Mes comptes de Noyël !


Lune presque pleine, reflets sur les nuages illuminant ma chambre (qui fait aussi salon bureau cuisine), et m’insomniant. Je regarde au-dehors, pris d’une irresistible envie d’y aller. J’enfile un jean, un gros pull et mon bonnet, des gants et mes chaussures. J’ouvre la fenêtre, monte sur le rebord, agrippe la gouttière, grimpe, prend appui sur la fenêtre du voisin du dessus, refait le même manège sur 2 étages pour arriver sur le toit. C’est magnifique Bordeaux, vu des toits aussi. La lune vient frapper les tuiles mouillées de pluie (je sais, pour un compte de Noyël, la neige c’est + classe mais dans un souci de parfait réalisme, je me dois d’avouer que la neige à Bordeaux, c’est aussi fréquent qu’un bon film de Christian Clavier).

Je vole de toit en toit, sautant de maison en maison, prenant appui sur les cheminées, antennes télé et paraboles. C’est la que je le croise.

Le père Noyël en personne est en train de s’entraîner à enjamber les cheminées. Je m’approche, quelque peu intimidé, m’apprête à lui demander un autograffe ou à le prendre en photo avec mon nouveau téléphone portable pour ensuite revendre la photo à un journal people. Il s’approche de moi avec toute la bonhomie qu’on peut attendre d’un produit Coca-Cola ou d’un nounours Haribo.

« dis-moi mon enfant, est-ce que tu as été bien sage cette année ? ». Je reste pétrifié. Le père Noyël vient de s’adresser à moi avec la voix de Cauet, c’est insupportable. Je fais la moue. Il en conclue que non, je n’ai pas été sage. Sa voix me perfore les tympans, je n’en peux plus. Il continue en disant que ma présence si tard sur les toits de la ville ne correspond pas à l’idée qu’il se fait d’un enfant sage. Ne voulant pas le contrarier, j’endosse le rôle de l’enfant pas sage pour lui saisir les revers de la robe de chambre et lui éclater le nez d’un coup de boule rotatif. Le sang éclabousse toute sa barbe et l’ourlet blanc de son bonnet. Je profite de son désarroi pour l’achever d’un high-kick sur la tempe qui le désequilibre. L’homme dodu crie avec la voix de Cauet perturbée par un hocquet-gargouilli de sang dans la gorge, il glisse le long du toit en tentant de s’accrocher aux tuiles humides et lisses. Il bascule dans le vide, parvient un instant à se raccrocher à la gouttière qui cède sous son poids en quelques secondes. Il va s’écraser 3 étages plus bas dans une benne de travaux pleine de gravats. Il s’empale sur une poutre mal placée, lui perforant le ventre et éclatant sa panse en une gerbe adipeuse du plus bel effet, chaque gouttelette de graisse faisant rebondir les lumières des décorations de Noyël.

Mais je vous rassure les enfants, je crois qu’il n’a pas souffert (tant pis).


Je poursuis mes pérégrinations sur les toits de cette si belle ville, yeux rivés sur les décorations multicolores, quand une sorte de bourdonnement me fait lever les yeux. Sur fond de pleine lune, je vois passer un vélo portant un animal répugnant dans le panier de son guidon, précédant la cavalerie qui rapplique en quête de vengeance. Ce sont les Rennes du père Noyel avec leur traîneau rempli de lutins aux yeux malveillants. La course poursuite s’engage. Je prends la fuite en passant par-dessus les cabinets d’avocat pullulant dans le coin, prends appui sur chaque relief du sommet du solide palais de justice avant d’atterrir sur le toit de l’Ecole Nationale de la Magistrature. Malgré son apparence de robustesse, elle est toute vérolée (ben ouais, le manque de remise en cause, ça pardonne pas !) et mes pieds s’enfoncent dans la mélasse des tuiles à la consistance de biscuits Lu mal vieillis avant de faire céder la charpente pourrie.

Ce temps perdu permet aux agresseurs de me rattraper. Pas de surplace pour le traineau, les lutins sautent en vol pour atterrir sur mon dos et me désequilibrer. Je m’en débarrasse de larges mouvements, avant que mon pied ne trouve plus que du vide à fouetter, je chute…

Les lutins pensent m’avoir abattu et cherchent mon corps en contrebas. Je les vois s’agiter dans la rue piétonne, entre mes pieds. Je suis suspendu aux lampadaires tendus entre les maisons (tu te rappelle StefB, la prière au lampadaire le 28 avril 2003 dans une ruelle bordant la rue Ste Catherine ?). Mes vieilles prières n’auront pas été vaines, puisqu’un de ces lampadaires vient de me sauver. Je me hisse péniblement vers le toit. Tiens, une sale odeur de parfum de mauvais goût et entêtant… je dois être devant une fenêtre de secrétaire de fac. De retour sur les tuiles je savoure ce répit en observant la cathédrale St André, la tour et la place Pey Berland, le tout merveilleusement illuminé. Loin tout en bas, la patinoire en plein air aux portes de la mairie, et l’élite du pouvoir judiciaire de notre pays sort de l’Ecole Nationale de la Magistrature en se demandant qui a bien pu oser commettre un tel sacrilège envers leur toit.


Puis le bourdonnement reprend, Rudolph et ses rennes m’ont repéré et reprennent l’assaut. Au premier passage, les lutins me bombardent de PS2 issus de la hote du défunt papaNoyel. Je ne leur laisse pas le temps d’un 2e passage. Je prends un élan de quelques pas et à l’image de Tom Cruise dans Mission Impossible, je saute en direction des flèches de la cathédrale…


… pour me réceptionner lourdement sur une gargouille qui tient, heureusement. Le bourdonnement revient. Je file entre les flèches, saute de relief en sculptures et parviens enfin à mes fins. Le traineau fonce sur moi pour me faucher. Au dernier moment je change de direction et dans un gémissement puis un craquement de bois assourdissement, le vaisseau ennemi vient se pulvériser sur le bas d’une tour effilée et les lutins se retrouvent projetés dans les airs, dans toutes les directions.

Beaucoup tombent en bas sur la place, aussitôt pris à parti par les hommes de loi dont j’ai détruit le toit, qui les accusent en brandissant leurs gros livres rouges d’avoir massacré leur beau bâtiment. Il reste également beaucoup de lutins sur le toit. Je saute dans le vide, m’accroche à une gargouille pour basculer dans l’autre sens et rentrer dans la cathédrale en brisant une vitre (oui, je sais, Kevin Costner l’a fait avant moi dans Robin des Bois). Je tombe sur la moquette fournie d’un riche salon, au beau milieu d’une réunion de cadre d’une branche progressiste de l’église, autour de l’évêque, d’un bon petit Porto et de gros cigares. Leur ordre du jour semble sympathique :

« Après la lutte contre l’avortement et la contraception, comment accroître notre fond de commerce de miséreux, malheureux et malades.

Acte I : lutte contre les avancées de la médecine pour le maintien d’un maximum de malades et familles dans la détresse : discréditons le Téléthon »

Désolé, je n’ai pas eu le temps de lire la suite de ce programme réjouissant devant l’arrivée à la fenêtre brisée de mes assaillants lutins. J’ai eu quelques instants de répit lorsqu’ils ont vu qu’on s’attaquait au Téléthon et à la souffrance des enfants qu’ils fournissent chaque année. Ils se sont armés des débris de vitraux brisés pour mettre le salon sans dessus dessous. Ils ont tailladé de la même façon le velours des sièges, les tentures et les panses des ecclésiastiques. L’odeur de d’intestins perforés sur l’odeur des cigares, c’est vraiment pas engageant.


J’en profite pour m’approcher de la fenêtre opposée afin de m’éclipser discrètement. Au moment où j’ouvre les battants, un essaim de lutin jette un cadavre sur mon dos et nous basculons encore dans le vide.

J’atterri sur la glace de la patinoire, sauvé par l’épais matelas du corps sans vie dans mon dos qui s’écrase dans un bruit de succion désagréable, projetant des gerbes de sang et de viscères sur toute la surface lisse. Je m’aperçois également qu’on a écrasé un pauvre gosse au passage, dont je ne vois que les pieds dépasser de sous la carcasse de l’ecclésiastique aplati. Je lui pique ses patins à glace (un peu petit) pour tenter de m’enfuir.


Le reste des lutins éparpillés lors du fracas de leur traineau commence à converger. De plus, je vois sortir de la cathédrale une armée d’acolytes véhéments en robe du bure et brandissant leurs gros livres marrons, qui prennent en chasse tant les lutins que moi. Le combat engagé entre lutins et hommes-de-loi suite à l’atteinte de leur Ecole s’étend aux hommes-de-foi.


J’en profite pour filer en glissant me perdre dans les ruelles verglacées. Une porte cochère timidement illuminée, une sorte d’étable avec un âne, un bœuf et un charpentier autour d’une fille mère enceinte jusqu’aux yeux. Je traverse l’étable maladroitement à cause des patins trop petits, et discrètement pour ne pas perturber ce moment de Grâce. Puis l’armée de lutins, hommes de foi et de loi envahissent la grange tout en s’écharpant joyeusement à grand coup de bouquins (catalogue jouet-club, bible et code pénal). Certains lutins sautent au dessus de l’âne, d’autres renversent le pauvre charpentier, certains prennent même appui sur le ventre rebondi de la pauvre jeune fille pour sauter et tenter de m’atteindre. Un jeune moine tente de freiner sa course mais trébuche sur le cordon de sa robe du bure avant de s’étaler la tête la première sur le ventre rond, imprimant son visage sur la peau tendue comme un suaire. Voyant la pauvre fille mère enceinte, un jeune et brillant procureur s’en prend au charpentier et l’accuse d’abus sexuel sur mineur aillant entraîné la grossesse sans intention de la donner. Le charpentier se défend de l’avoir violée : cette fille est vierge !

Si le Big Boss choisit cette soirée et cette étable pour envoyer un messager, il risque d’être furax.


En sortant je me heurte à 3 types super bien sapés, avec un pin’s mentionnant un turc du genre « Roimage » et des paquets cadeaux sous le bras. Sûrement les parrains du futur gosse (entre nous, j’espère qu’il sera pas myopathe le gosse, parce qu’en ce moment l’église leur en veut). Je parviens à m’échapper avant qu’ils ne comprennent ce qui se passe, puis ils entrent dans l’étable comme les desperados entrent dans les bars dans un album de Lucky Luke, et la castagne reprend entre lutins, moines, magistrats et parrains. On peut plu accoucher tranquille dans une petite étable de nos jours… aucun respect des traditions !


Repartant tranquillement en direction des quais, je joue de malchance et croise une compagnie de CRS se dirigeant vers un foyer de manquement à l’ordre public. Serviable, je leur indique la direction de l’étable. Manque de bol, le cerveau de l’équipe (quand je vous dis que j’ai pas de bol ! un cerveau dans une compagnie de CRS…) trouve que j’ai l’air louche. En dehors des multiples coupures sur mon visage après la traversée du vitrail, de la gerbe de sang et de bouts de tripes maculant le dos de mon manteau, et des patins à glace ensanglantés et trop petit aux pieds, non, je ne vois vraiment pas ce qu’il trouve louche en moi.

En attendant, ils m’embarquent et me ramène vers l’étable. C’est vraiment le boxon. Les lutins ont manifestement eu le dessous, à en croire le nombre de leurs cadavres explosés aux murs. J’ai bien peur que magistrats et moines ne se soient ligués contre eux. Cette fructueuse alliance en a profité pour condamner le charpentier pour ses agissements barbares envers la jeune fille et les lutins (oui, car dans son procès équitable, il a aussi été accusé du génocide des lutins) et comme le dit l’adage « dans le doute, il faut brûler », il s’est retrouvé menotté sur un bûcher improvisé très efficacement par nos moines (« on ne fait bien que ce qu’on fait souvent ! »).

Les 3 parrains-Roimages ont tenté d’acheter les magistrats, y sont parvenus, mais les moines jaloux de s’être vu proposé moins ont rompu l’alliance et ça a encore dégénéré.

L’arrivé des CRS a eu sur la situation l’effet apaisant d’un massage au papier de verre sur un grand brûlé. La suite a été plutôt confuse.


Puis un grand bruit strident a retenti, le genre de bruit que seule une fille peut produire. Et d’ailleurs, c’était bien la jeune fille qui hurlait. Merde, elle va vraiment accoucher. Alors ça, ça a vraiment calmé tout le monde.

Malheureusement, maintenant que le charpentier est tout calciné, il semble que je sois le plus expérimenté dans la salle. Bah ouais, j’ai dû voir 2 accouchements dans ma vie et 37 césariennes : je lui demande ce qu’elle préfère. Elle répond un truc du genre « Aiiiiiiieeeeeeuuuuuuuuuhhh putain de merde ! t’approch’ pas de moi gros dégueulasse ! ». C’est vrai, pour les raisons sus-citées et ayant entraîné mon interpellation par les forces de l’ordre, je ne suis guère présentable.

Prenant bien en compte la demande exprimée par ma patiente, je décide de rester, non sans m’être essuyé le visage et débarrassé de mon manteau souillé.


L’accouchement se passe miraculeusement bien, c'est-à-dire que c’est une boucherie. D’abord 3 litres de flotte toute chaude, puis au moins autant de sang avant et pendant la sortie du Truc. Cordon coupé par un bout de vitrail sacré et brisé (euh… faudra penser à traiter le bébé contre le tétanos m’dame). Félicitation, congratulation de tous bords pendant que la maman se remet à hurler, ch’sais pas pourquoi…

Ah si, merde, j’avais oublié le placenta qu’elle doit encore expulser. Putain, elle en met encore partout, j’ai du sang et des bouts de placenta plein le pantalon. Je lui montrerai son gosse quand elle aura appris à être propre !

Oh zut, au fait, il est où le gosse ? Tranquille, il passe de mains en mains (magistrat, CRS, bœuf, moines, parrains, âne, …).

Après avoir joué à la passe-à-dix avec, les CRS acceptent de me le rendre. Il est tout petit et un peu mou, j’ai un doute… je le regarde attentivement… ouais ouais, on dirait vraiment… euh, comment dire…

« Dites, mademoiselle, z’auriez pas un peu abuser de la bouteille pendant votre grossesse ? »

« euh… ça dépend ce qu’on appelle abuser… pourquoi ? c’est pas bon ? »

« non non, c’est juste que votre fils est alcoolique et en sevrage. Il sera peut-être charmant, mais certainement un peu débile… »

« c’est un garçon ?!?!?! oh merci mon dieu ! »

Sur ce, ayant entendu le mot sevrage, un des parrains vole au secours du gosse et lui fait biberonner une gorgée de whiskey issue d’une petite bouteille.

Finalement, je me demande s’il faut vraiment le traiter contre le tétanos. On ne sait jamais, ça pourrait permettre à son pénible passage sur terre de ne pas excéder quelques jours…


Fin du spectacle, les CRS emmènent tout le monde au poste, sauf les magistrats (faut pas déconner) et les moines, ce serait mal vu. D’ailleurs pas les parrains non plus (ils ont dû aligner assez de billets), ni cette pauvre jeune fille et son débile qu’on va plutôt emmener à la maternité. Donc moi.



J’ai le droit de rentrer chez moi à l’aube, avec du sang partout sur les fringues, des bouts d’intestins sur le manteau, du placenta sur les genoux et des petits bouts de verre encore incrustés dans la peau, mais le cœur léger, savourant ma chance de n’être ni alcoolique, ni prêtre, ni avocat ou magistrat, ni CRS, ni père Noyël, ni lutin…