…Or Brodé d’Or, B…
L'œuvre d’Olga Boldyreff est singulièrement plurielle. Elle se tisse à partir d’histoires aux identités multiples faites de rencontres publiques et clandestines. Le trait, la ligne, le dessin, la broderie sont ses vecteurs mais ils sont toujours des traits d’époques et d’esprit, des lignes nomades et des lignes de vies, des dessins promenades en devenir.
Moi, je me balance, (1979-1980), est l’une des premières performances, elle donne le tempo. La production est toute entière faite de cette puissance du mouvement du corps comme matrice pour explorer et dessiner l’espace avec d’autres gestes, entre légèreté et gravité. Dans un mouvement de va-et-vient, l’œuvre se donne aussi à lire comme un palindrome. Le dessin est écriture poétique, passion développée dans toutes les langues, écriture intime.
Temps et espace s’enchevêtrent (Dessins-écheveaux, 1985-1986), s’enroulent et de déroulent, se lient et se délient (Le faux tapis, 1993-1994), tout se trame et se détrame (Wall drawing, 2000).
Déployée dans un espace-temps infini, sans cesse l’œuvre se fait et se défait. Au fil du temps de la confection (cordelettes en laine de couleurs, broderies, œuvres pyrogravées ou brodées sur papier de soie ), du temps de la rencontre et de l’échange (Dessins-promenades -conversations) ou du temps de l’exposition (Petits abandons,1993-1994, Salon de lecture,1998-2000), se tisse un processus réversible. L’ensemble est un véritable cheminement poétique, qui se lit et se délie. De la première performance aux robes brodées d’or et de conversations, tout s’enroule et se déroule entre permanence et disparition. Le dessin comme processus est un espace mental, en résonance avec la rumeur du monde.
On aurait pu croire, en s’en tenant à la seule définition du dictionnaire que le mot dessin est un nom masculin, du côté du contour et de l’aspect, de l’ombre et du trait. Mais avec Olga Boldyreff, dès qu’on tire un fil, il y a toujours une pelote infinie qui roule, s’enroule ou se déroule. Son dessin n’est jamais solitaire, il n’est jamais une machine célibataire. C’est toujours une relation amoureuse, un couple, un duo, un don. Les tableaux brodés ont frayé avec ceux de Marcel Duchamp (Fait main, 1987) ou d’Yves Klein (Faux monochrome, 1987). Les Dessins-écheveaux résonnent avec ceux de Louise Bourgeois, et les wall drawings par leur mode d’emploi et leur montage sont des contrepoints inspirés des pratiques de Sol Lewitt. Partant de l’espace classique de la représentation, (Pointe tête homme, 1987), chaque œuvre réaffirme l’importance du faire et du geste tout en engageant des confrontations sur les enjeux de l’abstraction.
L’œuvre emprunte ses voix tant à la tradition qu’à la modernité, tant à l’oralité qu’à la textualité. Les relations sont toujours complexes, contradictoires, en tension entre amour et drame, espoir et désespoir. L’installation Les nomades (2004), est un exemple de cette tension entre attente et mouvement, solitude et multitude. L’importance conceptuelle et symbolique de la chaise, comme image de l’attente et de l’immobilité, est contrebalancée par des dessins pyrogravés sur la housse et issus d’errances dans les rues de Saint-Pétersbourg. Entourée de boules de laines tricotinées, la chaise avec sa housse devient un objet sédentaire-nomade. Une fois encore dans cette œuvre tout est lié, deux cultures s’entrechoquent dans un duo aux accents slaves et latins.
La chaise est celle du conteur, celle où l’on s’asseoit pour prendre le temps de coudre, de tricoter ou de tricotiner, de lire ou de converser, de faire ou de défaire toute une série de minuscules tragédies et récits du quotidien. Mais la chaise est aussi cet objet conceptuel, cher à Joseph Kosuth, qui sut décliner sa définition. Or, la définition, l’essence, le schématisme, sont aussi des voies majeures des dessins réalisés par l’artiste. Aller à l’essentiel dans la rencontre et dans la relation, avec passion et jubilation, tels sont les traits proposés d’un ensemble de dessins (Les gourmands, et Sur le fil, 2003).
Les pratiques de l’artiste sèment volontairement le doute et la confusion des genres, provoquant ainsi de subtiles collisions entre mythe et création (L’enlèvement d’Europe, 1996-2001). Zeus pour séduire Danae, se transforme en pluie d’or, et pour enlever Europe en taureau blanc…Olga Boldyreff sait, elle aussi, broder à merveille tous les desseins possibles pour des voyages pittoresques ou errances clandestines, toujours prétextes à la rencontre.
Cette œuvre est comme un divorce impossible entre l’art et la vie. Elle est hybride, réceptive au hasard des rencontres, à l’écoute des traditions, à la teneur des choses.
L’œuvre d’Olga Boldyreff est celle de sa relation au monde, fondée sur la mise en partage de cette fabrique du sensible. L’interdépendance y est essentielle.
L’art est ce moyen de créer du lien. Le dessin est exploratoire et jubilatoire, toujours en tension, entre solitude, émotion, passion et urgence. Les couleurs pop et acidulées, sont presques aussi bruyantes que des chansons, elles donnent le ton. L’œuvre se construit dans une relation entre matière et lumière, geste et temporalité, avec cette fragilité fugace des instants du quotidien, et cette douleur contenue inhérente à la tension de l’ensemble des productions.
Toujours en tension entre le corps et sa mémoire, Les absents (2004) présentent une série de robes tricotées, rehaussées d’inscriptions. Olga B. est une artiste qui sait rendre de discrets hommages à ceux qu’elle aime entre tradition et modernité. Qu’ils soient célèbres ou anonymes, héros mythiques ou clandestins, Olga B. sans cesse recoud et brode des histoires.
On pourrait en suivant « L’or et le fil » de l’exposition, se remémorer l’importance des icônes brodées de la Sainte-Russie du 16ème et 17ème avec les fameux ateliers de broderies des Stroganov. Et soudain se laisser conter comment les matériaux employés ont déterminé un graphisme plus précis, un sens décoratif et une maîtrise particulière des effets de lumière. Et puis, encore se souvenir que la broderie était un art collectif, réalisée dans des ateliers, avec un rôle directeur des femmes dans les ouvroirs, et un emploi fréquent de l’or filé. Fils de soie, d’or et d’argent brodés sur fond de satin rouge, au revers ou sur les bords des vêtements épiscopaux des inscriptions dessinées « à la ficelle » par un cordon d’or ou d’argent…Ainsi ces monumentales robes dressées telles des sculptures de lumière (Moia zolotaia, 2005), nous rappelleraient les sakkos ou dalmatiques brodés d’or.
Travail d’écritures, de dessins, de performances et d’installations, l’œuvre d’Olga Boldyreff par ses multiples déplacements redonne corps au dessin. Avec Olga Boldireva, comme dans l’art du conte, tout est possible.
Cécile Marie-Castanet
Docteur en Philosophie de l’Université Paris1-Panthéon-Sorbonne
Critique d’art et professeur à l’ESBAM, Marseille
Extrait de Tamat, L’or et le fil, Tournai, 2006