Donald Westlake, Le couperet
Seuil, Paris, 1998 [1997]
Burke Devore, la cinquantaine, cadre moyen d'une entreprise moyenne, installé avec sa famille orthonormée (une femme, deux enfants) dans une banlieue pavillonnaire «blanche» planifiée et quelconque, se fait licencier. Là prend place « le couperet », l'histoire d'un états-unien moyen refusant sa métamorphose en proie à la marginalité.
Il suit les réunions dispensées et offertes par son entreprise sur comment «saisir cette chance» mais bientôt il trébuche sur les refus d'embauche à répétition ; ça cloche…puis ça coince. Le futur devient en soi un problème, le flux du devenir se rétrécie, se fait erratique, et menace de s'arrêter au moment des échéances contractuelles et financières (les assurances et les traites de la maison). Enfant du baby-boom et de l'essor économique le voilà plonger dans un monde plus inconnu que redouté. Il a peur.
Se considérant comme « l'homme » du foyer, il se doit d'être «l'homme de la situation»et il doit donc pourvoir aux besoins de sa famille.
Très vite, il se rend compte que le «recyclage» est une illusion de ressources humaines : qui l'embaucherait pour des compétences que d'autres maîtrisent bien mieux que lui ? Il se fixe alors un impératif aussi obsessionnel que la situation est urgente : la vie, la vraie, c'était celle d'avant, il me faut la reconquérir. Mais que faire contre la concurrence sans arrêt nourrie par ces licenciements chroniques ? Que faire devant la pléthore de licenciés de sa branche plus qualifiés, plus jeunes… ? Dans un premier temps, il s'investira dans la logique manageriale. Il se saisira des rennes et se lancera dans l'arène du marché. Il doit être conquérant, il doit donner le meilleur de lui-même, il doit l'emporter sur les autres, il doit vouloir les écraser. Mais que faire si le refus devient systématique, si l'échec est catégorique. L'abandon d'une croyance au «système» s'impose alors mais il faut néanmoins garder cette sacro-sainte volonté de s'en sortir. Alors que faire ?
La réponse s'impose à lui comme l'évidence de la nécessité : il faut assassiner les autres concurrents. Puisque en vouloir ne suffit manifestement pas, puisque les règles ne changent pas, il comprend qu'il faut les interpréter différemment : c'est alors que «très logiquement» il se dit qu'il doit éliminer ces « C.V . » rivaux.
«Je ne peux modifier les données du monde où je vis. Ce sont les cartes que j'ai reçues, et je ne peux rien y faire. Tout ce que je peux espérer, c'est de jouer cette main mieux que tous les autres. Quel qu'en soit le prix.» (p.74)
Il monte un plan aussi ingénieux que vécu dans la simplicité de son devoir. La situation est critique et la réaction à la hauteur de celle-ci. Il décide de tuer quelqu'un qui a «son» boulot, celui pour lequel il est compétent, celui qui correspond à sa vie, et comme la concurrence risque de lui dérober «sa» place, il décide également d'éliminer ses plus sérieux ennemis-concurrents. Burke s'accroche à la seule vie qu'il reconnaît comme possible, seul mode de vie que le système valorisent et c'est avec distance et sang-froid qu'il commettra ces meurtres. Dans sa tête, il doit rester l'homme qu'il était, il ne peut donc pas se permettre les dérives psychotiques d'un «serial killer». L'immoralité est vécue comme telle et n'est que temporaire : « J'essaie de parler d'une voie très douce, comme quelqu'un qui ne tue pas les gens» (p.102)
Burke est la victime du système, le héros de l'histoire. Face à cette nécessité Burke fait donc éclater la contradiction entre morale et immorale. Il n’est pas sans savoir que c'est « mal » – et à aucun moment il n'éprouve de plaisir – mais il doit le faire. La relation au monde de notre héros s'inscrit donc dans une gestion de la contrariété entre morale et immorale dans une modalité du devoir faire. Il doit et veut rentrer dans la norme, le système est le plus fort, il sera donc immoral pour un temps.
Dans l'action il se posera la question de l'«ennemi». Est-ce la concurrence ? les patrons ? les actionnaires ?
« Dès le début, je me suis rendu compte de l'ironie de ce que je projetais de faire. Ces gens-là, ces six experts en gestion […] et les autres, n'étaient pas mes ennemis. Même Upton «Ralph» Fallon n'était pas mon ennemi, je le savais. L'ennemi, ce sont les patrons des entreprises. L'ennemi, ce sont les actionnaires.
Ce sont toutes ces sociétés anonymes, et c'est le besoin de rendement des actionnaires qui les poussent, toutes autant qu'elles sont. Pas le produit, pas la compétence, certainement pas la réputation de l'entreprise. Les actionnaires ne s'intéressent à rien d'autre que le rendement, et cela les conduit à soutenir des cadres de direction formés à leur image, des hommes (et des femmes aussi, dernièrement) qui gèrent des entreprises dont ils se moquent éperdument, dirigent des effectifs dont la réalité humaine ne leur vient jamais à l'esprit, prennent des décisions non pas en fonction de ce qui est bon pour la compagnie, le personnel, le produit ou encore (ah !) le client, ni même pour le bien de la société de façon générale, mais seulement en fonction du bénéfice apporté aux actionnaires […].
Oh, je savais tout cela quand j'ai commencé, je savais qui était l'ennemi. Mais à quoi cela avance-t-il ? Si je tuais mille actionnaires et que je m'en tirais blanc comme neige qu'est-ce que j'y gagnerais ? Qu'est-ce que ça peut m'apporter ? Si je tuais sept directeurs généraux, dont chacun aurait ordonné le renvoi d'au moins deux mille ouvriers travaillant dans des industries saines, qu'est-ce que moi, j'en tirerais ? Rien. Ce que cela revient à dire, c'est que les PDG, et les actionnaires qui les ont mis en place, sont l'ennemi, mais ils ne sont pas le problème. C'est le problème de la société, mais ce n'est pas mon problème. Ces six C.V.. Le voilà mon problème personnel.» (pp. 56-57)
Prise de position qui devant la réalisation de quatre meurtres connaîtra un bref moment d'interrogation aussitôt étouffée par l'urgence de la situation :
« J'ai dû être fou, perdre la tête. Comment ai-je bien pu faire des choses pareilles ? Herbert Everly, Edward Ricks, et sa pauvre femme. Et maintenant, Everett Dynes. Il était comme moi, ce devrait être mon ami, mon allié, nous devrions œuvrer ensemble contre nos ennemis communs. Nous ne devrions pas nous déchirer à coup de griffes, ici au fond de la fosse, nous battre pour des rogatons tandis qu'en haut, ils rient. Ou pire encore : tandis qu'en haut, ils ne se donnent même pas la peine de nous regarder.» (p.89)
Et devant les mésaventures de son fils, il découvre un nouvel ennemi :
« Je l'observe [l'inspecteur]. Je l'écoute, et maintenant je le connais. C'est mon ennemi. Billy [son fils] n'est pas un être humain pour lui, aucun de nous n'est un être humain pour les gens de son espèce, nous ne sommes que du travail de bureau, du travail de bureau agaçant, ils se fichent pas mal de ce qui arrivera aux personnes impliquées, du moment que leur travail est net et bien comme il faut. C'est mon ennemi, et c'est l'ennemi de Billy, et nous savons maintenant comme agir avec nos ennemis. Nous n'obligeons pas nos ennemis.
J'avais toujours cru que moi, ma famille, ma maison, mes biens, mon quartier, mon univers, étaient précisément ce que la police avait mission de protéger. Tous les gens que je connais le croient ; c'est un autre élément de cette vie dans la moyenne. Mais maintenant je comprends qu'ils ne sont pas du tout là pour nous, ils sont là pour eux-mêmes. C'est leur raison d'être. Ils sont comme nous tous, ils sont là pour eux-mêmes, et on ne peut pas leur faire confiance. » (p.138)
L'histoire de Devore Burke c'est une variante postindustrielle de Gregor Samsa, cette victime de la métamorphose kafkaïenne. Tous deux vivait pour et par leur boulot mais dans un angle différent de celui de Gregor qui se laissera enfermé dans son travail d'insecte, Burke, devant faire face à son licenciement, initiera lui-même la métamorphose qui lui permettra de retrouver son emploi.
N.B. : Une remarque sur le style. Burke est le locuteur, c'est le «je» du discours qui se raconte à lui-même. C'est par ce soliloque que nous avons connaissance de ce qui se passe. Cependant dans cette perspective réaliste, on notera que ce «je» n'est nulle part, il n'existe pas de lieu de la narration ; il n'existe aucune raison pour que Burke se raconte de la sorte. Cela aurait pu être un discours récapitulatif. C'est un discours chronologique où se découvre de temps en temps le narrateur. Par conséquent, on n'appréciera le «style» renvoyant à la phénoménologie d'un cadre moyen états-unien mais on regrettera pour l'efficacité de la fiction-réaliste la présence trouble du narrateur.