Bernard Lahire, L'homme pluriel



Nathan, 1998

Coll. Essais & Recherches

255 p.




Lahire nous présente son livre comme une « esquisse d'une théorie de l'acteur pluriel ». Cependant, plus qu'une esquisse, celui-ci est une stimulante contribution à une réflexion épistémologique sur la sociologie à partir de ses propres recherches empiriques. Partant délibérément de ses résultats d'enquêtes ainsi que de certaines recherches de psychologie(s) contemporaine(s), il en est venu à relativiser, voire à infonder, quelques notions des théories de l'action dominantes, et en particulier celle du « sens pratique »1. Ces travaux de recherches (principalement sur la socialisation scolaire et les rapports à l'écriture) l'ont amené à établir son propre schéma sociologique de l'action, à remettre en question certains éléments de la psychologie piagetienne passée dans la sociologie et conservée depuis près de vingt ans, et enfin, à proposer une sociologie dans un nouveau « cadre épistémologique » enrichie de ses résultats et questionnements.



Dans notre société contemporaine, à prendre en compte le nombre et la nature des différents groupes d'appartenances, passés et présents, d'un même individu, on met à jour la diversité des « logiques sociales » que celui-ci traverse et partage. Du point de vue de la « socialisation », nous obtenons un individu qui se comportera de telle ou telle façon dans un groupe, dans une situation, puis d'une manière différente ailleurs. Ainsi, face à une situation, il pourra ne pas disposer d'une réponse unique mais être le lieu d'un conflit de « schèmes d'action » respectivement intériorisés dans des logiques sociales divergentes. L' « hétérogénéité » se joue donc à la fois dans des espaces différents mais également, possiblement, dans un même temps. En fonction des « scènes » de la réalité sociale, l'homme sera donc pluriel. A l'homogénéité des sociétés traditionnelles, et des groupes autarciques (à « esprit de corps »), succède donc l'hétérogénéité des « principes de socialisation »2 :


« Tout corps (individuel) plongé dans une pluralité de mondes sociaux est soumis à des principes de socialisation hétérogènes et parfois même contradictoires qu'il incorpore » (p.33)




A grand traits, la théorie des « ressorts de l'action » de Bernard Lahire est la suivante. L'acteur se socialise au sein de groupes dont les manières de faire (de percevoir…) sont respectivement différentes, au sein de groupes eux-mêmes bigarrés (qu'on songe ici à une famille dont la mère ne travaille pas, le père fonctionnaire, le frère à l'armée… ). Ces différentes logiques sociales donne lieu à une intériorisation de principes de socialisation possiblement hétérogènes, ce que l'auteur nomme un « multidéterminisme ». Les types d'expériences incorporées peuvent être de nature différente et en fonction d'une « configuration de situation », devra donc s'opérer dans un même temps une « sélection » parmi les différents schèmes d'action mobilisables, une « inhibition » des autres schèmes, et enfin de compte une « actualisation », c'est-à-dire la manifestation du schème sélectionné.




Cette prise en considération de l'hétérogénéité n'est pas sans soulever plusieurs questions aux théories de l'action dominantes. A partir de cette constatation, Lahire questionnera plusieurs notions clés de ces théories : unicité ou fragmentation interne du Soi [A] ; la réflexivité [B] ; le désajustement [C].




[A] Quelle validité pour un «système de dispositions» général ?

Dans une réflexion sur le Soi et son éventuelle unité, il faut au préalable distinguer « les mythes ordinaires de l'identité personnelle invariable » (Goffman) « soutenue par l'évidence de l'unité biologique du corps » (p. 25) et les illusions théoriques de l'unicité de l' « agent ». Autant l'illusion sociale de l'unicité du Soi n'est pas sans fondement social, qu'on songe ici au nom propre (pour les hommes), aux papiers d'identité, aux surnoms... qui permettent une identification symbolique, une « projection-identification »3. Autant, selon Lahire, les théories sociologiques postulant a priori l'unicité de l'agent se fondent sur des primats grandement discutables tels que 1/ l'incorporation d'une image naturelle du monde correspondant à la socialisation primaire homogène ainsi que sur 2/ la réduction de l'individu à un être-comme-membre-d'un-champ, (vision qui, de plus, opère l'élimination de ceux qui sont sans activité réductible à un champ spécifique)4. Lahire propose donc pour une reconsidération de l'acteur et le définit comme suit : « Un acteur est […] le produit de l'expérience – souvent précoce – de socialisation dans des contextes sociaux multiples et hétérogènes ». Où l'hétérogénéité peut être successive ou simultanée. Où la socialisation serait «l'incorporation par chaque acteur d'une multiplicité de schèmes d'action, d'habitudes, qui s'organisent en autant de répertoires que de contextes sociaux pertinents qu'il apprend à distinguer – et souvent à nommer – à travers l'ensemble de ses expériences socialisatrices antérieures» (p. 42). Où, les schèmes d'action sont « comme des produits en attente (de déclencheurs, de déclics, de demandes, de sollicitations extérieures, de contextes favorables, des produits (de la socialisation) à usages différés » (p.71). Où finalement, par hypothèse, la socialisation donnerait lieu à un « stock » organisé de « répertoires sociaux de schèmes distincts mais interconnectés et comportant sans doute des éléments en commun ».

Les schèmes d'action s'actualisent en fonction de la lecture de la configuration de la situation. La sélection d'un schème plutôt que d'un autre s'opère, nous dit Lahire, dans un rapport d' « analogie pratique » d'avec un type d'expérience antérieure5. Mais, évidemment en fonction de la nature historique des conditions sociologiques, cette analogie ne peut être que partielle. Ainsi, la « transférabilité » des manières de faire intériorisées ne sera que « conditionnelle »6 (p.93). La « transférabilité relative » des schèmes d'action demande un réexamen de la nature transférable, transposable, généralisable, des schèmes d'action en terme de potentialité. A l'aune de cette hétérogénéité-potentialité, Lahire nous montre donc que le « système de disposition », que l'«habitus» bourdieusien, réifient et généralisent dans un même élan les manières de faire mises à jour dans un contexte donné : peut-on réduire la qualification sociologique d'un individu à sa CSP ? Qu'est-ce qu'un vrai ouvrier ?

Enfin, notons, dans le même mouvement critique, que les schèmes d'action ne doivent ainsi plus être vus comme « généraux » mais « partiels » dans la mesure où la nature des schèmes d'action n'est plus à étudier en fonction de leur valeur intrinsèque mais en fonction de l'organisation sociale qui les actualise ou non7 (p.103) :


« […] le sens de l'effort, de l'entraînement ou de l'ascèse acquis à travers l'entraînement sportif régulier ne sera pas forcément transférable à d'autres contextes sociaux (e.g. professionnels, scolaires ou domestiques) » (p.104).


A l'opposé de cette tentation unificatrice et réifiante, il s'en trouve certains pour proposer un « poudroiement des identités » citant à ce propos J.C. Kaufmann dans la mesure où celui décrirait un individu «du matin» différent de celui « du soir » par rapport à son linge… (?)




[B] Quel rapport « subjectif » à l'action ? La question de la réflexivité.

Après avoir posé les caractéristiques générales de l'actualisation des schèmes d'action, Lahire traite logiquement de la question du regard de l'acteur sur les résultats et le sens de ses propres actions. L'auteur nous explique la naissance de la réflexivité par l'objectivation précoce du langage qu'offre l'Ecole Primaire8. Et de fil en aiguille, après avoir fait remarquer que l'écrit est plus présent que ne laissent entendre les études sociologiques s'arrêtant le plus souvent à l'objet livre, il définit la pratique de l'écrit comme un rapport au monde réflexif. Ce qui constitue, au regard de la place de la réflexivité dans la théorie du sens pratique, à la fois une multiplication de ses manifestations effectives mais également une véritable extension de sa place au sein de l'action en général.

La théorie de l'habitus privilégie le rapport pratique à la pratique, c'est-à-dire un «sens du jeu» non-réflexif. Cependant, la métaphore sportive tant usitée du tennisman (Bourdieu) ou du boxeur (Wacquant) ajustant pratiquement son jeu à l'évolution du match nécessite d'adhérer à trois postulats sous-entendus, à savoir a/ l'urgence, b/ la performance, c/ l'improvisation (p.175). Trois postulats effectivement valables dans certains moments du jeu mais ne suffisant aucunement à décrire l'ensemble d'un match et bien moins encore l'ensemble des situations quotidiennes.


« L'analyse des pratiques ordinaires d'écriture conduit donc à remettre en question l'universalité de la théorie de la pratique. Poser d'emblée que toute action est le produit de la mise en œuvre d'un sens pratique, pré-réflexif, non-intentionnel, infra-conscient, etc., que les actions quotidiennes s'enchaînent les unes les autres dans une sorte d'improvisation permanente (mouvement non prévu et totalement immanent au cours de choses), c'est universaliser un cas du possible et rester aveugle à une grande partie des pratiques sociales. Le calendrier, la liste des choses à faire, l'agenda, la liste de commissions, le livre de comptes, la lettre, le journal intime ou l'itinéraire de voyage constituent bien des exceptions quotidiennes par rapport à l'ajustement pré-réflexif d'un habitus à une situation sociale. Faire de la théorie de l'habitus la théorie qui rend raison « plus adéquatement de la logique réelle des pratiques » (Bourdieu et Wacquant, 1992, p.107), c'est avoir une vue limitée du réel.

« Pour toutes ces raisons, il nous semble que la théorie de la pratique trouve son champ de pertinence ou de validité dans l'étude des univers sociaux à faible degré d'objectivation, des sociétés que l'on dit « sans écriture » (Lahire, 1993a) » (pp166-167)







[C] Le désajustement : l'unique déclencheur de la réflexivité ?

De Piaget à Bourdieu, la réflexivité n'apparaît que lorsque qu'un agent est confronté à une situation d'échec, de crise, de désajustement. De part son rapprochement entre pratiques d'écriture et réflexivité, exposé ci-dessus, Lahire s'inscrit en faux contre ce schéma. En effet, selon lui, la réflexivité peut s'inscrire dans certaines pratiques d'écriture s'avérant être des élans de planification, de volonté de progression... Il s'ensuit donc une remise en question du schéma ajustement-sens pratique / désajustement-réflexivité enfermant, il faut bien le dire, la notion d'objectivation-réflexivité dans un contexte d'application bien trop aride pour qui voudrait étudier sociologiquement le sens individuel de l'action. Elargissement du domaine d'application d'un concept qui vient également remettre en question l'isotopie réflexion vs action, excluant toute simultanéité entre action et réflexion, qualifié par Bernard Lahire de « logocentrique » (p.185), c'est-à-dire appliquant la notion de « réflexion » au seul mouvement de la pensée savante du sociologue.


« […] si l'on ne réduit pas l'action à l'action de courte durée, réalisée dans l'urgence, sans possibilité de reprise ou de répétition, alors on comprend que la réflexion, y compris la plus rationnelle, puisse intervenir dans le cours même d'une action et même constituer des temps ou des étapes obligés (e.g. organiser un spectacle ou préparer un long voyage, jouer aux échecs dans des conditions de longue durée ou construire une stratégie marketing). Mais même lorsque l'action correspond à celle que nous décrit la théorie du sens pratique, il existe toujours une réflexion pragmatiquement ancrée, indissociable de l'action en cours et des éléments du contexte immédiat, et qui ne nécessite pas forcément une «pause» dans l'action. Une théorie de l'action doit donc intégrer dans son programme scientifique l'étude des différentes formes de réflexions qui agissent dans différents types d'action. » (p.186)


Notons, de plus, que l'auteur attire notre attention sur quelques termes de la théorie de l'action pratique, tels que « finalité sans fin », « intentionnalité sans intention », etc., qui, sans pour autant prêter le flan théorie de l'acteur rationnel, y sont décrit comme des « oxymorons » au sein d'un projet de dépassement des distinctions philosophiques communes par une stratégie rhétorique de cumul sans portée heuristique aucune.


En résumé, et avant d' aborder les dernières questions au caractère encore plus profondément épistémologiques, Lahire propose donc la mise en chantier d' « une sociologie de la pluralité des logiques effectives d'action et de la pluralité des formes de rapports à l'action » (p.188)


Lahire en est, en outre, venu à repenser la notion d' « habitude » [D], à critiquer l' « épistémologie réaliste » [E], l'isotopie langage/social [F], le processus d'incorporation à l'œuvre dans la transmission générationnelle [G], enfin une série de dichotomies qui à l'aune de nature hétérogène de l'acteur pluriel semblent souffrir d'obsolescence [H].




[D] L' « habitude », nous dit Lahire est une notion qui a été délaissée, pendant un temps par une sociologie en voie de solidification, de part son aspect par trop psychologique. L'habitude c'était ce mouvement instinctif, mécanique, c'est-à-dire à hors social. Cependant, Lahire nous fait remarquer que le sociologue réfléchissant en tant que sociologue sur son objet d'étude, non seulement réfléchit et agit, mais également met en branle des « habitudes de pensée » acquises par expériences. Du même coup deux notions tombent. Celle pour qui l'habitude est du côté de l'automatisme corporel. Celle qui en dissociant réflexion et action se trouve incapable de penser ce genre de situation.




[E] « L'épistémologie réaliste n'admet pas de distinction entre la théorie scientifique et le réel » (p.246). Elle se développe dans la croyance en un progrès linéaire, cumulatif, évolutionniste accédant de plus en plus au réel et ceci en intégrant au fur et à mesure la multitude des points de vue. Or, on peut dire, comme l'a fait Max Weber, qu' « il y a des sciences auxquelles il a été donné de rester éternellement jeunes » (1992, p.191). Mais le problème n'est pas tant dans la croyance en un apport enrichissant d'autres points de vue, posant tout de même le problème de la « traduction », que l'aspect centripète de la croyance en un progrès linéaire et cumulatif9.


«A partir d'une telle conception, d'autres constructions théoriques sont rejetées du côté de l'erreur, de la moindre complexité ou de la régression scientifique.» (p.247)




[F] Ayant révélé le rapprochement logocentrique entre la notion de réflexivité et la pensée savante, Lahire en viendra à reconsidérer le rapport sociologique entretenu par le couple langage et société.

Le langage étant tout aussi bien un moyen de communication que le moyen par lequel nous pensons (ici références sont faites à Bouveresse, à Benveniste, à Bakhtine), Lahire s'oppose 1/ aux vues sociologiques opérant une distinction entre langage et société (p.200), 2/ aux notions renvoyant à l'idée d'une incorporation silencieuse, i.e. ne faisant aucun cas du langage (qu'on songe ici à la nomination pouvant tout aussi bien servir à la mémorisation, à la planification, aux commentaires, à « l'enregistrement-authentification » (p.199)), 3/ au « mythe de l'intériorité »10 postulant l'activité consciente comme pré-existante aux pratiques langagières (p.201).



[G] A la théorie du sens pratique qui énonce une « incorporation des structures objectives » et présente une transmission générationnelle sous la forme d'un « héritage culturel », Bernard Lahire répond respectivement que les structures objectives, mises à jour statistiquement, ne sont pas incorporables. Ce que l'acteur incorpore ce sont des manières de faire, de percevoir… (p.204). Et que, de plus, l'incorporation, d'un point de vue générationnel, n'est en aucun cas un « transvasement » mais bel et bien une « appropriation », qui dans la mesure où celle-ci nécessite répétition (p.206) et la prise en compte du rapport affectif à l'objet transmis (p.207), sous-entendant réinterprétation et distorsion11.




[H] Du haut de l'hétérogénéité de l'acteur, la vue n'est guère flatteuse pour certaines distinctions isotopiques admises jusque là, telles que objectif/subjectif, dedans/dehors, déterminisme/individualisme.

Bernard Lahire expose le fait que le subjectif soit le plus souvent associé à la pensée, au dit, tandis que pour sa part, il considère ces derniers comme aussi objectifs que peut l'être un patrimoine économique. Il propose donc de parler de « structures objectives de la pensée » par rapport à des manifestations contextuelles.




« Le domaine de réalité que l'on désigne par celui de «structures mentales» est tout aussi objectif que celui désigné par celui de «structures matérielles». Ces «structures mentales» sont objectivées sans cesse dans les mots du langage et dans les modes de comportements des acteurs. Il n'y a donc pas de réalités objectives distinctes de réalités subjectives, mais des réalités objectivées dans des objets, des espaces, des machines, des mots, des manières de faire et de dire… »

« […] ces réalités sont tout ce qu'il y a de plus matériel, de plus objectivables (même si le langage oral et les manières de faire ont une existence plus éphémère, qui dure le temps de leur effectuation) » (p.231)12




En ce qui concerne la distinction dedans/ dehors, au vu de cette dernière considération ainsi que de celle refusant la dichotomie langage/social, on comprendra quelle fait également l'objet d'un refus. Cependant, il ne laisse pas la question de la schématisation de l'incorporation à cet état de critique. Il formule, inspiré des travaux de Foucault et de Deleuze, la notion de « pli singulier du social ». Du point de vue individuel, il y aura le « plié » renvoyant à l'individu socialisé d'une certaine manière. Du point de vue du social, il y aura le «déplié» c'est-à-dire la réalité sociale transindividuelle (p.233). Métaphore qui a effectivement l'avantage de présenter deux réalités d'un même objet.



Enfin, du couple déterminisme/individualisme, révélant la dimension politique de certaines théories sociologiques, s'opèrent les associations suivantes : au déterminisme la passivité, à l'individualisme la liberté spontanée, décontextualisée. Compte tenu du multidéterminisme et du nombre irréductible de paramètres que représente une situation13, il est possible de dépasser cet antagonisme, suivant ainsi le chemin tracé par Norbert Elias. En effet, le rapport imprévisible entre hétérogénéité et interprétation située d'une configuration de situation donnée produit une liberté effective d'action, ce que Bernard Lahire se propose de replacer au niveau de l'acteur et de son action en avançant la notion de « sentiment de liberté ».




« Parce que l'acteur est pluriel et que s'exercent sur lui des « forces » différentes selon les situations sociales dans lesquelles il se trouve, il ne peut qu'avoir le sentiment d'une liberté de comportement. On pourrait dire que nous sommes trop multisocialisés et trop multidéterminés pour pouvoir nous rendre compte de nos déterminismes » (p.235)14




En définitive, Bernard Lahire propose une prise en compte de la validité relative des recherches en fonction de leur contexte d'application, qui à l'opposé des antagonismes d'obédience, permettrait d'enrichir la sociologie de résultats de recherches jusque là rejetés pour incompatibilité politico-paradigmatique. Il propose une méthodologie sensible aux « échelles de contextes » renvoyant ainsi à l'idée de « champ de pertinence ». Enfin, il appelle de ses vœux des travaux empiriques se donnant les moyens de suivre au mieux sur plusieurs «scènes» cet acteur pluriel.



Face à autant de travail de remise en question et face au caractère d'ébauche annoncée de l'œuvre, nous nous permettrons néanmoins de regretter 1/que malgré son évidente difficulté une définition de ce que désigne le terme de « situation » n'ait été esquissée ainsi que 2/ le manque de précisions quant à la nature des schèmes (leur nombre ?, leur(s) type(s) d'inter-relation?), et enfin 3/ l'amalgame terminologique entre distanciation, objectivation et réflexivité.




1 Lahire est d'autant mieux placé pour élaborer cette critique, comme il le fait d'ailleurs remarquer lui-même, que le fond théorique de toutes ses recherches prenait ses racines dans la théorie du sens pratique.

2 Ce qui, au passage, aiguise la question de l'essentialisme (le « substantialisme », Lévi-Strauss, L'identité) comme propension à se présenter comme un Soi global et cohérent…

3 « Tout se passe comme s'il y avait un profit symbolique et moral spécifique à se penser « identique » ou « fidèle » à soi-même en tout temps et en tant lieu, quels que soient les événements vécus ou les épreuves traversées ». (p.24). Il existe des « modèles de présentation totalisatrice, unificatrice » d'un soi unifié et cohérent comme par exemple les C.V., les éloges funèbres, des récits-confidences de soi, des hagiographies d'artistes… (p.26)

4 Par conséquent, « la théorie des champs (du pouvoir) ne peut donc certainement pas constituer une théorie générale et universelle, mais représente une théorie régionale du monde social » (p.40)

5 « C'est dans la capacité à trouver – pratiquement et globalement et non intentionnellement et analytiquement – de la ressemblance (un « air de ressemblance » dirait Wittgenstein) entre la situation présente et des expériences passées incorporées sous forme d'abrégés d'expérience, que l'acteur peut mobiliser les « compétences » qui lui permettent d'agir de manière plus ou moins pertinente […] » (p.82)

6 Cf. « code switching » (alternance codique) et « code mixing »  (mélange) tirés de la sociolinguistique nord- américaine (p.74)

7 A garder le terme de «schèmes généraux» il faudrait désormais entendre les schèmes les plus fréquemment actualisés en fonction de l'organisation sociale rencontrée.

8 Lahire critique la théorie saussurienne à l'aune des écrits de M. Bakhtine, non sans faire remarquer que compte tenu des pratiques scolaires d'objectivation du langage cette même théorie s'avère néanmoins fort adéquate à l'étude de la socialisation scolaire.

9 Et ici, c'est la théorie des champs de Bourdieu qui est visée, celui-ci proposant «un programme de recherche original et complexe» dans le domaine du champ de production culturel apparemment s'inscrivant dans cette veine de l'épistémologie réaliste…

10 Cf. J. Bouveresse, Le mythe de l'intériorité.

11 Critique à laquelle vient s'ajouter la question des injonctions implicites et explicites qui ont révélé leur importance dans des recherches sur l'incitation ou non de la pratique de la lecture et de l'écriture par les parents en rapport au milieu social d'origine.

12 Cf. les travaux de Demazière et Dubar, Analyser les entretiens biographiques.

13 Sur cette idée voir aussi Passeron, 1991 ; Terrail, 1995.

14 Remarque. Ne faudrait-il pas pouvoir également parler d'un sentiment de liberté non pas strictement au niveau de l'action mais au niveau de la présentation de Soi à Soi et aux autres ? (Renvoi à un aspect éventuel de l'essentialisme ?)

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Fiche de lectures de B. Lahire, L'homme pluriel [le 30/12/98]