Un rêve devenu réalité


Georges EXERTIER

 


 

 

 


 

 PREFACE

 

C’est une petite histoire, sans prétention, qui retrace avec fidélité mon périple effectué en vélo : Carnoux en Provence à Aix Les Bains en Savoie, en passant par les Alpes pour l’aller et par le Vercors pour le retour.


Elle n’a pas pour objet la recherche d’une mise en valeur personnelle.


Elle est un simple témoignage sur les paysages, personnages et événements rencontrés au cours des 960 Kms effectués, sur 7000m de dénivelé et parmi huit départements traversés.


Rouler seul pendant une journée oblige à s’occuper l’esprit. Chaque événement, du plus anodin au plus extraordinaire, est donc l’occasion de développer un trait d’humour, un délire ou un conte, une anecdote vraie ou un souvenir réel, une pensée ou une interprétation.


Mon vélo et ma remorque, d’abord simples outils, ont rapidement pris l’image d’êtres vivants.

J’ai nommé le vélo « Cheyenne ». C’était facile, son nom était déjà inscrit sur le cadre. De plus, j’ai trouvé que ce nom d’Indien lui collait bien à la peau. Indien et cheval en même temps, mon vélo est ainsi devenu le symbole du vent et de la liberté.

J’ai nommé la remorque Caroline, en rapport à son homologue masculin le Carrosse. Elle portait dans son coffre doré tout le nécessaire à ma survie.

A nous trois, nous ne faisions plus qu’un. La défaillance d’un seul et c’est la poursuite du voyage qui était compromise.


C’est tout ce vécu que j’ai voulu restituer. Seuls mes délires ne peuvent être décrits comme je les ai vécu : Mes mots restent insuffisants. Ils ont néanmoins tous existé, et j’en ai sûrement oublié.


A lire comme si vous y étiez. Il n’y a pas de pièges, pas de prosélytisme.

 

  


 

 


 

1er jour

mardi 29 mai

Carnoux à Peipin

145 Kms

 

 

 

 


 

Mardi 29 mai 2007, il est 05h30, je viens d’arrêter la sonnerie du réveil. Josette n’a pas bougé, elle dort. C’est le Grand Jour, celui que j’ai programmé il y a 2 mois.

Je reste encore au lit 10 minutes, le temps de m’assurer que je ne rêve pas et que je suis bien là : ma tête, mes jambes, mes bras, …, oui, tout a l’air d’être bien en place.


Il faut dire que je n’ai pas bien dormi. Pensez donc, hier c’était J-1, les derniers préparatifs. J’avais pointé et repointé ma liste classée par domaine : habillement, nourriture, outils, et autres divers : cartes routières, argent, téléphone, carnet d’adresses, notes, appareil photos, etc… ; le tout réparti dans un grand sac de plastique jaune, épais et étanche (dessus le plus facile d’accès pour le plus utile, dessous le moins).

J’avais vérifié le bon état de Cheyenne, un magnifique Vélo Tout Chemin, de marque Lapierre, 3 plateaux à l’avant (22/32/44 dents), 9 vitesses à l’arrière (de 11 à 32 dents, de quoi monter aux arbres), cadre en aluminium, 14kg chargé (avec une petite sacoche accrochée sur le guidon) et sa remorque, 20 kg chargée. Une pure merveille cette remorque : noire et argent comme le vélo, deux bras pour sa fixation sur le moyeu arrière du vélo, un axe pour lui permettre de suivre les changements de direction, un berceau central qui reçoit le grand sac jaune étanche, et en terminal une petite roue à rayons, protégée par un garde boue en aluminium auquel est fixé un catadioptre rouge. Entre le plateau central et la roue arrière, un mât en fibre de verre d’un mètre cinquante, surmonté d’un fanion jaune « B.O.B » ( BOB Yak : marque de la remorque brevetée en Californie) et le long du mât, sous le fanion, la visière bleue et jaune découpée dans une de mes casquettes, imprimée en blanc AS CARNOUX (réalisation Josette).

Rien de particulier ces vérifications, sauf à me faire monter la pression : alors que je la mettais dans les pneus, je constate qu’elle ne tient pas dans celui de l’arrière.

Pour ne pas me démunir de mon stock de chambres à air neuves (2 pour le vélo, 1 pour la remorque), je répare énervé avec une rustine.

Avant de me coucher, tout le matos (vélo, sacoche avant, remorque, et contenu) est soigneusement aligné contre le mur dans le hall ; ainsi pas de coup de froid, pas de fatigue.


Toute la nuit, j’ai refait mentalement l’inventaire, l’itinéraire. J’étais déjà un peu sur la route. Un peu, c’était déjà trop, et je le savais. Je voulais dormir mais il y avait toujours un détail ou une interrogation qui m’en empêchait. Un moment, j’ai cru entendre pleuvoir, c’était ce que je redoutais le plus, mais non ce n’était que le vent qui se lève. D’ailleurs la météo l’avait annoncé « Mistral » ; ce n’était donc que ça !


A présent il est 05h40, je me lève. Tout va très vite, mes affaires de sport sont au pied du lit, je m’habille. Rien n’a bougé, le vélo, la remorque sont là, le reste aussi. On se retrouve, il y a comme un instant magique : eux et moi on ne fait désormais plus qu’un.

Déjeuner avec thé et gâteau Overstims, toilette, derniers rangements, …. Tout est OK.

Je sors le vélo, la remorque et son sac, j’ajuste et raccorde l’ensemble. Impressionnant ce semi-remorque à 3 roues ! J’appuie l’ensemble sur le rebord de la terrasse, et je monte réveiller Josette.

« C’est déjà l’heure ?.... Tu pars tout de suite ?......Attends !…..Je me lève…… »

Je suis déjà sur ma monture, je vais lâcher les chevaux, heureusement qu’il y a la petite côte de l’Escargolette (la maison) à franchir ……Josette arrive.

 


Bisous et échange de mots tendres, … Allez c’est parti, il est 7h00.

Je passe le portail, un dernier geste de la main pour Josette « à bientôt ! », et je suis sur la route qui m’aspire dans la raide descente de l’avenue Ingres.

Premiers frissons. Je ne suis sans doute pas encore bien réveillé, mais quand même il ne fait pas chaud, et puis ce mistral que j’entendais dans mon lit, il n’est pas chaud.

Je traverse Carnoux (en Provence). Bizarre, les rares passants que je vois sont pressés et arc-boutés. Les scolaires qui vont sur Cassis, Aubagne ou Marseille, sont blottis au fond des abris bus. Aucun regard pour mon équipage. S’ils m’ont remarqué, leurs pensées sont encore au fond des chaussettes ou alors, ils doivent croire faire un rêve, ou un cauchemar.

Je suis déçu, d’habitude nous (Cheyenne sa remorque et moi) nous attirons toujours quelques sympathies : Des gestes de la main, des sourires, des encouragements. Aujourd’hui, rien ! A la réflexion, je me dis que c’est peut être les mêmes qui m’ont déjà vu, alors l’effet de surprise passé …. Mais s’ils savaient où je vais !!! C’est vrai que je ne leur ai pas dit, et puis ce n’est pas écrit sur ma remorque. Il n’y a que mon point de départ « AS Carnoux » inscrit sur le rebord de ma casquette découpée, accrochée au mât de la remorque, et encore, ce n’est pas très visible.


Au fait, je ne vous ai pas encore dit où j’allais!

Destination Aix Les Bains en passant par les Alpes - cols du Lautaret, Galibier, et Télégraphe, puis retour par le Vercors – cols de St Nizier du Moucherotte, du Rousset, et de Cabres, soit 960 Kms, 7000m de dénivelé, 8 départements à traverser.

Aujourd’hui, je pars pour Peipin (ne lisez pas pépin, quoique …), petit village entre Château-Arnoux et Sisteron, où m’attend le gîte « La Fenière », à 150 Kms de Carnoux (j’avais réservé une quinzaine de jours à l’avance, et je confirmais la veille que j’arrivais. Même procédé pour les autres gîtes qui vont suivre).


Juste après Carnoux par la petite route nationale qui descend à Aubagne, vous connaissez peut être la petite côte dite de « Bronzo », à cause de la carrière du même nom à proximité. C’est vrai qu’en voiture elle ne vous marque pas, mais en vélo on s’en souvient, surtout quand c’est avec le mistral qui vous arrive en pleine face. Mais quand c’est avec le mistral comme aujourd’hui !!! Au sommet de la côte, avec une corde au cou, la remorque en queue finale, mon vélo et moi, nous étions une sorte de cerf volant. L’erreur, c’est que je ne voulais pas m’envoler, mais passer le sommet pour prendre la descente.

J’ai passé cette « erreur ». Dans la plaine d’Aubagne, j’ai cru qu’on mesurait mon coefficient de pénétration dans l’air dans une immense soufflerie. Le mistral glacé se déchaînait et soulevait des nuages de feuilles mortes, de poussière et d’étamines de platane. Sur le bord de la route, dans les virages en particulier, il en fabriquait des congères qu’il rabattait et lissait soigneusement. Soudain d’une gifle magistrale, il renvoyait le tout en tourbillons abrutissants. Dans la plaine de Beaudinard, puis la vallée de Roquevaire, mes yeux pleuraient toute la misère du monde qui s’infiltrait par les côtés latéraux de mes lunettes.

A ce moment, j’ai pensé que ce n’était pas le bon jour, que les éléments extérieurs me lançaient un signe « N’y va pas, plus loin c’est encore pire, la neige dans le Galibier, le col fermé, ….. » Bref, j’ai passé un mauvais moment.

Je m’étais bien préparé physiquement et mentalement. J’avais envisagé beaucoup de situations et de difficultés, mais pas ce mistral en folie. Pendant les quinze derniers jours de ma préparation, le temps n’était pas terrible. Beaucoup de pluie et même de la neige en montagne. La veille de mon départ, sur le répondeur des routes du Lautaret et Galibier, j’avais appris que le col après avoir été fermé, était ouvert. Par ailleurs, la météo à venir n’était pas très enthousiaste sur les chances de beau temps, c’était plutôt pluie dans les plaines et neige en altitude. Si le col du Galibier fermait entre temps, je me rassurais en imaginant deux échappatoires. En passant par le tunnel du Galibier, ou alors, si ce dernier était également fermé, après le Lautaret, je descendrais directement sur Grenoble puis Chambéry et enfin Aix Les Bains. Cette dernière solution était la moins bonne : Pas de Galibier ni de Télégraphe, de plus il fallait décommander mon gîte d’étape à St Michel de Maurienne.

 

Heureusement, après La Bouilladisse, dans la dure montée du « Pigeonnier », plus de mistral. La colline nous protégeait, de plus sous l’effort de la montée, je me réchauffais. J’en profitais pour me retourner et m’assurer que la remorque était toujours là. Des fois que le vent me l’aurait volatilisée. Contrôle rassurant certes, mais bien inutile : Mes cuisses et mon souffle témoignaient suffisamment de sa charge.

J’aime bien quand ça monte, surtout par des petites routes. C’est dur, mais au moins on sait pourquoi. Une épingle à gauche, à droite, on se concentre sur son effort, sans à-coup. Effort long et tenace, ça fait mal mais ça fait du bien. Comme dans la vie, on résiste, on vit, on sait que l’on va réussir.

Ce n’est pas comme sur le plat souvent long, monotone et parfois traître comme dans les « faux plats ».

La descente, on dit que ça repose. Peut être, mais il faut rester vigilant, ne pas s’emballer sinon la remorque veut dépasser le vélo et c’est la dispute. Mieux vaut que tout le monde reste à sa place et ne pas oublier que c’est moi le chef.

Bon ça va mieux, je grimpe bien, les idées positives reviennent. Je retrouve le mistral sur le sommet mais dans la descente sur Peynier et les vallonnements qui suivent jusqu’à Trets, il reste supportable.

J’en profite pour saisir dans ma sacoche avant, mes doses homéopathiques : 3 granules d’arnica montana 9ch (prévention des problèmes et coups musculaires) et 3 granules de cuprum métallicum 5ch (prévention des crampes musculaires) à laisser fondre sous la langue et à prendre entre les repas 3 fois par jour (secret de mon Druide Josette). Effet placebo ou pas, en tout cas à chaque fois, je sens Cheyenne hennir de plaisir.

Je passe dans le département du Var. Dans le faux plat qui mène à Pourrières, je retrouve un mistral fort, mais je sais qu’il n’y en a pas pour longtemps, je vais bientôt attaquer la montée du Grand Sambuc, et là, je serai à l’abri.

Dans la montée, je suis salué par un couple de cyclosportifs (en vélo de course) arrêté au bord de la route. Quelques minutes plus tard, je les vois dans mon rétroviseur, puis ils me dépassent. J’en profite pour m’accrocher, histoire de me sentir un peu moins seul, mais Monsieur paraît vexé, il appuie sur les pédales, Madame suit, ils me sèment au bout de deux virages.

Ce n’est pas le moment d’engager une course, je poursuis donc ma route seul.

Le mistral est absent, mais il fait encore frais malgré l’effort de la montée. Le ciel est d’un bleu transparent, glacial. Je suis un peu déçu. Lors d’une sortie d’essai avec mon même équipage, il y a une dizaine de jours, à ce même endroit ce n’était pas pareil. Les petites fleurs sur le bord de la route éclataient de couleurs, les oiseaux se distinguaient en concerts étourdissants, l’air était doux, le ciel bleu foncé, quelques voitures aux vitres baissées laissaient apparaître des visages paisibles, de gentils gestes de la main ou petits coups de klaxons, c’était il est vrai un jour de vacances. C’était le 17 mai, le jour de l’Ascension, et il faisait très beau, sans un poil de vent !

Aujourd’hui, c’est jour de guerre. Tout le monde a l’air en colère, même moi. J’ai dû accélérer un moment car juste devant moi, je rattrape le couple de cyclosportif. Monsieur s’en aperçoit et se retourne plusieurs fois vers Madame : il doit vouloir me dire « Quel boulet ». Heureusement le sommet est là, ils passent en tête, l’honneur est sauf !

L’honneur, quel drôle de sentiment. Je n’y échappe pas non plus, moi sur ma drôle de monture, qu’est ce que je recherche ? L’honneur d’y être arrivé ? Et arriver à quoi ? ….

Hé ! Ho ! Geogeo ! Tu déconnes. Pense plutôt à boire un coup (1 gorgée toutes les demies heures de boisson énergétique), pense également à prendre une demie barre de céréales de temps en temps. Pense à te ménager, à rester prudent……….

Hé ! Ho ! Ça va pas non ? C’est quoi ce charabia ? T’es pas là pour philosopher ni penser, t’es là pour pédaler, un point c’est tout !

Nous passons le couple, Madame a dû s’arrêter pour faire pipi. Je file dans la grande descente sur Rians. La route est large, lisse, j’ai la tête sur le guidon, le compteur indique 60 Km/h. Je freine pour ralentir car je sens frémir la remorque sur l’axe arrière du vélo.

A l’entrée de Rians, je retrouve mon ennemi du jour. Il n’a pas faibli le monstre ! Je ne peux m’en séparer, il m’use lentement, physiquement et moralement. J’ai des milliers d’abeilles dans les oreilles. C’est son sinistre chant qui siffle et hurle en s’empêtrant dans les ouvertures de mon casque.

Mais j’ai des ressources, je sais être endurant et je me réconforte en me disant que dans la vallée de la Durance, il n’y sera plus.

Je passe la dure montée sur Ginasservis, le long faux plat et les deux raidillons en direction de Vinon/Verdon.

A Vinon/Verdon je m’arrête pour le repas de midi. Les gens courent pour rentrer chez eux, personne dehors ou presque. Je trouve un abri derrière le club de kayaks sur le bord du Verdon. Je suis un peu à l’abri, mais on se croirait presque en hiver.

J’ai appuyé Cheyenne et sa remorque sur le dos d’un banc. J’ai extrait du sac hermétique mon repas de midi et une petite veste que j’enfile immédiatement. Je mange rapidement car il ne fait pas chaud. Le temps me dure de retrouver des lieux plus cléments. Pourtant quel joli décor. Le Verdon devant moi coule rapidement, mais sans excès. Sur la rive droite où je suis, un couloir a été aménagé pour le passage des kayaks. Pour l’entraînement et les compétitions, des poteaux plantés servent à l’installation de portes suspendues au-dessus de l’eau. Le débit de l’eau est variable selon les passages. Entre de gros rochers, les tourbillons et l’écume de l’eau témoignent d’un fort débit. Aujourd’hui, pas un kayak ! Ya plus ka aller se coucher.

Sur la droite, sur le pont, passent quelques rares voitures vitres fermées. C’est vraiment un jour à ne pas mettre le nez dehors.

Bon, j’enlève ma veste, referme le sac, jette mes détritus dans une poubelle désolée d’être vide (ce n’est pas habituel), j’enfourche Cheyenne, me retrousse les manches, et je pointe mon nez dehors, c'est-à-dire sur cette maudite route ventée.

Je ne pensais pas si bien dire « Maudite route ventée » : le pire m’attendait. La vallée de la Durance que j’imaginais à l’abri du mistral, et bien NON ! Autant sinon plus de vent !

Des bourrasques infernales ont plusieurs fois tenté de me jeter dans le fossé. Une route toute droite, étroite, avec des véhicules fous qui fuyaient dans le vent. Des poids lourds lancés à fond la gomme, qui me serraient quand d’autres véhicules en face ne leur permettaient pas de me doubler plus largement, et me giflaient au passage en doublant ou triplant la force du vent.

J’arrive à Oraison. Oh raison ! dis-moi quelle est la raison ? Je continue ou je retourne. Si je retourne, dans un quart d’heure je suis à la maison. Avec ce vent de folie, il va même me placarder sur les murs de l’Escargolette.

Trop facile ! Geogeo est tenace et ne se laisse pas impressionner. JE CONTINUE.

Après m’être fait une raison d’Oraison, c’est le même scénario jusqu’au bout de cette étape.

Une camionnette avec d’énormes gyrophares me dépasse lentement. «  Ils font les choses bien ici, ils m’ont repéré et assurent ma sécurité ». Deux semi remorques suivent lentement. Chacun d’eux porte sur la remorque un joli petit chalet de bois, près à être posé et occupé.

« Non, alors là c’est trop, s’ils comptent sur ces appâts pour me donner envie au confort, au repos, et me faire abandonner… C’est vraiment trop gros ! ».

Tout doucement, ce curieux défilé passe, suivi d’une longue queue de véhicules que je clôture au bout de quelques minutes.

Une dizaine de Kms plus loin, à la sortie d’un virage, je retrouve les deux camions et la camionnette arrêtés, avec leurs occupants affairés autour. Je double fièrement « Moi, je vais plus loin ! », et tout en doublant, je m’aperçois qu’ils ne se sont pas arrêtés, cause de destination finale, mais parce qu’un des chalets est en travers sur sa remorque.

Selon les propos et les jurons que j’ai entendu, ce pu.... de mistral aurait déstabilisé le chalet sur sa remorque en cassant ses amarres. C’est vrai qu’en passant, les courroies qui flottaient au vent, donnaient à l’ensemble une vision de voilier en perdition. Sacré mistral !

J’arrive sur Les Mées, le pays des pénitents noirs (curiosité géologique), mais je ne veux pas les voir, je n’ai rien à me reprocher sinon en ce moment à broyer du noir. Je vire à l’entrée du village sur la gauche et file tout droit sur Château Arnoux. Tout droit est une façon de parler, car en passant sur le pont de la Durance, j’ai dû je crois bien, faire quelques zigs et mêmes quelques zags. J’ai aussi rencontré un collègue qui lui n’avait pas de remorque, mais des sacoches. Il venait en sens inverse de moi, pourtant il me semble bien qu’à un moment il allait dans le même sens que moi, c'est-à-dire en reculant. Le pauvre, je l’ai beaucoup plaint, je n’ai pas bien compris ce qu’il disait, mais je suis sûr que ce n’était pas des politesses.

En fait, le vent se servait de ses sacoches comme des ailes d’un moulin.

Caroline, ma remorque, c’est comme ça que je me suis mis à l’appeler, elle, elle restait sage. Collée à la route comme une arapède, elle filait derrière Cheyenne sans mot dire, sans doute effrayée par tout ce tapage.

La carte fixée sur la sacoche avant m’a bien aidé pour trouver la petite route qui nous amène à Peipin (Je vous l’avais bien dit au début, ne lisez pas Pépin, quoique …). Nous avons traversé l’autoroute, la route nationale, la route départementale, la route communale, la route rurale, la route … et enfin le chemin de fer (national lui). Je ne sais plus si c’était par dessus ou par dessous, mais je me souviens que nous étions à l’abri du vent dans un grand huit qui montait, qui descendait et bis répétitas, pour finir sur un plateau où nous retrouvions notre copain le mistral qui avait pris quelques degrés en moins.

Peipin, Nous sommes à Peipin. Petit bled paumé, quelques maisons, un car scolaire s’arrête. En descend des élèves, deux jeunes filles viennent sur moi, je demande le gîte La Fenière.

Je dois avoir le visage tout violet ; avec mon casque, mes lunettes, Cheyenne et Caroline en sueur, je dois faire peur. Elles s’éloignent en répondant négativement de la tête ; je ne sais même pas si elles ont compris ma question.

Je vais au centre du village, une petite place, trois ou quatre maisons, une recette postale. Je téléphone au gîte. Je suis devenu sourd, je n’entends rien, même pas la sonnerie. C’est la faute de ce mistral, il hurle comme un forcené.

Je me cache à l’abri derrière un mur, cette fois j’entends, ça sonne mais personne ne répond. Cinq minutes après, même chose, pas de réponse. Je n’ai vraiment pas chaud.

Un être vivant sort de la recette postale. Une femme à qui je ne fais pas peur et qui me répond. « Le gîte La Fenière, bien sûr que je connais. Vous voyez, vous allez tout droit, ensuite à 150m vous prenez à droite, encore à droite, puis au deuxième croisement à gauche, vous continuez … »

Elle a compris que je ne comprenais pas, ou plutôt que je ne captais plus. «  Le plus simple c’est que vous me suiviez. Ma voiture est juste là. Allez ! On y va ».

Si je n’avais pas eu tout cet attirail sur moi, c’est sûr je l’aurais embrassée. Que c’est bon d’entendre une voix aussi réconfortante. Un grand bonheur me submerge, je crois qu’elle l’a compris.

Nous avons bien dû faire cinq ou six Kms. Elle s’arrête, sort de son véhicule et me dit d’un grand sourire « Vous voyez, c’est là ».

C’est là ! Que c’est beau d’entendre ces simples mots. C’est là !

« Je viens de Marseille vous savez …, vous m’avez bien aidé, merci beaucoup ».

C’est tout ce que j’ai dit, elle n’a rien répondu, seul un geste de sa main comme pour dire « Ce n’est rien » et elle a fait demi tour.

Je suis devant le gîte. Une grande cour en terre battue, des bâtiments fermiers autour, je me dirige vers ce qui me semble être la maison principale. J’ai vu juste, devant celle-ci, me tournant le dos, un homme jeune, affairé à je ne sais quoi, ne m’a pas vu arriver. Je lance un « Bonsoir » tonique, il se retourne et me salue.

 

Sans se presser, il disparaît. Au bout de quelques instants, ne le voyant pas revenir, je pose Cheyenne et Caroline contre le mur de la maison. Juste à côté, dans un grand champ entre les bâtiments, des chevaux me regardent, curieux et nostalgiques en même temps. Sans doute que Cheyenne leur rappelle leurs anciens maîtres les indiens, comme les grands espaces sauvages d’un temps lointain.

Je n’ai pas eu le temps d’approfondir cette question, car la patronne des lieux, du haut de son escalier, me souhaitait la bienvenue.

Une bonne dame, pleine de santé, qu’on entendait bien malgré la sonorisation extérieure.

Les présentations ont été vite faites. Il n’y avait pas d’erreur, j’étais bien celui attendu, d’ailleurs comme hôte, il n’y avait que moi. La visite des lieux a également été vite réglée. En haut de l’escalier, un hall, puis une immense salle style chevaliers du Moyen Age. Meubles en vrai bois du pays, deux tables parallèles d’au moins cinq mètres de long chacune, des chaises bien stabilisées par leur propre poids, une cheminée pour y faire cuire dix petits enfants (serait-ce la maison de l’ogre ???), dans un renfoncement un bar tout en bois brut, au plafond des poutres massives bien calées dans des murs de forteresse, un immense lustre, et surtout, surtout, le calme, un calme comme jamais je ne l’ai entendu. Ici, le mistral était mort, vaincu, brisé, anéanti.

En traversant cette vaste salle à manger, après une porte, dans un couloir en enfilade, les sanitaires puis les chambres. La mienne est dotée comme les autres je présume, d’un immense lit en bois, plaqué dans sa longueur contre un mur plein et dans sa largeur contre le mur qui donne sur la porte d’entrée. Cette dernière ferme difficilement car la largeur du lit empiète sur son ouverture. Dans le mur d’en face, un fenestron protégé du mistral par un mur extérieur décalé, donne sur la cour intérieure. Dans un coin une solide chaise et une table épaisse où sont posés draps et couvertures. Il reste encore un petit espace pour circuler entre le mur de côté, et celui comportant le fenestron.

Tout cela me va très bien, et je le fais savoir à la patronne qui acquiesce d’un sourire. Elle me précise que si ça me convient, on mange vers 19h15 ; il est 18h00. C’est OK, elle m’informe que je suis le seul hôte, que nous mangerons seuls en attendant le patron (ou l’ogre ?) qui rentre entre 19 et 20h00.

Je m’inquiète pour Cheyenne et Caroline, et je demande la permission de les monter. D’un air amusé elle me répond « Si vous voulez, mais vous savez, dehors ils ne risquent rien ! ».

Dehors ! Seuls avec ce que nous avons vécu ! Il n’en est pas question. Et je monte un à un par le dur et raide escalier, Cheyenne puis Caroline que je cale confortablement près de la cheminée.

La patronne me souhaite une bonne installation et part à ses fourneaux.

Dans la chambre, en me faufilant entre le mur et le grand lit, je débarrasse la table, y pose mon sac que je vide du nécessaire pour la nuit. Je fais sommairement mon lit et m’y allonge dix minutes pour faire le point. Avant de manger, il me reste le temps de faire une petite lessive que je sècherai au fenestron (le soleil y pointe encore son nez), de prendre une douche, de téléphoner à Josette et à ma météo.

Ma météo, c’est aussi mon navigateur, celui qui devant son micro possède tout mon parcours, mes étapes avec les points durs, mes horaires prévisionnels… Il fait le point de ma situation, et au téléphone me coache à distance tout en me motivant.

Ma météo a une particularité. En fait, elle est composée de trois personnes : Fabrice mon fils, Maryline ma belle fille et Yanis leur petit garçon, ils sont basés à Chambéry. Je vous préciserai tout ça plus tard, mais pour l’instant, pour faire bref, disons que le coordinateur c’est Fabrice.

J’appelle d’abord Josette.


Je rassure Josette, et j’appelle ma météo.

Je ne vous raconte pas le détail de ces conversations téléphoniques. Beaucoup de complicité et de tendresse. A chaque fin on se dit « à plus », et on s’envoie des bises.

Je suis zen à présent, j’ai eu ceux que j’aime, je suis en pleine forme.

J’attaque la lessive, mes sous vêtements, chaussettes, maillots de sport. Ça mousse, j’ai mal dosé ! Au moins ce sera propre. Faut que je me dépêche, le soleil va partir. J’étends le tout au fenestron, ou plutôt je coince le tout entre le mur et le fenestron (Il n’y a pas de fil d’étendage) et puis je pars laver le patron. Je suis sous la douche, je me détends.

Il me reste un petit quart d’heure, j’en profite pour mettre à jour la carte routière du lendemain, et d’effectuer quelques petits préparatifs pour demain.

J’arrive dans la salle des chevaliers, c’est l’heure, il est 19h15. La patronne arrive et m’invite à passer à table. J’en choisis une sur les deux, près de la fenêtre.


Elle revient avec une bouteille à moitié vide (ou à moitié pleine), bouteille genre …. Normale, en verre, sans étiquette. Elle tire sur le bouchon en liège qui dépasse des trois quarts du culot, ça fait « flop ».

Elle remplit deux verres. Je dis « stop ! » en désignant celui que je présume le mien. J’ai eu peur qu’il ne déborde.


Et j’avale une première gorgée.


La conversation est lancée, elle m’explique son petit secret, je lui confie la recette de l’eau de noix et on passe à table, face à face.

Très rapidement, de fil en aiguille, d’où je viens, où je vais, les gens qui passent ici, la vie à la campagne……, elle part et revient avec deux assiettes de potage maison, chaud et fumant.

C’est sympa, je me sens tout ravigoté, le patron arrive. Le visage comme une bonne vieille courge bien rouge, flanqué d’un béret plissé et pointu sur le front. Trapu, dans des bleus de travail, il arrive sur moi comme un bulldozer, je me lève et je saisis la franche et solide poignée de main avancée droit devant moi.


Il s'assoit à côté de sa femme, elle lui sert le potage, il mange sans plus attendre.

Je lance innocemment :


La conversation se poursuit, sa femme lui précise mon but final. Il paraît intéressé. On parle de tout et de rien, ils sont gentils, c’est sûr à présent, c’est pas la maison de l’ogre bien que, l’impressionnante cheminée…..

Après le potage, une assiette de charcuterie, des côtes de cabri, des légumes, le dessert, le tout « Maison », du vin, du pain et du fromage de pays. Dieu que c’est bon.

Ça doit se voir, on me ressert en charcuterie, puis trois nouvelles côtes de cabri tombent dans mon assiette. J’ai dû protester poliment un moment :

 

J’étais tombé au gîte de la bonté, de l’abondance et de l’authentique !

Un petit café pour terminer. Je ne peux plus me relever de table.

 

J’ai envie de répondre « une pintade avec une polenta » je ne sais pas moi, on mange encore demain ? Non c’est de l’humour déplacé.

 

Je remercie chaleureusement mes hôtes, je règle la petite facture, ils me souhaitent bonne route, et on se quitte en se serrant chaleureusement les mains.

Je vérifie l’état de Cheyenne et Caroline. Je teste les écrous, le serrage des roues, la pression des pneus … Tout va bien.

Je viens de retirer le linge tout sec et repassé des plis formés par le mur et le fenestron, et je prépare mon bagage pour demain. Il est 22h00, je me couche et m’endors aussitôt.


 

 

 



2ème jour

mercredi 30 mai

Peipin à L’Argentière

120 Kms

 

 

 


 

 

Mercredi 30 mai 2007, il est 05h30. J’ai bien dormi, je me sens bien reposé, je saute du lit et m’habille. Derrière le fenestron, le ciel bleu pâle commence tout juste à s’éclairer du soleil qui doit imperceptiblement se lever, de l’autre côté de la maison. Inutile de vérifier si le mistral souffle encore, ici c’est un cocon, et le fenestron est protégé du mur extérieur.

J’arrive dans la salle des chevaliers. Sur la même table où nous avons soupé hier soir, tout un déballage de confitures, miel, flocons d’avoine, de maïs…, du beurre, et j’en oublie sans doute. Une casserole, de l’eau, un réchaud électrique, des serviettes en papier, couteaux, petites cuillères, et c’est tout !

J’ouvre une des fenêtres qui donne du côté où pointe le bout du nez de l’astre de vie … … (suspense …) … Il n’y a pas un poil de vent !!!

J’ai le moral au top ! Je déjeune comme un roi. Sur une serviette en papier je laisse un petit mot à mes hôtes « Merci, et à + peut être ». J’aime bien cette expression « à+ », c’est simple et c’est tellement riche en espérance.

J’ai redescendu Cheyenne et Caroline sur la terre ferme. Je les ai accouplés, ils vont bien ensemble, et quand j’ai amarré le grand sac jaune dans le ventre de Caroline, c’est l’apothéose.


Il est 07h00, j’appuie sur les pédales, les chevaux sont toujours là, ils nous regardent envieux.

Je trouve rapidement la direction de Sisteron, il y a encore un restant de mistral qui ne souffle pas chaud, mais c’est raisonnable. Pourvu qu’il reste calme et que personne ne vienne l’énerver.

Je passe le village « Les Bons Enfants », ici la graine est donc bonne, à savoir ce qu’elle devient ensuite ?

Je rentre dans Sisteron, la ville s’anime. Sur la place du marché, certains chalands le panier rempli, ont déjà fait leurs achats. Je passe à côté d’un badaud statufié au bord du trottoir, la baguette de pain et le journal local sous un bras, de l’autre il tient la laisse du chien qui tire dessus et pisse en même temps. Il me jette un œil de merlan frit en ayant l’air de dire «  Qui c’est qu’ce fada sur son engin interplanétaire ? »

Jimmy Criquet sur mon épaule (ma conscience, comme avec Pinocchio) m’interpelle « Te moque pas, il est peut être pas très frais ton bonhomme, mais l’anomalie ici, c’est pas lui, mais toi ! ».

Les cafés sont ouverts, à leur terrasse certains sirotent leur boisson en rêvassant sur tout ou rien. Au passage des boulangeries, l’odeur du pain chaud me délecte. Jolie ville Sisteron, je reviendrai avec Josette.

Après Sisteron faut pas que je me goure. Sur ma carte, j’ai bien repéré, dans six Kms je dois prendre direction Gap, et après, surtout pas Gap mais Tallard. En vélo, pédaler ne suffit pas, il faut constamment réfléchir. Sinon, un carrefour qu’on passe trop vite, et on se retrouve à Rome (comme une cloche).

C’est une longue route nationale toute plate. Toujours encore un peu de mistral, il ne me lâche pas celui là. Mais je sais, après Gap, ou ses environs, je ne l’aurai plus du tout.

Un moment je quitte la nationale pour la départementale qui me fait passer par Le Poët.


Curieux le nom de ce village, d’ailleurs, il me rappelle un souvenir.

Je devais avoir dix sept ans, j’étais à moto dans Grenoble, lorsqu’une deux chevaux conduite par deux demoiselles âgées, me grillait la priorité à un carrefour.

Pas de blessure, mais le spectacle était digne d’un cascadeur professionnel. Tombés à terre, ma machine et moi nous nous sommes séparés sur un angle de 90°, dans une glissade infernale au milieu des autres véhicules qui klaxonnaient et des passants qui hurlaient, moi cours Maréchal Foch et ma moto dans une rue perpendiculaire. La 2cv je ne sais plus.

Les deux demoiselles en question étaient du Poët !

Poët - poët ! tut – tut ! pin pon ! Et pire encore… La police, les pompiers, les badauds, et les deux vieilles filles affolées qui croyaient m’avoir tué…

Quand elles se sont aperçues que je parlais encore, le blouson et le pantalon en friche, et que m’entendant protester gentiment que je n’avais pas de chance, que c’était la troisième fois qu’on me rentrait dedans en quinze jours ; je suis devenu un martyr, et elles des monstres de cruauté.

Arrivé tard à la maison, toute la famille était au courant. Ces braves demoiselles m’avaient devancé pour avertir mes parents, en se confondant en excuses, et surtout en leur faisant promettre de ne pas me gronder, que je n’y étais pour rien. « avé l’assent » du midi et leur fragilité de saintes vieilles filles, c’étaient de vraies « poët » paraît-il. Elles avaient su toucher toute la famille (moi compris d’ailleurs, au réel comme au figuré). J’étais le héros du jour, et je recevais avec beaucoup de sang froid, les chaudes marques d’affection de maman en pleurs.

Qui sait ce qu’elles sont devenues aujourd’hui ? A la réflexion, elles n’étaient peut être pas si vieilles que ça. A cette époque, j’avais dix sept ans, et tout ce qui avait plus de trente ans était vieux, alors … ?


Sur ces pensées, Cheyenne a continué de rouler. J’ai eu peur d’être dans une fausse direction, car entre temps j’étais retombé sur la nationale. Il devait y avoir un stop ? Après vérifications, Cheyenne ne s’est pas trompé. J’ai l’impression que Caroline rigole et se moque de moi. Percevrait-elle mes sensations à présent ? Il est vrai qu’avec son antenne, elle capte peut être mes ondes ?

De longues lignes droites pas très amusantes, mais il faut bien faire avec. Un moment, sur mon côté à droite, j’ai vu une petite pièce métallique, très brillante et jaune. Sur le coup je me suis dit « Une médaille en or ! » Dix mètres plus loin, après réflexion « Non, ce devait être 50 centimes d’euro, une pièce neuve ». Cinquante mètres plus loin « C’était plutôt une médaille, genre Sainte Vierge, un motard l’aura perdu ! ». Une médaille ? Une pièce ? Je m’arrête et fait demi tour ? Je continue ?

Jimmy Criquet intervient « Hé ! Ho ! Geogeo ! Arrête tes conneries, t’es bien assez riche comme ça, et puis faut pas prendre du poids supplémentaire, surtout que l’or, c’est lourd ». N’empêche, j’aurais dû m’arrêter …

J’y suis : à gauche Gap, à droite Tallard. Cinq Kms plus loin et je passe Tallard. A la sortie du village il y a des travaux, on ne roule que sur une voie. Nous ne sommes pas très larges, on se faufile entre les tractopelles et les camions.

Ça baigne aujourd’hui, ce n’est pas comme hier. De plus, il n’y a plus de vent, mais c’est bizarre, je sens des vibrations curieuses sous ma selle.

J’ai crevé à l’arrière !

Je dois m’arrêter. Il me reste encore quelques mètres à franchir pour sortir des travaux. De l’autre côté de la route, il y a un petit espace. Nous nous y installons. Je sépare Caroline de Cheyenne que je coince contre une remorque du chantier. Je démonte la roue arrière et commence la réparation. A ma hauteur, sur la gauche se trouve le feu tricolore qui commande l’ouverture ou la fermeture dans le sens de la route. Il est rouge maintenant, et une file de véhicules s’amoncelle. Je deviens un spectacle pour ceux qui, assis dans leur voiture, attendent que le feu passe au vert.

Un vrai naufragé de la route : Le vélo avec une seule roue, celle de l’arrière démontée et posée à plat par terre, la chaîne pendante. La remorque avec le ventre ouvert, le sac qui baille et montre son intimité (J’avais dû en extraire mes outils et chambres à air). Moi en tenue de clown bleu et blanc, un cuissard gonflé au derrière par la couche de confort, un casque sur la tête, des lunettes de martien, des chaussures qui me font tenir comme un canard à cause des cales sous la semelle, heureusement que j’avais enlevé mes gants ! Et qui tourne et retourne cette maudite chambre à air molle sans vie, à la recherche d’un trou d’air aussi gros qu’un trou de cul de microbe. Le tout éparpillé sur 3 mètres carrés, et en pleine cagne ! Je n’ai pas pensé faire passer une sébile, sûr qu’on m’aurait donné la pièce.

Enfin, à force de gonfler et de regonfler cette couleuvre noire qui se dégonflait à chaque fois lentement, j’ai perçu un infinitésimal sifflement de pet, sous la rustine que j’avais posée la veille de mon grand départ.

J’ai dépanné avec une chambre à air neuve, la « crevée » dans le sac en réserve au cas ou…, et j’ai remonté le tout.

Nous sommes à nouveau sur la route, direction Chorges où il me faudra penser à faire une pause midi, il est déjà midi !

Treize heures, je suis arrivé à Chorges, je suis presque chez moi. Chorges ou Georges… selon comme on prononce.

Je n’ai pas pensé qu’à cette heure, les gens mangeaient aussi, ou se reposaient. Par chance, dans une petite ruelle, j’ai trouvé une boulangerie.

Le dos appuyé contre un petit mur, les fesses posées sur les pierres plates d’une petite place, recroquevillé, je fais face à une antique fontaine d’où l’eau jaillit abondamment par trois gueules de lion. Seul le chant de l’eau qui se précipite dans le bassin sert de fond sonore.

A trente mètres de moi, de l’autre côté de la place, sur les marches d’un petit escalier, un couple de jeunes amoureux discute tendrement, main dans la main, les yeux au plus profond des yeux.

Ils m’ont néanmoins aperçu. Etaient-ils là avant ou après que je m’installe ? En tout cas ma présence, ne les dérange pas. Je crois même qu’ils s’en amusent. Ils me font un signe de la main comme pour dire « Nous et vous, on est les plus heureux de la terre ».

Si un photographe passait par là, je crois qu’il saisirait ce lieu et cet instant magique. Quelle belle carte postale cela ferait.

Bon, à présent je mange. Avec le pain que je viens d’acheter, une tomate, deux œufs durs, deux boîtes de filets de sardine, une banane et de l’eau fraîche. Un festin !


Nous reprenons la route qui se fait de plus en plus belle à l’approche du lac de Serre Ponçon.

Les touristes sont là, il y a un air de vacances. De petits coups de klaxons, des mains qui se balancent gentiment à mon intention, des mots sympas du style « Allez Bob » … Le paysage est superbe, je longe le lac, je rêve.

Après le pont, je passe Savines Le Lac avec ses terrasses de café pleines, et ses commerces à touristes. C’est le village construit après le barrage, l’autre est resté sous l’eau. Pas trop le temps de méditer sur cet événement, car dès l’entrée du village, un virage à gauche et ça monte !

Peu après, je me décide de m’arrêter car depuis un moment, et surtout depuis cette dernière montée, la selle a une fâcheuse tendance à basculer vers le haut. Avec mes vingt outils en un seul, genre couteau suisse mais sans couteau, je resserre avec la clé alène de huit, la vis du dessous.

Je repars. Dans la montée sur Embrun, la selle se relève légèrement. J’ai les roupettes qui commencent à rouspéter, mais je continue. Je traverse Embrun qui est une très mignonne petite cité. A présent c’est tout droit en montagnes russes jusqu’au fort de Mont Dauphin (construction Vauban).

Juste avant le fort qui domine et le croisement allant sur Guillestre, je passe devant les thermes de Barbein. Les seuls thermes gratuits de France. Ils étaient connus des Romains, mais depuis, ils ne sont pas exploités. Chacun peut librement barboter dans ces bassins naturels où l’eau coule chaude et soufrée.

Au croisement, je prends la direction de Briançon, je ne suis pas loin du gîte pour cette nuit. La selle n’est toujours pas très stable, quand j’appuie fort, elle se lève par l’avant, pas trop mais les orphelines sont oppressées. Je me lève sur les pédales et de plusieurs coups de cul sur le devant de la selle je la ramène dans la bonne position. Je resserrerai le boulon ce soir.

Une grande ligne droite montante, et au bout un rétrécissement. C’est La Roche de Rame, charmant petit village avec un petit lac au bord de la route.

Je suis en avance, je décide de flemmarder un peu et je m’arrête près du lac à une terrasse de café. Un petit noir, et je suis tout revigoré, l’écurie est proche !


La patronne du Gîte « Le Moulin Papillon » me l’avait bien dit au téléphone : « Ne rentrez pas dans l’Argentière la Bessée, il faut prendre juste avant à gauche ».

Ma faute ou celle de Cheyenne, en tout cas j’ai été trop loin. Je rebrousse chemin, et je cherche une route avant le village. J’ai plusieurs choix, au hasard j’en choisis une. C’est la bonne car plus loin, reperdu, j’arrête une voiture du 05 qui fait couleur locale, genre vrai 4x4 avec de la vraie vieille boue bien collée partout. Gagné, je suis sur la bonne route, et les renseignements sont clairs, je vais trouver le gîte.

J’y suis. Une solide bâtisse, un torrent à droite, deux enfants qui jouent dans la cour. J’appuie Cheyenne et Caroline sur un tronc d’arbre évidé dans lequel poussent de superbes géraniums.

Je suis repéré. Une jeune dame s’avance vers nous. Energique, décidée, la quarantaine, brune, les yeux foncés piquants, elle me salue et me souhaite la bienvenue.

A sa façon de me faire l’état des lieux, précis et rapide : ma chambre, l’heure du souper et à sa manière de rappeler à l’ordre ses enfants, j’ai tout de suite compris qu’elle était seule la maîtresse des lieux.

Je suis rassuré, ici il n’y a pas de question à se poser. Tout est en ordre, et je m’installe dans la grande chambre qui m’a été désignée au premier étage, et abandonnée pour la soirée par un couple de touristes.

La confiance règne ici, leurs bagages sont entreposés au fond de la pièce.

Pour Cheyenne et Caroline, une place de choix : Une grande salle au rez-de-chaussée qui doit servir de salle de réunion ou de conférences, vu les tables placées en ligne, les paper board et autres accessoires utiles à ce type d’activité.

J’examine minutieusement le mécanisme de la selle, et essaie de comprendre pourquoi elle se relève sous l’effort. Rien d’apparent ! J’en déduis que le contre écrou étoilé a dû perdre de son efficacité. Je resserre le tout comme un forcené.


Petite lessive habituelle que j’étends sur un fil dans le pré de la propriété, douche, rangements, et préparatifs pour le lendemain et je me prélasse une bonne demie heure sur une chaise, près de ma lessive qui sèche au soleil.

J’en profite pour appeler mes bases : Tout va bien à la maison. Mes opérateurs météo m’annoncent du mouillé et leur présence demain à St Michel de Maurienne.

C’est ma ville étape, là où je dors demain soir !!! Si j’y arrive : Au programme Briançon, col du Lautaret, du Galibier et du Télégraphe.

Je consulte le répondeur du Galibier qui me rassure « Col ouvert ».

J’appelle Josette, puis Nadège à qui je fais un petit résumé de mes deux jours. On plaisante sur mes petites misères vécues, elle me transmet tous ses encouragements pour demain.


19h30, c’est l’heure du souper. Au rez-de-chaussée, la salle à manger rustique, ambiance montagne.

Je suis à table avec deux jeunes gens. Nous bavardons, ils font de l’alpinisme avec un guide du village, et moi du vélo avec une remorque. Ils sont de Paris, et moi de Carnoux près de Cassis.


Le repas est correct, mais pas comme hier soir. Je me console en me disant « Tant mieux, sinon y’aurait surcharge pondérale ».

On se souhaite bonne chance, et je monte me coucher, demain sera une rude journée.





 

 

3ème jour

jeudi 31 mai

L’Argentière à St Michel de Maurienne

90 Kms

 

 


 

 

 

Jeudi 31 mai 2007, l’alarme de ma montre m’a réveillé, il est 05h20. Dix minutes encore pour émerger et je me lève.

Je suis rôdé à présent et tout s’enchaîne machinalement. Toilette, confection du sac jaune, mise à jour de la carte routière du jour que je glisserai dans sa pochette plastique sur la sacoche avant du guidon, préparation de mes deux bidons de boisson Overtims, dosettes homéopathiques, barres énergétiques, …

Pour aller vérifier l’état de mon équipage, et déjeuner, je dois sortir par une porte extérieure et descendre un escalier. Il fait curieusement doux, le ciel est chargé et bas mais il ne pleut pas.

Cheyenne et Caroline ont bien dormi, j’appuie fortement sur le haut de la selle, elle ne bronche pas.

J’arrive au réfectoire, la patronne est déjà là dans ses marmites.

Je lui souhaite « Bon anniversaire ! » et lui fait la bise .La veille, alors qu’elle me recevait, elle avait dû répondre à un coup de téléphone et je l’avais entendue parler de son anniversaire pour demain.

Joli coup, c’est réussi. Etonnée et ravie, j’ai droit à un grand merci et un large sourire. Elle a apparemment vite compris comment j’avais appris cet événement.

Déjeuner classique, thé et mon gâteau, je ne prends rien d’autre.

La veille au téléphone, Fabrice m’avait conseillé de demander un repas froid aux gîtes, histoire de ne pas m’embêter en route à faire mon ravitaillement de midi. C’est bête, mais comme cette idée n’était pas programmée au départ, j’avais dû lui répondre « Pourquoi pas ? » mais je n’avais rien fait.

Ce matin, mes neurones reposés, je demande s’il est possible d’avoir un casse croûte pour midi.


Il est 07h00, j’ai remercié, dit « à+ », et j’ai appuyé sur les pédales.

Je suis un peu anxieux en pensant aux difficultés de la journée, et du temps plus qu’incertain. En tout cas, il ne fait pas froid, presque chaud.

J’ai retrouvé la nationale, et tout de suite l’importante circulation m’a surpris. Voitures, camions, en flots incessants direction Briançon comme moi. C’est vrai, j’avais oublié, pourtant Sarkozy l’avait bien dit «J’aime la France qui se lève tôt ». De là à vouloir lui cirer les pompes et à se précipiter comme ils font ce matin, c’est du zèle ! Du coup, j’ai l’impression d’aller au turbin. Bon … faut rien exagérer non plus.

J’avais prévu les cols, et une longue côte bien après l’Argentière. En réalité, la fameuse côte, elle commence dans le village, et je ne m’y attendais pas. Je suis rapidement dans le rouge car si ce n’est pas un col, la côte est réellement dure. Heureusement qu’il y a des épingles à cheveux, ça me laisse le temps de respirer. Je me calme, pas trop d’efforts inutiles, je me donne une demie heure de plus que prévu pour arriver à Briançon. Si j’y suis à 09h00, ce sera bien, d’autant que je n’aurai pas à faire mes courses, vu le costaud sandwich dans mes réserves.

Un long faux plat, je devine au fond du défilé la ville de Briançon, la plus haute d’Europe (1321m). Je commence d’ailleurs à percevoir la citadelle perchée au-dessus de la ville. Il fait bon rouler le matin, dommage qu’il y ait tant de circulation, je n’ai pas suffisamment de tranquillité pour admirer le paysage.

Je passe le croisement qui sur la droite nous mène au col de l’Izoard. Cent mètres plus loin le panneau Briançon, et ça remonte (il est presque 09h00). Je roule dans Briançon, tout en montée dans mon sens. A un autre croisement, sur la droite également, la route qui mène au col du Montgenèvre, avec beaucoup plus bas la vallée de La Clarée (superbe vallée qu’il faut absolument connaître).

La traversée de Briançon est longue et fastidieuse. Ça monte sans cesse, avec des ronds points, des feux rouges, et des gens pressés d’arriver au travail.

Je suis sur la route du Lautaret, mais rien ne le distingue pour l’instant, sauf que le côté pentu est toujours pour ma pomme. Si j’ai quitté Briançon, c’est sa banlieue avec les niveaux successifs de Serre Chevalier « 1, 2, 3… ».

Après Monetier Les Bains, changement de décor : ça monte toujours, mais la circulation a disparu. Un peu comme si un immense aspirateur avait avalé tous les pollueurs.

La montagne dans toute sa splendeur ! Cette fois, j’y suis pour de bon.

Dommage, les sommets sont dans les nuages, mais en contrebas de la route un torrent se fait entendre. Des fermes plantées en pleine pente, avec des murs épais, presque sans fenêtres, aux toits de tôle ondulée rouillée, avec une ou deux cheminées d’où monte insensiblement une légère fumée bleutée. Il manque les vaches, aucune bête dans les pâturages… toujours à cause de Sarko ? Elles n’osent plus flemmarder ?

Le plafond est bien descendu. D’abord une fine bruine, et maintenant il pleut. Pas trop fort, mais ça mouille pour de bon.

C’était prévu, on ne va pas se plaindre ! J’ai trouvé un léger replat pour bien repartir, j’ai calé Cheyenne et Caroline contre un muret, et j’enfile ma combinaison de plongeur. Heureusement que j’avais prévu une pince à vélo pour la cheville droite, sinon avec la largeur du pantalon et les dents du pédalier, je m’improvisais couturier de luxe, avec pour fil, la chaîne du vélo.

La route fume ou c’est moi sous le caoutchouc ? Les deux je crois, ce qui est sûr, c’est que je sue. Sous cet habit de premier prix, je me crois dans un sauna. Ça me colle aux cuisses et aux bras. Mouillé pour mouillé, je préfère la pluie. J’ai retiré la veste et le pantalon de pluie (je me suis arrêté avant bien sûr), et à présent je me sens mieux. La pluie me fait presque du bien. Sous l’effort, mon corps chauffe et ne sent pas la froideur de la l’eau qui tombe du ciel. Je n’ai pas dit qu’elle était bénite, mais presque !

Le col du Lautaret n’est pas très dur, il est long 27 Kms et presque tout droit. Il faut donc ne pas trop regarder devant soi, sinon, avec les 10 Km/h que je maintiens actuellement, la déprime m’attend.

J’ai l’impression d’être seul sur cette route, il y a un bon moment que je n’ai croisé personne. Heureusement que depuis dix minutes ma selle m’occupe l’esprit. Pour ce qui est au milieu de mes jambes, ce n’est pas la même occupation, ce serait plutôt une préoccupation.

Quelle calamité que cette selle qui recommence à vouloir se redresser ! De temps en temps, quelques nouveaux coups de cul bien placés la remettent en position, mais ça fait mal ailleurs ! A mon avis, outre le problème du contre boulon, elle doit chercher de l’air, mais ce n’est qu’une selle tout de même, et c’est bien la même vie pour toutes les autres selles non ?

J’ai décidé de faire avec et de ne pas me déconcentrer dans mes efforts, d’ailleurs, j’entrevois au loin le long tunnel paravalanches. Je sais que ce dernier est à proximité du col. J’ai le moral, je me félicite, je m’encourage, je plisse des yeux de satisfaction, à midi, je serai au col du Lautaret.

La pluie a cessé, mais le tunnel ne se rapproche pas vite. J’ai décidé de ne plus le chercher du regard jusqu’à ce que j’y arrive. C’est un effort difficile, alors pour mieux me concentrer, je compte lentement jusqu’à cinquante, et je recommence à l’envers. Je regarde à gauche et à droite, surtout pas devant.

Un car de touristes me double lentement et me klaxonne à petits coups. Je lève la tête et j’en vois des dizaines d’autres au visage tout excité. Des mains qui frappent sur les vitres embuées. Ils sont tous sur les sièges gauches du car, celui-ci va basculer sur moi, c’est sûr ! Le car m’a dépassé, sur les vitres arrière, ils sont à présent collés comme des mouches, la bouche ouverte, mais je n’entends rien. Ce sont des Hollandais, « NL » à côté de la plaque d’immatriculation. Je lève la main droite avec un large sourire, j’ai compris, je suis l’événement du jour.

Je recommence à compter dans un sens, dans l’autre, plusieurs fois. Cette fois je me dis « On doit y être ». Je lève les yeux, il me reste 200 mètres, mais j’y suis presque.

Sous le tunnel qui est un paravalanche, il fait glacial. C’est un vrai courant d’air d’autant qu’il est grand ouvert sur la gauche, si ce ne sont les piliers qui soutiennent sa voûte tous les dix mètres.

Un Km plus loin, à peu près, je passe le panneau « Col du Lautaret 2058m ». Il n’est pas encore midi, je suis dans mes temps.

 

 

 Tout est désert. Sur ma droite la route du col du Galibier avec ses premiers lacets. Le sommet est dans les nuages. Tout droit, la route continue sur La Grave, le barrage du Chambon, puis Bourg d’Oisans et enfin Grenoble. C’était ma route de délestage au cas où Le Galibier soit fermé.

Je cherche un coin abrité car sur le replat du col, l’air est frais et je ne fais plus d’efforts. Un café et un restaurant sont ouverts, mais personne à leur terrasse. A une boutique de souvenirs flottent des peaux de vache taillées façon moquette d’intérieur. J’en ferai bien un autre usage mais je suis civilisé, je sais rester digne. J’opte pour me réfugier dans un recoin de l’hôtel restaurant, côté sud. Je dois être derrière les cuisines car il y flotte une odeur de graisse et d’eau de vaisselle. Cheyenne et Caroline se reposent appuyés sur un mur de troncs de sapin. Par-dessus les toits d’en face, une partie du glacier de La Meige se détache comme une longue langue blanche, ses sommets sont aussi dans les nuages.

Par-dessus ma tenue de sport, j’ai rajouté mon épaisse veste de cycliste plus la tenue complète de pluie que j’avais abandonnée dans la montée. Je n’ai pas chaud, mais je n’ai pas froid. Je préfère rester dehors, si je rentre au chaud j’aurai trop de mal pour repartir.

Assis par terre sur un sol cimenté, le dos appuyé contre le mur des cuisines, après les deux tomates j’attaque un monstrueux sandwich de divers fromages. A ce moment, un solide labrador couleur fauve s’est avancé sur moi. Il a stoppé à un mètre et l’on s’est observé. Les forces mentales paraissant équilibrées, je l’ai laissé s’asseoir, en face à face, à cinquante centimètres. Avec ses yeux qui pleuraient compassion, bien qu’il n’inspira pas pitié, il a bien fallu un moment que je lui fasse comprendre que je n’étais pas insensible à sa dure vie. Et c’est ainsi, qu’avec deux morceaux pour moi, un morceau pour lui, on s’est liés d’amitié sans prononcer un seul mot. Ce long moment d’affection a été troublé par l’arrivée d’un vulgaire caniche, bête comme sa fourrure taillée façon arbuste d’ornement et bruyant comme une tondeuse à gazon. Mon ami devait le connaître car s’il a montré de l’agacement, il n’a pas cherché à le faire fuir. Son air de dire « on n’y peut rien » prouvant que ses précédentes tentatives dans leur vie de chien, étaient restées vaines.

On a donc continué le repas à trois, les deux bananes restantes seules pour moi ; tout le monde sait bien que les chiens ne sont pas des singes.


Dans ma tête ça planait. Je me disais que le Galibier, je l’aurai. Debout sur Cheyenne tirant Caroline, ou rampant à quatre pattes avec Cheyenne et Caroline derrière ; j’y arriverai !

Sept Kms de montée, je me donnais deux heures pour les faire. Même s’il me fallait quelques minutes de plus, je serai dans les temps pour passer le Télégraphe et arriver à St Michel de Maurienne vers 18h00.

Il est 13h00, je suis à nouveau sur ma monture. J’ai quitté mes compagnons et notamment le labrador qui m’a accompagné jusqu’au croisement. Je suis sûr l’avoir entendu doucement aboyer « à+ ».

J’ai rangé ma veste, ma tenue de pluie est coincée sous les sandows qui arriment le sac sur Caroline, au cas où j’en aurais le besoin d’urgence.

Face à moi la route du Galibier ! Un cycliste en descend, il s’arrête près de moi. Ce n’est pas « Il » mais « Elle » rouge comme une pivoine. Une Italienne qui me salue, lève le pouce en nous regardant, et s’exclame après traduction « Fait pas chaud là haut, ça gèle et il neige ! … Bonne chance ».

Je suis au parfum, peu m’importe, mais au moins je suis prévenu. De toutes façons, j’irai même en rampant s’il le faut, je l’ai déjà dit !

Je l’ai saluée et j’ai appuyé sur les manivelles. On est parti, à nous le Galibier. Je me sens une âme de guerrier.

J’ai tellement envisagé la difficulté, qu’en définitive je monte relativement bien. Je gère la cadence, pas d’emballement, régulier dans l’effort, la pensée positive, je passe les premiers lacets et déjà je survole sur ma droite le Lautaret. Ça et là, des plaques de neige subsistent et font ressortir les couleurs bleues noires du ciel. C’est trop beau, je m’arrête pour souffler et immortaliser le paysage avec mon petit appareil photo que je sors de la sacoche avant.

  

 

Je poursuis avec des haltes bien calculées, sur de légers replats pour repartir sans trop d’effort. Je respire et je m’étourdis de ces beautés sauvages. Pas de bruit, seul le vacarme des torrents sauvages alimentés par la neige qui fond. Plusieurs fois, je crois entendre un camion qui monte ou descend, mais non, ce sont les torrents qui rugissent. De temps en temps, très rarement, une voiture ou un camping car me dépasse et me klaxonne. Je n’y prends plus attention, je suis concentré dans mon effort, et puis si vous saviez comme ils empestent. Après leur passage l’air est suffocant ! C’est curieux, en ville on en respire des centaines sans rien sentir, ici, un seul et on s’empoisonne !
Parfois surgi un cycliste. Le sifflement émis par la vitesse de vélo est caractéristique, comme celui de son geste lorsqu’il vous a vu: un bref hochement de la tête, ou la main qui se relève du guidon sans le lâcher.

J’ai opté à mon départ pour un système de cale pied sans attache. Avec ma monture, j’avais prévu de nombreux arrêts volontaires ou non. Et j’ai eu raison, mais aujourd’hui j’aurais apprécié un système « pied attaché ». Plusieurs fois mon pied est sorti de la pédale en voulant tirer vers le haut, comme on le fait normalement quand ça monte dur, et j’ai failli chuter.

Au fur et mesure que je monte, le sommet du col que j’aperçois à présent, commence à se dégager.

Les plaques de neige au bord de la route et leur hauteur dans les virages, sont de plus en plus impressionnantes. A chacun de mes arrêts, que je choisis le moins pentu pour repartir plus facilement, je prends une photo.

 

 

  

 

Je suis au niveau du tunnel sous le Galibier, il est ouvert. A son entrée, un bar souvenirs, des touristes y sont arrêtés. J’ignore fièrement le tunnel, une famille emmitouflée me regarde passer, ils sont impressionnés et ils ont raison « Geogeo est là, il va y arriver !!! »

Quelques mètres plus loin, c’est très très dur, la pente fait peur. Je descends, il me reste 1 Km pour arriver au sommet, je décide d’y aller en poussant mon équipage.

Il est 14h45 et je suis au Galibier !!! Le ciel est bas mais l’horizon en partie dégagé.

J’exulte intérieurement. Je suis sûr à présent de réaliser tout mon rêve. De plus, je ne me sens pas très fatigué, j’ai d’énormes réserves. La joie de la réussite sans doute.

Je pose mon équipage calé sur une pierre, sous le panneau « Col du Galibier 2645m », et je cherche un preneur d’image. Pas beaucoup de monde, personne pour ainsi dire, deux ou trois camping car stationnent avec leurs passagers à l’intérieur. Une voiture vient de s’arrêter, son conducteur en descend et fonce sur moi comme une flèche. Attiré par l’extra terrestre que je devais être pour lui, il me salue, me questionne, me précise qu’il est parisien et qu’ici la vue est plus belle que de la Tour Eiffel ….. Je grelotte, je lui demande de faire mon portrait. Il m’explique que la photo c’est pas son truc, surtout qu’avec un appareil numérique…

Je cadre pour la photo que je souhaite, fais un rond par terre pour lui indiquer où il doit se tenir, lui fais un mini cours sur la façon d’appuyer sur le bouton… La photo est prise.

A t-il eu peur du résultat ? Il est parti comme il était venu « Ces parisiens… toujours pressés ». Dommage, j’aurais pu lui faire voir qu’il était doué, la photo est bien.

 

 

 

La vue est superbe. Je me couvre d’un coupe vent en plastique transparent. Les murs de neige que les engins de déblayage ont laissé sur les côtés de la route entretiennent la fraîcheur ambiante. De larges plaques blanches sont balayées par une petite bise qui vient du nord. Du côté de la descente que je vais prendre on distingue nettement la route, sinueuse et interminable. Elle se perd dans la vallée, sans doute à proximité de Valloire. Plus de 17 Kms de descente ! Tout autour, de superbes et imposants massifs enneigés. Curieusement, le côté par où je suis monté est à nouveau dans les brumes.

Une autre voiture s’arrête, un couple en descend. Je demande s’ils veulent bien me prendre en photo (pour compléter ce souvenir).

Madame se charge de la manœuvre, avec une maîtrise parfaite, elle clique plusieurs fois « Avec le numérique, vous pourrez choisir ! ». Elle est d’accord pour ne pas regarder à la dépense d’un tel événement. Sans mot dire, je devine qu’ils apprécient mon effort. Ils me saluent en disant « Bravo ».

Un groupe de motards vient d’arriver, ils sont de l’est, du 67 (Bas Rhin). Ils se prennent mutuellement en photo devant la plaque du Galibier. De grosses blagues bien grasses fusent. Je n’ai pas eu le temps de déplacer Cheyenne et Caroline qui se font ainsi immortaliser avec ces voyous tout de noir vêtus. Sûr que mon équipage n’a pas apprécié, moi non plus mais à qui la faute.

Lorsque je les entends fièrement lancer « Nous sommes montés à plus de 2600 mètres ! », j’ai les cuisses qui me sont remontées au cerveau. Ils ont quand même reconnu « Que c’est beau ».


A moi la descente et son ivresse. Le premier virage m’invite à la prudence, il y a du gel sur la route. La bise arrache des particules de neige sur les côtés qui me piquent le visage.

Un peu plus bas, je dois laisser la priorité à la voie venant du tunnel que j’ai délaissé tout à l’heure. Soudain, au détour d’un virage, une, puis deux, puis trois marmottes traversent presque tranquillement la route. J’arrive sans bruit et je les surprends dans leurs occupations. C’est la première fois que je rencontre des marmottes sur la route. Il doit y en avoir plusieurs, car plus loin, leurs sifflements se distinguent nettement. Dans la sortie d’un autre virage, encore des marmottes ! Elles sont deux sur le bord de la route, à cinquante mètres environ devant moi, elles s’amusent en se mordillant. Je réussis à freiner doucement. A présent, je suis arrêté, j’ai retiré l’appareil photo de la sacoche avant, elles sont à dix mètres face à moi. A l’instant où je vais appuyer sur le déclencheur, elles disparaissent dans le fossé !

  

 

Les Kms défilent, je rencontre des cyclistes égrenés tout au long de la montée. La souffrance est à chacun son tour.

Après Plan Lachat, les virages sont moins serrés mais la descente est toujours très raide. Je vais bientôt arriver à Valloire où je vais prendre une collation bien chaude.


Bizarre, cette entrée dans Valloire, il n’y a personne. Plus loin c’est pareil, les cafés, restaurants, hôtels … tout est fermé. J’insiste, je rentre dans le centre du village, rien, personne.

J’interpelle le premier venu et lui demande où je peux trouver un café ouvert. Il me répond « Ici, tout est fermé ! » Médusé, j’étais médusé. Je ne m’attendais pas à un tel accueil. Je rêvais du Valloire où nous avions passé des vacances avec Josette. Certes, c’était en juillet, mais de là à trouver la station sans vie un 31 mai ?

Il a fallu qu’un couple de cyclotouristes, comme moi, mais avec des sacoches et Suisse en plus, me confirme avec gravité, sérieux et lenteur « Ici, c’est tout mort ». C’était certain, je ne pouvais plus douter. Heureusement qu’entre collègues cyclo, on a trouvé facilement de quoi parler de choses vivantes. Jeunes tous les deux, la trentaine, ils venaient de Lausanne et se rendaient à Nice. Aujourd’hui, ils étaient en repérage pour passer le Galibier demain. Nous avons échangés sur nos itinéraires et matériels. C’est ainsi que Caroline a entendu « Vous avez là une sacrée carriole ! ».

Donc pas de collation bien chaude ; fallait pas croire boire à Valloire.


Dès la sortie, on remonte direction le col du Télégraphe. Les cuisses qui se sont refroidies, me font mal d’une manière très significative. Plus loin ça va mieux, elles se sont réchauffées dans la montée. Je sais que ce versant du col n’est pas très dur, et surtout pas long : 5 Kms.

Je franchis le col sans problème - 1566 mètres d’altitude - charmant col de moyenne montagne, il est tout boisé de vert tendre.

Après 12 Kms de descente pentue mais facile, j'atteins St Michel de Maurienne. J’entre dans la ville par un pont qui surplombe la rivière de l’Arc. A droite la nationale qui file sur Modane et le tunnel de Fréjus (direction l’Italie). Je vire à gauche, direction le centre ville. Je m’arrête à l’office de tourisme pour demander la direction du gîte « Le Marintan » où je dîne et dors ce soir.

Il est 17h00. J’appelle à tout hasard Fabrice pour l’informer de mon arrivée. Il me répond rapidement « À bientôt ».

Pensant qu’il n’a pas le temps de me répondre plus longuement, je me dis qu’il n’est plus ici et qu’il me rappellera plus tard. Sans réfléchir davantage, je file vers mon gîte.

Je m’attendais à un gîte classique, c'est-à-dire très rustique. En fait, le rustique c’est son importante façade de bois, mais dans un style moderne, avec de grandes ouvertures à double vitrage, sans volet. En réalité, c’est plutôt un immeuble construit sur plusieurs étages. Pour y accéder, presque une rocade avec au bout un immense parking. Un hôtel de standing m’attendait. Ce n’était pas ce que je recherchais, j’étais un peu déçu.

Une entrée avec sonnette de sécurité, caméra dans le hall, une porte qui s’ouvre par un déclic automatique, un vaste coin accueil et une jeune fille toute souriante qui me souhaite la bienvenue. J’ai dû gagner au loto, on ne m'a pas prévenu, ou alors je me suis trompé, le Marintan c’était peut être plus loin ou avant …?.

Juste le temps de répondre poliment au gentil sourire de la jolie jeune fille, que cette dernière s’excuse, elle doit de nouveau ouvrir, quelqu’un est derrière la porte d’entrée.

Le quelqu’un derrière la porte, c’est mon fils Fabrice !

Heureusement que j’ai du sang froid (avec tous les cols franchis), car franchement, à cet instant j’aurais pu me croire en plein délire.


Par politesse, je retourne vers la jeune fille de l’accueil, je réponds aux questions du formulaire d’arrivée, je l’écoute me préciser l’organisation de l’hôtel. A ce moment j’apprends que le gîte a été transformé en hôtel, mais qu’il continue à bénéficier de l’appellation « Gîte » (lorsque j’avais réservé, j’avais noté qu’il était le plus cher de mes gîtes, mais sans excès toutefois). Bref, une fois toutes les modalités d’arrivée remplies et comprises, avant de rejoindre ma chambre, Maryline et Yanis leur bébé de sept mois arrivent à leur tour.

L’annonce de ma météo de la veille n’était donc pas une blague, mais tout de même quelle surprise après cette journée !

Nous découvrons ensemble ma chambre de luxe et son immense cabinet de toilettes.

Je n’en reviens toujours pas. Quel drôle de rencontre, moi dans cette tenue, dans ce lieu, et eux, si heureux avec leur bébé de me faire cette surprise.

Yanis, qu’il est beau ce bébé ! Curieux, il écarquille les yeux dans ce nouveau décor. Il se tient assis tout seul sur un des deux lits, il sourit sans cesse, le bonheur parfait est résumé dans ce petit bonhomme. Il saura plus tard qu’il a été un des points déclenchant de mon périple.


La conversation s’anime lorsqu’ils me demandent comment ça va. Je fais un petit résumé, mais ma lucidité est mise à mal par l’émotion de cette rencontre.

Fabrice m’a apporté un petit gilet orange à bandes jaunes fluo. Il me conseille de le porter demain car le temps sera gris, pluvieux, avec beaucoup de circulation.

Maryline m’offre un petit emballage d’aluminium, quelque chose de sa fabrication. Je préfère l’ouvrir plus tard, quand je serai seul, pour garder encore du plaisir de leur visite.


Le temps a passé très vite, il leur faut retourner à Chambéry où demain j’arrive. On s’embrasse et on se dit « à bientôt ».

La fatigue de mon étape, et cette arrivée incroyable, il me faut récupérer.

La tête dans mes pensées, j’ouvre le papier d’aluminium et découvre une grosse tranche de clafoutis aux cerises. Ça ne pouvait mieux tomber pour récupérer ! Délicieux, Maryline l’a bien réussi, sucré à point, juteux à souhait, je me régale.

Tout d’un coup je réalise que j’ai abandonné Cheyenne et Caroline. Je remonte au point d’accueil… Je m’en doutais, ils font la gueule. Sans doute aussi une crise de jalousie, mais j’avoue, il y a de quoi. Comme ils ont bon caractère, ça ne dure pas, d’autant que je leur ai négocié un coin repos de luxe. Pas le garage à ski à l’étage moins six de l’hôtel, mais le bureau privé de l’accueil. Appuyés séparément, chacun contre une armoire, entre bureaux, chaises, et micro ordinateurs.


Puis c’est la routine. Toilette, massages comme tous les soirs avec séance d’étirements et de relaxation, préparation du lendemain…

Mes appels téléphoniques sont plus nombreux et dynamiques. Après une telle journée !

Je téléphone à Josette et Nadège, elles sont heureuses et rassurées de m’entendre en si bonne forme.

J’appelle ma grande sœur Suzanne, et lui fait deviner où je me trouve. Impossible de tomber juste. Je lui donne la réponse, comme des conditions dans lesquelles j’y suis arrivé (Elle était au courant de mon projet, mais ne savait pas que je l’avais mis en pratique).

Son étonnement est à son comble. Je l’entends dire « C’est pas vrai ! ». Les mots qui suivent traduisent son enthousiasme et ses encouragements.

J’appelle ensuite Yves Saury, le Président de mon club de vélo ; Jean Claude Weingaertner, le Président de mon club de jogging. Je les informe de mon avancée dans ce périple. Ils vivent avec moi les efforts effectués, ils ne tarissent pas d’éloges et en profitent pour me passer le bonjour des collègues.

 

A 19h30 je suis seul à table dans un immense réfectoire style libre service. Un car de touristes doit me succéder plus tard, vers 21h00. Je n’ai pas souhaité les attendre.

La même jeune fille de l’accueil fait le service. L’ambiance est assez irréelle. J’ai l’impression d’être le Pacha du Marintan. Je suis « aux petits oignons » !

A présent il est 22h00, je me couche, demain je serai chez les enfants.



 

 

 

 

4ème jour

vendredi 1er juin

St Michel de Maurienne à Aix Les Bains

100 Kms

 

 

 

 

 

 

Vendredi 1er juin 2007, il est 05h30, j’ai très mal dormi. Si l’hôtel est confortable, la veille, avec toutes les émotions vécues, je n’avais pas réalisé sa situation dans la ville.

En fait, à sa proximité passent la route nationale, le chemin de fer et l’autoroute. De plus, il est niché comme le village au fond de la vallée de l’Arc, ce qui a pour mérite de bien favoriser la résonance.

Je ne sais plus combien de trains lourds, se traînant à petite vitesse, de camions et de voitures plus rapides, me sont rentrés dans les oreilles. Ce que je sais, c’est que j’ai la tête comme une coucourde.

La bonne nouvelle, c’est que dehors il ne pleut pas ; par contre le ciel est monstrueusement noir et bas.

Pas trop le temps d’analyser davantage la situation, un coup d’eau froide sur le visage et je retrouve les gestes préparatifs pour mon nouveau départ.

Après un petit déjeuner seul, en self service, j’ai réveillé mon équipage, l’ai vérifié, complimenté, arrimé, et nous sommes sur la route à 07h00 pile.

Il fait très doux, il a plu cette nuit, tout est mouillé. Je sais qu’aujourd’hui sera humide.

Par-dessus mon maillot j’ai enfilé le gilet de sécurité de Fabrice, j’ai allumé le petit phare arrière rouge sous ma selle. J’aurais aussi pu installer le phare avant sur mon guidon et l’allumer, comme les deux petites lampes « Led » fixées sur les lanières arrière de mon casque. J’ai estimé que trop c’était trop, et qu’à la limite, ça pouvait être dangereux. Des fois que déguisé en arbre de noël, je fasse l’objet d’une trop grande surprise et qu’ainsi, on me percute au lieu de m’éviter (c’est plausible).

J’ai cent bornes à faire pour arriver à Chambéry, une route nationale plutôt descendante, « galette » question difficultés, mais pas le paradis question paysages.

C’est vrai que la vallée est très industrielle, l’eau des montagnes emprisonnée dans des barrages ou des conduites forcées est une énergie presque gratuite. C’est une région riche en hydroélectricité, électrométallurgie et électrochimie. C’est un paradoxe, en bas le charroi d’une intense activité industrielle, le bruit, le co2 et la grisaille, en haut le calme et l’air pur des alpages.

Après avoir rapidement atteint St Jean de Maurienne, je file sur Aiguebelle. Je vais droit dans le nuage noir en face de moi. Ça y est, il pleut pour de bon !

J’ai enfilé mon blouson de plastique transparent, je ne veux plus mettre la combinaison sauna.

La pluie, plus les camions qui me doublent, je suis dans un tunnel de lavage, sauf que ce n’est pas que de l’eau propre. Heureusement que j’ai prévu mes lunettes de cycliste avec le bandeau transparent, sinon avec celui vert foncé, j’étais une taupe. Il manque néanmoins les essuies glaces, il faudra réfléchir à cet accessoire. Bon, de temps en temps je passe la paume de mon gant pour essuyer, mais ce n’est pas parfait.


Je me crois aux commandes d’un TGV tellement les Kms défilent devant moi. C’est facile mais en même temps long et monotone.

Heureusement qu’il y a le pilote automatique, car si je pédale sans trop le savoir, la haut dans ma petite tête, ça gamberge !

Je suis heureux car tout va bien. Mais si tout va bien, je sais aussi que j’ai la chance d’avoir la santé. D’avoir pu me payer ce luxe et d’avoir une épouse qui m’a laissé partir vivre égoïstement cette petite aventure.

C’est vrai aussi que des événements m’ont bousté : l’arrivée de Fabrice et Maryline en Savoie, terre de mes parents, et la simultanéité de la naissance de mon petit fils Yanis.


Faut rester vigilant, un semi remorque vient de me laisser quinze centimètres de largeur sur une centaine de mètres de longueur. Un autre véhicule en face de lui sans doute, et il m’a doublé en me rasant. Tout va bien, mais faut que ça dure !

J’ai passé Aiguebelle sans trop rien voir, tant la pluie tombe drue.

Un peu plus loin, à Pont Royal, c’est le grand carrefour. Ici la vallée de la Maurienne se termine, l’Arc se jette dans l’Isère, à droite Albertville, à gauche Grenoble ou Chambéry. Routes nationales, départementales, autoroutes et chemin de fer font des arabesques par-dessus, par-dessous, devant et derrière. Je me sens tout petit dans ce grand chambardement, faut pas que je me laisse impressionner, faut que je prenne le bon cap.

Sans une erreur et sans avoir baissé le rythme, nous nous retrouvons sur la nationale 6, dans la bonne direction. Une nationale toute droite, bordée de vieux et hauts platanes qui, avec le gris mouillé du ciel, font un gris noir collant à filer le cauchemar à tout un vol de corbeaux revenant d’un enterrement.

Ce n’est pas mon cas, j’exulte à l’intérieur de ma réussite promise, du moins pour cette première partie.

Il n’empêche, le plat, tout en longueur, sous cette pluie, au bout d’un moment, ça use. Alors, je me reprends à compter 1, 2, 3, jusqu’à 50, puis à l’envers 49, 48, 47…..1. Je lève la tête et je recommence. Rien ne vient me distraire si ce n’est le défilé incessant des véhicules de tout acabit qui me passent, me doublent, sur les fréquences sonores caractérisées par le chuintement gras de leurs pneus, qui giclent sur la route détrempée.

Ça m’est arrivé d’un coup ! Moi qu’il y a bien longtemps, ai oublié les bases de mon instruction religieuse, j’ai récité deux prières, sans oubli je crois.

Dans la foulée, j’ai remercié le Créateur de me conserver en bonne santé, puis me sont revenus ceux disparus, ceux que je n’ai jamais oubliés et puis d’autres que j’ai aimé, mais un peu plus loin dans ma mémoire. Tout ce monde fantastique était là, bien présent, et j’en avais des frissons partout. Une force inouïe m’accompagnait.

Arrivé à Montmélian, j’ai laissé à gauche la direction de Grenoble, pour prendre celle de Chambéry. Peu de temps après, la pluie cesse, le ciel reste menaçant, mais l’horizon est moins hostile. Finie la longue ligne noire bordée de platanes, ici, c’est déjà la grande banlieue de Chambéry avec ses grandes surfaces commerciales.

A Challes Les Eaux je m’arrête pour enlever mon blouson de plastique qui ne me sert plus à rien. J’en profite pour appeler Fabrice et lui demander quelques précisions sur la traversée de Chambéry par la piste cyclable.

Un peu plus loin dans la ville, je stoppe à un feu rouge. Un car camping s’arrête également et juste à ma hauteur. La vitre de droite s’abaisse, deux visages apparaissent, la passagère et le conducteur. Ce dernier est décalé sur son siège pour bien me faire face, il tend la main droite dans ma direction, il a le pouce levé. Dans un accent étranger, il me lance « Hé ! Champion ! Nous hier dans Galibier, vu vous …..Champion ! Champion ! » Tous deux ont un visage excité et admiratif. Je leur rends cette marque de reconnaissance par un large sourire et un hochement de la tête. Je lâche mon guidon de la main droite et leur fait un signe d’amitié. J’ai dû dire plusieurs fois « Merci ! Merci ! Merci ! » Le feu est passé au vert, il a bien fallu reprendre le trafic. Que d’émotions, j’ai un reste de pluie dans les yeux.

J’ai bien suivi les recommandations de Fabrice, j’ai repéré l’aérodrome sur ma droite avec ses petits avions posés près des hangars, plus loin le parc et là j’ai pris à gauche, surtout pas tout droit.

En direction de Barberaz, dans un croisement à angle droit, je repère une piste cyclable. Je la prends par la droite et je m’arrête. Aucune indication, mais en toute logique Chambéry est à droite, alors pas de doute, quoique….. ?

Une dame avec son panier passe, je l’interpelle et lui demande confirmation. J’en profite également pour lui préciser que ma destination exacte est La Motte Servolex, à proximité de Chambéry.

C’est tout bon, sauf qu’un peu plus loin, il me faudra prendre à gauche car à droite je filerai vers le centre ville.

Un peu plus loin effectivement, la piste cyclable se sépare en deux directions, sans aucune indication. Moi je sais, c’est à gauche.

Peu de temps après, je me trouve dans un véritable labyrinthe de pistes cyclables sans indications de directions, à quelques exceptions près.

Je choisis à l’instinct et selon mon sens de l’orientation. Mais en ville, on ne va pas comme on veut, surtout sur une piste cyclable qui par nature aime bien vagabonder. Me voici à présent dans Chambéry et plus aucune piste cyclable à l’horizon.

La galère commence alors avec les renseignements que j’obtiens auprès des passants :

 

Parfois, on ne me répond même pas, c’est moi qui dois renseigner :

 

Bon, cahin-caha, sans savoir comment, je me trouve tout à coup devant la piscine du parc de Buisson Rond, un repère géographique que m’avait cité Fabrice. Pas très loin, je trouve une piste cyclable, je l’emprunte immédiatement sûr d’avoir trouvé la bonne direction. Quelques kilomètres plus loin, j’ai des doutes, j’ai l’impression de tourner le dos où je dois aller. Un couple de personnes âgées me précise que je me dirige vers le lac St André, à l’opposé de La Motte Servolex.

Demi tour et retour vers l’enfer !!!

Je décide de ne plus demander de renseignements et de faire travailler mon GPS « Grand Petit Serveau » (tant pis pour la faute d’orthographe). Ça me réussit pas trop mal au début, mais ça se complique avec les sens interdits que je n’ai pas pensé à programmer.

Il y a bien un moment où il faut s’avouer vaincu, alors je redemande ma direction auprès d’un jeune homme, genre étudiant, en osant y ajouter « par la piste cyclable »

 

Pendant que je réfléchissais perplexe à cette proposition, un autre passant, genre sportif, s’approche de nous et paraît intéressé par mon équipage.

Je ne suis pas d’humeur en ce moment à fournir des renseignements quels qu’ils soient ; encore un qui va me faire perdre du temps !

L’étudiant se fait mon interprète. Le pauvre, il n’aurait pas dû !

Quand le sportif apprend par où il veut me faire passer, je comprends que c’est presque aussi pire que si l’on m’envoyait sur un champ de mines.

L’étudiant est penaud et me regarde très désolé. Pour se rattraper, il demande au sportif

 

C’est vrai ça, comment on fait ? Pour une fois, que quelqu’un comprend mon désarroi et pose les questions à ma place. J’attends la réponse qui jaillit avec clarté de la bouche du sportif

 

Y’a des fois, on est vraiment bête ! Mais que voulez vous, quand on sait pas, on sait pas !

Je les ai remerciés et j’ai démarré. En me retournant pour les saluer de la main, je les ai vus poursuivre la conversation. Que se sont-ils raconté….. Des histoires de vélo, de pistes cyclables ? Peut-être sont-ils devenus copains ?

Peu avant Cognin, j’ai effectivement trouvé la piste cyclable, malheureusement, un kilomètre plus loin il y a des travaux, la piste a disparu sous les gravas. Je pensais la retrouver après deux ronds points en restauration, et bien non !

Je suis maudit, je haïs les pistes cyclables. Je poursuis comme je le sens sur la route. Un moment, je ne sens plus rien. Désespéré, j’appelle Fabrice au secours et pour le rassurer sur mon retard. Quand je l’ai appelé de Challes Les Eaux, je me donnais maximum trois quarts d’heure pour arriver, à présent ça fait bien une bonne heure de passée.


Euréka ! J’ai gagné ! Je reconnais la double voie qui m’amène vers le centre de La Motte.

Il est temps de penser à ma présentation. Je ne suis pas trop crotté, et même presque sec. Faut dire qu’après ce périple dans Chambéry, j’ai chauffé de partout, et comme la pluie a cessé depuis plus d’une heure, je suis un peu humide, mais c’est tout. Un coup de gant de ma main droite sur mon nez au centre, voilà, je suis tout propre.

13h00, j’arrive aux Grands Champs, trois beaux immeubles ocre rouge, l’un d’eux est le siège de ma station météo. A son pied, le chef en titre, Fabrice, m’attend la caméra au point pour certifier que mon arrivée n’est pas une galéjade.

Quel moment inoubliable, j’ai gagné la première partie !

J’ai eu peur de céder à quelques faiblesses sous le coup de l’émotion, mais non, c’est resté à l’intérieur.

Fabrice me conduit aux garages pour y entreposer Cheyenne et Caroline. On échange quelques phrases succinctes mais efficaces, on se comprend, inutile d’épiloguer.

Il porte mon grand sac jaune par la sangle sur son épaule. J’ai posé mes lunettes et le compteur du vélo dans mon casque que je porte coincé sous mon bras gauche, la sacoche du guidon dans la main droite, je le suis en claudiquant avec mes chaussures à cales dans le dédale des couloirs. Après l’ascenseur, encore dix mètres y compris un angle droit, et j’arrive au domicile de Fabrice, Maryline et Yanis.

Cette rencontre familiale est un aboutissement personnel. Faire le lien par mes propres moyens, avec ma terre d’origine, mes parents, mes enfants et mon tout petit dernier Yanis.

Elle n’a pas lieu ici, d’être davantage développée, sauf qu’au niveau alimentaire, c’était mon premier repas de famille depuis mon départ.


14h30, Cheyenne tire Caroline sur la route pour Aix Les Bains, fin de la première partie de mon périple.

Sur mon parcours, je me suis arrêté chez une de mes sœurs, dommage il n’y avait personne.

J’ai une quinzaine de kilomètres à effectuer : Le dessert en quelque sorte, d’autant qu’une bonne partie du parcours longe le bord du lac d’Aix Les Bains, le plus grand de France. Paysage paradisiaque ! Le ciel noir se reflète dans ses eaux calmes, quelques voiliers louvoient au large, sur le bord des cygnes font les fiers au milieu des poules d’eau, la Dent du Chat qui domine sur la gauche a une couronne de petits nuages tout blancs, contrastant avec le ciel obscur. L’air est délicieusement doux, je pédale dans une atmosphère ouatée aux senteurs de marais.

J’entre dans la belle ville d’Aix Les Bains, il est 15h30. Sur la gauche un marchand de cycles « Chez Toinet ». Je m’y arrête pour faire vérifier l’écrou de ma selle et acheter deux chambres à air. Avec une clé au long manche, il donne encore un tour complet à ce maudit écrou. Mon outil de poche était bien insuffisant pour développer suffisamment de puissance.

« Toinet » n’en revient pas, il a commandé pour un client, une Caroline, la même que la mienne, sauf qu’elle ne s’appelle pas « Caroline », mais « Bob Yack ». Bien entendu, la conversation porte sur des histoires de vélo, la mienne entre autres.


16h00, fin définitive de mon aller dans ce périple. Je suis dans le petit appartement de mes parents. Ici aussi, beaucoup d’émotions. J’ai un jour et demi pour me reposer, je repars dimanche prochain.


 

 

 

 

 

 

5ème jour

samedi 02 juin

Aix Les Bains

Repos

 

 

 

 

 

 

J’ai profité de ce repos pour reprendre des forces, faire une grande lessive, vérifier mon équipage qui dort dans le couloir (et pas sur le balcon), revoir mon itinéraire retour, faire des provisions. C’est en allant faire les achats nécessaires à pied, que je me suis rendu compte au bout d’un moment que je ne savais plus marcher. Bizarrement, je levais bien les pieds pour avancer, mais en y ajoutant comme une rotation.

Samedi matin, Maryline et Yanis sont venus me chercher en voiture pour manger à nouveau en famille avec Fabrice. Le roi, j’étais le roi !

Samedi soir, j’étais fin prêt pour le retour, coucher à 22h00.

 

 

 

 

 

 

6ème jour

dimanche 03 juin

Aix Les Bains à Villard de Lans

125 Kms

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 03 juin 2007, il est 05h30, je me lève.

Aujourd’hui marque le début de mon retour vers Carnoux en Provence. Ce soir, si tout va bien, j’arrive à Villard de Lans dans le Vercors. 120 Kms à parcourir, dont la dure montée de St Nizier du Moucherote, au dessus de Grenoble.

Sur le balcon de l’appartement, je prends connaissance en réel des conditions météo.

Température agréable : 18 degrés, ciel peu nuageux, le Mont Revard sur la gauche est dégagé, des étoiles sont visibles. Il va faire beau.

Mes occupations et préparatifs matinaux sont maintenant de la routine, je n’ai pas d’inquiétude particulière, sauf quelques petites raideurs musculaires.

J’ai vérifié à nouveau la pression des pneus, la bonne fixation de Caroline à Cheyenne, le sac bien en place, la bonne carte routière dans la visière transparente de la sacoche accrochée au guidon, tout est OK. De plus, je devine tout le plaisir que je vais avoir à pédaler, avec la selle désormais bien fixe.

Il est 0700, le pied droit enfonce la manivelle droite du pédalier et je décolle.

La ville est tranquille, je passe sans encombre les majestueux ronds points débordant de fleurs ou de jets d’eau. Je laisse la boutique de « Toinet » sur la droite, et déjà je suis sur le bord du lac. Qu’il est beau ce lac, je l’ai déjà dit, mais dans ce petit matin, si je n’avais pas cette obsession mécanique à pédaler, je m’abandonnerais bien dans quelques vers du poète Lamartine, gravés sur une pierre tout près d’ici à Tresserve « O temps suspend ton vol, et vous heures propices, suspendez votre cours … ».

Efficacité avant tout ! Je suis déjà dans la banlieue de Chambéry, et cette fois, pas question de jouer au jeu de pistes. Piste cyclable que j’ai pourtant programmée puisque cette dernière doit me conduire au lac St André, qui est cette fois la bonne direction.

Fort des conseils de Maryline et de mes repérages involontaires lors de mon dernier passage, je ne commets aucune erreur. La nouveauté, c’est que je découvre sur cette piste cyclable une quantité de petits lapins, galopant ou traversant devant moi, sans effroi apparent, plutôt étonnés qu’un convoi aussi incongru emprunte à cette heure leur autoroute. J’ai même cru en voir un qui avec sa petite queue blanche, toute relevée sur le derrière, s’en servir comme d’un bâton d’agent de la circulation pour me signaler d’aller voir ailleurs. J’ai continué quand même.

J’ai passé Chambéry comme une fleur. Il est vrai qu’on est dimanche, les voitures et les piétons font la pause dominicale.

Dans le parc de Buisson Rond, Cheyenne a dû sentir sa trace, ou peut être moi me souvenir, en tout cas, nous nous sommes sentis terriblement libres de ne plus avoir de doute. De plus, un peu plus loin, l’itinéraire est fléché « Lac de St André ».

Je suis réconcilié avec les pistes cyclables car celle-ci est superbe. Elle va de courbe en courbe, de vallon en vallon, des prés où les vaches broutent paisiblement, des vignes où le raisin mûrit doucement. C’est vrai que je suis dans un des domaines des vins de Savoie, celui de l’Apremont, dont le village du même nom est à proximité.

Elle est rassurante aussi, à chaque croisement, des panneaux en bois gravés indiquent la direction.

Le seul bémol est qu’il ne faut pas être pressé. Je n’ai pas que le lac St André pour destination, et au bout d’un moment, je réalise que je prends du retard sur mes prévisions.


J’y suis, ce lac est une petite perle bleue sombre au milieu du vert environnant. Il est bordé d’arbres majestueux, une partie est couverte de roseaux, un sentier piétonnier en fait le tour. Il fait partie d’un autre domaine des vins de Savoie, celui des Abymes. C’est ici qu’en 1248, un pan entier de la montagne du Granier, juste en dessus, s’est détaché et s’y est abîmé. Seize villages et la ville de St André ont été ensevelis faisant plus de 5000 victimes.


J’ai retrouvé la route normale, direction Chapareillan. C’est plein de bosses, ici la vigne est omniprésente.

Après Chapareillan, j’ai rejoint la nationale 90, direction Grenoble. Je suis sur la rive droite de l’Isère, dans la vallée du Grésivaudan. Sur ma gauche s’étale tout en longueur la majestueuse chaîne de Belledonne.

A présent, c’est tout droit, pas trop monotone car je traverse de nombreux villages.

Je n’oublie pas de prendre mes doses homéopathiques, un gel ou une barre énergétique de temps en temps, comme de boire régulièrement.

Après la dent de Crolles sur ma droite, je vire à gauche pour passer sur l’Isère et prendre sa rive gauche.

Brignoud, Villard-Bonnot, Lancey … une nouvelle succession de villages. Bientôt Domène, je vais m’y arrêter pour voir Jeanine, une autre de mes sœurs. Je sais qu’elle m’attend car la veille je l’ai prévenue de mon passage.

Elle est là sur le trottoir, un peu inquiète car je suis en retard.

Retrouvaille de famille, elle m’offre un café bien réconfortant avec du cake aux cerises.

Loulou son mari, un gars du midi plaisante et me rappelle avec son accent, que je suis dans la bonne direction. Je ne m’arrête pas, la route m’attend.


J’entre dans Gières. Ce village ne vous dit sûrement rien, mais à moi, si vous saviez !!!

J’y ai vécu de 10 à 17 ans, une période charnière pour moi, l’adolescence surtout.

Je fais des tours sur la place du village, comme autrefois avec les copains et les copines.

Ressurgit alors le souvenir de jours si intenses en démesure de joie, de révolte, d’espoir comme de désespoir.

La fin de l’enfance sage et paisible, le début d’une période tourmentée et riche en événements.

Encore un tour avec Cheyenne et Caroline, encore un tour, et puis encore un, un autre…. Que le temps a passé vite !


Grenoble m’attend et m’inquiète. Comment faire pour y entrer le moins possible et trouver ma route pour prendre la montée de St Nizier du Moucherotte.

Sur mes souvenirs géographiques du coin, je décide de passer par Eybens, un village que j’ai également habité à l’âge de 6-7 ans. Au début, je retrouve des repères connus, mais très vite, l’agglomération grenobloise ayant tout transformé, je me perds.

Par chance, une jeune femme avec ses petits enfants me renseigne longuement. Je dois prendre une piste cyclable pas très loin d’où je me trouve, elle me conduira à Seyssinet, point de départ de la montée que je cherche. C’est de plus, le seul passage pour franchir en vélo la rocade ouest de la ville, l’autoroute et la rivière du Drac.


J’ai trouvé la piste cyclable, elle est très encombrée. Des vélos bien entendu, de toutes catégories. Des coursiers, des routiers, des VTT, des VTC (même un avec une remorque), des tricycles pour les petits, des mémés, des pépés, des mamans, des papas avec ou sans enfants, le tout sportif ou en dilettante.

En doublant lentement une maman cygne avec ses trois poussins collés à sa suite, l’un deux s’est déporté brusquement sur la gauche. Cheyenne et Caroline n’ont pas apprécié, moi et la maman cygne non plus. On a tous échappé à une terrible collision !

Et puis des promeneurs, des joggeurs, des rollers, des chiens, des chats, et je crois que c’est à peu près tout. Heureusement que tout ce trafic est concentré dans une zone étendue certes, mais limitée aux extrémités d’une cité ou d’un parc, je ne sais pas. C’est comme ça tous les dimanches ici ?


Beaucoup plus loin, je me retrouve presque seul, faut pas que je me plaigne, mais égaré une fois de plus.

Bref, après bien des vires vires sur 360 degrés au total, j’ai fini par trouver le pied de la fameuse montée, accompagné par un vététiste compatissant pendant trois bons kilomètres.

Il est 12h30, avant d’attaquer la route qui s’élève d’un coup devant moi, je m’installe dans un petit recoin boisé pour casser la croûte.

13h00, le soleil est bien présent, ça va chauffer !

J’attaque comme un kamikaze, rien ne pourra m’arrêter, à 18h00 au plus tard je serai à Villard de Lans sur le plateau du Vercors.

Je monte bien, c’est raide mais j’ai le bon rythme. Très vite je domine la ville de Grenoble et le site de « La Bastille » sur sa gauche.

Après deux arrêts, j’approche de La Tour Sans Venin (vraiment ?) près d’une haute barre rocheuse, isolée sur la droite et terminée par trois pointes : Les Trois Pucelles (c’est sûr ?). A cet endroit, je sais que la pente s’accentue, mais j’ai gardé des réserves. C’est dur, très dur, mais ça passe.

Il y a du monde sur la route. Beaucoup de citadins vont prendre l’air au Vercors. C’est l’occasion de retrouver les petits coups de klaxon amicaux, ou des appels du style maintenant célèbre « Allez Bob ! », « T’es le meilleur ! », « Bravo ! », ou tout simplement de gentils gestes de la main.

Il faut le vivre pour comprendre combien ces signes démonstratifs sont stimulants pour celui qui les reçoit. J’aime la terre entière en ce moment.

La pancarte St Nizier du Moucherotte m’annonce que le plus dur est fait pour aujourd’hui.

J’ai traversé le village et à présent je file comme un bolide. C’est la descente vers Lans en Vercors. Il fait frais, je dois m’arrêter pour enfiler ma veste de cyclo à manches longues.

J’exulte intérieurement, un bonheur suprême m’envahit, l’altitude peut être, n’empêche que je remercie encore tous ceux qui m’accompagnent et me donnent cette force et cette santé. Une ou deux prières en complément, je suis chez les anges.

Il est à peine 16h00, je suis à Lans en Vercors bien en avance sur ce que je prévoyais. J’ai tout le temps de m’arrêter à la terrasse d’un café, plein soleil. La terrasse est bien occupée. De nombreux promeneurs sacs à dos déposés, ou simples voyageurs sirotent et discutent calmement. Cheyenne et Caroline se délectent dans ce cadre idyllique, qui sait ce qu’ils peuvent bien se dire ?

En tout cas, moi, je savoure un café extra fort avec un morceau de chocolat noir à vous faire éclater les papilles. J’y suis resté vingt bonnes minutes.

En repartant, une mamie du coin me demande si je peux la transporter dans ma superbe carriole. On plaisante quelques minutes, et m’indique que Villard de Lans, ce n’est pas loin, facile, juste une petite côte avant.

17h00, j’entre dans Villard de Lans. Le village est en fête, il y a une sorte de braderie. Le centre ville est bondé, les terrasses de café affichent complet. On me renseigne sur la direction de mon hôtel, pas loin, à cent mètres.

Le patron de l’hôtel me reçoit et me souhaite la bienvenue. Tout en remplissant les formalités d’usage, je remarque accroché au mur, un immense drapeau Breton.

Je m’inquiète et le désignant d’un signe de la tête, je demande si je suis bien toujours dans le Vercors.

Je suis rassuré, le patron est Breton, j’apprends que la patronne est d’Avignon. Je n’ose pas ajouter que je suis Savoyard de Carnoux en Provence, cela aurait sûrement compliqué les choses.

Sympa en tout cas le patron. A propos du repas du soir, j’anticipe, et lui fais savoir que je ne suis pas en recherche de gastronomie, mais plutôt d’énergie du style banal « Pâtes ».

Un large sourire me montre qu’il m’a parfaitement compris, et que je ne serai pas déçu.

Nous sortons de l’hôtel afin de me présenter le garage, dans une rue à côté, à cent mètres. Il s’agit d’une vieille grange retapée, avec une immense porte double battant en bois, qui grince fort quand on l’ouvre. A l’intérieur, un véritable bric-à-brac.

Après m’avoir présenté ma chambre, sans bric-à-brac et dans l’hôtel, il me laisse en me précisant l’heure du dîner à 19h30.

Le temps de ranger Cheyenne et Caroline, de vérifier qu’ils étaient satisfaits et qu’ils allaient bien, de me doucher, masser, relaxer, de ranger mes affaires, de faire une petite lessive, d’appeler au téléphone mes suiveurs habituels, il me reste encore une bonne heure pour aller faire un tour dans la ville.

19h30, je suis à table. Une très jolie salle à manger, style montagnard.

La patronne que je ne connaissais pas encore, fait le service. Elle est mignonne et très sympathique aussi.

Une quinzaine de clients a fini par remplir en partie la salle. Ils ont à choisir entre trois menus.

Pour ma part, je suis « hors menu » : Vin rouge, eau de pays, grande assiette de salades et charcuterie, potage, monumentale assiette de pâtes cuites al dente, avec une sauce maison aux morilles, fromages et pâtisserie. Je ne suis effectivement pas déçu !

Tout en exécutant son service, la patronne discute. Elle m’apprend que la semaine dernière, il y avait de la neige, qu’ils avaient dû remettre le chauffage, qu’un Suisse en vélo avec une remorque avait miraculeusement trouvé refuge dans leur hôtel, et qu’il avait mis trois jours pour décongeler !

Que toujours la semaine dernière, les Gorges de la Bourne, par où je dois passer demain, étaient fermées suite à un éboulement ! Elles sont réouvertes depuis peu.

Est-ce que j’ai de la chance moi ?

Oui ! Oui ! J’ai de la chance, et pas que pour ces raisons d’ailleurs.


De retour dans ma chambre, je reçois un appel inattendu. Jean Claude Weingaertner, le Président de mon club jogging prend de mes nouvelles.

C’est vrai, je l’avais appelé quelques jours plus tôt, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il me rappelle. Merci Jean Claude.


21h30, je me couche plein de bonnes choses dans la tête.

 

 

 

 

 

 

7ème jour

lundi 04 juin

Villard de Lans à St Pierre d’Argenson

130 Kms

 

 

 


 

 

Lundi 04 juin 2007, il est 05h30, je me lève.

Je pousse les rideaux de la fenêtre, et à travers les carreaux, je devine qu'il va faire beau.

Aujourd'hui, je fais étape à St Pierre d'Argenson près d'Aspres sur Buech dans les Hautes Alpes. 125 Kms, avec deux cols, celui du Rousset et de Cabres.

La routine s'installe dans mes préparatifs matinaux, il est temps d'aller prendre mon petit déjeuner.

La patronne s'est levée exclusivement pour moi. A 06h30, en cette saison, il n'y a qu'un client, moi même, pour déjeuner à cette heure.

Après les salutations matinales classiques, et avant mon petit déjeuner, elle me conduit au garage fermé à clé pendant la nuit. La porte manifeste son mécontentement d'un réveil aussi matinal par un puissant gémissement.

J'atèle Caroline à Cheyenne, ramène mon attelage et le pose contre la façade de l'hôtel.

J'ai pu constater que l'air extérieur est vif et humide.

A présent, je suis confortablement installé dans la salle à manger. La pièce me paraît ce matin beaucoup plus grande qu'hier soir, c'est vrai que je suis seul.

Heureusement que la table n'est pas vide : devant moi un grand bol de thé fumant, du sucre blanc, roux, du pain au choix, blanc, gris ou aux céréales, des

confitures, du miel, du beurre... et une part de mon gâteau Overstims.

Je remonte terminer les derniers préparatifs, et après avoir réglé l'addition et salué la patronne, je suis dehors à 07h00.


Heureusement que j'ai rajouté sur mon maillot un coupe vent, car s'il fait beau, ça pince pour de bon. L'air est particulièrement glacé, je sens les alvéoles de mes poumons se rétrécir.

Je ne vais pas me réchauffer rapidement, car peu après Villard de Lans, à droite, j'attaque les Gorges de La Bourne dans le sens de la descente.

C'est un magnifique défilé tortueux qui suit les méandres du torrent La Bourne.

 

 

 

  

La route étroite est taillée dans le rocher, c'est très impressionnant car la roche par endroit fait un toit sur la totalité de la route. L'eau suinte et tombe à grosses gouttes sur la chaussée. J'entends de gros « Plocs » sur mon casque.

Le grondement du torrent remonte contre les parois rocheuses et fait écho. Je traverse des nuages de brouillard. A la sortie d'un virage, en enfilade, on aperçoit une succession de courts tunnels. C'est beau et puissant en même temps.

Je ne rencontre personne, le diable doit avoir un antre par ici.

Juste avant Pont en Royans, j'ai pris la petite route qui remonte vers Les Barraques en Vercors. Du coup, ma température intérieure remonte elle aussi, je dois quitter le coupe vent. J'en profite pour prendre mes rations habituelles (mon EPO à moi). Plus loin je passe La Chapelle en Vercors.

Le Vercors est un plateau de moyenne altitude, d'une beauté sage et paisible. Le vert domine ici par le nombre de ses forêts de résineux et ses grandes prairies gazonnées.

Sage et paisible, il ne l'a pourtant pas été pendant la dernière guerre mondiale.

On a du mal à imaginer aujourd'hui les 3500 maquisards, hommes et femmes, qui ont résisté jusqu'en 1944 et tenus libre ce bout de France occupée. Vaincus par des troupes ennemies aéroportées dans des planeurs, tirés et largués par des avions. Ici et là, et dans chaque village du Vercors, un édifice rappelle à la mémoire la réalité de ces faits. Le mémorial de la résistance est situé en dessus de Vassieux en Vercors.

Après St Agnan en Vercors, sur la gauche, la Grotte de La Luire est aussi un triste souvenir. Cachée au pied d'une falaise, dans la forêt, elle servait d'hôpital aux maquisards blessés. L'ennemi renseigné a achevé sur place les blessés, fusillé les hommes valides et déporté les infirmières.

Comment ne pas s'interroger en passant par là, sur notre vie d'aujourd'hui et celle d’ici, il y a un peu plus de soixante ans. C'est surréaliste et pourtant !


Après le tout petit village de Rousset, je suis dans les premières pentes du col du même nom. Pas très dur ce col, sauf qu'il a peu de virage en épingle à cheveux.

De tels virages coupent bien la pente et ça aide à la relance. Tant pis, je reste bien concentré dans mes efforts et sans à coup je maintiens le même rythme.

La vallée que je viens de passer est en contrebas, toute petite, longue et sinueuse.

Un couple en vélo de course passe à ma hauteur. Je ne les avais pas entendu arriver. On discute une minute, essentiellement sur mon attelage, et ils passent devant. J'entends le monsieur dire à madame « Tu te rends compte, il arrive encore à parler ».

Je prends ça comme un compliment.


Vingt minutes plus tard, j'entre dans un long tunnel qui débouche immédiatement sur le col du Rousset à 1254 m d'altitude.

Sur la gauche de la route, un parking donne sur une vue plongeante de la descente.

Je retrouve le couple de cyclistes, à pied, les bras posés sur la balustrade et admirant le paysage.

On partage nos impressions sur ce splendide paysage déjà méditerranéen.

Je leur demande de me prendre en photo avec mon équipage. Monsieur ne se sent pas à l'aise pour ce genre d'exercice, c'est Madame qui s'y colle. Elle réussit du premier coup une superbe photo.

 

 


 

 On se quitte en se souhaitant plein de bonnes choses. Ils partent les premiers par là où ils sont venus. Moi tout droit, dans la descente qui m'amène sur Die dans la Drôme, ville célèbre pour sa fameuse clairette.

Il s'agit d'une très longue descente formée de longues lignes droites, coupées à intervalles réguliers par un virage en épingle à cheveux (idéal pour la montée). Pas d'efforts particuliers, sauf à rester vigilant car je prends vite de la vitesse. J'apprécie les freins hydrauliques à disques de Cheyenne. Ils sont doux et puissants.

 

 

 

 

Des travaux de goudronnage ont lieu sur quatre passages. Je les avais vus du haut du col, je ne suis donc pas surpris, A chacun de ces passages, je rechape involontairement mes pneus d'un peu de goudron mou. Ce n'est pas vraiment une chance, car un peu plus loin, je les rechape également de gravillons. Cheyenne n'est pas très content. De plus, comme je ne suis pas maréchal ferrant, je ne sais pas lui raboter les sabots.

Dans la montée, je rencontre des cyclistes un par un, distants de dix à cent mètres, du même club vu qu'ils portent le même maillot. A leur déhanché et aux grimaces sur leur visage, c'est sûr, ils font la course. Si j'avais su plus tôt, j'aurais pu leur donner le classement provisoire.


J'entre dans la ville de Die, il me faut penser à mon déjeuner.

Je m'arrête dans le centre ville, il est onze heures quinze, et je ne vois pas grand monde.

Je m'inquiète, les magasins sont fermés.

Je demande auprès d'une jeune maman qui tient sa petite fille par la main, une alimentation ou une boulangerie.


Ouf ! J'avais oublié qu'on était lundi et il me fallait absolument du pain, une tomate, deux tranches de jambon, un litre l'eau et quatre bananes.

Chez Coccinelle il y a tout ce qu'il vous faut. Tout le village a dû se donner rendez vous dans ce magasin, c'est la cohue !

Dans mon accoutrement, je ne dirai pas que je suis passé inaperçu, de plus mon maillot fait la publicité pour Intermarché. De Carnoux certes, mais d'Intermarché tout de même. Chez Coccinelle, il faut oser le faire !

Enfin, heureusement j'avais de quoi payer, mais que l'attente à la seule caisse d'ouverte m'a paru longue ! ! !


J'ai posé mes petites emplettes à l'unité sur le sac jaune, coincé sous un tendeur, et j'ai filé avec mon équipage, sans faire retentir ma sonnette. Je me suis réfugié sur une petite place à l'entrée du centre ville. Il y avait des bancs, j'en ai choisi un à l'ombre, seul et tranquille comme Baptiste.

J'ai posé Cheyenne contre un arbre, Caroline avait une pierre pour se caler. J'ai ouvert mon grand sac jaune, j'ai déplié une serviette, ouvert mon couteau, et j'ai commencé mon festin.


Cinq minutes plus tard, c'est le défilé devant mon banc. Des écoliers, collégiens traversent la place pour se rendre en ville, un par un ou en groupe.

En me retournant pour trouver d'où provient cette hémorragie, je distingue à cent mètres un grand bâtiment scolaire. Il est midi passé, ils sortent des cours.

Rien de méchant, mais je voulais être tranquille.

Trois jeunes coiffés à la iroquoise rouge pétard, s'assoient sur le banc proche du mien. Ont-ils remarqué la présence de Cheyenne ? Non, il s'agit d'une coïncidence, je crois qu'ils ne m'ont même pas vu du tout. Leur discussion animée le prouve, ils sont très très agités, je ne comprends pas un mot de ce que j'arrive à entendre.

En dix minutes, le trafic scolaire est passé, les trois iroquois sont partis, je suis enfin seul.

J'en suis à la moitié de mon sandwich, quand une jeune fille passe devant moi et va s'installer deux bancs plus loin.

Décidément !

Ce n'est pas une iroquoise, mais plutôt une anorexique tant elle me paraît maigre et fragile. Elle flotte dans des vêtements longs. Un maillot jaune sur un pantalon rosé, le tout type pyjama délavé. Des sandales de cuir usagé dont les lanières disparaissent près du gros orteil. Elle tient dans la main droite un grand sac en papier, marqué d'une enseigne commerciale d'habillement.

Elle s'est levée et vient vers moi.


Avec un à priori négatif, je m'interroge le plus vite possible : « C'est quoi cette question, du lard ou du cochon ? Son visage et sa voix paraissent pourtant sincères »


Elle est retournée sur son banc, elle a sorti de son sac en papier quelques menues victuailles, du pain bio c'est sûr, le reste je ne sais pas, et s'est mise à manger en mastiquant lentement.

J'ai continué mon repas qui était sur sa fin, tout en m'interrogeant sur ce qu'était réellement cette fille. Sans doute une égarée en mal de vivre, peut être quelqu'un de malade ... ?

J'ai fini ma banane, rangé mon sac jaune, et jeté mes déchets dans la poubelle un peu plus loin.

En partant, assis sur ma monture je me suis arrêté près d'elle.

Cette fois, j'étais vraiment honteux. J'ai lu dans son regard une certaine retenue mêlée d'une profonde sérénité, « Bio » sans doute. C'est fou comme on peut se tromper sur les gens. Avant de pousser mon équipage et de m'éloigner, j'ai marqué une courte pause. Jimmy Criquet sur mes épaules me traitait de rustre et de sauvage.

Je m'avance pour reprendre la route. A cet instant je reçois un appel téléphonique. C'est Yves Saury, le Président de mon club de vélo qui veut savoir si je peux sortir avec les collègues pour aller faire un tour cet après midi.

 

Je lui fais le point de ma situation, il me souhaite bonne continuation, je passe le bonjour aux collègues, et on se dit à+.

Bon, cette fois, je roule à nouveau, j'ai dépassé Die depuis un moment et je m'approche de Luc en Diois.

L'atmosphère devient de plus en plus lourde, devant moi le ciel s'obscurcit. A la sortie du village, un court défilé montant, entre d'énormes blocs de pierre. Les blocs sont impressionnants par leur volume, certains ont la taille d'une petite maison, ils sont enchevêtrés les uns dans les autres. C'est le passage dit « Du Claps », sans doute une partie de la montagne s'est détachée et a glissé jusqu'ici. Un peu plus loin un replat verdoyant magnifique. La rivière de la Drôme profite de cette platitude pour s'élargir et former comme des petits lacs. Il commence à pleuvoir, je m'arrête pour vite saisir mon appareil photo, et faire deux clichés de cet endroit magique. Puis je repars.

 

 

 

 

Succède alors un long faux plat tout droit dans une petite vallée. A gauche le soleil brille encore, à droite c'est tout noir avec des éclairs blancs éblouissants. Je m'arrête à nouveau car c'est trop beau. Je dois faire au moins une photo de ce décor irréel, surtout qu'un champ rouge de coquelicots vient encore rehausser toutes ces couleurs.

 

  

 

Il pleut à verse à présent, mais je ne cherche pas à me protéger. Il fait chaud, la route fume devant moi, et dans peu de temps, après le village de Beaurières, j'attaque le col de Cabre.

J'y suis, sous la pluie et le tonnerre qui gronde. Tout cela me stimule, et je monte sans peine. 10 Kms de montée, ce n'est qu'une formalité à présent pour moi.

Les odeurs de résineux et végétaux mouillés me flattent les narines. Pas de voiture pour polluer cette gentille montée.

Il est 15h30 et je suis au sommet. J'hésite à rentrer au bar refuge qui est ouvert, mais il n'y a pas un chat, et l'endroit n'est pas gai. De plus, la pluie a cessé.

Comme il ne fait pas froid, je préfère prendre doucement la descente et ainsi, me laisser sécher.

J'ai le temps en effet, je ne suis pas en retard. Je me laisse donc glisser tranquillement, jusqu'à retrouver une grande ligne droite monotone. Le paysage n'est pas « Top » ici, les petits sommets environnants sont gris, la végétation moins dense, le vert est pâlot.

Au bout de cette longue ligne droite monotone, qui en plus est en faux plat montant, j'arrive à St Pierre d'Argenson, lieu de mon étape.

Dans les réservations qui avaient précédées mon départ, j'avais programmé un arrêt dans ces environs. J'avais eu beaucoup de mal à trouver un gîte disponible.

C'est sur les renseignements d'une aimable dame dont le gîte était complet, que j'avais obtenu l'adresse de celui où je dois me rendre ce soir.

En fait, cela risque d'être une surprise, car ce n'est pas un gîte mais un centre équestre ou une colonie. Je n'ai pas bien compris au téléphone. Ce que je sais, c'est que le gérant a bien voulu me dépanner car il n'offre pas habituellement ce type de prestation.

En attendant la surprise, il me faut trouver l'itinéraire pour y arriver.

Il n'y a personne dans ce petit village et le téléphone de contact ne répond pas (cela me rappelle mon premier soir).

Après l'église, je découvre comme dans un jeu de piste un panneau indiquant « Centre d'Istremont » avec un cheval gravé dessus. C'est ça ! Je prends cette direction mais un peu plus loin, sans indication j'ai le choix, à droite et j'ai l'impression d'aller dans une propriété privée, tout droit mais visiblement ça me paraît peu fréquenté, ou à gauche qui me paraît être la bonne direction, mais ça descend terriblement ! Si ce n'est pas la bonne direction, il va me falloir la remonter, et comme je ne vois pas la fin de la descente, j'hésite. Une église, cinq maisons, rien d'autres.

Je tourne et retourne... comme un fantôme, j'ai vu une femme disparaître derrière un mur. Je fonce. Le fantôme est encore là !

C'est bien une femme, dans une blouse toute bleue, des bottes qui montent sous la blouse, un seau à la main. Je la tiens.

Pas de détail superflus, c'est bien à gauche, par où ça descend qu'il me faut prendre, et c'est ce que je fais.

La descente et puis après, la route étroite continue. Un croisement avec le centre fléché à gauche. Je poursuis à gauche, la route toujours étroite se poursuit en lacets, puis un nouveau croisement cette fois sans indication.

Je m'arrête, j'appelle, de nouveau pas de réponse ?

J'interroge le ciel, seul en ce moment susceptible de me répondre. Je n'entends rien. Mais si ! Il m'envoie une vieille 4L toute brinquebalante. Elle met du temps pour arriver sur moi, quand elle y est, un paysan du coin avec une tête énorme et toute rouge me fait un large sourire, me tend la main... et passe sans s'arrêter.

Elle s'est arrêtée dix mètres plus loin, le temps que le conducteur comprenne que je ne suis pas en train de calculer la circonférence de mes roues.

Elle s'est arrêtée mais ne recule pas. Je tente une manœuvre avec ma remorque, mais un semi remorque ne recule pas si facilement que ça !

Inutile, la porte s'ouvre et le paysan s'en extrait en faisant rugir les amortisseurs.

Il arrive comme un catcheur, la main en avant. La santé et la bonne humeur sautent aux yeux de ce brave homme. Il me demande ce qu'il m'arrive. Je lui explique qu'il m'arrive de ne pas savoir où je dois aller, que je cherche le centre...

Il ne me laisse pas finir...

J'arrive à la carrière, des chevaux me regardent passer curieux. Un peu plus loin, je devine dans plusieurs bâtiments l'accueil.

C'est plein de boue, ici aussi il a bien plu. L'air est moite.

J'ai posé Cheyenne et Caroline, j'entre. Un hall d'accueil, un escalier que je monte, et dans une grande salle ronde, des petits enfants filles et garçons, six/dix ans ont reçu mission de la monitrice d'écrire une lettre à leurs parents. C'est ce que j'ai entendu en arrivant.

Personne ne s'inquiète de mon entrée, ainsi déguisé. Je patiente n'osant interrompre leur travail, la monitrice a disparu.

Un grand monsieur arrive par derrière moi et me salue. Il se présente comme le gérant du centre. Je le salue et me présente également.

Les formalités sont vite remplies, il me conduit en dehors du bâtiment pour me montrer mon logement. Nous entrons dans petit immeuble et accédons directement dans une grande salle où des adultes, en rond autour d'une immense table, suivent apparemment une formation. (Tout le monde bosse ici !)

Discrètement, nous contournons la table, passons par un couloir, et un peu plus loin dans un petit hall, plusieurs portes fermées. Il en ouvre une, c'est mon logement. Un mini studio comprenant un lit gigogne en fer avec des couvertures et draps posés en pile, plus une salle d'eau avec douche, lavabo et wc.


Le repas a lieu à 19h00 pile. Je m'inquiète pour le petit déjeuner qui est à 08h30.

Il me rassure « On verra ce soir au dîner, on trouvera une solution ». Sur ce, il me quitte.


Les lieux sont très humides. J'ouvre les fenêtres. Je vais chercher mon équipage par une petite porte qui donne sur l'extérieur mais qui ne s’ouvre que de l'intérieur.

A présent, j’ai installé Cheyenne et Caroline en face du lit gigogne, l'espace est réduit et je me cogne.

Je vaque à mes occupations maintenant habituelles, douche, massages, repos, téléphone, lessive (ça va être dur pour sécher), préparation pour le lendemain.


18h45, je passe par la salle de réunion vide. Une odeur de méninges chauffées à blanc subsiste, ou peut être simplement celle de transpirations, je ne pousse pas plus loin cette analyse.


18h50 j'entre au réfectoire, je suis le premier. C'est une cantine dans toute sa splendeur. Des carreaux partout, des tables et chaise en formica, c'est propre.

Trois jeunes filles de service m'accueillent. Je demande si je peux m'installer, l’une d'elle me conduit à une table au fond de la salle. Peu de temps après le service commence.


D'un coup, une clameur d'entrée de classe monte d’une ouverture par derrière moi.

Un, puis deux, puis dix, vingt soixante enfants sont entrés dans le réfectoire, ont poussé les chaises, les ont repoussées sous eux pour s'asseoir.

Maintenant tous assis, c'est des cris, des rires !!!!!! Les moniteurs qui les accompagnent ont bien du mal à juguler cette débauche étourdissante de moineaux.

Ils ont de six à dix ans il me semble.

Quel bonheur ! Quelle joie communicative ! Je suis un grand gamin, mais un gamin comme eux. Je roulerais bien une mie de pain en boule pour la jeter sur mes voisins. C'est encore d'actualité, ce jeu n'est pas démodé, personne n'a réussi à le faire supprimer (Sarkozy, un jour peut être).


Bon je me calme, eux aussi d'ailleurs. Une grosse voix s'est fait entendre, c'est le gérant ! Il faut que je fasse gaffe moi aussi, si demain je veux mon déjeuner à 06h30.

Le silence n'est pas vraiment revenu, et c'est tant mieux. Certains et certaines font déjà les grands. Ils prennent l'initiative d'aller chercher de l'eau dans un grand récipient en acier inoxydable. C'est lourd au retour, il faut bien leurs deux mains tout autour pour le porter et le poser sans le renverser sur la table.

Il y a les timides, ceux qui ne disent rien et mangent la tête dans leur assiette. Il y a les pitres qui font rire leurs voisins, ceux qui se cachent la figure tant ils rigolent et ont peur de faire gicler la nourriture autour d'eux. Et puis il y a les forts à bras, ceux qui commandent déjà ; celles qui jouent les belles, les précieuses, qui commandent aussi, mais autrement.

J'ai mangé sans trop m'intéresser au contenu de mon assiette, tant le spectacle est lumineux.

Le gérant est venu me voir avec une jeune fille du service. C'est réglé pour demain matin.

Dans une pièce, à côté de la salle de réunion, il y a une mini cuisine équipée de ce qu'il faut pour réaliser un petit déjeuner : four micro onde, bols, assiettes, couverts ...

On m'apporte sur un plateau, du pain, des petits pots de confiture, du beurre plié, du sucre, des sachets de thé, du chocolat en poudre, une bouteille de jus de fruit.

Je n'ai plus qu'à repartir avec le plateau et demain matin je pars à l'heure que je veux.

Je remercie chaleureusement mes hôtes, leur dis au revoir. Ils me saluent et me souhaitent bonne route.

Les enfants sont toujours à table, je rejoins mon petit studio, le cœur gros comme ça de bonheur.

Après la salle de réunion, je trouve l'itinéraire de la mini cuisine, je m'assure que le nécessaire est en place. Tout y est, avec en plus un réfrigérateur, deux éviers, et une cuisinière. C'est parfait, demain matin je n'aurai pas de problème. J'ai rejoint mon petit studio, je referme les fenêtres car il ne fait pas chaud, l'humidité est un peu partie mais pas totalement. Je vais faire sécher mon linge sur moi, entre deux couvertures.

II est 21h30, je me couche. Des bruits de pas et de conversations me font comprendre que les pièces à côté sont également des minis studios. A 22h00, plus de bruit, je m'endors.



 

 



8ème jour

mardi 05 juin

St Pierre d’Argenson à Carnoux

200 Kms

 

 


 

 

 

Mardi 05 juin 2007, je suis sur la route depuis 07h00. Il fait beau et doux.

Comme tous les matins précédents, le même rituel m’a conduit à ce même exercice, pédaler.


Aujourd’hui est particulier. Ma destination est Carnoux en Provence, une grande distance : 200 Kms. Je prévois qu’en cas de défaillance physique, elle sera là où je capitule. Il me faudra alors trouver un hôtel, car je n’ai rien réservé.

Mais j’ai la ferme intention d’aller directement au but final : La maison « L’Escargolette ».

Il est vrai que le parcours est moins intéressant, beaucoup de route nationale, et une bonne partie que je connais, puisque je l’ai emprunté la semaine dernière.


Pour l’instant, Je file à 35 Km/h sans peine, sur une petite route en légère descente, qui me conduit à Aspremont.

Après ce village, je trouve la nationale qui indique déjà la direction de Sisteron.

Je n’avais pas rencontré âme qui vive jusque là, mais à présent, la circulation qui reste fluide, m’annonce la montée en charge de l’activité des hommes.

Rien de difficile, c’est pratiquement toujours tout droit, quelques petites côtes pour rompre la monotonie, rien à signaler.

Je passe Serres puis Laragne-Montéglin. Un peu plus de trafic, mais rien de méchant.

Sisteron est à 17 Kms ; je serai bientôt dans le sens inverse de mon itinéraire, il y a tout juste une semaine.

C’est fait. Un peu avant Sisteron, l’ancienne cité fortifiée, je m’arrête pour reprendre quelques forces, ainsi que mon EPO, et je repars.

J’ai passé la ville sans trop regarder, aujourd’hui, je fais la course. Je n’ai même pas remarqué le marché comme mardi dernier.

Six Kms plus loin, j’ai bien vu le panneau sur la droite « Peipin ». C’était mon premier gîte. Je repense alors à cette folle journée de galère, avec cet incroyable mistral !

Pas un poil de vent aujourd’hui, il commence à faire chaud.

Peu après Château Arnoux, la nationale fait la chenille : elle descend fortement sur deux cents mètres, remonte aussi sec sur la même distance, redescend, remonte et ainsi de suite sur plusieurs kilomètres. Usant et inintéressant.

J’arrive au croisement,  Les Mées  sur la gauche (par où j’étais arrivé), et Manosque tout droit à 40 Kms.

Dans mes prévisions, je m’étais laissé le choix, où je repassais par la même route que précédemment, avec un risque de lassitude ; ou je filais sur Manosque, sur la nationale certes, mais tout droit et pratiquement plat.

J’opte pour Manosque, cela me changera.

C’est effectivement tout plat à présent, je file bon train, je prévois y être avant midi.

Pas beaucoup d’événements ou de particularités pour m’occuper l’esprit. C’est vrai que je suis concentré pour tenir un bon rythme, au risque de n’avoir plus de ressources pour arriver jusqu’à Carnoux.


Les jambes, ça va. Je m’alimente et bois à intervalles réguliers.

Je retrouve mes exercices comptables : cinquante à l’endroit, cinquante à l’envers, plusieurs fois. Je passe ensuite à mes méditations spirituelles : les anciens et anciennes m’accompagnent dans ce voyage retour. Et puis, je reviens au réel, je revois ceux que j’ai rencontrés, mes proches et moins proches, et puis ceux que je vais retrouver, que de nouveaux bonheurs en perspective !


11h45, je suis dans Manosque, arrêté au feu rouge d’un carrefour en étoile. Sur ma droite, un mini car transportant des enfants vient également de stopper.

Un des petits m’a repéré sur sa gauche. Il me désigne aux autres en me montrant du doigt. Immédiatement, huit visages hilares dansent derrière les vitres. A l’intérieur, j’imagine les plaisanteries enfantines sur l’équipage que je forme avec Cheyenne et Caroline. Le chauffeur alerté par sa marmaille tonitruante, s’est retourné. Il m’a découvert et rit également, heureux de cette animation pittoresque. Mon feu est passé au vert, je m’avance et lève la main en passant devant eux.

C’est la première manifestation de ce type aujourd’hui. Il est vrai que je n’ai pas beaucoup levé le nez depuis mon départ, je suis obsédé par les heures qui passent. En tous cas, je tiens mon timing.


A la sortie un panneau indique Aix en Provence. Dans cette direction, je prévois m’arrêter au Pont Mirabeau, pour y faire la pause et prendre une solide collation. Je prévois être sur ce site avant 13h00.

Après Sainte Tulle, la vallée commence à se resserrer. Le paysage est plus distrayant, je suis optimiste, tout va bien.

La route est de plus en plus encaissée, elle est à proximité de la Durance sur la gauche. Des courbes succèdent à des courbes, un petit courant d’air souffle sur la cime des arbres, mais paradoxalement, il fait chaud et lourd.

Un court instant, je passe dans le département du Vaucluse, c’est le huitième département que je traverse.

Quelques virages encore et me voilà au Pont Mirabeau, il est 12h45.


Je m’arrête à l’entrée du pont, et choisis de m’installer sur la droite, en montant vingt mètres sur un petit chemin de pierre. Au pied du pont, les touristes de passage n’ont pas laissé que des empreintes de pneus.

D’où je suis installé, je domine le pont qui passe sur la Durance. La rivière coule faiblement sur une très large surface, de nombreux îlots de gravier sont à sec, quelques arbustes y ont trouvé racine.

Sur la gauche, s’élèvent les piliers en pierre du vieux pont suspendu.


J’ai fini les réserves alimentaires contenu dans mon grand sac jaune.

Du pain, deux tomates, deux œufs durs, deux boîtes de filets de sardine, deux bananes et de l’eau. Gargantuesque !

J’ai fait un transfert de charges, de Caroline à mon estomac, mais ainsi je me sens plus léger. Allez savoir pourquoi ?

Dix minutes de farniente, et je repars.


Le pont franchi, juste avant Peyrolles, je dois penser à prendre la direction de Jouques.

Penser devient difficile, il fait de plus en plus lourd, j’ai les guiboles qui pèsent des tonnes, et ce, sans être efficaces sur les pédales. Je pédale dans de la choucroute.

Je suis en difficulté. Je décide d’être humble et de rouler un peu moins vite. Cela ne suffit pas, à présent je n’ai plus d’air. Je décide de respirer un peu moins, mais j’ai l’impression de m’asphyxier.

Houlala, c’est la galère. Je m’arrête deux minutes, j’avale un gel énergétique, une bonne goulée de mon bidon. J’ai les mains qui empestent la sardine, mais ça va mieux. Peut être que l’odeur m’a dilaté les narines et qu’à présent l’air passe mieux.

Je repars, et je me dis qu’à Jouques, je m’arrêterai à nouveau pour prendre un café.

A Jouques, je me dis que si je m’arrête, je ne repars pas, et comme il ne semble pas y avoir d’hôtel, je continue.

Après Jouques, ça monte, pas trop, mais quand même. L’atmosphère est lourde, l’horizon devient rapidement sombre. En tout cas, l’air est plus frais.

Subitement il pleut. Quel bonheur cette pluie ! Une petite pluie douce comme une caresse, pas froide, plutôt tiède.


En dix minutes, elle m’a revigoré. Oubliée ma fatigue, mes jambes sont fraîches et tournent comme les aiguilles d’une montre. Ça baigne !

J’arrive sans trop d’effort à Rians, et je passe le carrefour où mardi dernier j’avais pris la direction de Vinon/Verdon.

Il me reste 57 Kms à faire. Je sais à ce moment que je coucherai à la maison ce soir, même si je dois arriver après 21h00. J’ai un moral d’enfer.

A présent, j’ai une longue montée jusqu’à Puits de Rians. Je m’installe dans cette perspective, et, solide comme un roc, sans à coup, je progresse lentement mais sûrement. La petite pluie m’accompagne comme une amie. Elle me tonifie.

Je suis au Puits de Rians, et je me lance dans la belle descente en direction de Pourrières.

Peu de temps après, un immense oiseau surgit de derrière mon casque, me dépasse et stabilise son vol à ma vitesse, à trois mètres du sol. J’ai senti un grand souffle d’air à son passage. Une buse je pense, elle m’ouvre la route, cinq mètres devant moi. Nous prenons ensemble les virages qui se succèdent. Je n’en reviens pas. Après la sortie d’un virage plus prononcé, elle n’est plus là. Elle se sera posée sur une branche ? Pas du tout, la revoilà devant moi ! Elle continue de m’ouvrir la route dans la même position. Elle prend les virages en se penchant à gauche ou à droite, comme moi en vélo. Dans un nouveau virage serré, elle a disparu, je ne l’ai plus revue.

Je crois bien lui avoir parlé, je crois bien qu’elle ne m’ait entendu. Mon imagination a fait le reste.


Le village de Pourrières est derrière moi, ainsi que Trets. J’appuie à nouveau sur les pédales dans la montée dite « Des Juillets ». Dans peu de temps je serai dans la descente du Pigeonnier. J’y suis déjà, et maintenant j’arrive dans la vallée de La Bouilladisse, Roquevaire, Aubagne.

Cheyenne sent l’écurie, nous fonçons comme des damnés dans une circulation dense. Il pleut, c’est la sortie des écoles, tout le monde est en voiture, sauf nous qui revenons d’une autre planète.

Je suis euphorique, complètement saoul de bonheur et de joie. J’ai passé la côte de Bronzo, presque sans la voir, ni la sentir dans mes jambes. J’entre dans Carnoux, il est 17h15.

A l’entrée du village, au lieu dit « Les Barles », je prends le passage réservé aux bus pour être plus tranquille et boire un dernier coup.

Comme dans un haut parleur, j’entends très fort « Geo ! C’est toi ? Geo ! Tu m’entends »

Je délire ou quoi ? C’est la voix de Josette dans mon téléphone…

Je m’arrête, prends le téléphone plié dans un bout de plastique, et à nouveau très fort Josette m’interpelle.

Comment est-ce possible. Je ne l’ai pas appelée, et si c’est elle qui m’appelle, je n’ai pas décroché ???

En tout cas c’est possible, car je lui parle


J’ai raccroché, incrédule sur cet appel téléphonique magique. Plus loin en roulant, j’en déduis que mon téléphone a pris la pluie, qu’appuyé dans mon dos il a déclenché un appel vers la maison, et s’est mis en haut parleur au maximum.

Enfin, une explication rationnelle, elle sera confirmée plus tard.


J’ai traversé Carnoux comme un automate. Des milliers d’images et de pensées me sont revenues en désordre. J’ai des frissons partout, pas de froid, non, pas de froid ! Du bonheur intense que j’ai vécu.

Il me faudra bien du temps pour remettre tout ça en ordre.

 

L’Escargolette m’ouvre ses portes, Josette et Nadège sont devant la terrasse, bras levés. Il me reste encore des forces pour chasser la pluie dans mes yeux, d’ailleurs, il ne pleut plus, le soleil réapparaît.

 

 

 

 





 EPILOGUE


Je n’ai pas eu que du beau temps dans ce périple. Quelque part, cela a été une chance. La chaleur ne m’a pas accablé, la fraîcheur m’a stimulé, et souvent obligé à me dépasser. Je ne regrette que le mistral du premier jour.


Seul avec mon équipage, j’ai vécu plus intensément les rencontres et épisodes de ce voyage. Je ne me suis jamais ennuyé, je me suis beaucoup amusé intérieurement.


J’ai mesuré mon immense chance d’avoir la santé et le privilège de m’offrir un tel voyage, avec le soutien de toute ma famille.

Mes préparations physiques et mentales ont été comme un premier voyage virtuel. Elles sont les bases de sa réussite.

Le plus, c’est ma motivation. Comme j’ai pu le dire à un moment : « Faire le lien par mes propres moyens, avec ma terre d’origine, mes parents, mes enfants et mon tout petit dernier Yanis ».


 

 


1er jour

mardi 29 mai 2007

Carnoux - Peipin

Départements traversés 13 83 04

145 Kms


2ème jour

mercredi 30 mai 2007

Peipin - L’Argentière

Départements traversés 04 05

120 Kms

 

3ème jour

jeudi 31 mai 2007

L’Argentière - St Michel de Maurienne

Départements traversés 05 38 73

90 Kms

 

4ème jour

vendredi 1er juin 2007

St Michel de Maurienne - Aix Les Bains

Département traversé 73

100 Kms


5ème jour

samedi 02 juin 2007

Aix Les Bains

Repos

 

6ème jour

dimanche 03 juin 2007

Aix Les Bains - Villard de Lans

Départements traversés 73 38

125 Kms


7ème jour

lundi 04 juin 2007

Villard de Lans - St Pierre d’Argenson

Départements traversés 38 26 05

130 Kms


8ème jour

mardi 05 juin 2007

St Pierre d’Argenson - Carnoux

Départements traversés 05 26 84 13

200 Kms

 

 


Huit départements traversés, 960 Kms compteur (distance comprise pour rejoindre les gîtes)

 

 

http://carnouxcyclo.blogspot.com