Le chausseur
Dans une ville comme Paris, pour se rendre à son atelier, le chausseur a vite fait de renoncer à la voiture. Et c'est presque tant mieux : elle avait pour inconvénient de ne dévoiler que les bustes tronqués des piétonnes, à moins que ces dernières se trouvent assez loin de la voiture mais dans ce cas là la distance est telle qu'on ne peut rien voir.
Pour se rendre à son atelier il prend donc le métro, et sa timidité va de pair avec son métier : baissant la tête pour ne croiser ni le visage ni le jugement d'aucun, il reste dans son monde idéal de jambes, de mollets, de chevilles et de chaussures, de femmes sans tête et sans poitrine comme dans les publicités pour collants. En un mot : pour le chausseur, le monde se passe au dessous du genou. Jugeant depuis cette moitié de réalité, cette réalité qu'il estime suffisante, il ne remonte le regard que trop rarement, quand il désire en savoir plus d'une femme savamment chaussée.
Dans son atelier, il a vu passé des femmes si exigeantes, si sûres de ce qu'elles voulaient qu'il leur fabrique, qu'il a finit par s'imaginer que toutes les femmes portaient des chaussures nées d'un caprice et loin d'une quelconque usine. Il en a conclu que chaque apparence est était trop étudiée pour ne pas avoir de rapport direct avec la personne, pour ne pas contenir de réponses sur celle-ci.
Le chausseur, est assez vieux pour avoir vu progressivement disparaître ce qu'il prenait pour des signes d'élégance sur les femmes de son enfance : gants et chapeaux ont peu à peu disparus, seule la chaussure et le sac, accessoires d'abord utilitaires avant d'être décoratifs, ont survécus.
Il se souvient de ce vieux conseil que sa mère se disait à elle-même et surtout le dimanche : peu importe la tenue pourvu que les chaussures soient impeccables, cela allait avec le mythe des cents coups de brosse avant d'aller dormir : des secrets sans âge et rassurants de simplicité. Depuis il n'a de cesse de transposer cette première phrase sur chaque femme qu'il croise, elle est comme gravée dans son jugement et estime que chaque femme ayant fait le meilleur choix possible pour ses pieds, est digne d'être jugée avec sévérité.
Quand il a l'occasion d'aller dans les grands magasins, lors des achats de Noël, les femmes sont là, fidèles au rendez-vous, se relayant chaque jour de l'année comme des gardiennes de quelque chose, sérieuses et obstinées quant au choix d'un quelconque accessoire, et il apparaît que plus l'accessoire est insignifiant plus elles prennent la tâche au sérieux. Pour lui, cela a toujours été une idée rassurante de savoir qu'une chose ne change pas dans le monde , que leur intérêt pour la mode ne décroît pas et ne décroîtra jamais : une tong ou une botte fourrée est traitée de la même manière. Il voyait la coquetterie comme un pli spécifique à l'esprit féminin, et il se visualisait, de par son métier, appuyé sur ce pli.
Par les étages de grands magasins qu'on leur dédie entièrement, il se rendait bien compte de la supériorité de la chaussure sur le reste d'une tenue. Selon lui, rien n'arrive à la cheville des chaussures sinon peut-être les sacs à main, mais il sait qu'objectivement, la grand force de la chaussure réside dans le fait qu'elle s'adapte au corps là où le sac ne fait que l'alourdir et s'impose comme une sorte d'excroissance pendant sur l'épaule.
Sans jamais avoir pu en porter, il sait tout des effets de la chaussure à talons, il connaît sa puissance. C'est un peu comme la cigarette, se dit-il, cela accompagne le corps, le sculpte par les positions que cela demande, le rend plus gracieux, plus présent, lui donne l'importance et la légèreté qu'il réclame et mérite. Qui arrive de façon si anodine, par une simple surélévation du talon, à élancer toute une silhouette, à galber un mollet de façon à ce qu'il évoque le bombé d'un vase ?
Le talon rend la marche intéressante, presque chorégraphique, elle qui n'était pourtant qu'un moyen de transport comme un autre. "Les femmes sont sur leurs talons comme les statuts sur leur piédestal, ils leur font atteindre leur féminité". Il aimait par dessus tout trouver des formules faciles pleines de métaphores: on ne pouvait rendre mieux hommage à son métier que par une métaphore. Avec des talons on ne pourrait retrouver l'abandon d'une promenade effectuée en basket où l'on marche sur une crotte de chien, un pavé ou un chewing-gum de manière indifférenciée. Le talon est sensible à ce sur quoi il se pose.
En été, sonnées et ralenties par la chaleur, les femmes flânent et fument sur leurs talons, c'est comme ça qu'il les préfère; affaiblies mais constamment perchées. Il les observe et les comprend, et d'un simple coup d'oeil arrive à évaluer la hauteur exacte du talon ainsi qu'à deviner le statut de la marcheuse par sa simple attitude: par son aisance, on sent que celle-ci a fréquenté les talons en même temps que ses envies de séduction, c'est à dire très jeune. Et que celle-là marche comme un homme à force de ne pas en trouver. C'est un jeu d'interprétation auquel il se livre et qui lui rendait la ville intéressante : ces femmes sont comme ses propres filles, il les connaît depuis trop longtemps pour en tomber naïvement amoureux. Il sympathise avec les femmes car il a trop souvent appris à se mettre à leur place, à ressentir leur besoin : le désir de féminité de la femme devenait son propre désir de féminité, son but intime.
Dans ses nombreuses réflexions citadines, il lui ait apparu que dans la rue il ne voyait jamais que les femmes sinon leurs jambes et en avait conclu qu'un travail inconscient de sélection s'effectuait : chacun décidait de ce qu'il voulait voir dans la ville. Là où l'enfant ne voit que boulangeries, odeur de pain, parcs et animaux domestiques, de son côté l'homme se focalise sur les zones de mystère féminin : nuque, parfum capiteux, et galbe de la jambe quand la femme ne vend pas son âme au pantalon. Aimer les chaussures la très vite obligé notre Chausseur à adopter un avis défavorable voire hostile à l'égard du pantalon.
Son métier lui confère une forme spéciale de sérénité : il ne regarde pas les femmes avec cette fascination désemparée et animale que pourrait avoir un personnage d'un film de François Truffaut mais les voit toutes comme de potentielles collaboratrices. Conscient qu'elles sont conscientes de l'effet qu'elles peuvent produire, il déjoue ainsi leur jeu capricieux de femmes désirant se faire désirer. Elles lui sont expliquées à partir du moment où elles trouvent la faiblesse de porter des talons.
Il ne les vénère pas de manière condescendante et ne se demande pas qu'est-ce qu'il deviendrait sans elles comme le ferait un chanteur de variétés. Il aurait même plutôt tendance à se demander le contraire : que ferait les femmes sans lui? Rares et fortunées sont les femmes qui recourent à ses talents mais quelque chose le laisse penser qu'en chaussant une femme il les chaussait toutes. De toute façon, le désir est toujours le même : se surélever du sol avec élégance.
Bien sûr, lui arrive de plus en plus souvent de croiser des femmes à baskets : ne comprenant pas l'effet qu'elles désirent produire, elles lui sont indéchiffrables. Il se sent alors piégé, pris à son propre jeu. Depuis qu'il exerce ce métier, il peut le dire, l'avènement de la basket a été sa plus grande douleur. Là où les gens parlent de confort il ne voit que laisser-aller et négligence. Ce qui le gêne surtout c'est de voir que les gens finissent par ne plus opérer de distinction entre vêtements d'intérieur et vêtements de ville : il voyait bien que cet oubli s'étendait jusque dans les rapports humains et dans le langage qui perd sa faculté d'adaptation aux circonstances. Conscient de la banalité du propos qu'il lui paraissait avoir lu et entendu partout à force de le penser, il se taisait, gardait sa prévisible nostalgie et son amertume pour lui.
"Le confort est devenu l'argument d'autorité". Lui qui garde l'image d'une mère qui, le dimanche au soir ôtait précautionneusement sa tenue du dimanche : il se souvient de ses pieds ensanglantés par des chaussures trop étroites qu'on aurait dit moulées dans un pied idéal de jeune fille naine. Elle avait pourtant l'élégance de continuer à les porter, et la plus grande élégance encore de ne jamais se plaindre. Et dans cette douleur acceptée il retrouvait toute la dévotion d'une mère qui ne se plaignait jamais de faire des sacrifices et qui continuait d'en faire dans les grands moments de sa féminité.
Comme le disait un penseur dont le nom lui échappait, il y a une élégance à savoir identifier l'élégance. Pour le chausseur, l'élégance est tout : elle est l'intelligence de la mode se doublant d'un respect pour soi-même comme pour les autres, elle est le but de tout entreprise d'habillement, c'est ce qui fait oublier la fonction du vêtement, qui en vient même à faire oublier le corps.
Ce qu'il a toujours aimé dans le pied, (cette réflexion trop profonde pour être spontanée vient du fait qu'un métier oblige à ce que l'on atteigne un niveau élevé de réflexion sur lui, jusqu'à pouvoir théoriser sur n'importe quel élément), c'est que contrairement à tout le reste du corps, il est le seul membre à encore exercer une forme de justice. Bien sûr les grands pieds existent mais on ne se moque pas de grands pieds comme on se moque d'un grand nez, et globalement tout le monde pouvait être chaussé comme il l'entendait. Cela lui rendait le membre éminemment sympathique.
On pouvait se figurer le personnage comme assez attaché à son métier et assez artisan dans l'âme pour être capable de conférer une valeur affective aux chaussures : il n'en était rien. Bien au contraire, travailler (dans) la chaussure lui permettait en quelque sorte de se débarasser d'elle. Il avait atteint un tel degré de spécialisation et de maîtrise qu'il se sentait comme nécessaire à elle et d'un niveau inégalable dans au moins un domaine. A sa manière, il avait fait ses preuves et savait considérer une paire de chaussures pour ce qu'elle était : là encore tout était affaire de collaboration. Au mieux la chaussure devenait une complice que la marche semblait animer et que la dureté des trottoirs faisait parler par coup monocorde et régulier.