Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analyse
- De l’abus des belles-lettres dans la pensée -
155 p. [2000]
On remerciera vivement Jacques Bouveresse pour cette contribution, sinon définitive, du moins décisive à la dite « affaire Sokal ». Jusqu’à présent, les réponses faites au livre de Sokal et Bricmont (Impostures intellectuelles, 1999), recencés par l’auteur, avançaient « un droit à la métaphore » et, plus largement, « une liberté de pensée » : autant d’arguments contrecarrant ainsi dans l’œuf toutes tentatives de rectification épistémique. L’usage de tel savoir mathématique ou de physique théorique en philosophie semble ne devoir être soumis à aucune critique, le décalage entre la nature même du savoir importé et son emploi n’étant nullement perçu comme un motif valable et suffisant de mise en doute de la pensée ainsi exprimée. Bouveresse se propose d’apporter son appui, au moins partiel, à l’accusation d’usage illicite de savoir scientifique, relevé par Sokal et Bricmont, mais aussi – et surtout – d’analyser les effets, au sein du monde de la philosophie française, que produisit une telle accusation.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, faisons remarquer que la sociologie fait partie des premiers rangs dans cette affaire, même si son rôle est quelque peu travesti à la base, étant présente à la fois par défaut et en creux. Les philosophes critiqués, pour une part d’entre eux – et on retiendra précisément ici les dits « nouveaux philosophes » –, réussissent effectivement à médire de la sociologie tout en discourant de manière conceptualisée sur les vérités du monde social ; et Jacques Bouveresse de noter : « difficile est sociologiam non scribire (il est difficile de ne pas écrire de sociologie) » (p. 20). C’est donc avec un intérêt propre à sa discipline et à la place de cette dernière dans la vie de la Cité que le sociologue, conscient de cette tendance philosophique à la sociologie spontanée, portera son attention sur cet ouvrage ayant pour mérite d’opérer le distingo entre discours scientifiques et frasques intellectualistes.
Il ne s’agit guère ici pour l’auteur d’invalider telle ou telle conception au non d’une théorie de l’analogie dont il spécifie qu’elle n’existe pas (p.34) et moins encore de défendre telle ou telle vue normative sur la philosophie des sciences (p.12) mais d’une part, de discuter l’usage de l’analogie comme d’un procédé démonstratif sujet à abus. Il faut, suggère-t-il habilement, distinguer « l’analogie suggestive » de « l’analogie démonstrative » (p. 27). Et d’autre part, de répondre à ces abus des belles-lettres qui jouent de l’incompréhension et des raisonnements à l’emporte-pièce comme d’une marque de style et un label de valeur intellectuelle.
« Là où d’autres avancent probablement sans difficulté et à la même vitesse que l’auteur, je trébuche presque à chaque pas sur des assertions qui me sembleraient exiger, pour pouvoir être tout à fait comprises et ensuite acceptées, des élucidations, des distinctions, des explications et des justifications qui sont généralement absentes » (p.16).
Et de rajouter qu’il faut comprendre que l’on puisse « se sentir offensé par l’accumulation des assertions sans preuve, les confusions grossières, les fautes contre la logique, les raisonnements absurdes, […] et de l’être doublement, lorsque ceux qui se le permettent réussissent en même temps à rendre à peu près impossible ou incompréhensible la protestation que l’on pourrait avoir envie de faire entendre » (p.19).
Jacques Bouveresse, dans un élan de rigueur critique qui l’honore face à cette affaire passionnée peu propice aux discussions constructives, entreprend un travail de déconstruction argumentative sur l’utilisation "philosophique" du théorème de Gödel par Régis Debray (Cahier de médiologie, n°6, 1998)1. Soit un bel exemple de transposition erronée puisque Debray applique le théorème de Gödel afin de démontrer la nature cachée des systèmes sociaux et politiques : un voyage à vitesse hypersonique entre incomplétude gödelienne et un soi-disant caractère irréductiblement « religieux » des systèmes sociaux ; une mauvaise contrebande d’une théorie mathématique mal comprise et sociologisée dans l’ignorance complète des règles élémentaires de l’épistémologie sociologique2.
On discerne de la position du professeur de philosophie au Collège de France deux angles de réponse aux réponses :
1/ le premier angle concerne concrètement l’utilisation fantaisiste de modèles scientifiques dans des domaines où ils sont finalement solubles (nous sommes là dans le cadre des intentions premières de Sokal et Bricmont, nous ne nous étendrons donc pas sur le sujet).
2/ le deuxième angle concerne les "contre-attaques" intellectuelles françaises aux endroits des deux scientifiques, qui loin d’être des discussions sur le fond (l’usage mal fondé d’une analogie), s’avèrent être des discours emphatiques où fusent critiques sur la forme et procédés rhétoriques efficaces pour qui bénéficie du soutien et de la puissance médiatique à tout coup. A travers l’exemple de Debray, archétype du problème qui l’anime ici, Bouveresse distingue deux mouvements dans l’abus des « prodiges » de l’analogie : a/ « monter systématiquement en épingle les ressemblances superficielles, en présentant cela comme une découverte révolutionnaire » ; b/ « ignorer de façon aussi systématique les différences profondes, en les présentant comme des détails négligeables qui ne peuvent intéresser et impressionner que les esprits pointilleux, mesquins et pusillanimes » (p. 22). Et Bouveresse d’épingler Michel Serre en commentateur plus qu’élogieux de la prouesse intellectuelle de Régis Debray :
« Sur ce que pourrait bien signifier au juste un « principe d’incomplétude », il est d’autant plus important d’être précis que Serres attribue au principe dit « de Gödel-Debray » des possibilités qui sont pour le moins stupéfiantes : « Ainsi le débat qui oppose l’interne à l’externe dans nos disciplines témoigne d’une analyse insuffisante du lien social, et l’histoire qui scande le temps de la science en moments d’ouverture et ères de fermeture exprime sans doute la même ignorance. De même que les chroniqueurs du savoir ou de la déraison doivent leurs modèles à Bergson, de même nous devons nos solutions au principe de Gödel-Debray ».
« Parler d’un principe de Gödel-Debray, me semble encore moins sérieux que si l’on parlait, par exemple, d’un principe de Clausius-Spengler, à cause de l’analogie superficielle qui existe entre ce que dit le deuxième principe de la thermodynamique et l’idée spenglérienne du déclin, ou d’un principe de Poincaré-Nietzsche, à cause de celle qui existe entre le théorème de la récurrence, que Poincaré a démontré en 1890, et l’idée nietzschéenne de l’éternel retour. En lisant Serres, on pourrait presque être tenté de se demander si Gödel n’a pas, tout compte fait, démontré un simple cas particulier difficile, mais secondaire, du théorème général de Debray. N’a-t-il pas fallu, après tout, attendre celui-ci pour comprendre la généralité extrême de la situation à laquelle s’intéresse Gödel et le fait que son résultat s’applique aussi à la sociologie et à l’histoire des sciences ? » (p. 77)
Quant aux « vertiges » nous pensons qu’ils se ressentent une fois l’attention portée sur la stratégie de défense des intellectuels mise en cause et plus précisément encore de leurs hérauts du moment. Il apparaît en effet que la manœuvre soit récurrente : a/ selon des règles que la philosophie serait « la seule à connaître et qu’on ne doit surtout pas lui demander de formuler » (p.38) est postulé, un « rapport intime et indéfinissable avec la « pensée » pour écarter toute demande de justification venue d’ailleurs » (p.37); b/ « changer subitement de terrain, en évitant toujours, autant que possible, celui des faits, des arguments et de la discussion possible » (p.48). Bref, ils se posent en victimes et résistants pour la forme et se contredisent sans conséquence sur le fond3. C’est « la complainte du créateur persécuté » qui est joué ici : a/ au lieu de discuter des métaphores « pour le moins discutables, on défend un droit à la métaphore que personne n’attaque » ; b/ les demandes d’éclaircissement et de justification sont traitées comme autant de tentative de flicage ; c/ « on ignore avec mépris la question cruciale : que peut faire quelqu’un qui n’est pas séduit […] et a même de bonnes raisons de penser qu’on est en train de le mener en bateau ? » (p.143).
Si la lecture de cet ouvrage stimule la réflexion quant à la rigueur des procédés démonstratifs utilisés par le tout avenant scientifique, il n’en reste pas moins qu’à la fois son court format et sa dimension polémique4 tendent, il nous semble, à oblitérer deux questions fondamentales : a/ Quels sont en dernier recours la fin de toutes ces métaphores, de ces analogies erronées ou non, de ces critiques épistémiques et de ses réponses aux contre-attaques ? Bouveresse n’aborde assez étrangement à aucun moment cette question ; et même si par ailleurs il renvoie épisodiquement à la relation entre philosophie et réel, cela ne reste qu’une référence sommaire et indirecte. Sans un accord sur la téléologie du discours savant ou intellectuel, on ne peut à l’évidence se mettre d’accord sur les critères de validité et de légitimité de ces derniers ; sans référents communs point de discussions constructives… b/ La deuxième question s’infère en partie de la première. Ne mettant pas en doute l’erreur dénoncée par Bouveresse à l’endroit de Debray et de ses homologues, nous pouvons tout de même questionner, en toute relativité quasi-feyerabendienne, ce nécessaire primat du raisonnement "scientifiquement conforme" sur l’efficacité émotionnelle : au nom de quelle valeur méta-argumentative la raison devrait-elle se trouver du côté de la justesse épistémologique ? Après tout, la vérité sur le monde n’est pas dictée par la science. Même si par ailleurs celle-ci y contribue indubitablement, elle ne peut contrôler l’usage qui est fait de ses concepts et, par voie de conséquence, nous croyons à l’ADN ou à l’organisation subatomique de la matière sans vraiment savoir comment cela fonctionne précisément. Et si nous ne remettons pas en question la nécessité d’une rigueur épistémique comme d’un instrument du « capital de conscience et de réflexion critico-méthodologique » (Schwartz, 1993, p. 265) de chaque science, il serait sûrement très intéressant de sonder cette tendance logocentrique dans sa nature, sa genèse, et dans les résistances qu’elle rencontre.
Enfin, nous ferons remarquer que le caractère irrésolu de ses deux questions nous porte à penser – en excluant de notre discussion le problème épistémologique des critères de scientificité – qu’il manque à cette discussion l’évocation d’un possible décalage entre la finalité d’une écriture et son mode de lecture. Un décalage qui n’est évoqué ni chez Bouveresse, ni chez ces penseurs dits « post-modernes ». Nous pensons ici à cette idée de Foucault qui disait aimer la lecture des essais pour ce qu’ils lui apportaient de liberté conceptuelle, d’espace polysémique où son esprit pouvait par ricochet accoucher de nouvelles idées. Cependant, conscient à la fois qu’il ne s’agit évidemment pas de n’importe quel essai et qu’on ne peut au nom d’une discipline cautionner n’importe quelle idée5, nous sommes alors contraints – aux vues de cette expérience intellectuelle foucaldienne que nous partageons – de dresser somme toute un curieux postulat : celui en définitive de lire ces essais au second degré, par-dessus l’épaule du narrateur, malgré lui. Une sorte de « plaisir du texte » barthésien (1973), entre les lignes, où le critère n’est plus la structure fondamentale du raisonnement mais les effets secondaires des élans de la forme… Une respiration stimulante entre deux lectures de "discipline".
1 Bouveresse nous dit avoir choisi cet exemple parmi ceux exposés dans les Impostures intellectuelles par familiarité avec le théorème de Gödel et il est aisé de le croire tant la démonstration « d’usage de faux » est implacable.
2 Et Bouveresse de rajouter ironiquement : « C’est, en tout cas, sûrement par ignorance ou par aveuglement que les sociologues n’ont pas songé jusqu’ici aux conséquences prodigieuses que leur discipline aurait pu tirer depuis longtemps du théorème » (p.29).
3 On se rapportera en guise d’illustration à ce que Bouveresse rapporte des propos de Pascal Bruckner sur Wittgenstein (p.111).
4 Nous nous interrogeons encore sur la façon dont Bouveresse rembarre Lecourt à propos de son livre « Les piètres penseurs », ses arguments (ne) reposant (que) sur une pensée de ce dernier relatif à la philosophie de la morale prise par le petit bout de la lorgnette ainsi que sur les écrits apologétiques d’un journaliste privilégiant manifestement la tournure déclamatoire à la juste nuance (p.137, note de bas de page).
5 On sait à quel point ces « essais » attirent la foudre (assez souvent justifiée) d’un autre (ancien) professeur au Collège de France.
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Fiche de lecture de Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie [Le 05/00]