J’ai envie de fracasser la vieille…
Dans un service, il y a d’un coté la hiérarchie paramédicale (infirmière, aide soignante, agent…) dirigée par un « cadre infirmier », plus communément appelé surveillant(e). Il est à noter qu’une constante se dégage dans les 8 services dans lesquels je suis passé : le cadre infirmier, sans distinction d’age de sexe ou de culture, se fait systématiquement pourrir par tout le personnel paramédical (me demandez pas pourquoi, c’est quand même essentiellement un univers de fille, j’y comprends jamais rien).
De l’autre coté il y la hiérarchie médicale dont je représente brillamment le plus bas échelon : je suis externe !
Les 2 partis se doivent de cohabiter au mieux dans l’intérêt des patients (c’est joliment dit).
Mais à priori aucun lien de hiérarchie entre la surveillante et moi. Ceci dit, vous imaginez bien que les membres du personnel paramédical ont parfois du mal à se faire entendre de médecins et surtout de chirurgiens qui passent leur vie au bloc. Alors que se passe-t-il pour nous pauvres externes en contact direct avec une surveillante ? ça se passe rarement bien, le plus souvent (comme dans mon stage précédent) dans une indifférence totale.
C’est pas le cas dans mon nouveau service. Je suis plutôt sociable et souriant comme garçon, en général bien intégré dans l’équipe d’infirmières, et ce sera le cas encore dans ce stage (mais je triche un peu, je sais que toutes les infirmières de la terre aiment les gâteaux au chocolat !). Cependant, je crois que je vais fracasser la surveillante avant la fin, l’idée de la jeter par la fenêtre m’ayant déjà plusieurs fois effleuré l’esprit.
Physiquement, c’est une petite dame étriquée de la cinquantaine très sèche et légèrement poussiéreuse, le cheveu cours teint en foncé avec des reflets violacés désagréables, vous toisant en baisant la tête et regardant par-dessus des lunettes en équilibre précaire sur le bout du nez. J’avoue que j’évite de soutenir ce regard, d’une part parce que ça m’évite de me faire mal au cou en regardant si bas, d’autre part pour éviter qu’elle ne lise trop facilement dans mes yeux ingénus ce que je pense d’elle quand elle s’adresse à moi.
Elle me prend pour un gamin, ça doit lui fait plaisir de se sentir si vieille, soit. Elle me parle comme à un débile, ce qui a tendance à figer un peu mon sourire pour éviter de laisser filer entre mes lèvres certaines réflexions désobligeantes. Elle ne sait pas faire la différence entre ma collègue dont c’est le premier stage, qui a passé environ 8h de sa vie dans un hôpital et moi qui y vient tous les jours et quelques nuits depuis plus de 2ans.
Si ça s’arrêtait là, tout se passerai bien, pourvu qu’elle me foute un peu la paix.
Manque de bol, cette dame ne peut s’empêcher de me faire une réflexion quand elle me croise. Je crois qu’elle n’aime pas qu’un externe soit souriant dans son service. Le travail, c’est sérieux ! Et elle souhaiterait que je ferme tous les boutons de ma blouse. Je crois aussi qu’elle a du mal avec mes chaussures rouges.
Moi, ce que j’aime pas chez elle, c’est sa façon de venir triturer les électrodes de mon ECG (enregistrement de l’activité du cœur à l’aide de petite électrodes posées sur la poitrine) quand je suis en train de faire l’examen à mon patient, comme si je ne savais pas faire alors que je sors de cardio où je faisais 12 ECG chaque matin pendant 3 mois.
Ce que j’aime pas non plus, c’est sa façon de penser que c’est toujours moi qui ait à la main le classeur du patient dont elle a besoin, de me le prendre des mains avant de s’apercevoir que c’est pas le bon, de me le rendre en me disant que je lui ai donné n’importe quoi. Ça m’énerve un peu.
Ce qui est un peu agaçant aussi, c’est sa façon de répondre toujours à la place des gens concernés devant un intervenant extérieur au service, pour faire genre elle est au courant de tout, mieux que tout le monde. Ainsi, quand la nutritionniste passe pour demander comment mange tel patient, au lieu de laisser répondre l’infirmière qui connaît le mieux ce patient ou l’aide soignante que le sert et l’aide à manger, elle se sent obligé de répondre tout de suite et comme elle sait pas, elle se jette sur le premier classeur venu (donc celui que j’ai à la main !) pour y trouver la réponse.
Bon, faut être honnête, je crois que malgré tout elle fait pas trop mal son boulot parce que le service est remarquablement bien tenu. Mais en ce qui me concerne, j’aimerai quand même qu’elle me foute la paix, vraiment, parce qu’un jour il peut arriver que je sois de mauvais poil et qu’à la question de savoir si je me suis bien lavé les mains, formulée par geste (parce que je dois être trop con pour comprendre ses paroles), je lui réponde :
« si je vous jette par la fenêtre, risquez-vous de vous étaler plus salement si mes mains ne sont pas propres ? »
Mon gros problème, c’est que plus j’ai quelqu’un de rigide en face de moi, plus j’ai envie de faire de la provoc… (j’vais vraiment être frustré dans ce stage si je réagis pas au moins une fois !), sinon en temps normal, chsui un agneau.
L’art de la guerre.
Suite des chroniques de l’affrontement de la vieille sorcière et de l’agneau.
La diplomatie c’est l’art de sourire à quelqu’un tout en lui plantant un couteau dans le dos.
La diplomatie c’est l’art de réussir à faire ce qu’on veut tout en faisant croire à l’autre qu’on s’est plié à ses exigences.
C’est l’art de sourire. Et ça, je sais faire.
J’aime pas la surveillante de mon service.
Elle m’aime pas non plus. Mais je crois pas qu’elle aime grand monde. J’ai pas encore vu si elle a une alliance, mais dans ce cas j’espère que son mari est au moins alcoolique au dernier degré pour avoir des moments de paix dans une brume éthylique, et pour pouvoir échapper précocement au joug de cette Sorcière grâce à une mort salvatrice.
J’ai croisé les aides-soignantes de mon ancien service de cardio. Je leur en ai parlé.
« cette surveillante, ah oui, c’est une connasse » et j’ai senti tout leur dégoût vomi dans le « connasse ». (Elles ont bossé pour elle au début de leur carrière, et pas de bon souvenir en mémoire)
Chsui peut-être un agneau, mais j’ai pas l’intention de me faire bouffer par une vieille sorcière édentée. Attention, nos rapports sont un modèle de diplomatie mais la guerre larvée a débuté dès la première seconde.
J’ai déjà parlé des 2 premiers jours. Le suivant, j’ai eu le malheur de m’asseoir sur un bureau. J’ai senti quelque chose de froid gluant et désagréable me toucher le bras (j’en frissonne encore), je me suis retourné et je l’ai vu derrière moi. Elle a tapoté 2 fois sur le bureau et a décrété : « fragile, fragile ! ». Ben ouais, non seulement je suis trop bête pour comprendre les phrases donc elle me parle avec un nombre minimum de mot, mais elle préfère les répéter, au cas où je sois vraiment trop bête. Je me suis levé dignement et j’ai avalé la couleuvre.
Depuis quelques jours, je me demandais où se trouvaient les résultats des examens complémentaires qui nous reviennent des labos d’analyses et que je suis censé rangé dans les dossiers des patients. J’ai eu ma réponse un jour vers 11h45, à l’heure approximative où j’avais prévu de me barrer. Effectivement, quand on se barre à midi du service, tout le monde nous prend pour un branleur, parce que les cours de 14h à 20h ou 22h30, ça rentre pas vraiment en ligne de compte.
Elle s’est donc approchée avec son air mesquin débordant du bord supérieur de ses lunettes en équilibre précaire sur le bout de son nez crochu. Tout sourire, elle a ouvert un tiroir pour me montrer du doigt une respectable pile de paperasse accumulée ces derniers jours. Je crois vraiment qu’elle s’attendait à ce que je blêmisse, elle aurait aimé que je réagisse mal pour déchaîner la fureur de sa sorcellerie tout en étant dans son bon droit. Vu mon self-contrôle des derniers jours, elle se serait peut-être même contentée d’une moue réprobatrice de ma part.
Mais j’ai été fort, j’ai resisté, j’ai gagné cette bataille et peut-être que le cours de la guerre s’est inversé. En effet, à la vue de cette pile de papier, j’ai souri et me suis exclamé tout joyeux comme un gamin à qui on offre un nouveau jouet « oh, c’est cool, moi qui pensais que j’avais plu rien à faire, ça va m’occuper », j’étais mort de rire tout seul, j’ai pris la pile et j’ai commencé à ranger. Si j’avais su siffloter, j’aurai siffloté !
Je crois que je l’ai ébranlé dans sa certitude, elle qui me voyait comme un gros idiot doit maintenant me prendre pour un grand malade ! Je crois que la peur a changé de camp et c’est pour ça que la guerre prend un tour nouveau.
Je sais qu’elle me comprend vraiment pas et je crois qu’elle n’a plus la moindre idée de comment je réagis. « le pouvoir, c’est l’incertitude », voilà ce dont je me souviens de mes cours de socio des premières années de fac. Vous avez du pouvoir sur quelqu’un quand il ne sait pas comment vous allez réagir. Un patron qui gueule tout le temps sans distinction n’a plu de pouvoir sur ces employé, ils finissent par passer outre. En revanche, une secrétaire qui décide de partir plus tôt pour aller faire les soldes et dont on ne sait jamais quand vont être tapé les courriers dispose d’un grand pouvoir sur son patron qui ne sait jamais à quoi s’attendre.
Donc sociologiquement, ce stage commence à être intéressant.
Un autre point a mis à mal cette jolie diplomatie de guerre. Elle n’a pas apprécié que je laisse ma veste sur un cintre dans un placard juste à coté des gilets de infirmières de nuits. « vous comprenez, on ne peut pas mettre à coté des vêtements de ville et de travail. » Certes. Elle a également découvert que sur ce même cintre, je remplaçais ma veste par ma blouse en partant. Ça lui a pas plu non plus. Là, l’explication a été beaucoup moins compréhensible à mes petits neurones. J’ai juste compris que ma blouse ne pouvait pas être dans ce placard puisque c’est une tenue de travail et qu’elle doit donc être dans le vestiaire à l’autre bout du service. Certes, mais les gilets des infirmières, keski foutent dans le placard alors ? (ça, je l’ai pas dit tout haut : c’est de la diplomatie !). Elle m’a donc envoyé mettre ma blouse dans ce vestiaire. Evidement j’ai pas de casier, donc je pends le cintre contre un mur, ce qui ne m’empêche pas de dormir. Malheureusement, la sorcière l’a remarqué aussi, elle m’a confié la dernière fois en partant qu’un casier était libre. Pour elle, libre signifie « pas fermé », car effectivement un des casier reste ouvert, mais quelqu’un l’utilise déjà.
Je vous vois commencer à vous ennuyer de cette histoire de casier, mais j’en parle car ça a fait surgir un brin de mauvais esprit dans ma personnalité d’agneau. En effet, je continue de mettre ma blouse contre le mur en attendant qu’elle me redemande de la mettre dans ce casier. Je prendrai alors mon air le plus candide et ingénu pour lui demander mielleusement d’éclairer ma lanterne : « j’comprends plu, m’dame : dans le placard, je peux pas mettre ma veste de ville à coté des gilets de travail, alors que dans le casier du vestiaire, j’ai le droit de mettre ma blouse de travail à coté des affaires de ville de quelqu’un d’autre ? »
Putain chsui un petit con, mais j’ai vraiment envie d’entendre sa réponse.
En dehors de cette grossière embuscade, j’ai développé une tactique plus générale que l’on pourrait qualifier de « vive indifférence ». Ça marche super bien ! Il faut d’abord connaître les caractéristiques du terrain : elle est naine et voûtée, chsui grand. Il me suffit donc de regarder droit devant moi pour ne pas la voir. C’est génial. Je m’enveloppe d’une virtuelle toile cirée et humide insaisissable sur laquelle elle ne peut que glisser.
Parfois, en périphérie de mon champ de vision, je la sens qui voudrais me faire une remarque, mais j’ai toujours le mouvement de tête naturel qui l’empêche d’attraper mon regard.
Vendredi à la visite du Grand Chirurgien, je sentais bien qu’elle avait envie de me faire chier, mais à chaque fois je me sentais terriblement absorbé par ce que disait le Grand Chirurgien et rien ne pouvait me faire détourner les yeux de son aura. Non, je déconne, je m’en foutais, mais je sentais la vieille trépigner de ne pas pouvoir glisser ses peaux de bananes sous mes pieds pendant une visite du Chef !
Je crois que je commence à la faire flipper la vieille sorcière. Un moment on regardait avec le Grand Chirurgien sur l’ordi le scanner d’un patient. La vieille ne pouvait strictement rien y comprendre, mais est-ce vraiment de ma faute si j’ai pas entendu quand elle m’a demandé de lui confirmer que c’était bien le patient de la chambre 12 alors que je savais que c’était celui de la chambre 14. J’y peux rien, j’étais trop absorbé par l’analyse fine du Grand Chirurgien. En plus, elle est naine et voûtée. J’en suis contrit, mais du coup elle voit pas bien quand je me retrouve entre elle et l’écran. Je la sentais trépigner derrière moi quand elle a tenté une autre approche du problème. J’ai tout d’un coup senti quelque chose frôler mon bras. La sorcière était allée sournoisement chercher dans son tiroir secret une petite feuille à ranger dans le dossier d’un patient, espérant ainsi me mettre hors jeu.
C’était le money-time comme on dit au basket. L’instant où tout se passe au ralenti dans la tête des adversaires, l’instant où tout se joue.
Je me suis retourné tout en gardant mon air absorbé par l’analyse du scanner, j’ai ensuite baissé les yeux sur la feuille qu’elle me tendait, puis j’ai fait comme si je sortais de mon rêve éveillé pour diriger les yeux vers l’importune sorcière tout en retrouvant mon sourire habituel (diplomatie). J’ai saisi la feuille tout en souriant. C’est là que tout s’est joué. C’est là que j’ai gagné, que je lui ai botté le cul (métaphoriquement parlant, bien sûr), que je l’ai écrasée puis balayée d’un revers de mes chaussures rouges qu’elle exècre. Elle a compris que je ferai ce que je voulais quand je le voulais, elle a compris que pour le reste je faisais le travail qu’on me demandait et qu’elle ne pouvait rien me reprocher. Elle a alors dit ce mot magique : « après, après », me permettant ainsi d’attendre un peu pour ranger ce papier.
Un spectateur de cette mémorable passe d’arme croirait que c’est bien elle qui dirige, que c’est elle qui a décidé de me laisser ranger cette feuille plus tard. Ça me convient, parce que moi je sais qu’elle avait pas le choix la vieille sorcière, je lui ai plongé la face dans un bain d’acide et de verre pilé ! (toujours métaphoriquement parlant, bien sûr) (j’ai plu d’acide en stock)
Je viens donc de remporter quelques glorieuses batailles, mais la guerre va se poursuivre tout au long du stage et je vais rester vigilent, rassurez-vous.
La vieille sorcière ne sait donc toujours pas si je suis un idiot, un malade mental ou les 2 à la fois. Je vais tout bien faire pour qu’elle continue à osciller entre ces options.
Le pouvoir c’est l’incertitude.