Grèce : le business de l’adoption d’enfants

Publié dans la presse : 27 février 2005


 

En Grèce, beaucoup de parents ne parviennent pas à adopter d’enfants par les filières légales. Ils sont donc obligés de se tourner vers des réseaux clandestins, qui achètent des enfants ou ont recours à des prostituées, souvent bulgares : le « prix » d’un nourrisson varie de 10 000 à 20 000 euros.

 

Chaque année, on compte près de 500 adoptions en Grèce. La forte majorité sont des adoptions privées, c’est-à-dire basées sur un accord entre les candidats parents adoptifs et les parents biologiques. Cette procédure, permise par la loi, repose sur la chance de trouver une mère biologique que ne veuille pas de son enfant et, parfois, sur l’aisance financière (pour payer les intermédiaires et la mère). Dans le reste des cas il s’agit de couples qui, après des années d’attente sur les listes d’établissements, des contrôles minutieuses par les assistants sociaux et des décisions judiciaires favorables, réussissent à réaliser leur rêve et retournent à la maison avec un enfant dans les bras.

Le nombre des couples ayant des problèmes de procréation continue à augmenter, tandis que le nombre d’enfants donnés pour adoption diminue. Les raisons : l’amélioration de la qualité de vie et des services sociaux, mais aussi le changement d’attitude envers les mères célibataires.

La demande est cinq fois plus grande que l’offre

« Les demandes sont cinq fois plus nombreuses que les enfants donnés pour adoption chaque année. C’est pourquoi un couple peut attendre jusqu’à cinq ans avant que son tour n’arrive », explique Mme Antigoni Kontopoulou - Patatouka, pédiatre et directrice scientifique du Centre de Nourrissons « Mère », un des quatre établissements du pays qui accueillent des enfants pour adoption (les autres sont la Maison de Convalescence « Pendeli », la Ville d’Enfants, « Saint Andréas » à Kalamaki et la Nourricerie Publique de Thessalonique, « Saint Stylianos »). 

« Chez « Mère », aux 30-40 enfants sont adoptés chaque année, et nous avons 120 demandes. Il est évident que toutes les demandes ne peuvent pas être satisfaites. Jusqu’en 1970, l’objectif de l’adoption était de satisfaire le besoin du couple d’avoir un enfant, aujourd’hui, ce qui nous intéresse est d’offrir une famille à l’enfant. » « Préférés » sont donc les couples qui ont accomplis au moins trois ans de mariage, ont un revenu suffisant, un travail stable et une bonne santé.

Bien entendu, comme l’explique Mme Kontopoulou, les cinq ans d’attente concernent les couples souhaitant un enfant absolument sain. « Les demandes pour enfants de plus grand âge, groupes de frères, enfants malades, enfants d’origine interraciale, enfants sains mais porteurs d’un bagage héréditaire, ont la priorité et sont immédiatement traitées. Naturellement, la plupart des couples demandent « un enfant absolument normal », jeune et en bonne santé ».

C’est la raison pour laquelle, beaucoup d’enfants à problèmes grandissent à l’institution. « Il faut néanmoins remarquer qu’à cause du manque croissant de nourrissons et d’enfants sains pour adoption, les intéressés se tournent de plus en plus vers les enfants à problèmes. Cependant, comme témoigne une femme, « après six tentatives de conception in-vitro, c’est moi qui étais devenu une personne handicapée. Je n’aurais pas pu prendre à la maison un enfant avec un grave problème de santé ».

La loi est « tolérante »

Il faut cependant remarquer que la loi (2447/96) est plus « tolérante » que les établissements spécialisés. La seule restriction qu’elle impose concerne l’âge des candidats parents adoptifs, qui doit être supérieur à 30 et inférieur à 60 ans. L’adoptant doit être plus âgé que l’adopté de 18 ans minimum et de 50 ans maximum. Comme explique le professeur de Droit Urbain à la Faculté Juridique de l’Université d’Athènes, M. Thanasis Papachristou, qui a participé à la préparation de cette loi, « le service en charge peut décider qu’un enfant ne peut pas être adopté par un couple parce que, par exemple, le conjoint a 45 ans, même si son âge n’excède pas les limites fixées par la loi. »

Conformément à la loi, l’adoption se déroule et s’obtient par décision judiciaire, après le rapport favorable des assistants sociaux constatant que l’adoption est dans l’intérêt du mineur adopté. Le rapport des assistants sociaux est d’importance prépondérante pour le tribunal. Il faut aussi noter que, bien qu’autorisée par la loi, l’adoption d’un enfant par une seule personne est en pratique presque impossible.

S’adresser au secteur privé

Tout cela pousse les candidats parents à s’adresser au « secteur privé », à rechercher donc seuls l’enfant qu’ils adopteront. Cette route, cependant, dissimule des pièges et des déceptions. Le tribunal se prononce trois mois après le jour d’entrée de l’enfant dans la maison des parents adoptifs, période pendant laquelle le couple est presque quotidiennement contrôlé par les assistants sociaux.

De surcroît, pendant tout ce temps, la mère biologique maintient le droit de reprendre son enfant, ce qui peut très facilement se produire.

Jusque à 20 000 € pour un bébé

Afin de se préserver d’une éventuelle déception, beaucoup de parents candidats choisissent de suivre d’autres sentiers pour adopter un enfant. D’ailleurs, de nombreux « malins » guettent les couples déjà déçus dans leurs tentatives d’adopter un enfant pour leur extorquer un maximum d’argent : le « tarif » d’un bébé oscille entre 10 000 et 20 000 €.

Normalement, les réseaux de trafic de nourrissons en Grèce exploitent des femmes d’Europe de l’Est, principalement de Bulgarie.

D’habitude les femmes acceptent de concevoir « sur commande » et contre rémunération, mais les cas des femmes non consentantes violées et obligée de donner leur enfant pour adoption ne manquent pas. Entre les pattes de ces mêmes réseaux tombent également des prostituées victimes du trafic. Dans la plupart des cas, ces femmes donnent naissance dans de petites cliniques du pays, qui s’occupent également de déclarer l’enfant sous un autre nom (naissance frauduleuse). De tels réseaux ont été démantelés à Iannena, à Thessalonique, à Lamia et plus récemment en Crète.

Médecins à la solde de la mafia

« Il y a aussi des collègues parjures », signale un maître de conférences en obstétrique et gynécologie à la Faculté de Médecine de l’Université d’Athènes et chef du centre de planning familiale Alexandra, M. Iorgos Kalipolitis. « Cependant, nous ne pouvons pas généraliser. D’ailleurs, les petites cliniques obstétricales, où cela se produit, sont aujourd’hui beaucoup moins nombreuses. Les grandes maternités sont des entreprises qui n’oseraient pas sacrifier leur réputation en s’impliquant dans de pareils scandales ». Il remarque que les services administratifs des maternités ont l’habitude de suivre étroitement les cas de mères célibataires.

Ils existe, bien sûr, des cas semi-légaux », dans lesquelles le parent candidat est obligé de payer le réseau, mais ensuite l’adoption se déroule de manière légale, c’est-à-dire qu’elle est suivie par des assistants sociaux et obtenue par décision judiciaire.

Les monopoles nourrissent les réseaux

En permettant les adoptions privées, la loi est soupçonnée de favoriser la commercialisation de la procédure. Selon la directrice scientifique du Centre de Nourrissons « Mère », « l’adoption est une institution de protection de l’enfant et doit être dispensée par des organismes sociaux spécialisés ». Cependant, M. Papachristou a une autre opinion. « Les services de l’État réclament en permanence le droit exclusif d’intervenir dans les adoptions pour éviter les dérives commerciales. Je ne pense pas qu’un monopole aide à éviter les dérives commerciales. Au contraire, cela favorise les réseaux illégaux et les naissances frauduleuses. Chaque interdiction totale crée des circuits illégaux ».

À l’étranger, même là où les adoptions privées sont interdites, beaucoup plus de centres d’adoptions, soit publiques soit privés agréés par l’Etat, sont en place. « Cela assure une plus grande transparence », dit M. Papachristou. « Chez nous, avec un ou deux services sociaux qui en ont le monopole, même s’ils font leur travail à merveille, il est inévitable d’avoir recours aux alternatives ».

 

 

Source : Le Courrier des Balkans