DISCOURS PRONONCÉ PAR CHICO WHITAKER A L’OCCASION DE LA RECEPTION DU PRIX NOBEL ALTERNATIF ( RIGHTLIVELIHOOD AWARD)
A STOCKOLM, LE 8 DECEMBRE 2006
« Nous sommes beaucoup plus nombreux que nous le pensons à vouloir changer le monde. Il faut alors multiplier les moyens et les occasions de nous unir ».
J’ai affirmé cela pour la première fois em 1992, pendant une campagne éléctorale. Mais je construisais cette certitude depuis très longtemps. La première affirmation - nous sommes nombreux à changer le monde - a été toujours une stimulation pour moi. La seconde - construir l’union - est um défi permanent, avec autant de joies que de tristesses.
Le prix que j’ai l’honneur de recevoir aujourd’hui a tout à voir avec la confiance que j’ai maintenant dans la possibilité de vaincre ce défi.
Si le prix m’a été donné pour mon itinéraire personnel, je suis sûr que les sept dernières années pendant lesquelles jái participé de façon intensive du processus du Forum Social Mondial (FSM) - qui
recherche justement cette union - ont dû peser beaucoup.
Ce n’est pas par hasard que mon nom a été proposé pour ce prix par des participants à ce processus vivant en Inde.
J’ai été réveillé aux problèmes sociaux dans les années 50. Un théologien avait ouvert les yeux de ma génération de jeunes étudiants catholiques pour ce qu’il disait être une des plus graves offenses au Dieu-amour: l’omission face à la misère et à l’oppression. Vivant dans un pays extrêmement inégal - comme le Brésil, qui l’est encore aujourd’hui - nous ne pouvions qu’essayer de trouver une réponse à cette provocation.
Cependant, la tâche était énorme - et elle l’est encore. Dans le Tiers Monde, ceux qui vivent dans des conditions sub-humaines sont tellement nombreux! Partout, les inégalités augmentent, de nouvelles haines et de nouvelles guerres , toujours brutales, surgissent, d’énormes richesses se concentrent dans um petit nombre de pays et de mains. La continuité de la vie dans la terre est gravement menacée. Et tout cela se passe em même temps que les savoirs et les outils de l’humanité pour résoudre ces mêmes problèmes croissent de façon exponentielle.
J’ai pu mieux comprendre cette contradiction lors d’un projet d’intercommunication d’expériences de lutte contre l’oppression, partout dans le monde, auquel j’ai participé après avoir témoigné de très près de la violence du coup d’état militaire contre Salvador Allende au Chili. J’ai compris que le pouvoir dont nous disposons tous - de différents types et sous différentes formes, grand ou petit - peut s’excercer aussi bien pour dominer que pour servir. Pour dominer, nous maintenons la dépendance de ceux qui ont besoin des ressources que nous contrôlons. En même temps, nous augmentons ces ressources et notre contrôle sur elles. Pour servir, nous agissons d’une façon tout à fait opposée: nous libérons de la dépendance ceux qui ont besoin de ces ressources, en leur donnant l’accès de façon de plus en plus autonome. Le pouvoir utilisé pour dominer augmente toujours, mais il isole celui qui le détient. Le pouvoir utilisé pour servir aboutit à la construction d’une autre sorte de pouvoir: un pouvoir d’ensemble, partagé en solidarité par tous, plus grand que le pouvoir isolé que chacun de nous détenait.
Le pouvoir-domination appartient encore, sans aucun doute, au monde de la barbarie, puisqu’il n’hésite pas à se servir de la violence pour s’imposer. Le pouvoir d’ensemble, né du pouvoir-service, est tout entier dans le processus “civilisatoire” que l’humanité est malgré tout en train de vivre. Mais, malheureusement, c’est l’exercice du pouvoir-domination qui prévaut encore dans les relations entre les êtres humains, même entre ceux qui luttent pour la justice: ce n’est pas toujours que l’on observe, dans leurs relation, la réciprocité propre au pouvoir-service. On y voit plutôt la lutte pour l’hégémonie, propre au pouvoir-domination.
J’ai compris encore plus nettement, par la suite, la façon dont l’argent nous domine, jusqu’à nous en rendre ses esclaves. Nous savons tous comment l’humanité l’a crée, à travers les siècles, pour faciliter les échanges dans l’interdépendence inéluctable dans laquelle nous vivons. Il a fini, cependant, par se libérer de ses créateurs. Mais il ne pouvait construire avec nous un pouvoir solidaire, car il n’était qu’un outil, impersonnel et froid. Au contraire, en gagnant une vie propre, l’argent a augmenté son autonomie et a réduit la nôtre en devenant indispensable pour la réalisation de nos besoins, voire même pour faire face à nos peurs et à nos angoisses. En exigeant que nous le servions pour qu’il s’accumule toujours plus, il est devenu le centre de l’activité humaine. Tout, même la vie, n’a alors de la valeur que si on peut la mésurer et l’échanger par de l’argent. Son pouvoir s’est concentré, devenu peu à peu presque absolu, voire même cruel, et nous pousse vers l’avidité et la corruption.
Nous savons egalement tous que le moteur de l’accumulation de l’argent est la logique compétitive - une compétitionon sans merci qui ne se termine que par la soumission, voire même l’écrasement du concurrent, comme dans une guerre. La domination que l’argent exerce sur nous est alors telle que sa logique a envahi aussi tous nos comportements: nous nous affrontons toujours les uns aux autres, dans une lutte continue pour obtenir ce dont nous avons besoin ou ce que nous voulons. Pire encore: d’une façon insidieuse, cette logique a envahi même l’activité politique, qui existe, en principe, pour la recherche du Bien Commun - bien qu’elle ait toujours été marquée par la lutte pour le pouvoir. La compétition permanente et la relation vainqueur-vaincu, propre au pouvoir-domination, s’est alors imposée à cette activité au détriment de la co-responsabilité propre au pouvoir-service.
Au début de ma participation au processus du FSM, je me suis rendu compte de son potentiel pour affronter cette logique malsaine. Il a été crée comme un espace ouvert pour la recherche d’alternatives visant le dépassement du capitalisme autoritaire - aujourd’hui appelé néoliberalisme - qui structure la domination et l’exploitation des êtres humains par l’argent. Mais l’expérience de l’humanité durant ces dernières décennies a soulevé, tout d’abord, d’autres exigences: il fallait dépasser le capitalisme autoritaire sans pour autant tomber dans des totalitarismes ou de nouveaux types d’autoritarime. Les frustrations politiques du siècle qui se terminait exigeaient de nouvelles voies. Plus que la seule démocratie représentative, il fallait l’élargir vers une société de citoyens actifs, de sujets solidaires de leurs destins personnels et collectifs. On a donc cherché à ce que les Forums puissent créer les conditions pour cette recherche, en remplaçant, dans sa dynamique, la logique compétitive par la logique de la coopération, en tant que valeur fondamentale d’un “autre monde possible”, et en adoptant, dans l’organisation des activités y réalisées, l’horizontalité propre aux réseaux, au lieu des pyramides qui instaurent la compétition.
Dans cette perspective, après le premier Forum réalisé à Porto Alegre em 2001, une Charte de Principes a été rédigée, pour orienter les forums qui seraient organisés après. Nous avons été invités alors, à multiplier l’auto-organisation d’espaces où les mouvements sociaux, ONGs, et syndicats puissent se reconnaître mutuellement, dépassant barrières et prejugés et en bâtissant une société civile qui s’assume comme un nouvel acteur politique, indépendant des gouvernements et des partis. L’idée est que ces espaces puissent faciliter l’apprentissage mutuel dans la non-directivité des relations, comme des écoles de nouvelles pratiques politiques où la dispute, traditionnelle dans l’action politique, soit remplacée par une atittude d’écoute, respectueuse de la diversité – valeur elle aussi fondamentale dans une société nouvelle. Ceci nous mène à la recherche des parts de vérités dans les positions des autres, nos désaccords pouvant alors non plus nous diviser mais devenir une base féconde pour construire des consensus, identifier des convergences, et créer des articulations en vue d’une plus grande efficacité de nos actions, dans la joie de la création du nouveau. Tout cela exige, naturellement, de profonds changements à l’intérieur de chacun de nous, dans un long et permanent processus de reéducation dans la solidarité et dans la resistence à la domination, qui nous rendra tous plus heureux.
Avec l’émergence, partout dans le monde, de Foruns essayant, dans la mesure du possible, de réaliser ces objectifs, je suis de plus en plus convaincu que l’on peut, malgré les difficultés, construire cette union nécessaire pour changer effectivement le monde.
Il faut que je remercie tous ceux qui m’ont amené à cette certitude - ma famille, mes amis et compagnons - et à me trouver aujourd’hui aux côtés de ceux qui ont crée et qui assurent l’activité de la Fondation pour une Façon Juste de Vivre - non reduite à l’esclavage par l’argent- et parmi les autres amis recevant le prix qu’elle decerne pour “leur courage et leur espoir dans un monde de désespoir”. Je crois que je peux le remercier aussi au nom de tous ceux qui se sont sentis recompensés et encouragés par la remise de ce prix - parmi tant de ceux qui dans ce monde, “veulent changer les choses”.
Et j’espère maintenant pouvoir placer la visibilité qui m’est ainsi donnée au service d’une plus grande connaissane et compréhension de la grande aventure humaine du FSM, vers l’ “autre monde possible”, qui devient de plus en plus nécessaire et urgent. Et je demande à Dieu l’énergie nécessaire pour continuer à participer à cet effort civilisatoire, pour lequel un chemin long et difficile est encore à parcourir.