Imaginons un vaste espace de liberté

Imaginons un monde ou l’information, le divertissement et la culture ne seraient plus considérés comme des marchandises, mais comme un bien commun, à partager entre tous ; un monde où les idées, les connaissances et les oeuvres ne seraient plus livrées aux prédateurs qui en font le commerce, mais auraient vocation à circuler sans entrave à l’échelle planétaire, accessibles à tous.

Imaginons des médias qui ne soient plus la propriété d’une poignée de magnats, de faiseurs d’opinion ; des médias inspirés par les journalistes plutôt que par les gestionnaires et les communicants, et disposant de véritables droits pour contribuer aux choix éditoriaux ; des médias gouvernés par l’ambition d’informer, de distraire, d’éclairer, de donner la parole et l’image aux créateurs et aux auteurs.

Imaginons une presse libérée des puissances de l’argent, une presse où les journalistes auraient les moyens de rechercher l’information et d’informer sans pression d’où qu’elle vienne ; une presse où le racolage ne tiendrait plus lieu d’information, qui ne consentirait pas à soumettre son éthique à la tyrannie de l’urgence et du sensationnel ; une presse qui ne soit plus le siège des seuls «experts» libéraux mais qui accueille des points de vue contradictoires sinon conflictuels ; une presse où le «réalisme » autoproclamé ne servirait pas de prétexte à renoncer à toute transformation sociale.

Imaginons une télévision où les sans voix pourraient se faire entendre autant que les puissants, une télévision s’adressant à l’intelligence, au désir de chacun et non à ses pulsions, une télévision de l’éveil, qui ne confondrait plus vulgarité et distraction, élitisme et culture ; une télévision de l’intelligence et du plaisir où la création ne serait plus exilée, soit la nuit soit l’été, mais diffusée aux heures de grande écoute ; une télévision qui saurait se consacrer tout à la fois au proche comme au lointain.

Imaginons des oeuvres qui ne soient plus emprisonnées, formatées par la dictature de l’audimat, la loi de l’argent ; imaginons des créateurs libres d’innover, témoignant des diversités sociales et culturelles et disposant de moyens réels de production et de diffusion.

Imaginons un droit d’auteur qui ne serait plus l’instrument des majors du disque, de l’édition ou du cinéma, mais qui garantisse à la fois le respect des oeuvres et les droits du public à y accéder, tout en contribuant à la rémunération des auteurs.

Imaginons un reseau Internet qui prohiberait, non pas l’échange, mais l’emprisonnement de savoirs, qui servirait d’accélérateur à l’innovation ; imaginons des réseaux de télécommunications accessibles pour tous, en tout lieux, des réseaux gratuits où chacun puisse compter pour un, s’épanouir en échangeant à parité et contribuer ainsi au bien commun de l’humanité qu’est l’information.

Imaginons un espace public délivré du vacarme incessant de la publicité, de ses injonctions à consommer toujours plus, du mode de vie uniformisé qu’elle tente de façonner, de sa volonté de s’approprier les rêves de chacun, dès l’enfance, pour mieux les marchandiser.

Imaginons une vie politique qui ne se résumerait plus, dans les médias, aux petites phrases, aux petites épopées personnelles des hommes et des femmes politiques, mais qui permette d’ouvrir en grand le débat public avec les citoyens.

Imaginons des citoyens acteurs de ce nouveau monde médiatique, et non plus cibles qu’il conviendrait de séduire ou au besoin d’intimider ; des citoyens disposant d’un droit imprescriptible à accéder en toute transparence et sans restriction, aux informations qui les concernent, dans les entreprises mais aussi dans les institutions ; des citoyens reprenant la parole et la gardant dans une construction commune avec les professionnels au sein d’états généraux permanents des médias.

Inventer ensemble ce nouveau monde médiatique, cet espace de liberté dont la démocratie a besoin si elle veut poursuivre son histoire, c’est urgent et c’est possible.