Schizophrénie ?
Je suis à ma table, assis à écrire. La lampe de bureau éclaire les lignes que je viens de tracer. C'est bientôt la dernière page. Elle s'allonge sur le tas des deux centaines précédentes, la plus médiocre de mes oeuvres. Heureusement, les cauchemars de mon héros sont presque terminés. Je lui tends un piège dans lequel il tombe, il meurt. F.I.N., ces trois lettres libèrent tout le monde. Mon éditeur attends ce livre avant une semaine, et je n'ai malheureusement pas le temps de lui écrire autre chose. Tant pis, il devra s'en contenter.
Avant même de lever les yeux sur le petit miroir posé sur mon bureau, contre le mur, je devine déjà l'image que je vais y voir : celle d'un visage fatigué, pâle. Des cernes soulignent un regard vague sur lequel commencent à s'abaisser des paupières de plus en plus lourdes, pesant de la même manière que ma mâchoire qui entrouvre ma bouche. J'avance mon visage dans la lumière de la lampe, seule lueur dans les ténèbres de ma chambre. La vision est encore plus effrayante que prévue, car ma face livide, frappée de plein fouet par ces rayons, envoie sur le miroir une telle lumière dans le fond sombre de la pièce, qu'un instant j'ai crû qu'elle allait voler en éclats.
Quelle idée ! Je suis vraiment épuisé. J'appuie sur l'interrupteur de la lampe et me dirige à tâtons vers le lit sur lequel je m'affale et m'endors en quelques instants.
Après quelques heures de sommeil, mes forces prennent le dessus sur le poids de mes paupières. Je dors mal depuis le début de ce livre. Aussi je me relève péniblement car je sens retomber sur mes épaules toute la fatigue des derniers mois. Tiens, c'est bizarre, je pensais avoir posé la dernière feuille sur les autres, avec le reste du livre. Mais les trois lettres du dernier mot se détachent sur la feuille, posée juste â côté de la machine à écrire. Le plus étonnant, c'est que le texte se poursuit après la fin. Qu'ai je donc écrit dans ma torpeur, hier soir ? Je pensais pourtant m'être couché aussitôt.
Je prends la feuille pour lire ce post-scriptum. Il n'est constitué que de quelques lignes:
" Mon cher créateur, malgré tout le respect que je vous dois, laissez-moi quand même émettre quelques réserves quant à la qualité littéraire de votre oeuvre. Je n'ai aucun droit de critique sur votre roman, je vous demande seulement de réécrire l'issue de mes péripéties.
Etant le personnage central de cette histoire, je me sens bien placé pour mettre à jour les failles de votre imagination. Aussi, si la chute du livre n'est pas modifiée demain, vous recevrez un autre dénouement, qui ne sera plus ma propre fin, mais juste celle de votre ouvrage.
J'espère ne pas avoir à vous recontacter."
Il m'arrive souvent de somnoler avant de me coucher, mais jamais je n'ai écrit de telles stupidités dans mes rêveries. Pourtant, c'est moi qui ai tracé ces lignes, peut-il en être autrement ? De plus, si mon héros avait eu besoin d'envoyer un tel message, c'est exactement en ces termes qu'il l'aurait formulé. Or, je suis le seul à le connaître ; donc, par la force des choses, cette lettre est de moi. Ou alors,... non, c'est impossible. Un personnage tel que celui-ci n'existe que dans l'imagination de son créateur, et encore, est-ce vraiment une existence ? Aussi, je le vois mal surgir d'entre les lignes pour me taper une lettre à la machine. Au mieux, et si son existence le permet, il peut venir frapper à la porte de mon imagination pour me parler. Mais peut-être a-t-il déjà essayé. C'est vrai, dans le fond, j'ai eu plusieurs fois envie d'écrire une fin plus heureuse, mais j'ai fini par le tuer. Et si c'était lui, qui, à chaque fois, avait essayé de m'attendrir sur son sort ? De guerre lasse, il m'aurait adressé ce message.
Bon sang ! Je me vois dans le miroir et j'ai envie de rire. Après tout, c'est drôle de divaguer comme ça juste à cause de quelques lignes tracées dans un moment d'inattention. J'aurai quand même pu écrire sur une autre feuille ; je suis maintenant obligé de retaper la dernière page. Mes doigts voyageant sur le clavier de la machine, mes pensées cheminent, et leur route rejoint cette lettre. Je me demande pourquoi je l'ai écrite. J'ai probablement mauvaise conscience d'avoir tué mon héros, alors je le ressuscite dans un mystérieux post-scriptum. J'aime bien m'analyser, étudier mes propres comportements, mais le temps passe et j'ai faim. Ayant fini la page, je délaisse ma chambre et cours à la cuisine.
Au petit-déjeuner, des frites passent moins bien que du chocolat et des tartines, mais avec de la mayonnaise, c'est presque bon. Et puis, depuis que j'ai commencé ce livre, je prends rarement mes repas aux heures normales. J'écris surtout la nuit, je me couche tard, je mène une vie un peu décalée. Quand je pense que j'ai commencé le livre il y a six mois, je comprends mieux l'origine de ma fatigue actuelle. Soudain, j'arrête tout ce que je suis en train de faire, je coupe le fil de mes pensées ; j'ai cru entendre, un instant, les claquements secs des touches de ma machine à écrire. C'est fini. Je n'entends plus rien. Je veux en avoir le coeur net. Je me précipite dans la chambre. Les volets sont fermés, il fait noir. Je pousse l'interrupteur. "Que la lumière soit !" Malheureusement, ma citation est peu adaptée à la situation, ce que la lumière me montre est un ténébreux mystère. Une dizaine de feuilles sont entassées près de la machine. Il reste une page sur le rouleau. J'ai du mal à comprendre ce qui a bien pu se passer ici. Je délivre la dernière feuille :
"Mon cher créateur,
Je vois avec regret que vous n'avez pas l'intention de modifier votre oeuvre. Aussi trouverez vous ci-joint une fin digne de ce nom, heureuse pour moi, et qui me permet de continuer à subsister dans le monde que vous avez créé même après la dernière page du livre.
J'entreprends ici une lutte pour vivre. J'espère que vous pouvez le comprendre. Sinon, imaginez que vous apprenez que celui que vous appelez Dieu n'est qu'un écrivain qui écrit une histoire dont vous êtes le héros. Cela signifie que vous n'existez pas, pas plus que tout ce qui vous entoure. C'est déjà dur à accepter, mais si en plus cet écrivain décide de vous tuer, est-ce admissible ? Assurément non. Aussi, je vous en prie, laissez moi la vie.
De plus, la fin que je vous propose n'abaisse aucunement la qualité purement littéraire du roman.
J'espère que ma prière sera entendue."
Je prends machinalement le tas de feuillets. Je le lis d'une traite. Le héros survit, tout le monde est heureux. Ce dénouement est ridicule.
Une multitude de questions s'entrechoquent dans ma tête. Qui a écrit ça ? Quand ? Dans quel but ? Que dois-je en faire ? Personne n'a pu entrer dans la pièce. C'est donc moi l'auteur de ces pages. J'aurai écrit ça ce matin, au lieu de retaper la fin prévue initialement. C'est impossible, je sais bien que j'avais l'esprit ailleurs, mais de là à réécrire toute une partie de l'histoire, et à m'adresser un tel message, c'est un peu gros. Je fouille toute la pièce, qui, du reste, n'est pas grande. Un lit, une chaise qui fait face à la table en fer sur laquelle est posée la machine. Rien. Tout au plus ai-je effrayé trois araignées. Alors qui ? Dois-je croire ce que mes sens perçoivent ou dois-je écouter ma raison ? Mais celle-ci ne trouve pas d'explication, et je refuse le témoignage de mes sens, il est trop invraisemblable.
Alors que faire ? Attendre. Je n'ai nullement l'intention de changer la fin. Je la trouve bien telle qu'elle est. Mais pourquoi dis-je cela ? Je n'ai pas à me justifier.
Si je ne modifie pas mon livre, c'est à cause de cette chute absurde que j'ai sous les yeux, mais aussi et surtout parce que je veux savoir ce que mon héros me réserve. S'il est tel que je l'ai décrit tout au long de l'oeuvre, je peux m'attendre à d'autres surprises encore.
Il faut que je me calme. Il ne peut pas exister. Je suis en plein délire. Il ne vit pas. Ce que j'ai dans la main, cette dizaine de feuille doit forcément avoir une explication logique et rationnelle. Décidément, la réalisation de mon roman m'a épuisé, et plus que je ne le pensais. Je déchire chacune des feuilles qui sont à la base de mes divagations. A l'aide d'une balayette, je recueille le tas ainsi formé dans une pelle. J'ouvre ma fenêtre, mes volets, et je déverse le contenu dans le vide. A mes pieds, et plus précisément cinq étages plus bas, une touffe de cheveux gris brandit un poing rageur. Je suis gêné, elle doit être en colère à cause de mes papiers qui salissent le trottoir, mais pourquoi cette agressivité ? Je l'observe plus attentivement. Ses cheveux deviennent bruns, c'est un homme, c'est mon personnage ! Ma pelle me glisse entre les doigts. Elle va s'écraser sur le trottoir, me faisant sursauter. Je la regarde. Quand mes yeux retombent sur l'apparition, c'est de nouveau une touffe de cheveux gris qui s'éloigne promptement, sans doute de peur que je ne lui jette un autre projectile. Les autres badauds passent leur chemin, tout en évitant soigneusement de se mettre sous ma fenêtre.
Ce que j'ai vu, je le mets sur le compte de la fatigue. Je ne me pose pas de questions, je ne réfléchis pas, mes pensées s'éteignent. Mes bras ferment les volets, mes jambes me portent jusqu'à mon lit où tout mon corps s'étend. Mes paupières pèsent mais ne se ferment pas, pourtant je ne lutte pas, au contraire, je veux plonger dans cette léthargie où personne ne peut m'atteindre, où je peux espérer retrouver une protection similaire à celle du ventre d'une mère. Je m'abîme dans les abysses des plumes de ma couette qui recouvre mon lit. J'y sombre en paquebot résigné ayant heurté un iceberg. Soudain, une lueur dans l'obscurité ; je vois une vieille dame aux cheveux gris, celle de tout à l'heure, sur le trottoir. Elle me tourne le dos, mais se retourne lentement. Ses cheveux deviennent bruns, oh ! Bon sang ! Ce profil grec, ces yeux marrons que j'aperçois peu à peu, ce regard qui me glace. I1 me fait face à présent, c'est un homme, un homme que je connais, que j'ai décrit pendant six mois, sur deux cents pages, un être qui habite mon esprit depuis tout ce temps. De son index, il me pointe, il me met en garde, il veut se venger, sa haine lui déforme la bouche en un rictus machiavélique. Il ne ressemble plus à celui que j'ai créé. Bram Stocker lui-même n'a pas imaginé son Comte avec des traits aussi perfides. J'ai peur, je veux crier, mais je ne le peux. Son doigt s'approche de mon front, il est pointu, ce n'est qu'un doigt, mais il va me transpercer le crâne. Quelques centimètres encore. J'essaie de fermer les yeux, mais je continue de voir. J'ai l'impression qu'il veut forcer la porte de mon imagination pour se délivrer, lui qui n'existe que dans mon esprit. Je sens le contact froid d'une aiguille métallique. Mes poumons se libèrent enfin, et je peux crier, et je hurle...
Tout est fini, je suis assis sur mon lit. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il peut être. Ce n'était qu'un cauchemar. Mais quel événement marque le début de ce songe ? Je vais à la cuisine. J'y retrouve mon assiette de frites à la mayonnaise. Cette partie-là est donc réelle. De retour dans ma chambre, j'ouvre mes volets. Je regarde. Je les referme. J'ai vu la pelle gisant encore sur le trottoir. Mon coeur bat de plus en plus fort. J'allume ma lampe. Dans le faisceau de lumière, sur le bureau, ne restent que mon livre et la machine à écrire. Je m'y asseois. Mes yeux tombent sur le miroir. Boum-boum ...Boum-boum ...C'est ma poitrine. Elle va exploser. J'ai vu, en plein milieu du front, perler une goutte de sang. Elle est presque noire. Mon coeur frappe à tout rompre les parois de ma cage thoracique. Mes tempes bourdonnent. Je suis pris de vertiges. Je ne vois presque plus rien. Je me débats. Ma lampe est brisée dans mes mouvements désordonnés. Je veux quitter cette chambre. Je me relève, comment ai-je fait ? Je l'ignore, mais le résultat est là. Je titube vers la porte. Ma poitrine, j'en ai peur, va céder, car les coups redoublent à l'intérieur. Je les sens aussi dans mon crâne, j'ai l'impression qu'il va éclater. J'atteins quand même la sortie. Je me glisse dans le salon. Tout semble se calmer, légèrement.
Je referme la porte derrière moi, j'appuie le dos contre. Je me laisse glisser et m'assois, par terre. Je replis les genoux sous le menton et je les prends dans mes bras. Je commence à me balancer, d'avant en arrière, dans cette position. Je suis de plus en plus serein. Les coups à l'intérieur de mon corps semblent plus feutrés. J'arrive à respirer presque normalement.
En face de moi, la cuisine. Une sorte de bar sert de séparation avec le salon. Je tourne la tête vers la droite. Mes yeux s'arrêtent sur une table, au centre de la pièce. C'est là que je mange lorsque j'invite des amis. Puis j'aperçois une porte massive. C'est l'entrée. Je répète ce voyage avec ma tête, inlassablement, de gauche à droite, puis de droite â gauche, tout en continuant à me balancer. Je reste dans cette position, prostré. Je n'ai aucune idée du temps qui vient de s'écouler ainsi. Dehors, le jour commence â baisser, et la nuit approche, j'en ai peur, m'enveloppant de ses ténèbres.
J'étais heureux ce matin, ayant achevé mon combat contre une inspiration trop stérile, mais me voilà engagé ce soir dans une lutte contre une imagination si fertile qu'elle a créé un adversaire qui me terrorise jusque dans mon sommeil. C'est peut-être dans ma nature d'avoir toujours une campagne à mener, tant et si bien que j'en arrive à concevoir mes propres ennemis.
Je parviens enfin à me relever, ce qui est en soi déjà une petite victoire, sur moi-même. Je pousse l'interrupteur. Mes pas me guident vers la table, au centre de la pièce, sous le lustre allumé. Pourquoi là ? Qu'en sais-je ? Toujours est-il que j'y découvre, à côté d'un cendrier et d'un briquet, un petit morceau de papier. Encore un de ses messages, je le sens. Je n'ose toucher ce billet. Aussi, je le lis ainsi posé, à plat, telle que son expéditeur me l'a laissée. Je n'en vois que le recto, mais il est suffisamment explicite :
"Méfie-toi, assassin, j'ai trouvé le moyen de pénétrer dans ton univers, ce qui signifie…"
…que sa vengeance est prête, évidemment. Après la débâcle de mon esprit, résultant des assauts répétés de mon implacable antagoniste, et lorsque je me redresse enfin, cette lettre, manuscrite de surcroît, me fauche en plein élan, car elle est la preuve que cet être qui me hait, a infiltré mon monde tout en restant en moi. Car qui, sinon lui, m'a conduit à cette table ? Et je le sens dans l'air que je respire, je le vois derrière les objets qui m'entoure, il attise la crainte qui me glace le sang. Mais je ne dois pas me laisser abattre, et pour ce faire, je dois me battre. Mais avec quelles armes ? Je me précipite dans la cuisine. Je prends un couteau bien tranchant dans un tiroir, puis je réfléchis, pourquoi ai-je pris celui-ci plutôt qu'un autre ? C'est sûrement lui qui a guidé ma main. Sans doute cette arme l'arrange-t-il. Je dois en choisir une autre. Fermant les yeux, je plonge ma main dans ce tiroir. Ainsi, c'est le sort qui décide, et non lui. J'en retire une lame longue et fine, suffisamment aiguisée pour se planter et s'enfoncer dans n'importe quelle chaire.
Mes jambes m'emmènent dans la chambre, prenant au passage le briquet sur la table. Je m'assois devant mon bureau après avoir allumé une bougie pour remplacer la lampe. Je me vois dans mon miroir, mes cheveux châtains en bataille, les yeux injectés de sang. Je baisse la tête et commence à pleurer, comme un enfant perdu, et qui cherche sa mère. J'ai peur. Je veux en finir avec ce cauchemar. Comment ? J'ai l'impression qu'il est partout, dans mon crâne, dans ces feuilles à côté de la machine à écrire, dans l'air. Je vaudrais ne jamais avoir imaginé ce personnage, et surtout ne jamais avoir écrit ses aventures. Dans quelle galère me suis-je embarqué ? Ma tête entre les mains, mes coudes sur les genoux, mes larmes sur le parquet s'infiltrent entre les lattes, comme emportant mon ennemi, et cela me remonte un peu. Cette pluie cesse, mais le beau temps n'est pas encore présent. Reviendra-t-il seulement, ne serait-ce que dans ma tête ?
Soudain, une impression bizarre, comme un courant d'air, je ressens une présence dans le salon. C'est lui. I1 y est. Je le sais. Je dois y aller. Un dernier regard au miroir, mon visage livide est pris en tenaille entre ma barbiche et mes cheveux. La sueur perle sur toute ma face. Une telle image ne m'encourage pas vraiment, mais je me lève. J'ai les jambes en coton, mais je tiens bon, je suis prêt. La peur au ventre malgré tout, j'avance, pas à pas, lentement, prudemment. Un mètre encore, et j'atteins la porte. Ca y est, la poignée est dans ma main, et doucement, je la tourne, et je pousse. Je passe la tête dans l'entrebâillement...
Il est là, entre l'entrée et la table. Son dos me fait face, mais il se retourne, comme dans mon rêve. Je revois les mêmes images. Son nez, ses yeux, sa coupe de cheveux, tout. Puis il baisse légèrement le visage, mais laisse son regard braqué sur moi. Ses pupilles brillent, des éclairs pourraient en surgir. Je ne suis pas rassuré, et c'est un euphémisme. Mais quelle contradiction, le créateur tremble devant son oeuvre. J'ouvre totalement la porte et entre. Je meurs de peur, car je pourrais mourir tout court. Je prends bien soin de ne pas refermer derrière moi. J'avance. Je vérifie une fois encore, le couteau est toujours dans la poche arrière de mon pantalon. Quand à l'homme en face de moi, il a surpris mon geste, et je sens qu'il a deviné mes desseins. Il détourne légèrement la tête et me considère du coin de l'oeil, encore plus noir que d'habitude. "Assassin !" me lance-t-il avec un sourire d'une ironie macabre, machiavélique à souhait. Je recule. Il se rue sur moi. J'atteins presque la porte. Il me rattrape, me plaque à terre. Nous nous prenons à bras le corps. Malheureusement la lutte est sans issue pour moi, et j'ai rapidement le dessous. J'étouffe. Ma main recherche ma poche, le manche de mon arme. J'y suis presque. Encore un effort. Non, c'est trop dur. Je suffoque, je m'efforce de résister. Je le touche. Ca y est, il est entre mes doigts. Je l'empoigne et l'enfonce dans le bras de mon agresseur, qui hurle, et son étreinte se desserre. Je remue l'aiguille aiguë. Cette fois il me lâche vraiment et je le repousse. Je suis effondré sur le parquet, mon petit poignard en main, mais je trouve la force de rejoindre la chambre. La porte est refermée à double tour derrière moi avant qu'il ne reprenne ses esprits.
Quant à moi, je recherche un peu de lucidité avant que l'autre ne s'attaque à l'entrée. Mais je ne découvre malheureusement aucun moyen de me sortir de ce mauvais pas. De plus, je m'aperçois que pas la moindre goutte de sang ne macule la lame que je tiens entre les doigts et que je n'ai pas dû serrer assez fort car elle glisse et s'écrase sur le parquet. A quoi bon chercher une explication ? Je recommence à paniquer, d'autant que je ne suis plus pour longtemps en sécurité dans cette chambre.
Telle le donjon d'un château fort, la chandelle se dresse à côté du tas de feuilles de mon livre. Mais ma vie malheureusement pèse en ce moment aussi lourd que la flamme vacillante de la bougie qui fait danser les ombres sur les murs, dans la pénombre de la pièce. La porte cède dans un grand fracas. Le monstre entre. Je suis pétrifié, à quoi bon lutter ? Lui, il semble fou de rage. En deux pas, il est sur moi. Il me soulève par les épaules sans qu'aucune résistance ne soit possible. Je ne suis qu'un pantin dans ses bras, sur lesquels il n'y a pas la plus petite plaie. A chacun son tour d'être manoeuvré, et voici le mien. Il me jette contre le fer de mon bureau qui s'en trouve sérieusement ébranlé, et je m'écroule sur le sol. Je sens une vive douleur au poignet, à gauche. Une plainte se fait entendre, est-ce la mienne ou la sienne ? Peut-être les deux à la fois, car lui, il continue de crier, j'en suis sûr. Je le regarde et le vois se débattre comme contre lui-même. De son corps s'échappe de la fumée, il semble se consumer, mais je ne vois pas une seule flamme. Il titube. Sa peau se noircit, comme carbonisée. Il se dirige vers le bureau, au-dessus de moi. Sa figure, ou ce qu'il en reste, porte les marques d'une indicible douleur. J'ai cru un instant qu'il allait m'attaquer, et encore à terre, je lui décoche dans les tibias le plus violent coup de pied qu'il m'était possible d'envoyer. J'ai l'impression de frapper dans un tas de cendres, je lui détruit littéralement les jambes, des chevilles aux genoux, et tout part en poussière. Quant au reste du corps, il s'étale au sol, gardant cependant sa forme humaine. Tout semble fini.
Avant de me relever, je regarde mon poignet, je comprends d'où est venue la douleur ; je suis tombé sur le couteau. Heureusement il ne s'est pas planté profondément, mais le sang coule plus qu'il ne devrait.
Je parviens enfin à me redresser. Je pose le couteau sur la table, et là, je comprends ce qui s'est réellement passé en voyant ma bougie, tombée sans doute lorsque je fus jeté sur mon bureau, allongée la tête dans ce qui reste de mon roman, des cendres. Le visage que je vois à ce moment dans le miroir est suffisamment explicite quant à l'état de délabrement dans lequel je me trouve. Sans demander mon reste, j'allais partir m'allonger sur mon lit. Enfin la paix ! Ou du moins l'ai-je crû, quelques instants car au dessus de mon épaule, dans le miroir, s'élève une forme, floue et translucide. Un visage humain se dessine. Toujours les mêmes traits, mais aucune trace de brûlure. C'est son spectre. Il sourit. Son rictus annonce une victoire qu'il croit toute proche. Je veux lui planter ma lame dans la poitrine. Mais ne vais-je pas passer au travers de son corps impalpable ? Je tente quand même. Il esquive et je touche son bras. Du sang coule sur ma main. Mon attaque suivante vient écorcher son épaule. J’ai du faire un faux mouvement car une violente douleur me mord la clavicule. Lui reste immobile. Son sourire ne s’est même pas estompé. Du sang coule sur ma poitrine. Je ne veux pas comprendre ce qui se passe. Son expression de joie malsaine me met en rage. J’agite ma lame dans tous les sens. La douleur s’intensifie en de nombreux endroits. Du sang coule sur mon corps. Je le frappe mais j’ai mal. C’est moi qui saigne de ses blessures.
Quelques pas de cette danse ridicule ont raison de moi. Je n’en peux plus et tombe à genoux devant lui, chaque mouvement m’arrachant un hoquet de douleur. Son expression ne change pas. Il me regarde de haut, savoure la situation et se nourrit de ma souffrance. Je le hais. Il approche doucement. Mes yeux arrivent au niveau de son ventre. Je ressert ma prise autour du manche tenu comme un poignard. Un dernier coup. Je vais glisser la lame entre deux de ses cotes, je vais lui transpercer le cœur.
Il ne se défend même pas. L’acier pénètre les tissus alors que je ressens dans la poitrine une douleur intolérable. Le temps s’arrête un instant, son regard plongé dans le mien, puis je sens la vie me quitter. Ma dernière sensation est d’être aspiré en lui…
fin…
Rémi Veillon
Seconde 8
97-98
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