Or le travail pour soi est indispensable à la création et à la délimitation d'une sphère privée. [Il] est fondamentalement ce que nous avons à faire pour prendre possession de nous-mêmes et je suis « chez moi » aussi dans l'espace familier (maison, cour, rue, quartier, village) que j'ai en commun avec d'autres personnes ou communautés privées. Ou plutôt, je suis chez moi dans cet espace commun de convivialité à condition que je participe à son aménagement, à son organisation, à son entretien en coopération volontaire avec les autres usagers.

Gorz cite des exemples d'activités coopératives en Scandinavie notamment. La communauté de base peut ainsi devenir l'espace microsocial intermédiaire entre la sphère privée et la sphère macrosociale publique. Elle peut protéger les individus contre l'isolement, la solitude, le repli sur soi. Elle peut ouvrir la sphère privée sur un espace de souveraineté commune, soustrait aux rapports marchands, où les individus autodéterminent ensemble leurs besoins communs et les actions les plus appropriées pour les satisfaire. C'est à ce niveau que les individus peuvent (re)devenir maîtres de leur vie. La coopération solidaire au sein des communautés et des associations volontaires est la base par excellence de l'intégration sociale et de la production de liens sociaux.

Gorz pense que c'est en partant de cette base qu'une reconquête de la société et une délimitation de la sphère économique peuvent être entreprises. [190-199]

Les activités autonomes sont à elles-mêmes leur propre fin … la réalisation du but autant que l'action qui le réalise sont source de satisfaction … Le sujet y fait l'expérience de sa souveraineté et s'y épanouit comme personne. Il faut que rien d'autre ne les motive que le désir de faire venir au monde le Vrai ou le Beau ou le Bien. L'activité porte sa récompense en elle-même.

Gorz conclut : Dans notre expérience quotidienne, ce n'est plus tant le couple liberté/nécessité qui est décisif mais le couple autonomie/hétéronomie. La liberté consiste moins (ou de moins en moins) à nous affranchir du travail nécessaire à la vie qu'à nous affranchir de l'hétéronomie, c'est-à-dire à reconquérir des espaces d'autonomie où nous puissions vouloir ce que nous faisons et en répondre ; à nous libérer de la détermination externe de notre vie et de notre activité par les impératifs d'un appareil social de production et d'organisation qui fournit indistinctement le nécessaire et le superflu, l'économique et l'anti-économique, le productif et le destructif. [206-210]

Limiter le temps du travail contraint et inverser le rapport travail/non travail

À travail aliéné, loisir aliéné
Slogan de Mai 68

Marx … prévoyait que, par la domination scientifique de la nature, les individus développeraient dans leur travail une « totalité de capacités » et qu'en résulterait « le libre épanouissement de l'individualité » de chacun. Ce qui ne s'est en rien vérifié.

de la masse croissante des savoirs mis en œuvre, les individus ne maîtrisent chacun qu'une infime parcelle. La culture du travail, éclatée en mille morceaux de savoir spécialisé, est ainsi coupée de la culture du quotidien … Ce monde impossible à unifier par l'expérience vécue n'est plus du monde vécu que la douloureuse absence … [D'où] une (non-)culture du quotidien, faite de sensations fortes, de modes éphémères, de divertissements spectaculaires et d'informations fragmentaires.

Pour Gorz, c'est le travail qui doit trouver sa place subordonnée dans un projet de vie. Les individus seront alors beaucoup plus exigeants quant à la nature, au contenu, aux buts et à l'organisation du travail. Ils n'accepteront plus de « travailler idiot » ni d'être soumis à une surveillance et à une hiérarchie oppressives. Ainsi, à l'inverse de ce que pensait Marx, la libération du travail aura conduit à la libération dans le travail.

À mesure que s'étend le temps disponible … de nouveaux rapports de coopération, de communication, d'échange peuvent [y] être tissés et ouvrir un nouvel espace sociétal et culturel fait d'activités autonomes aux fins librement choisies. Un nouveau rapport inversé entre temps de travail et temps disponible tend à s'établir :… la sphère de la liberté peut devenir prépondérante par rapport à la sphère de la nécessité. [117-9]

La crise de la société fondée sur le travail (au sens économique) oblige les individus à chercher ailleurs que dans le travail des sources d'identité et d'appartenance sociale, des possibilités d'épanouissement personnel, des activités chargées de sens et par lesquelles ils puissent gagner l'estime des autres et d'eux-mêmes … dans une vision multidimensionnelle de leur existence et de la société, les activités économiques n'ont à y être qu'une des dimensions, d'importance décroissante. [129-130]

Dans les années 1970, pour le collectif « Adret », la réduction du temps de travail n'était pas alors un moyen de lutter contre le chômage, mais la simple évidence du potentiel fantastique de réduction du travail contraint qu'offrait la société industrielle pour autant qu'on en casse le mode d'organisation productiviste[344]: « Travailler deux heures par jour » ne relevait plus alors de l'utopie. Pour le moment, on n'en prend pas le chemin !

L’invasion des « métiers à la con », une fatalité économique ? ou pourquoi la semaine de 20 heures est encore loin : sous ce titre, Jean-Laurent Cassely[345] rend compte d'un article de l'anthropologue anglais David Graeber, « À propos du phénomène des jobs à la con ».        

Le chercheur rappelle en introduction que le progrès technologique a toujours été vu comme l’horizon d’une libération du travail … En 1930, le célèbre économiste John Keynes estimait dans une fiction futuriste qu’on pourrait se contenter de travailler 15 heures par semaine un siècle plus tard. … Or, le progrès n’a fait depuis que nous donner des raisons supplémentaires de travailler, dans des métiers que même ceux qui les occupent trouvent parfois profondément inutiles … « Des troupes entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord particulièrement, passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches qu’ils savent sans réelle utilité. Les nuisances morales et spirituelles qui accompagnent cette situation sont profondes. C’est une cicatrice qui balafre notre âme collective. Et pourtant, personne n’en parle ». Les « bullshit jobs » de l’auteur appartiennent au secteur des services : les fonctions dites de support et les services aux entreprises (ressources humaines, management, droit, qualité, finance, communication, conseil, etc.) et plus largement les emplois de bureau, de l’employé administratif au manager. Des gens qui, au-delà des 15 heures de travail efficace hebdomadaire, passent selon lui « le reste de leur temps à organiser ou aller à des séminaires de motivation, mettre à jour leur profil Facebook ou télécharger des séries télévisées ».

Il ne s’agit même pas d’une distinction entre travail productif et improductif, mais plutôt entre travail socialement utile et travail vidé de sens. D’ailleurs, comme il l’observe, un métier est d’autant moins payé qu’il est utile à la société. « C’est comme si quelqu’un inventait des emplois sans intérêt, juste pour nous tenir tous occupés » … Graeber pense que l'explication de ce paradoxe des bullshit jobs n'est pas économique : elle est politique. C’est parce que « la classe dirigeante a réalisé qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel » que le travail inutile continue à prospérer.

Si nous limitons la sphère de l'économie, et donc du travail, aux « activités marchandes », avec une meilleure maîtrise du progrès technique il sera possible de réduire considérablement la durée du travail proprement dit et de développer les autres activités, celles qui donneront un « sens » à notre vie. À nos vies, individuelles et collectives, privées et publiques. Nous pourrons alors repenser l'organisation de la vie sociale et nous débarrasser du deuxième élément du cadre.

Vers le dépérissement de l’Etat

Inverser le rapport Etat / société civile

L’État est le plus froid de tous les monstres froids
Friedrich Nietzsche, La nouvelle idole

À bas l’État
Ne changeons pas de maîtres, devenons les maîtres de notre vie
Slogans de Mai 68

Des humanistes aux libertaires, nombre de penseurs ont rêvé d'une société moins hiérarchisée, plus égalitaire. Il s'est d'abord agi de se soustraire à l'emprise des « puissants ». La Boétie et Schiller nous le disent, chacun à sa manière :

Soyez résolu de ne servir plus, et vous voilà libre.

Les grands arrêteront de dominer quand les petits arrêteront de ramper.

Aujourd'hui, c'est devenu une domination impersonnelle et irresponsable, celle d'une techno-bureaucratie qui a pour nom « État » et, comme Janus, un double visage : un plutôt altier, traditionnel, l'État régalien, un autre plus avenant, moderne, l'État-providence.

Un substitut de société

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent…[346]

Gorz fait une critique en règle de cet État-providence qui n'est pas venu… entraver le déploiement spontané de la rationalité économique ; il est né de ce déploiement même.

L’État-providence n'a pas été et ne sera jamais créateur de société… son démantèlement ne porte pas atteinte à la société mais uniquement aux intérêts d'individus que n'unit aucune solidarité sociale vécue ni aucune conception de ce que la société doit être. [AG 166-7]

L’État-providence – que Jacques Julliard, de façon plus appropriée, a appelé le social-étatisme – doit donc être compris comme un substitut de société. [Il a] rendu socialement tolérable et matériellement viable le déploiement de la rationalité économique grâce aux règles et aux limites mêmes qu'il lui imposait[347]  il se voulait expressément un mode de gestion du capitalisme de marché … Les citoyens n'étaient pas les sujets agissants du social-étatisme ; ils en étaient les administrés, les objets, en qualité d'allocataires, de cotisants et de contribuables. [AG 227]

Comment les citoyens passeront-ils du statut d'« objet » à celui de « sujet » ? En s'affranchissant de l'hétéronomie, c'est-à-dire en conquérant des espaces d'autonomie et en se réappropriant maintes tâches présentement accomplies par les collectivités publiques ; ce qui pourra entraîner une réduction limitée des prestations et des services de l’État-providence (activités éducatives, de soin, d'aide, etc). [AG 211].

Idée reprise aujourd'hui par le « tory rouge » britannique Phillip Blond, directeur du think thank ResPublica et inspirateur du concept de Big Society de David Cameron. Blond renvoie dos à dos marché et État qui sont pour lui les deux faces d'un même phénomène ; l'individualisme et l'étatisme ayant toujours été inséparables, depuis Hobbes et Rousseau. État-providence comme néolibéralisme laissent les individus isolés, désemparés et dépendants. D'où l'idée de redonner du pouvoir aux communautés locales, de faire confiance aux initiatives venues de la société civile, d'associer le public au fonctionnement même des services publics. Plus les décisions sont prises à proximité de ceux qu'elles concernent et avec leur participation, plus elles ont des chances de répondre à leurs besoins. Cela se vérifie particulièrement dans deux domaines : la santé et l'éducation[348].

L'Américaine Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie dit la même chose : quand un groupe de citoyens se saisit de la gestion d'un bien commun, celui-ci est au final mieux administré que par une entreprise privée ou un organisme public, car il est géré avec pour seul objectif le bien de tous. [BM 146-7] En Inde, les expériences d'autonomie politique citoyenne … montrent que lorsque les habitants administrent leurs propres intérêts, la gestion est plus efficace que lorsqu'elle est déléguée à un tiers. [BM 156]

Toutes les activité autres que le travail au sens économique pourraient être aussi bien sinon mieux effectuées hors des sphères marchande et étatique. Gorz, à la suite d'Habermas, explique que la régulation par l'argent comme la régulation administrative sont des hétérorégulations qui disloquent « l'infrastructure communicationnelle » dans laquelle s'enracine la « reproduction symbolique du monde vécu ». [AG 212]

Autrement dit, réglementer administrativement ou monétariser (en les transformant en emplois rémunérés) des activités qui ont pour but de donner ou de transmettre du sens, c'est inévitablement les mettre en crise[349]. [AG 136-7]

La société de demain ou Comment concevoir sa vie comme une fin en elle-même

Quelques pistes concernant la vie active. Elle pourrait se répartir en trois périodes, de durées sensiblement équivalentes, que chacun aurait la possibilité de programmer et gérer à sa guise, durant toute son existence – les notions de « chômage » comme de « retraite » disparaissant – et de manière très décentralisée :

Ces propositions s'appuient sur trois évidences :

Enfin, elles sont déjà expérimentées ici ou là. Il nous faut refonder en même temps la démocratie et l'État, à partir d'un nouveau statut du « citoyen » qui méritera réellement ce titre lorsqu'il sera directement associé à la fois à la fonction politique et à la fonction administrative. La démocratie participative ne peut être qu'une étape vers une société où les citoyens assument, collectivement, une part croissante des fonctions aujourd'hui exercées par l’État, où ce dernier, tel que nous le connaissons, sera de moins en moins présent et, à terme, dépérira, comme Marx l'a prédit. Une telle société libertaire suppose que ses membres soient, dans leur grande majorité, responsables, coopératifs, solidaires, en un mot autonomes.

Se débarrasser de l’État-providence suppose, évidemment, de rompre, au préalable, avec le capitalisme de marché, puisque le premier est un mode de gestion du second[354].

Une société où chacun travaillerait beaucoup moins, et où, donc, tous trouveraient du travail, permettrait à des citoyens organisés localement – dans un espace commun de convivialité – de se réapproprier des pans entiers de l'activité économique, relocalisés et détachés des circuits marchands, comme des pans entiers de l'activité administrative, et laisserait, en outre, à chacun la possibilité de s'épanouir personnellement tout en offrant nombre d'occasions pour recréer du lien social, pour refaire « société ».

Repenser la « vie matérielle »

Le luxe corrompt tout, et le riche qui en jouit, et le misérable qui le convoite.
in Les pensées de J.J. Rousseau, citoyen de Genève

Le besoin toujours croissant de bien-être, la soif d’amusement, le goût effréné du luxe, tout ce qui nous inspire une si grande inquiétude pour l’avenir de l’humanité parce qu’elle a l’air d’y trouver des satisfactions solides, tout cela apparaîtra comme un ballon qu’on remplit furieusement d’air et qui se dégonflera aussi tout d’un coup[355].

Une société qui tournera le dos à « la philosophie de l'ère industrielle, le matérialisme », et où d'autres valeurs prédomineront.

De l’hyperconsommation à la  « sobriété heureuse »

La consommation consiste en un pur et simple cataclysme anthropologique[356]
Pier Paolo Pasolini

Consommez plus, vous vivrez moins
Slogan de Mai 68

Pour Bénédicte Manier, les révolutions silencieuses qu'elle a recensées signent la fin d'une époque, celle de l'adhésion massive à l'hyperconsommation et à la société de marché. Elles marquent l'avènement d'une ère de post-consommation, où les citoyens multiplient les signes d'émancipation et où les sociétés sont silencieusement en train de changer de valeurs. [BM 103]

À la question : que signifie le concept de « sobriété heureuse », Pierre Rabhi répond : Il s’agit d’une délivrance par rapport au « toujours plus ». Nous vivons dans une société de la compulsion qui ne nous rend pas heureux. Cette surabondance crée en nous un état de manque permanent et nuit à la planète. Or nous sommes ligotés par l’avoir, au détriment de l’être. L’esprit de modération que je prône est un art de vivre dans une forme de simplicité, un dépouillement intérieur qui ouvre en soi un espace de liberté, qui laisse plus de place à l’esprit et à la conscience, qui invite à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité plus que la quantité dans notre vie quotidienne. Il s’agit de retrouver une vraie liberté de décision par rapport au temps argent. Nos vies valent plus qu’un salaire. La modération est selon moi le paradigme des sociétés de demain. L’humanité a besoin d’apprendre à renoncer pour  grandir[357].

Est-il possible de trouver meilleure illustration du Seuil qu'il nous faut franchir ? Modération ne signifie pas renoncement à tout confort ; nous ne retournerons pas au dénuement des Jaïnistes ou au mode de vie des Zoé – ni des Spartiates. Sans un certain bien-être matériel il n'y a pas de place pour l’esprit et… la conscience. Sauf chez les saints. Et il y en a peu.

La « frugalité » a ses limites. Le mode de vie des femmes – et des hommes – a été bouleversé par l'électroménager, et le sera encore plus, demain, par la domotique. Comme les robots ont libéré les ouvriers des tâches les plus pénibles. On peut continuer à améliorer notre mode de vie sans consommation excessive des ressources de la planète si on fait des produits qui durent beaucoup plus longtemps, si se développent la consommation collaborative (mise en commun, partage, prêt entre voisins…), l'économie circulaire, où on n'exploite plus les ressources naturelles, on ne jette plus de déchets mais on recycle les matériaux et les énergies [BM 235], ou l'économie de la fonctionnalité, où l'on vend l'usage, pas le produit : le fabricant a alors intérêt à ce qu'il dure le plus longtemps possible[358].

Il va donc nous falloir construire, en remplacement du couple formé par la démesure et le mal de vivre, un autre axe, celui de la modération et du « bien-vivre » – le buen vivere, pour reprendre l'expression forgée lors du Forum social mondial de Belèm en 2009. [PV 62]

Le sociologue Zygmunt Bauman, dans son dernier ouvrage, Les riches font-ils le bonheur de tous ?[359] rappelle que l’un des penseurs libéraux les plus influents du XIXe siècle, John Stuart Mill, prévoyait que la croissance devait conduire à un « état stationnaire » de l’économie, avec l’amélioration des conditions de vie, une sorte de « fin de l’économie » comme on a pu parler d’une « fin de l’histoire ». Mais cet aboutissement ne signifiait pas la fin du progrès dans son esprit. Bien au contraire – écrivait-il dans ses Principes d’économie politique – « il resterait autant de place que jamais pour toute sorte de culture intellectuelle et de progrès moraux et sociaux ; autant de place pour améliorer l’art de vivre et plus de probabilités de le voir améliorer lorsque les esprits cesseraient d’être obsédés par l’art de s’enrichir ».

Cesser d’aimer l’argent

Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer au royaume des cieux[360].

Quand ils auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson, alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas.
Tatanka Yotanka – Sitting Bull, guerrier sioux

David Graeber, dans son ouvrage Dette : 5000 ans d'histoire[361], démontre le lien originel qu'il y a entre l'argent et la guerre, entre la dette et la violence.

Pour Marx, l'argent est la puissance aliénée de l'humanité : Si j'ai la vocation d'étudier mais que je n'ai pas l'argent pour le faire, je n'ai pas de vocation d'étudier, c'est-à-dire pas de vocation active, véritable. Par contre, si je n'ai réellement pas de vocation d'étudier, mais que j'en ai la volonté et l'argent, j'ai par-dessus le marché une vocation effective. … [L'argent] transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, le crétinisme en intelligence, l'intelligence en crétinisme. Comme l'argent … confond et échange toutes choses, il est … la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines. Qui peut acheter le courage est courageux, même s'il est lâche. … Si tu supposes l'homme en tant qu'homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l'amour contre l'amour, la confiance contre la confiance, etc[362].

Attali explique ainsi le passage, à l'aube des Temps modernes, de l'Ordre impérial à l'Ordre Marchand : contre l'ordre en place, et quand les empires ne savent plus contrôler par la force le surplus nécessaire, à la périphérie occidentale de l'Ordre impérial, un nouvel ordre apparaît : l'Ordre Marchand, espace plus grand encore où la monnaie remplace la force dans le contrôle de l'ordre, plus souvent nommé capitalisme. Le principal code de cet Ordre est l'argent, nouvel étalon de mesure de valeurs et de hiérarchisation…[363]

La Modernité naît en rompant avec la morale chrétienne alors dominante. La Réforme joue un rôle majeur dans cette rupture. Pour Calvin, le riche est béni du Ciel, la réussite matérielle, l'enrichissement, témoignent du statut d'élu de Dieu. Gorz nous a expliqué que, l'argent étant la seule compensation à la vie gâchée par le travail, et puisqu'il n'y a pas de place dans la vie du travailleur pour autre chose que travailler pour de l'argent, le but ne peut être que l'argent. C'est devenu, semble-t-il, le seul « but » de milliards d'individus. Lors d'une visite pastorale en Sardaigne, le pape François dénonce un système économique qui a en son centre une idole qui s'appelle l'argent et ajoute vouloir remettre au centre l'homme et la femme[364]. Préoccupation pas très éloignée de celle des Forums sociaux mondiaux.

Dans un article paru en 2003, le sociologue Michael Löwy et le théologien Frei Betto écrivent : « Face à cette civilisation de la marchandisation universelle qui noie tous les rapports humains dans les "eaux glacées du calcul égoïste" (Marx), le Forum social mondial représente avant tout un refus : "Le monde n'est pas une marchandise !" C'est-à-dire : la nature, la vie, les droits de l'homme, la liberté, l'amour, la culture ne sont pas des marchandises. Mais le FSM représente aussi l'aspiration à un autre type de civilisation, basée sur d'autres valeurs que l'argent ou le capital. Ce sont deux projets de civilisation et deux échelles de valeurs qui s'affrontent de façon antagonique, parfaitement irréconciliables, au seuil du XXIe siècle. » [FL 150]

Deux projets de civilisation… parfaitement irréconciliables : la rupture décisive, celle que l'on ne peut plus éluder, est là. Mammon ou l'Homme. L'Ordre marchand (ou capitalisme) a choisi le premier, au risque de faire disparaître le second. Il nous faut maintenant inverser ce choix et remettre au centre l'homme et la femme. C'est là, probablement, le principal défi du siècle qui vient. Il est illusoire de vouloir changer les choses en s'en prenant uniquement aux capitalistes et aux financiers, aux « possédants » ou aux « riches ». Bien sûr, il faudra – sans « passions tristes » – se débarrasser des premiers et faire en sorte que les seconds le soient un peu moins. Mais, et c'est beaucoup plus important, c'est au cœur de chacun de nous que doit s'opérer la mutation : nous devons cesser d'aimer l'argent ! Et, peut-être, trouver un moyen de s'en affranchir – au moins partiellement.

À l'aube de la Modernité, alors que le nouvel Ordre pointe le bout de son nez, le moraliste s'insurge : 

Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du dernier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent[365].

Quel La Bruyère contemporain aurait pu écrire cela, ou, même, seulement, le penser ? Jusqu'à hier, personne.

Chypre, mars 2013 : Nous avons appris à nos enfants à penser à l'argent, à servir l'argent, à rêver d'argent, à se marier à l'argent, à engendrer l'argent, à devenir argent. Mais quand il n'y aura plus d'argent, sur quoi s'appuieront-ils ?

Au summum de la crise qui affecte l'île, ces propos d'un célèbre compositeur et chanteur chypriote – propos qui, au-delà de leur cadre insulaire, ont une portée planétaire – font écho, plus de trois siècles après, à ceux de l'auteur des Caractères. La boucle serait-elle bouclée ?

Le primat de l’esprit sur la matière

Seul, dans sa fragilité, le verbe peut rassembler la foule des hommes pour que le déferlement de la violence se transforme en reconstruction conviviale. [I.I 157]

Il faut transcender les religions pour arriver au divin.
Pierre Rabhi

Pas de caserne pour l'Esprit
Slogan de Mai 68

En donnant la priorité à l'Être, à l’esprit et à la conscience, nous résoudrons bien des problèmes qui paraissent encore hors de notre portée. Et pas seulement celui de notre survie. Rompre avec le matérialisme et cette idole qui s'appelle l'argent, cesser d'être ligotés par l'avoir, de privilégier le paraître, permettra d'éliminer une bonne part des dysfonctionnements de notre société, souvent provoqués par l'avarice, la convoitise, l'envie, la jalousie.

Pour y parvenir, et ce sera l'un des enjeux majeurs du XXIe siècle, il faudra dépasser le cadre religieux pour proposer à tous « les hommes de bonne volonté », croyants ou non, une démarche spirituelle non aliénante (sujet qui dépasse, bien évidemment, les limites de cet essai).

Ce ne sont pas l'individualisme, l'hédonisme, le matérialisme contemporains qui nous y aideront. Pour s'engager sur le chemin de l'homonomie, la (post)modernité a fait disparaître le Sens, arrêté le temps, mis l'humanisme au rencart. L'Esprit ne triomphera de la Matière que grâce à un renversement général de toutes les valeurs [A. Renaut] – ou, plutôt, puisqu'il n'y en a plus, en en retrouvant de nouvelles.

23. Les Valeurs ou le Sens retrouvé

Si « le fait moral est essentiellement un fait social », cela vient de ce que la morale tient à l'« être collectif qui nous contient et nous pénètre »[366].

N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale, c'est que c'est toujours la Morale des Autres[367].

Peut-on, comme le souhaite Musset, et contrairement à ce que pense Baudrillard, revenir aux notions de Bien et de Mal, de Vrai et de Faux ? Retrouver le Sens ce n'est pas seulement avoir une vision des chemins qui s'ouvrent devant nous, c'est aussi quitter la « grande route » et recouvrer des valeurs. Cela suppose de tourner le dos au relativisme généralisé de notre époque, lié à la conception de l'individu qui a triomphé au XVIIIe siècle.

« Les hommes ne sont pas bons »

Dans un univers de monades, la seule limite à ma liberté, c'est celle d'autrui ; dans mon petit univers personnel, je suis libre d'être et de faire n'importe quoi ; je suis, d'ailleurs, surtout, « libre » d'avoir, puisque je ne vaux que par ce que je possède, et que l'argent peut tout acheter, qu'il est la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines : peu importe, alors, la bonté, l'intelligence, le courage… Après ce clin d’œil à Marx, revenons à Gorz.

Pour les tenants du libéralisme économique, la société qui résultera des activités économiques individuelles doit être laissée au hasard : elle doit être une sorte de sous-produit de l'activité économique.… Que chacun poursuive librement son intérêt ; le reste, c'est-à-dire la bonne société, sera donné à tous de surcroît … la liberté des individus de poursuivre leurs intérêts a pour condition leur irresponsabilité envers la collectivité.

Cette irresponsabilité, en théorie libérale, est justifiée par le fait que « les hommes ne sont pas bons » ; ils ne veulent pas le bien et sont incapables de le vouloir. La société qui dépendrait de leur volonté serait donc de toutes la pire … les individus font le bien à condition de ne pas le vouloir. [AG 162]

Il y a, dans ce système, une logique qui va vite trouver ses limites : L'impérialisme de la raison « cognitive-instrumentale » et particulièrement de la rationalité économique … tient … à l'objectivité apparente des critères de jugement que fournit le calcul. [Il] dispense le sujet de donner sens à la décision et de l'assumer comme sienne … Mais le calcul est incapable de fournir un sens là où le sujet se démet sur lui … il ne peut, par sa nature même, définir les limites de son applicabilité. Ces limites ne peuvent lui être assignées que de l'extérieur, par des jugements de valeur. [AG 160]

Que l'on ne peut aucunement attendre d'individus qui ne sont pas bons ! Comme, de son côté, la rationalité « cognitive-instrumentale » qui régit la société libérale est incapable de fournir un sens, « la bonne société » devient un objectif parfaitement chimérique. Et c'est ainsi que « le meilleur des mondes » d'Huxley prend subrepticement la place de celui de Leibniz… et que la Modernité fait faillite.

Peut-on retrouver des valeurs, une morale ? Nous approfondirons ce point avec l'aide d'Alain de Benoist.

Valeurs et Morale

A partir d’un article d’Alain de Benoist Minima moralia[368]

La question de Socrate : « Comment doit-on vivre ? » appelle immédiatement de savoir comment et avec qui je vis. … Collectivement, il y a éthique à proportion qu'il y a mœurs partagées, c'est-à-dire que plus il y a de valeurs communes, d'imaginaire symbolique commun, plus il y a probabilité d'une conduite morale spontanée. À l'inverse, une société dont les membres sont étrangers les uns aux autres, fût-elle acquise aux principes kantiens, est une société où la morale cédera progressivement la place à la loi – et où il sera de plus en plus difficile de faire respecter cette loi. C'est pourquoi il n'y a pas de solution purement individualiste au problème moral. Mais il n'y a pas non plus de solution fondée sur des impératifs catégoriques relevant d'une universalité abstraite, car les morales formelles sont impuissantes à compenser la disparition des valeurs partagées. [8 28]

Alain de Benoist pose fort bien le dilemme devant lequel nous nous trouvons. La modernité a fait disparaître les valeurs partagées et elle a tout fondé sur la loi. Aujourd'hui, la loi tombe en quenouille, les membres de nos sociétés sont de plus en plus étrangers les uns aux autres, et, comme il n'y a pas de solution purement individualiste au problème moral, on se retrouve sans solution du tout – les impératifs catégoriques ayant à peu près la même efficacité que les préceptes religieux.

Nous sommes dans une société où la morale se désagrège. Alain de Benoist explique pourquoi : L'émergence du moi séparé a surtout servi de justification à une recherche de plaisir qui supporte de moins en moins d'entraves. La légitimation à décider de tout par soi-même a débouché sur la recherche hédoniste du bonheur individuel, et la fin supposée des idéologies, dont la classe politique se félicite imprudemment, sur une adhésion de masse à l'idéologie de la « réussite » et de la promotion de soi. … « Un nombre croissant d'adultes, individualistes et narcissiques, se sont lassés de croire et de s'intéresser à autre chose qu'à eux-mêmes », observe après bien d'autres, Jean-François de Vulpillières[369]. L'individualisme aboutit ainsi à l'anomie sociale, comme l'hédonisme entraîne la baisse du sentiment civique.

Comment dégager des « valeurs communes » dans une société où les hommes ont de moins en moins en commun – toutes les sociétés modernes « pluralistes » s'homogénéisent en devenant pareillement hétérogènes – et où l'on affirme, en même temps, que chacun est libre de poursuivre ses buts propres ?… Il faut alors croire à l'harmonie naturelle des intérêts recherchés individuellement par tous les agents… Or, seuls sont compatibles les intérêts échangeables … qui ont une valeur exprimable en argent. Le « consensus » ne peut alors porter que sur les valeurs matérielles caractéristiques d'un mode de vie axé sur la croissance économique et la consommation[370]. [8 10-11]

L’utilitarisme

Aux fondements de la théorie économique libérale, on retrouve la morale utilitariste de Jeremy Bentham (1748-1832) : l'évaluation comparée des bénéfices et des coûts, prétend réaliser l'utilité collective maximale à partir de la recherche des utilités individuelles, et justifie « moralement » le marché par sa capacité supposée à dégager le plus de bien être matériel possible pour le plus grand nombre d'agents possible[371]. [7 19]

Or, cette théorie ne peut réellement s'incarner que depuis l'avènement du consumérisme de masse (et des outils qui le promeuvent : publicité, télévision, puis internet) et la libération de l'économie et du marché mise en œuvre par le néolibéralisme avec le concours de l'OMC. C'est donc seulement de nos jours que ses effets vont se faire pleinement sentir :

La philosophie utilitariste présuppose que les intérêts de tous les individus sont identiques et que chaque individu est le meilleur juge de ses intérêts propres ; d'où il se déduit que tous les individus sont eux-mêmes identiques. [7 18]

C'est ce que nous avons appelé l'homonomie. « Quand l'objectif suprême est d'avoir toujours plus, l’Être s'efface, et les êtres s'uniformisent. » Ce que confirme Serge Latouche : « Le calcul des intérêts individuels et l'indétermination des choix quant aux fins non calculables tendent à imposer un extraordinaire conformisme. Il faut faire comme les autres quand il n'y a pas d'intérêt en jeu, et les sondages servent à produire la règle de conduite[372] ». [8 26-7]

Un monde muet

La modernité se fait gloire de proclamer, avec l'humanisme classique, que l'homme est libre et responsable. Mais c'est aussi dans la société moderne que le sujet, ayant perdu toute liberté intérieure, est devenu le plus totalement étranger à lui-même. Il est libre de donner le sens qu'il veut à sa vie, mais il n'a plus de références pour donner un sens à ce sens. Responsable de tout, sauf de lui-même, dans un monde désormais muet, il ne lui reste plus qu'à désespérer de sa solitude et à rêver du « bonheur » dans une existence sans prolongement. [8 12]

Comment, des hommes qui ont de moins en moins en commun, sauf des valeurs matérielles, qui sont incapables de donner un sens à leur vie, qui ont perdu toute liberté intérieure, pourraient-ils dégager des « valeurs communes » ? À l'époque de « l'individualisme exacerbé », du « nivellement des valeurs », du « relativisme généralisé », comment pourrait-on songer à produire une morale qui se voudrait universelle ? Et les théoriciens d'une telle morale nous sont-ils encore d'un quelconque secours ?

Kant et l’impératif catégorique

Chez Kant, l'impératif moral est catégorique.

Alain de Benoist résume ainsi la morale kantienne : agir comme si la maxime de mon action devait être érigée par ma volonté en loi universelle de la nature … Puis reconnaître la dignité de chacun en traitant tous les êtres humains comme des fins en elles-mêmes et non comme des moyens de la fin des autres, ce qui revient à réaliser l'humanité en ma personne en la reconnaissant chez autrui … Enfin, œuvrer au « règne des fins », que Kant définit comme l'avènement d'un consensus rationnel et moral permettant d'instaurer la « paix perpétuelle » entre les hommes. … L'individu est alors à la fois sujet et législateur. Étant posé comme absolu, il ne peut être soumis qu'aux contraintes qui émanent de sa volonté propre

Comme les autres hommes sont aussi posés comme absolus il en résulte que la loi voulue par chacun et tous en même temps ne peut être qu'universelle.

La raison est donc ce que tous les hommes ont en commun et qui les rend identiques. Pensant rationnellement, ils parviendront tous aux mêmes conclusions, la première étant qu'il faut toujours tenir autrui comme également doué de raison.

Théorie que réfute A. de Benoist : si l'homme est vraiment libre, il est libre aussi de refuser de se soumettre [à quelque magistère que ce soit]. De même, je ne peux me définir essentiellement comme un individu libre et, en même temps, admettre d'emblée que ma liberté soit limitée, fût-ce par celle des autres. … Il n'y a aucune raison d'être respectueux d'autrui si le je est la seule source de la loi. [7 19-24]

Il critique également l'éthique communicationnelle d'Habermas : l'objectivité s'établit par la communication intersubjective. Pour Habermas, la vérité ne réside-t-elle pas tant dans le consensus lui-même que dans la présupposition de la possibilité de ce consensus comme idéal à atteindre. Il qualifie cette théorie d'irénique : N'est alors « fondé » que ce qui peut recevoir l'assentiment rationnel de tous, l'universalisme éthique s'enracinant dans la communication qui fonde le monde de l'intersubjectivité. [7 26-27]

Les fondements de la morale selon Alain de Benoist

Toute explication de la morale en termes de cause prédéterminée conduit en réalité hors du champ de la morale. Il ne peut en effet y avoir de morale que là où il y a libre choix … L'acte moral est par définition un acte qu'il est toujours possible de ne pas accomplir. En ce sens, si l'homme est capable d'un comportement moral, c'est précisément qu'il n'est pas strictement déterminé, mais ouvert au monde et dans une large mesure constructeur de lui-même. Un acte moral ne peut être en outre qu'un acte désintéressé. [8 9]

Il n'y a de possibilité de tenir compte d'autrui que pour autant qu'on a cultivé en soi la disposition éthique, ce qui revient à dire qu'on a d'abord des obligations envers soi-même et que ces obligations sont elles aussi désintéressées. [8 21]

Regard critique à partir de la nouvelle Grille

A. de Benoist fustige – à juste titre – l'idéologie de la modernité ; mais il reste prisonnier de ses concepts : il reprend la définition limitative donnée par Hobbes de la liberté qui n'est jamais que ce qui permet à la volonté de réaliser les projets qu'elle conçoit [7 24] ; l'individu libre est alors nécessairement conçu comme une monade, rigoureusement indépendante, sans lien avec autrui, inapte à dégager des « valeurs communes ».

Pourtant, quand il parle d'êtres ouverts au monde et constructeurs d'eux-mêmes, désintéressés, qui ont d'abord des obligations envers eux-mêmes, qui exercent leur libre choix, il décrit non « tous » les hommes, ou « le plus grand nombre » mais les autonomes : des « je » qui admettent que leur liberté soit limitée par celle des autres, qui sont respectueux d'autrui, qui peuvent alors être collectivement source de la loi.

Ceux qui, aujourd'hui, s'engagent, se rassemblent pour agir, sont, la plupart du temps porteurs d'idéaux à partir desquels une intersubjectivité devient possible. Puisque, reconnaît A. de Benoist, tout discours émane de quelque part [7 23], un consensus sera plus facile à trouver entre des autonomes qu'entre des « monades », surtout il permettra d'établir une éthique communicationnelle qui ne repose pas sur un plus petit commun dénominateur.

Il est donc faux d'affirmer : n'est alors « fondé » que ce qui peut recevoir l'assentiment rationnel de tous. Pourquoi « de tous » ? L'idéal kantien définit parfaitement la démarche autonome, nullement celle de la monade, qui n'a que « la liberté d'un tournebroche » (dixit Kant lui-même). Ce n'est pas la même chose de dire : « tous les hommes ont en commun la même raison, ce qui les rend, inévitablement, identiques » et : « il y a un idéal humain vers lequel tous les hommes peuvent potentiellement tendre ». Sachant que beaucoup n'y parviendront jamais. On peut se donner comme objectif une société qui permette à tous d'atteindre cet idéal ; on le doit, même. Mais il faut alors être bien conscient que nous n'y sommes pas encore, sinon, cela voudrait dire que tout le monde est autonome ou en passe de le devenir.

Si nous déconnectons la théorie de Kant des idées de son époque – de l'égalitarisme abstrait que dénonce A. de Benoist – nous voyons que c'est seulement à partir d'elle, et avec le concours d'Habermas, que nous pourrons retrouver de nouvelles valeurs et fonder la morale qui va avec. Nous y reviendrons dans le prochain chapitre.

Aujourd'hui, la part de barbarie qui est potentiellement en chacun de nous menace de tout submerger. Pour la contrer, il nous faut être les plus nombreux possible à avancer sur la voie d'une humanité cherchant à se constituer et à se reconnaître comme intersubjectivité (Alain Renaut). Une démarche à la fois réaliste (récusant l'irénisme) et téléologiquement orientée, pas si éloignée de celle d'Alain de Benoist, quand, en conclusion de son article, il propose une approche … qui consisterait … à voir dans la nature (phusis) l'espace où s'inscrit naturellement la possibilité pour l'homme de se donner la dimension de profondeur – l'excellence – qui correspond à son essence et à sa fin. [8 30]

Promouvoir l’autonomie / Changer le monde

L’autonomie est à la fois intime et collective, et surtout morale[373].

La Crise est, d'abord, un crise morale, spirituelle. Nous y sommes tous pareillement confrontés et devenons tous également responsables de son issue. C'est ce que nous a dit J.T. Desanti : Nul d’entre eux [les hommes] (ainsi le veut la situation où ils se trouvent) ne peut s’en remettre à d’autres du soin de tels travaux. Chacun en son champ et selon ses moyens doit s’acquitter de la tâche.

Selon ce que seront ces « chacun », selon que prévaudra la logique du sujet ou celle de l'individu, nous prendrons l'un ou l'autre des chemins tracés dans cet ouvrage.

Lorsque la liberté est conçue comme simple absence d'objection, seule est prise en compte la logique de l'individu, au détriment de celle du sujet nous a dit, avec A. Renaut, J-M Besnier. Et A. de Benoist nous a expliqué qu'une société individualiste, où la morale se désagrège, aboutit soit à l'anomie sociale, soit à un extraordinaire conformisme (Serge Latouche). Cette société, celle pensée par Hobbes, Leibniz, Bentham, c'est la nôtre. Dans un univers de monades, où seule est prise en compte la logique de l'individu, ne peuvent donc régner que l'anomie… ou l'homonomie.

La fin de l'hétéronomie et l'émergence de l'individu nous font entrer dans un monde où la question des valeurs et celle de la régulation sociale sont, dorénavant, indissociables. Puisqu'il n'y a de possibilité de tenir compte d'autrui que pour autant qu'on a cultivé en soi la disposition éthique, seule une logique du sujet, portée par des autonomes, peut permettre, demain, de retrouver des valeurs partagées et de fonder une nouvelle régulation sociale non aliénante.

Promouvoir l'autonomie, faire que les autonomes l'emportent sur les monades est donc bien l'enjeu majeur de ce temps ; il conditionne tout notre avenir. Cela passe, prioritairement, par l'action en direction de la jeunesse.

Repenser l’éducatif

On ne naît pas homme, on le devient[374].

Il ne suffit pas de se demander « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? » ; il faut également se poser la question : « Quels enfants laisserons-nous à notre planète ? »[375]

Aucune alternative ne sauvera la société si l'être humain lui-même ne change pas[376].

Changer l'homme, mission impossible ? Non, nous explique Patrick Viveret : 

Il y a donc à construire une véritable ingénierie sociale dans laquelle l'interaction entre les enjeux personnels et les enjeux sociétaux se joue dès la petite enfance, afin de permettre le travail de mutation du logiciel « ego-compétitif » vers le logiciel « alter-coopératif ». C'est tout l'enjeu de ce que Jeremy Rifkin[377] évoque sous le terme d'empathie, et dont il appelle à la pleine reconnaissance, c'est-à-dire cette capacité dont nous disposons mais que nous développons peu de comprendre ce que ressent autrui. Dans cette perspective, l'autre cesse d'être un rival menaçant pour devenir un compagnon de route en humanité.

On comprend bien que former un être humain à la compétition en lui laissant entendre que la vie est un combat où seuls les plus forts survivent et l'éduquer à la coopération en lui faisant découvrir qu'il peut être tout à la fois pleinement singulier et pleinement relié sont deux options très différentes. [PV 100]

La priorité de tout système éducatif, comme de tout vecteur culturel s'adressant à la jeunesse, sera de favoriser à la fois l'épanouissement personnel, la recherche et l'expression, par chacun, de sa singularité profonde, et la capacité d'empathie, les deux étant liés : des individus créatifs, « aboutis », auront le sens de l'altérité et seront aptes à s’insérer socialement, à être tout à la fois pleinement singuliers et pleinement reliés. Car la relation à soi et la relation à l'Autre sont indissociables. Pour amener le plus d'êtres humains à comprendre ce que ressent autrui, il faut, parce que c'en est la condition, qu'ils prennent le libre épanouissement de leur individualité pour but (Gorz). Et, pour cela, il ne suffit pas de changer de logiciel : il faut changer de société.

Quelles valeurs retrouver ? - Rudiments

Sur la « grande route » nous marchons « sur la tête » : sont valorisés appartenance et compétition, individualisme, hédonisme, consumérisme, égoïsme et égotisme, suffisance et mauvaise foi, insensibilité, méchanceté voire cruauté... les imposteurs de Roland Gori y sont comme un poisson dans l'eau[378]; sont ignorés les affects positifs qui font notre part d'humanité commune : altruisme, bonté, compassion, coopération, courage, créativité, désintéressement, empathie, générosité, non-violence, responsabilité, savoir, sincérité... Il nous faut donc bien quitter cette route, bifurquer, pour recouvrer des valeurs et des buts universalisables.

Retrouver les notions de « bien » et de « mal », c'est considérer que tout ce qui permet à un individu de développer pleinement à la fois sa singularité, son « intimité » (Abelio) et sa part d'humanité commune – ce qui en fera un « sujet », une « personne » – est préférable à ce qui l'amène à se considérer comme « abouti », à n'avoir pas ou peu d'exigences vis-à-vis de lui-même, à être indifférent aux autres ou à les considérer comme des concurrents, ou, pire, des ennemis – tout ce qui en fait un homme pensé comme simple monade [JMB].

Toujours les mêmes pistes, le même « chemin » : rompre avec la raison calculatrice (Horkheimer & Adorno), la rationalité économique (Gorz), le matérialisme (E.F. Schumacher), la représentation que l'homme (moderne) s'est forgée de lui-même (L. Lafforgue) ; quitter ce monde réifié, fondé sur la primauté de l'économie sur l'éthique ou la politique (Louis Dumont) et qui produit conformisme et anomie (A. de Benoist & S. Latouche)[379]...

Changer, en premier, notre mode de penser. Remettre les « idées » à leur juste place. Ainsi des abstractions inconsistantes nées avec la Modernité (A. de Benoist) : non seulement elles ne nous sont d'aucun secours pour nous aider à quitter la « grande route » mais elles nous en détournent, en jetant sur la réalité un voile qui participe pleinement du brouillard idéologique distillé par le libéralisme. Et avec la fin de l'hétéronomie, alors que la rationalité « préétablie » du réel et l'harmonie qui était censée en résulter (Leibniz vu par A. Renaut) se cassent la figure, la liberté devient un vecteur d'anomie et l'égalité d'homonomie[380]. Il nous faudra redéfinir ces notions non comme des données de départ inhérentes à une soi-disant « nature » humaine (dont on voit ce dont elle est capable quand sombre toute Loi), mais comme des processus libérateurs participant pleinement du « projet humain ».

Une démarche « ouverte »

Retrouver des valeurs communes, ce n'est, en rien, revenir à une société holiste (même s'il y a, probablement, dans certaines expériences actuelles une part de holisme, une nostalgie de l'ancien monde). Le monde de demain sera composite. Ce sera un monde de réseaux, multiples et croisés, un monde profondément divers, pluriel, bigarré, le contraire du monde uniformisé que nous promet l'homonomie. Prenons donc garde de ne pas trop idéaliser ce qui se passe ici ou là ; laissons la porte ouverte à un maximum de sensibilités, d'initiatives, d'innovations sociales. Une métamorphose ne s'anticipe pas. La chenille ignore tout du papillon. Méfions-nous de ceux qui ont des certitudes…

Ais-je pu en donner l'impression ? Il est difficile de se juger soi-même. J'ai essayé ici d'apporter ma pierre, de proposer une analyse s'articulant autour d'un concept, celui d'autonomie, qui me semble, dans le moment historique que nous vivons, faire sens ; dont l'heure est, peut-être, venue

La société autonome, une étape sur la voie du Projet Humain

Rien n'est plus puissant qu'une idée dont l'heure est venue. Victor Hugo [BM 295]

L'autonomie comme concept ou message comporte trois dimensions :

C'est d'abord le constat d'une réalité objective : une part importante de l'humanité s'est émancipée des contraintes de l'hétéronomie, tourne le dos aux valeurs portées par la société néolibérale et fonctionne selon de nouvelles valeurs.

Ensuite, c'est un modèle qui donne du sens à ce qui se passe et un outil qui nous fournit des indications concrètes sur le chemin à prendre, les valeurs à promouvoir, celles à combattre, pour nous permettre de réussir la transition et d'écarter la voie mortifère de l'homonomie.

Enfin, ce pourrait être un levier pour mobiliser des millions d'humains, pas encore tous autonomes mais tous en attente d'un nouveau projet fédérateur, porteur de sens, et qui, à partir de là, s'engageront avec l'ambition de changer le monde (J. Kerouac) ; ce peut être le vecteur d'une nouvelle téléologie, d'une nouvelle espérance.

À la différence de nombre de programmes plus ou moins utopiques du passé, l'autonomie n'est en rien un projet de société prédéfini, quelque chose de donné d'avance qu'il suffirait d'appliquer. C'est plus un processus qu'un objectif. Ce n'est pas une nouvelle idéologie, un nouveau truc en « -isme », mais un concept transitoire ayant une valeur opératoire. C'est une grille de lecture qui permet de retrouver du sens et de sortir de la crise ; un outil pour franchir le Seuil et opérer notre métamorphose. L'autonomie n'est qu'une étape vers la réalisation du Projet Humain.


24. Le Projet Humain

Si je ne parviens pas à entreprendre une œuvre… alors que me reste-t-il ?
Ma vie n'a plus aucun sens, je suis absolument inutile.
Peter Schwiefert

Nous justifierons, rétrospectivement, tous les défunts et nous donnerons un sens à leur vie
si nous réussissons à pétrir de cette argile le Surhumain,
et à donner ainsi un but à tout le passé.
Friedrich Nietzsche

L'Homme est un projet ; sa nature est en devenir ; l'« humain », une conquête dont nous ne sommes qu'aux prémices.

En ces temps de « Crise » – en en reprenant la définition rappelée par J. T. Desanti : le moment où le sort de la maladie (et du malade) se décide et se laisse discerner[381] – se joue le sort du « projet humain » lui-même : nous sommes à un moment où le « malade » – l'humanité – a le choix entre se métamorphoser ou disparaître. Car l'issue de la Crise est entre les mains du malade.

Responsabilité, Liberté, Sens

L'homme est une idée historique et non pas une espèce naturelle[382].
Maurice Merleau-Ponty

La démesure de la puissance technologique, devenue pour l'homme un problème crucial et même vital, oblige à repenser la question centrale de la responsabilité. [MRdA 121]

La crise, dans toutes ses dimensions, nous renvoie au « statut » de l’Homme au sein de la « Création » : lui seul a le pouvoir de la comprendre et d'agir sur elle. C'est cette action qui caractérise l'humain. De la maîtrise du feu à celle de l'atome. Mais, là aussi, un seuil est atteint : parce qu'il s'est rendu capable de détruire la planète et de se détruire lui-même, l'Homme se doit de franchir un nouveau pas sous peine de tout perdre : celui de la responsabilité – ou de la conscience.

Nous arrivons au bout de l'action incontrôlée de l’homme sur la nature, sur la société, sur lui-même. Il ne lui est plus possible de fuir, de se décharger sur des divinités (ou des hommes providentiels, ou des cercles occultes, ou des « fous de la génomique »…) de son pouvoir sur le monde. Il lui faut l'assumer. Ce qui se joue, aujourd'hui, c'est l’entrée dans une ère où l’homme, devenu enfin lucide sur son action, apprend à la maîtriser, collectivement, à partir de valeurs universelles, librement définies, intégrées et respectées par un nombre croissant d’individus.

Maîtrise qui, pour la première fois, devient, soudainement et simultanément, possible ET obligatoire. Parce qu'il peut, maintenant, comprendre ce qui se passe, l'homme devient responsable – et ce, qu'il exerce ou non sa clairvoyance, ses facultés. Lucidité et responsabilité sont les deux piliers sur lesquels repose notre liberté nouvelle.

Une liberté double. La première caractérise le projet humain. L'humanité est libre. Libre de faire le Bien ou le Mal. Comme l'individu. Saint Augustin nous en a instruit. Pour passer de l’ère de l’aliénation à l’ère de la liberté, il nous faut d'abord faire bon usage de cette liberté qui prend aujourd'hui une configuration inédite, celle de la maîtrise collective de notre avenir. L'autre liberté, c'est celle qui libère réellement l'individu, en fait un sujet, le rend plus « humain » : celle que nous trouverons « à l'arrivée » si nous faisons le bon choix.

L'histoire peut mettre les chances d'une plus grande liberté à notre portée ;
mais elle ne peut nous dispenser de nous emparer de ces chances et d'en tirer parti.

Dans cette phrase, Gorz tient ensemble nos deux libertés : la possibilité de devenir libres (ou, du moins, un peu plus que nous ne le sommes aujourd'hui) et l'obligation d'agir pour cela.

Agir comment ? Nous retrouvons là la question du sens. Un sens double, lui aussi : il désigne à la fois la direction – le « projet humain » – et le chemin ; à la fois le but et les voies pour l'atteindre. Depuis Nietzsche nous le savons, ce sens n'est plus donné mais à construire. Il ne peut l'être que par des êtres lucides, responsables, préoccupés de leur devenir collectif. Des autonomes. Aujourd'hui, le Sens s'incarne dans le concept d'autonomie – Castoriadis en fait l'irréfragable démonstration :

J'appelle praxis l'activité lucide dont l'objet est l'autonomie humaine
et pour laquelle le seul « moyen » d'atteindre cette fin est cette autonomie elle-mêm
e.[383].

L'autonomie est, à la fois, une fin et un moyen. C'est une praxis. C'est le socle qui permet au Sens de se manifester et à la Liberté de s'exercer, aussi bien sur le plan individuel que collectif. Si nous faisons le choix de l'autonomie alors les deux libertés se rejoindront.

Liberté 1

L'avenir ouvert

Liberté 2

L'avenir maîtrisé

 

Sens 2

L'autonomie

         

Sens 1

Le projet humain

L'Homme a encore devant lui un immense chemin à parcourir pour réaliser son « projet ». Sous réserve de marcher dans la « bonne direction ». Car, lorsque l'on est à une bifurcation, les premiers pas sont déterminants et engagent toute la suite. Si nous décidons de franchir le Seuil, alors, nous maîtriserons notre route, nous pourrons choisir consciemment notre avenir. C'est cela entrer dans l'Histoire. À l'intérieur du « cadre », nous sommes emportés, malgré nous, sur la courbe exponentielle, dans une course devenue folle, passagers d'un bateau ivre, jeté à grande vitesse[384]. Avec le risque que sombre, avec lui, le projet humain.

Le principe d’humanité

Existe-t-il un principe d'humanité, une valeur d'essence supérieure, capable de transcender les différences de races, de culture ou de sexe pour définir notre commune humanité ? Cette valeur doit-elle l'emporter sur toutes les autres ? Et J.C. Guillebaud d'ajouter : Voilà bien une question décisive. [JCG 185]

Nous ferons une réponse en deux temps. Pour que triomphe, à terme, ce principe d'humanité, il nous faut, d'abord, nous engager sur la voie de son affermissement. Ce principe, nous le retrouverons plus loin ; la voie qu'il faut emprunter pour tendre vers lui, c'est celle de l'autonomie. C'est ce que dit le discours humaniste depuis les origines. Après Platon et saint Augustin, Kant est celui qui l'a le mieux exprimé.

Pour Platon, seule l'ignorance peut nous détourner durablement de l'amour du Bien, puisque ce dernier coïncide avec le plus grand bonheur. Si nous ne choisissons pas le Bien, c'est parce que nous ne savons pas encore. Il appartient donc à chacun de nous de vaincre l'ignorance. La victoire sur les passions, les désirs et les préjugés en découlera naturellement. Nul choix douloureux ne sera nécessaire. La pleine reconnaissance du concept d'individu souverain n'est pas loin. [JCG 222]

« Au lieu d'aller dehors, rentre en toi-même ; c'est au cœur de l'homme qu'habite la vérité. » … « Moi et non pas la fatalité, ni le destin, ni le diable[385]. »Avec Augustin, la question devient celle d'une conscience de soi, d'une liberté et surtout d'un choix personnel. [JCG 225]

Kant donne un fondement nouveau à l'intériorité augustinienne en rejetant l'hétéronomie des morales du passé et en récusant, bien sûr, la nécessité de la grâce. Il affirme la capacité – autonome – de l'esprit humain de définir la morale en puisant en lui-même. [JCG 226]

Nous sommes là à la racine, au fondement même de l'autonomie : Peux-tu vouloir que ta maxime devienne une loi universelle ? Un Sens construit collectivement par des autonomes satisfera à l'exigence kantienne ; chaque autonome puisant en lui-même une règle morale compatible avec celle exprimée par tous les autres. De leur rapprochement, aujourd'hui rendu possible, de cette intersubjectivité objective, naîtra une normativité auto-fondée qui aura une portée universelle. Ce sera le ciment nouveau qui permettra de refonder de la régulation et du lien social. C'est en cela que l'autonomie représente l'étape actuelle du « projet humain ». Son émergence peut se lire comme l'affermissement de notre part d'humanité, individuelle et collective. Et ce qui se joue en ces temps de crise, c'est bien la sauvegarde de cette part.

Tout perdre ?

Nous pouvons la perdre. De deux façons. Si se répandent sur toute la Terre des hordes d'êtres, clonés ou anomos, qui n'auront plus rien d'humain, et que triomphe alors une homonomie mâtinée d'anomie. Ou si, pour éviter une telle issue, et sous prétexte de sauver ce qu'il reste d'humain en elle, la société n'aurait d'autre alternative que leur élimination (physique, psychique ou par la prévention génétique) ; si, de surcroît, le prétexte en était fondé, alors nous aurions vraiment tout perdu. Adam Quoi ? Armand Gatti pourrait répéter à l'infini, dans un vide sidéral, la question née à Auschwitz… il n'y aurait plus de réponse.

Tout être peut-il acquérir le sens de l'altérité et de la responsabilité ? Le point nodal de la « foi » en l’homme est dans son possible « rachat ». Hors toute croyance en l'au-delà, il n'est envisageable que dans la perspective d'un long chemin vers plus d'humanité. Sur ce chemin nous y étions, sans le savoir vraiment, soutenus, pour la plupart, par les béquilles des religions. Aujourd'hui, le voile se déchire, et il nous faut faire le choix, délibéré, de nous y engager pleinement. Ou d'y tourner le dos.

Demain frappe à la porte

Depuis près de 3000 ans, les messages humanistes, religieux ou philosophiques, essaient de nous élever au-dessus de nous-même. L'autonomie c'est leur actualisation à un moment, ce début de 3e millénaire, où les enjeux sont devenus décisifs, où ces « utopies » doivent s’incarner « sous peine de tout perdre ». Mais c'est plus que cela. C'est Demain qui frappe à notre porte…

Nous pensons l'avenir en fonction des origines ; le futur s'édifie à partir du passé nous disent scientifiques et penseurs en sciences humaines. Ce n'est pas faux, mais cela devient insuffisant : il nous faut voir l'avenir – et, donc, le présent – à partir d'un projet, d'une vision, qui ne relèvent plus d'une croyance, mais de la conscience : de la prescience que nous pouvons avoir, en cette époque charnière, de ce qu'est le « projet humain », de ce vers quoi il tend. Qui mieux que Teilhard de Chardin peut nous guider sur cette voie ?

Le Phénomène humain[386]

L'analyse de Teilhard procède à la fois des notions de continuum et de seuil. Les facteurs qui vont provoquer une mutation – biologique ou autre – s’accumulent progressivement sur de longues périodes et sont donc déjà présents bien avant qu'ils ne deviennent visibles, bien avant qu'un jour cela ne bascule ; un seuil est alors franchi, un saut qualitatif a lieu. Dès le premier atome, dès le Big Bang, potentiellement, infinitésimalement, la vie et la pensée sont présentes, sinon elles ne pourraient apparaître plus tard ; mais, elles ne se manifestent qu'à partir d'un certain niveau de complexification. Et après le Pas de la Vie, puis celui de la Pensée (le Pas de la Réflexion), il envisage, en préparation, un troisième « bond en avant » qui concerne, cette fois, l'humanité toute entière.

Le groupe zoologique humain, – loin de dériver biologiquement, par individualisme déchaîné, vers un état de granulation croissante, – … se dirige par arrangement et convergence planétaires … vers un deuxième point critique de Réflexion collectif et supérieur ... [page 341]

Pour Teilhard, L'Évolution … est une montée vers la Conscience. … Elle doit donc culminer en avant dans quelque Conscience suprême. Mais cette Conscience, justement pour être suprême, ne doit-elle pas porter en soi au maximum ce qu'est la perfection de la nôtre : le redéploiement illuminateur de l'être sur soi ?

La convergence planétaire ne consiste, aucunement, en un rapprochement uniformisateur des êtres, bien au contraire. On peut déjà, chez Teilhard, distinguer, en filigrane, les « deux chemins ». Il récuse toute solution égoïste de la Vie.

Si l'égoïsme sent juste, en ce qu'il recèle d'unique et d'incommunicable en soi, sa seule erreur, mais qui le fait bout pour bout manquer le droit chemin, est de confondre individualité et personnalité. En s'individualisant, le Monde retombe en arrière vers la pluralité, dans la Matière[387]. … Pour être pleinement nous-mêmes, c'est en direction inverse, c'est dans le sens d'une convergence avec tout le reste, c'est vers l'Autre, qu'il nous faut avancer. Le bout de nous-même, le comble de notre originalité, ce n'est pas notre individualité, – c'est notre personne ; et celle-ci, de par la structure évolutive du Monde, nous ne pouvons la trouver qu'en nous unissant. Pas d'esprit sans synthèse. Toujours la même loi, du haut en bas. Le véritable Ego croît en raison inverse de l' « Égotisme ». À l'image d'Oméga qui l'attire, l'élément ne devient personnel qu'en s'universalisant. (Plus loin, il dira : Seul l'amour est capable d'achever les êtres, en tant qu'êtres, en les réunissant.)

Mais pour que les particules humaines se personnalisent vraiment, elles ne doivent pas se rejoindre n'importe comment … c'est de centre à centre qu'elles doivent entrer en contact mutuel, et pas autrement. Parmi les diverses formes d'interactivités psychiques animant la Noosphère[388], ce sont donc les énergies de nature « intercentriques » qu'il nous faut reconnaître, capter et développer avant toute autre si nous voulons concourir efficacement aux progrès en nous de l'Évolution. Et nous voici par le fait même ramenés au problème d'aimer.

Considéré dans sa pleine réalité biologique, l'amour (c'est-à-dire l'affinité de l'être pour l'être) n'est pas spécial à l'Homme. Il représente une propriété générale de toute vie … Si, à un état prodigieusement rudimentaire sans doute, mais déjà naissant, quelque propension interne à s'unir n'existait pas, jusque dans la molécule, il serait physiquement impossible à l'amour d'apparaître plus haut, chez nous, à l'état hominisé. En droit, pour constater avec certitude sa présence chez nous, nous devons supposer sa présence, au moins inchoactive, dans tout ce qui est. … Sous les formes de l'amour, ce sont les fragments du Monde qui se recherchent pour que le Monde arrive. … L'amour sous toutes ses nuances, n'est rien autre chose, ni rien moins, que la trace plus ou moins directe marquée au cœur de l'élément par la Convergence psychique sur soi-même de l'Univers.

L'Humanité ; l'Esprit de la Terre ; la Synthèse des individus et des peuples ; la Conciliation paradoxale de l'Élément et du Tout, de l'Unité et de la Multitude : pour que ces choses dites utopiques, et pourtant biologiquement nécessaires, prennent corps dans le monde, ne suffit-il pas d'imaginer que notre pouvoir d'aimer se développe jusqu'à embrasser la totalité des hommes et de la Terre ? Un amour universel : non seulement il est chose psychologiquement possible ; mais encore il est la seule façon complète et finale dont nous puissions aimer.

Ainsi, à partir des grains de Pensée formant les véritables et indestructibles atomes de son Étoffe, l'Univers … va se construisant sur nos têtes, en sens inverse d'une Matière qui s'évanouit.

C'est le point Oméga, qui donne son sens à l'histoire même de l'Univers : La Noosphère atteindra collectivement son point de convergence, – à la « Fin du Monde ». [pages 287 à 303]

Essayons de voir comment cette pensée complexe, foisonnante, inouïe, peut nous aider à l'humble niveau où nous nous situons.

La Noosphère ? Qui ne voit que la récente révolution technologique, ignorée de Teilhard mort en 1955, conforte considérablement sa théorie[389]? Joël de Rosnay évoque les « neurones » d’un cerveau planétaire en voie de surgissement ou le principe de subsomption qui « nous permet de nous représenter comme intégrés, sans nous y perdre, dans un plus grand que  nous[390]. » La Métamorphose pourrait correspondre non pas à ses premiers balbutiements (car, dans la perspective teilhardienne, ceux-ci se manifestent quasiment dès les origines de l'homme) mais à une étape décisive de son développement : une première avancée vers une sorte de conscience collective de l'humanité ; avancée qui conditionne la réussite du « pari » auquel elle est aujourd'hui confrontée : celui de « la maîtrise collective de son avenir ».

Teilhard, par contre, a bien connu le Mal (quoiqu'il prenne, parfois, de nos jours, une forme autrement insidieuse). Il nous montre, ici aussi, le « chemin » à suivre : tourner le dos à l'individualisme, ou égoïsme, qui nous fait retomber en arrière vers la pluralité, dans la Matière. L'individualisme source du matérialisme et de notre civilisation froide : A. Renaut, A. Gorz, le pape François ou P. Rabhi, chacun nous l'a dit à sa manière.

Il nous faut faire la démarche opposée. Celle de particules humaines qui se personnalisent vraiment par redéploiement illuminateur de l'être sur soi – quelle belle définition de l'autonomie ! Or, Pour être pleinement nous-mêmes, c'est vers l'Autre, qu'il nous faut avancer.

Ici nous retrouvons J.C. Guillebaud, Boris Cyrulnik, Pierre Legendre, et même Kant : l'Autre fait de nous une personne, i.e. un être unique, et lui-même en devient une aussi. Et toutes ces personnes, avançant les unes vers les autres, tendront à l'universel, puisque l'élément ne devient personnel qu'en s'universalisant – nous sommes là aux fondements de l'intersubjectivité. Une démarche, tendanciellement fusionnelle en Oméga, qui opère par le haut, à l'opposé du nivellement par le bas programmé par la société néolibérale en route vers l'homonomie.

Et nous avancerons vers l'Autre comment ? Comme le pressentent Frédéric Lenoir et Patrick Viveret, en nous reliant de centre à centre, i.e. par l'amour. Là se trouve probablement ce principe d'humanité que recherche J.C. Guillebaud, cette valeur d'essence supérieure, capable de transcender les différences de races, de culture ou de sexe et qui définit notre commune humanité.

Et lorsque notre pouvoir d'aimer se sera développé jusqu'à embrasser la totalité des hommes et de la Terre, l'Homme aura réalisé son « Projet » ; il aura éliminé toute trace de barbarie en lui, il sera pleinement « humain ».

Teilhard conforte toutes les hypothèses de ce livre. Oui, il nous faut faire un nouveau Pas, franchir un Seuil. Pas seulement pour survivre, pour éviter les catastrophes annoncées : ce serait une bien piètre et mesquine raison ! Il faut le faire parce que nous sommes à l'aube d'une nouvelle étape du projet ou « phénomène » humain, étape décisive pour qu'il prenne, enfin, tout son sens.

Nous connaîtrons alors autre chose que ce monde implacable et violent, de plus en plus difficile à vivre pour le plus grand nombre[391]. Nous vivrons sur une Terre bien plus paisible et harmonieuse. Nous avancerons sur une courbe douce, tranquille, qualitative – qui, peut-être, avec le temps, dans des milliers d'années, se transformera, elle aussi, en courbe exponentielle, mais dans le registre décrit par Teilhard, celui de la conscience.

A contrario, si nous refusons cette voie, si nous décidons de rester « dans le Cadre », d'ici quelques centaines d'années l’« Homme » aura probablement disparu. Peut-être sommes-nous une expérience parmi des milliers, des milliards d’autres en cours dans ce gigantesque pari, ce maelström d’essai-erreur qu’est l’univers, et notre échec, notre extinction aura aussi peu d’importance que celle d’une espèce de papillon. Mais, comme chaque espèce de papillon est unique et précieuse, l’honneur de l’espèce humaine est de considérer que son expérience, elle aussi, est unique et précieuse, qu'elle doit être préservée et aboutir.

Spiritualité

L’homme invente Dieu pour se représenter son pouvoir sur le monde, pouvoir tout à la fois réel et relatif, donc « voilé », pouvoir qui est à lui-même un mystère par rapport au reste de la nature. Cela transparaît dans les croyances et les rites des indiens d’Amérique du Nord.

Les religions ont fonctionné comme une sublimation de ce pouvoir ; les hommes ont imaginé qu’il se trouvait « ailleurs », et que cet « ailleurs », Lui, savait ce qu’Il faisait, puisqu’Il était omniscient. Comme si la foi inconsciente que les hommes ont en leur avenir était projetée sur leurs divinités présentes, témoins ou, en quelque sorte, garants de leur future maîtrise d'eux-mêmes et de leur destin.

Puis est venu le temps où, ses pouvoirs se décuplant, l'homme a cru possible de s'émanciper des dieux. Sa « démiurgie prométhéenne » l'a alors progressivement entraîné dans l'impasse actuelle. Car, nous explique Teilhard :

La grande machine humaine est faite pour marcher, – et elle doit marcher, – en produisant une sur-abondance d'Esprit. Si elle ne fonctionne pas, ou plutôt si elle n'engendre que de la Matière, c'est donc qu'elle travaille à rebours... [285]

Cela fait trois siècles que l'humanité, au moins dans sa frange occidentale, travaille à rebours… Nous l'avons constaté tout au long de ce livre.

En privilégiant la Matière, elle sacrifie la Vie. Vie humaine, vie animale, vie végétale, vie spirituelle… jusqu'à la survie de notre maison commune, la Terre : le rouleau compresseur de la grande machine humaine n'épargne rien. Mais il arrive au bout de sa course. Devant un mur qu'il ne peut franchir. Il nous faut laisser là cette machine. Repenser notre pouvoir sur le Monde. Remettre la Vie au centre. Et l'Esprit au devant. Pour accéder à une vraie connaissance. Qui marchera sur deux jambes : la raison et l'intuition.

Une fois le Seuil franchi, il est probable que les religions resteront « dans le cadre » : l’ère du « religieux » sera derrière nous. Par contre, l'Esprit, le Spirituel, deviendra premier. Si l’homme n’aura plus besoin des dieux, il aura absolument besoin d’une éthique puissante, de valeurs universelles. Sinon, il ne pourra aucunement assumer sa nouvelle responsabilité collective. Sinon, cela voudra dire qu'il s'est trompé de route.


Épilogue

Il fallait une nouvelle conception, un nouveau mode de vie et de pensée,
une nouvelle façon d’aborder l’éternel problème de la société.
Et la triste haleine de la pensée humaine ne pourrait que tout corrompre.

Clifford D. Simak – Demain les chiens, 1952[392]

Pour l'humain Simak, un monde « humain » ne peut se concevoir que sans l'homme – utopie plus sympathique, et, à tout prendre, plus « humaine », que celle des technoprophètes !

En 1952, le pire de l'homme et la barbarie[393] imprègnent encore toutes les consciences. Au XXIe siècle, ils peuvent l'emporter une nouvelle fois.

Avons-nous franchi un point de non-retour le 16 janvier 1991 ? J'ai tendance à le penser. Combien ont réagi avec la lucidité et la compassion de Gilles Deleuze et René Scherer[394] à cette abomination que fut la Guerre du Golfe ? Nous y avons laissé une bonne part de notre humanité, de celle qui, peu à peu, en témoignaient nos réactions aux dernières guerres coloniales ou à l'apartheid, s'était fortifiée en nous au fur et à mesure que se dissipait la triste haleine de la pensée humaine… Cette guerre fut probablement la condition nécessaire pour nous faire faire un pas décisif sur l'axe de l'aliénation en direction de l'homonomie – par un habile (?) détour vers l'anomie : aujourd'hui nous avons Daesh et le GTA…

Dès les premières lignes de cet ouvrage je vous en avertissais : sans vouloir jouer les Cassandre, je crains, comme pour le réchauffement climatique, qu’il ne soit déjà trop tard pour choisir le meilleur. Fort probablement, le pire est devant nous. Sauf à espérer un sursaut inattendu de l'homme[395].

Serons-nous assez fous pour penser pouvoir changer le monde[396]? Afin d'y parvenir ? Serons-nous capables de récuser les héritages de la Modernité ? D'inventer un nouveau mode de vie et de pensée, une nouvelle façon d’aborder l’éternel problème de la société ? Surtout, saurons-nous saisir la chance que l'Histoire nous offre : apprendre à maîtriser collectivement notre avenir ? Pour encore en avoir un ? Un avenir « humain »…

Nous aurions presque tout pour réussir : les femmes et les hommes, la prise de conscience, les idées, les moyens techniques… Manque le déclic qui transformerait en un vaste mouvement, en une vague irrésistible ces millions de gouttelettes aujourd'hui dispersées.

J'ai tenté de suggérer quelques pistes pour nous aider à avancer un peu sur ce chemin. Serai-je entendu ?

Et à défaut de rencontrer suffisamment d'écho pour aider des « autonomes » qui auraient pris « conscience de leur responsabilité collective » à agir ensemble, la nature et les animaux de ma retraite pyrénéenne suffiront à mon bonheur.

Un bonheur avec un petit arrière-goût d'amertume…

Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu'un chagrin de ma solitude[397]

Prats de Mollo,
24 août 2016


Merci à celles et ceux
qui m’ont accompagné et encouragé
dans cette longue marche.

Un grand merci à Simon
pour la traduction électronique de cet ouvrage.


Quel sous-titre donneriez-vous à cet ouvrage ?

        

*Autonomie ou Barbarie ayant déjà été pris – cf. supra, chap. 18 in fine

Pour répondre, rendez-vous sur :

https://docs.google.com/forms/d/1NEzO9e3O1R0MV2A0p3Q7iv_HV9P--5MQ2LQ0gyj7GyQ/viewform?c=0&w=1&usp=mail_form_link


[1]  Fredric Brown, Fantômes et farfafouilles, titre original : Nightmares and geezenstacks, « Présence du futur » n° 65, Denoël 1963, pp. 51-53.

[2] Celle placée en tête de l’ouvrage, p. 5, est  extraite du texte Le Chien, page 35.

[3]  Qui introduit les deux volumes du Supplément publié en 1980 par l’Encyclopedia Universalis.

[4] Nicolas Hulot n'est pas le seul à utiliser l'expression.

[5] Cela fait 25 ans, nous disent les statisticiens, que 80 % des Français sont pessimistes ; une majorité de personnes pense que « nos enfants vivront moins bien que nous ».

[6] Père de la glaciologie moderne, lauréat 2008 du prix Blue Planet, la plus prestigieuse récompense internationale dans le domaine de l'environnement, Claude Lorius conclut ainsi une interview accordée au journal Le Monde, le 11 novembre 2008.

[7] Réflexions entendues dans l'émission C dans l'air, sur France 5, début 2009.

[8] Claude Imbert, édito du Point du 2 avril 2009.

[9] En introduction à un article De l’hétéronomie à l’autonomie, dont le sous-titre est Comprendre la crise et comment en sortir ; article  paru dans l'ouvrage collectif Les nouveaux espaces politiques, publié sous la direction de Georges Labica aux éditions L’Harmattan, en 1995.

[10] «...qui d’autre que lui serait plus nécessaire ? » écrit-il, parlant de Louis Massignon, en conclusion de la préface d’un coffret réunissant un certain nombre de textes du grand islamisant : Écrits mémorables, Bouquins/Laffont.

[11] Libération du 27 août 2009. Cinq ans plus tard, rien n'a changé : Il manque des intellectuels pour penser ce qui arrive dit Dominique Rousseau, à la Matinale de France Culture, le 9 septembre 2014.

[12] Préface à la Critique de l'économie politique – 1859.

[13] N. Hulot, Pour un Pacte écologique, novembre 2006, p. 54-55.

[14] Félix Guattari, Les trois écologies, Galilée, Paris, 1989

[15] D'après Wikipedia, article Extinction de l'Holocène. Selon Pierre Rabhi, depuis 10 000 à 12 000 ans, 60 % de notre patrimoine semencier a déjà disparu.

[16] Glaciologue, professeur à l'Institut du changement climatique de l'université du Maine, interviewé par Laure Noualhat, dans Libération, le 29 août 2009.

[17] Étude parue dans Nature Geoscience ; d'après lefigaro.fr, 24 décembre 2012.

[18] Selon deux études publiées le 12 mai 2014 ; Le Monde du 13 mai 2014.

[19]  Inspiré de : High risk of permafrost thaw ; travaux menés par une quarantaine de scientifiques de plusieurs pays réunis en réseau et publiés dans la revue Nature du 1er déc. 2011, Marielle Court, lefigaro.fr du 2 décembre 2011 : Le climat sous la menace de la fonte des sols arctiques et Claude Lorius, art. cité.

[20]  George Monbiot, journaliste et écologiste, The Guardian du 16 mars 2009 (source et traduction : Contre Info).

[21] Selon l'Agence américaine océanique et atmosphérique (NOAA), en mars 2015 la concentration mondiale moyenne mensuelle de CO2 dans l'atmosphère a dépassé pour la première fois le seuil des 400 parties par million (ppm). D'après Sciences et Avenir, 6 mai 2015.

[22] Ce néologisme a été proposé par le Néerlandais Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie (1995), pour décrire l'impact croissant de l'humanité sur la biosphère. Cet âge a, selon lui, débuté autour de 1800, avec l'avènement de la société industrielle caractérisée par l'utilisation massive des hydrocarbures. Depuis, la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone produit par leur combustion n'a cessé d'augmenter.

[23]  lefigaro.fr du 27 mai 2013 (avec l'AFP).

[24] Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles et dangereux, Éditions du Cherche Midi, 2012. Voir également sur ce sujet l'édifiant ouvrage de Quentin Ravelli, La stratégie de la bactérie, Une enquête au cœur de l'industrie pharmaceutique, Le Seuil, janvier 2015.

[25]  Marielle Court, lefigaro.fr, 6 juin 2012. 

[26]  Titre français de The second trip, ouvrage de Robert Silverberg, un des maîtres de la science-fiction.

[27] D'après La boîte de Pandore de la biologie synthétique, article par lequel Hervé Le Crosnier inaugure, le 21 mai 2010, son blog Puces savantes sur Le Monde diplomatique.fr.

[28] D. Linhart est sociologue, directrice de recherche au CNRS et membre de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées chez France Télécom – in Les salariés de France Télécom sont-ils exposés à un stress particulier, comparés à ceux d'autres entreprises privées ? Le Monde du 8 septembre 2009.

[29] AFP, 18 septembre 2009.

[30] Dans El Pais (cité par l’AFP, le 24 mai 2009). 

[31] Selon Thomas Piketty (Mathilde Golla, Le Figaro, 2 janvier 2015).

[32] LesEchos.fr, 15 octobre 2015.

[33] Nous sommes entrés dans l'ère de la consommation de l'autre. … On consomme son conjoint (qui est jeté à la moindre occasion), on consomme ses enfants (qui doivent apporter du plaisir mais que l'on ne se donne pas la peine d'éduquer). … La conjugalité et la parentalité sont vues à l'aune de l'épanouissement personnel. Le turn-over est donc perpétuel, favorisant du même coup les sites de rencontres et de locations d'amis. C'est une dynamique cohérente, un monde parfaitement inédit en train d'éclore... In À l'aide ou le rapport W (inculte / laureli, 2013), p. 122 ; roman de science-fiction d'Emmanuelle Heidsieck, qui se déroule en... 2015 !

[34]  Définie par Roman Jakobson comme l'une des cinq grandes fonctions du langage, la fonction phatique d'un énoncé est le rôle que joue cet énoncé dans l'interaction sociale entre le locuteur et le locuté, par opposition à l'information effectivement contenue dans le message ; elle sert à assurer que la communication passe bien, par exemple, lorsqu'un orateur demande « Vous me suivez ? » ; la linguiste Marina Yaguello indique qu'il faut faire entrer dans cette catégorie les discussions mondaines, tous les artifices de langages (anecdotes, histoires drôles) utilisés pour « maintenir le contact verbal sans défaillance » et éviter que s'installent une gêne, un silence. D’après Wikipedia. .

[35]  Charlie Chaplin, 1936.

[36] La Terre est plate. Une brève histoire du XXIe siècle, Fondation Saint-Simon, 2006.

[37] Débandade dans la blablasphère, Coll. Calligrammes, Bernard Guillemot, 2010.

[38]  Cité par Philippe Meyer dans sa chronique sur France Culture, le 16 mars 2011.

[39]  Michel Meyer, De la problématologie : philosophie, science et langage, LGF, 1994. Note de JCG.

[40]  Concept forgé par le célèbre biologiste Richard Dawkins en 1976 dans son livre Le «Gène égoïste».

[41] Les 10 «Mots de l'année 2012», selon Merriam Webster, l'éditeur de dictionnaires le plus important outre-Atlantique ; lefigaro.fr du 11 décembre 2012.

[42]  Interviewé par Eugénie Basté, FigaroVox, 18 juillet 2014.

[43] AFP, 7 juin 2011.

[44] Léo Ferré, La violence et l'ennui – p. 69.

[45] Patrick Amoyel, directeur des recherches freudiennes à l'université Nice-Sophia Antipolis (2010).

[46]  D'après lefigaro.fr, Cécilia Gabizon et Victoire Brunat, 13 juillet 2009.

[47] Libération.fr du 27 août 2009.

[48] Chantages sexuels, harcèlement... Les ados pris au piège du net. Agathe Logeart, Le Nouvel Observateur, 27 mars 2013.

[49] Enquête de Cyrille Louis, lefigaro.fr, 8 octobre 2009.

[50] Benoît XVI, homélie pour la Pentecôte en la basilique Saint-Pierre, au Vatican, le 31 mai 2009.

[51] Début 2015, d'autres consciences se manifestent. Natacha Polony, dans Le Figaro du 6 février (souligné par nous) : Il y a des jours où la nausée s'installe et ne s'atténue pas. Des jours où le malaise s'accompagne d'un sentiment d'effroi, mais aussi de cette noirceur profonde qui nous dit que le monde est bien ainsi, et que ce présent atroce et ponctuel pourrait être, si nous continuons à détourner les yeux, notre avenir. Ce fut le cas ce 7 janvier et dans les jours qui ont suivi. Ça l'est encore alors que les médias évoquent cette vidéo d'un pilote jordanien de 26 ans brûlé vif dans une mise en scène abjecte et spectaculaire. Ou ces photos montrant le sort atroce de deux homosexuels précipités du septième étage d'un immeuble et achevés à coups de pierres par la foule. On peut rejeter ces images, ou les mettre à distance par l'analyse brillante de la «stratégie de communication» de l'État islamique. Mais on ne peut faire abstraction d'un point: il est des gens, dans notre pays, des gens que nous croisons dans la rue, des jeunes gens, souvent, qui ont regardé ces images, qui s'en sont repus avec une fascination morbide. Et nous sommes comptables collectivement d'avoir engendré un monde où le martyre le plus abominable est regardé par des jeunes de 15 ou 17 ans qui n'ont pas forcément envie de vomir devant ce spectacle.

[52] 800 000 chaque année selon l'OMS (2014).

[53] Dans Le Choc des civilisations (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, 1996), l'Américain Samuel Huntington explique qu'après l'effondrement du bloc soviétique, les clivages idéologiques sont remplacés par des clivages civilisationnels dans lesquels le substrat religieux tient une place centrale.

[54] Inspiré par l'entretien de Thierry Garcin avec François Thual, coauteur avec Jean-François Gayraud de Géostratégie du crime, Odile Jacob, mars 2012 – Les enjeux internationaux, 28 mars 2012, sur France Culture.

[55] D'après lefigaro.fr du 27 juin 2013, Corée de Sud : les jeunes risquent la « démence digitale ». Au Japon, on appelle « otaku » – celui qui ne sort jamais – ceux qui restent scotchés à leur(s) écran(s) et vivent quasiment dans un monde virtuel.

[56] Dans le G2 Bulletin, une lettre spécialisée sur le renseignement publiée aux États-Unis, on apprend que tous les logiciels Windows depuis la version 95 comportent deux clés de cryptage ; la première se nomme KEY, la seconde NSAKEY. Un curieux acronyme qui laisse deviner que l'agence fédérale dispose d'un formidable passe-partout pour accéder à tous les PC équipés de ce système d'exploitation – ils ont donc dû lire ce livre bien avant vous !

[57] D'après Comment l'Amérique nous espionne, Jean-Marc Gonin, Le Figaro magazine, 5 juillet 2013.

[58] Présentation de l'émission sur franceculture.fr avant qu’elle ne soit supprimée à la rentrée 2016.

[59] D'après Le monde selon Stéphane Rozès, France Culture, 7 octobre 2013.

[60] Léo Ferré, Requiem, 1975 ; p. 143.

[61] Walter Lewino, L'imagination au pouvoir, Le Terrain vague, Éric Losfeld Éditeur, juin 1968. Tous les « slogans de Mai 68 » repris plus loin sont extraits de cet ouvrage.

[62] La figure de Fraser, 1984, Fayard.

[63] In L'Idéel et le Matériel, Fayard, 1989. Cité par P. Dardot et C. Laval [C 462].

[64].Les structures élémentaires de la parenté, 1947, première édition 1949 – Maison des Sciences de l'Homme, Collection de rééditions, Mouton 1967 – pp. 68 à 71.

[65] Traduit de l'américain par Georges Chevassus, Plon, Terre Humaine, 1963, p. 76-7.

[66] Op. cit. p. 552.

[67] Ibid. p. 79.

[68] Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité, Le Seuil, 1970 – in JCG 217.

[69] Les tablettes des cités d'Uruk datent de 3400 av. J.C.

[70] Cf. André Leroi-Gourhan, Les Religions de la Préhistoire, PUF, 1964

[71] Les stèles sur lesquelles fut gravé le Code de Hammurabi datent de 1750-1700 avant J.C.

[72] Notions que j'utilise ici dans une acception plus large que celles ethnologique ou historique stricto sensu.

[73] D'après Wikipédia.

[74] Les Préfectures sont des monuments en airain... un coup d'aile d'oiseau ne les entame même pas... C'est vous dire ! – Léo Ferré, Il n'y a plus rien (1973), p. 197.

[75] Flammarion, 2010, p. 73.

[76] À peine de retour de Guinée, et croisant à l'entrée du métro un noir qui en sortait, spontanément, je le saluai d'un petit hochement de tête et d'un léger sourire ; je ne vous dis pas avec quelle violence je fus apostrophé et vous laisse deviner de quels noms je fus traité – autres lieux, autres mœurs...

[77] Léo Ferré, La solitude, p. 93.

[78] Fin 2013, en Bretagne, patrons et salariés manifestent ensemble contre l’État.

[79] Dans L'abeille et l'économiste (Carnets Nord, 2010), Yann Moulier Boutang explique comment le capitalisme a poursuivi sa conquête méthodique d'une assise sociale : un peu moins de la moitié de la population est devenue propriétaire dans les pays du Centre ; ainsi, par le biais des fameux fonds de pension, les nantis rentiers... parviennent à justifier des salaires et des primes représentant cinq mille années de Smic... parce qu'ils s'adossent à une rente autrement plus difficile à contester, celle des retraites des classes moyennes du Centre – pp. 177-8.

[80] 40 % des Français disent se situer hors de tout clivage politique (in Les nouvelles passions françaises, François Miquet Marty, Michalon, 2013).

[81] L'Australienne Norrie May-Welby vient de devenir la première «personne neutre» du monde. lefigaro.fr, 5 juin 2013.

[82] La politique internationale elle-même … obéit à ce tropisme de la diabolisation. … [Pour le] journaliste du New York Times, David Bindera, … dans un conflit extérieur l'Amérique ne pouvait admettre « qu'un seul méchant à la fois » ». (Enquête de l'hebdomadaire londonien The Independant of Sunday, juin 1994). [JCG 246] Avec le 11 septembre (2001), les choses ne se sont pas arrangées. Aux Matins de France Culture du 2 juillet 2013, Éric Delbecque explique : Les États-Unis ont un problème avec l'Autre, avec un grand A, parce que c'est devenu, comme le dit Barber, un empire de la peur. D'où la marginalisation des libertés individuelles au profit de la collectivité, de la Nation, avec un grand N ; ce qui compte avant tout c'est la sécurité nationale. L'Amérique se dirige vers une forme de démocratie à l'antique... comme à Athènes, où la collectivité prime sur l'individu.

[83] Patrick Viveret, en introduction de son livre, et en référence au 11 septembre, pose la question : Et l'ennemi terroriste qui a fait si peur à une Amérique qui se croyait chrétienne, où a-t-il trouvé le sens et l'énergie pour perpétuer ces attentats meurtriers ? … Qu'est-ce qui leur a insufflé cette pulsion mortifère … ? [une] cause suffisamment forte pour justifier leur martyre et le massacre de milliers d'innocents. Une cause qui défigure tout autant l'islam que les croisades ont défiguré le christianisme ou la politique israélienne de colonisation des terres le judaïsme. Une cause qui recourt quasiment aux mêmes mots, aux mêmes symboles que celle de l'Axe du Mal : c'est toujours le grand Satan qu'il s'agit de combattre. Il est américain dans un cas, islamiste dans l'autre, mais il est toujours le mal des autres, celui du barbare, de l'ennemi, de l'infidèle. En ligne de mire, c'est toujours l'Autre, qu'il habite le même quartier ou à l'autre bout du monde. [PV 20-21]

[84] Amin Maalouf (in Le dérèglement du monde, Quand nos civilisations s'épuisent, Grasset, 2009) constate : Nous sommes passés d’un monde où les clivages étaient principalement idéologiques et où le débat était incessant, à un monde où les clivages sont principalement identitaires et où il y a peu de place pour le débat. Chacun proclame ses appartenances à la face des autres, lance ses anathèmes, mobilise les siens, diabolise ses ennemis – qu’y aurait-il d’autre à dire ? Les adversaires d’aujourd’hui ont si peu de références communes. Il ne s’agit pas, pour autant, de regretter le climat intellectuel de la Guerre froide… mais il me paraît légitime de déplorer que le monde en soit sorti « par le bas », je veux dire vers moins d’universalisme, moins de rationalité, moins de laïcité ; vers un renforcement des appartenances héréditaires aux dépens des opinions acquises ; et donc vers moins de libre débat. Cité par Brice Couturier, France Culture, 9 novembre 2012.

[85] Pierre Rosanvalon aux Matins de France Culture, le 15 mai 2013.

[86] R. Koselleck, L'Expérience de l'histoire.

[87] Greek, © Steven Berkoff, 1980/1989 – Traduction de Geoffrey Dyson et Antoinette Monod ; Actes Sud-Papiers, 1990. Créée au Théâtre National de la Colline le 14 mars 1990, dans une mise en scène de Jorge Lavelli, avec Richard Fontana, Catherine Hiegel, Judith Magre et André Weber.

[88] Dans une relation qui engage l'Être entier ; a contrario, les simples rapports physiques, qui se multiplient depuis que le sexe s'est, soi-disant, « libéré », laissent chacun esseulé.

[89] J'ai été encouragé à oser ces quelques réflexions – bien superficielles, j'en conviens, je n'ai aucune formation en psychanalyse – par Georges Labica qui, suite à l'exposé de ma théorie sur l'autonomie devant ses élèves de doctorat de philosophie à Nanterre, a fait cette remarque : « cela remet en cause l’œdipe ».

[90] Berkoff nous parle, aussi, du continuum existant entre toutes les formes d'affection, de tendresse : Je sens que c'est l'amour quelle que soit la forme qu'il prend...

[91] Dans un monde où domine l'immatériel, la situation s'inverse ; infiniment plus nombreux et rapides qu'autrefois, plus superficiels aussi, les échanges deviennent « premiers » par rapport aux appartenances ; de leur nature et de leur qualité va, très probablement, pour une bonne part, dépendre nature et qualité de la relation à l'autre.

[92] En partie inspiré (notamment certaines citations et les statistiques) de l'article « Religion » de Wikipédia.

[93] Léo Ferré, Le Chien, p. 34.

[94] Rémi Brague, in Au moyen du Moyen Âge. Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam. Flammarion, Champs-Essais n°856, Paris 2008, pp. 45-46.

[95] In  Le Figaro Madame du 17 décembre 2011, débat entre Michela Marzano, philosophe et députée italienne, et Morgan Sportès, auteur de L'Appât, et de Tout, tout de suite.

[96] Il y en aurait plus d'un milliard dans le monde. Ils sont plus nombreux dans les pays scandinaves, en Allemagne, en France ou au Canada qu'aux États-Unis, en Pologne, en Irlande ou en Grèce... Mais les comptages, en la matière, sont pour le moins approximatifs : un Français sur deux se revendique encore d'une religion chrétienne mais la moitié d'entre-eux dit ne pas croire en Dieu !

[97] Alain de Benoist, in Minima moralia, Krisis n°7, MORALE ?, février 1991, p.12.

[98]  [André Malraux] m'a dit que nous sommes la première civilisation dans l'histoire du monde à ne pas avoir de centre, de transcendance, de sens à la vie qui l'informe en tant que civilisation. Très sensible à la technologie moderne — « Pensez donc, en l'espace d'une seule vie j'ai vu les fiacres à Paris et des hommes sur la lune » — il s'inquiétait pour l'avenir d'une telle culture sans centre, et c'est là où, devant moi, il a prononcé la fameuse phrase : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Il a expliqué qu'il ne savait pas quelle forme cela prendrait... Brian Thompson, « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » : le sens de cette phrase prononcée, démentie, controversée. In Yves Moraud (dir.), Ordre et désordre, schème fondamental dans la vision et l'’écriture d'’André Malraux. Actes du colloque de Brest 6-9 juin 2001, Crozon, Les éditions Buissonnières, 2005, pp. 228-237.

[99] Dans sa Préface pour l’édition française de l’Histoire comparée des civilisations, Cercle Européen du Livre/Robert Laffont, 1964 ; édition originale : Holle Verlag, Baden-Baden, 1962.

[100] Olivier Roy, Le Monde du 12 février 2011.

[101] Julie Clarini cite, ici, un article d'Asaf Bayat, publié sur le site Open democracy – Les idées claires, France Culture, 14 février 2011.

[102] Éd. Musicales, 1957.

[103] L'homme est en passe de devenir un «monogame en série», lefigaro.fr, 5 août 2013 ; Tristan Vey cite Frank Cézilly, professeur d'écologie comportementale à l'université de Bourgogne et auteur du Paradoxe de l'hippocampe, Une histoire naturelle de la monogamie, éditions Buchet/Chastel, 2006. Déjà, Denis Diderot écrivait à propos du mariage : Rien en effet ne paraît plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la nature et la liberté du mâle et de la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre. In Diderot in extenso, archives tirées du fonds familial, en cours de publication ; cité par Eric Bietry-Rivierre, Diderot, libre-penseur du XXIe siècle, lefigaro.fr, 14 octobre 2013.

[104] Je ne résiste pas, ici, au plaisir de citer ces quelques vers de Léo Ferré extraits de La vie moderne (1958 !) : 
Avec dix ronds de fécondant
La biologie fait des enfants
Qui rentrent tout seul chez leur maman !
Dans les labos y'a des cornues
Et dans la rue y'a plus d'cocus
La poule fait l’œuf, mais ne chante plus !

[105]Gorana Bulat-Manenti : Comment fonctionne une cure analytique ? (Erès) – compte-rendu par Jacques Munier, L'essai et la revue du jour, France Culture, 3 janvier 2013.

[106]Bertrand Ogilvie, psychanalyste et professeur de philosophie, à S'il fallait changer quelque chose, par Nedjma Bouakra, France Culture, le 20 août 2013.

[107] Fabienne Brugère, La politique de l'individu, Éd. du Seuil, « La République des idées », 2013 ; à La Grande Table, France Culture, le 4 octobre 2013.

[108] Éric Le Boucher, Le Monde, 4 février 2007.

[109] Projet d'aéroport près de Nantes, fortement contesté par un collectif d'agriculteurs locaux, de riverains et d'écologistes.

[110] Selon la formule de Maurice Hauriou, Droit public, 1916, p. 304.

[111] Titre de l’ouvrage collectif du « Comité Vérité Toul », Gallimard 1973, collection « La France sauvage », dirigée par Jean-Paul Sartre.

[112] In mon ouvrage Monaco, une monocratie démocratique, Monaco, 2007, p. 41-42.

[113] À l'occasion de la remise du rapport annuel 2011 du Médiateur de la République.

[114] Entretiens réalisés entre juillet et novembre 1991 auprès d'une soixantaine de travailleurs sociaux pour le Commissariat général au Plan.

[115] François Dubet, La galère : jeunes en survie, Fayard, 1989.

[116] Pierre Bourdieu, La misère du monde, Le Seuil, 1992.

[117] Alain Touraine, intervention au colloque « Villes, construire les solidarités », UNESCO, 23 janvier 1992.

[118] À C dans l'air, le 20 avril 2009. Comment ne pas voir un lien entre ces différents constats et les événements tragiques qu'a connus la France en 2015 ?

[119] Léo Ferré, p. 420.

[120] Formule que l'on cite souvent en oubliant son contexte : « La religion est le soupir de la créature accablée, le cœur d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit d'une époque sans esprit. Elle est l'opium du peuple. » In K. Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844, trad. Fortin (Giard, 1895).

[121] Sur France Culture, le 6 mars 2012.

[122] Alors que l'individu contemporain est habité par la peur et la méfiance de l'autre, et que le monde est devenu « instable, erratique, plein de dangers, dominé par des puissances invisibles et incontrôlables », « la question qui hantait le tournant du siècle est redevenue centrale : comment constituer et maintenir une société ? » Jean-Claude Guillebaud cite, ici, Lucien Karpik, in Le Débat, novembre-décembre 1997. D'après JCG 234.

[123] In Marxist.org – il n'est pas fait mention de la traduction.

[124] In Le Suicide, étude de sociologie, 1897 ; PUF 1991 – cité par JCG 231.

[125] Nous sommes devenus les gestionnaires de nos propres jouissances, Le Monde, 27 février 2009. Zygmunt Bauman est professeur émérite de sociologie à l'université de Leeds et l'auteur, notamment, de : Le coût humain de la mondialisation, Pluriel, 2011 ; La vie liquide, Pluriel, 2013 ; Les riches font-ils le bonheur de tous ? A. Colin, 2014.

[126] Eve Suzanne, Révolution informationnelle et révolution numérique, in la revue numérique Implications philosophiques du 8 octobre 2010 ; citation : Joël de Rosnay, Le Monde Diplomatique, août 1996.

[127] D. Barton, directeur général de McKinsey, cité par Les Échos, 13 mars 2013.

[128] Marie-Béatrice Baudet, Le Monde du 29 avril 2008.

[129] Immanuel Wallerstein est chercheur au département de sociologie de l'université de Yale et ex-président de l'Association internationale de sociologie ; interview au journal Le Monde du 11 octobre 2008 : Le capitalisme touche à sa fin.

[130] François Flahault, Où est passé le bien commun ?, Éditions Mille et une nuits, janvier 2011. Compte-rendu de Jacques Munier, L'essai et la revue du jour, France Culture, 9 février 2011.

[131] Situation que j'ai bien connue dans ma jeunesse sur la Côte d'Azur. La famille Médecin régnait alors sur Nice avec, pour faire-valoir, quelques apparatchiks censés représenter et défendre « le peuple ».

[132] En 2012, la moitié des adhérents du Parti Socialiste (173 500) étaient dans un rapport de rémunération avec leur parti ou avec les collectivités territoriales ou organismes qu'il contrôlait alors.

[133] Enquête Ipsos, "France 2013 : les nouvelles fractures" réalisée avec le Centre d'études politiques de Sciences Po et la Fondation Jean-Jaurès – Janvier 2013. Selon un sondage CEVIPOF de janvier 2014, 88 % des Français reprochent aux dirigeants politiques de «ne pas se préoccuper de ce que pensent les gens comme eux», 8 % font confiance aux partis politiques et 23 % aux médias..

[134] Enquête réalisée par l'Observatoire Sociovision en 2010. [JPD 85]

[135] Les idées claires de Philippe Manière, France Culture, 25 juin 2013 ; voir aussi l'éditorial d'Alexandre Jardin, Cette étrange irréalité qui gagne le pays, l'Opinion du 17 mai 2013.

[136] [En France,] l'abstention aux municipales est passée de 21,9 % (1er tour) en 1965 à 38,9 % en 2008. Aux législatives, elle est passée de 18,9 % en 1967 à 43,7 % en 2012. (Note de BM)

[137] Le retour mondial des populistes, Eric Le Boucher, Le Monde, 9 décembre 2006.

[138] Dominique Wolton, Les Français sont-ils dégoutés ou fascinés par la politique ? Le Figaro, 5 janvier 2007.

[139] En 1969, Léo Ferré dénonce « ces vespasiens de l'isoloir » et la démocratie « plébiscite » - pp. 346-8.

[140] Constat d'Olivier Roy lors des « événements » de 2011. Un blogueur égyptien qui a joué un rôle-clé dans la révolution et la chute du raïs dira la même chose ; « notre démocratie », il n'en veut pas. Et la suite des événements va lui donner raison.

[141] Contre les élections, Pour la démocratie, Babel, n° 1231, Actes Sud, février 2014. Il a pu constater de visu les méfaits de notre conception de la démocratie au Congo ex-belge. On en a vu des effets tout aussi désastreux au Sud Soudan.

[142] Interviewé par Dominique Souchier, lors de l'émission Une fois pour toutes, le 6 juillet 2013.

[143] In Le Point.fr, 16 avril 2011 ; propos recueillis par Élisabeth Lévy à l'occasion de la sortie de son livre Histoires de la Révolution et de l'Empire, chez Perrin, collection « Tempus ».

[144] Art. cit.

[145] La démocratie est le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres. Phrase prononcée par Winston Churchill devant la Chambre des Communes, le 11 novembre 1947.

[146] D'après le mathématicien Laurent Lafforgue ; citation reprise ultérieurement.

[147] In article « Modernité » de Wikipédia.

[148] Cf. N. Hulot : La conscience de ce risque... constitue sans doute la seule issue qui puisse nous en préserver.

[149] Du grec teleos : fin, but.

[150] Cité par Jean-Marie Guénois, lefigaro.fr, 26 septembre 2009.

[151] Jean Baudrillard, Entretien dans Le Philosophoire n° 19.

[152] In The End of History and the Last Man, Penguin, 1992 - Traduction française : La Fin de l'Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, coll. Histoire, 1992.

[153] D'après Wikipédia.

[154] Les États-Unis suspendent la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971. Le système des taux de change fixes s'écroule définitivement en mars 1973 avec l'adoption du régime de changes flottants, c'est-à-dire s'établissant en fonction des forces du marché. Le 8 janvier 1976, les Accords de la Jamaïque confirment officiellement l'abandon du rôle légal international de l'or. Il n'y a plus de système monétaire international organisé. D'après Wikipédia.

[155] Jeau-Paul Delevoye, sur France Culture, les 22 et 24 mars et 13 juillet 2011.

[156] Depuis 1980, il y a, mondialement, une révolution conservatrice, constate Sophie Bessis. Pour le sociologue du travail Robert Castel (1933-2013), tout est devenu plus difficile à partir des années 80. Hervé Juvin pense que l'ultra-libéralisme économique est un facteur décisif de destruction des structures sociales. Depuis les années 90, on va vers une paupérisation de la classe moyenne, et le marché du travail internationalisé est en train de casser les situations protégées, la concurrence internationale se traduisant par une baisse des rémunérations. Nous ne sommes qu'au début de ce nivellement par le bas.... Le capitalisme financier aspire à faire des hommes des marchandises comme les autres, sans revenu minimum ni protection sociale. In Le malheur identitaire est plus grave que le malheur économique – interview d'Eugénie Bastié, FigaroVox/Grand Entretien, le 4 juillet 2014.

[157] Ministre de l'économie et des finances dans plusieurs gouvernements mitterrandiens avant de devenir Premier Ministre d'avril 1992 à mars 1993.

[158] Trente ans après, rebelote avec le « Mariage pour Tous »…

[159] C'est en France que sont nées quelques-unes des inventions à l'origine de la révolution numérique, mais elles ont été exploitées aux États-Unis.

[160] Chronique de Libération du 7 mai 1997 intitulée De l'exorcisme en politique ou la conjuration des imbéciles.

[161] Expression de Jacques Julliard que Gorz préfère à « État-providence ».

[162] Homme politique, universitaire et commentateur politique américain, cité par P. Viveret (in BM, p. 315).

[163] Pierre Dardot et Christian Laval expliquent : En instillant toujours plus de concurrence dans les rouages sociaux, en adaptant les différentes sphères sociales et politiques à la nouvelle norme générale de la compétitivité, les politiques néolibérales travaillent à mettre en phase de plus en plus étroitement la reproduction de la société et la reproduction du capital. Non pas que la première soit seulement le reflet de la seconde : elle en est à la fois le résultat et plus décisivement la condition (souligné par eux). [C 135]

[164] Après le coup d’État du 11 septembre 1973 qui renversa et assassina le socialiste Salvador Allende (plus de 3 200 morts et disparus, près de 38 000 personnes torturées, plusieurs centaines de milliers d'exilés).

[165] Analyse d'Edwige Kacenelenbogen in Le nouvel idéal politique. Enquête sur la pertinence des théories actuelles de la démocratie (Editions EHESS) – compte-rendu par Jacques Munier, L'essai et la revue du jour, France Culture, 30 mai 2013.

[166] E. Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, 1936. [MRdA 190]

[167] Préface de la Phénoménologie de l'esprit. [MRdA 51]

[168] Ici M. Revault d'Allonnes cite Habermas, Le discours philosophique de la modernité. [Ibid.]

[169] Billet de Brice Couturier intitulé La crise pérenne, en introduction à une interview de Myriam Revault d'Allonnes, sur France Culture, le 18 octobre 2012, à l'occasion de la sortie de son livre La crise sans fin.

[170] Présentation sur France Culture.fr de la série Temps de crise ou crise du Temps ? diffusée du 24 décembre 2012 au 4 janvier 2013 à 12h45 ; interviews réalisées par Antoine Mercier – ici, c'est moi qui souligne.

[171] Il bénéficie alors d'une architecture ouverte, ce qui permet aux utilisateurs de créer leurs propres systèmes d'exploitation ; elle se referme dès 1984 avec le premier Macintosh.

[172] Claude Imbert, art. cit.

[173] N. Sarkozy, 26 août 2009, Discours à la XVIIe Conférence des Ambassadeurs.

[174] Op. cit. – souligné par lui.

[175] Jean Baudrillard, « Le mondial et l'universel », Libération, 18 mars 1996. [JCG 193]

[176] Certains auteurs, tel le géographe Michel Lussault, donnent des définitions inversées de ces termes ; il est donc important de savoir ce que l'on met derrière les mots.

[177] André Gorz, Misère du présent, Richesse du possible, Galilée, 1997.

[178] Alain Minc, La machine égalitaire, Grasset, 1987 ; Le Livre de Poche 6521, p. 168.

[179] Compte-rendu d'un article de Tzvetan Todorov, paru dans le numéro hors série de Télérama du printemps 2011, par Julie Clarini, dans Les idées claires, France Culture, 31 mai 2011.

[180] Jean-Michel Dumay, Les nouvelles humiliations – Le Monde du 17 février 2007.

[181] En 1998, 4 % des Français sont connectés à Internet ; en 2013, 80 %.

[182] Dans Le Monde diplomatique du mois d'août. Article déjà cité.

[183] Nous reviendrons sur la critique que Jean-Michel Besnier fait de cette approche (JMB/DP166-7).

[184] Le monde selon Étienne Klein, France Culture, 11 juillet 2013 : Le retournement des poussettes.

[185] Titre du très bel article de Paul Valadier paru dans le numéro de juillet-août 2013 de la revue Études – É. Klein.

[186] Le Seuil, 2006. O. Rey analyse, à partir du changement d’orientation des enfants dans les poussettes, la propension des sociétés modernes à tourner le dos aux héritages qui les fondent, au risque de l’effondrement.

[187] On a oublié (volontairement ?) la leçon de Margaret Mead (op. cit.) : dans la société pacifique et harmonieuse des Arapesh, le bébé est porté au devant du corps, au contact de la peau ; dans celle belliqueuse des Mundugumor, sur le dos, dans un panier d'osier.

[188] Marshall McLuhan parle, dès 1962, dans La Galaxie Gutenberg, de « global village » ou village planétaire.

[189] Toutes les citations (et presque toutes les notes) de ce chapitre étant extraites du chapitre 7, pp. 213 à 244, de l'ouvrage de J.C. Guillebaud, La refondation du monde, nous ne référencerons dorénavant que les numéros de pages. Lorsque le texte est en gras, c'est J.C. Guillebaud qui souligne.

[190] Voir ci-dessus, en ouverture de La fin de l'hétéronomie, la citation complète.

[191] Serge Latouche, L'Occidentalisation du monde, La Découverte, 1992.

[192] Charles Taylor, Les Sources du moi, La formation de l'identité moderne, Le Seuil, 1998.

[193] Alphonse Dupront, Qu'est-ce que les Lumières ?, Gallimard, 1996.

[194] Louis Dumont, Homo aequalis, Genèse et épanouissement de l'idéologie économique, 1985.

[195] Jean-Marie Vincent, Max Weber ou la démocratie inachevée, Éd. du Félin, 1998.

[196] Voir l'ouvrage monumental de Georg Simmel, Philosophie de l'argent (1900), trad. fr. PUF, 1987.

[197] André Gorz, Misère du présent, richesse du possible, Galilée, 1997.

[198] François Dubet et Danilo Martucelli, Dans quelle société vivons-nous ?, Le Seuil, 1998.

[199] Voir l'article remarquable de Paolo Flores d'Arcais (directeur de la revue italienne Micromega), « L'individu libertaire », Esprit, août-septembre 1998.

[200] J'emprunte cette notation à un article sur les donneurs de sperme anonymes rédigé par Geneviève Delaisi de Parseval, Libération, 12 novembre 1998.

[201] Comme nous l'avons vu dans L'effacement du mode constitutif de la Culture, in fine.

[202] A. Renaut, voir ci-après.

[203] Voir ci-après : Les autonomes existent… (chap. 15).

[204] D'où « la confusion opérée au niveau des deux classifications » que nous venons de relever.

[205] Patrice Gueniffay voit dans l'évolution de la société depuis une trentaine d'années la disparition de cet idéal porté par la Révolution française. Op. cit.

[206] Le seul moyen d'établir pareille puissance commune, capable de défendre les humains contre les invasions des étrangers et les préjudices commis aux uns par les autres ... est de rassembler toute leur puissance et toute leur force sur un homme ou une assemblée d'hommes qui peut, à la majorité des voix, ramener toutes leurs volontés à une seule volonté ; ce qui revient à dire : désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour porter leur personne ; et chacun fait sienne et reconnaît être lui-même l'auteur de toute action accomplie ou causée par celui qui porte leur personne, et relevant de ces choses qui concernent la paix commune et la sécurité ; par là même, tous et chacun d'eux soumettent leurs volontés à sa volonté, et leurs jugements à son jugement. C'est plus que le consentement ou la concorde : il s'agit d'une unité réelle de tous en une seule et même personne, faite par convention de chacun avec chacun, de telle manière que c'est comme si chaque individu devait dire à tout individu : j'autorise cet homme ou cette assemblée d'hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière. Léviathan, chapitre 17, Gallimard, Folio, 2000, p. 288.

[207]  Pour simplifier notre propos, nous n'avons pas retenu ici l'analyse de Dany-Robert Dufour, fort proche, sur le fond, de la nôtre, pour qui l'individu n'a encore jamais existé (il reste à inventer) donc l'individualisme (connoté positivement chez lui) non plus ; il parle d'égoïsme érigé en loi universelle (le self love d'Adam Smith), devenu, avec la postmodernité, un égoïsme grégaire. Voir L'individu qui vient... après le libéralisme, Denoël 2011, Folio essais, 612.

[208] Selon le titre de l'ouvrage d'Alain Ehrenberg, La Fatigue d'être soi. Dépression et société, Odile Jacob, 2000. [Note de JMB]

[209] Pic voit la réalité comme un tout composé d'entités indépendantes, chacune d'entre elles exprimant la totalité de l'univers et se le représentant de son propre « point de vue ». Toute la monadologie est déjà chez le grand humaniste italien. Jean-Claude Margolin, article Pic de la Mirandole, Dictionnaire des Philosophes, Universalis.

[210] Extrait d’une conversation entre le penseur russe et l'écrivain allemand Daniel Kehlmann, à l’occasion des 88 ans de Soljenitsyne – Le Figaro du 1er décembre 2006 : La future démocratie russe ne doit pas être un calque de l'Occident (texte publié également par la revue littéraire allemande Cicero).

[211] Désordre résultant d'une absence ou d'une carence d'autorité (Le grand Robert de la langue française). L'anomie, absence de norme sociale, d'organisation, de loi (ibid.) témoigne d'un désordre beaucoup plus profond, qui affecte, au-delà de la sphère publique, l'ensemble de la société.

[212] Pour les spécialistes de la cybersécurité, le pire est à venir ; c'est ce qu'ils ignorent encore qui les inquiète le plus. (Reuters, 19 mai 2013). Remarquons qu'il peut aussi y avoir des conduites « déviantes » qui, tout en étant fortement perturbatrices pour le « système », sont éminemment positives pour la société : celles de Julian Assange, de Bradley/Chelsea Manning, d'Edward Snowden...

[213] Op. cit. p. 180-181 ; souligné par l'auteur. Attali utilise indifféremment les deux expressions : « Ordre des Codes » ou « Ordre du Code ».

[214] Titre original, The world inside, 1971 ; trad. française, coll. « Ailleurs et demain » classiques, Robert Laffont, 1974 ; Le Livre de Poche, 7225.

[215] Rappelons-nous J.M. Besnier : Nous avons désormais affaire … avec des hommes disposés à se débarrasser de leur intériorité au profit d'une étourdissante propension à communiquer tous azimuts les signes de leur subjectivité appauvrie. [JMB/DP 203]

[216] De la Démocratie en Amérique, 1840 – vol. II, 4e partie, chap. VI.

[217] One-Dimensional Man (1964) – Trad. fr. avec Monique Wittig, Les Éditions de Minuit, 1968.

[218] D'après Wikipédia.

[219] Fabienne Brugère introduit ainsi son essai La Politique de l'individu (op. cit.) : Chacun veut être reconnu comme un individu, sujet porteur de droits et de qualités ; mais personne ne voudrait être livré à lui-même, réduit à une pure individualité qui ne serait que solitude, fragilité, impuissance. Tel est le paradoxe de la société moderne : si l'individu est partout célébré, l'individualisme est énergiquement décrié.

[220] In le recueil Courant alternatif, p. 186-7 Texte qui me paraît d’une brûlante actualité commente Brice Couturier qui le cite dans son billet intitulé La crise pérenne, sur France Culture, le 18 octobre 2012.

[221] E. Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784.

[222] Les « anomos » des Monades urbaines ne sont en rien asociaux, mais ils ont le grand tort d'avoir conservé leur libre-arbitre ; en fait, ils ressemblent beaucoup, à nos « autonomes » – qui, logiquement, devraient, eux aussi, être éliminés, car représentant une menace bien plus sérieuse pour l'homonomie...

[223] Éditions Galilée, 2002.

[224]  Daesh...

[225] Op. cit. pp. 308-310.

[226] Précisons que le terme autonomie n’est pas entendu ici dans son acception économique ni, d'ailleurs, « politique » ; on m’a fait le reproche d’une possible confusion avec le mouvement « autonome » des années 70 (qui semble resurgir en 2016) composé d'anarchistes radicaux ; mais ce n‘est pas parce que certains s‘approprient un terme en en déformant le sens que l‘on doit y renoncer ; auto-nomie : je me donne une loi compatible avec celle que chaque autre être humain se donne ; si chacun – ou chaque petit groupe, tels nos « autonomes » – se fixe sa propre loi sans aucun souci de l'autre, il n'y a plus de Loi, ce n’est plus de l’auto-nomie, c’est de l’a-nomie.

[227] Les textes en italiques non référencés et les paragraphes en retrait sont extraits de mon article de 1995..

[228]  Jean-Paul Sartre, Saint Genet comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1952, p. 34.

[229] La différence ne fait plus peur. Elle indiffère ou est recherchée. L’autre m’apportera d’autant plus qu’il est différent de moi. A contrario, c’est parce que l’identité collective qui leur sert de référent s’effrite que les non-autonomes éprouvent de plus en plus le besoin de se définir des ennemis fictifs…

[230] Sartre poursuit : Ceux qui condamnent Genet le plus sévèrement, je devine que l'homosexualité est leur tentation constante et
constamment reniée, l'objet de leur haine la plus intime et qu'ils sont heureux de la détester chez un autre parce qu'ils ont ainsi l'occasion de détourner leur regard d'eux-mêmes.

[231] Raymond Abellio, Ma dernière mémoire, t. I, Gallimard, 1972.

[232] Dans L'Homme et sa destinée (III, IX), Pierre Lecomte du Nouÿ écrit : Il n'existe pas d'autre voie vers la solidarité humaine que la recherche et le respect de la dignité individuelle.

[233] Il pense manifestement à l'Angleterre. (Note de l'éditeur)

[234] L'Oiseau n'a plus d'ailes... Les lettres de Peter Schwiefert, présentées par Claude Lanzmann, Collection Témoins/Gallimard, 1974. La suite de ce texte, ainsi qu'une autre lettre de Peter à Ilse, en annexe à ce chapitre.

[235] To compete : concourir, rivaliser, se disputer (qqchose), se faire concurrence, être en compétition (d'après le Robert et Collins).

[236] L'argent, les devises, les actions... relèvent, évidemment, aussi de cette sphère.

[237] Inspiré par Jacques Robin. P. Dardot et C. Laval écrivent : les communs de la connaissance sont des biens non rivaux dont l'utilisation par les uns non seulement ne diminue pas celle des autres, mais a plutôt tendance à l'augmenter … plus la connaissance utile est partagée, plus il y a de monde sur le réseau ou dans la communauté de connaissance, plus la connaissance a de valeur … non seulement [les communs de la connaissance] ne perdent pas de valeur lorsqu'ils sont consommés, mais ils en gagnent et surtout permettent d'en produire plus. [C 161]

[238] Déjà les génériques contournent le pouvoir des supranationales de la pharmacie.

[239] Voir le combat de Richard Stallman promoteur des logiciels libres et du copyleft, l'essor des communautés de coproduction numérique (telle Wikipedia), le mouvement maker, la haker ethic nouvelle éthique du travail, possiblement capable de refaçonner un système économique de type nouveau. [C 167 à 174]

[240] Changer d'ère, Paris, Le Seuil, 1989.

[241] Cela l'amène à récuser les intermédiaires, d'où leur possible « disparition tendancielle » – prédite par Eric Sadin à La grande Table, sur France Culture, le 13 décembre 2013.

[242] Marion Cotillard, entretien avec Pierre Rabhi – Dalila Kerchouche, Madame Figaro, 4 juillet 2013.

[243] Il n'est pas facile de nommer cette caractéristique. Fraternité ? Sexiste et, malheureusement, trop galvaudé. Solidarité ? Voir ci-dessous ce qu'en dit R. Sennett. Altruisme ? Le terme n'est pas toujours entendu positivement : Il a cette charité froide qu'on nomme l'altruisme (Anatole France, dans le Lys rouge), Il y a une ivresse d'altruisme qu'on peut étudier dans la Révolution française (André Maurois, Les discours du Dr O'Grady). Je préfère « sens de l'altérité ». Dans La cause humaine, Patrick Viveret parle d'amour...

[244] Cf. A ; Renaut : L'idéal humaniste d'autonomie requiert donc en moi la définition d'une part d'humanité commune. 

[245] Boris Cyrulnik, L'ensorcellement du monde, cité par JCG, p. 244.

[246] Arthur Rimbaud, cité par Gabriel Gosselin (voir note suivante). Aux Matins de France Culture, le 9 septembre 2014, Dominique Rousseau dit, à propos de cette citation : Je ne peux pas être Moi, être un JE (une conscience), si je ne reconnais pas l'Autre comme étant un JE (une conscience). Remarquons que D. Rousseau, comme G. Gosselin, comme moi-même, faisons de cette formule une interprétation différente de celle de Rimbaud : Car JE est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute... in Correspondance, à Paul Demeny, le 15 mai 1871. [Ajout de la présente édition]

[247] Une éthique des sciences sociales, Paris, L'Harmattan, 1992.

[248] À La Grande Table, sur France Culture, le 16 janvier 2014. J'ai longtemps défini l'autonome comme « un individu responsable et solidaire » ; définition que l'analyse de R. Sennet m'amène à nuancer (mais pas à abandonner).

[249] Dans le dernier mouvement, éclat et transparence luttaient pour la suprématie. Les passages luxuriants étaient soutenus par des contrebasses puissantes et grondantes, mais c'est la transparence qui finalement triompha. Comme les violons exécutaient leur lente et sinueuse descente vers la décomposition finale, la texture s'amenuisa jusqu'à n'être plus qu'un voile spectral. Plusieurs fois, la musique sembla balbutier, comme exténuée. Enfin, les cordes murmurèrent la phrase finale de manière quasiment inaudible. Et rien ne se passa. Abbado garda ses bras levés, les musiciens leurs instruments en position. J'en oubliai presque de respirer. Puis, lentement, il abaissa ses mains et les musiciens posèrent leurs instruments. Et il ne se passa toujours rien. Le public, captivé et ravi, restait assis en silence, se refusant à rompre l'ambiance, pour peut-être deux minutes  une éternité dans la salle de concert. Enfin les applaudissement fusèrent et durèrent encore plus que le silence. Ce fut une extraordinaire fin pour un extraordinaire concert. Mahler's Ninth Symphony, Lucerne Festival, Abbado, review - Paul Gent, 23 août 2010, The Telegraph.

[250] La Beauté fait signe, Arts. Morale. Religion. Éditions du Cerf, novembre 2012 – compte-rendu par Jacques Munier, L'essai et la revue du jour, France Culture, 10 janvier 2013.

[251] Roland Gori, La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013. Pour Jean-Michel Besnier, la littérature parce qu'elle résiste à la simplification requise par toute modélisation, serait un judicieux recours pour sauvegarder en l'homme la dimension de l'humain que lui contestent ses machines [JMB/HS 199] et lui permettre de revendiquer sa complexité et son intériorité comme signe de sa liberté. [ibid. 4e de couverture]

[252] Op. cit. pp. 169 à 171.

[253] Cité par Cécile de Kersvadouë dans sa revue de la presse internationale, sur France Culture, le 14 février 2011.

[254] Analyse d'Olivier Roy, dans Le Monde du 12 février 2011.

[255] Ça craque de partout... - Cécile de Kervasdoué, Revue de presse internationale, France Culture, 15 février 2011.

[256] Fin 2015, le film DEMAIN de Cyril Dion et Mélanie Laurent en apporte un nouvel éloquent, captivant et talentueux témoignage.

[257] Sur Pixels, France Culture, le 25 octobre 2013.

[258] L'insurrection des vies minuscules, Bayard, septembre 2014 ; interviewé sur France Culture, à La Grande table, 13 novembre 2014.

[259] D'après Wikipédia.

[260] Extraits de leur présentation sur le site dialoguesenhumanite.org.

[261] D'après la présentation sur le site villesentransition.net – voir aussi PV 157-8.

[262] Marion Cotillard, art. cité.

[263] Étude de R.E. Lane, « Market and the Satisfaction of Human Wants », Journal of Economic Issues, 12 (1978)

[264] L'analyse de Gorz, comme celle d'Alain Touraine à qui Gorz rend hommage, renvoie à la question de la lutte des classes. Pourquoi n'est-elle plus un élément de réponse à la crise ? Parce que les autonomes ne sont pas une nouvelle « classe », ils en sont même la négation. Cela ne veut pas dire qu'il faille renoncer à une société plus juste, qu'un tel combat soit dépassé ou illégitime, mais son aboutissement sera un effet induit ; en faire l'objectif principal c'est passer à côté de l'essentiel. Pour remettre l'économique et le social, à leur place, qui est seconde, il ne faut pas que ce soient eux qui structurent et commandent la lutte. Laissons cette démarche aux propagandistes du néo-libéralisme : selon le géographe critique britannique David Harvey (Brève histoire du néo-libéralisme, 2005 ; Les prairies ordinaires, 2014), après la fin du compromis de classe entre le capital et le travail qui prévalait au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'offensive néo-libérale s’est portée sur tous les fronts – universités, médias, édition, tribunaux – pour diffuser la bonne parole. Think Tanks, Fondations et autres entreprises de lobbying généreusement dotées se sont développées, faisant dire à certains que « le milieu des affaires apprenait à faire des dépenses en tant que classe ». D'après J. Munier, L'essai et la revue du jour, France Culture, 19 juin 2014.

[265] Léo Ferré, p. 420.

[266] Jean-Louis Borloo, alors Ministre de l'écologie, à la Matinale de Canal +, le 21 avril 2009.

[267] Je voudrais rapporter, ici, une anecdote personnelle qui m'a marqué. C'était, je crois, l'été 91 ; j'étais alors à Monaco où j'habitais au-dessus de la plage ; un soir, un groupe de jeunes s'y installa ; ils étaient un peu bruyants et, ne pouvant dormir, je décidai de descendre et de me joindre à eux (je venais de terminer mon enquête auprès des jeunes ; c'était, en quelque sorte, une manière de la prolonger). Les temps étaient sombres (guerre du Golfe, famines, crise économique...) ; je les questionnai là-dessus ; ils avaient entre 16 et 18 ans ; tous exprimèrent leur inquiétude, voire leur compassion ; sauf un ; il était nettement plus jeune que les autres (13, 14 ans ?) et s'était, jusqu'alors, tu ; je l'interpellai enfin ; sa réponse fut, approximativement, celle-ci : « il faut bien qu'il y ait des guerres et des catastrophes, sinon la télé, les journalistes, n'auraient rien à dire ». Aucune ironie dans son propos, un simple constat : le monde et tous ses miasmes étaient vus comme un film ou une série TV, avec le même détachement, sans la moindre implication personnelle ; manifestant, par là, déjà, un certain sous-développement émotionnel...

[268] J'ai Lu n° 2325, 2001, p. 64 – En a été tiré le film Matrix, réalisé en 1999 par les frères Andy et Larry Wachowski.

[269] Op. cit. p. 186-188.

[270] Extraits de son ouvrage La vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds, Éditions des Arènes, mars 2011, par Jean-Pierre Denis, in La Vie, le 4 mars 2011.

[271] Voir Le Débat, n° 129, mars-avril 2004, ou Futuribles, n° 300, septembre 2004.

[272] La reproduction artificielle de l'humain, 2014, éditions Le monde à l'envers – Présentation sur le site hors-sol. Cf. aussi Terre à terre du 27 septembre 2014.

[273] Faut-il, donc, renoncer aux avancées scientifiques en ce domaine ? La solution se trouve, peut-être, en Amazonie. Chez les Zoé, chaque homme a plusieurs compagnes et chaque femme plusieurs compagnons ; et tous s'occupent également de tous les enfants nés de ces unions. Ainsi chaque enfant a plusieurs « parents » des deux sexes. Est-ce cela qui explique l'harmonie, la sérénité qui règnent dans cette société ? Lors de l'émission de Philippe Meyer, L'Esprit public, sur France Culture le 12 octobre 2014, Jean-Louis Bourlanges (en accord, pour une fois, avec Thierry Pech) insiste sur l'importance de la transparence et de la traçabilité de la filiation : Quel que soit le mode de transmission, un enfant a le droit de savoir qui sont ses parents génétiques, qui est son père et qui est sa mère. Pourquoi n'aurait-il pas, aussi, le droit d'être en contact avec eux, et ce dès sa naissance ? Le modèle fourni par les Zoé pourrait être d'un grand secours dans une société qui voit ses éléments fondateurs bouleversés. Nombre d'enfants auraient ainsi plusieurs parents du même sexe, seraient en liens avec plusieurs adultes à la fois. Cela favoriserait l'accès à l'autonomie d'enfants ayant rompu définitivement avec le « complexe d'Œdipe » et qui ne seraient plus plombés de solitude. Et cela permettrait d'éviter les dérives commerciales de la PMA sans, pour autant, renoncer aux apports des nouvelles techniques de procréation.

[274] Inspiré par une table ronde organisée le 4 octobre 2014 à Sciences Po par France Culture, « L'année vue par... le numérique », animée par Hervé Gardette, avec Laurent Alexandre, Dominique Boullier et Dominique Cardon, et diffusée dans l'émission Du grain à moudre du 6 octobre.

[275] Malgré le « droit à l'oubli » décrété par l'Union Européenne et vigoureusement décrié par nos intervenants : il donne à Google le pouvoir de « réécrire l'histoire »...

[276] P. Dardot et C. Laval définissent la politique comme l'affaire de celui qui, quel que soit son statut ou son métier, désire ou souhaite prendre part à la délibération publique. [C 579]

[277] Dominique Boullier pense qu'il ne faut pas se focaliser sur notre « retard » par rapport aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), mais inventer autre chose, la génération d'après, en favorisant la diversité, le pluralisme.

[278] Morgan Sportès, art. cité.

[279] D'après un article de L'Express du 19 avril 2004.

[280] Blog d'Adrien Guilloteau, lefigaro.fr.

[281] « GTA (Grand Theft Auto) est un jeu violent mais avec quelque chose de différent … dans ce jeu, il est possible de voler ou tuer en toute impunité … Juste pour s'amuser, raconte Alessandro Gabbiadini, professeur de psychologie sociale à l'université italienne du Val d'Aoste. Depuis, d'autres ont suivi – D'après L'impact d'un jeu vidéo violent et immoral, Damien Mascret, lefigaro.fr, 11 décembre 2013. « Mieux que GTA ? » Watch_Dogs, « pour assouvir votre soif de vengeance » : publicité insérée dans le portail Orange du 1er juin 2014.

[282] Léo Ferré, La violence et l'ennui, p. 72.

[283] En gras, le texte est souligné par Gorz, souligné, il l’est par moi.

[284] Peter Glotz, Manifest für eine neue europaïsche Linke.

[285] Gorz est rejoint, ici, par C. Castoriadis qui, dans La montée de l'insignifiance (Seuil, 1996, p. 95), appelle de ses vœux une nouvelle création imaginaire, d'une importance sans pareille dans le passé et par A. Badiou qui aspire à l'émergence d'une pensée neuve, d'une proposition stratégique capable de faire changer de direction l'histoire de l'humanité – Notre mal vient de plus loin, Fayard, janvier 2016 (petit opuscule sous-titré Penser les tueries du 13 novembre saisissant d'intelligence, de lucidité et de talent).

[286] Art. cité. Souligné par nous.

[287] Dans plusieurs pays, les Indignés ont réparti les responsabilités au sein d'un leadership « horizontal, sans hiérarchie » et organisé des assemblées populaires avec les habitants. B. Manier cite Pepe Ribas, La Vanguardia du 15 juin 2011, et fait le lien avec le Printemps arabe. [BM 301-2] Il sera particulièrement instructif de suivre l'évolution du mouvement Podemos, héritier des ces Indignés espagnols.

[288] Ambrose Bierce, in Le Dictionnaire du Diable, 1911 Cité par Philippe Meyer dans sa chronique du 4 février 2014.

[289] Nous le verrons plus loin, c'est tout l'héritage moderne qu'il nous faut repenser, et ces idéaux en font partie ; le paradoxe est que, s'ils ont perdu toute efficacité pour structurer « la "révolution" à venir », la réussite de cette dernière passe nécessairement par ce qui fut leur but ultime, la sortie du capitalisme.

[290] Léo Ferré, Le conditionnel de variétés, p. 300.

[291] Le film DEMAIN déjà cité l'illustre lumineusement.

[292] D'après Philippe Caumières, in Autonomie ou barbarie, ouvrage collectif sous la direction de Manuel Cervera-Marzal et Éric Fabri, le passager clandestin, 2015 ; p. 205.

[293] Il nous faut, ici, faire une nouvelle fois référence à P. Dardot et C. Laval et à leur remarquable ouvrage de 600 pages, Commun, sous-titré Essai sur la Révolution au XXIe siècle. À partir d'un regard critique sur de multiples contributeurs (Proudhon, Marx, Jaurès, Mauss, Gurvitch, Arendt, Castoriadis, Gorz, mais aussi Elinor Ostrom, Vandana Shiva et bien d'autres), ils éclairent aussi bien le projet (le commun est le principe qui fait rechercher le bien commun) que la démarche (la praxis instituante) : la révolution est [...] le moment où la praxis instituante devient institution de la société par elle-même ou « auto-institution » ... [elle] est une pratique de gouvernement des communs par les collectifs qui les font vivre. Ils préconisent un fédéralisme radicalement non étatique qui ouvre la voie à une citoyenneté politique non étatique et non nationale … dissociée de toute notion d'appartenance et se pensant en terme de pratiques … afin de permettre aux sujets des droits sociaux d'être les coproducteurs de leur effectuation. Voir en particulier la fin, pp. 560 à 583.

[294] Claude Lorius, art. cit.

[295] A. Mercier. Voir ci-dessus La modernité finissante et la Crise, in fine.

[296] Rapport Planète vivante 2012.

[297] Art. cit. Pour la FAO, en 2013, ils seraient 842 millions.

[298] Spécialiste de l'antiquité romaine, il publie, en 2013, Le déclin, La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan.

[299] AG 138 à 159 – Les passages en gras sont soulignés par Gorz lui-même ; quand le texte est souligné, il l'est par moi.

[300] S'il est un lieu où cette échelle hiérarchique est particulièrement visible, c'est bien Monaco !

[301] «La chasse sans fin à plus de prospérité est une folie», assurent les économistes britanniques Robert et Edward Skidelsky dans un livre retentissant «How much is enough?». «Dire que mon but dans la vie, c'est de gagner plus d'argent, c'est comme dire que mon but en mangeant, c'est de devenir toujours plus gros», estiment-ils. Mathilde Golla, lefigaro.fr, 26 juin 2014.

[302] Gorz explique que le mouvement ouvrier, à ses origines, a opposé à cette logique de l'effort illimité une logique inverse : le refus de la compétition entre les travailleurs individuels, leur union en vue de l'autolimitation des efforts de chacun ... l'humanisme du besoin (un salaire suffisant), la défense de la vie (droit au « temps de vivre »). Gorz montre ensuite comment cette logique fut annihilée par le système avec la complicité des syndicats (complicité qui n'est pas surprenante, car l'idéologie qui les anime, sous couvert d'une opposition radicale au capitalisme, se fonde, en réalité, sur les mêmes valeurs que lui).

[303] Gorz analyse plus loin le rôle de la publicité : Il s'agit de rien de moins que de « créer dans l'esprit des gens des besoins dont ils n'ont pas l'ombre d'une idée ». Réflexion du président de J. Walter Thomson, une des plus grande agence publicitaire américaine, au début des années 1950. [AG 153]

[304] Charly Boyadjian, in Travailler deux heures par jour, ouvrage collectif signé Adret, Paris, Le Seuil, 1977.

[305] Il faut se demander si les TIC et Internet (dont Gorz ne pouvait, en 1988, imaginer l'impact futur) ne vont pas modifier profondément le « moteur » du consumérisme et lui permettre de se diffuser d'une manière plus « égalitaire » – donc bien plus redoutable.

[306] Rappelons-nous A. Dupront cité par J.C. Guillebaud : La distance progressive prise avec la religion, le rejet sans cesse plus accentué de l'hétéronomie et de la transcendance creusent un « vide » qu'occupera, peu à peu, la seule rationalité économique et un ordre libéral qui « n'a d'autres mythes collectifs que ceux des représentations de l'argent ou ceux d'une dynamique de la quantité ».

[307] La famille d'une victime ayant levé le lièvre, Boeing fut obligé de modifier ses appareils... Cité par Agnès Maillard, sur son blog Le Monolecte, chronique du 7 janvier 2005 : « La valeur de la vie humaine » – Ph. Meyer.

[308] Giorgio Agamben explique comment l'homme contemporain est aliéné par son environnement économique et technologique : « l'obéissance à un ordre prend la forme d’une coopération et, souvent, celle d’un commandement donné à soi-même ». Selon lui, le modèle de cet escamotage résiderait, non seulement dans le discours publicitaire ou le domaine des prescriptions sécuritaires, mais aussi dans la sphère des dispositifs technologiques, où le sujet s’imagine qu’il commande, du moment qu’il dispose de commandes, en effet, alors qu’il ne fait qu’obéir à l’usage prescrit par le dispositif lui-même. Compte-rendu de son ouvrage, Qu'est-ce que le commandement ? Bibliothèque Rivages, par Jacques Munier, L'essai et la revue du jour – France Culture, 27 mai 2013. Jean-Michel Besnier développe la même idée : L'informatique a accompli l'extériorisation des capacités de l'homme... et elle lui dicte désormais des comportements pour mieux assurer son développement. Il poursuit en citant Ray Kurzweil : ce ne sont pas les ordinateurs qui sont sur le point de prendre le pouvoir sur les hommes, mais les humains qui sont de plus en plus enclins à devenir comme des machines pensantes. [JMB/DP 74] Et, plus loin : Pour obtenir de la machine le service qu'on en attend, chacun sait à présent qu'il vaut mieux jouer soi-même à la machine. [JMB/DP 178]

[309] J.P. Delevoye à partir d'une analyse proche de celle de Gorz arrive aux mêmes conclusions [JPD 48-52]. Voir ci-dessus, L'écologie mentale, Le repli sur soi.

[310] Ccritique qui ne remet pas fondamentalement en cause le système : il peut fort bien s'accommoder d'une réduction des inégalités qui ne s'attaque pas à ses valeurs fondatrices ; nous pourrions corriger ce défaut, cela ne changerait rien aux autres. Par contre, si on le supprime (le capitalisme), pauvreté et inégalités s'effaceront de concert avec la « civilisation froide ».

[311]« Il faut chercher. Cherchons, dit-elle. Souffrir n'est rien, savoir est tout. » In Le roman de Louise, Henri Gougaud, Albin Michel 2014, p. 181

[312]  Voir infra, “Repenser le penser” in fine.

[313] Plusieurs émissions de Terre à terre (11 octobre 2014, 12 et 19 décembre 2015) dénoncent de façon édifiante le lobbying, en particulier celui des industries chimiques et pharmaceutiques.

[314] Roger Garaudy, Herbert Marcuse, in Le Monde, 8 mars 1969.

[315] Wikipédia, art. cité.

[316] Conclusion de (Re)penser la technique, d'Andrew Feenberg, trad. franç. 2004 ; cité par Jacques Munier, à l'occasion de la sortie en France du dernier livre de cet auteur : Pour une théorie critique de la technique (LUX) ; l’une des idées forces de ce livre, c’est de retrouver et de réactiver le lien entre la raison et l’expérience dans les activités techniques, notamment l’expérience qui fait retour sur le pouvoir technicien à partir des usages sociaux des objets techniques. Le mouvement écologiste a montré que l’on pouvait mener des interventions démocratiques dans les systèmes techniques. L'essai et la revue du jour, France Culture, 26 mars 2014.

[317] Wikipédia, art. Philosophie de la technique

[318] Art. cit.

[319] Inspiré de l'entretien de Roger Lenglet (auteur de Nanotoxiques : une enquête, Actes Sud, 2014) avec Ruth Stegassy, Terre à terre du 4 octobre 2014.,

[320] Après avoir constaté que la médecine est devenue le vecteur le plus virulent de la technologisation de l'existence, dans la mesure où, partout où une résistance se fait jour, c'est elle qui arrache le consentement, Olivier Rey constate que, bien que le secteur médical soit, actuellement, très minoritaire au sein de l'activité nanotechnologique, le développement de cette dernière se justifie par la promesse de nouveaux médicaments, de nouveaux traitements ; et il ajoute : si jamais sa part doit croître de façon significative, peut-être sera-ce pour lutter contre les maladies engendrées par la diffusion anarchique de nanoéléments dans l'environnement : la médecine viendra alors combattre après coup des maux dont elle aura d'abord servi à favoriser la diffusion. D'après O. Rey, Une question de taille, Les essais, Stock, 2014, pp. 226-7.

[321] D'après Wikipédia.

[322] Logique en effet : Par définition un système parasitaire, le capitalisme a prouvé son habileté à changer de cible et à se lancer à l'assaut de territoires inexploités jusqu'alors. (D'après Z. Bauman – voir ci-dessus La crise du capitalisme). Ces nouvelles « terres vierges », les dernières qu'il lui reste à exploiter, ce sont la planète, la vie, la conscience... Ce pourrait être la tâche du capitalisme de l'« Ordre du Code » ; pour élargir au maximum son champ d'exploitation il devra, nécessairement, être beaucoup plus égalitaire que ses devanciers, ce qui lui permettra de mieux se faire accepter : il fera, ainsi, d'une pierre deux coups !

[323] Laurent Lafforgue est professeur à l'Institut des hautes études scientifiques (IHES) et récipiendaire de la Médaille Fields 2002, la plus prestigieuse récompense dans le domaine des mathématiques, souvent comparée au prix Nobel – Propos recueillis par Anne Jouan ; lefigaro.fr, 30 octobre 2008.

[324] La citation exacte : You cannot solve current problems with current thinking. Current problems are the result of current thinking.

[325] Léo Ferré, Préface, p. 67 et Le Chien, p. 35.

[326] J.M. Besnier cite George Steiner : à propos des mathématiques, il avait écrit : « Elles devinrent un langage riche, complexe et dynamique. Et l'histoire de ce langage est celle d'une incommunicabilité progressive » (Langage et Silence, 10/18, 1999, p. 33).

[327] On pense ici à Attali et à ses vigiles de l'Ordre.

[328] Là on retrouve Yves Prigent, dans Débandade dans la blablasphère : des mots qui n'engagent à rien, des mots valises, mais des valises vides... 

[329] Selon une distinction argumentée de manière très convaincante par Alain Renaut dans L'ère de l'individu. Contribution à une histoire de la subjectivité, Gallimard, 1989. Note de JMB

[330] Voir ci-après le compte-rendu d'un article de David Graeber, in Repenser le travail.

[331] Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, janvier 2015, p. 13.

[332] Ou Montesquieu : Le peuple, dans la démocratie, est à certains égards le monarque ; à certains autres, il est le sujet.

[333] H. Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, 1932 ; Félix Alcan, 1937, p. 304.

[334] Art. cité, note 68, p. 33.

[335]  … Et le plus étrange est que les hommes continuaient à appeler progrès ce qui n'était que décadence. Christian Charrière, La forêt d'Iscambe, JCLattès, 1980, p. 66 ; Points Seuil, 2007.

[336] In La dialectique de la raison, 1944 ; trad. fr. : Gallimard, 1971. [JCG 180]

[337] Article « Modernité » de Wikipédia déjà cité.

[338] Il faut prendre au sérieux la sagesse populaire, il y a un trésor dans le bon sens déclare Michel Maffesoli à Nathalie Orvoën (Nice-Matin, 17 octobre 2014) à l'occasion de la sortie de son livre L'Ordre des choses, CNRS éditions, 2014

[339]  … la question est finalement de savoir si la vérité scientifique est toute la vérité, ou si quelque chose est dit par le mythe qui ne pourrait pas être dit autrement – Paul Ricoeur, article Mythe, in Dictionnaire de la Philosophie, Universalis, 2006.

[340] H. Bergson, op. cit. p. 334.

[341] Hervé Juvin, La grande séparation, Pour une écologie des civilisations, collection Le Débat, Gallimard, 2013. O. Rey parle d'un monde en proie aux excroissances monstrueuses, à la mondialisation compulsive, à une babélisation effrénée (op. cit. p. 101). Je renvoie aussi le lecteur aux ouvrages de Mohammed Taleb, Nature vivante et Âme pacifiée (Arma Artis, 2014) et L'écologie vue du Sud. Pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel (Sang de la Terre, 2014), et à l'émission Les Racines du ciel du 28 décembre 2014 sur France Culture.

[342] E.F. Schumacher, Small is beautiful, 1973 ; Le Seuil, 1978, p. 303.

[343]  Dans À l'aide ou le rapport W (op. cit.), E. Heidsieck imagine une société où l'aide (désintéressée) à la personne est devenue un délit passible de prison et d'une forte amende et où une police spéciale est chargée de traquer tous les comportements altruistes.

[344]  D'après Alternatives économiques, n° 148, mai 1997.

[345] Slate.fr, le 26 août 2013. L'auteur utilise dans son article des extraits légèrement modifiés de la traduction intégrale du texte effectuée par le blog La grotte du barbu.

[346]  ….À la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d'armes
Qui trainent les journaux dans la boue et le sang
Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
 – Léo Ferré, Il n'y a plus rien, p. 288.

[347] Exemple : le minimum social se présente comme une enclave au sein de la rationalité économique dont il tente de rendre socialement supportable la domination sur la société. [AG 165

[348] D'après Brice Couturier, L'Hebdo des Idées, France Culture, 28 mars 2014.

[349] Dans La Promesse de l'autre (Les Liens qui Libèrent, 2013), Jean-Louis Sanchez montre comment, en France, les « révolutions tranquilles » ne sont ni valorisées, ni facilitées, car elles heurtent frontalement notre culture administrative, plus soucieuse de défendre le pouvoir des autorités que l'implication des habitants. L'énergie du créateur est davantage consacrée à la maîtrise des contraintes normatives qu'à la mise en œuvre du projet. (p. 32) Faute d'emprise réelle sur la complexité, on légifère à tout va, en s'abritant souvent derrière le principe de précaution qui n'a pas épargné le domaine social. O