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Chapitre premier: Dans les neiges éternelles
Un long chemin sinuai dans les montagnes enneigées du Tibet, non loin de la frontière avec le Népal. Peu de gens le parcouraient encore depuis que le monastère de la Montagne Dorée avait été abandonné cinquante-quatre ans auparavant. Pourtant, un petit groupe d'une quinzaine de personne avançait péniblement dans la clarté matinale. Vêtus de long manteaux militaires de camouflage arctique et armés jusqu'aux dents, ils faisaient déplacés dans la beauté enchanteresse du Vallon d'Or. Un homme buta dans une pierre masquée par la neige et jura comme un charretier dans un allemand imparfait:
- Saloperie de pays de merde ! Cette putain de neige est éternelle ou quoi ?!
Il continua de jurer pendant quelques secondes, s'attirant les regards noirs de toute la compagnie, avant que le Sergent ne perde patience.
- Ferme ta putain de gueule Hans ! Cracha-t-il. Soit un peu autre chose qu'une lavette ! Comporte toi en homme et cesse de gémir comme une fillette !
Le regard aussi dur que le silex de la femme qui les accompagnait lui fit ajouter:
- Enfin, je dit pas ça pour vous madame...
- Appliquez vos propres conseils et fermez la ! Répliqua-t-elle d'une voix glaciale. Nous devrions bientôt arriver en vue du monastère.
En effet, après deux virages, le groupe arriva sur une sorte de plateau entre deux sommets montagneux. En son centre se dressait un pic rocheux étrangement épargné par la neige et dont les pierres avaient une teinte légèrement dorée. Juchée à son sommet se tenait l'imposante bâtisse de pierre du monastère. D'ailleurs, de monastère, il ne portait que le nom; en vérité, il ressemblait plutôt à une forteresse gardant le col d'un hypothétique ennemi.
Sifflant en voyant l'immense escalier rectiligne qui menait au monastère, Hans ne put s'empêcher de commenter:
- Woah ! On va vraiment se taper la grimpette jusque là haut ? J'me suis pas engagé pour crapahuter moi !
- Tu préfère sûrement que je plante ta tête sur un pieu pour montrer le chemin aux renforts ? répliqua la femme
- Euh... Non m'dame !...
- Bien, alors boucle la et grimpe là haut. Te voilà éclaireur.
Les autres soldats cachaient mal leur amusement derrières leurs écharpes. Elle venait de monter d'un cran dans leur estime. Pour la plupart des soldats, les Investigatrices sont rarement bon signe et peu d'entre eux les apprécient, mais l'Investigatrice Lorelei Volkmar était suffisamment cynique vis à vis de son travail pour se faire accepter des soldats.
Le sergent se rapprocha d'elle pour demander:
- Vous craignez que le marquis fasse du grabuge, Madame ?
- J'espère que non. Mais si l'intelligence était son point fort, aucun de nous ne se gèlerait le cul ici.
Contenant un sourire, et après un court silence, le sergent poursuivi:
- Serait-il indiscret de vous demander la raison de notre présence ici, Madame ?
L'Investigatrice le jaugea un moment avant de répondre:
- Je suppose que j'ai n'ai pas de raison de vous le cacher... Le Marquis général Von Drauf devait récupérer quelque chose dans le monastère pour le Kaiser, qui finançait son expédition. Mais étrangement, notre Kaiser n'a eu aucun retour de ses investissements.
- Le Marquis-général a donc crut plus intéressant d'empocher les financements du Kaiser et de garder les reliques occultes pour lui ? On est donc ici pour récupérer ces reliques, dire au Marquis général que le Kaiser n'est pas content de lui et retourner au pays.
- Vous êtes futé sergent, répondit-elle après un moment de réflexion. Trop futé peut être pour votre poste.
- C'est ce qui me vaut d'être ici avec vous, Madame. Les dirigeants n'aiment pas les gens futé, surtout lorsqu'ils ont tendance à critiquer leur incompétence.
- Quel est votre nom sergent ?
- Drocker, Madame. Sergent Cornelius Drocker.
- Restez aussi efficace que jusqu'a présent sur cette mission et le Kaiser entendra parler de vous.
- Bien, Madame. Merci, Madame. Fit-il dans un claquement de talon reglementaire.
De son côté, Hans, essouflé, parvenait en haut des marches. Il se colla au mur, arma sa MP40 et tendit l'oreille. Après quelques secondes de silence, il fit signe aux autres de monter.
Alors qu'ils se mettaient en marche, Lorelei attrapa le bras du sergent:
- Dites à vos hommes de rester sur leurs gardes. Je ne comprend pas pourquoi personne ne s'est manifesté...
- Nous ferions peut-être mieux d'attendre les renforts ?
- Quand arriveront-ils ?
- S'ils n'ont pas eu d'ennui durant le trajet depuis le village, je dirait qu'ils sont à une heure de nous.
- Trop long. D'ici là, les occupants du monastère se seront peut être décidé à nous plomber. Vous avez des tireurs d'élites ?
- Un seul, Madame.
Il se tourna vers ses hommes et lança:
- Dieter, amène toi !
Le jeune soldat remonta la colonne en courant et salua ses officiers. Il était de taille moyenne, l'air émacié, et portait un étuit bien trop grand pour lui dans son dos en plus du paquetage habituel. Lorelei lui donna ses instructions:
- Tu va nous couvrir pendant notre montée. Lorsque nous serons en haut, nous couvrirons la tienne.
- Bien Madame ! répondit-il en saluant.
L'investigatrice fit signe aux autres de se tenir prêt pendant que Dieter, après s'être installé dans un ébouli de gros rochers, sortait de son étui un long fusil a bipied. Il monta la lunette, vérifia ses munitions, positionna ses chargeurs à portée de mains puis, l'air satisfait, fit signe du pouce qu'il était prêt. L'agent Volkmar donna le signal de marche:
- En avant. Gardez vos armes à portée de main, mais pas de manière ostensible. Ne les provoquons pas.
Après quelques minutes de grimpe, le groupe parvint devant le porche du monastère. Dieter rangea son fusil calmement, attrapa sa mitraillette et gravit les marches à son tour. Pendant ce temps, Lorelei s'approcha de la porte à double battant puis, l'air intriguée, se retourna vers Hans:
- Soldat, c'est toi qui à ouvert cette porte ?
- Non Madame ! fit-il, surpris. Elle l'était déjà à mon arrivée.
D'un geste preste et sûr, qui sentait les années de pratique, elle sortit un Mauser de son étui accroché à sa cuisse gauche et un katar du fourreau accroché à sa cuisse droite.
- Ça sent le piège a plein nez. Restez vigilants et surtout silencieux.
Elle ajouta, plus pour elle même:
- Je ne pensait pas le marquis capable de fourberie...
L'homme qui la précédait l'interrompit:
- Sans vouloir vous contredire Madame, mais je ne pense pas que le Marquis ai prévu cela...
Lui et l'un de ses camarade s'étaient déjà glissés dans la mince ouverture de la porte. Lorelei s'approcha, suivi des autres membres de l'escouade. Le spectacle était plus que macabre. Bien que tous les soldats aient eu leur lot d'horreur sur les champs de bataille d'Europe, la plupart détournèrent la tête, dégouttés. Lorelei elle même ne put réprimer un frisson d'horreur mêlé de peur, face au carnage qui s'étalait devant ses yeux.
Etaler était le mot. La pièce était de taille moyenne et devait servir de vestibule lorsque le monastère était encore occupé. Du sang la recouvrait du sol au plafond, parsemé à certains endroits par des morceaux de corps. Au moins septs hommes avaient perdus la vie ici. Des hommes du Reich à en juger par les lambeaux autrefois vert-de-gris d'uniformes. Le sang était sec et les cadavres en voie de décomposition avancée. L'odeur avait de quoi révulser les plus coriaces des vétérans, et les morceaux de corps horriblement déchiquetés se chargeraient de ceux qui n'auraient pas eu d'odorat.
Les soldats restèrent figées dans l'entrée, une expression d'horreur pure sur leur visage. Seule la discipline de fer des soldats du Reich maintenait les rangs. Mécaniquement, dans une sorte de brouillard de terreur, ils vérifiaient leurs armes, montaient les baïonnettes ou préparaient les chargeurs de rechange.
Drocker se ressaisit le premier et tonna d'une voix étranglée:
- Merde, on va pas rester là comme des bleu, en pleine zone dégagée ! C'est quand même pas la première fois qu'on voit un charnier !
- Quand même patron, répliqua un soldat, les yeux fixés sur un corps démembré, même les Russes sont pas aussi barbares...
- Et alors ? Tu préfère rester là à contempler ça ou tu préfère sauver tes miches en obéïssant aux ordres ?
Le soldat se ressaisit et claqua des talons:
- C'est vous le chef, Sergent ! Vous savez bien qu'on vous suivra tous !
- Alors bougez vos culs gelés et fouillez moi cette turne de fond en comble ! gueula-t-il d'une voix qui avait repris tout son mordant habituel. Et trouvez-moi le marquis ! ajouta-il
Alors que les soldats s'égaillaient dans le monastère, il murmura, pour lui-même:
- On dirait bien qu'il n'avait pas pour intention de doubler le Kaiser après tout...
A côté de lui, Lorelei répliqua:
- Je ne sait pas qu'est-ce qui a tué ces soldats, mais si c'est encore ici, nous ferions mieux de faire attention. Il se pourrait qu'il soit plus fort que nous tous, même sur nos gardes.
- Doit-on attendre les renforts ? Demanda le sergent
- Envoyez deux soldats et le caporal à leur rencontre. Qu'ils leurs disent de se dépêcher. Qu'un des soldats leur montre la voie jusqu'ici. Le caporal et l'autre soldat vont retourner au camp de base du village de Raiku. Nous aurons sûrement besoin de l'appui de la Division Occulte.
- La div... Bien Madame. Répondit-il dans un bref salut militaire
Drocker s'éloigna pour donner ses ordres aux soldats désignés. Le caporal et les deux soldats cachaient avec peine leur soulagement de s'éloigner du carnage.
Les soldats progressaient prudement dans le monastère, en petit groupes serrés. Ils fouillaient chaque pièce, chaque recoin, aussi méthodiquement que des robots. et dans chaque salle, c'était le même tableau: du sang. Des litres et des litres de sang, qui s'étalait des murs aux plafonds, éclaboussait les vieux moulins à prière, rendait le sol dangereusement glissant et visqueux comme un marécage.
Lorelei se rapprocha du sergent, enjambant les corps:
- Joli discours, tout à l'heure. Je n'aurai pas dit mieux.
- Et, sauf votre respect, vous auriez été moins suivie. répondit-il.
- Sans doute... Depuis combien de temps êtes-vous leurs tête ?
- A leurs tête, moins de trois mois, depuis que le capitaine et ses lieutenants sont mort dans les tranchées le long de la frontière de l'Est, face aux Russes. Mais nous sommes ensembles depuis deux ans.
- Jolie durée de vie pour un commando suicide du Kaiser...
- Détrompez-vous... On était un régiment suicide à la base... Maintenant, on est plus qu'une quarantaine, et je préfère pas imaginer combien on sera à la fin de cette mission...
L'investigatrice n'ajouta rien, et le silence s'installa, seulement rompu par les soldats qui annonçaient leur progression.
Ils suivirent les soldats, évitant les morceaux de corps et les flaques de sang, non sans noter l'état délabré du monastère: certaines parties du toit étaient trouées, les fenêtres étaient cassées, les statues abimées ou renversées, et ce, visiblement depuis des années.
Un appel les sorti de leurs pensées:
- Venez voir patron ! Je pense qu'on a trouvé quelque chose.
En effet, dans une longue salle bordée de colonnes, qui devait être la salle de prière, tout au bout du monastère, les corps semblaient plus nombreux. Au fond, quelques marchées usées formaient une sorte d'estrade, sur laquelle trônait un autel. Vide. Les corps étaient couchées en un arc de cercle plus ou moins précis autours de celui-ci, comme si la créature responsable du carnage y avait été positionnée.
Nul besoin de paroles, chacun avait compris: le Marquis avait trouvé la relique, et libéré quelque chose. Son gardien peut-être. Ou bien son pouvoir...
Lorelei pris la parole, et personne ne contesta ses dires:
- Je ne pense pas que l'on soit de taille... Il nous faut l'aide de l'Obscura Korps...